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Les civilisés

CLAUDE FARRÈRE (continued 4)

Reading edition

Une charrette attelée d'un seul poney le croisa. Torral était dedans, avec un de ses boys: il aimait afficher parfois son vice au milieu de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu'il scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour; puis, le courant des voitures l'entraînant, il se retourna pour lui demander s'il avait reçu sa lettre; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas; il regardait en avant.

Au bout de l'allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques; la mode veut que les voitures n'aillent pas plus loin, et c'est là qu'on fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue. Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés, loin de ces femmes fardées, en robes molles.

Une main cependant s'appuya sur son bras: le docteur Mévil, à bicyclette, s'était glissé jusqu'à lui, frôlant plusieurs roues,—assez imprudemment. Fierce n'avait pas lu la lettre de Torral; la mine souffrante du médecin l'étonna: Mévil était couleur de cire, et ses yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant; sa bouche, autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait pâli jusqu'au rose; ses moustaches claires de Gaulois décadent ce raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l'interrogea sur sa santé: il haussa les épaules sans répondre; mais sa main chercha la main de l'ami pour le remercier.

—«Que deviens-tu? disait Fierce.

—Rien.»

Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser; jamais d'ailleurs elle n'avait su garder longue rancune à personne; et, reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.

—«Tu l'as reprise? demanda Fierce.

—Non,» fit l'autre d'un signe de tête. Il parlait par monosyllabes, comme un homme très las.

Tout à coup, il regarda Fierce en face:

—«Dis? c'est vrai, tu épouses Mlle Sylva?»

Sa voix s'était nuancée d'un respect singulier, et d'une tristesse sombre. Fierce, ému, lui serra la main.

—«Oui, dit-il; et je suis bien heureux....»

On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride et s'en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient, vaniteuses de leurs robes;—Mévil les regarda, puis, lentement, haussa les épaules; et murmurant: «adieu», il se pencha, tourna court, et partit vite en sens inverse,—à la poursuite des femmes, de celle-ci ou de celle-là, ou d'une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.

Plus loin que le pont, il s'arrêta sur la route devenue déserte. Quelques arbres faisaient un peu d'ombre, et il aimait ce coin, surtout depuis qu'un soir de l'autre mois, il s'y était arrêté avec Sélysette, et qu'un vol de lucioles avait tourbillonné autour d'eux.—Plein de ce souvenir, il mit pied à terre; mais mal lui en prit: la voiture des Ariette s'arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la rencontre. L'avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire; Fierce dut venir à la portière; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa main pour qu'il la baisât.

—«Vous revenez d'Hong-Kong? Comme ce voyage a été long!»

Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami; il l'invita à dîner pour le soir même,—sans aucune espèce de cérémonie.

—«Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je pars demain pour le sanatorium....

—Raison de plus: il vous faut un dîner de famille, et une tranquille soirée pas trop longue. Venez donc!

—Vous nous ferez un tel plaisir,» appuyait doucement Mme Ariette, sans lever les yeux.

Il fallut accepter.

Et ce fut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette, jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se cambraient comme pour des caresses secrètes; et Fierce, malgré lui, se souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table, un pied toucha son pied; il répondit involontairement à la pression. Un désir s'insinuait dans ses nerfs; sa continence longue se dressait contre lui.

Il eut peur, et se déroba: l'avocat alléguait une plaidoirie à relire pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête; Fierce tira sa montre et s'exclama sur l'heure tardive, et prit congé,—sans s'apercevoir du coup d'œil déçu qu'échangeaient les deux époux.

—«Je vous accompagne jusqu'au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie attendra.»

Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude. Ils marchèrent à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce accepta d'entrer.

Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit, et s'anima au jeu. La chance ne tourna pas; il continua de perdre, s'acharna jusqu'à l'aurore, et sortit las et amer. Quatre heures durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la coupée du Bayard avec remords et inquiétude; un pressentiment mauvais l'avait saisi.

Il n'attendait cependant pas le coup qui allait le frapper.

Sur sa table, un papier l'attendait, une grande feuille officielle timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait:

IL EST ORDONNÉ

à M. l'enseigne de vaisseau Jacques de Fierce de débarquer du Bayard à la date du 20 avril 19..., et d'embarquer en subsistance sur l'Avalanche ce même jour.

M. de Fierce exercera le commandement de l'Avalanche, qui prend armement à la date du 20 avril.

A bord du Bayard, le 20 avril 19...

Le contre-amiral commandant en sous-ordre, D'ORVILLIERS.

C'était en règle. N'y comprenant rien, il courut chez l'amiral.

—«Vous voilà commandant, fit d'Orvilliers. A votre âge, ce n'est pas mal....»

Il s'interrompit devant la mine anxieuse de Fierce.

—«Vous avez vu Mlle Sylva, j'espère?

—Non, elle est au Cap....

—Bon! mon pauvre enfant, la guigne est pour vous. Au Cap! Vous n'aurez pas le temps d'y aller. L'arsenal a mis votre Avalanche en état, et vous partez ce soir.

—Je pars?

—Pour le Grand Lac. Tout le Cambodge est à feu et à sang, et les Siamois s'en mêlent. Les dépêches sont arrivées cette nuit. Une révolte sérieuse, et trop soudaine: il y a de l'argent anglais là-dessous. Je l'ai prédit, c'est le commencement de la fin....»

Il enfourcha son dada favori, et prophétisa des catastrophes. Le fiancé de Sélysette, immobile et silencieux, n'entendait pas.

—«Amiral, dit-il soudain, le Bayard reste à Saïgon? Vous verrez Mlle Sylva....»

Le vieil homme s'arrêta net, et, tendrement, appuya ses deux mains sur les épaules de Fierce.

—«Je la verrai. Allez tranquille: elle saura; elle attendra.»

Hélas! ce n'était pas de sa patience à elle qu'il doutait, ni de sa fidélité.

XXVI

L'Avalanche, une toute petite canonnière de vingt-cinq hommes d'équipage, appareilla deux heures avant le coucher du soleil, et remonta la rivière. Saïgon se cacha derrière ses forêts d'aréquiers, et seules, les deux flèches de sa cathédrale émergèrent longtemps de l'horizon, comme deux îlots pointus au-dessus de la mer des arbres. Le fleuve se pliait en méandres. Sur la passerelle, le pilote annamite indiquait de la main le chenal praticable, et parfois la canonnière serrait de près l'une des rives. On distinguait alors chacun des troncs pressés, et, entre eux, la terre marécageuse; çà et là une rizière brillait verte parmi les arbres bruns; des indigènes, sortis de quelques cañhas invisibles, regardaient silencieusement passer le bateau.

La nuit vint, sans crépuscule. Inquiet de sa route, Fierce mouilla au milieu du courant. Une senteur plus forte s'exhala des bois nocturnes, et le bruit sourd de la forêt emplit l'obscurité.

Toute la nuit, Fierce se promena sur le pont, avide de fraîcheur.

Un peu de fièvre battait à son pouls. Il se sentait superstitieux et craintif. La fatalité qui depuis un mois l'écartait avec obstination de Sélysette défiait évidemment les possibilités d'un simple hasard. Il y avait là de l'inexplicable; l'œuvre ténébreuse d'un génie hostile, qui peut-être rôdait alentour, dans la nuit inquiète,—prêt à l'accabler sous d'autres coups.

A l'aube, l'Avalanche repartit.

Des jours passèrent, pareils.

La révolte indigène avait pris feu tout d'un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s'étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l'assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l'apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s'était fait devant l'invasion: la guerre orientale commençait,—sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens;—un coup de fusil jailli d'une haie; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite.—Les soldats s'énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps; il n'y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l'ennemi;—pareils. Ils se battaient d'ailleurs férocement, parce que c'était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d'Asie,—et d'Europe,—sont inexpiables.

Les canonnières couraient d'arroyo en arroyo; parfois,—rarement,—elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d'elles et s'en écartaient; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théologie populaire,—toujours respectée et nourrie par leurs lettrés,—emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d'étincelles.—Les canonnières allaient et venaient en vain: on fuyait devant elles.

C'étaient alors de longues randonnées inutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions.—Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu'il ne fût déjà en cendres; les sampans de guerre signalés au fond d'un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries.—Les chefs exaspérés tentaient parfois une opération d'envergure: on cernait quinze lieues de pays; on épaississait les lignes, on doublait les grand'gardes; les canonnières barraient chaque arroyo; et l'on n'avançait qu'après mille précautions prises: on marchait en silence à travers les bois vides; le cercle se resserrait: rien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait; des balles sifflaient jusqu'au fleuve, et les tôles des canonnières sonnaient sous les coups; le canon s'en mêlait; c'était enfin une vraie bataille qui durait jusqu'à l'aube. Mais à l'aube, le feu cessait soudain, car on s'était trompé: il n'y avait point d'ennemi. Égaré ou trahi, on s'était fusillé entre soi, on s'était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait,—et l'on recommençait d'autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d'ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d'où l'on ne sort pas, et où n'arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d'où partent les abordages nocturnes,—silencieux et sanglants. Mais si loin que l'on fût, on n'évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l'effluve fiévreux de la terre qui fermente. C'étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmiliait de choses secrètes, qu'on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable montait de cette mer d'arbres; et parfois, des fracas en émergeaient, angoissants à force d'être proches: galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bêtes en chasse ou en amour. Il n'y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu'une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueilleusement, il se gardait à l'épouse prochaine. Le mois d'absence et d'exil avait été lourd à sa constance: le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre; mais pas la débauche; à peine s'il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l'empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu'il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle,—il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.

XXVII

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d'une dynastie oubliée, s'était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue; et à l'heure dite, il avait paru; et la vierge l'avait reconnu, désigné et proclamé parmi la foule. Il était marqué des stigmates de sa race; les prêtres s'étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il combattait avec une armée et une cour; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le surnommaient Hong-Kop, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des agenouillements.

Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.

L'histoire en est restée obscure. L'âme asiatique ne se dévoile jamais qu'à demi.—Vengeance, ambition, jalousie? Autres mobiles inconnus, incompréhensibles pour l'Europe barbare?—Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d'un bois touffu, propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s'échapper. Mais les Français gardaient le bois; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes.—Par les rizières, les colonnes d'attaque avançaient; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte, et s'y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L'Empereur s'assit au milieu de sa cour;—les cañhas voisines brûlaient déjà, incendiées;—et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l'imita, parce qu'il ne sied pas aux hommes de s'égaler aux princes; mais tous attendirent autour du mort que l'ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d'inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L'ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et Tordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n'était plus qu'une seule flambée. On ne les lia pas; ils s'agenouillèrent d'eux-mêmes, correctement, sur deux lignes; la rizière était inondée, l'eau montait aux mollets; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse qui avait l'air d'une fille; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l'étrange scène et rougissait l'herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba,—deux,—quarante; le bourreau s'arrêta pour aiguiser sa lame; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement; le sabre affilé reprit sa besogne; et l'on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l'incendie, les tirailleurs plantèrent ensuite les têtes,—pour l'exemple. Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées: pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L'odeur du sang obsédait les narines, et aussi l'odeur du village asiatique, abominable mélange de poivre, d'encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte; on courut aux armes. D'autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d'une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu'on vît l'égorgeur. Une panique faillit s'en suivre. Mais les officiers s'étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l'ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu: des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur l'eau. Nul bruit n'en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les cañhas,—des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c'étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens,—les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France;—ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement: une fillette annamite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d'un sursaut, tellement terrifiée qu'elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c'était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliante qui pleuraient.

Il s'arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l'attirant sur elle, s'offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.

Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s'éloignaient, et l'aboiement du tigre retentissait plus proche.

XXVIII

A Saïgon, l'anxiété première s'était changée en curiosité, puis la curiosité en indifférence.

C'était trop long, cette révolte;—et puis trop lointain la guerre s'éternisait au fond du Cambodge, dans ces forêts marécageuses que personne n'avait jamais vues.—Une semaine, on s'était inquiété, troublé même. La vie maintenant recommençait, insouciante et nonchalante.

La saison chaude arrivait, la saison des pluies, du paludisme et de la dysenterie. Bientôt Saïgon serait un marécage,—ses belles routes rousses plaquées de glaise, ses jardins salis d'eau jaune; il tomberait deux averses par jour, soir et matin, à heures fixes; et ce serait fini des promenades, des tennis et des bals sous les étoiles. Il fallait jouir en hâte des derniers beaux jours, se rassasier de fêtes et de joies. On n'y manqua point. Saïgon vécut gloutonnement. L'histoire des villes est féconde en exemples de ce fait: que les catastrophes imminentes engendrent dans chaque cité une folie de plaisirs et de débauches qui ressort du fatalisme. Pour Saïgon, la révolte indigène était une menace et peut-être un présage;—le présage obscur d'un danger plus terrible, d'une foudre inconnue suspendue sur Gomorrhe. Inconsciemment perspicaces, les Saïgonnais s'étourdirent et s'enivrèrent.

Le docteur Raymond Mévil ne se mêla pas à cette générale folie. Il était maintenant malade de plus en plus, et de corps autant que de tête. Mme Malais et Marthe Abel étaient devenues les deux pôles de sa vie, et deux pôles également inaccessibles; il en oubliait de manger et de boire, et, qui pis était, d'aimer. Torral avait bien jugé, en le déclarant une façon d'alcoolique qui avait pris les femmes pour alcool: sevré brusquement de son eau-de-vie, Mévil dépérissait.

Cas pathologique, en somme. Mévil s'était débauché très longtemps, sans que sa jeunesse en parût altérée ou gâtée. Ses moelles pourtant s'étaient usées à ce perpétuel labeur. Elles n'étaient pas d'ailleurs des moelles saines, des moelles d'animal humain bien portant, normal: Mévil était un Civilisé, c'est-à-dire une plante de serre, modifiée, déformée, atrophiée par une culture maniaque, et devenue monstrueuse avec des feuilles naines, des fleurs trop grosses, et des pétales en guise d'étamines,—avec de la spéculation en place d'instinct, et un cerveau tout ensemble admirable et difforme. Ce cerveau-là d'abord s'était enfermé dans un égoïsme confortable, laissant aux sens leur liberté, et ne se mêlant pas à leurs jeux; mais la gangrène des nerfs l'avait un jour gagné. Mévil, parvenu au bout de sa jeunesse écourtée, au bout de ses sensations émoussées, s'était tout entier, et d'un seul coup, détraqué et amolli. A ses appétits d'antan, succédaient maintenant des passions profondes et maladives;—et c'était bien la floraison de la plante de serre, une floraison étrange et tragique, poussée par des engrais savamment pourris.

Mme Malais, bourgeoise honnête à mine de grande dame, et provinciale de France sauvée par son mari des contagions coloniales, était la femme la plus difficile à séduire. Les sens en elle ne parlaient pas, ni l'imagination; elle n'offrait pas de prise; par-dessus tout, elle aimait son mari. Mévil s'usa à la poursuivre, poursuite d'autant plus pénible qu'il y mettait tout ensemble sa tête et son cœur, et qu'il ne voulait pas seulement posséder cette Galathée, mais l'animer, l'éveiller, la transformer. Il la troubla seulement et lui fit peur. Elle flaira dans ce mondain qui la courtisait un être dangereux et mystérieux, un magicien capable de l'attirer, malgré elle, dans un royaume interdit, où mourrait sa fidélité conjugale, dont elle était fière;—et sage, quoique tentée peut-être, elle se déroba aux attaques, et ferma sa porte à l'assaillant.

Mévil ne la vit plus que de loin, aux courses, au théâtre, à la promenade. Elle se détournait en l'apercevant, et se retirait s'il essayait de la joindre. A ce jeu, il s'exaspéra. Torral, spectateur attentif du drame, s'attendit à des violences et à un scandale. Mais Mévil, déjà, n'avait plus en lui l'énergie qu'il fallait pour être violent.

Il chassait deux proies, et ne savait pas lâcher l'une pour forcer l'autre. Elles l'entraînaient,—acharné, fou,—sur deux pistes différentes: Mme Malais lui représentait un idéal sensuel jamais atteint encore, Marthe Abel remuait en lui des fibres qu'il ne connaissait pas, et qu'il s'épouvantait de sentir vibrer: des fibres mystiques et superstitieuses,—les fibres d'un amour blême et glacé,—mortel.—Il pensait à l'amour des religieuses pour le christ de leur cellule.—Cette fille blanche et sereine, cette statue d'albâtre, ce sphinx égyptien magiquement animé, lui apparaissait comme une énigme qu'il voulait déchiffrer, ou mourir.

Il ne lui fit pas la cour: on ne fait pas la cour aux énigmes. Il ne l'assiégea d'aucune manière. L'idée qu'elle était faite comme sont les femmes, et bonne à donner du plaisir, ne lui vint jamais. Il l'aima plus chastement que Fierce n'aimait Mlle Sylva, et quand il médita de l'épouser, il ne songea pas à la nuit de noces: s'il y avait songé il eût reculé peut-être, pris de peur.

Épouser Marthe Abel.—Mévil fabriqua d'abord cette imagination dans une heure de fièvre. Le mariage venait, au milieu des principes et des règles de sa vie, comme un chien parmi des quilles. Au seul mot, Torral avait éclaté de rire; Mévil honteux relégua l'idée dans son tiroir à folies.

Mais bientôt, les règles et les principes ne furent plus grand'chose pour lui. Amoureux qu'il était de deux femmes, et chaste envers les deux, il était devenu soudain impuissant à rencontre de toutes les autres. Il ne pouvait plus aimer. Ç'avait été d'abord une répugnance qu'il n'essayait pas de vaincre; mais il constata bientôt que c'était pis: une impossibilité. Torral, qui le soignait en ami, avait exigé qu'il conservât quelques maîtresses: il en usait comme un vieillard.—Il n'avait que trente ans; mais sa mine était plus vieille que lui, et le désarroi de sa moëlle se reflétait maintenant sur son visage,—toujours très beau, mais épuisé.

Alors, il comprit qu'il marchait vers le fond d'une impasse, et que toute porte était bonne pour s'en tirer. En même temps, la nouvelle du mariage de Fierce lui arrivait comme un exemple à suivre. Il reprit son projet, s'y accoutuma, et l'estima bientôt excellent et raisonnable, conformée tous ses vœux même imprécis. Dès lors, il voulut engager l'affaire. Mais au premier abord, il vit les yeux de sphinx qui le fixaient de leur regard immobile, fut ébloui, ne parla pas et s'en alla.

Les yeux de Marthe Abel.—Mévil, seul, y songea pour la première fois. Qu'y avait-il, derrière ces froides lampes noires?—Il avait aimé beaucoup de femmes, il les avait regardé vivre et s'agiter; il connaissait leurs ressorts habituels, qui sont l'ambition, la vanité, la sensualité,—et la vénalité, en quoi tout se résume. Qu'y avait-il derrière les yeux de Marthe Abel! Elle était un sphinx, aussi bien au dedans qu'au dehors. Il renonça à la deviner et s'encouragea de raisonnements pratiques. Mlle Abel avait vingt ans; elle était fille unique, bien élevée, très jolie;—oui, mais sans dot;—pourri de dettes, le lieutenant-gouverneur;—sans dot, et d'une beauté trop originale qui inquiétait et n'attirait pas;—somme toute, difficile à marier. Lui, Mévil, était jeune, avait sa clientèle, sa réputation, et quelque fortune;—beau parti, sans conteste. Pourquoi n'accepterait-elle pas?

Pourquoi?—Il se regarda dans une glace: il était beau, aussi beau qu'elle.—Il retourna le soir même chez Marthe,—et recula encore, peureusement.

Mais deux jours plus tard, battant le pavé dès le matin, il rencontra Torral, qui rentrait déjeuner.

—«Fierce arrive ce soir avec son Avalanche, dit l'ingénieur. J'ai passé tout à l'heure au Gouvernement: la révolte est finie; du moins, ils le disent.

—Ah! fit Mévil, Fierce arrive?»

Le mariage Fierce-Sylva n'était plus un mystère, les bans venaient d'être publiés.

—«Oui, répéta Torral, Fierce arrive, le pauvre bougre! Les Sylva sont rentrés hier du cap St-Jacques. A coup sûr, il passera sa soirée en famille. En famille, Fierce! Ah! je le croyais plus fort. Enfin, n'en parlons plus. Ce soir, nous deux, dînons-nous ensemble?

—Je ne sais pas.

—Si tu ne sais pas, c'est oui. Il faut te secouer, mon petit. A huit heures, au cercle, ou un peu plus tôt, rue Catinat.»

Seul, chez lui, Mévil s'assit, la joue sur son poing.

Fierce rentrait; Fierce allait se marier. C'était donc possible, aux Civilisés, malgré les débauches, malgré la fatigue, de se choisir une vierge et de l'épouser, comme font les barbares.—C'était possible.—Il s'enfonça, plusieurs heures durant, cette certitude dans le crâne.—A quatre heures, il commanda son pousse. Près de partir, il songea que cette demande qu'il allait faire ressemblait beaucoup à un duel.—Il avait assisté parfois à des rencontres; il connaissait les drogues compatissantes qui affermissent les cœurs défaillants; il but une fiole,—à tout hasard.—Les coureurs tonkinois trottèrent vite, trop vite.

Il faisait orageux, et le ciel était bas. Il avait plu le matin,—la première averse de la mousson; et la pluie du soir s'apprêtait. Les rues étaient boueuses; les coureurs s'arrêtèrent pour relever la capote et rabattre le couvre-pied de cuir; Mévil trouva la halte courte. Comme le pousse arrivait devant le palais, les premières gouttes d'eau tombèrent. Mais les Tonkinois, d'un effort, escaladèrent le perron, et le maître mit pied à terre sous la colonnade du portique, sans mouiller ses chaussures de toile. Le factionnaire, précipitamment, rassemblait les talons et se raidissait, l'arme à l'épaule. Un boy, qui sortait du hall, s'effaça en hâte pour laisser passer l'Européen.

Mévil entra. Le hall était vide; la porte du petit salon ouverte,—il avança. La fiole bue chauffait son sang; il n'eut presque pas peur en voyant Marthe. Elle était là, seule, assise au piano; elle lisait une partition sans jouer, ses mains très fines au-dessus des touches. Aux pas de Mévil, les nattes des dalles craquèrent. Elle tourna la tête, et vint au visiteur en lui tendant la main. Ils s'assirent face à face. Polie, elle le remercia d'avoir affronté l'averse: l'eau maintenant ruisselait aux vitres, et le salon, sombre à l'ordinaire, comme sont les salons annamites, prenait des airs de crypte ou de caverne. Mévil songea que c'en était peut-être une, la caverne du sphinx, dans quoi les victimes étaient déchirées.

Quand même, il manœuvra pour l'attaque. Mais plutôt que de marcher droit, il chercha un biais habile. Le mariage Fierce-Sylva lui vint à l'esprit.

—«Jacques de Fierce, dit-il, arrive ce soir du Cambodge.»

Mlle Abel s'étonna.

—«Êtes-vous sûr? J'ai déjeuné ce matin chez Sélysette, qui n'en savait pas un mot.

—La nouvelle vient du Gouvernement.

—Tant pis: Les Sylva sont partis pour Mytho tout à l'heure, et ne reviendront qu'après dîner.

—Bah! ils se verront demain.»

Les phrases s'enchaînaient mal. Il fit un effort;—la question décisive lui semblait une montagne à soulever.

—«Un joli mariage, n'est-ce pas?

—Très joli.

—Et qui sera heureux.»

Elle fit un geste d'ignorance.

«Vous ne connaissez pas Fierce. Il est mon ami de puis dix ans, et c'est la loyauté, la sincérité même.

-Tant mieux pour Sélysette, qui mérite beaucoup de bonheur.»

Mévil regarda la pendule: dix minutes perdues, déjà. Il songea tout à coup qu'un visiteur pouvait surgir. Le fossé était là, qu'il fallait sauter. Il prit son élan.

—«Un mariage, c'est un exemple à suivre. Qu'en pensez-vous?

—Un bon exemple, ou un mauvais?»

Elle riait de son rire particulier, bref et sans gatté.

—«Un bon, affirma sérieusement Mévil. Quand le suivrez-vous?

—Moi? Je n'y pense pas encore,—pas du tout.

—D'autres y pensent peut-être, en vous regardant,

—Croyez-vous?» dit-elle, indifférente.

Il brûla ses vaisseaux.

—«J'en connais ... un au moins ... qui n'aspire qu'à vous et ne rêve que de vous.»

Elle le regarda très attentivement.

«Et vous savez qui, acheva-t-il en se levant.

—Est-ce vous, par hasard?»—Elle recommençait à rire.

—«C'est moi.»

Elle n'hésita pas une seconde.

—«Mon Dieu! vous auriez dû me prévenir. C'est une déclaration? ou une demande officielle?

—Les deux.»

Elle riait toujours, on ne peut plus calme.

—«Mettons tout ça en musique, voulez-vous?»

Elle s'assit au piano, plaqua deux accords, et lança ses doigts dans une sarabande de notes burlesques, brusquement achevée, sans transition, par une phrase en mineur, mystérieuse.

Elle se moquait de lui; il s'irrita.

—«Je n'entends rien aux sonates. Celle-ci, que veut-elle dire? oui, ou non?»

Elle pivota sur son tabouret, et lui fit face:

—«Êtes-vous sérieux?

—Plus que je n'ai jamais été.

—Vous voulez m'épouser?

—Je ne veux pas autre chose.

—Pour tout de bon, sans rire?»

Il crut à une coquetterie.

—«Sur mon honneur, dit-il chaleureusement, vous me ferez, en m'accordant cette main-là, la plus royale charité d'amour qu'une femme ait jamais pu faire!»

Elle fit une moue de regret poli.

—«Voilà qui est bien dommage; car cette charité, je ne peux pas vous la faire.

—Pourquoi?

—Parce que.—En vérité, je ne peux pas.»

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle tombât dans ses bras. Les femmes ne disent oui qu'une fois; il le savait mieux que personne.

—«Mademoiselle,—il était debout, prêt à se retirer,—daignez m'écouter; ceci n'est pas un jeu, il y va de mon bonheur et peut-être du vôtre. Vous savez qui je suis, mon nom, ma situation, ma vie; j'ai de l'argent, sinon de la fortune; la femme que j'épouserai sera heureuse de plus d'une manière. Cette femme sera vous, ou nulle autre, car je vous aime passionnément, comme je n'ai jamais aimé.—Ne répondez pas! pas encore.—Il n'y a rien dans mes paroles dont vous puissiez être offensée. Réfléchissez; prenez du temps; demandez conseil. J'attendrai deux jours, trois jours, une semaine.... Et songez surtout que ma vie est à vous, et mon sort entre vos mains.»

Il s'inclina bas et marcha vers la porte. Debout, les sourcils froncés, Marthe Abel l'avait laissé dire. Elle le rappela.

—«N'attendez rien, monsieur, c'est inutile;—elle parlait net, ses yeux froidement appuyés sur lui;—je vous ai dit non; ce non ne changera pas,—jamais. Je suis sensible, croyez-le, à l'honneur de votre recherche; j'en suis même flattée, car je sais votre nom, votre vie, votre fortune, et tous vos autres avantages que vous avez eu le bon goût de me taire. Mais je ne veux pas me marier avec vous.—Mettons, par exemple, s'il vous faut absolument une raison de mon refus, que je suis trop jeune.

—Suis-je trop vieux? je n'ai pas trente ans....»

Elle sourit, impertinente.

—«Ah? je croyais davantage. Mais brisons là, s'il vous plaît. Je présume que cette discussion est pénible pour vous, autant que pour moi. Je vous ai dit non deux fois, et j'aurais cru qu'une suffisait à votre amour-propre, sinon à votre curiosité?»

Il s'anima.

—«Il s'agit bien de mon amour-propre! Il y a beau temps que je marche dessus pour vous. Voilà deux mois que je me suis fait votre ombre, deux mois qu'en vous aimant, j'ai renié ma vie, deux mois que Saïgon, qui m'a connu fier et dédaigneux, triomphe de me voir pris au piège.—Que m'importe! C'est de mon cœur qu'il s'agit, non de ma vanité;—de mon cœur qui ne peut se passer du vôtre, de mon cœur et de ma vie, car si vous me repoussez, je mourrai!»

Elle le considéra avec curiosité et ironie.

—«Vous êtes très éloquent!... Je comprends beaucoup de choses que je n'avais jamais comprises.... Dites-moi? quand vous parlez à Mme Malais, sont-ce les mêmes phrases?»

Il pâlit.—Le Sphinx était vainqueur; l'énigme restait indéchiffrée.—Il regardait fixement les yeux noirs.—Elle ne voulait pas.... Pourquoi ne voulait-elle pas?

Il s'exaspéra soudain de sa défaite. Jadis, il avait su les mots insolents qui blessent les femmes dédaigneuses. Il tâcha de les retrouver, de s'en servir.

—«Tiens? dit-il en reculant; vous êtes renseignée plus que je ne croyais. Tant mieux: puisque vous avez commencé d'être franche, j'espère que vous le serez jusqu'au bout. Rien qu'un mot, et je m'en irai,—pour toujours. Si je me tue en sortant d'ici, je veux savoir pourquoi. Faites-moi cette grâce la raison de votre refus, la vraie?»

Elle se rassit.

... «Je n'en ai pas à vous donner.

—Mais j'en ai peut-être à deviner, moi?»

Elle se leva, hautaine, et chercha une sonnette.

—«N'appelez pas, fit vivement Mévil: je serais capable de vous manquer de respect devant vos boys. Achevons. Vous ne voulez pas m'épouser. Avez-vous pourtant de quoi faire la difficile? Vous êtes pauvre comme une mendiante, vous le savez: espérez-vous rencontrer deux fois l'homme que je suis, prêt à vous prendre nue, prêta payer les dettes de votre père?»

Elle l'écoutait, les deux mains crispées l'une sur l'autre. Tout à coup, il la vit sourire, railleuse, orgueilleuse. Il s'arrêta court, une lueur dans son esprit.

«Niais que je suis! Vous l'avez trouvée, votre dupe! et voilà pourquoi.... Qui est-ce? qui?»

Il cherchait furieusement, avec cette lucidité aiguë qu'on a aux heures de tension nerveuse.

Elle haussa les épaules. Son premier geste de colère réprimé, elle redevenait le Sphinx impassible, que les hommes ne savent pas offenser. Elle eut presque pitié de celui qui était là, bavant de rage devant elle.

—«Allez-vous-en, monsieur,» dit-elle simplement; et comme il ne bougeait pas, elle fit elle-même deux pas vers la porte. Il osa porter la main sur elle, et la retint par un bras. Elle se dégagea, prompte comme un éclair, ses yeux étincelants dans son visage blême:

«Lâche! cria-t-elle. Ah! je n'avais pas tort en vous refusant tout à l'heure: je vous avais bien vu et bien jugé, sans courage et sans honneur, vil, flétri, ignoble! Voilà, voilà pourquoi je ne veux pas de vous; voilà pourquoi vous me faites horreur! Regardez-vous dans cette glace! Regardez-vous, regardez-vous donc!»

Il regarda malgré lui.

«Vos yeux creux? Vos joues vertes? Mais toute votre vie dégradante, abjecte, est écrite sur cette figure-là! Mais ça se voit, mais ça se lit, que vous n'êtes même plus un homme, à peine un pantin détraqué, dont les fils se cassent. Et vous parlez de m'épouser, de m'acheter avec vos quatre sous, moi qui suis jeune, saine, chaste? vous qui êtes plus vieux que les vieux, et qu'on traînera bientôt dans la petite voiture des paralytiques? Vous êtes fou! Cela coûte plus cher que cela, d'acheter une vierge!»

Il tenta de se redresser, affolé de honte.

—«Plus cher? Combien?—Je demande le tarif! Et le nom de l'acheteur! L'homme riche, la bonne dupe prête à tout, le cocu content! Et parbleu, j'y suis: c'est Rochet; il n'y a pas plus gâteux à Saïgon, ni plus millionnaire.—Et je me souviens très bien: je l'ai vu baver sur votre gant, un soir, chez le gouverneur!»

Elle ne rougit pas.

—«Vous avez vu? Tant mieux. Oui, je l'épouserai, si je veux, si je daigne;—si la tristesse de la vie m'oblige, moi, pauvre comme une mendiante, à me vendre. L'acheteur, au moins, sera riche comme un roi. Vous....»

Du doigt, elle montra la porte. Ses yeux lançaient de la foudre. Il recula peureux.

Il recula; deux chaises, heurtées dans sa déroute, trébuchèrent. Il se cogna au battant de la porte. Il regardait le tapis, n'osant plus lever son regard sur elle. Il la sentait sans la voir,—debout, raide et pâle, le bras tendu,—terrible.

Sur le perron, la pluie ruisselait encore: Il ne s'en aperçut pas. Il s'enfuit.

XXIX

Une heure plus tôt, l'Avalanche avait mouillé en rivière, par le travers du Bayard.

Il y eut visites, rapports, explications. Les choses toutefois allèrent vite: Fierce ne rencontra que des portes fermées. L'amiral d'Orvilliers inspectait les batteries de Saint-Jacques; le commandant de l'arsenal, accablé d'affaires, ne recevait pas; les bureaux, arrachés à leur torpeur réglementaire, montraient du zèle et même de l'activité. En moins d'une heure, Fierce réussit à découvrir le second de la Défense Mobile, et lui remit sa canonnière. Après quoi, il fut libre. Traversant le port, il vit beaucoup de mouvement, et chaque chose sens dessus dessous; les six torpilleurs armaient: les marteaux des ouvriers y faisaient rage. Il s'en étonna le temps de passer, puis n'y songea plus.

Rue des Moïs, il trouva visage de bois. Les boys parlèrent de Mytho en phrases obscures. Le bep,—cuisinier,—appelé, confirma qu'on ne dînait pas à la maison, mais qu'on y déjeunerait le lendemain. Fierce s'en alla.

Il était tout ensemble fiévreux et las. Huit jours plus tôt, dans le village pillé, sa fidélité à Sélysette était morte. Et depuis cette fatale nuit, pas une nuit ne s'était écoulée exempte de trahison. Ah! le sourire lascif des congaïs du Cambodge, et leur grêle nudité qui sent l'opium, et la curiosité vénale qui poussait, à la brune, leurs sampans vers la canonnière! Huit soirs, huit débauches.—Il avait plein le cœur de dégoût, de honte; mais il était sans force et sans volonté contre son instinct, lâché comme une bête.—Ici même, à quatre pas de la fiancée, cette nuit, ne succomberait-il pas encore?

Il marchait vite, fuyant la tentation du crépuscule tiède. L'averse récente avait fouetté les arbres, et les fleurs mouillées sentaient plus fort.

Rue de la Grandière,—c'est la rue de l'ancien tribunal, qui maintenant sert de palais aux lieutenants-gouverneurs,—il s'arrêta étonné: les chevaux d'une victoria se cabraient devant un piéton, et le saïs, cramponné à ses guides, criait à tue-tête; l'homme cependant marchait tête basse, sans rien voir ni entendre, d'un pas raide de somnambule. Fierce reconnut Mévil et l'appela; mais le docteur passa outre. Inquiet, l'enseigne lui courut après et le frappa sur l'épaule.

—«Où vas-tu? Qu'as-tu? tu as attrapé un coup de soleil?»

Mévil le regarda lentement avant de répondre:

—«Je ne sais pas....»

Il prit la main que lui tendait Fierce, et tout d'un coup s'y accrocha comme un noyé.

—«Tu es malade,» fit l'autre, oubliant sa propre détresse; et il le ramena chez lui, le soutenant. Mévil marchait docilement, sans rien dire. Fierce toucha ses vêtements, trempés de pluie.

—«Tu as reçu l'averse? Que diable t'est-il arrivé?

—Rien.»

Rue d'Espagne, Mévil faillit passer sans reconnaître sa porte. Mais dans sa chambre, parmi ses meubles, ses bibelots, le décor familier de sa vie imprégné de son parfum à lui, il se ressaisit peu à peu et reprit ses sens. Aux questions de Fierce, il répondit alors des phrases vagues. Il avait changé d'habits, et s'était assis, taciturne. La nuit venait sans qu'il songeât à faire éclairer.

Torral arriva là-dessus. Inquiet de son convive, il le relançait à domicile.

—«C'est un tombeau, cette chambre!»

Il tourna lui-même un commutateur, vit Fierce et lui dit bonsoir. Mévil était encore très pâle et parlait à peine. Torral à son tour s'étonna.

—«Tu allais très bien tantôt? Bah! viens dîner quand même.

—Il ne peut pas, dit Fierce; tout à l'heure, il trébuchait dans la rue.»

Mévil fit un effort, et se leva:

—«J'ai eu un étourdissement. Mais c'est passé, ou presque. Quand même, j'aime mieux ne pas sortir tout de suite. Dînons ici tous les trois, voulez-vous?»

Ils dînèrent. Mévil fit servir dans sa chambre, qui ressemblait à son cabinet: c'étaient les mêmes tentures de mousselines, trop longues et trop larges pour les murs,—les mêmes sièges bas,—le même demi-jour tamisé par des lampes couleur de safran. Les boys allaient et venaient sans bruit sur leurs semelles de feutre. La congaï ne parut pas.

Fierce était sombre et Mévil défait. Torral les fouillait l'un et l'autre de ses yeux perçants.

—«Il y a cinq mois, dit-il soudain, nous dînions ensemble pour la première fois, au cercle. Vous vous souvenez? c'était plus gai que ce soir. Vous étiez des hommes, en ce temps-là; pas des croque-morts.

—Oui,» fit Mévil.

Il passa plusieurs fois sa main devant ses yeux. Il avait là, gravée sur sa rétine, une vision qui ne s'effaçait pas,—la vision d'une femme debout ...—Mais il s efforça de ne plus voir.

«Oui, répéta-t-il; mais ce temps-là reviendra.»

Il fit apporter du vin de Syracuse, et commença de boire. Fierce, jadis, aimait ce vin; il en but aussi.

La gaîté cependant ne venait pas. Ils buvaient silencieux autour de la table ronde; et le lustre électrique projetait aux murs leurs ombres grandies et immobiles. Les tentures excluaient tout bruit du dehors; la chambre était muette comme un sépulcre.

Deux bouteilles étaient vides. La face de Mévil, blafarde tout à l'heure, se colorait peu à peu; mais il continuait de frissonner par intervalles, et regardait peureusement vers le noir de la porte ouverte.

—«Qu'y a-t-il donc là-bas? fit Torral en surprenant ce regard.

—Il n'y a rien.

—Alors?

—Un reste d'étourdissement: j'ai des fantômes en tête, ce soir....»

Torral jura et prit un journal.

—«La dernière semaine du théâtre; allons-y, ça vaudra mieux que de s'halluciner ici. Liseron joue, précisément.

—Moi, je rentre à bord,» dit Fierce.

Torral le railla.

—«On t'a défendu de sortir seul? Le Petit-Duc est trop raide pour toi?»

Fierce haussa les épaules et capitula. L'Opéra de Saïgon est à deux pas de la rue d'Espagne; mais à cause de la boue, Mévil fit atteler.

—«Nous aurons la voiture pour un tour à Cholon, après, si le cœur nous en dit.»

Fierce ouvrit la bouche pour protester. Mais il vit les yeux ironiques de Torral, et se tut, pris d'une mauvaise honte.

Ils choisirent une baignoire: Fierce tenait à n'être pas vu de la salle. Mais ils n'évitèrent pas les yeux de Liseron: elle les reconnut, leur jeta des sourires. A l'entr'acte, elle eut un caprice, et leur fit passer un mot: s'ils étaient gentils, ils l'emmèneraient souper tout à l'heure, elle et une petite amie fraîche débarquée à Saïgon.—En camarades, bien entendu; elle savait que monsieur de Fierce ... mais d'ailleurs, elle-même se déclarait rangée des voitures; elle se refaisait une virginité.

Mévil écrivit oui sur une carte.

—«Je n'en suis pas, dit Fierce assez fermement.

—Il est sage, ricana Torral, de fuir les tentations avant le mariage: ça donne le droit d'y succomber après.

—Je ne peux pas m'exhiber à tout Saïgon avec deux actrices....

—... Dans la nuit noire, sur les routes désertes, au fond d'une voiture fermée. Tu ne peux pas c'est clair: Sélysette le saurait par son petit doigt.

Le rideau s'était levé pour le troisième acte. Fierce regarda les chanteuses; une curiosité lui venait: la petite amie de Liseron, qui était-ce? Il supposa la brunette qui jouait le travesti. Elle était fine et agaçante; Liseron,—Petite Duchesse,—la frôlait très câlinement.

—«Si j'allais avec vous, dit-il en hésitant, il faudrait que Torral s'occupât clairement de cette petite....

—Je m'occuperai. Pauvre homme, va! Tout ça pour souper avec deux femmes qui se disent redevenues pucelles!

—Partons tout de suite, fit Mévil; nous attendrons à la porte des artistes, et Fierce se cachera dans la voiture.»

Sur la scène les deux femmes s'occupaient beaucoup de la baignoire, et peu de leurs répliques; mais Saïgon est fait à ces choses: personne ne remarqua rien.

Dans la victoria, on pouvait tenir quatre, en se serrant, et il s'agissait d'être cinq; Mévil parla d'une seconde voiture; mais ils n'en trouvèrent pas. Fierce s'était enfoncé sous la capote. Ils attendirent un quart d'heure; puis les femmes sortirent, courant comme des souris; elles avaient à peine pris le temps d'ôter leur fard, et s'étaient encapuchonnées jusqu'aux yeux: tout ce mystère les amusait fort. Elles s'engouffrèrent dans la voiture; Fierce n'eut pas le temps de se lever: elles s'asseyaient à côté de lui, l'une à droite, l'autre à gauche, tandis que Mévil et Torral s'emparaient du strapontin. La victoria partit avec un cahot brusque. Fierce sentit et reconnut la hanche d'Hélène contre sa hanche; en même temps, l'autre femme se retint à son genou, d'une main malicieuse qui multipliait l'attouchement.—Et lui, troublé, eut envie de l'une et de l'autre, en dépit d'une grande honte amère qui bouillonnait au fond de sa conscience.

Il faisait une sombre nuit. Des éclairs silencieux rayaient l'ouest. Un vent mouillé venait de là-bas, chaud comme l'haleine d'une bête.

—«J'étouffe,» dirent les femmes, et elles se dégrafèrent. Un sein moite appuya sur l'épaule de Fierce; à travers la toile mince de son smoking, il compta les palpitations de cette poitrine nue. Un bruit de baisers chantait dans la voiture noire: Mévil sur la bouche d'Hélène recherchait sa virilité d'autrefois.

Toute l'énergie de Fierce se condensa dans ses mains: une tentation furieuse l'envahissait, de saisir l'autre femme, de presser sa chair chaude, de la meurtrir et de la mordre.—Il résista pourtant, ses doigts crispés les uns sur les autres et serrés entre ses genoux.—Le saïs avait pris la route haute de Cholon, la plus courte; et ils arrivèrent en une demi-heure: quand même, Fierce était à bout de forces lorsqu'il mit pied à terre, et il chancela dans le couloir du cabaret.

Mévil commanda le souper. Le vin de Syracuse et les baisers d'Hélène avaient péniblement chassé sa torpeur: il en restait un nuage au fond de sa tête, telles les effiloches de brume oubliées par le vent dans le creux des vallées;—mais une fièvre sourde l'échauffait, le galvanisait. Il essaya d'être fou; il mangea des picallilis au piment, et but des thunders, qui sont des flips avec de la menthe en guise d'eau, et du poivre rouge en guise de cannelle. Malgré quoi il tremblait par saccades, et continuait d'avoir peur de la porte. A la longue, il fut ivre; mais quoique Liseron eût soupé sur ses genoux, il ne la toucha que des mains.

La petite amie d'Hélène regardait Fierce,—avec des yeux de chatte devant la crème interdite; si bien que Torral, qui d'abord avait daigné faire quelques frais pour elle, ne tarda pas à demander son champagne sec, et ne s'inquiéta plus que de boire. Fierce résista désespérément: il tenta même de se réfugier dans l'ivresse; mais l'ivresse ne vint pas assez prompte, ni assez complète. Peu à peu, il eut la fille à côté de lui, puis sur ses genoux: elle but dans son verre; elle se grisa, et l'assaillit sans honte.—Il réussit à se lever, il voulut partir. Mais tous s'attachèrent à lui pour le retenir; et l'on reprit la victoria en quittant le cabaret.

Mévil, hors de raison, commanda au saïs d'aller tout droit; l'homme indifférent les conduisit aux dernières maisons du faubourg. Là dans une cañha de nhaqués[1], ils eurent l'idée burlesque de demander à boire. Un vieil homme effaré leur apporta du saké[2], qu'ils trouvèrent fade après les cock-tails. Plus loin, dans un bouge isolé au bord de la rizière, et fréquenté par la lie chinoise, Torral, qui s'ennuyait, se choisit un boy annamite, et exigea qu'on l'admît sur les coussins. Le ciel lourd d'eau leur jetait parfois de grosses gouttes d'orage, et tous se serraient sous la capote, avec des étreintes et des caresses. L'averse ne tomba pas; la chaleur allait augmentant. Les femmes suffoquées et folles de luxure se dévêtirent comme dans une alcôve, et Fierce, chevauché tout à coup par un corps demi-nu, succomba.

Sur la route boueuse et noire, ils s'enfoncèrent dans la campagne. Et la voiture pleine de stupre était comme un mauvais lieu.

Longtemps, la nuit les entendit chanter et hurler, dans la frénésie de leur rut et de leur ivresse. Mais ils s'enrouèrent enfin et se turent,—quand la fatigue les eut couchés pêle-mêle sur les coussins, sur le tapis, comme des soldats tués. L'orgie finissait en torpeur. Les femmes, épuisées, s'endormaient malgré les cahots; les hommes, inertes, ne pensaient plus. Et ils revinrent vers Saïgon, corps mous et têtes vides. Ils avaient été très loin; le chemin du retour était long: c'était la Plaine des Tombeaux, éternellement silencieuse.

A l'ouest, les éclairs s'étaient éteints; le vent était mort.

Or, ils arrivèrent au tombeau de l'Évêque d'Adran, qui se profila confusément sur l'horizon sombre. Et il se passa une chose étrange et terrible:—les chevaux, qui trottaient en buttant, fourbus, bondirent tout à coup de peur, et reculèrent en se cabrant. La voiture brutalisée vint se mettre en travers de la route et faillit verser. Tous, arrachés du sommeil ou de la stupeur, se dressèrent effarés, avec des cris.

La voiture reculait toujours, malgré le fouet du saïs. Torral, dégrisé, sauta à terre. En avant, la route était noire comme de l'encre. Fierce, sautant à son tour, saisit une des lanternes, et tâcha de découvrir l'obstacle invisible.

—«Il n'y a rien?» fit-il en se retournant.

Mais la lanterne alors éclaira la face de Mévil, resté en arrière;—et, ensemble, Torral et Fierce étouffèrent un cri:

Les yeux de Mévil étaient hagards dans un visage convulsé de terreur et gris comme cendre;—il n'y avait plus de sang à ce visage-là, plus une goutte; et l'on voyait les dents grelotter dans le trou de la bouche. Les cils aussi vacillaient autour des yeux, et ces yeux, fixes comme des yeux de chouette, regardaient au fond de la nuit, regardaient et voyaient la Chose Épouvantable que la lanterne n'avait pas pu éclairer.

-«Là ...—là! ...»

Il parlait comme on suffoque.

«Le fantôme ... l'évêque d'Adran ... qui barre la route dans son suaire.... Il me fait signe ... à moi....»

Les femmes affolées crièrent; Fierce sentit une sueur froide à ses tempes; Torral recula malgré lui. Une peur indomptable passait sur eux, comme une rafale sur des feuilles qui tremblent. Les chevaux semblaient rivés au sol.

Il n'y avait rien pourtant, rien qu'on vît! La nuit était vide. Fierce, d'une secousse, avança de trois pas: un orgueil farouche ressuscitait au fond de lui, l'orgueil héréditaire de sa race qui avait été forte; et cet orgueil ancien s'amalgamait bizarrement avec l'ironie sceptique des Français de la Décadence. Debout, face à ce qu'on ne voyait pas, Fierce, railleusement, exorcisa:

—«In nomme Diaboli... Monsieur l'Évêque, s'il vous plaît, place aux honnêtes vivants que nous sommes! Vous faites peur à des femmes, c'est peu galant, et tout à fait indigne de votre caractère épiscopal.—Si c'est un mauvais présage que vous nous apportez, je le prends pour moi, et que tout soit dit.

—Sur ce, rentrez chez vous, vous allez attraper un rhume! Votre cercueil refroidit....

—Tais-toi! cria peureusement une des femmes; tu vas faire arriver un malheur!»

Mévil poussa un grand soupir, et ses yeux glissèrent de droite à gauche.

—«Il s'en va ... il t'a fait signe à toi aussi....»

Les chevaux alors avancèrent, avec un reste d'effroi.

—«Non! non! protesta violemment Hélène: pas par là, je ne veux pas.

—Quoi, pas par là? fit Torral furieux soudain. Par où, alors? Êtes-vous saoule, vous aussi?»

Elle voulut sauter à terre; mais il la retint rudement par le bras, et la voiture dépassa le mausolée, sans encombre. Mal rassurées, les deux femmes se cramponnaient à Fierce, qui leur semblait le plus brave. Lui s'était rassis silencieux, et Mévil, raide et les yeux toujours grands ouverts, gisait sur les coussins comme un cadavre.

Ils continuèrent leur chemin. Mais l'alerte avait claqué les chevaux, qui n'allaient plus qu'au pas, malgré le fouet. La route fut interminable. Par chance, l'orage s'était éloigné, et les étoiles luisaient entre les nuages. Ils s'endormirent peu à peu d'un sommeil écrasé,—rompus de fatigue, d'émotion, et ivres.

La nuit s'acheva. L'aube blanchit l'orient; puis le soleil se leva sans aurore. La brise matinale souffla moins chaude. Une journée souriante naissait.

Fierce, le front caressé d'air et de soleil, sortit lentement de sa torpeur. Il se redressa. Les deux femmes l'enlaçaient toujours à pleins bras, et elles étaient presque nues. Il songea tout à coup aux rencontres possibles: il faisait jour, et on entrait en ville; déjà le pont de l'arroyo était passé.

Fierce voulut dénouer les bras qui le retenaient et sauter à terre. Mais ils s'étaient contractés et crispés, ces bras; ils étaient autour de lui comme des liens, ils étaient comme sa vie ancienne, comme sa civilisation, collés à sa chair.—Il lutta pour s'en débarrasser, il lutta trop tard.

Trop tard. La Fatalité l'avait marqué: Gomme il s'arrachait de l'étreinte nue, une victoria déboucha d'une rue transversale,—la rue des Moïs,—et passa tout près de lui, au pas: Mme et Mlle Sylva en promenade du matin.

Sélysette se leva toute droite, les yeux agrandis. Un cri lui échappa,—un cri qui cloua le cœur de Fierce comme d'un coup de couteau. Et ce fut tout, la victoria s'enfuit, rapide.

Une minute entière, Fierce resta debout, immobile, comme les arbres foudroyés qui ne tombent pas tout de suite. Puis, d'un geste terrible, il brisa l'étreinte funeste, il jeta l'une sur l'autre les deux femmes, et le front de l'une saigna. Lui cependant bondissait hors de la voiture et se sauvait à travers les rues, fou.

XXX

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce n'arrêta sa fuite que dans sa chambre du Bayard. Et il s'assit sur le lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura: «C'est fini.» Les mots n'éveillaient d'ailleurs aucune pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d'abord: il n'en restait plus qu'un vide total et terrible. Malgré quoi il souffrait effroyablement: son cœur était comme prisonnier d'une myriade de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient; et il sentait aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes.—Quand il eut souffert ainsi plus qu'il n'avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et il s'endormit ou s'évanouit.—Mais dès qu'il se réveilla, il recommença de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau sous son crâne. Et l'idée que Sélysette était morte pour lui, qu'il ne la reverrait même pas,—jamais!—lui arracha un gémissement de torture. Il répéta: «C'est fini,» avec la compréhension nette, cette fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation,—non.—J'aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio; c'est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie de l'être.—Fierce n'avait plus envie, ni courage.

L'espoir d'un pardon, d'une pitié de Sélysette, il n'y songea même pas: on pardonne un coupable, on a pitié d'un malheureux; mais on n'épouse pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d'un honnête homme jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté le faux de ses yeux.—Quel remède?—Jamais situation n'avait été si claire.—Fierce ricana d'impuissance et de désespoir: il pouvait écrire, supplier, pleurer;—c'était fini quand même;—fini;—fini. Il se martela le mot dans la cervelle. Après quoi,—pareil au noyé imbécile qui s'use les ongles aux parois lisses de son puits,—il écrivit, il supplia, il pleura. Mais sa lettre lui revint cachetée, et, avec elle, un billet bref dans quoi on lui rendait sa parole,—un billet qu'il reçut sur la nuque, comme les guillotinés reçoivent le couperet.

Il n'avait pas déjeuné; il ne dîna pas. Sept heures sonnaient, sept heures du soir. Il s'aperçut que tout un jour avait passé, de l'aube à la brune. Dans la nuit grandissante, il frissonna d'être seul; une peur enfantine le chassa de sa chambre. Le croiseur était déjà muet et obscur. Les clairons avaient rappelé au branle-bas du soir; l'équipage était sur le pont; la batterie vide apparaissait grande, basse et lugubre comme une crypte de cathédrale. Fierce, hâtivement, gagna la coupée, s'évada de ce silence et de cette ombre. Sur le quai, la nuit n'était pas encore opaque.

Il marcha d'abord au hasard; mais ce hasard, sournois, guidait ses pas vers la rue des Moïs,—et quand il vit où il allait, il eut encore peur et fit demi-tour. Cette fois, il chercha la maison de Mévil: sa détresse avait besoin d'un secours, n'importe lequel.

Mais Mévil n'était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître, sorti seul après la sieste, n'avait point laissé d'ordres et n'était pas rentré.

A pas lourds, Fierce recommença d'aller. Il avait cherché Mévil, il cherchait Torral;—il cherchait une main à quoi s'accrocher.

Il traversa la rue Catinat, et des gens qui couraient le bousculèrent,—sans qu'il y prît garde.—Un tumulte régnait dans la ville,—qu'il ne remarqua pas.—La foule, nombreuse toujours après le crépuscule, semblait agitée d'une émotion qui allait croissant. Au loin, vers l'hôtel des postes où s'affichent les télégrammes des agences, un flux de peuple se précipitait, avec des cris et des bras levés; c'était la rumeur d'une émeute. Des estafettes galopaient, des crieurs de journaux hurlaient, et leurs feuilles arrachées étaient brandies comme des drapeaux. Une fièvre anxieuse gagnait jusqu'aux Chinois, qui oubliaient leur labeur infatigable pour discourir sur le seuil des boutiques,—jusqu'aux femmes blanches tirées de leur indolence créole, et qu'on voyait nu-tête et décoiffées, courant aux nouvelles. Saïgon, balayé par un vent mystérieux de folie et de panique, semblait s'éveiller tragiquement de son far-niente éternel.

XXXI

Non, le docteur Mévil n'était pas rentré chez lui, ce soir-là.

Il était sorti de bonne heure, las d'être seul avec sa pensée—trop lugubre. Son ivresse de la nuit s'était dissipée dès le matin; mais des hallucinations passaient encore devant ses yeux, et le terrifiaient par intervalles. Avec une précision funèbre, il revoyait sa vision nocturne, triste et terrible, et les plis du suaire flottant sur le bras tendu, et les yeux, des yeux fixes de Sphinx ... cette vision-là, et une autre, la vision d'une femme debout....

Il avait froid dans les moelles, malgré la chaleur lourde du jour qui mettait une sueur fiévreuse à ses épaules et à son cou. Avant de sortir, il se poudra tout le buste; puis, dédaignant le pousse et la victoria, il monta à bicyclette: confusément, il espérait apaiser ses nerfs en fatiguant ses muscles. Le vent et le soleil feraient de bons remèdes à sa névrose. Il se courba sur le guidon et poussa fort les pédales. La bicyclette vola sur les routes rouges qui coloraient le caoutchouc des jantes. Une brise brûlante avait séché l'averse matinale, et la boue déjà s'émiettait en poussière.

Autrefois, la bicyclette avait été pour Mévil un véhicule discret, celui dont on use pour les courses mystérieuses ou honteuses dans le secret de quoi les saïs mêmes sont de trop. Mévil avait, parmi la foule de ses intrigues amoureuses, des aventures délicates, que l'honneur et l'intérêt commandaient de tenir à l'abri de tout regard. Dans le village de Tan-Hoa, près de la Route Haute, une petite villa avait été souvent l'objectif de ses expéditions cyclistes. Là vivait une famille saïgonnaise, les Marneffe, père, mère et fille;—lui, fonctionnaire, naturellement; elles, très mondaines; et tous trois dépensant plus qu'il n'auraient pu sans expédients. Le poker et les siestes remédiaient aux déficits: monsieur jouait avec intelligence, madame ne cessait d'être vertueuse qu'à bon escient.

Saïgon savait cela;—Saïgon sait bien d'autres choses. Mais la fille, qui n'avait que seize ans, passait pour intacte; il se rencontrait même de bonnes âmes pour la plaindre de grandir dans un milieu qui fatalement la corromprait plus tard.

Or, c'était là besogne faite.

Mlle Marneffe était, depuis longtemps, la maîtresse du docteur Raymond Mévil. Mais fort prudents l'un et l'autre, rien n'avait transpiré de leur liaison. La villa était isolée et propice aux rendez-vous; M. Marneffe en partait le matin pour n'y rentrer que le soir, conservant ainsi sa correcte ignorance des faits et gestes de sa femme, laquelle souvent s'absentait mystérieusement à midi. Ces jours-là, un mouchoir de jeune fille séchait à l'une des fenêtres de l'étage, et la grille du clos n'était pas fermée à clef, ce qui épargnait des pas au boy portier.—Une bicyclette se cachait fort bien parmi les hibiscus du jardin, et Mévil savait monter sans bruit l'escalier de briques, et pousser la porte muette d'une chambre virginale toute tendue de blanc.

Or, Mévil avait quitté la rue d'Espagne avant quatre heures, dirigeant d'abord sa roue vers le vélodrome. Mais des coureurs s'entraînaient sur la piste. Il obliqua et se trouva sur la Route Haute. La ville, déjà, était loin derrière, et le village de Tan-Hoa groupait ses cañhas à gauche du chemin.

Par habitude, Mévil donna un regard à la villa Marneffe: le mouchoir-signal flottait au volet. Mévil songea qu'il y flottait peut-être depuis bien des jours, oublié par une main dépitée: deux mois avaient passé depuis sa dernière visite. Mais Mlle Marneffe était tout ensemble vicieuse et sensée, trop sensée pour en vouloir aux amants infidèles, trop vicieuse pour perdre en bouderies le temps qu'on peut mieux employer. Mévil vit la grille ouverte. Il entra.

Après tout, c'était peut-être là le meilleur remède....

Mais il est des maux contre quoi toutes les médecines sont vaines. Mévil, une heure plus tard, se remit en selle, un peu plus las et plus anxieux, et comme endolori jusqu'à l'âme. Il se trompa de route et continua vers Cholon au lieu de rentrer à Saïgon.

Sa maîtresse, épuisée de plaisir, l'avait laissé partir sans un mot, sans un regard d'adieu filtrant entre ses paupières closes. Après l'heure libertine et égoïste, il aurait souhaité quelque tendresse, même menteuse.—De la tendresse;—il songea qu'il n'y en avait jamais eu dans sa vie.

Jamais;—non plus que d'émotion, ni de larmes. Tout était sec, jusqu'à son plus lointain souvenir. Or, depuis deux mois, il entrevoyait d'autres choses, des frissons inconnus,—meilleurs;—il entrevoyait.... Il tressaillit: là-bas, le soleil découpait sur un mur une bizarre forme blanche.—Il tourna court et se jeta dans un chemin de traverse, précipitant sa course. Une autre route était au bout du chemin; il la prit au hasard, sans remarquer que c'était la route des Tombeaux.

Elle se déroulait, plate et rouge, à travers la grande plaine bosselée de tombes. Un peu d'herbe, des buissons ras, on ne voyait rien de mieux jusqu'à l'horizon, et tout était couleur de sang séché, à cause de la poussière. En plein jour, la vieille nécropole,—trop vieille,—n'était pas farouche ni sinistre, mais seulement monotone; et le chemin même n'était pas désert: deux fois Mévil croisa des promeneurs.

Il alla bientôt moins vite. Depuis longtemps ses muscles étaient amollis contre toute fatigue, sauf amoureuse; et la route était longue; il n'en était qu'au tiers, le tombeau de l'Évêque n'apparaissait encore à l'horizon.

Alors, tandis qu'il appuyait plus mollement sur les pédales, une étrange modification physiologique se fit en lui: sa matière pensante s'absenta de son corps, s'en écarta, comme il advient dans le sommeil et peut-être dans la mort. Et le lien qui rattache l'une à l'autre les deux substances,—le lien de vie,—s'étira et devint fragile, cependant que l'énergie musculaire diminuait, et que la lassitude se faisait extrême et douloureuse.

Dédoublé, il se vit lui-même, comme on se voit dans un miroir.—Il vit son corps,—ou son double? accroupi sur la selle et courbé sur le guidon, les coudes pointus, les jambes raides. Il vit son visage, et s'inquiéta de le trouver pâle: quoi! c'était lui cette face plombée, ces yeux creux, ce regard terne? c'était lui, ces lèvres exsangues, dont le baiser froid devait répugner comme un baiser d'agonisant? Agonisant;—il répéta le mot,—et vit ses lèvres remuer en le prononçant.—Il était médecin, il connaissait bien la grimace funèbre des hommes qui vont mourir; il la reconnut,—impitoyable. La Mort devait être proche de lui; il s'imagina macabrement qu'elle pédalait dans son ombre, sur une bicyclette rivée à la sienne.

Ses tempes étaient très froides. Le lien de son corps et de son double s'était allongé sans doute, car maintenant il se voyait de plus loin, plus petit. Et confusément, il sentit ce lien moins souple: les ordres de la matière pensante n'arrivaient plus que lentement aux muscles; il était comme une machine détraquée, qui n'obéit plus qu'à regret, et ferraille longuement avant de stopper ou de repartir. Cependant, sa pensée astrale, dégagée du cerveau organique, devenait extraordinairement lucide: avec une agilité inouïe, elle courait d'idée en idée, touchant en un clin d'œil à mille choses distantes et contradictoires, sans liaison visible.—Les fumeurs d'opium rêvent ainsi.—Une image oubliée traversa sa mémoire: l'image d'Hélène Liseron, lui crachant au visage, un jour de querelle: «On vous giflerait, que vous ne sentiriez pas les gifles;» et la main levée frappait sa joue; réellement, il ne sentait pas....

Il murmura: «J'ai fait un contre-sens.»—Mon Dieu, que ces pédales étaient dures à remuer!—Il regarda fixement le soleil qui baissait vers l'ouest. Il était tard, trop tard. Baissant ses yeux éblouis, il vit la route tournoyante et sombre comme un tunnel,—un tunnel fermé en cul-de-sac. Il entrait là-dedans, irrésistiblement;—et sa vie aussi, sa vie vécue à contre-sens, entrait dans l'impasse noire, pleine de terreurs et de fantômes.—Il n'y voyait plus!... Il fit un effort désespéré, et lentement, l'éblouissement se dissipa: la route, les buissons, les tombes, la poussière sanglante réapparurent,—et le Tombeau de l'Évêque, proche, menaçant.

Une sueur froide coulait du front de l'halluciné. Il allait toujours, pesant péniblement sur les dures pédales, il allait,—sûr d'un soulagement, dès que serait dépassé le Tombeau, le Tombeau terrible.—Il le dépassa; il tourna l'angle de la route.

Une voiture était derrière cet angle, venant au grand trot, une victoria attelée de deux australiens. Mévil se rangea à droite et regarda: c'étaient les chevaux de Mme Malais,—c'était elle, seule, dédaigneuse, et qui détourna la tête en l'apercevant.

... Treize heures plus tôt, la Vision s'était dressée en ce lieu même....

Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche.—Pourtant ses mains ne bougeaient pas.—Et le guidon tournait, c'était positif; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite,—tout de suite.—Mévil essaya.

Les muscles hésitèrent. Comme c'était fatigant, ce guidon à tourner! Un poids mystérieux s'accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort.

Mévil lutta, se raidit,—une demi-seconde, longue....

Mais à quoi bon? il était las, las!... Comme ce errait simple de se reposer tout de suite, là, sur la route rouge....

Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle....

Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement: Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n'eût arrêté.

Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l'épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme.

Mme Malais courut, s'agenouilla, saisit éperdument la tête inerte. Les yeux remuèrent un peu, les lèvres se froncèrent comme pour un baiser,—un baiser rouge et chaud, parce que le sang teintait la bouche;—et ce fut tout; le cœur cessa de battre, le rideau des paupières tomba.

Le gardien du tombeau sortait de sa maison. Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient.

Mme Malais se pencha,—et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose....

Puis elle s'en alla, pleine de trouble; et le parfum de son baiser s'évapora sur les lèvres du mort. Raymond Mévil, froid et raide, entra dans le repos éternel.

XXXII

La rue Némésis était silencieuse et noire; les lupanars annamites et japonais n'ouvraient pas encore leurs portes et n'allumaient pas leurs lanternes de bambou huilé: il n'était que huit heures. Les pas de Fierce pesèrent sur le trottoir; le marteau de Torral résonna.

Torral ouvrit lui-même, promptement. Il tenait une lampe, dont il éclaira d'abord le visage du visiteur. Renseigné, il précéda Fierce dans la fumerie. Fierce entra, traînant lourdement ses semelles, comme marchent les soldats vaincus.

Torral posa la lampe à terre. La fumerie était vide: plus de nattes, ni de coussins, ni de pipes; trois murs blancs, et le tableau noir du fond, qui semblait une dalle funéraire avec ses épitaphes de craie.

La lumière se condensa sur le sol. Torral vit les souliers de Fierce, boueux, et la toile de son pantalon, maculée de rouge.

«—D'où viens-tu? Pourquoi es-tu ici à une heure pareille?»

Il parlait avec une brusquerie inquiète.

Fierce chercha dans sa tête. Il ne se rappelait plus. Oui, pourquoi était-il là?... Pour parler de sa douleur, pour l'étaler et la remuer? A quoi bon, puisque c'était fini? Les mots lui manquaient, et le courage.

Il s'adossa au mur. Torral scruta son silence et sonda ses yeux ternes; puis, haussant les épaules, il embrassa du geste la chambre vide.

«Tu vois? je m'en vais. Je déserte.

—Ah?» murmura Fierce indifférent.

Torral répéta deux fois: «Je déserte.» Et dans le silence qui suivit, le mot parvint au cerveau de Fierce, qui comprit lentement.

—«Tu désertes quoi? demanda-t-il.

—Ma batterie, parbleu Saïgon.

—Quelle batterie?»

Torral reprit en main la lampe, et regarda Fierce au visage.

—«Plus malade que je ne croyais, jugea-t-il. C'est ton mariage cassé qui t'abrutit de la sorte? Tu ne sais peut-être pas que la guerre est déclarée?»

De la tête et des épaules, Fierce fit signe qu'il n'en savait rien, et que peu lui importait.

—«Déclarée, répéta Torral. Et depuis midi, les Anglais bloquent Saïgon. La nouvelle est arrivée tout à l'heure, avec le paquebot qui a essuyé les premiers obus.

Fierce réfléchit une minute, tachant d'imaginer une influence quelconque de tout cela sur son propre désastre.—Aucune influence, évidemment. Torral continuait:

—«Les officiers de réserve seront appelés demain matin, et expédiés au feu en cinq secs. Merci pour moi! Les batteries sont un lieu malsain, que ma santé ne saurait souffrir. J'ai retenu ma cabine à bord du paquebot allemand qui part cette nuit pour Manille. Et je laisse les fous s'étriper entre eux.»

Fierce n'objecta rien. Incontestablement, la désertion de Torral était un acte logique et justifiable, conçu selon la bonne formule:—minimum d'effort, minimum de douleur.—S'expatrier plutôt que mourir; ça valait mieux, sans contredit. Torral accepta l'approbation silencieuse; et moins âpre:

«C'est égal, acheva-t-il, tu as traversé la ville, et tu n'as pas même entendu les braillements de la rue Catinat?

—Non, je n'ai pas entendu....

—Très malade....»

Il s'apitoyait un peu, avec du mépris. Mais c'était le premier mot de compassion que Fierce entendait, et tout son cœur en fondit de douleur et de reconnaissance.

—«Oh! si tu savais....»

Dans une convulsion de souffrance, il crispait ses mains jointes derrière sa nuque, et se raidissait, le dos au mur, comme un crucifié.

«Si tu savais....»

Il parla. Les mots maintenant lui montaient à la bouche,—hésitants, entrecoupés, mais fougueux. Il vidait violemment son cœur, d'où le désespoir jaillissait en flots de fiel. Pêle-mêle, il disait son amour et son indignité, et la grande espérance qui avait un moment rajeuni sa vie morne, et la terrible faillite de son paradis entrevu et perdu. Il parlait, et il pleurait en parlant, il pleurait à grands sanglots profonds,—comme pleurent les barbares. Torral l'écoutait avec impatience, et le méprisait de ses yeux durs.

—«En voilà assez, interrompit-il tout à coup. Je te l'ai prédit, n'est-ce pas? qu'en déraillant du bon sens tu courais à une culbute. Ne te plains pas: tu aurais pu tomber de plus haut. Ton mariage raté te sauve la vie. Te voilà libre, et sorti presque miraculeusement de la maison de fous dans quoi tu risquais de finir tes jours. Imbécile! au lieu de pleurer, tu devrais rire. La médecine est peut-être amère, mais tu es guéri.—Dans tout ce que tu viens de radoter, il n'y a pas une molécule de raison. Ton paradis perdu est inexistant: c'est le pays des mensonges et des mirages; tu peux le parcourir d'un bout à l'autre sans jamais refermer une fois les mains sur un bonheur réel. Au fait, tu en sais maintenant quelque chose, hein? Écoute: j'aurai quitté Saïgon dans une heure, et c'est probablement la dernière fois de ma vie que je te vois. Nous avons été amis, je veux te laisser mieux qu'un conseil, un testament: reviens au bon sens. Tu as été un civilisé, et des siècles d'atavisme indéfiniment perfectionné ne s'effacent pas. Reviens à la civilisation. Déracine de ta mentalité les dernières touffes de préjugés, de conventions, de religions. Redeviens ce que tu étais avant ta crise, un homme parmi les enfants qui peuplent la terre. Et tu retrouveras la volupté des hommes, la saine et raisonnable volupté qui consiste à ne pas souffrir.»

Il regardait Fierce droit aux yeux, et Fierce le regardait aussi, pensif. Leurs deux esprits s'appliquaient à leur divergence. Torral fit une cigarette et l'alluma.

Dans le silence, ils entendaient la lampe crachotter, à bout de pétrole.

—«Alors, dit soudain Fierce, la vie te plaît?

—Oui.

—Tu ne souhaites rien de mieux? cela te suffit,—dormir, manger, boire, fumer le tabac et l'opium, faire l'amour aux femmes, non, aux boys?

—Oui.

—Et du fond de ta sincérité, tu crois que le mal et le bien sont des balivernes, et qu'il n'y a ni dieu, ni loi?»

Torral ricana.

—«Séance de catéchisme. Je crois en un seul dieu: l'évolution déterministe; je crois au bien et au mal, en tant que règlement d'utilité sociale, prudemment inventé par les malins contre les niais; et je crois même que l'homme est composé d'un corps et d'une âme, celle-ci étant mathématiquement définie, l'intégrale des réactions chimiques de celui-là.—Maintenant, pour plus ample commentaire, j'ajouterai que ce catéchisme,—le catéchisme des Civilisés,—est un secret qu'il faut cacher aux peuples, parce qu'ils en sont indignes, et réserver aux seuls individus d'élite, dont je suis. Toute civilisation doit être ésotérique; et la profanation des mystères rebrousse l'évolution vers la barbarie.»

Il tira les dernières bouffées de sa cigarette et l'éteignit sous son pied.

—«J'imagine d'ailleurs que tu sais tout cela comme moi?»

La flamme de la lampe baissait avec de petites convulsions qui jetaient aux murs des sarabandes d'ombres rougeâtres. Fierce baissa la tête. Que répondre? Torral parlait vrai, et rien ne pouvait être opposé à son dogme irréfutable. Tout à coup, parmi les fantômes de sa pensée, Fierce revit Mlle Sylva,—candide, croyante, absurde, heureuse.

—«Eh oui! cria-t-il soudain. Je sais tout cela. Ton catéchisme, je l'ai appris au collège; et je le pratiquais d'instinct, avant de l'avoir appris:—et il n'y a de vérité qu'en lui, et tout le reste est mensonge.—Oui, parbleu, je sais tout cela. Mais encore? Il n'y a ni dieu, ni loi, ni morale; il n'y a rien, que le droit pour chacun de prendre son plaisir où bon lui semble, et de vivre aux dépens des moins forts.—Et puis?—J'en ai usé, de ce droit; j'en ai abusé. Et j'ai fait ma maîtresse de la vérité la plus égoïste et la plus implacable: est-ce ma faute, si j'étouffe aujourd'hui entre ses bras? est-ce ma faute, si j'ai trouvé la lassitude et l'écœurement là où lu dis qu'est le bonheur? Ne pas souffrir,—ne pas sentir! cela ne me suffit plus. J'ai soif d'autre chose. Je ne me résigne plus à vivre pour manger, boire et me coucher. Et je n'en veux plus, de cette vérité, qui n'a rien de meilleur à m'offrir: j'aime mieux le mensonge, j'aime mieux ses duperies, ses trahisons et ses larmes!

—Tu es fou.

—Non! j'y vois clair. La vérité, qu'ai-je à en faire? Rien, trois fois rien! Ce qu'il me faut, c'est le bonheur. Eh bien, j'ai vu des gens vivre selon le mensonge, parmi tout le fatras des religions, des morales, de l'honneur et de la vertu: Ces gens-là étaient heureux....

—Heureux comme des forçats à la double boucle.

—Et quand même? s'il fait meilleur dans le cachot qu'à la belle étoile?

—Essaie, et tu verras.

—Je ne peux plus essayer! On sort de ce cachot-là, on n'y rentre pas. J'ai vu la vérité, je ne peux plus revenir au mensonge. Mais je regrette le mensonge, et je hais la vérité.

—Fou!

—La vérité, qu'a-t-elle fait de nous, qui l'avons aimée comme les chrétiens n'aimaient pas leur Christ? Qu'a-t-elle fait de Rochet, de Mévil, de moi-même? Des malades et des vieillards, acculés à l'ataxie ou au suicide.

—De moi, elle a fait un heureux.

—Allons donc! un fuyard, un proscrit, dont la vie est cassée comme une paille, et qui demain, déshonoré, condamné, chassé de partout, n'aura pas un cimetière où reposer ses os!

—Possible. Cela ne prouve rien.»

Il faisait tout à fait sombre; la lampe achevait de râler, et c'était comme un feu follet qui dansait encore dans le noir. Torral prononça, calme:

«Cela ne prouve rien. Je me suis peut-être trompé; mais ce n'est qu'une faute de calcul. La méthode du problème reste exacte. Je recommencerai.»

Il écouta l'heure qui sonnait à un clocher.

«Je recommencerai. Ce n'est qu'une vie à refaire. Je pars: adieu. Jadis, je t'aurais emmené; nous aurions déserté ensemble; nous serions sortis tous deux vivants et forts des ruines qui vont crouler ici, et t'ensevelir. Mais tu as craché la civilisation, tu retournes vers les barbares, et je pars seul. Adieu.»

Il marcha vers la porte. La lampe était sur son chemin: il la renversa d'un coup de pied.

—«Adieu,» dit-il encore.

Il s'en alla.

Fierce, seul dans la fumerie noire, écouta les pas qui s'éloignaient. Et comme il prêtait l'oreille, un lointain murmure le fit tout à coup tressaillir,—un frémissement sourd qu'apportait la brise du sud,—l'imperceptible grondement des canons anglais, là-bas sur la mer.

XXXIII

Dix-sept mai 19...—Dix heures du soir. Pas de lune. Ciel opaque, lourd de pluie.

En file indienne, les torpilleurs de Saïgon descendent silencieusement le fleuve, marchant à l'ennemi;—sept torpilleurs,—le ban et l'arrière-ban de l'arsenal;—on a fait flèche de tout bois: il s'agit d'un coup de main suprême pour débloquer la ville avant l'arrivée des régiments d'Hong-Kong. Quatre torpilleurs sont armés régulièrement; les autres ont reçu des équipages de fortune, racolés comme on a pu parmi les hommes des croiseurs et des canonnières; et l'amiral d'Orvilliers leur a donné ses aides de camp pour capitaines.

Point de feux de route, point de signaux, rien qu'on puisse apercevoir. Les torpilleurs noirs glissent obscurément dans la nuit.

Un banc de quart grand comme une table à thé, cerclé d'une rambarde de fer; Fierce est là, ses mains serrant le métal mouillé. Dessous, l'homme de barre, penché sur le compas; à droite, à gauche, des filets d'eau phosphorescente qui fuient; alentour, la pluie chaude qui grésille sur le fleuve;—la toile des vêtements détrempés colle aux épaules.

Quatorze nœuds. Les deux rives défilent vite, plates et pareilles. Il faut une attention de chaque seconde pour gouverner dans le chenal sinueux. Mais c'est l'affaire du chef de file; Fierce commande le 412, cinquième de la ligne, et n'a qu'à guider son torpilleur dans le sillage lumineux déjà tracé.

Facile besogne,—pour le moment.—Fierce, du geste, indique tour à tour à l'homme de barre:—à droite—à gauche—comme ça;—et rêve, sa pensée distraite s'éloignant du temps et du lieu.

Mon Dieu, tout cela finit mieux qu'il n'espérait. Tout à l'heure il sera mort; et c'est hier matin qu'est arrivée la catastrophe: deux jours et une nuit de souffrance,—ce n'est guère.—Tout cela finit mieux qu'il n'espérait.—Cette mort même, le hasard la lui fournit prompte et propre. Et ce n'était pas facile de mourir ainsi sans bruit ni scandale, sans que Sélysette en pâtit en rien, sans qu'une goutte de sang vint éclabousser sa robe blanche! Non, pas facile: les accidents les mieux machinés gardent toujours une odeur de suicide; et le suicide d'un fiancé....—Tout cela finit bien. Vivre, c'était impossible; impossible de toutes façons; impossible quoi qu'il fût advenu....

Drôle d'endroit pour mourir, ce banc de quart. Trop petit de moitié pour la longueur d'un cadavre. Bah!

Sept torpilleurs: pas même de quoi venir à bout d'un cuirassé; et le sémaphore de Saint-Jacques qui signale une escadre de trois divisions!—Pot de terre contre pot de fer.—Tant mieux d'ailleurs: l'essentiel est de mourir; ce combat-là, c'est plus sûr qu'un coup de revolver au cœur. Tout cela finit très bien. L'ennui, c'est cette navigation sans feux: pas possible d'allumer une cigarette,—la dernière cigarette du condamné, pendant la toilette....

Le vieux d'Orvilliers ne s'est douté de rien. Dans le tumulte de la guerre déclarée, il n'a pas même vu les Sylva. Et demain, quand Fierce sera mort, on ne lui dira rien, évidemment; on respectera son chagrin, ses illusions. Il ne saura jamais. Tant mieux encore: S'il avait su, ç'aurait été une goutte de fiel au fond de la ciguë. Fierce l'aimait bien, ce vieil homme. Il n'était pas civilisé, lui!

Ah! la civilisation! quelle faillite! Mévil est mort;—on l'a enterré à midi; il n'y avait qu'Hélène Liseron derrière le cercueil;—Torral est en fuite, et la cour martiale l'a condamné par contumace;—Rochet est en enfance: on dit qu'il est fiancé;—Rochet fiancé!... au fait, avec qui donc?—Bah!—Et Fierce ... eh bien, Fierce? c'est lui qui finit le mieux. Il finit très bien, Fierce.

—«A gauche, la barre, à gauche.»—Ici, le chenal passe tout près de la rive. Les arbres dans la nuit pluvieuse, exhalent de chaudes bouffées de parfum. C'est comme un souffle de Saïgon, un baiser d'amour que la ville odorante et molle jette aux torpilleurs qui vont mourir pour elle.

Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, dernier comte de Fierce,—tué à l'ennemi. C'est convenable. Mademoiselle Sylva pourra sans honte se souvenir de son fiancé.—Mademoiselle Sylva.... Ah! c'eût été pourtant plus doux d'emporter dans la mort le goût de son baiser.... Tout à l'heure, après avoir quitté la chambre du Bayard, après avoir déchiré soigneusement le portrait au pastel,—les morceaux sont là, sur sa poitrine, et le cadre vide semblait une porte de sépulcre grande ouverte;—après avoir fermé la chambre, et jeté la clef par un sabord,—pourquoi diable, au fait?—Fierce, dans la nuit déjà noire, s'est glissé jusqu'à la rue des Moïs, pour rassasier ses yeux de la petite lumière qui brillait aux fenêtres de la véranda.—La véranda d'ébène, et son rideau de vigne vierge, et le baiser des fiançailles....

A deux quarts par bâbord, des feux qui pointillent la nuit;—le Cap Saint-Jacques. Mais la rivière s'enroule sur elle-même comme un serpent, et le but est moins proche qu'il ne semble.

Mourir, dormir. Dormir—et ne pas rêver. On a marché depuis Shakespeare. Tant pis: l'espoir menteur de ce rêve, c'était bien la seule chose qui rendait la vie tolérable. Ah! la vérité, la vérité toute nue! Jolie chose à voir.—Mais habille-toi donc, putain!

Encore une heure à vivre, deux peut-être; mais pas trois. Sûrement pas trois.

Beaucoup de lumières, sur le Cap. Les Anglais n'ont canonné que les batteries; les villas sont toutes intactes. D'ailleurs, le feu a cessé au coucher du soleil.

Elle pleurera peut-être, demain. Rien de mieux à souhaiter, pour le moment. Plus tard, elle comprendra. Elle pardonnera, très bonne. Mon Dieu, il n'est guère coupable, en somme. S'il fut un civilisé, à qui la faute?—La trahison de l'autre jour n'est rien, rien qu'un faux pas de sa route trébuchante; et cette route-là, ce n'est pas lui qui l'a choisie. Non, pas coupable, ni méprisable. On lui a mis en mains, dès l'enfance, la terrible équation moderne, qui dégage et détermine l'x de la vie;—l'équation de la vérité. Eh bien, il l'a résolue, intégralement, courageusement; voilà tout. D'autres, moins probes ou plus lâches, seraient restés dans le bienfaisant mensonge. Lui en est sorti, parce que plus noble. Il n'a pas daigné faire le prudent partage de la théorie et de la pratique. Il a mis dans la vie la formule du laboratoire philosophique. Crime? Non: naïveté. Mais le destin tartufe n'aime pas les naïfs. Et voilà pourquoi Fierce meurt.

Au fond, il y a là-dedans plus d'injustice que jamais les nihilistes n'en ont redressé à coups de bombes.

Voici le Cap tout proche, énorme, et plus noir que le ciel nocturne, à cause du contraste des lumières, pareilles aux clous d'argent d'un drap funèbre. A droite, à droite! Il faut arrondir le promontoire.—Oui, plus d'injustice, dans sa vie fauchée en herbe, qu'il n'y en a dans le tréfonds des houillères, parmi les mineurs plus esclaves que les îlotes de la Sparte antique!

Irresponsable, irresponsable. Innocent. Quand même condamné à mort par la civilisation, qui lui a volé sa part de bonheur, sa part d'amour.—C'est bien ça: berné, volé, puis tué. Ce serait bon de se venger un peu, avant la fin....

Ah! le Cap doublé: ici, c'est la mer. Des vagues clapotent autour de l'étrave, et voici de l'écume qui jaillit. Plus de forêt, plus de parfums énervants; la brise du large, fraîche et chaste, frappe Fierce au front, sèche ses tempes moites, aère et apaise sa pensée. Au loin, rien que la nuit; l'horizon sépare mal le ciel de la mer. Il fait pourtant moins sombre: la pluie a cessé, les nuages se déchirent çà et là, et des trous étoilés apparaissent, par où la lune faufile des rayons furtifs.

C'est un temps favorable. Sur l'eau lunaire, on aura vite fait de découvrir l'ennemi.—Découvrir l'ennemi, c'est toujours le plus difficile: les torpilleurs sont si bas sur l'eau que leur champ de vision est restreint. Neuf fois sur dix, les nuits des manœuvres se passent en recherches vaines. Heureusement qu'aujourd'hui la lune s'en mêle. Allons, tout ira bien.

Un coup d'œil sur les torpilles.—Le 412 a deux tubes du plus gros calibre, 450 millimètres.—Plus que probablement, cela ne servira pas à grand'chose: les canons anglais y auront mis bon ordre bien avant que le 412 soit à portée de lancement.—Neuf cuirassés de ligne, quelques cent cinquante canons de trois pouces, sans parler des Maxim!—Tiens, au fait, le King-Edward en est. Fierce se rappelle on ne peut mieux sa batterie Nordenfeldt, et le bal, et le souper.... Baroque.—Non, les tubes lance-torpilles ne serviront pas à grand'chose. Ce serait drôle, tout de même, de torpiller le King-Edward, avant d'être coulé.—Les torpilles sont prêtes, chargées, amorcées, armées. Il n'y a qu'à tirer la ficelle, et le grand requin d'acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie.

Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l'horizon nocturne, Fierce cherche,—cherche l'ennemi.

L'ennemi.—Dans les cerveaux les plus efféminés par l'hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d'échos barbares et violents.—L'ennemi.—Deux sons brusques et rudes, dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines,—depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l'arbre où elle s'est juchée, jusqu'aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits.—L'ennemi.—L'être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. L'ennemi, qu'on tue.

Fierce cherche l'ennemi,—pour le tuer;—et il commence à le haïr.—Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l'humidité de cette nuit de bataille! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l'Anglais! Ah! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France? Gare, ça brûle! Bon Dieu, c'est énervant, ce préliminaire. Va-t-on toute la nuit jouer à cache-cache?—Comme la mer noircit, dès qu'un nuage passe devant la lune! Autrefois, il y a très longtemps, quand il était tout petit, Jacques de Fierce craignait l'obscurité d'une crainte angoissante. C'était une épouvantable chose, dans le vieil hôtel du Faubourg, que d'aller chercher, pour la veillée, dans la bibliothèque très noire, le gros livre d'images qui servait d'alphabet.—Comment donc s'appelait la bonne allemande? Un nom en a....—Quoi? un feu? où ça? Eh non, il n'y a rien.—Tous les mêmes, ces timoniers: quand ils ont bien écarquillé leurs yeux dans le noir, ils aperçoivent infailliblement quelque chose; tel le mousse classique, saluant à l'horizon le premier rayon de la lune: «Un feu rouge, droit devant!» On en a ri pendant plusieurs siècles. Et voici que Fierce se surprend à en rire encore dans la nuit anxieuse.

Décidément, il n'y a rien. Voilà trois fois que les torpilleurs décrivent autour de Saint-Jacques des demi-cercles dont le rayon s'allonge toujours. Ce n'est pas cache-cache, c'est colin-maillard. Cette lune est exaspérante! Toutes les cinq minutes, une pauvre traînée de rayons qui s'éparpillent vite sur la mer, et tout de suite l'obscurité redouble. Non, point d'Anglais. Au diable! Ils ont dû s'écarter de la côte au coucher du soleil. Il faut les chasser au large, et désormais, la recherche devient hasardeuse sur la mer indéfinie. Oh! mais! ils ne vont pas se dérober toujours! Est-ce que la mort, la mort libératrice, serait coquette, et se refuserait? Quoi? la vie à recommencer, demain, la vie trop, trop douloureuse,—et toutes les amertumes à remâcher encore, et le ridicule de ce combat avorté.... Oh! non, non, non....

Les torpilleurs, en ligne de front maintenant, et largement espacés, donnent sur la mer comme un gigantesque coup de râteau, dans quoi l'ennemi peut être encore pris, s'il n'a pas fui trop loin dans la nuit opaque. Et Fierce, angoissé de désir, use ses yeux, s'acharne et s'exaspère.—Les lâches, qui ont peur de la bataille!—Il se penche en avant, le cou tendu, les mains crispées à la rambarde, et il mord sa lèvre qui tremble. Le vent salé lui souffle au visage d'étranges hallucinations orgueilleuses. C'est la Civilisation tout entière qu'il poursuit et qu'il charge, au galop de son torpilleur frémissant; oui, la Civilisation meurtrière, qui, depuis vingt-six ans, l'écrase peu à peu, fibre par fibre, nerf par nerf, dans son implacable engrenage, et qui, tout à l'heure, l'achèvera d'un éclat d'obus.—Soit. Mais gare à la convulsion suprême du vaincu! Ces cuirassés qui flottent quelque part devant sa torpille, voilà, voilà sur quoi se venger! C'est toute une quintessence de civilisation qu'ils concentrent derrière leurs murailles, une quintessence de civilisation bonne pour la dynamite.—Gare! Gare à la ruade que la pauvre bête humaine, mourante, va lâcher dans l'engrenage!

Or, comme une déesse blême, propice aux altérés de vengeance, la Lune, s'arrachant des nuages qui l'enlacent, fait ruisseler tout à coup des flots d'argent sur toute la mer. Et Fierce étouffe un cri de joie farouche: là, là! parmi les vagues étincelantes, les cuirassés couleur de nuit viennent de surgir.

XXXIV

Aux Morts de Tsu-shima.

L'ennemi, droit devant.

Et sur le 412 les ordres, jetés à voix basse, s'enfièvrent.

—Doucement.—Les deux machines, cent vingt tours.—Les hommes des tubes, armez les marteaux.

—Et du silence, vous autres!

—A gauche, cinq!—Zéro la barre.—Vous y voyez, le quartier-maître? Oui? Gouvernez comme ça, à deux quarts sur l'avant de la ligne.

—Les machines,—paré à manœuvrer.

L'étrave coupe l'eau sans bruit. Sournois, le 412 avance. Sur l'horizon gris, les cuirassés anglais profilent des masses très confuses. Combien de milles à franchir! deux, trois? on ne sait pas: la nuit impossible de rien apprécier. Et il faut aller doucement: gare aux étincelles, gare au tapage des pistons qui s'entend de loin! Et il faut aller près, tout près: la bonne distance est quatre cents mètres, quand on y voit clair, et qu'on connaît la vitesse du but; mais pour une attaque de nuit, c'est folie de lancer à plus de deux cents.—Fierce le sait; et tout bas, sans lâcher des yeux le gibier, il murmure: «Je tirerai quand je le toucherai.»

A droite et à gauche, les autres torpilleurs ont disparu,—fondus dans le lointain noir;—téméraire, le 412 court à l'escadre ennemie, tout seul.

Combien de milles, encore? deux, un? Cinq minutes, peut-être, avant le premier coup de canon.—Le cuirassé de tête, le plus proche, est fatalement le King-Edward;—c'est son poste d'amiral. Fierce, une seconde, pense à Hong-Kong, et aux Nordenfeldt enguirlandés de roses; et il murmure: «Cocasse!» puis, tout de suite, sa pensée repliée vers la grande chose: «Je tirerai quand je le toucherai.»

«Quand je le toucherai.» La lune, attentive, regarde le champ de bataille. On y voit très clair,—trop clair. Le torpilleur, lui aussi, doit se découper bien noir sur cette mer de lait....

La silhouette du cuirassé grandit,—grandit. Pas un feu, pas un reflet, sur cette machine sombre; pas un bruit: c'est le Palais de la Belle au Bois Dormant.—Combien de mètres, maintenant? quinze cents mille? Ils ont pourtant des yeux, les Anglais! On y voit comme en plein jour.... Ah! l'attente, l'attente oppressante du premier coup qui va jaillir, déchaînant les grandes voix de la bataille....

Fierce, dans le silence terrible, entend battre ses artères,—fort, si fort que l'ennemi, là-bas, doit entendre aussi.... et il retient son souffle, jusqu'à suffoquer. Mais le cauchemar, soudain, se pulvérise dans un fulgurant réveil: des gerbes d'électricité violette jaillissent du King-Edward, volent sur l'eau, frappent le torpilleur ébloui, l'enveloppent, l'inondent d'éclatants rayons, l'auréolent d'une funèbre gloire,—cependant que, tous à la fois, les canons démuselés se hérissent d'éclairs, et hurlent comme une meute à la curée.

Fierce n'y voit plus,—aveuglé net par les faisceaux électriques dardés dans ses prunelles. Tant pis. En avant quand même! il a crié d'abord à pleine poitrine pour mieux soulager ses nerfs: «Les machines, quatre cents tours!» Et maintenant, toutes ses fibres tendues vers le but à frapper, il répète, il répète à satiété sa leçon apprise: «Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai....»

Les obus bourdonnent et fouettent l'eau çà et là. Ils éclatent presque tous au choc, parmi les vagues, et cela fait de hautes gerbes jaillissantes qui retombent en pluie,—des fantômes liquides tout blancs sous la lune, qui surgissent et disparaissent dans le même clin d'œil, et sournoisement convergent vers le torpilleur. Oui, c'est comme une ronde de spectres lestes qui se jetteraient leurs suaires les uns aux autres,—de beaux suaires d'écume neigeuse, dont chaque pli recèle la mort. La ronde tournoie et se resserre. Mais le 412 file trente nœuds, maintenant. Au travers des vagues et des obus il se rue irrésistiblement, inflexible comme la volonté qui le précipite. Et la mer labourée bondit et déferle, et le pont submergé ruisselle comme un lit de torrent. Les cheminées brandissent de grandes flammes, que le vent de la vitesse courbe et déchire en panaches éblouissants.

Un obus,—le premier. La tôle crevée s'arrache en lanières. Fierce, la tête détournée une seconde, voit un homme éventré, les entrailles sortantes. Un second coup se hâte, meilleur: le tube arrière et sa torpille volent en éclats, emportant la moitié des chances de victoire. Trois matelots, broyés, s'effondrent dans une bouillie rouge. Et on est encore loin, trop loin!

—«Quand je le toucherai!» La rage du combat mord Fierce au cœur, et des éclairs de haine clairvoyante sillonnent sa pensée. Elle est bien là, devant sa torpille,—sa dernière torpille,—la Civilisation! Elle l'a meurtri et torturé, elle va le tuer,—elle l'insulte et le bafoue, elle lui crache au visage toutes ces rafales d'eau furieuse qui giflent les joues, meurtrissent les yeux.... Ah! Fierce se sent le plus faible. Quand même, il s'acharne, enragé. Un cri lui saute aux lèvres, un cri de fille, empoignant une rivale aux cheveux: «Je t'aurai, sale bête!» Et raidi, les yeux démesurés, le cerveau fou, il maintient désespérément la barre droite, droite toujours.

Notes in this chapter

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