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Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

LA FIN DES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 4)

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Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos pleurs?—Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant.—Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.—Des secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le garder.—Commisération! quel mot!—C'est celui qui convient. Mes chagrins…—Je m'efforcerai du moins de les consoler.—Et si maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables!… Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, laissez-moi pleurer… Des plaintes et des larmes! voilà donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étois!… Du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le cœur un énorme poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.»

Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la baisai, je la mis sur mon cœur, sur mon cœur vivement ému.

On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il donc?—Une palpitation, répondit-il froidement.—Une palpitation!… Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?—Pas ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.» La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal?—Au contraire, je me sens mieux.—Parce que tu me vois?—Parce que je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours…—C'est assez, interrompit Mme de B…, qui me serra la main, elle vous comprend; elle est payée de ses soins.—Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si bien!»

Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de manière que tout le monde avoit été content.

Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement.—Un ami?» répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.—Monsieur est noble?—Je suis vicomte.—Vicomte de…?—De Florville.—Ce nom-là est nouveau pour moi.—Peut-on savoir tous les noms?—Sans me vanter, il y en a peu que j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas ancienne?—Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.—Ah! ah!… Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien jeune? lui dit-il.—Je ne suis point majeur.—Ni prêt à l'être?—Oh! j'y viendrai.—Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous?—Par quel hasard? Mais c'est que… c'est que…—Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.—Eh bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle.—Voici le fait, répéta Mme de B… Depuis longtemps, mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire…—Où demeurez-vous donc?—A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina.

Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B…, comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de votre force!

Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue…—Ah! voilà, s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.»

La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a amené madame la comtesse…—Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas même invitée?—Monsieur, trêve de morale, répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin.—Vous concevez, ajouta le vicomte, combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence d'esprit…—Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends justice…—A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,… où elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.—Pourquoi donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.—Pourquoi?… ma foi, demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.»

Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous devez savoir deviner des charades?—Oui, Monsieur, répliqua la marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout disposée.»

Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes attentivement.

«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de compagnie.—Que voulez-vous qu'il soit?—Il est son amant, Madame.—Ah! l'excellente idée que vous avez là!—Ne riez pas, Madame, vous savez que je m'y connois.—Je sais que vous le dites.—Et je crois qu'il faut veiller sur Mlle de Brumont.—Vraiment, Monsieur?—Il faut y veiller de près.—C'est mon intention.—Ce vicomte est jeune,… a une jolie figure,… ne paroît pas manquer d'esprit… ni d'usage;… je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,… et je l'ai vu quelque part… Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.—Monsieur, j'admire avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.—Voilà ce que c'est que de connoître le cœur humain, Comtesse!… Je crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune homme-là.—Bon!—Avant-hier, qu'est-elle devenue?—Elle a passé la journée chez son père.—En êtes-vous sûre?—Oui.—Mais hier, ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au moins.—Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, Monsieur.—Madame, une partie fine,… c'est une partie… C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis.—Expliquez-moi donc…—Je vous l'explique aussi: c'est une partie… une partie à deux.—Nous étions trois.—Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant.—Ai-je mal fait?—Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter.—Passons, Monsieur.—Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.—Voyons! vite!—Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.—Votre logique est pressante, Monsieur.—Et il faut que son âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne riez pas, Madame,… ceci est sérieux… Éclairez la conduite de votre demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la quittez pas une minute.—Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la quitter.—Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de s'en retourner chez lui.—Non pas, Monsieur…—Mais, Madame…—Point de mais! je ne le veux pas.—Tant pis pour vous, Madame: on vous attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous en avertis.»

Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites.—Vous avez raison; mais quel parti prendre?—Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir.—Ah! je suis bien aise de le voir et de lui parler.—Cependant je prendrai la liberté de vous représenter…—Tenez, Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas venir, je l'enverrois chercher.—En ce cas, trouvez donc quelque moyen d'écarter M. de Lignolle.»

Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une heure auparavant.

Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène Mme de Fonrose… Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir… Je l'ai rencontrée comme je sortois du parc… Quel bonheur!» La comtesse couroit à la porte.

«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de Fonrose… Ne lui parle pas du vicomte.—Pourquoi?—Parce que… Tiens, mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal quittés; ils se détestent… Ouvre maintenant, car on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va pas parler du vicomte!—Non, non, sois tranquille[11].»

Le Comte, en entrant.

Où est donc le vicomte?

La Comtesse.

Chut!

Le Comte.

Plaît-il?

La Comtesse.

Taisez-vous.

La Baronne regarde Mme de Lignolle d'un air étonné.

Est-ce que je vous dérange, Comtesse?

La Comtesse.

Point du tout.

La Baronne, à Faublas.

Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?

Le Comte.

Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre…

Faublas.

J'ai osé me flatter que mon père…

Le Comte.

Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle.

Faublas.

Vous dites, Monsieur?

Le Comte.

Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On n'est pas sauvage à ce point!

La Baronne.

Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires secrètes.

Le Comte.

Quoi! dans ma terre?

La Baronne.

Non, mais dans les environs.

Le Comte.

Ah! chez M. de Florville, peut-être?

La Comtesse.

Paix donc!

Faublas, vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air étonné.

Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?

La Baronne.

La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père avoit le plus pressant besoin de mes services.

Faublas.

Ah oui!… ma chère Adélaïde est-elle mieux?

La Baronne.

Beaucoup mieux.

La Comtesse, à Faublas.

Ne parlez pas trop, ménagez-vous.

La Baronne.

Comme une nuit l'a changée!

Le Comte.

Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné: toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans! elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester en place; la nuit… Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!

La Comtesse, en riant.

Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau?

Le Comte, sans l'écouter.

La nuit, elles couchoient dans la même chambre,… et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne faisoient que ça… Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au pied de la lettre, elles ne faisoient que ça… Je les entendois bien, parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison… Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie fort incommodée: des migraines, des maux de cœur!

La Baronne.

Des maux de cœur, Comtesse?

La Comtesse.

Bon! ce n'est rien.

La Baronne.

Ah! prenez-y garde!

Le Comte, enchanté.

N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?… Mademoiselle, plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que, si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de Florville…

La Comtesse.

Taisez-vous donc.

Faublas, vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée.

Madame la baronne?

La Baronne.

Eh bien?

Faublas.

Un secret… (Tout bas.) Vous avez passé par Nemours?

La Baronne, à mi-voix.

C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde.

Le Comte reprend.

Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte…

La Comtesse.

Il ne se taira pas!

La Baronne.

J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.

Faublas, faisant à la baronne un signe d'intelligence.

Madame la baronne le connoît, le vicomte?

La Baronne, d'un air fin.

Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!… C'est un joli garçon,… qui a de la tournure,… de l'esprit…

La Comtesse, bas à Faublas.

Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.

Faublas, bas.

C'est qu'elle dissimule; attendez donc.

La Baronne.

Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.

La Comtesse, bas.

Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.

Faublas, bas.

Sans doute.

La Baronne.

Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.

La Comtesse.

Ah!

Le Comte.

C'est…

La Baronne.

Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit: «Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.»

La Comtesse, riant aux éclats.

C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez?

La Baronne regarde la comtesse et le chevalier.

Est-ce que je lui en veux?

Faublas lui fait un signe d'intelligence.

Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère?

la Baronne, d'un air fin.

Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il a eu de grands torts avec moi.

Faublas, bas à la comtesse.

Vois-tu… (Haut, à la baronne.) Je ne voulois pas qu'on vous parlât de lui; mais, puisque monsieur le comte…

la Baronne.

Oui, nous ne sommes pas amis; (au comte, après un moment de réflexion) et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, car elles me l'avoient proposé.

Faublas, à mi-voix, à la baronne.

A merveille!

La Comtesse, du même ton.

Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.

le Comte, à la baronne, en se promenant dans l'appartement.

Ces dames!… ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme vous. (A la comtesse.) Mais où est-il donc?

La Comtesse.

Il dort.

Le Comte, regardant à travers les vitres du cabinet.

Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout habillé.

La Baronne.

Ne le verrai-je pas?

Le Comte.

Si vous le voulez voir, entrez…

Faublas, avec impétuosité.

N'entrez pas!… il est excédé de fatigue, il repose.

La Baronne, un peu étonnée.

Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.

Faublas, avec une tranquillité feinte.

Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la nuit!

La Baronne, observant le chevalier.

Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous faire de la peine?

Faublas, d'une voix altérée.

Il n'est pas question de moi… Mais si vous le réveillez, si…

La Baronne.

Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal.

Faublas, embarrassé.

Voilà tout le mal! voilà tout le mal!… c'en est un grand.

La Baronne.

Mademoiselle!… vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très curieuse de voir votre intime ami,… l'ami de votre enfance,… que vous craignez si fort qu'on ne dérange. (Elle se lève.)

La Comtesse, d'un air malin.

A quoi bon? vous le connoissez très bien.

La Baronne.

Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai vu. (Elle approche du cabinet.)

Faublas, bas à la comtesse.

Arrêtez-la donc.

La Comtesse, bas.

Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le plaisir de le regarder; où est l'inconvénient?

Faublas.

Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène.

La Comtesse.

Eh bien, attends, je vais lui parler. (Elle court à Mme de Fonrose.) Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point, car il doit être las.

Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La marquise est donc en sûreté?… Non,… hélas!… non, cette précaution ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un passe-partout.

Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois… Non;… oui;… point du tout;… si fait,… c'est cela! c'est cela même… Eh bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le vicomte! venez un peu voir la compagnie… Allons! allons donc!… je vais… vous donner la main.»

Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B…, dormant tout debout, se soutenoit à peine.

Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il manque une âme.

Telle parut Mme de B… lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions.

La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?… Sa bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles entr'ouvrent: Mme de B… peut de nouveau considérer le fantôme femelle dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre et d'attaquer Mme de B… que de l'intimider et de l'abattre: ce fut elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier coup.

La Marquise.

Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la baronne, enchanté de vous voir.

La Baronne.

Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère.

La Marquise.

Madame est si modeste!

La Baronne.

Monsieur est si poli!

La Comtesse, à la baronne.

Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois priée… Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui fissiez une scène chez moi.

La Baronne, en riant.

Grondez-moi, je vous le conseille!

Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire, sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout bas la lui donner, la baronne me prévint.

La Baronne, se jetant entre la marquise et Faublas.

Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut… Eh bien! cela vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus manégé!

La Marquise.

Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son suffrage en vaut mille; sa longue expérience…

La Baronne, d'une voix altérée.

Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?

La Marquise, jouant l'intérêt.

Ah! pardon, j'ai blessé madame.

La Baronne.

Blessé! point du tout.

La Marquise, d'un ton railleur.

Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la défense. Ah! que je suis fâché!

La Baronne.

Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (A Faublas.) Belle demoiselle, vous ne dites rien?

Faublas.

J'écoute, je souffre, et j'attends.

La Comtesse, vivement.

Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci.

Le Comte.

Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que je vois, c'est que votre âme à tous est affectée.

La Baronne, à la comtesse et à Faublas.

Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (En montrant le vicomte.) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le finir tout à l'heure, en nous disant adieu.

Le Comte.

Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune personne?

La Comtesse.

Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai les plus grandes obligations!

La Baronne, en riant.

Les plus grandes obligations!

La Comtesse, très étourdiment.

Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis… (Elle s'arrête.)

Le Comte, avec curiosité.

Eh bien? tout Montargis?

Faublas, vivement.

C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.

La Comtesse, embarrassée.

Oui, oui,… tout Fontainebleau,… tout Fontainebleau…

La Marquise, à la comtesse.

Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service.

La Comtesse, bas à la baronne.

Qu'il a d'esprit!

La Baronne.

Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire, m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous débarrasser de monsieur.

La Comtesse.

Voilà un entêtement!…

La Baronne.

Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même conviendra…

La Comtesse.

Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il fait cinquante infidélités…

La Baronne, riant.

Des infidélités, lui?

La Comtesse.

Certainement.

La Baronne.

Des infidélités, à moi, lui?

La Comtesse.

Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a été votre amant?

La Baronne.

Lui! mon amant?

Le Comte.

Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de conversations.

La Comtesse.

Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez pas!

La Baronne.

Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (En riant aux éclats.) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit… La petite Brumont, sans doute? (A Faublas.) Rusée demoiselle!… Quoi! vraiment, vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette burlesque accusation?

Faublas.

Pourquoi non, si vous m'y obligez?

La Baronne.

Bien répondu!… Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il n'y manque que cela.

La Marquise.

Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de décider si je puis être indiscret.

La Baronne.

Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin…

Le Comte.

Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.

La Baronne.

N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le ministre?

Le Comte, à mi-voix à la baronne.

Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui parler comme vous faites; il faut le ménager.

La Marquise.

Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire… Au reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je devois être indiscret.

La Baronne, avec humeur.

Je décide que vous le devez.

La Marquise.

Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille les voix.

La Baronne.

J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.

La Marquise.

Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les provinces.

La Baronne.

Ceci est trop impertinent!

La Comtesse.

Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous le mettre à ma porte?

La Baronne, à la comtesse.

Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti pour eux contre moi… Cependant il faut que cela finisse… Je suis attendue… (Elle tire sa montre.) L'heure me presse… Monsieur le vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me donner la main jusqu'à ma voiture,… où il voudra bien accepter une place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête, cela?

La Marquise.

Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.

La Comtesse.

Vous avez raison.

La Baronne, à la comtesse.

Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir… (A la marquise.) Parlez-vous sérieusement?

La Marquise.

Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame.

La Baronne.

Et vous espérez que je vous y laisserai?

La Marquise.

Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.

La Baronne, avec impétuosité.

Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à dire.

La Marquise, tranquillement.

Vous ne le direz pas.

La Baronne.

Qui m'en empêchera?

La Marquise.

Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux à qui vous pourriez le confier.

La Comtesse, bas à Faublas.

Qu'est-ce que cela signifie?

Faublas, bas.

Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.

La Marquise, à la baronne, tout bas, et d'un ton amical.

La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous demande grâce pour elle.

La Baronne, bas.

Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.

La Marquise, haut.

Je ne le crois pas.

La Baronne, avec la plus grande vivacité, très haut.

Qui m'en empêchera donc?

La Marquise.

Madame, mademoiselle et moi.

La Baronne.

Monsieur le vicomte, sortons ensemble.

La Marquise.

Non.

La Baronne.

Je vais parler.

La Marquise.

Je vous en défie.

La Baronne, étonnée.

J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui ordinairement exagère…

La Marquise, avec ironie.

Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.

La Baronne, du même ton.

Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections…

La Marquise.

Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y confondent.

La Baronne, avec emportement.

Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et de sé…

La Marquise, vivement.

Chut!… Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de sang-froid, vous allez dire quelque… (en regardant la comtesse et Faublas), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler.

La Baronne, d'un ton plus calme.

Monsieur le comte, deux mots.

La Marquise, à la comtesse.

Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.

La Comtesse, à M. de Lignolle.

Je ne veux pas que vous lui parliez.

La Baronne, à la comtesse.

Mais…

La Comtesse, à la baronne.

Vous ne lui parlerez pas.

La Baronne, à M. de Lignolle.

En ce cas,… je vous demande pardon,… mais il faut que je vous prie de vouloir bien nous laisser un moment.

La Marquise, à la comtesse.

Ne souffrez pas qu'il s'en aille.

La Comtesse, à M. de Lignolle.

Je ne veux pas que vous vous en alliez.

Le Comte, à mi-voix.

Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe. Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la maison surtout, en impose toujours: (tout haut) je dois donc rester pour prévenir une scène.

La Marquise.

Oui, restez.

La Comtesse.

Restez.

Faublas.

Restez.

La Baronne.

Puisque tout le monde le veut, restez donc… Ceci devient très plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas. (Elle rit de toutes ses forces.)… Comtesse, donnez-moi la main. Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue.

Tous ensemble.

Expliquez-vous.

Le Comte, en se frottant les mains.

Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on l'attrape. (A la baronne.) Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment: expliquez-vous.

La Baronne.

Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer… Je reconnois qu'il faut temporiser… Allons! de la patience et du courage. (Elle prend un siège.)

La Marquise.

Madame avoit affaire, ce me semble?

La Baronne.

La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le bonheur de rester avec vous.

La Comtesse, avec humeur.

Comme il vous plaira.

La Marquise, à M. de Lignolle.

Monsieur ne se tiendra pas debout? (Elle lui donne un siège.)

La Baronne.

Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.

Le Comte.

Au contraire, j'y suis très sensible. (Il donne un siège à la marquise.)

Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les remerciemens de madame, et presque avec dignité les avances de monsieur. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la baronne un coup d'œil fier, impérieux, triomphant; cependant ne seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence.

Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup d'œil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle le repousse.

Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.»

Que son cocher se tienne prêt! L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à nous.

Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie: «Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit:

«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.»

La Comtesse.

Ma…

La Baronne.

Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits, pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître…?

La Comtesse.

La marquise de B…! grands dieux!

La Marquise, à Faublas.

Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (A Mme de Fonrose, d'un ton menaçant.) Baronne, comptez sur ma reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer de me compromettre en divulguant cette aventure. (A Mme de Lignolle.) Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point révéler vos foiblesses à la marquise de B…

Elle sortit, suivie de la baronne.

Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'œil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre: la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir… Épuisé que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on me la ramène, dit-elle, que je me venge!… que je la déchire!… que je la tue!—Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie jamais!… Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!»

[Illustration]
[Illustration]

FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE

Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. «Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la suivre?… Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier, te demander pardon, essayer de te consoler… Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!… surtout, pour l'amour de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux plaisirs.»

Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de ses larmes.

Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie; puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame, je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage; cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de B…—Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.—Elle a noblement refusé mon carrosse,… dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie.—Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de B…!… Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? Répondez… Vous ne dites mot… Vous êtes un traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me trouve… En quel état, grands dieux!… J'en verserai toute ma vie des pleurs de honte et de rage… Ce qui me désespère surtout, c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus tard,… oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon indigne rivale dans les bras d'un perfide:… car il aime toutes celles qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,… pourvu que ce soit une femme?… Eh! combien vous faut-il de maîtresses?… Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?… N'essayez pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous revoie!»

Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du temps à nous.»

Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend! elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de moi… Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?—Vous vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de votre mari…—Sans doute! à la face de l'univers entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je l'aurois… Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.—Ah! oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas songé.—L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette femme étoit votre amant… S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois cru,… et pourtant voilà comme il abuse de mon aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!—Comment voulez-vous qu'il s'en aille?…—Quand je pense que cette odieuse marquise est restée là toute la nuit,… avec moi,… près de lui! et encore une grande partie de la journée… (Elle fit un cri.) Ah! mon Dieu! je les ai laissés tête à tête!… pendant une heure!… pendant un siècle! Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble… Parlez… Tandis que je dormois, que s'est-il passé?—Rien, mon amie, nous avons causé.—Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore… Dites la vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige…—Comtesse, interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, absolument incapable.—Incapable, lui? Jamais!… Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main… Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre cœur, sa main! et vous bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre cœur, il n'est à personne qu'à moi… Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne à tout le monde… Je suis sûre que pendant mon sommeil… Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je l'exige… J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de rester dans la plus affreuse des incertitudes… Faublas, dis ce que vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé… Oui, c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.—Pourquoi donc la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte…—Le vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant moi.—Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc? Votre visage…—Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.—A la bonne heure… Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon absence…»

La Baronne.

Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup plus tôt que je ne l'espérois.

Le Comte se jette dans un fauteuil.

Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin, point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.

La Baronne.

Et vous, Monsieur?

Le Comte.

Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces. Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous mes domestiques sur les dents.

La Comtesse, à Faublas.

Pourquoi ne pas l'avouer?

Faublas.

Mais je vous jure qu'il n'en est rien.

La Comtesse.

Convenez-en, ou je vous renvoie!

Le Comte, à Faublas.

Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que cela vous coûte?

La Baronne, au comte en riant.

Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?

Le Comte.

Mais… que le vicomte est un très aimable jeune homme,… apparemment?

La Baronne.

Apparemment! que voulez-vous dire?

Le Comte.

Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle trouve le vicomte fort aimable. (A la comtesse.) Et, réflexion faite, il n'y a pas de quoi la renvoyer…

La Comtesse, à son mari.

Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!… (A Faublas.) Convenez-en.

Le Comte, à Faublas.

Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous. Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris, soit…

La Comtesse.

S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par les valets.

Le Comte.

Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec une chaleur… Soyez au moins d'accord avec vous-même.

La Comtesse.

Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que vous étiez d'un avis contraire!

Le Comte.

Depuis une heure tout est bien changé.

La Baronne.

Oh! oui.

Le Comte, à la baronne.

N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous; et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un autre œil. (A mi-voix.) D'abord, je croyois que ce M. de Florville, quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances, afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci, Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est qu'ils soient très puissans. (Assez haut.) Or, il me semble que, de ce côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne.

La Comtesse, avec emportement.

Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les… Je suis hors de moi!… Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler de cette…

La Baronne l'interrompt très vite.

Impertinente créature! (Au comte.) Voilà comme maintenant elle le traite.

Le Comte, à la baronne.

Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté… (A mi-voix.) Pour revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il faut aller sans cesse sollicitant…

La Baronne.

Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.

Le Comte.

Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours quelque chose,… quand on a des amis, bien entendu… Et ce qui le prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mme de Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connoît pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez, Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations là-dessus.

La Comtesse, très haut, à Faublas.

Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts. Convenez-en, ou je vous chasse.

Le Comte, assez haut.

Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus souvent possible…

La Comtesse se lève furieuse.

Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser tranquille dans le mien.

La Baronne, au comte.

Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons ailleurs.

Le Comte.

A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous parler raison;… mais attendez…

La Comtesse, à Faublas.

Convenez-en.

Le Comte, à la comtesse et à Faublas.

Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil. Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être, et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là. Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.

Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité. Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B… ne m'appartient plus. Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie, qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore, a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse? Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je l'ai vu, mon cœur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle. Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B… maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon Éléonore, tu me donneras le bonheur.»

Le bonheur!… Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison. J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des vœux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres yeux, la réparer suffisamment.

Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te pardonne tout le reste.—Et moi, je ne vous le pardonne point, vous n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes arraché le visage.—Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.—Je ne veux point de cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à de pareils excès.—Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun sujet de colère.—Ah! sur mon honneur!—Eh bien, dit-elle en riant, vois comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.»

Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est convenue!—Elle en est convenue! répéta la baronne avec étonnement.—Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.—Comment! reprit M. de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?—Justement parce qu'elle n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.—Voilà, s'écria le profond observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses caprices.—Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en vais tranquille et contente.»

Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même, l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.

Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez, il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!… Nous venons de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,… il a bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins; je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,… uniquement pour moi!… et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je devois retrouver mon fils?…» Mme de Lignolle l'interrompit vivement: «Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à la main… Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son désespoir… Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte qui troubloit sa raison et déchiroit son cœur.» Mon père s'adressa toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je viens moi-même aujourd'hui…—Il ne m'écoute seulement pas! s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement! l'ingrat! pas même une politesse!… Monsieur, si vous refusez à mes services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle de Brumont.—Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de Faublas et l'époux de Sophie.—De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille! ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa; pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous seulement que je vous… aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du désir de vous revoir, de vous parler;… je vais tout vous dire: depuis quelques jours il s'est fait un grand changement,… un changement heureux:… les nœuds qui l'attachent à moi sont maintenant indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils… Écoutez-moi, écoutez-moi donc… Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable, généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de beauté comme son père… Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son amour, ou pourriez-vous penser…? Oh! c'est son enfant; c'est bien le sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle n'a jamais… Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le jure!—Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?—C'est justement à vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite, si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce fut lui qui m'enseigna… l'amour. Et concevez-vous comment une jeune personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité; mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier, d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle. Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres, au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer! Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune et ma main, ma personne et mon cœur; et j'eusse été sa légitime épouse! et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas, lui. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène, on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris: il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au fond du cœur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est, dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout en accuser la fatalité!—Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt, je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres, pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.—Non, Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure… Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre; mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,… et la mère de son enfant… Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur Mme de Faublas… Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant! combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas! qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le tourment d'épouser ce M. de Lignolle?—Croyez-moi, ne reprochez pas vos malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion fatale, cessez d'en voir l'objet…—Cesser de le voir? Plutôt mourir!—Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.—Plutôt mourir!—Comtesse, je vais vous affliger,… mais enfin il faut vous le dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois, quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous forcer de l'accomplir.—Grands dieux!—Tout à l'heure j'emmène le chevalier!…—Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette cruauté!—Je l'emmène, il le faut.—Il ne le faut pas! Qui vous y oblige?—La nécessité de l'arracher à des séductions trop puissantes.—Et vous auriez le courage de me réduire au désespoir?—J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.—Voulez-vous priver une femme de son amant?—C'est vous qui voulez priver un père de son fils.—Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous, cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car… je vous aime beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour elle… Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien aise de voir sa sœur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la famille… Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi loger toute la famille!… excepté Sophie… Allons! vous, ajouta-t-elle en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi pour l'engager à rester avec nous.—Mais que dit-elle donc? s'écria mon père. Permettez-vous que je parle à mon tour?—Il n'y a pas besoin de faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on répond simplement: oui.—Non… Madame…—Non? il faut absolument que le chevalier s'en aille?—Absolument.—Cela est indispensable?—Indispensable.—En ce cas, je m'en vais avec lui. Partons tous trois.—Elle perd tout à fait la tête!—Comment! Monsieur, je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous? Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous…—C'en est fait de sa raison!… Faublas, préparez-vous à me suivre.—Ne vous en avisez point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!—Comtesse, à quelles extrémités voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la force?…—La force! il vous sied bien…! C'est moi qui l'emploierai, la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour j'appellerai mes gens!—Madame, s'il étoit possible que mes résolutions ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire entendre suffiroit pour les déterminer.—Quoi donc! vous aurois-je offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous parle, un enfant d'ailleurs,… et un enfant à vous! la femme de votre fils! votre fille!… O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon père, ne me retirez pas mon époux,… non, c'est Faublas que je veux dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux… N'emmenez pas Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!… et, quand mes soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous auriez la barbare ingratitude de nous séparer!… Hélas! moins malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,… à la même heure,… dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans mon désespoir… Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous implore!—Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée, relevez-vous, Madame!—Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.»

Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant; vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon fils, ne m'avez-vous pas entendu?—Non, lui répondit-elle avec impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, perfide, impitoyable.—Chevalier, quittez cette chambre.—Garde-toi de le faire!—Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.—Faublas, c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me cria: «Je te le défends.»

Hélas! à qui des deux me soumettre?… O mon Éléonore! c'est avec désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste aux ordres de son père!… Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut évanouie.

Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée: c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa berline.»

La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!» Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous défends de revoir Mme de Lignolle.»

A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que je préférois.

Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.

Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.

Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et d'ennui.

Monsieur le chevalier,

Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je suis très respectueusement,

Monsieur le chevalier,

Votre très humble et très obéissant serviteur, Robert, son valet de chambre.

J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mme de Montdésir…—Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car elle vous fait toujours demander.—Tu la remercieras de son billet, tu lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici… Remarque qu'elle est signée Robert… Ou plutôt,… je vais la mettre sous enveloppe… Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut remettre ceci.—Oui, Monsieur.—De là tu iras chez Mme la comtesse de Lignolle…—Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet… Il faut que cette femme-là vous aime bien, Monsieur?—Oui, mais tu as trop de mémoire… Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse…—Puisque vous me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.—Il le sait, tu as raison.—Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?—Propose-lui en deux,… à ma santé… Jasmin, tu m'entends?—Oh! oui. Monsieur, vous êtes le plus aimable et le plus généreux…—Recommande à La Fleur de prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.—Très bonne, cette commission-là, je ne l'oublierai pas.—Enfin, tu iras chez monsieur le comte de Rosambert…—Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial, celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.—Jasmin, si tu voulois m'écouter!… Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain. J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me l'envoyer à dix heures du matin.—Oui, Monsieur.—Eh bien! tu pars?—Sans doute.—Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma livrée?—Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis, l'habit bourgeois!—Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par écrit, parce que je me sentois trop fatigué.—Oui, Monsieur.—Attends donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres commissions.—Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans… Ah çà, mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises raisons!—Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez pas.—Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde quand je fais mon devoir.—Vous serez défendu par le témoignage de votre conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?—Pour vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois cent mauvais propos; vous allez voir.»

Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur, il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin, que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un serviteur comme vous!

M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque, voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches: le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez Mme de Lignolle!… et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!

Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira…—A qui parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de Faublas…» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous… Sans partialité, convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»

Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée, devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B…, continua-t-il, cette Mme de B…, qui connoît si bien le monde et ses usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que, grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi, parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la première elle avoit égayé le grand œuvre de notre rupture en une soirée consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur? ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B… qu'elle se seroit jamais avisée de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là, je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé… Mon ami, je n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B…, qu'un regret, celui de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit, entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!»

Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au cœur des jeunes gens vint émouvoir mon cœur: «Rosambert, mon cher ami, je vous plains.—Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me pardonniez…—Oh! de toute mon âme!—Et que vous me rendiez votre amitié première…—Avec bien du plaisir.—Et que vous veniez me voir tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer…—Quelle idée! la nature à votre âge a tant de ressources! espérez…—Vraiment! on espère toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un beau matin prendre congé de ses amis… Faublas, répétez-moi que vous me pardonnez…—Je vous le répète.—Que vous m'aimez comme autrefois.—Comme autrefois.—Donnez-m'en votre parole d'honneur.—Je vous la donne.—Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier jour.—Rosambert, je vous le promets.—Foi de gentilhomme?—Foi de gentilhomme.

—Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une visite… Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me mettre sur mon séant… Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi: monsieur Robert tout de suite a pris la plume… Eh bien! Faublas, pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain? Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh! bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas… Mais je suis très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même, falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert: il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit, je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en changeant la nature de nos combats, Mme de B… s'est fait encore plus de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir; toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces avec Mme de B… L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les combats,… les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage, elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin vous…—Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?…—Si j'y retournerai! Quelle demande!—Quoi! Rosambert, vous irez vous battre avec une femme!—Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là. D'ailleurs, j'ai promis… J'ai promis, Faublas, il n'importe à quel Dieu.—Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour menacer…!—Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en conscience, obligé?—Certainement!—Eh bien, rassurez-vous, c'est le mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger. Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu! l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée, qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si, nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art, répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus; mais… Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].

Notes in this chapter

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