XVIII RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE) 1765
Reading edition
Sommaire : Querelle de Saint-Foix et de Clairon. — Intervention de Fréron. — Il est condamné à la prison. — La reine obtient sa grâce. — Dubois et Blainville font un faux serment. — Le Siège de Calais. — Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois. — Troubles à la Comédie. — Arrestation des Comédiens. — Clairon est mise en liberté. — Bellecour fait amende honorable. — Les Comédiens sont relâchés.
Au commencement de 1765 survint un incident dont toute la capitale allait s’occuper.
M. de Saint-Foix[334], que Clairon n’aimait pas, venait de composer une pièce intitulée les Grâces ; il obtint qu’elle serait jouée à Versailles, et il fut convenu qu’elle paraîtrait comme petite pièce le même jour que la tragédie d’Olympie. Le roi avait témoigné le désir d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda que le spectacle fût terminé à neuf heures pour pouvoir se rendre au conseil. Les actrices qui jouaient dans les Grâces, et notamment Mlle Dolliguy[335], devaient faire partie du cortège d’Olympie ; mais afin qu’elles eussent le temps de s’habiller et que la petite pièce pût commencer sans perte de temps, M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida qu’elles seraient remplacées dans le cortège par des choristes de l’Opéra. Prévenue de ce changement, Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie, s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle n’achèverait pas son rôle si Mlle Dolligny quittait la scène avant le dernier vers de la tragédie. Il fallut s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit avant l’apparition des Grâces.
Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’Année littéraire de Fréron[336] une lettre qui se terminait par ces mots : « J’aime mieux la franchise du vice que la morgue orgueilleuse de la dignité. »
Clairon supposa avec raison que la phrase était à son adresse, et, pour se venger, elle fit ramasser toutes les estampes d’un portrait de Saint-Foix qu’on venait de graver ; elle enleva la figure, la remplaça par une tête d’hyène et remit le tout dans le commerce. Paris en fut inondé.
La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer si vite ; le poète riposta par ces vers sanglants :
Pour la fameuse Frétillon[337] On a frappé, dit-on, un médaillon ; Mais à quelque prix qu’on le donne, Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un, Il ne sera jamais aussi commun Que le fut jadis sa personne.
Fréron, qui avait déjà publié la première attaque de Saint-Foix, crut à propos de ne pas abandonner son collaborateur en pleine lutte, et à son tour il ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement ; il se contenta de faire un pompeux éloge de Mlle Dolligny[338] et d’amener en contraste un portrait infâme où, bien qu’il ne la nommât pas, il n’était que trop facile de reconnaître Clairon.
« On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm, connu par son amour pour la vérité et son fanatisme pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le public a cru reconnaître dans sa philippique contre les actrices qui vivent dans le désordre les erreurs célèbres de la première jeunesse de Mlle Clairon[339]. »
L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla trouver les Gentilshommes de la chambre et menaça de se retirer si elle n’obtenait pas justice de ce « vil journaliste ». La plainte était légitime. On sollicita et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent écrivain au For l’Évêque.
Heureusement pour lui, Fréron fut subitement frappé d’un accès de goutte, qui le mit dans l’impossibilité de remuer. C’est du moins ce qu’il expliqua à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda quelques jours de répit[340]. Il en profita pour mettre en campagne tous ses amis. L’abbé de Voisenon, un de ses plus intimes, s’adressa au duc de Duras, Gentilhomme de la chambre, mais le duc répondit qu’il n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon elle-même. « Aux carrières plutôt », s’écria le folliculaire en parodiant le mot du philosophe grec. En même temps il protestait contre l’interprétation donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre au maréchal de Richelieu pour l’assurer de son innocence. Enfin il se donna tant de mal, il fit si bien mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à intéresser la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda sa grâce[341]. « Il est bien honteux qu’un pareil coquin trouve des protections respectables[342] », s’écrie d’Alembert.
Cependant le bruit se répand que Fréron va être gracié. A cette nouvelle, Clairon s’indigne ; elle écrit aussitôt aux Gentilshommes une lettre des plus pathétiques, où elle leur témoigne son regret de voir que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on la laisse avilir impunément, et elle prie qu’on lui accorde sa retraite. Puis, estimant que le premier ministre ne peut être trop tôt mis au courant d’un pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul pour lui narrer ces graves événements.
S’il faut en croire les mémoires contemporains, le duc lui aurait répondu, avec une douce ironie : « Mademoiselle, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre ; mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. Il n’y a que quelques gens de mauvais goût comme ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j’ai ma tâche souvent très désagréable ; j’ai beau faire de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté[343]. »
Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage, et elle réunit chez elle tous ses camarades, sous la présidence du duc de Duras, pour aviser à la conduite qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient fort échauffés, et il n’était question de rien moins que d’une désertion en masse si l’on ne faisait pas droit à la Melpomène moderne. Le duc de Duras fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin, ministre d’État.
Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre à la comédienne qu’elle ne pouvait résister aux volontés de la reine, et elle finit par céder[344]. Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive que la goutte, qui le tenait alité depuis le commencement de la querelle, disparut comme par enchantement.
Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu obtenir justice de celui qui l’avait si cruellement outragée. Elle comprit que c’était à sa profession qu’elle devait cet injuste traitement ; aussi attendit-elle impatiemment l’occasion de recommencer la lutte en faveur de l’émancipation des comédiens. Un futile incident lui fournit le prétexte qu’elle désirait.
Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie, eut recours aux soins d’un chirurgien et négligea de le payer. L’homme de l’art le cita en justice, mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé sa dette, et il trouva même un de ses camarades, Blainville, qui déclara également par serment avoir assisté au payement.
Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire n’était pas à un faux serment près, eut recours à un autre expédient ; il fit imprimer un mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de Dubois ni celui de Blainville ne pouvaient être reçus en justice, attendu qu’ils exerçaient tous les deux un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage des histrions n’était pas admis ; les lois romaines étant appliquées aux comédiens du dix-huitième siècle, on pouvait en conclure que leur serment n’avait aucune valeur ; bien des esprits éclairés partageaient cette opinion et la thèse était parfaitement soutenable.
Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation ; la Comédie prit naturellement fait et cause pour eux ; tous les acteurs se levèrent comme un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte publique faite à l’état de comédien. Malheureusement, quand on vint à l’éclaircissement des faits, il fut prouvé que Dubois et Blainville étaient des fripons ; qu’ils avaient fait un faux serment et que le chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens s’empressèrent de désintéresser le disciple d’Esculape ; puis ils eurent le bon esprit de ne pas chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils mirent autant d’empressement à les répudier qu’ils en avaient mis à les défendre, tant qu’ils les avaient crus innocents. En somme, leur conduite fut des plus correctes et des plus honorables. Ils s’adressèrent aux Gentilshommes de la chambre en racontant les faits et en demandant l’expulsion immédiate des coupables. « M. de Richelieu, dit Bachaumont, a traité l’affaire comme une affaire de vilains ; il n’a pas voulu s’en mêler, il en a remis la décision aux Comédiens, disant qu’ils étoient les pairs de Dubois et qu’ils pouvoient le juger[345]. »
Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec éclat les deux fripons.
On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie le Siège de Calais, de du Belloy[346] ; la pièce était encore dans toute sa nouveauté et obtenait un succès étourdissant[347]. Dubois y jouait le rôle de Mauny ; on ne voulut pas naturellement interrompre le succès par suite de son départ, et Bellecour fut chargé de le remplacer. Les affiches annoncèrent simplement au public cette modification dans l’interprétation. Mais Dubois avait une fille[348] qui faisait elle-même partie de la Comédie. « Animée, dit Grimm, de cette piété filiale qui mène droit à l’héroïsme, elle entreprend de sauver son père, à quelque prix que ce soit… L’histoire prétend que la beauté, suivant l’usage, trouva les dieux propices, qu’un des premiers Gentilshommes de la chambre, se rappelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles et sans lui promettre de finir ses malheurs. » Le duc de Fronsac, auquel il est fait ici allusion, obtint l’intervention de son père, le maréchal de Richelieu, et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas stérile.
Le Siège de Calais était affiché pour le soir avec Bellecour[349] ; à midi un ordre du roi transmis par les premiers Gentilshommes, arrive à la Comédie, enjoignant de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle de Mauny. On juge de la consternation des Comédiens et de leur indignation ; ils se réunirent chez Clairon pour aviser aux mesures à prendre ; à l’unanimité ils décidèrent de refuser de jouer.
Sur les quatre heures et demie, Lekain arrive au théâtre et demande aux semainiers qui jouera le rôle de Mauny. « C’est Dubois, lui est-il répondu, suivant l’ordre du roi. » « En ce cas, reprend-il, voilà mon rôle. » Et il part. Molé, Brizard[350], Dauberval, viennent successivement et jouent la même scène. Enfin Clairon paraît, sortant de son lit, assurant qu’elle est toute malade, mais qu’elle sait « ce qu’elle doit au public et qu’elle mourra plutôt sur le théâtre que de lui manquer. » Puis elle demande négligemment qui remplit le rôle de Mauny : « Dubois », lui dit-on. A ce mot elle se trouve mal et retourne bien vite se mettre au lit[351].
Les semainiers ne savaient à quel saint se vouer ; il n’y avait point là de Gentilshommes de la chambre ; l’heure du spectacle approchait, il fallait prendre à tout prix une détermination. On consulta M. de Biron, qui se trouvait par hasard au théâtre, et, sur son avis, on décida de donner le Joueur au lieu du Siège de Calais.
Pendant ce temps la salle s’était remplie ; Mlle Dubois avait convoqué tous ses amis, et ils étaient nombreux ; elle-même, ses beaux cheveux épars, les yeux rougis de larmes, courait de loge en loge pour exciter l’ardeur de ses partisans ; sa beauté, son émotion, attendrissaient tous les cœurs[352]. Enfin la toile se lève. Bouret[353], ses gants blancs à la main, s’avance : « Messieurs, dit-il, nous sommes au désespoir de ne pouvoir donner le Siège… » Un tumulte épouvantable lui coupe la parole : « Point de désespoir, s’écrie le parterre, nous voulons le Siège de Calais et Dubois. » Le bruit gagne tout le théâtre, la salle entière est en combustion. L’irritation du public contre les Comédiens ne connaît plus de bornes ; la salle, les corridors, le foyer, retentissent d’injures contre eux. Un jeune et bouillant colonel d’infanterie s’écrie dans son indignation : « Oh ! que n’ai-je mon régiment ici ! »
Un seul mot sensé fut prononcé dans cette célèbre soirée : un homme, qui avait conservé son sang-froid, arrêta dans le foyer un des plus courroucés pour lui montrer le portrait de Molière : « Voilà un de ces gueux, lui dit-il, qui a été plus envié à la France que ne le sera vraisemblablement jamais aucun premier Gentilhomme de la chambre. »
Cependant l’orage continuait à gronder dans la salle, et c’est surtout contre Clairon que la colère du public se déchaînait. On entendait hurler de tous côtés : « La Clairon, à l’hôpital ! à l’hôpital, la Clairon ! » La garde voulut intervenir pour rétablir l’ordre, mais l’effervescence était telle qu’on pouvait redouter les plus grands malheurs et que le sang aurait certainement coulé, si M. de Biron n’avait eu la sagesse d’ordonner aux soldats de s’abstenir de toute intervention. En même temps il conseillait aux Comédiens d’entrer en scène et de commencer quand même la représentation. Préville[354] et Mme Bellecour[355] se présentent en effet. A leur vue, les cris redoublent, ils sont sifflés outrageusement et ne peuvent se faire entendre. Après quelques efforts infructueux, ils rentrent dans la coulisse. Le tumulte ne fait que s’en accroître, on n’entend que ces cris forcenés : « Les comédiens sont des insolents ! au cachot, les insolents ! à l’hôpital, la Clairon ! au cachot, tous ces coquins ! »
Enfin à sept heures un sergent vient haranguer le parterre et lui annoncer qu’on va rendre l’argent. La foule finit par se calmer et par évacuer le théâtre.
Cette mémorable journée garda le nom de journée du Siège de Calais.
Les semainiers coururent sans perdre de temps chez le lieutenant de police pour le mettre au courant de ces graves événements. Le lendemain, tout Paris était en fermentation ; on ne parlait que de cette étrange aventure ; les uns louaient les Comédiens de leur probité, mais la grande majorité leur était hostile et demandait qu’on leur infligeât une punition exemplaire.
Collé, se faisant l’interprète du sentiment public, écrivait :
« Je ne puis m’empêcher de dire que la superbe Mlle Clairon a pensé occasionner une véritable tragédie et que si la garde royale avoit fait ce jour-là son devoir, il y eût eu réellement beaucoup de sang de répandu… Et pourquoi ? Parce que Mlle Clairon, enivrée d’orgueil et de vanité, veut que les Comédiens aient un honneur. Que l’on me passe de dire ici que voilà bien du bruit pour une omelette au lard, et, en suivant toujours la noblesse de cette comparaison, j’ajouterai pour une omelette au lard rance et aux œufs couvés, car c’est à cette idée basse que je compare l’honneur de tous les Comédiens du monde. En effet, à moins que d’accorder que l’honneur revient comme les ongles, comment peut-on arranger que les Comédiens aient de l’honneur ?
« Le lendemain de cette équipée des Comédiens, le public parut, en y réfléchissant, être encore plus indigné de l’insolence et du manque de respect de ces histrions : le cri contre eux étoit général ; j’excepte cependant quelques fanatiques amis de la demoiselle Clairon, et quelques-uns de ces prétendus philosophes qui, dans de pareilles occasions, ne manquent point de raisonner faux, et de prendre le mauvais parti avec le ton sourcilleux des sages fous, et l’air despotique et impudent de leur baroque philosophie[356]. »
Les philosophes, en effet, prêtèrent aux Comédiens, dans cette grave occurrence, l’appui de leur parole et de leur plume. Grimm, qui confirme l’hostilité du public, ne dissimule pas combien il en est révolté : « Tout Paris, dit-il, condamne les Comédiens sans miséricorde, et sans savoir de quoi il est question. Charmant public, que tu es aimable dans tes jugements ! qu’on est heureux de te servir, toi qui sais si bien oublier en un moment tous les services passés, et qui aimes à outrager ce que tu as applaudi vingt ans de suite ! Avec cette noble reconnaissance, tu ne saurais manquer d’avoir de grands génies, de grands artistes, de grands talents. Charmant public, que tu es aimable ! »
Les Gentilshommes de la chambre se réunirent chez M. de Sartines pour aviser aux mesures à prendre. Il fut décidé que les coupables seraient envoyés immédiatement au For l’Évêque.
Brizard, dont la femme accouchait le même jour, et Dauberval furent arrêtés et incarcérés sans délai ; mais on se présenta vainement chez Molé et chez Lekain : prévoyant ce qui allait se passer, ils avaient quitté Paris en écrivant une belle lettre où ils déclaraient que l’honneur ne leur permettait pas de jouer avec un fripon. Cependant, en apprenant l’emprisonnement de leurs camarades, ils quittèrent volontairement leur retraite et vinrent les rejoindre au For l’Évêque[357].
En attendant que son tour vînt, Clairon, quoique malade, avait ouvert ses salons ; étendue sur une chaise longue, elle recevait et la cour et la ville. Il n’était question, bien entendu, que du grand événement, de la rare énergie déployée par la tragédienne et des conséquences qui en allaient résulter. On raconte que des officiers faisant cercle chez elle, elle avait saisi l’occasion de leur demander si sa conduite n’était pas conforme aux lois de l’honneur et si eux-mêmes ne quitteraient pas tous le service plutôt que de rester avec un infâme. « Sans doute, mademoiselle, riposta gaiement l’un d’eux, mais ce ne serait pas un jour de siège. »
Enfin un exempt se présenta pour mener en prison l’auguste Melpomène ; elle objecta son état de maladie, mais il ne voulut rien entendre, et elle dut s’incliner[358]. Elle trouva cependant moyen de transformer en un nouveau triomphe ce qui devait être pour elle une fâcheuse disgrâce.
Mme de Sauvigny, intendante de Paris, se trouvait chez Clairon lorsque l’exempt se présenta ; elle obtint la faveur de la conduire elle-même au For l’Évêque. Tous trois montèrent dans le vis-à-vis de l’intendante : l’exempt prit place sur le devant, Mme de Sauvigny dans le fond, avec l’actrice sur ses genoux ; ils traversèrent tout Paris dans cet étrange équipage, à la grande joie des spectateurs. On donna à la tragédienne le meilleur logement de la prison, et ses amies, la duchesse de Villeroy, Mme de Sauvigny, la duchesse de Duras, le firent somptueusement meubler. A peine incarcérée, elle commença à recevoir et elle donna chaque jour des soupers « divins et nombreux ». Grands seigneurs, grandes dames, toute la cour venait lui rendre visite ; l’affluence était telle, que le quai du For l’Évêque était garni de carrosses du matin au soir ; il devint de bon ton de visiter les comédiens emprisonnés.
La plupart d’entre eux, Brizard, Lekain, Molé, Clairon, etc., outrés du traitement qui leur était infligé, se montraient résolus à quitter la scène. Lekain écrivait fièrement de sa prison à M. de Sartines :
« Le 20 avril 1765.
« Monseigneur,
« L’asile d’où je prends la liberté de vous écrire, prouve évidemment à Votre Grandeur que la nécessité où je me suis vu réduit de manquer au public, ne m’en a jamais imposé sur la punition qui pouvoit en résulter.
« S’il est dur à tout homme sensible d’être privé de sa liberté, en revanche il est bien doux d’être en paix avec soi-même, et de paroître, sans rougir, dans le cercle de tous les honnêtes gens… Vous êtes vraisemblablement instruit de la violence qu’on nous a faite, pour nous rendre un camarade que nous avions jugé malhonnête homme… Le mépris que le maréchal de Richelieu a fait de nos représentations les plus respectueuses, en dévoilant son peu de délicatesse ou l’excès de son orgueil, me désola par la portion qui en jaillissoit sur moi-même… La conduite actuelle de la Comédie françoise doit lui mériter les éloges de tous les honnêtes gens… Si j’ai mérité les châtiments du magistrat, il me restera le plaisir de savoir que ma conduite a pu m’acquérir son estime[359]. »
Et il demandait son congé.
Molé écrivait du For l’Évêque à Garrick, le 21 avril 1765 : « Nous en voilà réduits encore à notre première alternative, ou nous déshonorer, nous flétrir de notre volonté, ou garder pour asile celui des malheureux ou des criminels, et pourtant quelquefois celui des honnêtes gens. Vous sentez que notre choix n’est pas douteux, et qu’entre le mépris et l’estime il n’y a pas à hésiter, quelque prix qu’il en coûte. » Décidé à demander son congé définitif, Molé priait son correspondant de lui prêter cent louis qui lui seraient bien nécessaires, vu la dureté des temps[360].
Cependant Clairon était toujours malade. Son chirurgien fit des représentations et déclara que sa santé serait en danger si elle restait plus longtemps en prison. Elle fut en conséquence autorisée à retourner chez elle, après cinq jours de détention ; mais elle fut mise aux arrêts dans son appartement avec défense expresse de recevoir plus de six personnes, parmi lesquelles Mme de Sauvigny, M. de Valbelle et un Russe « pot au feu[361] ».
A peine en liberté, la tragédienne s’occupa de venir en aide à ses camarades moins heureux qu’elle. En même temps elle remuait ciel et terre pour triompher de Dubois et de la puissante cabale qui le soutenait.
Elle écrivait à Lekain :
« De chez moi, 22 avril 1765.
« Je viens d’avoir une très grande conférence avec une personne parfaitement instruite. L’indigne protégé du maréchal de Richelieu ne reparoîtra jamais. On ne me l’a pas articulé aussi positivement ; mais on m’a dit que tous ceux dont notre sort dépend, sont convenus qu’il falloit renoncer à la Comédie, ou au projet de nous dégrader : on craint les désistements ; tenons ferme, respectueusement, et tout ira bien.
« J’ai demandé qu’on vous changeât de lieu, par la crainte que j’ai que vous ne tombiez tous malades où vous êtes ; que l’on fixât le temps de votre détention…
« Enfin, mon cher ami, j’ose espérer que cela ne sera pas bien long et que la semaine prochaine, au plus tard, nous serons tous chacun chez nous, jouissant de notre gloire[362]. »
Les Comédiens ne restèrent pas au For l’Évêque dont les conditions hygiéniques étaient déplorables ; à force de sollicitations, on obtint qu’ils seraient transférés à la prison militaire de l’Abbaye. C’est là qu’ils achevèrent leur temps de détention.
A la nouvelle des événements qui se passaient à Paris, Garrick s’empressa de mander à Clairon toute la part qu’il prenait à sa mésaventure. La tragédienne lui répondit :
« De Paris, 9 mai 1765.
« Mon âme à jamais pénétrée d’un traitement aussi barbare qu’injuste avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre vient de lui faire. Cette lettre a suspendu quelques moments l’indignation et la douleur qui me consument. Jamais ma santé n’a donné de si grandes inquiétudes pour ma vie, jamais les accidents auxquels je suis sujette n’ont été aussi multipliés et aussi violents, mais, soyez tranquille, mon courage est encore au-dessus de mes maux.
« Le croiriez-vous ? Mes camarades sont encore en prison. Moi, l’on m’en a fait sortir le cinquième jour, mais l’on m’a mise aux arrêts chez moi avec défense de recevoir plus de six personnes nommées. On dit que Dubois a demandé son congé ; on espère qu’il sera accepté et que nous serons libres ce soir ou demain. Il en est temps. Comme on n’a voulu permettre à aucun de mes camarades de me venir voir, j’ignore ce qu’ils pensent et ce qu’ils feront tous. Je suis décidée à ne leur donner aucun conseil, à ne m’occuper que de moi et surtout de l’estime des honnêtes gens ; je l’obtiendrai, j’ose en être sûre.
« Je ne vous ferai point part de toutes mes réflexions sur le passé, le présent et l’avenir, non que je craigne de les soumettre à vos lumières et à votre amitié, mais ma lettre peut être ouverte, on pourroit m’interpréter mal, je ne veux donner aucun prétexte à la persécution. Embrassez pour moi Mme Garrick, soyez sûrs tous deux que je vous aime, vous estime et vous regrette autant qu’il est possible et autant que vous avez droit de l’attendre du cœur le plus sensible et le plus reconnaissant[363]. »
Le Théâtre français, à la suite des incidents que nous venons de raconter, fut fermé pendant toute une soirée. On le rouvrit le surlendemain ; mais, pour éviter des scènes tumultueuses, on ne fit afficher que fort tard, en sorte qu’il y eut très peu de monde du vrai public ; la salle était remplie d’exempts et de sergents des gardes. Le lieutenant de police, M. de Sartines, assistait à la représentation.
Avant de commencer la pièce, Bellecour parut et demanda humblement pardon au public, au nom de la troupe, de lui avoir manqué. Son compliment, que Grimm appelle « un chef-d’œuvre de bassesse et de platitude », fut prononcé par ordre supérieur.
« Messieurs, dit-il, c’est avec la plus vive douleur que nous nous présentons devant vous. Nous ressentons avec la plus grande amertume le malheur de vous avoir manqué. Notre âme ne peut être plus affectée qu’elle l’est du tort réel que nous avons. Il n’est aucune satisfaction que l’on ne vous doive. Nous attendons avec soumission les peines qu’on voudra bien nous imposer et qui ont été déjà imposées à plusieurs de nos camarades. Notre repentir est sincère, et ce qui ajoute encore à nos regrets, c’est d’être forcés de renfermer au fond de nos cœurs les sentiments de zèle, d’attachement et de respect que nous vous devons et qui doivent vous paroître suspects dans ce moment-ci. Le temps seul en peut prouver la réalité. C’est par nos soins et les efforts que nous ferons pour contribuer à vos amusements, que nous espérons vous ôter jusqu’au moindre souvenir de notre faute ; et c’est des bontés et de l’indulgence dont vous nous avez tant de fois honorés que nous attendons la grâce que nous vous demandons, et que nous osons vous supplier de nous accorder[364]. »
Le parterre sans pitié couvrit d’applaudissements cette tirade si humiliante.
Bellecour, en rentrant dans les foyers, ne dissimula pas combien il était pénétré de la scène honteuse qu’on l’avait forcé à jouer, et il déclara qu’il ne se serait jamais prêté à un pareil rôle si son attachement pour la compagnie ne l’emportait encore sur ce qu’il se devait à lui-même.
Les représentations continuèrent donc ; mais comme on ne pouvait se passer de tous les acteurs qui étaient en prison, on les amenait chaque soir au théâtre sous bonne escorte et des exempts les reconduisaient ensuite au For l’Évêque.
La maladie de Clairon, l’emprisonnement des principaux sujets et la « consternation universelle de la troupe » mirent la Comédie dans l’impossibilité de donner des représentations suivies ; elle dut prendre plusieurs jours de congé. « On ne croiroit jamais, dit Bachaumont, l’importance que l’on met à l’accommodement d’une affaire qui n’en devroit avoir d’autre qu’une soumission servile et aveugle de la part des histrions[365]. »
Tout se termina par un compromis. D’abord M. du Belloy, dans le but d’être agréable à Clairon, retira le Siège de Calais ; de cette façon le public n’était plus en droit de réclamer la pièce avec Dubois. Ensuite on obtint que cet acteur, cause de tout le tapage, demanderait sa retraite. Bien qu’il n’eût que vingt-neuf ans de service et qu’il en fallût trente, on lui accorda 1500 livres de pension et 500 livres de pension extraordinaire pour avoir formé une élève, sa fille[366].
A la suite de cet arrangement, les comédiens détenus au For l’Évêque furent mis en liberté. Ils étaient restés vingt-six jours en prison, mais leur obstination avait fini par les faire triompher.
La cause que Clairon et ses camarades venaient de soutenir était juste et on peut s’étonner qu’elle n’ait pas reçu l’appui du public. Comment osait-on leur reprocher d’être trop scrupuleux sur les questions d’honneur ? Malheureusement la tragédienne avait porté tort elle-même à sa cause par sa vanité, ses prétentions, ses menaces incessantes de démission ; il n’était question que de vers, de tableaux, de bustes, d’estampes, de médailles faites en son honneur ; ce besoin d’occuper sans cesse les esprits finit par fatiguer. On triompha de la voir dans cette même prison où elle avait voulu faire mettre Fréron un mois auparavant. Le public « a été assez imbécile, dit Grimm, et assez malhonnête pour se venger sur le talent de l’actrice et de ses camarades et pour les traiter dans ces dernières querelles avec une indignité que je ne lui pardonnerai de longtemps. »
Quant au duc de Richelieu, furieux d’être obligé de se soumettre, il accorda à Dubois une place dans la troupe de Bordeaux. En même temps il se vengeait des comédiens en exerçant contre eux les plus mesquines persécutions. C’est ce qui faisait écrire à Lekain :
« Vous voudrez bien m’excuser, mon cher Garrick, si j’ai tant tardé à vous donner des nouvelles de la suite de notre malheureuse aventure. Nous nous en sommes tirés assez glorieusement, mais aux dépens de notre recette et de notre liberté ; c’est ainsi que l’on gagne toujours son procès en France contre les gens de qualité. M. le maréchal de Richelieu fait tout ce qu’il peut pour nous faire éprouver la suite de son ressentiment ; mais il aura beau faire, il ne pourra dissimuler à qui que ce soit qu’il est honteux d’attendre que l’on soit maréchal de France, et que l’on ait soixante-dix ans, pour faire des étourderies dignes d’un jeune mousquetaire[367]. »