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Les civilisés

CLAUDE FARRÈRE (continued 5)

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Le poids de son corps pèse sur ses mains, qui étreignent la rambarde. Tout à coup, le point d'appui manque, et il tombe en avant: un coup d'enfilade a haché pêle-mêle l'acier de la rambarde, et un peu de chair avec l'acier. Au bout de son bras, Fierce voit une chose rouge qui pend,—la main mal arrachée. Cela ne fait pas de mal, pas encore. Mais le sang gicle, et Fierce comprend qu'il va mourir. Alors il se relève d'une secousse, et, de toutes ses forces, il crie: «Feu!»

La torpille chassée du tube s'élance. Et dans l'instant qui suit, un obus frappe droit dans le tube, le brise, sillonne le torpilleur de l'avant à l'arrière et éclate dans la chambre des machines. Pêle-mêle s'émiettent les bielles, les hommes et les cylindres; des cris, des détonations, des sifflements se mélangent, et du 412 foudroyé jaillissent de grands jets de vapeur que les faisceaux électriques éclairent violemment, comme des nuages d'apothéose.

Déchiré de la hanche à l'épaule, assommé comme un bœuf sous la massue, abattu dans une mare de sang, de son sang qui coule comme l'eau d'une éponge, Fierce, quand même, entend le hurrah des canonniers anglais triomphants; et la certitude de son désastre sans revanche lui enfielle le cœur d'une désespérance dernière, cependant qu'il meurt peu à peu.

Là-bas, sur l'ennemi vainqueur, les canons ne cessent pas leur clameur de mort. Maintenant qu'on est tout près, c'est comme une symphonie prodigieuse où chaque pièce lance éperdûment sa note réitérée. Sur le roulement de tambour des mitrailleuses, là gamme sèche des canons de trois pouces dessine des arabesques folles, et le rugissement plus grave de l'artillerie moyenne y plaque sans relâche des accords farouches qui vibrent longuement au-dessus du tumulte des sons.

Les obus tapent partout. C'est la fête féroce du feu et de l'acier. Le pont du 412 qui sombre n'est plus qu'un décombre rouge, où des lambeaux de chair huilés de sang commencent à frire dans la flamme.

—Or, à la fanfare insolente et triomphale des canons se mêle un coup mat, funèbre comme la première pelletée de terre jetée sur un cercueil. Une gerbe d'eau jaillit au flanc du cuirassé;—et puis plus rien. Mais, comme si quelque foudre inouïe pulvérisait les canonniers sur leurs pièces, les canons, tous ensemble, se taisent, bâillonnés.

Et dans le silence soudain, une immense clameur d'agonie s'élance du cuirassé frappé à son tour, et monte dans la nuit,—épouvantable.

XXXV

La revanche.

La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture,—à douze pieds plus bas que la flottaison.

Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d'horloge: la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate; le fulminate brûle et enflamme la charge,—soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d'eau qui assourdit.

Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l'emporte-pièce,—un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.

Dedans, c'est le double-fond,—un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d'une ruche. Tout s'écrase et se déchiquète; la tôle interne, crevée comme du papier, s'effiloche; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, lesquelles ceinturent les chaufferies d'une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.

Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c'est le cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu'elle ploie et se fend;—rien qu'une petite fente; mais au cœur, coup d'épingle vaut coup de hache.

La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.

La chaufferie babord-milieu.—Huit chaudières alignées devant un couloir où la houille concassée s'entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l'éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d'acier descend verticale de la porte, une trappe fermée,—boulonnée.

Ils ont entendu l'explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l'eau,—l'eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d'où l'on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c'est une scène indicible d'horreur.

Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l'échelle,—comme si c'était possible de sortir par cette trappe qu'il faut dix minutes pour dévisser! On a déjà de l'eau jusqu'aux genoux.—Et le chef de chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié: «A vos postes!» en abattant de son revolver un des fuyards, n'importe lequel. Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l'agonie atroce qu'il devine, il se tue lui-même de son second coup.—L'eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et d'eau bouillante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l'échelle.

Un pugilat monstrueux: toutes ces bêtes humaines rendues comme d'un coup de baguette à la férocité ancienne s'assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L'eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage; d'autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts; la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le dernier s'accroche aux vis d'ouverture et les secoue désespérément; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contre-sens.

Alors, comme l'eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l'échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu'à ce qu'il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l'eau monte plus vite que lui, et il s'arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote....

C'est fini, la chaufferie est pleine.

XXXVI

Du torpilleur presque englouti, Fierce, galvanisé, regarde et boit sa revanche.

Le King-Edward agonise. D'abord, on n'a rien perçu qu'un grand tumulte à son bord,—des cris, des coups de sifflets, des ordres, un brouhaha d'angoisse que la brise a porté jusqu'aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l'énorme coque a vibré tout à coup d'un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous, immobiles depuis l'explosion, et découpant çà et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s'agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d'un roulis inquiétant.—Oui, le King-Edward roule. Des grappes d'hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer.—Le cuirassé s'incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore, sans se relever. Le plat-bord plonge dans l'eau. Une seconde, le pont se voit tout entier: le navire a chaviré sur le flanc;—et, la seconde d'après, le pont s'enfonce, et la carène apparaît,—les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l'eau. Le King-Edward flotte une minute, sens dessus dessous; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l'éperon émergeant pour menacer le ciel. Et droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le King-Edward disparaît dans la mer.

Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli, il n'y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s'endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.

... En même temps qu'à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son christ, Mlle Sylva miséricordieuse prie pour «ceux qui sont sur mer.»

Stamboul, an 1321 de l'hégire.

FIN

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