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Les aventures du roi Pausole

CHAPITRE VII

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QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR.

Ô mourir agréable! ô trépas bienheureux! S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux, C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine. Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux.

Théophile de Viau.—1625.

Je ne décrirai point le repas qui suivit.

On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux yeux du législateur un moindre péché que le plaisir.

Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos œuvres les voluptés du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant toute ma conscience et toute ma sincérité, il m'est impossible d'augurer lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant, j'aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de grenades.

On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle Diane à la Houppe comprenait:

Des hors-d'œuvre. Une première entrée. Un relevé. Une deuxième entrée. Un rôti. Une salade. Un légume. Un entremets. Des fruits et des confiseries. Les vins X... Y... et Z...

C'était un petit dîner. N'en disons pas plus.

Voilons de la même manière ce qui s'ensuivit.

Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un seul matin d'amour, était redevenue jeune fille.—Comprenne qui peut. Je n'explique rien.—Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde entrevue intime ressemblait beaucoup à la première.

Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur la terrasse semée de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues, Diane à la Houppe levant les bras s'étirait douloureusement, lisse comme une fleur et trois fois tachée de noir.

CHAPITRE VIII

OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE N'ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR.

On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles peut dire à une jeune fille lorsqu'il a monté sept étages pour arriver jusqu'à elle et qu'il se croit attendu.

Mme Ancelot.—1839.

Vers midi, Pausole s'éveilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n'embarrassaient point sa vie.

Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence lorsqu'elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie.

—Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il?

—Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.

—Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez aussi ma lectrice et l'écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.

Puis, avec mille précautions il mit ses pieds l'un après l'autre, et silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon.

Il s'esquiva.

Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage à Tryphême (Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d'insérer les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes, çà et là, s'étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas les comprendre.

Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée, quand l'écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le premier déjeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri—enfin, quand il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul dans la chambre où avait grandi sa fille.

Rien n'y était rangé. La pièce conservait l'aspect mouvementé d'une fin de toilette et d'un départ rapide. À sa suite, la salle d'étude, le cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes. Un exemplaire de Télémaque flottait sur l'eau calme du tub.

Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages, déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à cheveux.

Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d'une sonnette et dit au valet survenant:

—Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l'attends ici et désire lui parler.

Taxis entra.

—Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zèle et votre méthode, en ce qu'elles me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que faire. Mais votre enquête d'hier marchait dans le domaine de l'intempestif, surtout si l'on considère l'heure et le lieu où vous avez cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'après-midi, je ne voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifesté le dessein de vous en donner aucun.

Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s'assit, plaça le coude droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté, croisa les jambes, fit un geste et dit:

—Maintenant, lisez votre rapport.

Taxis n'avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que l'intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre, consultant sa Bible, il s'était arrêté à ce passage catégorique:

«Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'Éternel ne vous exaucera point»4.

Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.

—Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expédition de mes rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les résumer.

Il s'approcha de la fenêtre ouverte.

—Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale la Princesse Aline s'est assise tout habillée sur le marbre de cette fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d'une hauteur d'environ soixante-quinze centimètres au milieu de la platebande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles, puis alternées—et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc partie seule.

Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre, et prit un temps.

—Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit dans une auberge appelée «Hôtel du Coq» et située à 3 kil. 2, sur la route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d'un petit bois voisin et accompagnée d'un jeune homme dont je possède le signalement, mais qui est inconnu dans la région.

—Quel âge a-t-il? dit Pausole.

—Très jeune. Dix-sept ans au plus.

—Allons, c'est gentil, fit le Roi.

—Si Votre Majesté l'avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et la Princesse ramenée au palais.

—Par des policiers, n'est-ce pas?

—Ou par des envoyés spéciaux.

—Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d'une situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le scrupule affectueux.

—Je n'insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J'ai déféré à ses ordres et la surveillance a été levée hier soir à huit heures. Depuis lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative.

—Il serait pourtant essentiel de savoir à qui nous avons affaire, et d'abord afin de décider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir. Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tête, qui n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend tout à coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever à notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher? Il se fait rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient à lui! Elle qui n'avait jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes, dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu'elle n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le, Taxis, c'est extravagant! Je désespère d'y rien comprendre... Mais n'avez-vous aucun indice?

Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte:

—Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté pendant tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son émotion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pécore nommée Mirabelle.

Taxis prit un nouveau temps, puis articula:

—Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un don en argent—sous la forme d'un billet de banque—contenu dans une enveloppe cachetée.—Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur public qui l'a suivi de si près.

Il y eut un silence gênant.

Le Roi continuait de fumer.

Taxis crut nécessaire de préciser davantage.

—J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nommée Mirabelle d'avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d'entraîner à l'abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient conservée à l'état de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir été l'entremetteuse du crime qui s'est perpétré! Le nom du suborneur, nous le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et qu'elle lui ait permis d'arriver à ses fins, c'est ce que je me fais fort de démontrer par la suite de l'instruction si Votre Majesté n'y met pas d'obstacle.

Pausole leva les deux mains.

—Nous n'en sortirons pas! dit-il découragé. Cela se complique de plus en plus. Et que sont devenues ces danseuses?

—Parties le même jour pour Narbonne.

—Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire inextricable.

—Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de mineure est un chef d'inculpation prévu par les traités internationaux. De ce côté, rien d'embarrassant. Quant à l'autre coupable, nous le tenons, il est là. Dites un mot, et je l'arrête.

Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.

—Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman, Taxis. Vous avez l'œil féroce d'un sénateur français. Et puis vous ne me comprenez pas.

Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.

—Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les hypothèses qu'il suggère. J'y songerai tout à loisir; dès demain je prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous.

Il se leva, et, plus franchement:

—D'ici là, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser à autre chose. Cette préoccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes idées.

Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour aborder un sujet qui lui tenait fort à cœur.

—Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majesté sur ma modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts, recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me plais parfois à bercer mes solitudes?

—Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez point.

—Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées; mais ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier... J'ajoute qu'à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me donner l'investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je n'eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas élevé au sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorité!... Ma demande est entièrement désintéressée.

Pausole temporisa:

—Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports.

—La Princesse...

—Encore elle? Ne s'est-il rien passé depuis hier soir que vous me fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six heures?

—Si fait. Je n'osais pas...

—Ah! mais parlez! je vous y invite.

—Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et exécrable, mais dont le caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne convient pas que Votre Majesté s'arrête à de telles fredaines, sujet indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais. J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'être jugé.

—Que de peines pour obtenir l'exposé d'un fait! Je vous écoute, Taxis. Qui est le délinquant?

—C'est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte à le rapporter qu'il n'en a eu à l'accomplir.

—Enfin, qu'a-t-il fait?

—Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires. Votre Majesté l'ignore peut-être. Quant à moi, je ne l'excuse point. Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant d'entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à l'instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses déportements—votre propre camérière, Sire—et quand, à de certains signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux victimes devaient être dans l'état de distraction favorable à ses desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de tennis...

—Ha! ha! ha! fit le roi.

—... Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme de chambre à garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des attitudes.

—Ha! ha!

—Et non content d'avoir été l'acteur et le témoin de cette triste scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui suivirent furent d'un tel caractère que la malheureuse servante en garde le lit pour huit jours, de fatigue et d'émotion. Voilà pourquoi ce matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une scélératesse que j'aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en attendant les châtiments.

Pausole protesta:

—Non pas! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous pousse à l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois. La volupté qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus près à la douleur qu'à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l'anecdote que vous me révélez n'en est pas moins excellente.

—Votre Majesté raille.

—Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce qu'elle est d'abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien pour me satisfaire.

—Classique? Sire, dites païen.

—Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel et des idées indépendantes...

—Soit. Deux tares, il me semble.

—Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se plaint, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la posture piteuse en laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant à ma camérière, elle n'a eu que ce qu'elle méritait; la honte résulte de son acte et non pas de son châtiment.

—Alors que dois-je faire du coupable?

—Le mettre en liberté sur l'heure et l'inviter à venir me voir ici même, où je l'attends. C'est à lui que je demanderai conseil dans ma perplexité présente.

CHAPITRE IX

OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE.

Je pense qu'Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les tems et les occasions, aimoit la volupté en repos ou la volupté en mouvement.

Saint-Évremond.

Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.

Ce fut sous ce léger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se présenta, saluant de la toque et les deux jambes réunies.

—Comment t'appelles-tu, jeune drôle? demanda Pausole.

—Comme il vous plaira, Sire.

—Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus impertinent que la prétention d'obliger les gens à répéter un nom qui peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis dès le premier mot. Dis-moi cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t'y invite.

—Sire, mon nom s'écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous voudrez, à l'italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot.

—Djilio, fit Pausole, c'est un poète; et Giguelillot, c'est un fou. Je voudrais que tu fusses l'un et l'autre.

—Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si ardemment que je finirai peut-être par y arriver.

—Pourquoi veux-tu être un poète?

—Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l'œil de mon voisin.

—Tu n'aimes pas ton voisin?

—Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas être lui, voilà tout.

—Et pourquoi veux-tu être un fou?

—Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne lui ressemble pas.

—Mais si tu deviens pire?

—C'est bien difficile.

—Comment le sauras-tu?

—À son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il m'attaque, c'est que je serai heureux.

Pausole eut un geste impulsif:

—Prends une cigarette! dit-il.

Et il la lui tendait d'une main familière.

—Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine?

—Oh! du tout.

—Pourquoi?

—Les femmes ne sont pas de l'espèce humaine.

—J'espère que tu ne le leur dis pas?

—Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours.

—Comment les regardes-tu?

—Comme les meilleures créatures qui soient; les seules qui sachent rendre le bien pour le bien. Ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles, que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une.

Pausole le considérait:

—Es-tu heureux? continua-t-il.

—Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend.

—Alors, pourquoi es-tu gai?

—Pour me faire croire que je suis heureux.

—Et que te manque-t-il?

—Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le merveilleux, les événements.

—Les événements... J'en ai trop.

—Mais vous n'en profitez pas.

—Duquel me parles-tu?

—De celui que vous pensez.

—Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris.

Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'être éclairé sur cette nuance intéressante.

—Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parlé d'un sujet scabreux qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi paraître l'ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la conversation avant celles de l'étiquette et je l'approuve, mon petit bonhomme. Écoute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de bon conseil. L'expérience ne sert de rien; un même fait ne se reproduit jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa vie et qu'on n'a rien de plus important à fabriquer de par la suite. C'est pourquoi, malgré la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre.

Giglio resta impassible.

Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait à un confident familier:

—Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la fasse ramener au palais par un envoyé spécial; car, si je la sépare de l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je n'y songerai pas un instant.

—Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même?

—Moi?

—Vous!

—Moi-même?

—Sans doute!

—Moi, m'en aller aux aventures à la recherche d'une petite fille qui s'est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne connaît?

—Oui.

—Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.

—Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question?

—Laquelle?

—Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais?

Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite.

—C'est une question que je n'avais pas encore agitée, fit-il.

Mais après une réflexion brève:

—Oui. J'en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien.

—Vous en êtes certain?

—Certain.

—Eh bien, comme d'une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une bête de la police (c'est-à-dire, en un mot, personne), et comme d'autre part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-même.

—Tu as l'esprit logique?

—C'est le propre des fous.

Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balancé, puis ouvrant les bras en signe d'acquiescement:

—C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions si j'avais eu le temps de songer à tout cela.

—Alors...

—Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence de son page, tout se simplifie aussitôt et je n'ai plus qu'une résolution à prendre!—Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;—ou bien j'irai lui parler en personne et je la ramènerai au palais qu'elle n'aurait jamais dû quitter!

Le page comprit d'un coup d'œil que s'il laissait Pausole réfléchir en silence, toute cette belle ardeur s'éteindrait dans une cendre d'inertie.

—Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez voir vous n'êtes plus heureux, c'est qu'un homme a détruit l'avenir nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide tout de travers. C'est lui qui vous désappointe. C'est lui qui écarte de vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous périssez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela! Il y a si peu de jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant.

—Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée?

—Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à suivre.

—Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant...

—Quand cela serait? vous l'aimeriez.

—Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs dorment à deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les rejoindrons sans doute.

—Vous partez? Vous partez vraiment?

—Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir à te regarder vivre.

Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l'épaule de son page et marchait d'un pas énergique.

Au tournant d'un corridor ils rencontrèrent Taxis.

Le Roi s'arrêta, la tête droite:

—Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une détermination. J'irai moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune homme m'accompagnera.

Taxis eut l'habileté de se taire.

Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis d'un ton soudain radouci:

—Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.

FIN DU LIVRE PREMIER

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