LA XLIIe NOUVELLE. RACOMPTÉE PAR MÉRIADECH.
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L'an cinquante derrenier passé, le clerc d'un village du diocèse de Noyon, pour impetrer et gaigner les pardons qui furent à Romme, qui sont tels que chascun sçait, se mist à chemin, en la compaignie de pluseurs gens de bien de Noyon, de Compiengne, et des lieux voisins. Mais avant son departement disposa de ses besoignes bien et surement: premièrement de sa femme et de son mesnage, et le fait de sa coustrerie recommenda à ung jeune gentil clerc pour la desservir jusques à son retour. En assez bref temps il vint à Romme lui et sa compaignie, et firent chacun leur devocion et pelerinage le mains mal qu'ilz sceurent; mais vous devez savoir que nostre clerc trouva d'adventure à Romme ung de ses compaignons d'escole du temps passé, qui estoit ou service d'un grand cardinal, et en grand autorité, qui fut trèsjoieux de l'avoir trouvé, pour l'accointance qu'il avoit à luy, et luy demanda de son estat. Et l'autre luy compta tout du long tout premier comment il estoit, hélas! maryé, son nombre d'enfans, et comment il estoit clerc d'une parroiche. «Ha! dit son compaignon, par mon créateur, il me desplaist bien que vous estes maryé.—Pourquoy? dit l'autre.—Je le vous diray, dit il; ung tel cardinal m'a chargé expressément que je luy trouve un serviteur pour estre son notaire, qui soit de nostre marche; et croiez que ce seroit trèsbien vostre fait, pour estre tost et largement pourveu, se ce ne fust vostre mariage, qui vous fera repatrier, et espoire plus grans bien perdre que vous n'y arez.—Par ma foy, dit le clerc, mon mariage n'y fait rien, mon compaignon; car, à vous dire vérité, je me suis party de nostre pays soubz umbre du pardon qui est à present icy. Mais creez que ce n'a pas esté ma principale intention, car j'ay conclud d'aller jouer deux ou trois ans par pays; et ce pendant ce temps si Dieu vouloit prendre ma famme, jamais je ne fu si eureux. Et pourtant je vous requier que vous soyez mon moyen vers ce cardinal que je le serve; et, par ma foy, je feray tant que vous n'arez jà reprouche pour moy; et s'ainsi le faictes vous me ferez le plus grand service que jamais compaignon fist à autre.—Puis que vous avez ceste volunté, dist son compaignon, je vous serviray à ceste heure, et vous logeray pour avoir bon temps, se à vous ne tient.—Et, mon amy, je vous mercie», dit l'autre. Pour abreger, nostre clerc fut logié avecques ce cardinal, laquelle chose il manda à sa femme, l'ensemble et son intencion, que n'est pas de retourner par delà si tost qu'il luy dist au partir. Elle se conforta, et luy rescripst qu'elle fera le mieulx qu'elle pourra. Ou service de ce cardinal se maintint et conduisit gentement nostre bon clerc, et fist tant à chef de pièce qu'il gaigna son maistre, lequel n'avoit pas pou de regret qu'il n'estoit habile à tenir bénéfices, car largement l'en eust pourveu. Pendant le temps que nostre dit clerc estoit ainsi en grace que dit est, le curé de son village alla de vie à mort, et ainsi vaca son benefice, qui estoit ou mois du pape, dont le coustre, tenant le lieu de son compaignon estant à Romme, se pensa qu'au plus tost qu'il pourroit qu'il courroit à Romme et feroit tant à l'ayde de son compaignon qu'il auroit ceste cure. Il ne dormit pas, car en pou de jours, après maintes peines et travaulx, tant fist qu'il se trouva à Romme, et n'eut oncques bien tant qu'il eust trouvé son compaignon, le clerc servant le cardinal. Après grosses recognoissances et d'ung costé et d'aultre, le clerc demanda de sa femme, et l'autre, esperant de luy faire ung trèsgrand plaisir, et affin que la besoigne dont il le veult requerre en vaille mieulx, luy respondit qu'elle estoit morte; dont il mentoit, car je tien qu'à ceste heure elle saroit bien tanser son mary. «Dictes vous doncques que ma femme est morte, dit le clerc, et je prie à Dieu qu'il luy pardonne ses pechez.—Oy vrayement, dit l'autre, la pestilence de l'année passée avecques aultres pluseurs l'emporta.» Or faindoit il ceste bourde, qui depuis luy fut cher vendue, pource qu'il savoit que le clerc ne s'estoit party de son pais qu'à l'occasion de sa femme, qui estoit trop peu paisible, et que plus plaisant nouvelle d'elle ne luy pourroit on apporter que de sa mort. Et à la vérité ainsi en estoit il, mais le rapport fut faulx. «Et qui vous amaine en ce pais? dist il, après pluseurs et diverses devises.—Je le vous diray, mon compaignon et mon amy. Il est vrai que le curé de nostre ville est trespassé; si vien vers vous pour que par vostre bon moien je puisse parvenir à son benefice. Si vous prie tant que puis que me veillez aider à ce besoing. Je sçay bien qu'il est en vous de le me faire avoir, à l'aide de monseigneur vostre maistre.» Le clerc, pensant sa femme estre morte et la cure de sa ville vacquer, conclud en soy mesmes que il happera ce benefice, et aultres encores, s'il y peut parvenir. Mais toutesfoiz il ne le dit pas à son compaignon, ainçois luy dist qu'il ne tiendroit pas à luy qu'il ne soit curé de leur ville, dont il fut beaucop mercyé. Tout autrement alla, car au lendemain nostre saint père, à la requeste du cardinal maistre de nostre clerc, luy donna ceste cure. Si s'en vint ce clerc à son compaignon, quand il sceut ces nouvelles, et luy dist: «Ha! mon amy, par ma foy, vostre fait est rompu, dont me desplaist bien.—Et comment? dit l'aultre.—La cure de nostre ville est donnée, dit il, mais je ne sçay à qui. Monseigneur mon maistre vous a cuidé aider, mais il n'a pas esté en sa puissance de faire vostre fait.» Qui fut bien mal content, ce fut celuy qui estoit venu de si loing perdre sa peine et despendre son argent, dont ce ne fut pas dommaige. Si print congié bien piteux de son compaignon, et s'en retourna en son pais, sans soy vanter de la bourde qu'il a semée. Or retournons à nostre clerc, qui estoit plus gay que une mitaine de la mort de sa femme, et de la cure de leur ville que nostre saint père, à la requeste de son maistre, luy avoit donnée pour recompense. Et disons comment il devint prestre à Romme, et y chanta sa bien devote première messe, et print congié de son maistre pour une espace de temps, à venir par deçà à leur ville prendre possession de sa cure. A l'entrée qu'il fist de leur ville, de son boneur la première personne qu'il rencontra ce fut sa femme, dont il fut bien esbahy, je vous en asseure, et encores beaucop plus courroucé. «Et qu'est ce cy, dist il, m'amye? et on m'avoit dit que vous estiez trespassée.—Je m'en suis bien gardée, dit elle. Vous le dictes, ce croy je, pource que l'eussez bien voulu; et vous l'avez bien monstre, qui m'avez laissée l'espace de cinq ans à tout une grant tas de petiz enfans.—M'amye, dit il, je suis bien joyeux de vous veoir en bon point, et en loe Dieu de tout mon cueur; maudit soit qui m'en apporta aultres nouvelles!—Ainsi soit il, dit elle.—Or je vous diray, m'amye: je ne puis arrester pour maintenant; force est que je m'en aille hastivement devers monseigneur de Noyon, pour une besongne qui luy touche; mais au plus bref que je pourray je vous verray.» Il se partit de sa femme et prend son chemin devers Noyon, mais Dieu scet s'il pensa en chemin à son pouvre fait: «Hélas! dit il, or suis je homme deffait et deshonoré: prestre, clerc, et maryé! Je croy que je suis le premier maleureux de cest estat.» Il vint devers monseigneur de Noyon, qui fut bien esbahy d'oyr son cas, et ne le sceut conseiller; si le renvoya à Romme. Quand il y fut venu, il compta à son maistre, du long et du lé, la verité de son adventure, qui en fut trèsamèrement desplaisant. Au lendemain il compta à nostre saint père, en la presence du colliège des cardinaux et de tout le conseil, l'adventure de son homme qu'il avoit fait curé. Si fut ordonné qu'il demourra prestre et maryé et curé aussi. Et demourra avec sa femme en la façon que ung homme maryé honorablement et sans reprouche, et seront ses enfans legitimez et non bastards, jà soit que le père soit prestre. Mais au surplus, s'il est trouvé qu'il aille aultre part que à sa femme, il perdra son benefice. Ainsi qu'avez oy fut ce galant puny par faulx donner à entendre de son compaignon; et fut contraint de venir demourer sur son benefice, et qui plus et pis est, avecques sa femme, dont il se fust bien passé si l'eglise ne l'eust ordonné.
