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Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

LA FIN DES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 3)

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On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.

Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le moment critique, songez à ce que vous avez promis.»

Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de les remplir.—Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, au moment où j'y rentre… Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»

A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de B…, ce fut pour vous que mon cœur tressaillit! mais je me gardai bien de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.

Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion… Au pistolet près, je dois de grands remerciemens au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.—Foi de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.

L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque!»

Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant moi chez Justine!

Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une victoire sans danger… O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt et ta main toujours sûre!»

Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.

Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le visage de Mme de B… «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»

Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,… c'est vous… que j'ai… le bonheur de revoir!… Que les temps… sont changés! Cependant… notre dernière… entre…vue… m'amu…sa davantage,… et vous… aussi, friponne,… quoi que… vous en puissiez… dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi… que vous deviez mettre… hors de combat… un bon jeune homme jadis venu… tout exprès de Paris à Lu… à Luxembourg… pour vous procurer… un… doux… passe-temps?—Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma victime.»

Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est sûre…ment le chevalier de Faublas!… Fau…blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a… vaincu, mon ami,… n'en soyez point étonné:… ce n'est pas la première fois qu'elle… m'abat. Et vous, pendant que j'invoquois… bonnement votre nom, vous étiez là qui… faisiez des vœux… contre moi;… mais je vous le pardonne… Elle est si… aimable! Venez… me voir… à Paris, si je n'y arrive pas… justement pour… m'y faire… enterrer.»

La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!… avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.

«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B…, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez et…»

Mme de B… fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. «Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!… Ah! dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: «Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?…»

La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.

«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante,… saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?… Mon ami, que je suis contente de te voir!… que j'ai peur!… Cruel!… que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»

Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment passoit comme un éclair.

«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta femme!… Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! n'est-il pas vrai, mon ami?… Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?—Non, mon amie.—Allons, dit Mme de B… que cet entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.—Qu'appelez-vous du temps à perdre? s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.—Un parent de M. de B…—Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur… Oh! que je souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?—Non, mon amie.—Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?… Regardez! je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!… il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?—Florville, reprit Mme de B…, les heures s'envolent, la nuit s'approche.—Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse… Faublas, ne l'écoute pas, reste là… Que je souffre depuis hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!—Que dis-tu, mon Éléonore! mon cœur est navré de tes peines.—Oui? Eh bien, si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.

—Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant vous appelle?—Hélas!—Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»

Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.—Fini! répéta-t-elle douloureusement, fini!… C'est donc à Fromonville?… L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»

Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance au fond de son cabriolet.

Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de B… prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si tendre! Pauvre enfant!—Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y ait du danger?—Du danger?… peut-être. La comtesse est d'un caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.—Oh! oui, beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, mais fréquentes, des maux de cœur…—Elle seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria Mme de B…, dans l'effusion d'une vive joie; puis tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant mieux… pour vous;… non pour elle!… Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des manières…—Qui l'expose!… Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti…—Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre cœur; mais vous devez aussi prendre conseil des circonstances.—Consulter mon cœur? je n'y trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, conseillez-moi.—Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques… Il est vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la voilà… Elle est très vive,… vous la croyez enceinte,… et la pauvre petite vous aime… comme il faut vous aimer: beaucoup trop!… Partir dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui peuvent lui coûter la vie… Il semble plus probable que Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,… Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,… à l'abandon peut-être,… supportera moins impatiemment… Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant pour toujours délaissée, en soit au désespoir.

—Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais aimé?—Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»

Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les siens, et leur regard fit palpiter mon cœur!

«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce, quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!»

La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions. Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en… Eh bien! vous ne dites mot! vous ne voulez pas?»

Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à Fromonville…—A Fromonville! interrompit la comtesse.—Demain, reprit l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de Lignolle.—Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse; j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?—Moi aussi, mon Éléonore.»

Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B…, et, je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains de ces deux charmantes femmes.

«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère. Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté… Monsieur, poursuivit Mme de Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui… Monsieur, reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le mien.—Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se plaint de mille choses…—Ah! je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse Faublas vous a…—Madame, je suis, comme monsieur vous le disoit tout à l'heure, parent de M. de B… J'adorois sa femme…—Sa femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!—Vous êtes donc une ingrate, car elle vous aime.—Qui vous l'a dit?—Elle-même.—Elle me connoît?—Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.—Où cela?—Voilà ce que je ne puis vous dire.—Eh bien, oui, elle a tort de m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.—Peut-on vous en demander la raison?—La raison?… c'est une femme dangereuse…—Ses ennemis l'assurent.—Intrigante…—Les courtisans le publient…—Pas assez jolie pour faire tant de bruit.—Les femmes le disent.—Galante d'ailleurs.—Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit… Comment ne lui prêteroit-on pas quelques aventures?—Quelques! Elle en a eu mille!—Désigne-t-on quelqu'un?—Je le crois! Moi qui ne vais pas dans le monde, je lui en connois trois.—Voulez-vous les nommer?—Le comte de Rosambert.—Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.—La bonne raison!… Faublas.—Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?—M. de ***.—M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment plusieurs fois rougir et pâlir.—Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier… Ce que je vous dis là vous fait de la peine?—M. de ***! répéta la marquise avec moins de trouble et un étonnement plus marqué.—Cela vous fait de la peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.—M. de ***! voici une accusation bien nouvelle.—C'est que l'intrigue n'est pas ancienne.—Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?—Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.—Cependant, Madame, vous osez assurer cela?—Monsieur, parce que tout le monde l'assure.—Tout le monde! Chevalier, vous le saviez donc?—Vicomte,… on me l'a dit, mais je n'y crois pas.—Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air mécontent, vous deviez m'en avertir.—Oui, dit la comtesse, c'est rendre service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer mieux… Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude?—Pardonnez-moi, Madame.—Voyez-vous, Monsieur? s'écria la comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise? demanda-t-elle au vicomte.—Quelquefois.—Voyez-vous, Monsieur? vous y allez quelquefois!… Il est donc amoureux d'elle encore?—Encore un peu, je crois.—Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!—Cependant, reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y suis intéressée, je vois peut-être mal.—Oh! vous voyez bien, Monsieur, vous voyez trop bien!… Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!… Nous vous quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B… Après la scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement… S'il y avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai plaisir de vous l'offrir… Je vous avoue que je serai charmée de cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier m'obligera, s'il veut bien vous amener;… ou faites mieux, venez seul: vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante femme.»

Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le confident de nos amours.

Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner, disoit-elle.

La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur moi.—Fort aimable.—Il a des grâces!—Beaucoup.—De la tournure!—Vraiment.—Une très jolie figure!—Très jolie.—Une voix douce comme toi!—Oui.—La sienne est un peu trop claire cependant, il y manque quelque chose.—C'est un enfant.—Sans doute; que peut-il avoir? seize ans?—Tout au plus.—N'importe, reprit-elle avec affectation, il est charmant!—Charmant.—Il paroît plein d'esprit et de sensibilité!—Comme tu dis, mon amie.»

Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de soupçon.

«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.—Qu'y a-t-il donc?—Il y a que votre sang-froid me désespère!—Mon sang-froid?…—Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!—Je ne vois pas ce qui pourroit me fâcher…—C'est de quoi je me plains. Vous ne témoignez point la moindre inquiétude!—C'est qu'en vérité, mon amie, je n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.—Pourquoi cela, Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi!—Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.—Ne riez pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi le vicomte…—Pourquoi?… Parce que c'est… un enfant.—Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?—Et puis, ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.—L'estime! l'estime!… Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous voulez me plaire.—Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une attention…—Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite… Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme, fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer…» Cela ne m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir… De l'esprit, de la sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais pleurer!… C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu sais pleurer!… Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que j'ai vus… Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?—Beaucoup.—Eh bien, il devroit marier ta sœur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un charmant couple.—Voilà une idée qui paroît toute simple, et que pourtant je n'aurois pas eue!—Vraiment, je vois à cela quelque obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage… Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il est amoureux de Mme de B…: il me dira si tu vas chez elle.—Fort bien trouvé!—Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté; ce n'est pas de bon cœur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.»

Cependant nous avancions… du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie! mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi; ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle.

Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge; nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.

«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?—Nous mourons de faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.»

Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas, étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.»

Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple, si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser, je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le couvrira?

—Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.—Que vous importe? répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui…?—Malgré tout l'univers, Madame.—Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!—Et moi, si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières extrémités…—Que ferez-vous?—Je me tuerai.—La belle ressource! Je vous plains… Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»

Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.

Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi…—Elle y reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, acceptez une place dans ma voiture, et venez…—Bien obligée, répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»

J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me touchoit d'assez près… Sophie, des intérêts plus chers occupent ma pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à mon cœur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui nous attend m'a fait tressaillir.

Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.

Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.

L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée… Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!… Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le prix de ma tendresse extrême… Il est vrai qu'Adélaïde sera là… Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?… Un siècle d'attente!… Mais la nuit! la nuit! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!… Que ces rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!… Et demain, demain, je serai sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la chambre de l'hymen, à côté de celle du célibat, qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés… Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourmens de la jalousie… Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse… La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!… Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer… Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.—De Fromonville! bon! Eh bien! quel démon t'arrête?—Dame! n'est-ce pas vous?—Regarde, que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!—Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.—Tu as raison, mon ami, tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»

La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie… Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi… Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins… Quoi! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma sœur, vous pleurez!… C'en est fait!… Sophie!… l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle n'est plus!—Elle respire, s'écria le baron, mais…—Elle vous aime, interrompt ma sœur, mais…—Je vous entends! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»

Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement regrettée!

«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!… Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir!… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»

Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?… Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!… Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!… là-bas, ma sœur… Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler… D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser… Ta bonne amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!… Maintenant un long intervalle nous sépare!… Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer aussitôt… Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur… L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!… L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie… Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon père!

—Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour moi…—Une lettre! Voyons, voyons donc.—Mon ami, commençons par gagner le prochain village.»

Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, il me la confia.

Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut que je vous apprenne des horreurs.

Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus grand des forfaits de votre indigne fils…

«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de cette injure!… Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur… Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de Sophie… Rassure-toi, ma sœur; mon père, rassurez-vous, excusez le premier transport de la surprise et de la colère. Excusez…—Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.—Oh! non, permettez,… je vous en supplie!»

… Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari…

«Grands dieux!… Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois…—J'aime à le penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le retrouver et de le fléchir. Continuez.»

… A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer tous les siens!

Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…!

«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B…! Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma sœur, quel blasphème!…»

… Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute ils y vivoient ensemble…

«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.—Ma sœur, il est vrai que Mmme de B… venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit elle qui me rendoit visite.—Comment ne le saviez-vous pas, mon frère?—Mon amie,… voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop long.—Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»

… Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient de l'en faire sortir…

«En se prostituant!… Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux de le croire!—Insensé! me répondit-il. Que m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»

… Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui préfère.

«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!… la comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme elle est sensible! comme elle est aimable! comme…» Le baron m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?—J'ai tort, mon père, j'ai tort… Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la position la plus embarrassante… Pardon, cent fois pardon.»

… Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié.

Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre un séducteur!…

«Un vengeur à sa fille!… Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!—Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous promettiez…—Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, il ose encore insulter ma sœur!… Un séducteur à ma chère Adélaïde!—Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur les égaremens de sa Dorliska!—Permettez, mon père!… que je sache enfin ses résolutions.»

Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.

Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami.

Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des secours,… hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable.

Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père…

Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:

Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne aux vertus qu'elle n'a plus…

«Les regrets qu'elle donne!… quoi! Sophie, se pourroit-il…? des regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup le plus sensible à mon cœur.»

Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.

… Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les…, et le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime.

Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables.

De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les yeux ouverts sur mon persécuteur… Ma Dorliska m'est infiniment chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours regrettée… Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand bonheur… Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse, pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il maintenant la peine d'afficher les bonnes mœurs, je ne verrai dans sa conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde. Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme de B…

Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler. Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes. On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils ont appelées des roueries. Au défaut des époux et des pères, qui savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps.

Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi contribueront à fermer les plaies de son cœur. Après d'affreux orages je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand il lui reste un père tel que moi.

Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point altérée, Monsieur le baron, votre ami,

Le comte Lovzinski.

L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à la Croisière[10], je me trouvai mal.

Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma sœur; je repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer moi-même, avec ma sœur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il, plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien: j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre, mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le retrouver!

Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se sentit fort indisposée.

«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma sœur peut avoir besoin.»

Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes:

Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville, que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste à la Croisière, l'a cependant reprise à Montargis, au milieu de la nuit suivante.

«Venez, mon père, courons! volons…—Votre sœur, me dit-il, est-elle en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille seule et malade?—Vous avez raison… Que je suis moi-même fâché de la quitter!… Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!… permettez-moi de partir sur-le-champ,… que mon domestique seulement m'accompagne… Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés… Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre; si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir… L'époux de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification, par des prières; s'il le faut, par des larmes!… Je renonce à tout autre moyen… Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils, dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour sa sœur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père! le chevalier le jure foi de gentilhomme!»

M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti. Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience, s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte, je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.

«Adieu, ma sœur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te laisser dans l'état où je te vois… Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»

Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du cœur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon courage et dans mes espérances.

Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude; mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici, malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois maudit refusa d'avancer, et, l'ordonnance à la main, il me fit voir que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite.

Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue… Hélas! et je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie!

Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul alloit m'y conduire.

«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?—J'en aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une chambre, de la lumière,… et qu'on me laisse tranquille.»

Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!

Où l'irai-je chercher?… Le moment approche qui va détruire ma dernière espérance… Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites… Je ne la retrouverai pas.

Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte… Cet impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!… Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne reviendra point,… les heures précieuses s'envolent… Je ne la retrouverai pas.

Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B… se fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe malade au moment où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.

De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des hommes… Je ne la verrai plus… Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille atrocités… Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable? croiroit-elle me devoir ses ressentimens,… ou son mépris, pire que sa haine?… Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et m'accable.

Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard et le sort lui déclarent une guerre cruelle… Mme de B…, qu'ils accusent tous, Mme de B…, que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle fait de si répréhensible?… Elle m'a trop aimé. Voilà le crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!… Leur jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je la chéris… La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon enfant!… Mon enfant? Hélas!… non, jamais. Jamais mon père ne l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!… et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!… Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins, respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée! c'est ma Sophie!… En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà son propre père, ils ordonnent le parricide!… Je vois l'absence et la calomnie creuser une tombe!… Je vois ma femme y descendre à quinze ans,… et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être immolée la première!

Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur, l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes celles qui m'auront aimé!… Malheureux! vengeons leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas par le mien,… par un suicide!… Oui, ce sera le crime du sort… Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant leurs destinées de la mienne!… Du moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront m'oublier et vivre… M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le monde, le souvenir de mon dévouement… Cependant les époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?… Ah! qu'une fois, une fois seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, mes mânes seront consolés.

Mais mon père, qui le consolera?… Mon père! pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces momens affreux?… Pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache Sophie?… Duportail, tu me la rendras!… tu me la rendras, ou ton sang… Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!… C'est à toi de mourir!

Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous déchirez un cœur fait pour les passions douces!… Vainement je voudrois me dérober à vos fureurs… Poursuivi d'affreuses pensées,… environné de spectres horribles… Sont-ce les remords?… Sont-ce les furies?… Quels transports m'agitent!… Je me sens des forces extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!… Je puis m'ensevelir sous ses débris! Je le puis! je le veux!… Malheureux! que vas-tu faire?… Arrête!… Éléonore, que tu vas immoler!… et Sophie! Sophie! ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les épargner,… ton père et ta sœur embrassent tes genoux,… ma main tremble, mes forces m'abandonnent… Asseyons-nous… Que j'ai chaud! que j'ai soif! ah! mon Dieu!

La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: Il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps! Barbare, tes prédictions sont des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.

Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!… Un désespoir concentré,… l'image du trépas… Pourquoi suis-je seul ici?… Où donc est ma sœur? Qui peut retenir mon père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?… Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache encore,… ou pour le forcer à me la rendre?… Mais tous en même temps me délaissent,… toutes les consolations me manquent à la fois… Je n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul, absolument seul dans l'univers!… Eh bien, la mort me reste! La mort est moins affreuse que l'état où je suis.

O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue!

Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi, qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de venir à toi la première!»

Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie des trois. Hélas! non: Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle!

Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir tournoit tout entière au profit de l'amour.

Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable. J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du temple aux profanes.

Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasoient, quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute simple: «Bon Dieu! que vois-je?» Hélas! moi, je ne voyois déjà plus rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse, qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir.

Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation où j'étois: je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la voiture, sur le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, Mme de Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son sein; ses deux mains couvroient mon front glacé; mon visage, que réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque éteinte.

En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude, mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous ses soins d'un regard.

«Bonsoir, mon Éléonore!… et vous, ma… (je me repris) mon ami, cher vicomte, généreux Florville, bonsoir.»

Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. «Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous surpreniez?…—C'étoit moi, interrompit-il avec un profond soupir.—Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de Lignolle… Heureusement que monsieur savoit à peu près… Mais n'importe. Quelle différence!… Monsieur, je vous conjure encore de n'en rien dire à personne, à la marquise de B… surtout; je vous en conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable discrétion.—C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas…—Le voilà qui rit! interrompit le vicomte.—Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un cri de joie; sans doute il souffre moins… Vraiment je l'admire! sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,… mais quelquefois il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse, pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les importuns se sont promptement retirés; en un clin d'œil vous avez été de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé, plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte… Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de secourir et d'habiller des femmes… Mais admire, mon ami, jusqu'où va sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit muni des habits que maintenant tu portes.»

J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma reconnoissance?—Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez toute espèce d'agitation.—Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge?—Non.—Quoi! mon père et ma sœur, sans y avoir été préparés, vont me voir arriver!…—Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours: nous les ferons avertir demain dès le matin.—Demain!… Où me conduisez-vous donc?»

J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie.

Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.

Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont languissoit accablée des peines du cœur et des douleurs du corps! A genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette Mme de B… dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!… Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon amour d'un amour égal!—Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?

—Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront… Oui! sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous unissent; que, dans le cœur de mon ami, la reconnoissance se joigne à l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les… Mais le pourrai-je?… Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B…, qu'il croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le moyen de le retenir, quand je suis si foible!… Une soirée si pénible! une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait épuisée!… Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu, bien accablé… Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que du courage!… O mon Dieu! donne-nous des forces!… Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! vous n'êtes pas injuste! Voyez mon cœur, et jugez. Jugez! prenez pitié d'une foible mortelle!… Si pourtant mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;… non, son indigne maîtresse, la marquise de B…! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B… qui le poursuit, qui le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est celui-là qui le tue!… Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le tombeau de mon amant… J'irai, je ne pleurerai plus! je me poignarderai!»

Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.

Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.—Restez là, crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous?—Éléonore! chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille.—Ah! dit-elle en m'embrassant, tu me reconnois donc?… Reste là, je t'en prie!… Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de B…: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie…—Il est encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.—Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc!—Mon cher Florville, quelle heure est-il?—Midi.—Midi!… Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma sœur?—On devroit déjà être revenu», me répondit-elle.

A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.

Il avoit vu M. de Belcour: ma sœur se portoit beaucoup mieux; mon père viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?—Avant deux heures du matin, Madame.—Bon, mon cher, laisse-nous… Écoute donc, La Fleur,… prenez cet argent, soyez discret,… envoie-nous promptement M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.»

Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.

Mme de B…, depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?—Mais vous-même, Monsieur…—Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.

Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez seulement.» Ici Mme de B…, s'étant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. «Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, Faublas, désormais vous allez me haïr!—Ne plus vous aimer!—Parlez donc plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon ami, cela vous agite, cela vous fait mal… Faublas, vous allez me haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous seriez trop injuste… Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.—O vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, le dirai-je? d'un am…» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous offrir les soins de l'amitié…» Elle ajouta d'un ton bien triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous consoloit: une femme plus chérie…—Plus chérie!… n'affirmez pas cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.—Quoi! répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de Lignolle autant que Sophie?—Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme de Lignolle, ni…»

Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B…» Elle m'en empêcha.

«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent fois?… Faublas, vous réveillerez la comtesse,… vous vous ferez mal,… mon ami… Je ne sais plus ce que je vous disois.—Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.—Pour vous consoler? Je n'ai point dit cela… Pour vous secourir, Chevalier… En effet, dès que Mme de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert…—A propos, qu'est-il devenu?—Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un ami que j'ai là.—D'un de vos amis, à vous?—A moi. Le chirurgien parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je désire le plus…—Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de gens?…—Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez… Je me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été prodiguées avec l'or.—Ces précautions ne suffisent pas toujours.—Paix donc!… J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé… C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques heures… Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté de Fromonville,… où je croyois arriver avant vous, puisque vous deviez… passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis avant la comtesse.—Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même, à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons surtout… Vous nous avez trouvés… Comment avois-je négligé de fermer cette porte? Comment…—Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de cette rencontre.—Cependant permettez…—Je ne permets rien. Vous ne parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque…»

La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.

«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup d'am…—D'amitié, je vous entends, n'achevez pas… Faublas, me voilà pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement… Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,… ne fût-ce qu'un quart d'heure… Je vous en prie,… je le veux.»

Notes in this chapter

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