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Les amours du temps passé

DESFORGES

Reading edition

I

Un des plus beaux magasins de Paris était, il y a cent ans environ, le magasin de porcelaines situé rue du Roule, et ayant pour enseigne: Au Balcon des deux Lions blancs. Cette maison, dont le chef jouissait d'une réputation de loyauté et de bonhomie incontestable, devait donner le jour à l'un des plus aimables libertins du XVIIIe siècle, Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges, qui fut un poëte et un romancier toutes les fois que l'amour lui en laissa le loisir. Son histoire peut se raconter derrière l'éventail, et ceux de nos contemporains qui voudront bien y prêter l'oreille souriront peut-être à ce récit considérablement abrégé des folies d'un autre âge et d'une autre littérature.

Le temps est loin où nous comparions les femmes à des fleurs, et où M. de Saint-Luce se faisait précéder par une botte de roses chez Fanchon-la-Vielleuse, tout exprès pour avoir l'occasion de lui dire: Je vous rends à vous-même. Dans ce temps-là, nous n'avions pas assez d'encens pour les femmes, que les auteurs les mieux à la mode qualifiaient de déesses, de déités, de nymphes, d'Hébés et de Vénus, qu'ils plaçaient dans des nuages, une harpe à la main, et qu'ils ornaient de flottantes écharpes. Nous n'avions pas alors abandonné seulement aux tout jeunes lycéens le culte des médaillons, des rubans volés et gardés sur le cœur, des lettres aux demi-mots effacés par les larmes, et des violettes séchées entre les pages de La Nouvelle Héloïse. Une femme était à nos yeux le chef-d'œuvre de la création, et les madrigaux fleurissaient sur nos lèvres à son approche. Aujourd'hui que lord Byron, le jardin Mabille et beaucoup de romans modernes ont remplacé notre respect d'autrefois par un scepticisme insolent, il m'a semblé qu'une étude enjouée de la galanterie, telle que la comprenaient et la pratiquaient nos pères, ne viendrait pas hors de propos.

Choudard-Desforges fut un enfant de l'amour: ainsi le voulait son étoile. L'honnête marchand de porcelaines, dont la cécité en matière conjugale paraît avoir toujours été des plus complètes, comptait trop sans les amis de sa maison, et particulièrement sans le médecin de sa femme, séduisant Esculape, qui faisait les blessures qu'il guérissait. Mme Desforges n'était pas précisément jolie, mais elle était avenante, spirituelle et faite au tour, un mot du temps, comme nous en rencontrerons beaucoup dans le cours de cet article. Le médecin ne put la voir sans l'aimer, et l'aimer sans la voir. Mais notre héros ne s'en appela pas moins Desforges, bon gré mal gré. Pater est quem nuptiæ demonstrant.

Son enfance ne se signala par aucun événement remarquable. Il fut élevé à dix-sept lieues de Paris, dans un village voisin de Chartres, où il eut pour distraction première le spectacle des amours de Monsieur Lindor et de Mademoiselle Lucile, lesquels étaient, sauf votre respect, deux gros vilains cochons marrons. Plus tard, on le mit au collége de Beauvais, rue Saint-Jean-de-Beauvais, aujourd'hui l'une des rues les plus tristes et les plus malpropres de Paris. Au collége, le jeune Desforges eut l'avantage de compter au nombre de ses professeurs le joli petit abbé Delille, qui s'occupait déjà de sa traduction des Géorgiques, et que les écoliers avaient surnommé entre eux l'Écureuil ou le Sapajou, car il possédait tout à la fois la grâce, la gentillesse, la vivacité et la malice de l'un et de l'autre. L'abbé Delille était fort bien fait, et aimait assez un beau bas de soie noire autour de sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que ses élèves, il se faisait un plaisir et même un mérite de se mettre avec eux sur le pied d'égalité, et tout n'en allait que mieux.

Je ne dirai pas que Choudard-Desforges fit de grands progrès dans les langues grecque et latine. Il approchait déjà de la fulminante époque des passions, pour lui emprunter un de ses mots expressifs. Qu'on se représente un blond un peu châtain, d'une taille moyenne mais bien proportionnée, d'une figure fraîche, colorée, douce et assez significative; très-svelte, très-vif, très-agile, et passablement adroit. Ajoutez à cela une complexion vigoureuse et le tempérament sanguin dans toute la force du terme. Pour le moral, espiègle comme un singe, colère comme un dindon, friand comme un chat, étourdi comme un hanneton, paresseux comme une marmotte, vaniteux comme un paon. Tel était Desforges à l'âge de quatorze ans.

Son premier amour fut le meilleur, le plus simple et le plus touchant, du reste comme presque tous les premiers amours; il eut pour objet une jeune fille encore naïve, et ne dura que juste le temps qu'il faut pour parfumer l'âme sans y laisser regret ni repentir. Dans la nombreuse galerie des femmes que nous allons parcourir, il nous arrivera de rencontrer bien souvent la passion, le caprice, la volupté, mais nous retrouverons rarement la grâce et les enchantements du point de départ. C'est comme un pastel bien tendre et bien ingénu qui précéderait en un musée les opulences de la peinture vénitienne.

On saura que M. Desforges père, homme très-actif et d'un caractère très-entreprenant, joignait à son brillant commerce de porcelaines un immense magasin de fleurs artificielles, tant pour les modes que pour les desserts. Son atelier était composé d'une trentaine d'ouvriers, hommes et femmes, parmi lesquels se trouvaient des fillettes fort jolies et fort gaies, une surtout, mademoiselle Manon, petit ange façonné par les mains des Grâces. De beaux cheveux d'un blond cendré tombaient en désordre sur son front blanc et ouvert, qui surmontait deux grands yeux bleus d'une sérénité angélique. Le nez fin, la bouche petite, le menton à fossette, tout cela formait une tête charmante posée sur un corps de quinze ans.

Toutes les Manon ne sont pas des Manon Lescaut, heureusement pour elles et pour nous. La Manon de Desforges se contentait d'être une mignonne petite fille, amoureuse et bien douce. Il semble que les poëtes et les peintres du XVIIIe siècle aient emporté avec eux la recette de ces impalpables créatures, toutes calquées sur l'Accordée de village, avec des roses sur les joues et des bluets dans les yeux, comme on a dit; jolie et remuante population de ravaudeuses et de bouquetières en belles petites coiffes blanches, en jupons à raies, montées sur des mules à hauts talons; monde coquet dont Moreau le jeune a dessiné le dernier sourire, et dont le Cousin Jacques a noté le dernier soupir.

Manon ne fit que passer dans le cœur de Desforges; mais c'est égal, j'aime mieux, pour la poésie du récit, qu'il ait dû son initiation amoureuse à cette innocente en cheveux blonds qu'à une douairière rusée, minotaure en paniers et en poudre de Chypre. Au moins ses premières sensations ont été franches, et, si plus tard la voix des sens doit seule s'élever chez lui, nous nous souviendrons que cet homme eut un cœur et qu'il aima la première fois.

Pauvre Manon! elle dura ce que durent les vacances, l'espace d'un mois ou deux; puis vint la rentrée des classes: Desforges retourna à ses livres, et Manon retourna à ses fleurs artificielles. Ce que devint Manon, que nous importe? Sait-on jamais ce que devient notre première maîtresse, lorsqu'elle ne redevient pas notre dernière? Je crois pourtant que l'on maria Manon et que Manon se trouva très-heureuse d'être mariée.

Desforges, ce fut autre chose. Son esprit avait été mis en éveil par cette première et facile intrigue. Sur son petit matelas de collége, il se surprenait à rêver de plus hautes et de plus romanesques amours; il voyait passer en songe des beautés que le pinceau d'un faible mortel ne saurait rendre (toujours style du temps); il aspirait après quelque grande dame inconnue; il dévorait, à la clarté de la lune, les histoires intéressantes de madame de Tencin et de l'abbé Prévost. Si bien que son bon génie le prit à la fin en pitié, et lui envoya une aventure telle qu'il la souhaitait.

Le dortoir du collége de Beauvais donnait d'un côté sur la cour de récréation et de l'autre sur la rue des Carmes. Or, une nuit que le printemps tenait Desforges éveillé, il entendit soudainement une voix charmante,—voix de femme!—qui semblait partir d'une maison située précisément vis-à-vis de la fenêtre près de laquelle il couchait. Cette voix chantait l'ancien air du Confiteor sur ces paroles alors en vogue:

Mon père, je viens devant vous, Avec une âme repentante, etc.

Desforges sauta doucement hors de son lit et s'avança vers la fenêtre de la rue des Carmes. La nuit était trop profonde pour qu'il distinguât quelqu'un. Mais la voix continuant, il n'en fallut pas davantage pour donner des ailes à sa jeune imagination. Dès lors il ne respira plus que pour ce fantôme invisible, et ce fut avec l'impatience d'un esprit de quinze ans qu'il attendit le lever de l'aurore, afin de prendre connaissance de la demeure qui renfermait la nouvelle dame de ses pensées. Il aperçut un jardin carré d'un quart d'arpent à peu près, dont le mur, tapissé en certaines parties de vigne vierge, s'élevait dans la rue des Carmes à une hauteur de quinze à seize pieds. Le corps de logis, qui paraissait très-vieux, avait trois étages, sans compter un grenier. Ces premières observations recueillies, Desforges chercha, toute la journée, mille prétextes pour aller et venir dans le dortoir, en se flattant de l'espérance de voir le mystérieux objet,—le XVIIIe siècle appelait les femmes des objets!—qui remplissait déjà sa pensée tout entière. A l'heure du goûter, seulement, il lui fut donné de satisfaire sa curiosité. Étant monté à sa chambre, il vit dans le jardin d'en face une jeune femme d'environ vingt à vingt-un ans, vêtue d'une robe blanche. De beaux cheveux noirs se répandaient négligemment par boucles sur ses épaules et étaient rattachés au-dessus du front par un ruban ponceau, qui formait diadème. Sa taille, haute et très-bien prise, était svelte et déliée, sa démarche aisée et noble. Elle se promenait un livre à la main; de temps en temps elle lisait, d'autres fois elle levait au ciel des yeux d'un éclat incroyable. Un tel spectacle était bien fait pour troubler la cervelle pétulante de Desforges. A un moment où la dame, sans doute bien innocemment, dirigeait son regard vers la fenêtre du collége, il se hasarda à la saluer; elle lui rendit son salut en rougissant, ce qui la rendit belle comme un ange. Par malheur, la cloche sévère vint interrompre cette agréable distraction, et Desforges dut rentrer en classe pour n'exciter aucun soupçon; mais il employa tout le temps de l'étude à chercher un moyen de faire avec cette adorable voisine une plus ample connaissance.

Entre le quartier et le dortoir, il y avait un corridor assez long qui aboutissait à une chambre donnant également sur la rue des Carmes. Cette chambre, où les élèves allaient se faire poudrer les jours de congé, fut celle que Desforges choisit cette nuit même pour y établir ses batteries, aussitôt qu'il se fut assuré du sommeil général. Vers onze heures, une petite toux se fit entendre, avant-courrière de la chanson tant désirée; et, de même que la veille, les notes argentines et larmoyantes du Confiteor s'élevèrent dans le silence de l'ombre. A peine la jeune femme eut-elle achevé son dernier couplet, que Desforges, tâchant d'affermir sa voix, qu'il avait jolie, lui répondit sur le même air:

Si j'avais pu, sans m'enflammer, Écouter une voix si tendre; Si j'avais pu, sans vous aimer, Vous entrevoir et vous entendre, Serait-ce, hélas! un si grand tort? Vaudrait-il un Confiteor?

Pour un écolier de quinze ans, ce n'était déjà pas si mal trouvé. Le plus grand silence succéda à ces paroles qui avaient été chantées à demi-voix, mais de manière cependant à pouvoir être entendues. Il tremblait que sa hardiesse n'eût été désapprouvée, lorsque la belle, sur un ton plus bas, termina par ce couplet consolant:

Allez en paix, ma fille, allez, etc.

Ce fut le signal de sa retraite. Choudard-Desforges l'entendit sortir du jardin et fermer les portes derrière elle. Le cœur délicieusement ému, il regagna son dortoir sur la pointe du pied, et, comme la nuit dernière, l'amour fit la ronde autour de ses yeux pour les empêcher de se clore.

Le lendemain, même manége. Mais cette fois il ne fut plus question de l'air accoutumé: la jolie voisine chanta tout du long, avec un charme inexprimable, la romance du Maître en droit, alors dans sa nouveauté et qui jouissait d'une vogue prodigieuse. C'était l'air si adroitement enclavé, longtemps après cette aventure, dans Le Barbier de Séville:

Tout me dit que Lindor est charmant.

Comme cette romance ne laissait pas d'avoir une certaine étendue, elle donna le loisir à Desforges de chercher une réponse dans le répertoire qu'il connaissait, et il s'arrêta à ce morceau de On ne s'avise jamais de tout;

Je ne puis voir l'aimable Lise, En vain mes yeux cherchent les siens. Amour, souris à l'entreprise Qui doit serrer nos doux liens.

Une répétition bien marquée du premier vers de la romance

Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,

fut la réponse.

Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on se retira, les petits accès de toux qui se manifestèrent, et auxquels Desforges répondit en toussant un peu lui-même, tout cela persuada à ce dernier que l'affaire était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il écrivit donc, et l'on connaît le prototype de ces sortes de lettres: «Qui que vous soyez, ange du ciel, qui êtes venu au secours d'un cœur né pour la tendresse, jetez l'œil de l'indulgence sur ce cœur enivré de vos charmes!» Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages sur ce rhythme, il s'avisa, pour faire parvenir sa missive, d'un moyen tout à fait digne d'un écolier: il décousit un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la lettre entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire à l'heure où son inconnue se promenait, après l'avoir saluée d'un air significatif, il fit voler la balle dans son jardin. La réponse ne se fit pas attendre. Un vieux domestique vint demander à parler à M. Desforges et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine et serrée. On connaît aussi le genre de ces réponses: «Qu'avez-vous fait, cruel et trop intéressant jeune homme? Pourquoi venir troubler la paix qui commençait à renaître dans un cœur longtemps malheureux?»

Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, qui eut d'ailleurs, comme toutes les intrigues de Choudard-Desforges, le dénoûment heureux qu'elle devait avoir. La chanteuse de la rue des Carmes était une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de K… La veille du jour où elle et lui convinrent d'un rendez-vous, on les entendit chanter en duo avec beaucoup d'expression ce joli air de Dorval dans ce même opéra de On ne s'avise jamais de tout:

Amour, achève ton ouvrage, Amène Lindor en ces lieux! Sur nos transports jette un nuage Qui les dérobe à tous les yeux…

Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement confondu dans les histoires galantes de ce XVIIIe siècle! c'est de voir tous ces petits bonshommes encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze ans, au menton lisse comme des demoiselles, se comporter en affaires d'amour avec l'aplomb imperturbable des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours de feu, ni chez quel confiseur ils commandent leurs compliments; mais tout cela est horrible d'expérience, et ce qui est le pire, c'est que cela réussit toujours! En vérité, ces charmants petits scélérats, dont on ne trouve plus aujourd'hui le souvenir que dans les vaudevilles à travestissements, paraissent avoir été les derniers Français de la tradition frivole: tête à l'évent, jambe moulée, esprit superficiel, et le reste.

Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête en conquête! Quel Don Juan bourgeois que ce jeune M. Choudard, l'enfant du marchand de faïence! Notez bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai l'attention de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres certaines aventures avec une dévote, femme d'environ trente-six à trente-huit ans, d'un blond fade, mais d'un attrayant embonpoint. J'oublie également à dessein une demoiselle Juliette, camériste vingt fois plus avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante coquine au fichu de laquelle manquaient bien des épingles. Je vous fais grâce de l'éternelle et inévitable histoire de couvent, au rendez-vous donné à la grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de corde et de la voiture qui attend à vingt pas. Je glisse sur de dangereuses leçons de musique données à mademoiselle Adélaïde, et sur l'accord parfait qui s'ensuivit. Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non plus que mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. En conscience, il faudrait épaissir trop de gaze autour de ces épisodes compromettants, et j'y renonce.

II

Mais l'auteur? commence-t-on à dire; nous ne voyons pas venir l'auteur au milieu de tout cela. Le fait est que jusqu'à présent la vocation littéraire de Desforges,—si vocation il y eut,—ne s'était autrement révélée que par quelques bouquets à Chloris et deux ou trois tragédies dignes du feu. A sa sortie du collége, on essaya d'en faire un médecin; il se laissa faire; mais sur le chemin des écoles, et particulièrement dans la rue de la Bucherie, il y avait de si agaçants minois aux vitres des fenêtres! Bref, la seule cure qu'il entreprit fut celle de M. Bibi, un très-aimable chat qui avait les reins fracturés. M. Bibi appartenait à une ravissante Génoise, femme d'un consul de France à Alicante.

Au bout de quelques mois, M. et madame Desforges, s'apercevant que leur fils ne serait jamais bien apte à déchiqueter des muscles, scier des crânes, injecter des artères, le mirent chez le peintre Vien, où il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs jeunes gens de mérite, mais où il ne fit aucune connaissance avec la peinture. Il coûta trois mois d'école et ne prit guère plus de trois leçons, occupé qu'il était à courir les jeux de paume et à hanter les spectacles de société. Son père voulut confier à sa canne le soin de lui faire entendre raison; Desforges esquiva l'entretien; mais, à partir de ce moment, la bourse paternelle lui fut hermétiquement fermée. Puis, après la bourse, ce fut la maison. De sorte qu'un matin, il se trouva sur le pavé, avec un gros sou dans sa poche pour toute fortune. Il donna le gros sou à un pauvre qui l'importunait.

Au XVIIIe siècle, à Paris, il était rare qu'un beau garçon mourût de faim, et nous avons laissé à entendre que Choudard-Desforges aurait pu remplacer l'Antinoüs sur son piédestal. Cependant, ce ne fut ni mademoiselle Adélaïde, ni mademoiselle Thérèse, ni mademoiselle Juliette qui vinrent à son secours; ce fut un brave musicien qui lui donna des ariettes à copier. On comprend qu'il ne gagna pas gros à ce métier, illustré par tant d'infortunes célèbres: aussi fut-il bientôt obligé de vendre l'habit de son grand-père maternel, un magnifique habit noisette à boutons d'or. Il ne lui resta plus que l'habit de son aïeul paternel, c'est-à-dire un vieil habit de noces en peluche bleue avec des olives, et un haut-de-chausses cramoisi doublé de peluche de soie blanche; la teinture de l'habit était si bonne qu'elle gâtait son linge, ses mains, son menton et tout ce qu'elle approchait. Le surplus de son trousseau se composait de trois chemises, de deux paires de bas de soie, d'une demi-douzaine de cols de basin rayé à carton, et de deux épées, l'une d'acier et l'autre de deuil. Des souliers à boucles et un petit chapeau rond bordé, campé crânement sur le bord d'une oreille rubiconde, complétaient son ajustement d'une modestie à peine suffisante, mais rehaussé par cette assurance et cet aplomb que donnent toujours les avantages extérieurs.

Ce fut dans ce mince équipage qu'il s'avisa de courtiser la poésie. Costume oblige. Il s'y prit d'abord un peu moins bien qu'avec les fillettes, mais enfin il fit ce qu'il put, et, dans sa petite chambre à quatre francs par mois, rue Saint-Honoré, il rima quelques opéras-comiques dont il n'a conservé plus tard que les titres. Il y avait déjà près d'un an qu'il vivait de la sorte, lorsqu'un matin il fut éveillé en sursaut.—Qui est là? demanda-t-il.—Ouvre, c'est moi.—Desforges reconnaît la voix de sa mère; il passe à la hâte une mauvaise robe de chambre et court ouvrir. Madame Desforges, dont les yeux fatigués annoncent des larmes récentes, tombe sur un siége. Elle garde un morne silence.—Qu'avez-vous? s'écrie-t-il en lui prenant les mains et en l'interrogeant avec la plus vive sollicitude.—Mon ami, il y a deux jours que ton père n'a mangé.—Grand Dieu!—Ses ouvriers, qui ne sont point payés depuis longtemps, refusent de travailler. Toutes nos ressources sont épuisées. J'ai recours à toi, mon enfant.—Ah! ma mère! ne perdons pas une minute… Desforges s'habille et sort. Où va-t-il? partout, chez ses amis, chez ses ennemis, chez les indifférents; il bat la moitié de Paris sans succès: il se désole, il s'essouffle, et enfin il revient le cœur plein de douleur et les mains vides de secours. Accablé de lassitude et de besoin, il entre chez un traiteur de la rue des Boucheries, où il prenait ses repas de temps en temps.

Une jeune et jolie fille, nommée Louison, y remplissait l'office de servante. Jusqu'à ce jour il n'avait existé entre elle et Desforges qu'une innocente réciprocité de politesses. Elle s'avança vers lui le sourire sur les lèvres, mais ce sourire disparut aussitôt qu'elle se fut aperçue de sa tristesse.—Vous ne seriez pas bien dans la salle, lui dit-elle; venez dans un cabinet. Il la suivit.—Que voulez-vous pour dîner?—Je n'ai pas faim, Louison. Il mentait; mais comment dîner sans argent? La jeune servante lut probablement son embarras dans ses regards, car, ne tenant aucun compte de sa réponse, elle lui apporta un potage d'un parfum délicieux. Pendant qu'il se laissait aller à la tentation, elle le questionna avec intérêt. Desforges refusa longtemps de répondre; mais enfin, trahi par sa sensibilité, il avoua le profond dénûment de son père. Louison croisa les mains, pâlit et s'écria:—Ah! mon Dieu! est-il possible? pas mangé depuis deux jours! Et ses yeux se remplissent de larmes, elle prend la main de Desforges et la presse contre son cœur.—Attendez-moi! s'écria-t-elle, comme saisie d'une subite inspiration. Et la voilà partie. Quand elle revient, elle est toute rouge, toute hésitante; elle pose sur la table un gant de peau blanche, et elle veut s'enfuir. Desforges l'arrête.—Qu'est-ce que c'est, Louison?—Laissez-moi, j'ai affaire.—Louison!—Je voudrais être plus riche, dit-elle, mais ne refusez pas ces cent écus… Cette fois ce fut à Desforges à s'élancer vers la jeune servante, à s'emparer de ses deux mains et à les couvrir des plus tendres baisers!

Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à cette noble et généreuse fille; mais, comme on n'a pas de peine à le deviner, un plus doux sentiment remplaça bientôt la reconnaissance dans le cœur de Choudard-Desforges. Tant de dévouement eût-il pu le trouver insensible? Cependant une délicatesse que l'on appréciera le tenait en respect auprès de Louison, et le service même qui avait rapproché leurs âmes était précisément ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant huit jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée: rembourser Louison, afin de pouvoir l'aimer tout à son aise et d'en être aimé à cœur que veux-tu. Dans ces réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une grande partie s'arrangeait: il manquait un joueur. Masson, le voyant arriver, s'écrie:—Voilà notre homme!—De quoi s'agit-il?—De primer avec monseigneur le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents louis. Desforges dit tout bas à Masson:—Je ne joue pas d'argent.—Allez toujours, et tenez vingt-cinq louis; en cas de perte, il ne vous en coûtera rien; si vous gagnez, vous aurez un quart dans le pari.—A la bonne heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie seconde force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent en trois parties deux mille louis qu'ils emportent tout de suite, et deux cents louis de pari, parce qu'on avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était donc cinquante louis qui revenaient à Desforges pour son quart. Il était modestement occupé à se chauffer dans la chambre des joueurs, lorsqu'un page vint lui dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend à cette invitation.—Vous avez parfaitement joué, monsieur, lui dit le duc d'Orléans; je serais enchanté que vous fussiez de nos parties toutes les fois que vos affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant d'une table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, et le lui mettant dans la main:—Puisque vous m'avez fait gagner deux mille louis, ce n'est pas trop, je pense, de vous en offrir le vingtième, que je vous prie d'accepter.

La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires. Voler chez Louison, et du plus loin qu'il l'aperçut lui crier:—Un cabinet! ce fut l'affaire de moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre, et le même cabinet de l'autre jour les reçut tous les deux; là, sans autre forme de procès, Desforges l'embrassa de toutes ses forces, et, vidant ses poches plus chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:—Tiens! vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà ce que je viens de gagner.—Pas possible!—Très-possible! Vite, Louison, un bon déjeuner! du mâcon vieux, un pâté de Lesage… tout ce que tu voudras! Je t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses grands yeux et riait. Desforges fit claquer encore deux baisers sur sa joue de pêche, et l'on se mit à table. Oh! qu'ils sont jolis, ces déjeuners de tourtereaux! La petite nappe blanche resplendissait comme neige, les bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille; et dans les assiettes coloriées il se faisait un gentil remuement de couteaux et de fourchettes, interrompu par des regards brillants d'amour. On but à la santé du duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau temps qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à vivre. Un rayon de soleil entré par hasard faisait danser dans un coin les atomes d'or du plancher. Gracieux tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un verre à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à de rares intervalles, c'était le verre du bonheur!

Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé par être pauvre, puis la pauvreté l'avait cédé à la poésie, et enfin la poésie le céda au mariage. La gradation était parfaitement observée. Comment ce mariage arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir. Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrétaires de la police, était une grande brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, très-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles dents. Desforges l'avait rencontrée dans le temps de Pâques au concert spirituel des Associés. Elle lui donna dans l'œil, il lui donna dans le cœur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés l'un pour l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la campagne des parents, comme il pouvait y avoir danger pour lui à se retirer, on lui fit signer un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit sous le même toit que mademoiselle Camille. C'était mettre le loup dans la bergerie; mais, ma foi! le secrétaire de la police avait quatre filles à marier, et il n'était pas fâché de se débarrasser de la plus grande.

Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce gendre gagnât sa vie et exerçât une profession quelconque. En attendant la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considérablement serait aller contre toutes les lois de la vérité. Il appela plus que jamais la littérature à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, qui, commencée à huit heures, fut terminée à midi. Le fameux Nicolet arriva en ce moment.—Tiens, lui dit le futur beau-père, prends cette pièce, et joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour Desforges, il n'en eut pas un sou.

Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, comme il s'était dégoûté de la médecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait absolument un état avant d'entrer en ménage, et les parents de sa future le pressaient de se décider. Choudard-Desforges se décida donc. Confiant dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scènes de société, il se fit comédien, et, grâce à la protection de M. de Sartine, il obtint du maréchal de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.

III

Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des amoureux, par les rôles de Nouradin dans Le Cadi dupé, et de Colin dans La Clochette. Il fut accueilli du public avec une bienveillance marquée, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa véritable vocation. A bien réfléchir, en effet, cet homme ne pouvait pas être autre chose qu'un comédien, et un comédien de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour à mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. Desforges fit sa vie publique de ce qui avait été sa vie privée: il aima à appointements fixes; du reste, réunissant toutes les qualités de son emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement récompensé, dans la salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été d'heureux personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent.

Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; et, comme tous ceux de ce temps-là, il mena une vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il adora une pâtissière de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au sujet d'une figurante de toute beauté; à Versailles, il eut un duel et reçut deux coups d'épée, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la première des fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une huitaine au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant infortuné de la Lescombat. Mais alors on n'était pas bon comédien sans un bout de For-l'Évêque. Dans son cachot, Desforges tint table ouverte et fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la fille du concierge, c'est que probablement l'ordre de sa mise en liberté arriva trop tôt.

Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et belle compagnie, tantôt sur des charrettes de paille, tantôt en voitures de poste, jouant à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul, à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du Déserteur, Colin du Maréchal, ou Dorval de Lucile, gai compagnon toujours, cœur franc et désintéressé, tête chaude, santé robuste. Faut-il dire les noms de toutes celles qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade, Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises affolées, filles imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître au milieu de ce prodigieux total. «Supposez un bibliomane, écrivait-il plus tard, autrement dit un homme fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant il en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce qu'il les sache sur le bout du doigt. Quand il est parvenu à cette entière et parfaite connaissance, il ne lit plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle il les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de leur lecture. Tous ces livres sont étiquetés; en outre, il a un petit livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque à tant de rayons, c'est le cœur, et le catalogue, la mémoire.»

Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet infatigable trouveur d'aventures. Dans cette dernière ville, le nombre de myrtes qu'il cueillit exaspéra à un tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé de résilier son engagement, après avoir mis trois ou quatre fois l'épée à la main et avoir sollicité vainement la protection des magistrats.—Parbleu, monsieur, lui répondait-on, soyez Don Juan tout à votre aise, mais alors ne chantez pas l'opéra!

IV

On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un horrible événement arrivé le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le témoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE SUPÉRIEUR, la dix-huitième représentation de Zémire et Azor. Or, le public sut, je ne sais comment, que c'était la femme d'un magistrat, généralement détestée, qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, les jeunes gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain, vengeance qui dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va voir, et dont les papiers du temps n'ont pu donner un récit aussi exact que celui que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-même.

Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de spectacle était pleine, ainsi que la rue des Carmes, où elle était située alors. Si compacte était la foule, que Desforges fut obligé de descendre de son logement par une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de pouvoir aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où commence ordinairement le spectacle, l'orchestre joua l'ouverture, qui fut écoutée en silence; mais aussitôt que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations du public commencèrent, et voici quel en était le sens:—Vous ne jouerez point Zémire et Azor aujourd'hui, nous ne voulons point de Zémire et Azor! Trois fois l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée, trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits. Enfin, la garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer dans le parterre; mais cette mesure fut accueillie par une risée unanime, et le parterre chassa doucement la garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant, le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait à vouloir une tragédie, les magistrats à la lui refuser. Impatienté de ce débat, qui menace de se prolonger trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui d'envoyer demander au commandant du château un détachement de deux cents hommes en armes. Ils arrivent. M. le comte de P***, qui les conduit, les remet à l'échevin, en lui disant:—Vous m'avez demandé du secours, en voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos enfants. Mais celui-ci l'a écouté à peine: il fait disposer cent hommes dans la rue, et fait entrer les cent autres dans le parterre par les deux portes.—Mettez les à la consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare qu'il leur donne.

Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se passait au dehors…

Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du fusil, se sont glissés dans le parterre, sous la voûte des premières loges, et l'ont cerné. Soudain, un coup de feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et puis d'un autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement. Le rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se trouvaient en scène, les balles leur sifflaient aux oreilles. Bientôt, les baïonnettes se joignant au feu, le sang coule de tous côtés dans le parterre: un jeune homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est percé par derrière et tombe mourant aux pieds de son bourreau; un autre, franchissant l'orchestre, arrive sur le théâtre avec la cuisse fendue depuis le genou jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup de baïonnette dans le flanc et d'une balle qui lui avait traversé la mamelle droite et l'omoplate gauche, se défendait encore, appuyé contre un des piliers du parterre et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le percer d'un second coup de baïonnette dans l'aine en disant: «Parbleu! voilà bien des façons pour mettre un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats, furieux sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule tremblante et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que grâce à l'intrépidité de M. d'Onzembrune, capitaine de dragons, qui se précipita, l'épée à la main, de l'amphithéâtre dans le parterre, et se jeta au devant des grenadiers, à qui imposa son uniforme. Pour prix de son héroïsme, M. d'Onzembrune, après avoir été à minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de s'enfuir une heure après pour aller en chercher un plus sûr à Nice.

Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces profondes dans l'esprit des Marseillais. On a évalué le nombre des blessés à quatre-vingt-dix environ; peut-être ce chiffre est-il exagéré; Desforges ne se prononce pas là-dessus[4].

Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il souvenance d'une certaine demoiselle Camille, à laquelle notre héros avait bénévolement signé une promesse de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne se souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il faut croire que les parents de la demoiselle avaient pris cette promesse très au sérieux, car dans un voyage que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement inquiété pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que comme une bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun moyen de faire entendre raison à ce mauvais sujet, qui ne se fit pas même un scrupule de rosser le père de mademoiselle Camille, pour lui apprendre à le laisser en repos. Ce dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges ne fut plus disputé au célibat, et, comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui fut permis de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement.

Mais cette dernière aventure avait apparemment éveillé en lui certaines idées de moralité et d'ordre, car, une fois à Nantes, il se maria réellement et publiquement, à la grande satisfaction de bien des époux. Quatorze ans et trois mois, un bel œil bleu, une bouche si petite que l'envie essayait de lui en faire un défaut; des lèvres fraîches, des dents de perles qui laissaient passage à un sourire charmant, un menton rond et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit possible de voir, telle était Angélique Erbennert, telle était celle que Desforges avait choisie pour femme. Elle jouait les amoureuses et les ingénues dans l'opéra-bouffon et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par suite du caractère ombrageux et jaloux de la jeune Angélique, à laquelle il arriva de tomber à coups de canne sur une ancienne maîtresse de son mari.

C'est à cette époque,—24 octobre 1775,—que les bonnes fortunes semblent commencer à abandonner Desforges; c'est à cette époque que, par manière de compensation, il se ressouvient de la poésie, cette ancienne compagne de sa jeune pauvreté. La poésie, qui ne garde pas rancune à ses amants infidèles, revint vers le Colin en chef du théâtre de Nantes et le consola le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il avait alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au temps où il n'en avait que dix-huit et où il ne possédait pour toute fortune que l'habit en peluche bleue de son grand-père. Malheureusement sa femme était un peu comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf Muses pour les neuf maîtresses de son mari. Que de fois il lui fallut redescendre de son Olympe pour se mêler aux discussions les plus prosaïques et aux tracasseries les moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la plupart des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est celle qui venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent de la sorte, cinq années de purgatoire, au bout desquelles, après avoir parcouru la moitié de l'Europe et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours à Paris, traînant l'aile et tirant du pied.

V

Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur lui tous les autans de l'hyménée, Desforges s'assit tristement devant sa modeste table de travail, et écrivit son chef-d'œuvre, la Femme jalouse, chef-d'œuvre de chagrin et d'amertume. Cette comédie,—il avait appelé cela une comédie!—eut un succès considérable de pleurs et de sanglots. Desforges la dédia à son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait jamais quitté de vue. Ce fut le commencement de sa réputation littéraire, car nous croyons inutile de parler de ses premiers essais, représentés tant en province qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite à l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons affaire ici qu'à un écrivain du deuxième et même du troisième ordre.

La Femme jalouse, qui, de la Comédie-Italienne passa au répertoire du Théâtre-Français, se joue encore de loin en loin, et est écoutée avec faveur. Voici, sur cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: «C'est un drame où IL Y A quelque intérêt, ce n'est pas une bonne comédie. IL Y A dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur des apparences si fortes et si bien justifiées, qu'IL N'Y A PAS moyen de lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqué; mais ces apparences produisent des situations qui ont de l'effet au théâtre. Le style est naturel et facile, sans déclamation, sans écarts et sans jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractères, d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce marche bien.» Quoique écrites dans ce mauvais style qui est particulier à l'auteur du Cours de littérature, ces lignes résument assez notre opinion personnelle.

J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait fait débuter aux Italiens et recevoir à quart de part quelques mois après ses débuts. «Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui de la comtesse d'Arles dans Euphrosine et Coradin.

Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges composa et fit représenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine de pièces environ. Au nombre des drames que l'on peut citer après la Femme jalouse, n'oublions pas Tom Jones à Londres, qui se fait remarquer par d'intéressantes péripéties et une certaine originalité d'allures. Desforges a écrit encore une foule d'opéras-comiques, en compagnie de Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont: Joconde, l'Épreuve villageoise, Griselidis, l'Amitié au village, et Jeanne d'Arc à Orléans.

De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame par sa pièce intitulée: Novogorod sauvée. Voici un compte-rendu que nous trouvons dans un recueil périodique: «Novogorod sauvée est un de ces ouvrages dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime à revoir ensuite, lorsque l'âme, revenue du trouble qu'elle a éprouvé, permet à l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta les spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on sortit du spectacle en frémissant; la curiosité amena l'affluence; insensiblement on s'accoutuma à la voir, et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que le nœud pouvait avoir d'atroce… Les costumes ont été exécutés sur les dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet écrivain a demeuré trois ans à Saint-Pétersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modèle exact ses costumes russes.» (Costumes et Annales des grands théâtres de Paris, par M. de Charmois; année 1788.)

Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son existence semée de récifs conjugaux, c'est cette grande parade du Sourd ou l'Auberge pleine qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou d'oubli bien certainement. Le Sourd, donné d'abord au théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du Médecin malgré lui. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait une réputation dans le rôle de M. Dasnières, qui est devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment où M. Dasnières dresse son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps avec les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de quolibets grotesques et de calembours triomphants, soulevait des trépignements d'hilarité par toute la salle.

Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pièces de circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: la Liberté et l'Égalité rendues à la terre, Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité, deux opéras composés pour la République, et représentés en 1794. A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup les innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que voulez-vous? Sommes-nous bien sûrs que Desforges ne cherchait point dans la politique une distraction à ses infortunes maritales?

Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne fût tombé dans le mélodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la loi du divorce fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il en composa sur l'heure une comédie intitulée: les Époux divorcés, sa dernière comédie. Après quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle il soupirait depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, lui fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement cherchée.

Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa l'acteur Philippe, des Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des tabliers.

Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint à Desforges. Il se mit à évoquer ses souvenirs, et, se consolant avec des fictions de la perte de la réalité, il commença à écrire des romans où, selon son expression, il sacrifia à l'autel des Grâces. On sait ce que parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour Pigault-Lebrun, c'était écrire l'Enfant du carnaval; pour le général Lasalle, pour Dorvigny, c'était rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne resta pas au-dessous de ces modèles.

Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts rayons, il existe un ouvrage à peu près délaissé, intitulé le Poëte. Ce livre, dont la réputation n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des lecteurs à deux sous le volume. Semblable à un flacon qui, sous une insignifiante étiquette, cache un poison des plus dangereux, le Poëte recèle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première fois en 1798 (4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il passa presque inaperçu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant d'autres œuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur chez les libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opéra cependant de manière à en permettre, l'année suivante, une deuxième édition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le titre, peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement circonscrit le succès.

Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un cadre évidemment arrangé, les principaux événements de sa vie; il a le tort très-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, les personnes de sa famille, et particulièrement sa sœur. En cela réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires et d'autobiographies; ils se modèlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur les Confessions. Qu'ils se mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces impudents, que ce n'est pas à cause de ses défauts que l'on aime Jean-Jacques, mais malgré ses défauts, ce qui est bien différent. Or, pris comme œuvre littéraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur absolument relative et toute de curiosité. Son style, d'un abandon inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il fait un abus extravagant des métaphores en usage chez l'école licencieuse: tout est rose, corail, ébène, autel de la volupté, calice, coupe. Un amant n'est plus un amant, c'est un sacrificateur, un athlète; une amante devient une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albâtre; la peau est au moins du satin ou de la neige.

Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité de scènes qui suffirait à le rendre insupportable, s'il n'était odieux. Tout est prévu et bien prévu dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt s'évanouit, le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un appât grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molière, ont la forme enfoncée dans la matière.

Desforges a fait précéder le Poëte d'un avertissement en style ambitieux, et dont voici le début:

«L'auteur a ses contemporains. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma cinquante-deuxième année commence. C'était l'époque que j'avais fixée au travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle, surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps à perdre pour écrire la sienne.»

Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de contester à ce livre des aspects particuliers, un entrain réel, certains détails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et çà et là quelques figures célèbres assez bien présentées[5].

Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air; toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit le Poëte, Desforges lança l'année suivante un ouvrage de la même humeur et de la même longueur, les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales. C'était trop se complaire dans cette série de peintures. Voici le raisonnement qu'il faisait à ce propos:

«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrière de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle en homme qui l'a parcourue dans toute son étendue, est à la fois un champ de bataille et un océan tempêtueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, à l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6].»

Et ainsi fait-il. Les Mille et un Souvenirs sont l'appendice et le complément du Poëte; sous le nom de Mélincourt, Desforges raconte à sa seconde femme plusieurs anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins indirectement.

La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges, c'est de s'être abstenu de nous raconter ses bonnes fortunes en diligence. Après cela, peut-être n'y a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa littérature, laquelle résume cependant tous les procédés et toutes les rengaines de son temps. Un livre badin n'existait pas alors sans une aventure en diligence; dans la seule légèreté écrite qu'il se soit permise: le Dernier Chapitre de mon roman, Charles Nodier lui-même n'a pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique.

Les Mille et un Souvenirs furent suivis de trois autres romans sans aucune valeur; après quoi Desforges cessa complétement d'écrire, ou du moins de faire imprimer. On était en 1800[7].

VI

Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, immobile, sans regard et sans voix, auprès d'une croisée aux rideaux entr'ouverts? Son front penche, couronné de mèches rares et blanches; sa main pend, sèche et abandonnée; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes amaigries, et les agite. Une femme est auprès de lui, qui brode en silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point cortége comme autour du poëte décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un libertin de poudre et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons et les chambrettes, laissant un peu de son cœur aux mains de toutes les femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, délaissé, au milieu d'une époque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre remplie de mélancolie.

Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque son cerveau affaibli sent remonter sa mémoire, il se surprend à murmurer des noms charmants: Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser, vagues et confus, les événements des jours anciens; de vieux airs lui reviennent en tête, tels que celui du Confiteor; il se reporte dans cette petite chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine exténuée, une larme qui brûle tombe et se perd dans les rides de cette face morne.

Desforges représente complétement la décadence du XVIIIe siècle. Il est le produit sans ampleur de la Régence, et a en lui le sang mélangé du duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut une tête sans cervelle, et il traîne très-bas un cœur généreux. Tous les sentiments ne lui arrivent que sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens et du curé Meslier; ce qu'il nomme sensibilité n'est que la débauche; il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur, ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades comme Guzman d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue Grénetat. Tels étaient et tels devaient être, en effet, ces bâtards de la Régence, qui tranchaient à la fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des comédiens ou des auteurs de deuxième ordre.

Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses œuvres, c'est que celles-ci découlent évidemment de celle-là, qu'elles en sont le fruit direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté. Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empêcher de condamner une littérature inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les goûts licencieux d'une époque frappée de vertige. J'aime à me figurer que Desforges n'était que pauvre et étourdi.

Desforges expira le 13 août 1806[8].

Notes in this chapter

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