BIBLIOTHÈQUE GALANTE (continued 2)
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Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se répand dans les bois d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et sèment leurs étincelles à travers les branchages. Un enfant blond, coloré d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le gazon: c'est l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit Euchalie, frappée du thyrse et les yeux égarés par les fruits de la vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:
Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses, Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.
D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage; formes précises, contours voluptueux mais arrêtés. L'une d'elles:
Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée, Est ombragé des dents dont sa gueule est armée; Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants, Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.
La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec cette sûreté de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues, jaillissent à chaque instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et les épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége et l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et voyez:
Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes. Un nectar bu la veille avait enflé ses veines; Sa couronne tombait pendante sur son sein; L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.
N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent détails de cette œuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe principal: la lutte amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la métamorphose du dieu en berceau de vigne.
Imprudente! elle court, à ses fruits attirée, Et, par sa prompte course et ses feux altérée, S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux… Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux, Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone, De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.
Jupiter, le troisième poëme du volume, ne peut guère être raconté. En voici l'épigraphe: … Rapti Ganymedis honores (Virgil. Æneid. lib. I, v. 28). L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre la chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mélancolie de Narcisse, et finalement la métamorphose de Jupiter en aigle, métamorphose qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé que les autres, mais moins fertile en images riches et belles.
Les côtés dramatiques de Lemercier se développent dans Vulcain; la figure charbonnée et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de roses, plus de lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de rire au détour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de jour, un butor qui est marié et qui est jaloux,—une vraie nature d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres. Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il excite notre pitié, ce Vulcain toujours occupé à plaider en adultère, mais non en séparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une mythologie sans cœur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel d'opéra, la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent à manger de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre des Troyens contre des Grecs, il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre cœur; et après Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous est une satisfaction de voir l'auteur des Quatre Métamorphoses prendre au sérieux ce malheureux forgeron.
Pour début, une description des antres de Lemnos nous le montre tout noir de fumée et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, Stérope aux bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. Le marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds sont jetés pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la guerre, où l'on voit gravées la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais déroulent en merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour enchaîner les efforts de Junon.
Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle, Des Calybes fumants il excite le zèle, Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards Restés sur une enclume et sur la terre épars. «Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles? »Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles »Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi, »A trop souvent armé ses charmes contre moi!» Il dit, et jette au loin les flèches détestées.
Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. Vulcain apprend les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure de se venger effroyablement:
… Dépouillant et sa forme et ses traits, Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts, C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie. Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie, L'opale de son œil farouche et flamboyant. Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant, Sa rage tout à coup muette ou rugissante, Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.
Cette irruption de la passion dans les Quatre Métamorphoses fait merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le poëte des Atrides se révèle. Vulcain se rue à travers les amours bocagères de sa femme; il renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.
Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par ce tableau délicieux:
Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles, Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards. Ta main a soulevé le voile des brouillards. Des côteaux éclairés tu domines le faîte; Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête, De perles rayonnante, humide encor de pleurs, Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs. Enflammez mes esprits d'un aimable délire, Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.
Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont dressés sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son mauvais et pédantesque volume, les Étrennes de l'Institut national, ou la Revue littéraire de l'an VII, a déploré vivement «cet écart d'un jeune homme qui a donné aux amateurs de la scène française les plus belles espérances.» A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux les plus scabreux.—L'auteur anonyme du Tribunal d'Apollon (an VIII), mal informé, croyons-nous, a attribué la publication des Quatre Métamorphoses à la nécessité de vivre. «On ne vit pas de gloire, dit-il, on ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les repas se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore lentement une œuvre dramatique!» Le pamphlétaire se trompe: ce petit poëme a coûté plus de temps et de soins à Lemercier qu'une longue tragédie.
Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté, la Décade philosophique, littéraire et politique, trouva des paroles plus sensées dans son numéro du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui, mettant à part toute considération morale, peut intéresser les littérateurs et tend à repoétiser notre langue, devenue trop timide.» Le fait est qu'on rencontre dans les Quatre Métamorphoses des tours de phrases qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire, parce qu'ils étaient extraits trop brutalement du filon des mines grecque et latine, défrayent aujourd'hui le vocabulaire usuel de la réaction païenne.
Nous sommes un peu surpris que l'auteur des Feuilles d'automne, qui occupe à l'Académie le fauteuil de Lemercier, n'ait pas appuyé davantage, dans son discours de réception, sur ce côté très-intéressant des mérites de son prédécesseur.