LA XXe NOUVELLE. PAR PHELIPE DE LOAN.
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Il n'est pas chose nouvelle que en la conté de Champaigne a tousjours eu bon à recouvrer de foison de gens lourds en la taille, combien qu'il sembleroit assez estrange à pluseurs, pourtant qu'ilz sont si près voisins à ceulx du mal engin. Assez et largement d'ystoires à ce propos pourroit on mettre avant confermant la bestise des Champenois; mais, quant au présent, celle qui s'ensuyt pourra souffire. En la dicte conté naguères avoit ung jeune filz orphenin qui bien riche et puissant demoura puis le trespas de son père et sa mère, et jasoit qu'il fust lourd, très pou sachant, et encores aussi mal plaisant, si avoit-il une industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et à ceste cause beaucop de gens, voire de gens de bien, luy eussent voluntiers donné leur fille à mariage. Une entre les aultres pleut aux parens et amys de nostre Champenois, tant pour sa bonté, beaulté, chevance, etc.; et luy dirent qu'il estoit temps qu'il se mariast, et que bonnement il ne povoit conduire son fait. «Vous avez aussi, dirent-ilz, desja xxiiij ans, si ne pourriez en meilleur eage prendre cest estat; et, si vous y voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille et bonne qui nous semble bien vostre fait. C'est une telle, vous la cognoissez bien.» Lors la luy nommèrent. Et nostre homme, à qui ne chaloit qu'il feist, fust maryé ou aultre chose, mais qu'il ne tirast point d'argent, respondit qu'il feroit ce qu'ilz vouldroient. «Et puis que ce vous semble mon bien, conduisez la chose au mieulx que savez, car je veil faire par vostre conseil et ordonnance.—Vous dictes bien, dirent ces bonnes gens; nous regarderons et penserons pour vous comme pour nous mesmes ou ung de noz enfans.» Pour abreger, à chef de pièce, nostre Champenois fut maryé de par Dieu; mais si tost la première nuyt qu'il fut près de sa femme couché, luy, qui oncques sur beste crestiane n'avoit monté, tantost luy tourna le doz, après je ne sçay quants simples baisiers qu'elle eut de luy, mais du surplus nichil au doz. Qui estoit mal contente, c'estoit nostre espousée, jasoit qu'elle n'en feist nul semblant. Ceste maudicte manière dura plus de dix jours, et encores eust si la bonne mère à l'espousée n'y eust pourveu de remède. Il ne vous fault pas celer que nostre homme, et neuf en fasson et en mariage, du temps de feu son père et sa mère, avoit esté bien court tenu; et sur toute rien luy estoit et fut defendu le mestier de la beste à deux doz, doubtant, s'il s'i esbatoit, qu'il y despendroit sa chevance. Et bien leur sembloit et à bonne cause qu'il n'estoit pas homme qu'on deust aimer pour ses beaulx yeulx. Luy, qui pour rien ne courroussast père et mère, et qui n'estoit pas trop chault sur potaige, avoit tousjours gardé son pucellage, que sa femme eust voluntiers desrobé par bonne fasson s'elle eust sceu. Ung jour se trouva la mère à nostre espousée devers sa fille, et luy demanda de son mary, de son estat, de ses condicions, de son mariage, et cent mille choses que femmes scevent dire. A toutes choses bailla et rendit nostre espousée à sa mère trèsbonne response, et dist que son mary estoit trèsbon homme et qu'elle ne doubtoit point qu'elle ne se conduisist bien avecques luy. De ce fut nostre mère bien joyeuse, et, pource qu'elle sçavoit bien par elle mesme qu'il fault en mariage aultre chose que boire et menger, elle dist à sa fille: «Or, vien ça et me dy par ta foy, et de ces choses de nuyt, comment t'en est-il?» Quant la pouvre fille oyt parler de ces choses de nuyt, à pou que le cueur ne luy faillit, tant fut marrye et desplaisante; et ce que sa langue n'osoit respondre, monstrèrent ses yeulx, dont sailloient larmes à trèsgrand abundance. Si entendist tantost sa mère que ces larmes vouloient dire, et dist: «Ma fille, ne plorez plus; mais dictes moy hardiement, je suis vostre mère, à qui ne devez rien celer, et de qui ne devez estre honteuse. Vous a-il encores rien fait?» La pouvre fille, revenue de paumoison et ung peu rasseurée et de sa mère confortée, cessa la grand flotte de ses larmes; mais elle n'avoit encores force ne sens de respondre. Si l'interroge encores sa mère, et luy dit: «Dy moy hardiement et oste ces larmes. T'a il rien fait?» A voix basse et de plours entremeslée respondit la fille et dist: «Par ma foy, ma mère, il ne me toucha oncques; mais du surplus qu'il ne soit bon homme et doulx, par ma foy, si est.—Or, dy moy, dit la mère, scez tu point s'il est fourny de tous ses membres? Dy hardiement si tu le sces.—Saint Jehan! si est trèsbien, dist-elle. J'ay pluseurs foiz senty ses denrées d'aventure, ainsi que je me tourne et retourne en nostre lit, quant je ne puis dormir.—Il souffist, dist la mère; laisse moy faire du surplus. Veez cy que tu feras: Demain au matin il te convient faindre d'estre malade trèsfort, et monstrer semblant d'estre tant oppressée qu'il semble que l'ame s'en parte. Ton mary me viendra ou mandera querir, je n'en doubte point, et je feray si bien mon personnage que tu sçaras tantost comment tu fuz gaignée, car je porteray ton urine à ung tel médicin qui donnera tel conseil que je vouldray.» Comme il fut dit il fut fait, car landemain, si tost qu'on vit du jour, nostre gouge, auprès de son mary couschée, se commença à plaindre et faire si trèsbien la malade qu'il sembloit que une fièvre continue luy rongeast corps et ame. Noz amis son mary estoit bien esbahy et desplaisant; si ne savoit que faire ne que dire. Si manda tantost sa belle mère, qui ne se fist guères attendre. Tantost qu'il la vit: «Helas! belle mère, vostre fille se meurt.—Ma fille! dit-elle; et que luy fault-il?» Lors, tout en parlant, marchèrent jusques en la chambre de la paciente. Si tost que la mère voit sa fille, elle luy demande comment elle fait; et elle, bien aprinse, ne respondit pas à la première foiz, mais à chef de pièce dit «Mère, je me meurs.—Non faictes, si Dieu plaist, fille; prenez courage; mais dont vous vient ce mal si à haste?—Je ne sçay, je ne sçay, dit la fille; vous me paraffolez à me faire parler.» Sa mère la prent par la main, et luy taste son poux, et son corps, et son chef, et puis dit à son beau filz: «Par ma foy, creez qu'elle est malade; elle est plaine de feu. Si fault pourveoir de remède. Y a-il point ycy de son urine?—Celle de la mynuyt y est, dit une des meschines.—Baillez la moy, dit-elle.» Quand elle eut ceste urine, fist tant qu'elle eut ung urinal et dedans la bouta, et dit à son beau filz qu'il la portast monstrer à ung médicin pour savoir qu'on pourra faire à sa fille, et si on y peut aider. «Pour Dieu! n'y espergnons rien, dit-elle; j'ay encores de l'argent que je n'ayme pas tant que ma fille.—Espergner! dist noz amis; creez, si on luy peut aider pour argent je ne luy fauldray pas.—Or vous avancez, dit-elle, et tandiz qu'el se reposera ung peu je m'en iray jusques au mesnage; tousjours reviendray je bien, s'on a mestier de moy.» Or devez vous savoir que nostre bonne mère avoit, le jour devant, au partir de sa fille, forgé le medicin qui estoit bien adverty de la response qu'il devoit faire. Veezcy nostre gueux qui arrive devers nostre medicin à tout l'orine de sa femme; et, quand il luy eut fait la reverence, il luy va compter comment sa femme estoit deshaitée et merveilleusement malade; «et veezcy son urine que à vous j'apporte, affin que mieulx vous informez de son cas, et que plus seurement me puissez conseiller.» Le medicin prend l'orinal et contremont le lève, et tourne et retourne l'urine, et puis va dire: «Vostre femme est fort aggravée de chaulde maladie et en dangier de mort s'elle n'est prestement secourue. Veezcy son urine qui le monstre.—Ha! maistre, pour Dieu mercy, veillez moy dire, et je vous paieray bien, qu'on luy peut faire pour recouvrer santé, et s'il vous semble qu'elle n'ayt garde de mort.—Elle n'a garde, si vous luy faictes ce que je vous diray, dit le medecin; mais, se vous tardez guères, tout l'or du monde ne la garantira pas de la mort.—Dictes, pour Dieu, dit l'aultre, et on luy fera.—Il faut, dit le medicin, qu'elle ayt compaignie d'homme, ou elle est morte.—Compaignie d'homme! dit l'aultre, et qu'est ce à dire cela?—C'est à dire, dit le medecin, qu'il fault que vous montez sur elle et que vous la roucynez trèsbien trois ou quatre foiz tout à haste, et le plus que vous pourrez à ce premier faire sera le meilleur; aultrement ne sera point estaincte la grand ardeur qui la seche et tire à fin.—Voire, dit il, et seroit ce bon?—Elle est morte, et n'y a pas de rechap, dit le medicin, s'ainsi ne le faictes, voire et bien tost encores.—Saint Jehan? dit l'aultre, j'essaieray comment je pourray faire.» Il se part de là, et vient à l'ostel, et trouve sa femme qui se plaignoit et dolosoit trèsfort. «Comment va, dit il, m'amye?—Je me meurs, mon amy, dit elle.—Vous n'avez garde, si Dieu plaist, dist il; j'ay parlé au medecin, qui m'a enseigné une medicine dont vous serez garie.» Et durant ces devises, il se despoille et au près de sa femme se boute; et, comme il approuchoit pour executer le conseil du medicin tout en lourdoys: «Que faictes vous, dit elle; me voulez vous partuer?—Mais je vous gariray, dit il, le medicin l'a dit.» Et ce dit, ainsi que nature luy monstra, et à l'aide de la paciente, il besoigna trèsbien deux ou trois fois; et, comme il se reposoit tout esbahy de ce que advenu luy estoit, il demande à sa femme comment elle se porte. «Je suys ung pou mieulx, dit-elle, que par cy devant n'ay esté.—Loé soit Dieu! dit il; j'espere que vous n'avez garde et que le medicin ara dit vray.» Alors recommence de plus belles. Pour abreger, tant et si bien le fist que sa femme revint en santé dedans pou de jours, dont il fut trèsjoyeux, si fut la mère quant el le sceut. Nostre Champenois, après ces armes dessus dictes, devint ung pou plus gentil compagnon qu'il n'estoit par avant; et luy vint en courage, puis que sa femme restoit en santé, qu'il semondroit à disner ung jour ses parens et amys et le père et la mère d'elle, ce qu'il fit; et les servit grandement en son patoys, à ce disner, faisoit trèsbonne et joyeuse chère. On buvoit à luy, il buvoit aux aultres: c'estoit merveille qu'il estoit gentil compaignon. Mais escoutez qu'il lui advint: à la coup de la meilleure chère de ce disner; il commença trèsfort et soudainement à plorer, et sembloit que tous ses amys, voire tout le monde, fussent mors, dont n'y eut celuy de la table qui ne s'en donnast grant merveille dont ces soudaines larmes procedoient; les ungs et les aultres luy demandent qu'il a, mais à pou s'il povoit ou savoit respondre, tant le contraignoient ses folles larmes. Il parla au fort, en la fin, et dist: «J'ay bien cause de plorer.—Et par ma foy, non avez, ce dist sa belle mère: que vous fault-il? Vous estes riche et puissant et bien logié, et si avez de bons amys; et qui ne fait pas à oublier, vous avez belle et bonne femme, que Dieu vous a remise en santé, qui naguères fut sur le bord de sa fosse; si m'est advis que vous devez estre lye et joyeux.—Helas! non fays, dit-il; c'est par moy que mon père et ma mère, qui tant m'aymoient, et m'ont assemblé et laissé tant de biens, ne sont encores en vie, car ilz ne sont mors tous deux que de chaulde maladie; et si je les eusse aussi bien rouchynez quand ilz furent malades que j'ay fait ma femme, ilz fussent maintenant sur piez.» Il n'y eut celuy de la table après ces motz à pou qui se tenist de rire, mais non pourtant il s'en garda qui peut. Les tables furent ostées, et chacun s'en alla, et le bon Champenoys demoura avec sa femme, laquelle, affin qu'elle demourast en santé, fut souvent de luy racolée.
