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Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

UNE ANNÉE DE LA VIE DU CHEVALIER DE FAUBLAS (SUITE) (continued 3)

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J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos vœux, tout est prêt, suivez-moi.—Quoi! tout à l'heure?—A l'instant même. (Je sautai à son cou.)—Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi…—Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un moment à perdre, suivez-moi.—Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?—Oui, pour revoir Sophie.—Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper. Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»

Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. «Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais Mme Firmin.

Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple baigneuse que voici; à cette robe galante substituons ce petit caraco blanc. Belle dame, mettez ce jupon hardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de ce fichu de mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample thérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit pas négligé l'agréable. Un forte-piano étoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère… Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté… Mais l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans. Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une éternelle séparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la jalousie de manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.

A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un cœur amoureux! Sophie viendroit sans doute… Je la verrois!… Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon forte-piano, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

Jeunes beautés, je vous supplie De terminer vos jeux si doux: Venez, venez; et parmi vous Amenez-moi la plus jolie. La plus jolie et la plus belle! Celle-là m'a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi. Montrez-la-moi, ma voix l'appelle; Mes yeux la cherchent vainement: Je ne pourrois que foiblement Vous peindre ma crainte mortelle. La plus modeste et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Où la verrai-je? où donc est-elle? Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Je m'accompagnois de mon forte-piano. Aux premiers accords les demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya. L'une des deux étoit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse, attentive à mes chansons. «Eh! laissons ces enfans s'amuser», dit l'autre. Je crus la reconnoître; elle étoit jeune et jolie. «Voyez, la musique a cessé depuis que nous sommes là! Il semble que notre aspect seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma sœur, laissons ces enfans s'amuser. L'heure de la récréation est si courte! Et puis, elles n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas, à beaucoup près, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser.» Quand les deux dames furent loin, je continuai:

Le doux penchant qui nous entraîne, Vous aussi, vous l'éprouverez! Un jour, un jour vous sentirez, Vous sentirez toute ma peine. La plus sensible et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Jeunes beautés, volez près d'elle, Et daignez lui parler de moi. Dites-lui que, séparé d'elle, Je n'ai vécu que pour souffrir; Dites-lui que je vais mourir Si je ne la revois fidèle. La plus aimable et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi! Jeunes beautés, volez près d'elle Et daignez lui parler de moi.

Elles m'écoutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec transport; mais, hélas! Sophie, ma Sophie n'étoit pas avec elles. Désespéré de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur, je restois debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus,… je crus entrevoir… une jeune personne se promener seule dans une allée couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce dernier couplet:

Mais dans ce bois quelle est donc celle Qui se promène en soupirant? Quand on poursuit son jeune amant, Ainsi gémit la tourterelle. Amour me dit: «C'est la plus belle Qui t'a toujours gardé sa foi.» Jeunes beautés, volez près d'elle, Amenez-la, rendez-la-moi.

Je ne voyois la demoiselle que par derrière. Cette taille charmante, c'est la sienne!… Cette allée couverte est celle où, si j'en crois Adélaïde, ma jolie cousine venoit jadis soupirer son amour naissant et malheureux… Ah! Sophie! c'est toi; c'est toi sans doute: avance donc un peu… Tu t'éloignes!… Reviens, viens par ici!… Tourne-toi vers ton amant, montre-moi ton visage adoré!

Une cloche maudite donna à l'instant même le signal de la retraite et m'enleva mes espérances. Toutes les pensionnaires sortirent du jardin.

Le lendemain, à sept heures du soir, la même personne revint au même lieu. Placé derrière ma jalousie, je suivois tous ses mouvemens d'un œil inquiet. Sa démarche lente et mesurée annonçoit sa mélancolie profonde; elle sembloit craindre le grand jour, elle cherchoit dans cette promenade solitaire l'endroit le plus sombre. O vous qui m'inspirez un intérêt si tendre, mon cœur me dit qu'il voit en vous ce qu'il adore! Mais, si mes pressentimens me trompoient, s'il étoit possible que vous ne fussiez pas Sophie, ah! du moins, j'en suis sûr, vous aimez comme elle, et, comme elle, vous êtes séparée de celui que vous aimez!

Je chantai le dernier couplet de ma romance: toutes les demoiselles accoururent; celle que j'appelois ne m'entendit pas: que faire pour attirer Sophie et pour éloigner ses compagnes? Si je continue de chanter, les jeunes filles resteront sous mes fenêtres, et ma jolie cousine, trop préoccupée, n'y viendra pas. Il faut se taire, il faut d'un œil impatient suivre tous les pas de la charmante rêveuse; il faut attendre.

Quand je ne me fis plus entendre, les jeunes filles se dispersèrent dans le jardin. Caché par ma jalousie, agenouillé sur mon balcon, je ne perdois pas de vue l'intéressante demoiselle, qui se promenoit toujours à pas lents… Enfin, elle fit quelques pas de mon côté: je la vis,… c'étoit elle!… un peu pâle, un peu changée, mais toujours si belle!… Elle étoit encore trop éloignée pour que j'osasse hasarder de lui faire aucun signe; mais je m'enivrois du bonheur de la regarder. La cloche fatale donna alors le signal maudit!

Déjà toutes les pensionnaires sont sorties du jardin; Sophie retourne sur ses pas et s'éloigne tristement. Désespéré de voir s'échapper encore l'occasion de lui parler, je ne puis contenir mon impatience. J'écarte ma jalousie d'une main, et de l'autre je lance à ma jolie cousine son portrait: il tombe sur son épaule. Sophie reconnoît la miniature, et, dans l'excès de sa surprise, s'arrête pour regarder de tous les côtés: le moment me paroît décisif. Trop amoureux pour être bien prudent, je lève ma jalousie. Sophie voit à la fenêtre du pavillon une femme dont les traits la frappent; elle avance quelques pas, me nomme et tombe évanouie.

Dans ce moment critique, mon traiteur frappoit à ma porte; je lui criai que je n'avois pas faim; et, sans considérer quelles suites terribles pouvoit avoir mon extrême imprudence, poussé d'ailleurs d'un mouvement involontaire, je m'élançai par ma fenêtre dans le jardin du couvent. Heureusement pour moi, il n'y avoit déjà plus personne, personne que ma Sophie. Quoiqu'un peu étourdi du saut périlleux que je venois de faire, je courus sous l'allée couverte me jeter à ses pieds. Mes baisers lui rendirent l'usage de ses sens. «Ah! mon cher Faublas, quel moment!… Mais, hélas! qu'avez-vous fait? vous avez sauté par la fenêtre: n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non.—Mais si l'on vous a vu… Mais comment rentrerez-vous dans ce pavillon? Nous sommes perdus tous deux… Faublas, dites-moi la vérité, n'êtes-vous pas blessé?—Non, ma Sophie, non. Je trouverai quelque moyen de remonter chez moi…—Vous voulez déjà me quitter?…—Ma jolie cousine, si vous saviez comme j'ai souffert!—Et moi! Faublas, vous n'en avez pas d'idée.»

Comme elle me parloit, nous entendîmes retentir dans les airs le nom de Pontis, que plusieurs femmes répétoient en glapissant. J'avoue que je fus épouvanté; je me jetai à plat ventre derrière une charmille. Sophie, à qui la frayeur rendit des forces, vola au-devant de celles qui la venoient chercher. «N'entendez-vous pas la cloche, Mademoiselle? Faudra-t-il tous les soirs courir après vous?» lui dit aigrement Mme Munich, dont je reconnus la voix sèche. Quelques religieuses, qui avoient accompagné la gouvernante, grondèrent aussi ma jolie cousine: elles sortirent toutes ensemble du jardin, dont elles fermèrent la grille. Je me vis absolument seul, mais fort embarrassé.

Dès que Sophie ne fut plus là, je ressentis un malaise général, sans doute produit par la secousse violente que je m'étois donnée. Ce n'étoit pas cette douleur passagère qui m'inquiétoit le plus, il s'agissoit de rentrer chez moi. Je ne pouvois tenter l'escalade du mur que lorsque la nuit seroit tout à fait venue, que lorsque tout le monde seroit couché dans le couvent; et la circonstance exigeoit qu'en attendant le moment de m'évader, je prisse au moins la précaution de me cacher quelque part. Un vieux marronnier, dont les branches étoient basses et le feuillage épais, m'offroit un asile plus sûr que commode: comment monter sur cet arbre, dans l'équipage où je me trouvois? Je pris le parti d'ôter mes jupons: je les roulai fortement ensemble, et, me glissant derrière les arbres, le long du mur, jusqu'à mon pavillon, je lançai le petit paquet dans ma chambre, par la fenêtre restée entr'ouverte. Ensuite je revins au marronnier, sur lequel je grimpai lestement; mais son écorce raboteuse fit de longs accrocs au léger caleçon dont mes cuisses restèrent plutôt embarrassées que couvertes.

Je demeurai là trois heures entières, espérant toujours que la lune, dont quelques nuages épars affoiblissoient déjà les rayons, me retireroit tout à fait sa lumière importune; cependant, sur les onze heures, le calme profond qui régnoit partout m'enhardit à descendre. En vain j'essayai de remonter chez moi, en vain je cherchai, le long du mur nouvellement crépi, quelque endroit d'un accès facile. Lorsque, parvenu à quelques pouces de hauteur, je voulois, avec mes mains péniblement accrochées, m'élever davantage, mes pieds restoient pendans, je ne trouvois plus où les cramponner; il falloit bien retomber.

Je me livrai pendant près d'une heure à ce rude exercice; enfin mon courage m'abandonna avec mes forces. Les doigts en sang, le corps froissé, je me couchai par terre et m'abandonnai tristement à mes réflexions. Comment ferois-je, lorsque le jour, bientôt revenu, montreroit aux religieuses un homme enfermé dans leur jardin? un homme! car je n'avois plus de jupons, et mon très mince caleçon, déchiré en plusieurs endroits, trahiroit mon sexe: ces femmes effrayées iroient chercher main-forte. Mme Munich me reconnoîtroit; je retomberois au pouvoir d'un père sévère, jaloux de son autorité: le baron me renfermeroit encore, il m'enlèveroit pour toujours à Sophie, à Sophie cruellement compromise, et peut-être déshonorée!… Déshonorée!… Cette horrible idée redoubloit mon désespoir, quand j'entendis un petit cri aigu et prolongé, tel à peu près que le produit une grille qu'on s'efforce d'ouvrir doucement.

Je me précipitai vers mon marronnier protecteur; je n'atteignis sa cime qu'aux dépens de mon pauvre caleçon, qui pendoit par lambeaux. Après quelques minutes de calme, un léger bruit frappa mon oreille: une femme, dont le clair de la lune me laissoit distinguer le costume remarquable, s'avançoit avec précaution sous l'allée couverte, en regardant de tous les côtés. A l'instant même je vis un homme paroître sur le chaperon du mur, le long duquel il descendit avec une agilité qui me surprit. Il se glissa derrière les arbres, et vint sous l'allée couverte joindre celle qui l'attendoit. Tous deux s'assirent au pied du marronnier, sur lequel je demeurois immobile et attentif. Je les entendis s'applaudir mutuellement du succès de leur témérité, se faire les plus tendres protestations, confondre leurs soupirs, et accompagner de ces douces épithètes consacrées par l'amour leurs noms, qu'ils répétèrent plusieurs fois. Je reconnus dans l'amant l'unique rejeton d'une maison illustre. A son véritable nom, que je dois taire, on me permettra de substituer celui de Derneval. L'amante, ce n'étoit pas une pensionnaire, ce n'étoit pas une dame en chambre; l'amante, je l'appellerai…: c'étoit Dorothée… Amour! quelles nobles familles tu réunissois dans ces deux personnes! mais quel temps! quel lieu tu avois choisis! Il est donc vrai que tu pénètres quelquefois dans ces maisons de paix où l'on t'a juré une haine éternelle! il est donc vrai que tu as des autels partout! Je vis le couple heureux que tu brûlois de tes flammes te faire, à l'ombre d'un arbre qu'il croyoit discret, le plus doux, le moins chaste des sacrifices.

Puisque Derneval étoit entré volontairement dans le jardin, et qu'il ne témoignoit aucune inquiétude sur les moyens d'en sortir, il avoit une retraite assurée, et je le forcerois bien à me laisser sortir avec lui. Cette réflexion toute simple se présenta tout à coup à mon esprit, je n'en attendis pas une autre. Je saisis l'extrémité de la branche qui me parut la plus longue et la plus flexible; je m'élançai: la branche se courba, et, quoiqu'elle m'eût porté à peu de distance de la terre, je tombai lourdement. Au bruit de ma chute, à l'apparition subite d'une figure aussi étrange que la mienne, Dorothée frémit; Derneval se releva brusquement, me saisit par le bras, et soudain m'appuya sur la poitrine le bout d'un pistolet. «Oh! ne la tuez pas!» s'écria Dorothée d'une voix très altérée. Je regardai mon ennemi tranquillement, et je lui dis d'un ton calme: «Je ne crains rien, Monsieur, je sais bien que Derneval ne m'assassinera pas; mais soyez tranquille aussi, je ne trahirai pas vos amours fortunés.» Tandis que je lui parlois, Derneval me regardoit de près. D'abord il fut trompé par ma coiffure féminine, par le petit caraco blanc; mais le caleçon déchiré attira aussi son attention, et une toile très fine, modelant certaine forme délatrice, lui donna de terribles soupçons. «Est-ce une femme?» s'écria-t-il. D'un coup de main rapide il éclaircit ses doutes, et, dès qu'il fut sûr de mon sexe: «Créature amphibie, vous me direz qui vous êtes!—Derneval, je suis amant comme vous.—Amant de qui?—De la fille la plus belle et la plus vertueuse que ce couvent renferme.—Monsieur, comment s'appelle-t-elle? comment vous nommez-vous?» Je les regardai tous deux. «Je sais vos noms; mais je ne vous les ai pas demandés. Derneval, qu'il vous suffise d'apprendre que je suis gentilhomme.—Vous êtes gentilhomme! Monsieur, je ne vous demande qu'un moment!»

Il remit son pistolet dans sa poche, et, tandis qu'il réparoit certaine partie de son habillement fort en désordre, Dorothée, qui s'étoit, avant tout, occupée du soin de se rajuster, me fixoit avec une attention que je pris pour de la hardiesse. Son amant revint à moi. «Monsieur, quelle que soit votre maîtresse, vous l'aimez apparemment autant que j'adore la mienne, il faut que la mort de l'un de nous deux assure à l'autre un éternel secret.—Derneval, sortons ensemble, je suis prêt à vous satisfaire.—Et vous croyez que je le souffrirai! interrompit Dorothée en se précipitant dans les bras de son amant. Mon cher Derneval! et vous, Monsieur de Faublas!…—De Faublas! qui vous a dit?…—Je vous reconnois; vous êtes le chevalier de Faublas, vous êtes le vivant portrait d'Adélaïde, je vous ai vu quelquefois au parloir; vous y demandiez votre sœur; votre sœur n'y alloit jamais sans cette jolie Mlle de Pontis… Un jour, un jour je vous ai surpris lui baisant la main… Ah! c'est Mlle de Pontis que vous aimez! c'étoit vous qui chantiez hier cette romance dont j'ai retenu le refrain:

La plus modeste et la plus belle, Celle-là m'a donné sa foi!

«Souvenez-vous qu'hier l'une de nos dames a passé avec moi près de votre pavillon; vous avez dû l'entendre gronder nos jeunes filles qui vous écoutoient, vous avez dû m'entendre les excuser… Chevalier, c'étoit vous qui chantiez cette romance; c'étoit pour Mlle de Pontis que vous la chantiez… Derneval, Faublas, poursuivit-elle en unissant nos mains dans les siennes, la conformité de vos aventures doit vous inspirer une égale confiance. Chacun de vous doit trouver dans l'autre un compagnon discret, un ami fidèle, et vous iriez vous égorger! et Sophie ou Dorothée seroit bientôt réduite à pleurer son amant!… Monsieur de Faublas, jurez-moi une inviolable discrétion.—Je jure par Sophie!—Et moi, par Dorothée!» s'écria Derneval. Nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, et cet embrassement réciproque fut le gage de la fraternité que nous nous promîmes.

Les deux amans écoutèrent patiemment le récit des événemens qui m'avoient amené dans le lieu où je les avois surpris. Derneval me dit ensuite: «La lune se cache de plus en plus; nous sortirons d'ici quand l'orage qui se prépare éclatera, permettez que Dorothée et moi nous vous laissions seul un moment.»

Le moment fut long. Lassé d'attendre, je m'endormis sous l'arbre au pied duquel je m'étois jeté. Quand je me réveillai, de rapides éclairs sillonnoient une épaisse nuée, au sein de laquelle le tonnerre rouloit avec un épouvantable fracas; le ciel vomissoit des torrens d'eau. Je me levai très surpris de ne pas voir paroître Derneval. Je m'avançai avec inquiétude sous l'allée couverte, du côté qu'ils avoient pris pour s'éloigner. Que les amans sont distraits et préoccupés! Tandis que les élémens paroissoient prêts à se confondre, Derneval et Dorothée s'amusoient à des bagatelles!

«Le ciel est en feu, me dit Derneval, on nous découvriroit peut-être à la lueur des éclairs, il faut attendre encore.—Derneval, vous en parlez à votre aise! je suis presque nu!—Mon cher compagnon, croyez-vous que cette pluie ne me mouille pas aussi?—Ah! Dorothée est avec vous!»

Je m'éloignai triste et pensif. Une demi-heure après il fallut retourner à Derneval, pour l'avertir qu'il ne tonnoit plus et qu'une obscurité profonde favorisoit notre retraite. Il fit enfin ses adieux à Dorothée.

«Amans heureux! leur dis-je alors, ayez pitié d'un couple amant! Ah! Dorothée! ah! vous qui savez comme il est doux de voir ce qu'on aime! vous n'ignorez pas sans doute combien il est affreux d'en être séparé! Ah! montrez-moi ma Sophie, vous le pouvez…» Derneval me prit par la main, il me dit: «Dorothée vous estime, elle aime Mlle de Pontis, nous sommes frères, vous verrez votre Sophie, vous la verrez.—La nuit prochaine, mon cher compagnon?…—Non, notre imprudence, heureuse cette nuit, pourroit ne pas l'être toujours. Je tremble d'exposer Dorothée, vous ne voudriez pas compromettre Sophie? Chevalier, nous ne nous voyons ici que deux fois par semaine à peu près, et la nuit du rendez-vous est toujours une nuit pluvieuse ou sombre. Un signal dont nous sommes convenus ne me trompe jamais; et, quant à vous, il ne sera pas difficile de vous avertir, puisque vous logez dans ce pavillon. Soyez tranquille; dans trois jours au plus tard vous verrez Mlle de Pontis: partons.»

Il me conduisit vers la partie du mur où son échelle de corde étoit attachée. Nous vîmes que de là je gagnerois bien mon pavillon, mais que je ne pourrois atteindre à ma fenêtre, sous laquelle nous retournâmes. Derneval étoit d'une grande taille, il me fit monter sur ses épaules, et, soutenant ensuite mes pieds avec ses mains, il me poussa vigoureusement au moment où je saisissois les cordes de ma jalousie. Dès qu'il me vit chez moi, il retourna à son échelle, au moyen de laquelle il escalada le mur en un instant.

J'étois fatigué, j'avois faim, je m'endormis profondément en attendant mon déjeuner, qui m'arriva sur les dix heures du matin. On me remit en même temps une lettre venue pour moi par la petite poste: elle étoit de Rosambert. Il m'apprenoit que, le soir même de mon enlèvement, madame ma chère mère avoit osé venir lui demander ce que Mme du Cange étoit devenue. Pour consoler cette mère désolée, et pour la déterminer en même temps à croire qu'il n'avoit jamais connu sa fille, il avoit employé l'un de ces argumens victorieux qui ne manquoient jamais leur effet sur la Dutour. Au reste, il me recommandoit de ne pas sortir de chez moi, et d'y garder l'incognito le plus absolu. Mme de B… me faisoit chercher partout; des gens apostés rôdoient toute la journée autour du couvent; mon père ne pouvoit faire un pas sans être observé, et l'hôtel du comte étoit investi même pendant la nuit.

«Infortunée marquise! m'écriai-je, comme je vous ai délaissée! de quelle ingratitude j'ai payé vos soins généreux et tendres! Pourrois-je vous faire un crime des mouvemens que vous vous donnez pour découvrir ma retraite? Si vous ne me cherchiez pas, vous m'aimeriez moins!»

Je tirai de ma poche le portrait du vicomte de Florville, et je le baisai. Je n'entreprendrai pas de justifier ces réflexions, peut-être déplacées, quoique justes, et ce mouvement, sans doute condamnable, quoique involontaire; tout ce que je puis dire au lecteur, pour l'engager à me continuer son indulgence, c'est qu'un moment après je ne songeai plus qu'à ma Sophie.

Je la vis paroître à sept heures du soir; elle étoit accompagnée d'une femme dont l'habit m'effraya d'abord, mais que je reconnus bientôt pour Dorothée. Toutes deux passèrent sous ma fenêtre. Dorothée pouvoit-elle être belle auprès de Sophie, auprès de Sophie qui brilloit entre toutes ses compagnes comme une rose au milieu des autres fleurs? Je ne pus me modérer en la voyant si près de moi. Elles entendirent toutes deux le cri de ma jalousie que j'allois lever: leur prompte retraite prévint mon imprudence et m'en fit repentir. Elles eurent du moins l'attention de s'asseoir sous l'allée couverte, à peu de distance et vis-à-vis de mon pavillon. Sans doute elles s'entretenoient de moi, car ma jolie cousine parloit avec feu et regardoit toujours ma fenêtre. Bientôt, aux gestes de Dorothée, je compris qu'elle montroit à ma Sophie le côté du mur par lequel Derneval s'introduisoit dans le jardin. Mon cœur étoit pénétré de la plus douce joie.

Le lendemain, même promenade, même imprudence, même châtiment, même plaisir.

Cependant le ciel étoit calme et serein. Plus impatient qu'un laboureur dont une sécheresse de deux mois brûle les terres inutilement ensemencées, j'invoquois les vents du Midi, j'allois sans cesse de la girouette au baromètre. Le troisième jour enfin, de gros nuages obscurcirent les rayons du soleil couchant. «La nuit sera pluvieuse, dit Dorothée en passant sous ma fenêtre.—Et moi, je crois qu'elle sera belle, répondit ma jolie cousine.—Ah! oui, bien belle!» m'écriai-je assez haut. Les deux amies, qui redoutoient toujours ma vivacité, s'éloignèrent promptement.

A minuit précis, Derneval fut au pied de mon pavillon; il me jeta une échelle de corde, que je fixai sur ma fenêtre, et bientôt j'embrassai mon frère. Nous avançâmes sous l'allée couverte: ma jolie cousine et sa tendre amie nous y attendoient. «La voilà, me dit Dorothée; je vous la livre avec confiance, Monsieur de Faublas; elle ne vous aimeroit pas tant si vous n'étiez pas digne d'elle. Ah! croyez-moi, respectez sa timide jeunesse; prolongez cette époque délicieuse de l'amour vertueux et pur. Que votre union soit innocente, puisqu'elle peut l'être encore! qu'un jour un heureux hyménée… Hélas! cet espoir vous est permis, belle Sophie: cette odieuse enceinte ne vous renferme pas pour toujours… D'affreux sermens…» Ses sanglots lui coupèrent la parole. Derneval, impatient de la consoler, l'entraîna; je restai avec ma Sophie.

Qu'il me soit permis de répéter ici ce qu'on a dit mille fois: le véritable amour est timide et respectueux. Passer des heures entières avec une maîtresse adorée, tenir sur ses genoux la plus jolie des filles, respirer son haleine, sentir palpiter son cœur et se contenter de presser doucement sa main, ne prendre qu'en tremblant un baiser sur ses lèvres, ne pas oser solliciter des faveurs plus précieuses, qui semblent réservées pour l'amant aimé: voilà ce que le jeune Faublas n'auroit jamais cru possible! voilà l'étonnante vérité dont sa jolie cousine le convainquit dans ce premier rendez-vous! J'approchois de Sophie, son âme purifioit la mienne.

C'est avec cette ardeur et ces vœux épurés Que, sans doute, les dieux veulent être adorés!

Voltaire, Sémiramis.

Et Derneval, à qui la tendresse de Dorothée ne laissoit plus rien à désirer, Derneval étoit peut-être moins heureux que moi. Ce fut lui, cette fois, qui vint m'avertir qu'il étoit temps de nous retirer, que l'aurore ne tarderoit pas à paroître. «L'aurore! il n'y a pas une heure que nous sommes ici!—Allons, Chevalier, interrompit Dorothée, prenez courage; nous nous reverrons dans trois jours.—Ah! Sophie, je tremble toujours que Mme Munich…—Mon cher cousin, quand, après souper, ma gouvernante a bu quelques verres de ratafia, elle ne songe plus qu'à dormir: c'est moi qui reste chargée du soin de fermer la porte de notre petit appartement…—Allons, le temps se passe, interrompit encore Dorothée, il ne faut pas que le crépuscule nous surprenne ici. Derneval! dans trois jours, peut-être un peu plus tôt,… hélas! peut-être un peu plus tard!—Adieu, ma Sophie; dans trois jours: un peu plus tôt, si cela se peut; mais, je vous en prie, jamais plus tard. Adieu, ma Sophie.»

Pour cette fois, le Ciel s'intéressoit aux vœux d'un amant. Un temps couvert me fit croire, le second jour, que le rendez-vous seroit avancé. Ma jolie cousine, passant sous ma fenêtre à l'heure ordinaire, confirma mon espoir. «La nuit sera pluvieuse! dit-elle.—O ma Sophie!…» Elle n'attendit pas la fin de ma réponse.

Une heure après, mon traiteur frappa à ma porte. Je soupois, quand un inconnu me remit une lettre, en me disant qu'il étoit chargé d'apporter réponse. Voici ce que Rosambert m'écrivoit:

Je crains de tomber malade, mon ami, je suis ce soir d'une tristesse!… Il y a plus de deux heures que je n'ai ri. Aussi ai-je l'âme pénétrée de ce que j'ai vu. Imaginez qu'en attendant l'heure de la comédie j'ai été ce soir faire un tour de promenade au Luxembourg. Une femme qui n'avoit pas mauvais tour se promenoit seule dans une allée écartée; moi, par distraction ou autrement, j'ai suivi la jolie rêveuse. J'ai passé derrière deux hommes assis sur un banc isolé. L'un d'eux avoit un mouchoir à la main: «Ah! s'écrioit-il douloureusement, je croyois qu'il m'aimoit; le cruel! il me livre volontairement aux plus mortelles inquiétudes!» Mon cher chevalier, la voix de cet homme m'a frappé. J'ai laissé pour un moment la petite que j'allois atteindre, je suis revenu sur mes pas, j'ai fixé les deux amis, trop préoccupés pour m'apercevoir. Faublas, celui que j'avois entendu se plaindre pleuroit amèrement: c'étoit votre père!… L'autre, je crois l'avoir rencontré quelquefois chez vous; si ce n'est pas M. Duportail, c'est un homme qui lui ressemble beaucoup… Mon ami, le baron pleuroit! cela m'a tant affecté que je n'ai plus songé à la quête du galant gibier que je courois d'abord. Je suis rentré chez moi pour vous écrire. Faublas, j'ai naturellement beaucoup d'amitié pour les jolies femmes, je sacrifierai dans l'occasion mille petits scrupules au désir d'avoir celle qui m'aura plu; mais il y a des devoirs!… Je conviens que Sophie mérite bien qu'on fasse quelques fautes pour elle; mais enfin votre père pleuroit! Chevalier, réfléchissez-y.

Je me recueillis un moment, et puis, appelant l'inconnu: «Monsieur, vous direz à celui qui vous envoie que je lui ferai réponse demain.»

Je n'attendis pas que minuit fût sonné pour descendre au jardin; mais mon impatience ne pouvoit avancer l'horloge du couvent. Les deux charmantes recluses ne vinrent qu'à l'heure marquée. Aussitôt que Derneval se fit entendre, Dorothée courut au-devant de lui. Je fus étonné de les voir revenir tous deux une demi-heure après. «Chevalier, me dit Dorothée, vous avez le secret de ma vie, mais je vous dois une histoire détaillée de mes amours, longtemps infortunés.» Elle en commença le touchant récit, qu'elle ne put finir sans verser un torrent de larmes[11]. «Console-toi, ma chère Dorothée, console-toi, s'écria Derneval; tu n'as pas longtemps encore à gémir dans ta prison: bientôt je t'arracherai à l'esclavage, bientôt tes indignes parens frémiront de ton bonheur, qu'ils ne pourront empêcher. Et vous, Chevalier, poursuivit-il avec chaleur, vous que nos malheurs ont touché, vous m'aiderez à les finir. Je rends grâces au hasard qui m'a donné un ami, un frère d'armes, un compagnon tel que vous. Animés des mêmes motifs, exposés à peu près aux mêmes dangers, dans notre intime union nous trouverons notre sûreté commune. Les ennemis de Dorothée sont les vôtres: je jure une haine éternelle à ceux de Sophie; et malheur à qui troublera désormais nos amours mutuellement protégés!—Derneval, j'y consens volontiers.» J'embrassai Dorothée; Derneval embrassa ma Sophie.

Il n'étoit pas quatre heures du matin quand je rentrai dans mon pavillon; cependant j'allai frapper au corps de logis qu'habitoit mon propriétaire. Je le réveillai pour demander un passe-partout, et pour lui dire qu'une affaire importante m'obligeoit de retourner à la campagne, que peut-être mon absence seroit longue, mais que je me réservois toujours son pavillon, pour avoir, dans tous les cas, un pied-à-terre à Paris.

Avant cinq heures je fus à la porte de Rosambert. Les domestiques ne vouloient point réveiller leur maître, qui venoit de se coucher. Je fis tant de bruit que le plus hardi alla dire au comte qu'une femme demandoit à lui parler. «A cette heure-ci? qu'elle aille au diable!… Écoute, écoute: est-elle jolie?—Oui, Monsieur.—C'est autre chose! il n'est pas trop tôt! qu'elle entre… Eh! c'est Mme Firmin! ce tour-ci vaut l'autre! (Il se jeta à mon col.) Il me paroît que ma lettre…—Rosambert, faites-moi donner des habits d'homme, et je vais de ce pas chez M. Duportail.—Je crois que vous le trouverez, mon ami. Il est sûrement revenu, c'est sûrement lui que j'ai vu hier au Luxembourg. En vérité, le baron m'a singulièrement touché. Savez-vous qu'il est venu ici dix fois, le baron? il ne m'a jamais trouvé, j'avois donné des ordres si précis!—Rosambert, faites-moi donner des habits.»

On me choisit parmi les siens ceux qui se trouvèrent les plus courts. Je volai chez M. Duportail qui fut aussi charmé que surpris de me voir. «Lovzinski, lui dis-je, je viens vous livrer le fils de votre ami; je me remets en vos mains sans condition. Daignez seulement être médiateur entre mon père et moi: voulez-vous bien me conduire chez le baron?—A l'instant même, mon ami. Quel plaisir nous allons lui faire! Mon cher baron, quel doux moment tu vas passer!»

En chemin, Lovzinski m'apprit que, sur un faux avis, il avoit été faire à Saint-Pétersbourg un voyage inutile. Sensible à son malheur, je ne pus m'empêcher pourtant de faire tout bas cette réflexion: «Tant que Dorliska sera perdue, on ne pourra me la faire épouser.»

Nous arrivâmes à l'hôtel: M. Duportail me pria d'attendre dans le salon et de le laisser entrer seul dans la chambre à coucher du baron. Il me dit que c'étoit une précaution qu'il devoit prendre, moins pour engager mon père à me pardonner que pour le préparer par degrés à la joie de mon retour.

Je fus bientôt environné des gens de la maison, ravis de revoir leur jeune maître; Jasmin, surtout, ne pouvoit contenir sa joie.

Il n'y avoit pas deux minutes que M. Duportail parloit au baron, quand j'entendis celui-ci s'écrier: «Il est là, mon ami; allons, je suis sûr qu'il est là. Mais qu'il entre, qu'il entre donc.» Je m'avançois vers la porte, elle s'ouvrit avec violence: mon père, presque nu, se précipita dans le salon; les domestiques s'éloignèrent par respect. Le baron me prit dans ses bras et me couvrit de baisers. Je n'avois pas la force de dire un seul mot. Tout à coup mon père, comme s'il se fût repenti de m'avoir montré toute sa tendresse, me repoussa d'un air irrésolu. Je me jetai à ses pieds, et, lui montrant une bourse encore pleine d'or: «Mon père, vous voyez que ce n'est pas la nécessité qui me ramène à vous.» Il se rejeta dans mes bras, me pressa contre son sein, m'embrassa vingt fois, et mouilla mon visage de ses larmes. «Je n'avois plus que cette crainte, disoit-il. Mon cher fils! mon bon ami! il est donc bien vrai que tu m'aimes? J'avois peine à croire que cela ne fût pas! Faublas, mon cher fils, tu ne sais pas comme ce moment me dédommage des maux que j'ai soufferts! Cependant, mon ami, tu seras père un jour; ah! puissent tes enfans t'épargner ces chagrins que tu m'as donnés!»

Mon père vit bien que mon cœur étoit plein, que mes sanglots étouffoient ma voix. Il essuya mes larmes, qui se confondoient sur mon visage avec les siennes. «Console-toi, mon cher enfant, me dit-il, je ne t'en veux pas; sois bien persuadé que je ne t'en veux pas. Tu m'as quitté, il est vrai; mais la circonstance t'excusoit. Tu m'as laissé plusieurs jours dans l'inquiétude, mais enfin tu es revenu volontairement. Va, j'étois plus inquiet que défiant; je n'ai jamais douté de la bonté de ton cœur… Tiens, je t'aime peut-être plus encore que je ne t'aimois. Eh! qui ne fait pas de fautes à ton âge? Quel jeune homme a jamais réparé les siennes mieux que toi? Quel père plus heureux que le tien peut se vanter d'avoir un meilleur fils?… Allons, mon ami, le passé est oublié, reprends ton appartement, rentre dans tous tes droits.»

M. Duportail s'étoit jeté dans un fauteuil, et nous regardoit tous deux avec un plaisir mêlé de douleur: nous l'entendîmes murmurer le nom de sa fille. Le baron, emporté par sa joie, se leva brusquement, alla à son ami, prit sa main, et lui dit: «Elle se retrouvera, ta fille, elle se retrouvera, et mon fils…» Il n'acheva pas, et s'adressant à moi: «Faublas, vous renoncerez à Sophie?—A Sophie, mon père?—Oh! oui, je l'exige, sur ce point-là je serai toujours inflexible: il faut me promettre de ne plus aller au couvent.—Ne pas aller au couvent!—Mon fils, je vous répète qu'il faut me le promettre.—Eh bien, mon père, puisque vous l'exigez absolument, je vous assure que je n'irai plus au parloir.—Voilà ce que je demande. Va, mon ami, va te reposer.—Mais Adélaïde?—Oui, elle est dans l'inquiétude. (Il écrivit un moment.) Tiens, voilà le nom du couvent dans lequel elle est maintenant; cours-y, cours-y vite: tu n'as pas d'idée du plaisir que tu lui feras.»

Je remontai chez moi pour y changer d'habits, et j'allai voir ma sœur, qui plaignit beaucoup sa bonne amie, dont elle ignoroit le bonheur.

Je me rendis ensuite chez Derneval, à qui j'appris le changement de ma demeure, et les raisons qui l'avoient déterminé. Il loua beaucoup la sage précaution que j'avois prise de nous ménager, en tout événement, un asile dans le pavillon; il me promit qu'avant la fin de la journée Dorothée seroit instruite de ces événemens, qu'elle ne manqueroit pas d'apprendre à Sophie. Nous arrêtâmes que la nuit du surlendemain nous irions au couvent, s'il faisoit beau. On sait que les nuits pluvieuses ou sombres étoient pour nous les belles nuits; on sait que, sur ce point, les amans et les voyageurs n'ont jamais été d'accord.

Illustration from Les amours du chevalier de Faublas, tome 2/5

FAUBLAS CHEZ JUSTINE

Le même soir Justine vint chez moi. «Bonsoir, ma petite Justine; il y a bien longtemps que nous ne nous sommes rencontrés seuls!—Oh! Monsieur, y eût-il cinquante ans, je vous prie d'abord d'écouter ce que j'ai à vous dire. Madame la marquise…—Tu es toujours bien jolie, mon enfant!—Monsieur, ma maîtresse m'envoie…—Elle sait déjà que je suis ici, ta maîtresse?—Oui; ce matin vous êtes rentré par la grande porte, on est venu le lui dire aussitôt… Mais finissez, Monsieur; souvenez-vous de nos conventions.—De quelles conventions parles-tu?—Vous oubliez tout. Il y a quelque temps, il a été décidé entre nous que, lorsque je viendrois ici de la part de ma maîtresse, je commencerois toujours par ma commission.—Eh bien, dépêche-toi donc de parler, ma petite Justine.—Monsieur, ma maîtresse a été bien surprise, bien affligée de votre fuite… Mais finissez donc.—Eh! finis toi-même: tu fais des préfaces comme un auteur sifflé. Ta maîtresse a été bien surprise!… crois-tu que je n'aie pas deviné cela?—Un instant, Monsieur.—Tiens, les exordes m'ennuient toujours, mais dans ce moment-ci surtout… Au fait, ma petite Justine, au fait.—Ma maîtresse m'a chargée de vous annoncer que vos amours secrets…—Mes amours secrets!… que veut-elle dire?—Mais vos amours avec elle ne sont pas publics, j'espère?—Tu as raison; oui, oui.—Elle dit que vos amours sont menacés d'un grand malheur; elle prévoit un événement fâcheux qui pourroit découvrir au marquis le secret de votre déguisement.—Le secret de mon déguisement! Mais ma belle maîtresse seroit perdue!—Aussi elle se désole, elle pleure, elle gémit. «Au moins, s'écrie-t-elle quelquefois, si je pouvois le voir!»—Eh bien, où est-elle? où faut-il aller?—Là! voyez: tout à l'heure je ne pouvois finir assez tôt; maintenant le voilà qui veut me quitter!—Ah! Justine, excuse; mais tu me dis que ta maîtresse se désole! quel est donc cet événement qu'elle craint?—Monsieur, je n'en sais rien. Demain, à dix heures du matin, elle vous le dira chez sa marchande de modes: vous y viendrez, n'est-ce pas?—Très certainement; je n'abandonnerai pas la marquise dans une situation aussi critique… Ah çà! mon enfant, voilà ta commission faite.»

Depuis si longtemps j'étois privé du plaisir de voir la jolie femme de chambre qu'on ne sera pas étonné qu'elle soit restée un quart d'heure avec moi.

La situation de la maîtresse étoit si triste qu'on ne sera pas plus surpris de l'empressement avec lequel je courus au rendez-vous, le lendemain, à dix heures du matin.

Dès que j'entrai dans le boudoir, la marquise s'efforça de cacher le mouchoir dont elle s'essuyoit les yeux. «Monsieur, me dit-elle, je vous prie d'excuser mes importunités; je n'abuserai pas de votre complaisance, je ne vous demande qu'un moment d'attention. Je ne vous rappellerai pas, Monsieur, le service important que je vous ai rendu il y a quelques jours; je ne vous parlerai pas de l'ingratitude extrême dont vous l'avez payé; je ne vous demanderai point où vous avez passé le temps qui s'est écoulé depuis le jour de votre fuite jusqu'à celui de votre retour chez le baron: je sens qu'il ne me convient plus de m'informer de votre conduite; je sens que mes plaintes, mes reproches et mes questions seroient également inutiles. J'ai perdu tous mes droits sur votre cœur, je veux au moins conserver votre estime: un danger commun nous menace, je veux vous le montrer pour vous l'épargner. Jetez avec moi les yeux sur le passé, Monsieur: je prétends me justifier à vous-même de ma tendresse pour vous; et, pourvu que votre amitié me reste… De grâce, ne m'interrompez pas… Pourvu que votre amitié me reste, pourvu que vos jours soient en sûreté, je verrai tranquillement le péril auquel sont exposés mon honneur et peut-être ma vie.

«Monsieur, vous vous rappelez sans doute comment le hasard qui seconda si bien votre adresse vous mit dans mon lit?… Hélas! vous n'avez pas oublié de quel prix votre audace fut récompensée! mais vous excuserez ma foiblesse, si vous songez qu'à ma place aucune femme n'eût été plus forte que moi[12]. Le lendemain, cependant, quand je vins à réfléchir qu'un jeune homme que je connoissois à peine possédoit mon cœur et ma personne, je fus épouvantée. Mais ce jeune homme brilloit de mille qualités réunies: sa beauté m'avoit étonnée, j'étois charmée de son esprit, il paroissoit sensible, il n'avoit pas seize ans! Je me flattai de captiver sa tendre jeunesse, de former son cœur docile; j'osai concevoir l'espérance de me l'attacher pour toujours. Je n'épargnai rien pour serrer davantage des nœuds trop précipitamment formés, mais que je voulois rendre indissolubles. Toutes mes espérances furent cruellement trompées; j'avois une rivale, je le découvris malheureusement trop tard; je fis de vains efforts pour ramener l'infidèle. Cependant il gémissoit dans l'esclavage, j'osai former le projet de le délivrer. L'excès de mon imprudence lui prouveroit l'excès de mon amour; ma témérité me rendroit peut-être mon amant! Je n'examinai plus rien, j'exécutai l'entreprise la plus hardie que jamais femme ait tentée!… Hélas! je l'exécutai pour le bonheur de ma rivale, de ma rivale que sans doute le perfide a vue, pour qui l'ingrat m'a trahie!… Ah! pardon, Monsieur, ma douleur m'égare; ce ne sont pas là les expressions…, ce n'est pas ce que je voulois dire… Monsieur, vous m'avez quittée: une autre vous haïroit peut-être; moi, je vous demande votre estime et votre amitié.—Oh! mon amie…» Je me jetai à ses genoux, je voulus prendre sa main, qu'elle retira.

«Votre amitié, Monsieur, elle m'est bien nécessaire… Relevez-vous, de grâce, relevez-vous, daignez m'entendre jusqu'à la fin, Monsieur. Votre ancien travestissement a nécessité des travestissemens nouveaux, mille imprudences ont suivi la première. Quelques précautions nous ont sauvés jusqu'à présent, mais on ne sauroit tromper longtemps le public curieux et malin. Le hasard qui nous a servis pourra nous perdre; il ne faut qu'une indiscrétion de nos gens, qu'une rencontre imprévue, qu'un mot échappé. Voilà les réflexions que j'aurois dû faire plus tôt; mais je n'ai pas été sage, parce que je me croyois heureuse. Tant qu'un doux espoir a pu m'abuser, je me suis étourdie sur le danger; mes yeux ne se sont ouverts que lorsque l'étonnante fuite de Mme du Cange a pénétré mon cœur de cette affreuse vérité que je n'étois pas aimée… Ah! si mon erreur m'étoit restée, je serois encore au fond de l'abîme, sans l'avoir aperçu!»

La marquise versoit un torrent de larmes; je me jetai encore à ses genoux: «O ma tendre amie, je vous aime! je vous aime!

—Non, non, je ne le crois plus, je ne peux plus le croire. Relevez-vous, Monsieur; je vous supplie de vous relever, je vous supplie de m'écouter. Tôt ou tard, je le prévois, notre liaison sera découverte, la multitude appellera mon amour une aventure galante; et cette aventure, si les détails en sont trouvés piquans, fera un éclat terrible! ce sera l'histoire du jour! Le marquis saura ses affronts, il les saura… Chevalier, je vous demande une grâce, une unique grâce. Songez dès à présent à vous dérober au ressentiment de M. de B…; je l'attendrai courageusement quand j'y resterai seule exposée. Partez, Faublas, partez! emmenez ma rivale, soyez heureux autant que vous m'êtes cher, autant que je suis malheureuse!

—Qui! moi? je ferois une double lâcheté! je fuirois le marquis, je laisserois la plus généreuse des femmes en butte à sa fureur!… Mais, ma chère maman, pourquoi ces alarmes cruelles?…

—Elles sont trop bien fondées, Monsieur; apprenez l'embarras où je suis. Un événement tout simple va bientôt éveiller les soupçons du marquis et l'engager à chercher des éclaircissemens dont le résultat me sera funeste. Monsieur, vous n'oublierez pas plus que moi cette fatale aventure de l'ottomane, cette scène bizarre qui dans le temps nous a tant chagrinés tous deux; vous paroissiez alors ne me voir qu'avec peine au pouvoir d'un autre, et moi-même je souffrois d'être obligée de partager un bien qui me sembloit n'être dû qu'à l'amant aimé. Je pris le parti de refuser au marquis l'exercice de ses droits les plus incontestables. Mon mari, trop exigeant, me faisoit de fréquentes querelles, que je supportois à cause de vous. A cette époque, nos rendez-vous se sont multipliés, et je n'ai pas toujours conservé dans vos bras (ici la marquise rougit beaucoup) cette présence d'esprit si nécessaire à une femme qui ne vit pas avec son mari. Enfin, Monsieur, il y a près de trois mois que le marquis n'a couché dans mon appartement, et cependant je suis… je suis enceinte.

—Enceinte! répétai-je avec un cri de joie; enceinte! je suis père! et je vous abandonnerois!… Maman, ma chère maman, je vous ai toujours aimée, vous me devenez plus chère que jamais.

—Je suis enceinte, répéta aussi la marquise, mais d'un ton si douloureux que mon cœur en fut déchiré. Malheureuse mère! enfant plus malheureux!» A ces mots elle s'étendit plutôt qu'elle ne se renversa sur le canapé où je m'étois assis près d'elle. Ses yeux se fermèrent, sa tête retomba mollement sur son sein; mais le mouvement égal de ce sein doucement agité, ses lèvres toujours vermeilles, les roses de son teint que me laissoit voir la toilette négligée du matin, et qui, loin de se flétrir, brilloient d'un éclat plus doux; tout m'annonça que l'état de foiblesse dans lequel je la voyois n'auroit pas de suites fâcheuses. Mes baisers brûlans ne purent la rendre à la vie: je me précipitai dans ses bras, elle tressaillit, et les plus vives sensations, graduellement produites, la tirèrent enfin de sa léthargie. D'abord ses bras voulurent me repousser, bientôt ils m'attirèrent: mon amante partagea mes transports et me prodigua les noms les plus doux.

«Me voilà donc exposée à de nouvelles perfidies!» me dit-elle, dès qu'elle eut repris ses sens. Je la rassurai par les protestations réitérées d'un attachement toujours durable. Elle témoigna pourtant quelque défiance, quand je lui dis que Mme du Cange s'étoit réfugiée chez le comte de Rosambert; mais enfin elle parut me croire. Elle m'apprit, en m'accablant des plus tendres caresses, qu'elle se croyoit au second mois de sa grossesse; et je ne sortis du boudoir qu'après avoir pris jour pour y revenir.

Depuis deux heures, cependant, je me croyois un autre homme. Quelle nouvelle la marquise venoit de m'apprendre! comme des idées de paternité flattent l'amour-propre d'un adolescent! Déjà Faublas n'est plus ce jeune étourdi faisant siffler dans ses mains une frêle baguette, fredonnant l'ariette nouvelle, coudoyant les hommes, regardant les femmes sous le nez, devançant à la course un char léger, passant comme un éclair au milieu de deux commères qui jasent au coin d'une rue, marchant sur le pied de ce badaud qui regarde un escamoteur, renversant sur une borne cet autre nigaud qui lit une affiche, et toujours riant comme un fou des burlesques accidens causés par sa vivacité! Non, la démarche du chevalier, maintenant grave et mesurée, annonce un homme raisonnable; la noble audace qui brille sur son visage est tempérée par la douce joie dont son front rayonne; son regard fier avertit les passans du respect qu'ils lui doivent; dans toute sa personne est répandu je ne sais quel air de dignité, qui semble leur dire: «Honorez un père de famille[13].»

J'espérois trouver chez moi Rosambert, à qui je brûlois d'apprendre mon bonheur. Jasmin me dit que le comte étoit, en effet, venu, mais qu'il n'avoit pu m'attendre longtemps. Une maladie dangereuse tout à coup survenue à l'un de ses oncles, dont il étoit seul héritier, l'obligeoit d'aller s'enterrer sur-le-champ au fond de la Normandie, dans une terre dont cet oncle étoit le seigneur. Rosambert n'avoit pu dire à Jasmin si son retour seroit prompt; mais, au cas que son exil se prolongeât, il me prioit de venir passer quelques jours avec lui, si j'en avois le courage, et si mes amours me le permettoient.

O ma jolie cousine! ton souvenir m'occupa le reste de cette journée, et, durant tout le cours de celle qui la suivit, un ciel nébuleux m'annonça la nuit du rendez-vous. Je soupai avec le baron; ensuite, au lieu de remonter chez moi, je descendis sous la porte cochère. Le suisse, enfin gagné par mes libéralités, ne me vit pas sortir. Je me rendis derrière le couvent, dans une rue écartée, où Derneval, accompagné de deux fidèles domestiques, m'attendoit déjà. Les échelles de corde furent bientôt attachées, bientôt j'embrassai celle que j'adorois. Il faut avouer qu'elle eut cette nuit-là de grands combats à soutenir. Je n'osois aspirer encore à l'entière possession d'une amante aussi honorée que chérie; mais je voulois obtenir des faveurs plus précieuses que celles qui m'avoient été jusqu'alors accordées. Il fallut toute la vertu de Sophie pour arrêter mes entreprises à chaque instant renouvelées. A quatre heures du matin nous nous donnâmes le baiser d'adieu. Jasmin, muni d'une grosse clef, attendoit mon retour et m'ouvrit doucement les portes de l'hôtel dès qu'il entendit le signal convenu.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la vigilance du baron, qui dormoit tranquille, tandis que Sophie, ayant à combattre sa propre foiblesse et mes désirs toujours renaissans, m'étonnoit par sa longue résistance, me forçoit d'admirer les efforts heureux de sa vertu sans cesse exercée, me renvoyoit chaque matin mécontent d'elle, me revoyoit chaque nuit plus amoureux, et redoubloit mon supplice en m'avouant que tant de privations ne lui paroîtroient guère moins douloureuses qu'à moi, si elle n'en trouvoit un dédommagement bien doux dans le témoignage de sa conscience pure et dans l'estime de son amant.

C'est ainsi que pendant trois mois je trompai la jalousie de Mme de B…, à qui mes journées étoient consacrées. La marquise me recevoit souvent chez sa marchande de modes, quelquefois à sa maison de Saint-Cloud, quelquefois aussi chez elle. J'arrivois rarement le dernier aux rendez-vous. Ma belle maîtresse, charmée de mes empressemens, et peut-être étonnée de ma constance, sembloit craindre surtout d'épuiser mon amour. Son état, qui exigeoit tant de ménagemens, fournissoit différens prétextes aux refus fréquens dont elle aiguillonnoit mes désirs. C'étoient des foiblesses d'estomac, des migraines, des maux de cœur, mille autres indispositions, qui toutes, me rappelant qu'elle étoit mère, la rendoient plus intéressante à mes yeux. Étonné cependant de voir sa taille, toujours aussi belle, garder les mêmes proportions, j'attendois impatiemment cette nuance d'arrondissement qui devoit m'assurer la paternité. Aux questions pressantes que je lui faisois de temps en temps, la marquise répondoit qu'il étoit possible qu'elle se fût trompée d'un mois; que bien des femmes atteignoient le quatrième et le cinquième avant que leur taille arrondie eût décelé leur grossesse; enfin que le dérangement de sa santé et d'autres signes plus certains ne lui permettoient pas de douter de son état.

Rosambert revint dans les premiers jours d'octobre. Son oncle, en mourant, l'avoit mis dans l'embarras des richesses; les Normands, naturellement plaideurs, l'avoient chicané; les jolies filles du pays de Caux l'avoient consolé. A la nouvelle de la grossesse de Mme de B…, le comte me félicita d'abord; mais, au récit des circonstances singulières qui avoient accompagné la tardive confidence qu'on m'en avoit faite, il sourit, et secoua la tête d'un air défiant.

«Mon ami, me dit-il, tout cela n'est pas clair; je crois que les alarmes de la marquise n'ont pas dû vous inquiéter beaucoup, et son état me paroît au moins problématique. D'abord, s'il est vrai qu'à l'époque de cette aventure de l'ottomane elle ait renoncé à M. de B…, et c'est un effort dont je la crois bien capable, il est encore moins douteux qu'aux premiers indices d'une fécondité traîtresse elle se sera arrangée de manière que son heureux époux puisse s'attribuer tout l'honneur du chef-d'œuvre qui seroit mis en lumière huit mois après. Ainsi, vous concevez qu'elle n'a joué l'inquiétude que pour attendrir davantage votre cœur compatissant. Mais il y a plus: je crois, mon cher Faublas, que vous n'avez pas encore eu l'esprit d'être père. Qu'est-ce, je vous prie, que cette grossesse dont on ne vous instruit qu'au bout de deux mois? L'accident, heureux ou sinistre, ne vous intéressoit-il pas assez pour qu'on vous l'apprît dès la première lune? Falloit-il, pour vous avertir, attendre pendant trente jours que le second courrier manquât? Et puis, remarquez que trois mois se sont écoulés depuis la confidence: trois et deux font bien cinq. Cinq mois révolus, et rien ne paroît encore! et, de votre propre aveu, il n'y a pas trace d'embonpoint! Que diable! mon ami, voilà de ces choses sur lesquelles on ne peut tromper un amant. Mon cher Faublas, je vous assure que ce petit chevalier-là est avorté… Mon ami, cette grossesse a été imaginée pour vous ramener, vous retenir et vous intéresser. Au reste, la ruse n'est pas mauvaise; je n'en veux d'autre preuve que le grand succès qu'elle a eu.»

Les observations de Rosambert me paroissoient pressantes; mais il m'en coûtoit beaucoup de renoncer au doux espoir dont j'étois bercé depuis plusieurs mois. Je me promis de ne rien négliger pour éclaircir les faits le soir même.

Justine étoit venue me dire qu'à l'entrée de la nuit je pourrois me rendre chez sa maîtresse; je n'y manquai pas. Je n'eus pas besoin de frapper aux portes de l'hôtel, elles étoient ouvertes; mais le suisse me vit, je nommai Justine, et, me coulant derrière une voiture qui venoit apparemment d'entrer, je gagnai l'escalier dérobé. Arrivé au boudoir, j'ouvris la porte, j'entrai brusquement, et je ne fus pas peu surpris d'entendre M. de B…, qui parloit très haut dans la chambre à coucher de la marquise. A l'instant même, Justine, sans doute effrayée du bruit que j'avois fait en ouvrant la porte, se précipita de la chambre à coucher dans le boudoir.

«Il rentre dans le moment», me dit-elle en me poussant dehors. J'eus bientôt descendu quelques degrés. «Mais voyez donc cette sotte qui s'enfuit quand je lui parle», s'écria M. de B…, qui poursuivit Justine. Il entra dans le boudoir à l'instant où elle tenoit d'une main le flambeau dont elle m'éclairoit et de l'autre la porte entr'ouverte. La rusée suivante, sans répondre un seul mot, acheva de tirer la porte, qu'elle ferma à double tour, et puis elle me fit signe de l'attendre. «N'ayez pas peur, me dit-elle dès qu'elle fut près de moi, il ne peut plus nous joindre; mais, Monsieur, ce boudoir vous est funeste!»

Ici Justine laissa échapper des éclats de rire que le marquis entendit. «L'impertinente! s'écria-t-il, elle rit de sa sottise, et elle me ferme la porte au nez.» Je n'entendis pas le reste: car Justine, qui faisoit d'inutiles efforts pour modérer sa gaieté, recommença à rire plus haut qu'auparavant.

Je la pris dans mes bras: «Friponne, tu vas payer pour ta maîtresse!» A ces mots je soufflai la bougie, je donnai un baiser à la rieuse, et je l'assis doucement sur les marches. «Eh mais, Monsieur, que faites-vous donc?… Quoi! sur un escalier?» Au lieu de répondre, je préparois le moment fortuné; mais Justine, un peu trop vive, fit un mouvement brusque et si malheureux que le flambeau, qui se trouvoit à côté d'elle, roula du haut en bas de l'escalier avec un grand fracas. «Qu'est-ce que cela? cria le marquis à travers la porte. Justine, vous avez fait un faux pas?—Oh! ce ne sera rien, rien du tout, lui répondit-elle d'une voix tremblante.—Oui! rien! répliqua-t-il, et elle ne peut pas parler!» Pendant ce court dialogue, Justine s'efforçoit de me chasser du poste que j'occupois et que je m'obstinois à garder. Quoiqu'il me parût fort dur de quitter le champ de bataille avant d'avoir remporté la victoire, il fallut m'y décider pourtant. Le marquis venoit de sonner ses gens, et nous l'entendîmes leur ordonner d'aller relever Justine qui venoit de faire un faux pas dans l'escalier dérobé. Je n'avois pas un moment à perdre. Au risque de me rompre vingt fois le col, je descendis l'escalier dans un désordre extrême. J'aperçus près de là une remise, où je courus, non sans peine, me cacher et me rajuster de mon mieux. Je me disposois à sortir de ma retraite pour traverser la cour, quand les domestiques parurent au bas du grand escalier. Ils accouroient avec des lumières; je n'eus que le temps d'ouvrir la portière d'un carrosse dans lequel je me précipitai.

De là je vis que Justine épargnoit la moitié du chemin à ceux qui la venoient secourir. Elle fut ramenée comme en triomphe par les laquais, charmés de l'avoir trouvée saine et sauve après une aussi terrible chute. Déjà ces messieurs remontoient le grand escalier en faisant mille exclamations joyeuses. Déjà je me préparois à profiter du moment pour m'échapper; mais mon destin bizarre m'avoit réservé, pour cette soirée, les plus ridicules malheurs. Du gros de la troupe se détacha tout à coup un grand diable de palefrenier, qui, s'acheminant tout droit vers la remise, commença par poser sa chandelle sur le marchepied du carrosse où je restois dans une horrible transe. Il visita ensuite une voiture remisée près de la mienne (c'étoit apparemment celle qui venoit de ramener le marquis). Il fit encore quelques tours sous la remise, et, revenant enfin s'asseoir sur le commode marchepied, après avoir ôté sa chandelle, qu'il souffla: «Elle ne peut tarder à venir, dit-il, attendons-la.» Dès que cette lumière, qui me gênoit cruellement, fut éteinte, je me sentis plus tranquille. La nuit étoit si sombre, il faisoit un brouillard si épais, qu'on ne distinguoit rien à quatre pas de distance. Cependant un grand quart d'heure s'étoit écoulé, la personne désirée n'arrivoit pas: je m'impatientois dans ma prison autant que mon geôlier, qui juroit tout bas sur son marchepied.

Enfin, j'entendis un léger bruit dans la cour. Le palefrenier l'entendit aussi, car il se leva en toussant doucement; on lui répondit sur le même ton, on s'avança, on lui parla tout bas. «C'est bon, répéta-t-il assez haut pour que je l'entendisse; dans celui-là», ajouta-t-il, et il frappa sur mon carrosse. A ces mots, on quitta l'intelligent domestique, qui, resté seul, vint à ma portière, la ferma à clef, passa de l'autre côté, en fit autant, et ferma de même l'autre voiture remisée près de la mienne. «Maintenant, se dit-il à lui-même, je puis allumer ce réverbère»; et, comme s'il y avoit eu un parti pris de me désoler, il alla précisément en face de la remise allumer un très gros fanal, qui, dans le fond de cette cour, moins large que profonde, jetoit, malgré le brouillard, un assez grand jour pour qu'on pût aisément distinguer tout ce qui s'y passoit. Après cette belle opération, il s'éloigna en sifflant.

Vous qui lisez cette funeste aventure, si vous aimez Faublas, plaignez-le. On le chasse d'un boudoir, on le dérange sur un escalier, on le poursuit sous une remise, on l'emprisonne dans un carrosse; il est inquiet, il est morfondu, et, pour comble de malheur, il n'a pas soupé.

L'odeur des mets qu'on préparoit dans les cuisines venoit jusqu'à moi, et je n'en ressentois que plus vivement combien il est douloureux quelquefois d'avoir bon appétit. Ma situation cependant me paroissoit si triste que ce n'étoit pas la faim qui me tourmentoit le plus. Ces mots, dans celui-là, me faisoient faire de terribles réflexions. Avois-je été découvert? le marquis, enfin bien instruit, préparoit-il sa vengeance?

O mon ange tutélaire! ô ma Sophie! ce fut toi que j'invoquai dans ce moment critique! Il est vrai que, toujours séduit par l'objet présent, je t'avois oubliée pendant quelques heures; il est vrai que j'étois dans l'infortune quand je t'adressai mon tardif hommage; mais honore-t-on moins dans son cœur le Dieu dont on néglige quelquefois le culte, et n'est-ce pas surtout lorsqu'ils sont malheureux que les hommes implorent la Divinité?

J'eus tout le temps de songer à ma jolie cousine. J'aurois pu m'évader peut-être, mais je n'osois le tenter, parce que les domestiques alloient et venoient sans cesse dans la cour, parce que le fatal réverbère eût éclairé tous mes mouvemens, parce qu'enfin, dans la crainte qu'on ne m'eût découvert et qu'on ne me guettât au passage, j'aimois mieux attendre l'ennemi que de l'aller chercher.

L'ennemi ne vint pas, et je finis par m'endormir dans mon poste.

Le bruit de la porte cochère qui crioit sur ses gonds me réveilla sur le minuit. Le suisse, un trousseau de clefs à la main, fermoit toutes les serrures et barricadoit toutes les portes. C'étoit l'instant que je redoutois, c'étoit sans doute celui qu'on avoit attendu pour me venir assiéger! J'en fus quitte pour la peur. Le suisse rentra paisiblement dans sa loge; un domestique éteignit les réverbères; chacun s'alla coucher.

Le silence profond qui régna bientôt dans l'hôtel me rassura totalement. Il étoit clair qu'on ne songeoit pas à moi, et que ces mots dans celui-là, qui m'avoient tant inquiété, indiquoient seulement une aventure nocturne, dont j'allois être le témoin. Cependant je sortois d'un embarras pour retomber dans un autre; ma prison paroissoit devoir être le lieu de la scène qui se préparoit. Dans un espace aussi étroit, un tiers ne pouvoit qu'incommoder les acteurs, et j'étois d'ailleurs très intéressé à ce que ceux-ci, quels qu'ils fussent, ne me découvrissent pas. Je ne pouvois donc sortir trop tôt du carrosse. Je voyois encore de la lumière dans les appartemens; mais il n'y en avoit plus dans la cour, mais le brouillard étoit toujours fort épais. Je pouvois, sans craindre d'être aperçu, tenter enfin la descente: je l'exécutai fort heureusement. Quel plaisir j'éprouvai, quand je sentis le pavé de la cour! un jeune Parisien, engagé pour la première fois de sa vie dans une promenade sur mer, ne ressent pas une joie plus douce en rentrant dans le port.

Un léger retour sur moi-même calma l'ivresse de ce premier transport. Puisque tout étoit fermé, je m'étois procuré seulement une prison moins incommode; j'avois faim, j'avois froid; et, pour comble d'ennuis, une horloge éternelle, sonnant des quarts quand je croyois compter des heures, me fatiguoit de son bruit monotone, et me promettoit la plus longue des nuits. Les bougies s'éteignoient peu à peu dans les appartemens, une profonde obscurité régnoit partout; cependant personne ne paroissoit encore! mon impatience étoit égale à ma curiosité.

Il est enfin trois heures du matin. J'entends quelque mouvement dans la cour. Un homme dont je ne puis distinguer les traits s'avance doucement; je recule avec précaution; il ouvre la portière et monte dans le carrosse au moment où, pressé d'un désir curieux, je m'assieds modestement derrière.

Après un quart d'heure de silence, l'inconnu frappe des pieds, et tout d'un coup, apostrophant à la fois la nuit, le froid, le brouillard, et une personne qu'il appelle chienne, il descend du carrosse, se promène sous la remise, et, pour se distraire apparemment, il vient à deux pas de moi satisfaire un besoin très malhonnête. Ce monsieur, dès qu'il a fini, donne de nouveaux signes d'impatience.

«La chienne!» s'écrie-t-il à tout moment; et il accompagne cette exclamation de quelques autres expressions plus énergiques. Enfin il ajoute: «Que c'est bête de me donner rendez-vous ici, de ne pas vouloir que j'aille dans sa chambre comme les autres fois! elle vient me conter que, la nuit dernière, madame a entendu du bruit, et que ça tache son honneur. Son honneur! je dis, ça se peut bien; mais faut-il pour cela qu'elle me laisse pendant deux heures gober le brouillard et le rhume? la chienne de femelle ne sait donc pas que, quand un homme est gelé…»

La complainte de l'amoureux (on devine que c'en étoit un) fut interrompue par un léger bruit, qui attira son attention et la mienne. Il se leva, alla au-devant de la personne aimée, la joignit à peu de distance, et lui reprocha sa lenteur. Elle se justifia par un baiser bien appuyé. Cette façon de répondre plut apparemment beaucoup à l'amant; il répliqua de la même manière, et la conversation s'anima au point que le choc égal et soutenu de leurs lèvres amoureusement pressées forma bientôt un concert dont un tiers observateur devoit peu goûter l'harmonie.

A la crainte que j'avois d'être découvert se joignoit alors un désir inquiet de savoir quelle étoit la beauté facile dont le langage avoit à la fois tant de douceur et d'énergie; mais les ténèbres épaisses qui m'avoient protégé contre l'amant déroboient l'amante à mes regards curieux. L'heureux couple qui s'entendoit si bien sans parler monta dans le carrosse. Il en partit aussitôt des soupirs étouffés, des gémissemens tendres, et la caisse, violemment poussée, fit en une minute vingt soubresauts, qui m'apprirent assez à quelle espèce d'exercice se livroient ceux qui étoient dedans. Étrangement cahoté derrière, je songeois à quitter ma place, quand la voiture, remise par degrés dans son parfait équilibre, m'annonça que les athlètes reprenoient haleine. «Mon cher La Jeunesse! dit alors une voix dont je reconnois les accens si doux… hélas! et si trompeurs,… mon cher La Jeunesse!…—Ma chère Justine!» répond aussitôt le butor; et je sens la caisse reprendre son balancement perfide.

J'essaye de me glisser en bas, un grain de sable se rencontre sous mes pieds, et s'écrase en criant. «Mon Dieu! dit Justine, qu'est-ce? j'entends du bruit!… Vois dans la cour… Nous sommes surpris!»

La Jeunesse étonné descend, passe près de moi sans me voir, marche au hasard dans la cour, et affecte de tousser. Justine, plus morte que vive, est restée immobile dans le carrosse. Je me montre à la portière. «C'est moi, charmante enfant, j'ai tout entendu; renvoie La Jeunesse tout à l'heure; songe surtout qu'il me faut un gîte, et que je n'ai pas soupé.—Quoi! Monsieur de Faublas, vous étiez là?—Oui, j'étois là; mais renvoie La Jeunesse, donne-moi une chambre, donne-moi à souper. Je te dirai après ce qui m'est arrivé, ce que j'ai entendu, ce que tu as fait.»

A ces mots je regagne mon poste en tâtonnant. La Jeunesse revient, il assure à Justine qu'elle s'est trompée, qu'il n'y a personne. Justine soutient qu'elle a entendu du bruit, que quelqu'un est levé dans l'hôtel. Elle a la cruauté de renvoyer son triste amant, qui ne la quitte qu'après l'avoir embrassée plusieurs fois, et sur la parole qu'on lui donne que, dès le lendemain même, on lui offrira sa revanche à une heure et dans un lieu plus commodes.

Dès qu'il se fut éloigné, Justine me déclara qu'elle ne savoit où me conduire. «Monsieur, me dit-elle, passe la nuit chez madame.—Quoi! le marquis?…—Il l'a voulu absolument.—Ah! ah! mais tu as une chambre, toi, Justine?—Oui, Monsieur, tout près de l'appartement de madame.—Eh bien, mon enfant, conduis-moi dans ta chambre. Il y a sept mortelles heures que je m'enrhume et que je jeûne ici; voudrois-tu m'y laisser mourir de faim et de froid?—Oh! non, Monsieur de Faublas, oh! sûrement non; mais c'est que… si ma maîtresse entend du bruit?—Bon! je n'en ferai pas autant que La Jeunesse en a fait la nuit dernière.»

Justine me prit par la main, et tous deux, marchant sur la pointe du pied, allongeant le cou et prêtant l'oreille, nous gagnâmes à tâtons la petite chambre en question. Justine alluma une lampe et se hâta de faire du feu. Elle n'osoit me fixer; mais son regard timide et détourné sembloit me demander grâce, et je voyois sur le minois chiffonné de la friponne un petit air boudeur et confus qui le rendoit plus piquant qu'à l'ordinaire. Oh! que j'étois tenté de lui pardonner! oh! qu'un jeune homme de dix-sept ans a peine à garder sa colère dans la chambre d'une jolie fille de son âge! Je ne pouvois douter que La Jeunesse ne fût heureux; mais je l'étois aussi; il ne s'agissoit donc plus que de savoir lequel des deux on aimoit davantage. Oui; mais avoir un rival dans les écuries de l'hôtel! partager mes plaisirs avec un valet! il ne falloit en vérité rien moins qu'une idée aussi repoussante pour m'empêcher de faire, en ce moment, une infidélité de plus à la marquise, une injure nouvelle à ma Sophie.

Aussitôt que les réflexions délicates eurent étouffé les désirs naissans, je sentis ma faim davantage: «Donne-moi donc à souper, Justine.—Je n'ai rien, Monsieur de Faublas.—Quoi! rien du tout?—Ah! si fait, dans ma commode deux pots de confitures.—Que deux, Justine?—Oui, les voilà; je n'en donne qu'à mes bons amis, au moins!—En ce cas, mon enfant, c'est donc La Jeunesse qui a entamé celui-là. Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas étrillé ton La Jeunesse, le jour qu'il galopoit après moi au pont de Sèvres.—Ah! vous lui avez donné un coup de fouet! il avoit le bras tout noir!—Je ne m'étonne plus de l'intérêt que tu pris dans le temps à cette rencontre… Mon enfant, donne-moi du pain.—Je n'en ai point.—Pas une bouchée?—Pas une miette.—Et à boire?—Oh! de l'eau plein ce pot à l'eau.»

Deux pots de confitures! c'est le souper d'une religieuse. Il est sain, mais il est léger; mais mon estomac n'étoit pas content, et, pour le réconforter, il fallut avaler un malheureux verre d'eau, qui me gela le palais et les entrailles. Quelle douleur! Justine paroissoit souffrir de ma détresse. Le feu n'alloit pas assez bien; elle tisonnoit et souffloit sans cesse. Je devois geler; elle boutonnoit mon habit. Ce chapeau ne suffisoit pas pour me garantir du froid; il fallut me laisser coiffer d'un de ses bonnets de nuit. On sentoit des vents coulis partout; elle alloit, pour me les épargner, fourrer du papier sous la porte. Justine, infatigable, prévenoit les besoins que j'avois, et ceux même que je n'avois pas; Justine enfin me prodiguoit les attentions fines et recherchées, les petits soins délicats, toutes ces caresses empressées dont vous accable toujours une femme qui vous trompe ou qui va vous tromper.

«Monsieur, me dit enfin la rusée suivante, curieuse de savoir comment je m'étois trouvé l'espionnant à trois heures du matin, je croyois que vous aviez eu le temps de regagner la porte cochère, je vous connois si prompt, si leste! je n'avois pas songé que, dans le désordre où vous étiez, il vous falloit quelques minutes…» Je l'interrompis pour lui conter de point en point ce qui m'étoit arrivé dans l'hôtel depuis que j'y étois entré. Elle se contraignit pour ne pas rire, quand je lui parlai du boudoir; le souvenir de sa chute sur l'escalier la fit presque rougir; un faux air de commisération parut sur sa maligne figure quand je lui racontai mon emprisonnement dans le carrosse; mais, lorsque j'en vins à la dernière partie de mon récit, que je comptois égayer par quelques épigrammes, il se fit dans tout son maintien la plus prompte des révolutions. La pauvre fille baissa les yeux, pencha la tête, pâlit un peu, et, de sa main droite, comptant les uns après les autres les cinq doigts de sa main gauche, elle hasarda timidement quelques mots d'une justification fort difficile.

«Monsieur de Faublas, ne me dites pas ce qui s'est passé dans le carrosse, je le sais, j'y étois.—Tu veux donc bien en convenir?—Oui; mais je ne vous ai pas fait une infidélité.—Comment! es-tu bien sûre de ce que tu dis là, mon enfant?—Certainement, je ne vous ai pas quitté pour La Jeunesse, c'est, au contraire, La Jeunesse que j'ai trompé pour vous.—Ah! ah!—Oui, Monsieur de Faublas, vous ne m'aimez que depuis quelques mois, vous!—Et La Jeunesse?—Il y a plus de deux ans. Je vous ai préféré dès que je vous ai vu, mais je n'ai pas voulu rompre tout à fait avec lui, parce que je le ménage pour le mariage.—Tu t'y prends bien!—Vous riez, mais soyez sûr qu'il m'épousera.—Sans doute, Justine, il t'épousoit il y a une demi-heure!—Que je suis malheureuse! je vois que vous êtes fâché contre moi, et peut-être que demain ma maîtresse me chassera.—Quoi! tu penses que je lui dirai…?—Non, Monsieur, ce n'est pas cela; mais madame la marquise n'est pas contente de ma chute sur l'escalier; elle n'en a pas été la dupe. Quand je suis rentrée, monsieur le marquis est venu à moi, il avoit l'air de me plaindre; mais madame m'a regardée de travers. «Elle mérite cela, a-t-elle dit sèchement, elle n'avoit qu'à descendre tout de suite, au lieu de s'amuser sur l'escalier.» Elle ne m'a rien dit depuis, parce que monsieur ne l'a pas quittée; mais elle a reçu mes services avec beaucoup d'humeur, et je crains bien que demain…—Justine, si elle te renvoie, tu n'as qu'à venir me le dire chez moi, je te chercherai une place, à une condition cependant. Depuis cinq mois la marquise prétend qu'elle est enceinte…—Ah! Monsieur, je vous assure…—Oui, ce que tu m'as assuré plusieurs fois; mais aujourd'hui ne te hâte pas de répondre: je saurai tôt ou tard la vérité, et, si tu ne me l'as pas dite, je t'abandonne.—Mais, Monsieur, si je vous la dis…—Alors, ne crains rien, je ne te compromettrai pas. Ainsi, Justine, il est donc vrai que ta maîtresse n'est pas enceinte?—Monsieur, elle vous a conté cela dans le temps pour se raccommoder avec vous; et cette nouvelle a paru vous faire tant de plaisir que depuis elle n'a jamais pu se décider… Vous auriez tort de lui en vouloir. Tout ce qu'elle en fait, c'est pour vous plaire.—Oui, oui,… Justine, si elle te renvoie, je te chercherai une place, et, en attendant, tiens.»

Je la forçai d'accepter les dix écus que je lui présentai. «Vous feriez bien, me dit-elle, de vous jeter sur mon lit.—Mon enfant, je ne suis pas mal sur cette chaise.» Justine insista; mais mon malheureux sort me poursuivoit. Je refusai, en lui observant qu'elle devoit être plus fatiguée que moi; que son lit lui étoit nécessaire; qu'un simple matelas me suffiroit, si elle vouloit bien m'en faire le sacrifice pendant quelques heures.

Justine, docile à regret, étendit par terre, près de la cheminée, sa paillasse, sur laquelle elle mit un matelas; ensuite elle se jeta tout habillée sur son lit, beaucoup diminué par le partage; puis, me souhaitant une bonne nuit, elle me regarda tendrement et poussa un long soupir. Je ne sais quoi me fit soupirer aussi malgré moi; mon imagination, toujours vive, égaroit ma foible raison; j'allois succomber, quand tout à coup je me rappelai ma Sophie. Il est vrai que je me souvins aussi du balancement de la caisse. Quoi qu'il en soit, au lieu d'aller au lit de Justine, je me précipitai sur celui qu'elle venoit de me faire. Je posai ma tête sur mon bras devenu mon oreiller, je m'endormis profondément, et je laisse au lecteur à décider si ce fut le dégoût qui étouffa le désir, ou si, pour cette fois, l'amour tendre triompha de l'amour libertin.

Il y avoit un peu plus de deux heures que je goûtois les douceurs d'un repos bien nécessaire, quand je fus réveillé par cet horrible cri: Au feu!

Je me lève, je me frotte les yeux; c'étoit moi qui brûlois, c'étoit Justine qui crioit de toutes ses forces. Lui ordonner de se taire, étouffer dans mes mains cruellement chauffées le feu qui a déjà consumé la moitié du pan gauche de mon habit; rejeter dans la cheminée le tison enflammé, qui, ayant roulé jusqu'à la paillasse, y avoit mis le feu aussi bien qu'au matelas; saisir près de la toilette de Justine un grand seau de faïence, qui, heureusement, se trouva plein d'eau; imbiber du fluide presque glacé la paillasse et le matelas; d'un coup de main arracher la couverture et les draps de Justine; jeter le lit de plume d'un côté, le second matelas de l'autre; renverser le bois de lit d'un coup de pied, ce fut l'affaire d'un moment: je fis tout cela plus vite qu'on ne le lira.

Cependant plusieurs personnes, attirées par les cris de Justine, accouroient à sa chambre; on lui crie d'ouvrir sa porte. Peu s'en faut que je ne perde la tête en reconnoissant la voix de ma belle maîtresse et celle de son sot époux. Où me cacher? il n'y a point de lit, il n'y a point d'armoire! je ne vois que la cheminée, je m'y fourre: Justine approche une chaise pour m'aider à y monter.

«Mais ouvrez donc, Justine», s'écrie le marquis. Justine, en tenant la chaise, répond que le feu est éteint. «N'importe, ouvrez, réplique la marquise, ou je vais faire jeter la porte en dedans!—Encore faut-il que je m'habille, dit Justine en tenant toujours la chaise.—Vous vous habillerez demain», répond son maître furieux.

Tous les domestiques sont accourus, on leur ordonne d'enfoncer la porte. A l'instant même je m'élance et je me cramponne. Justine retire la chaise, elle court à la porte, elle ouvre, on entre. La chambre se remplit de gens, qui tous à la fois interrogent, répondent, commentent, s'effrayent, se rassurent, se félicitent et ne s'entendent pas. Parmi tant de voix confondues je distingue aisément la voix grêle du marquis. «Cette impertinente! qui met le feu à mon hôtel! qui nous fait de ces peurs-là! qui trouble mon sommeil et celui de sa maîtresse!» La marquise, pendant que son mari gronde, fait jeter par la fenêtre la paillasse et le matelas qui avoient fait tout le mal; elle visite la chambre, et voit qu'il n'y a plus de danger. «Que chacun se retire!» dit-elle. Les hommes obéissent d'abord; quelques femmes, plus curieuses peut-être que zélées, offrent leurs services à ma belle maîtresse, qui leur ordonne une seconde fois de se retirer.

«Comment avez-vous mis le feu ici? crie le marquis toujours en colère.—Un moment, donc! lui dit la marquise; attendez donc qu'ils soient tous partis.—Eh! parbleu, Madame, quand ils entendroient! Le beau mystère!—Eh! mais, Monsieur, ne voyez-vous pas que cette enfant est encore tremblante? Croyez-vous d'ailleurs qu'on se brûle exprès?—Madame, vous voilà avec votre Justine, vous lui passez tout. Eh bien! moi, je soutiens que c'est une sotte, une étourdie, qui finira mal, je vous en avertis! Tenez, j'ai toujours remarqué dans sa physionomie qu'elle étoit un peu folle. Voyez cette figure, n'y a-t-il pas quelque chose d'égaré? n'aperçoit-on pas…?—Allons, Justine, interrompit la marquise, apprenez-nous par quel accident…—Madame, je lisois.—Une belle heure pour lire! s'écria le marquis: là! ne faut-il pas avoir perdu la tête?—Madame, reprit Justine, je me suis endormie; la lumière, que je n'avois pas éteinte, et qui étoit trop près du matelas…—Y a mis le feu, interrompit encore le marquis; le grand miracle! Et que lisiez-vous donc de si beau la nuit, Mademoiselle?—Monsieur, répliqua la maligne suivante, c'est un livre qui s'appelle… le Physionomiste complet.» Le marquis s'apaisa tout à coup et se mit à rire. «C'est le Physionomiste parfait qu'elle veut dire.—Oui, Monsieur, oui, le Physionomiste parfait.—Eh bien! Justine, n'est-il pas vrai que ce livre-là est amusant?—Oui, Monsieur, bien amusant… C'est pour cela…—Et ce livre, où est-il?» demanda la marquise. Après quelques instans de silence, Justine répondit: «Je ne le trouve pas, il est apparemment brûlé.—Comment, brûlé! s'écria le marquis, mon livre est brûlé! vous avez brûlé mon livre?—Monsieur…—Et pourquoi prenez-vous mes livres, Mademoiselle? qui vous a permis de prendre mon livre et de le brûler?—Eh! Monsieur, lui dit la marquise, vous criez à me rompre la tête.—Comment! Madame, l'impertinente brûle mon livre!—Eh bien! Monsieur, vous en achèterez un autre.—Oui, vous en achèterez! vous en achèterez! vous croyez donc, Madame, que cela se trouve comme un roman! il n'y avoit peut-être que cet exemplaire dans le monde! et cette sotte le brûle!—Eh bien! Monsieur, répliqua vivement la marquise, si ce livre est brûlé, s'il ne s'en trouve pas d'autre, vous vous en passerez, je ne vois pas grand mal à cela.—En vérité, Madame, l'ignorance… Tenez, je m'en vais, car je vous dirois… Et vous, Mademoiselle, je vous le répète, vous êtes une sotte, une étourdie, une folle; et il y a longtemps que je l'ai vu dans votre physionomie.» Il s'en alla.

Posé en travers dans une cheminée étroite et sale, forcé d'appuyer la tête et les épaules d'un côté, de roidir les jambes de l'autre, et, pour plus grande sûreté, de tenir les bras écartés, je me trouvois dans la plus incommode des situations. Je commençois à me fatiguer beaucoup. Cependant il falloit prendre patience, il falloit savoir comment tout cela finiroit; je recueillis mes forces et je prêtai l'oreille.

La marquise commença. «Le voilà parti! c'est ce que je voulois. Nous sommes seules; j'espère, Mademoiselle, que vous voudrez bien m'expliquer votre chute d'hier au soir, le bruit que j'entends chez vous depuis plus de deux heures; et, comme vous sentez que je ne crois pas à cette petite histoire du livre brûlé, je me flatte que vous daignerez m'apprendre aussi par quel accident le feu vient de prendre ici.—Madame…—Répondez, Mademoiselle, vous n'étiez pas seule chez vous?—Madame, je vous assure…—Justine, vous allez mentir!…—Madame, je lisois… comme je vous l'ai dit…—Vous mentez, Mademoiselle; le livre dont vous parliez tout à l'heure est dans mon cabinet.—Eh bien! Madame, je travaillois,… je cousois… Mais vous toussez, Madame, vous vous enrhumez.—Oui, je m'enrhume, cela est vrai. Je vois que je ne pourrai pas savoir la vérité ce soir. Je vous laisse, Mademoiselle, demain je serai sans doute plus heureuse, ou bien… (Elle revint sur ses pas.) Il faut, de peur d'un nouvel accident, éteindre cela tout à fait», dit-elle.

Elle prit en même temps le pot à l'eau, qui se trouva sous sa main, et le vida sur les trois ou quatre tisons qui se consumoient dans les coins de la cheminée. Aussitôt s'éleva une épaisse fumée qui, entrant à la fois par ma bouche, mon nez et mes yeux, faillit m'étouffer. Mes forces m'abandonnèrent, je tombai sur mes pieds. La marquise recula d'effroi. Je sortis promptement de la cheminée; la terreur fit place à l'étonnement. Nous nous regardions tous trois en silence.

«Mademoiselle, dit enfin la marquise à Justine, en la fixant d'un œil courroucé, il n'y avoit personne chez vous!» Et puis m'adressant un doux reproche: «Faublas! Faublas!» Justine se jeta aux genoux de sa maîtresse: «Ah! Madame, je vous assure…—Quoi! Mademoiselle, vous osez encore!…» Pendant que la pauvre Justine tâchoit de fléchir et de persuader la marquise, je considérois avec attention la simple parure de celle-ci. Un seul jupon, mal attaché, couvroit négligemment des charmes que mon imagination auroit devinés, que mes yeux avoient vus, que ma mémoire me rappeloit. De longs cheveux noirs épars couvroient ses épaules d'albâtre, et retomboient mollement sur sa gorge entièrement découverte… Que ma maîtresse étoit belle!… j'oubliai la supposition de grossesse, et, saisissant une main que je baisai: «Ma chère maman, les apparences sont souvent trompeuses.—Ah! Faublas, à qui m'avez-vous sacrifiée?—A personne; un mot d'explication, et ma justification ne sera pas difficile.» Justine voulut m'appuyer de son témoignage. «Vous êtes bien audacieuse, lui dit sa maîtresse…—Oui, vous avez raison, bien audacieuse», s'écria le marquis de B…, qui, lassé d'attendre sa femme, la venoit chercher.

La marquise souffle la lumière, me donne un baiser sur le front, et me dit tout bas: «Faublas, un peu de patience, je reviendrai dans un instant.» Elle élève la voix et s'adresse à Justine: «Mademoiselle, sortez, venez avec moi.» Justine, qui connoît les êtres, ne fait qu'un saut; la marquise sort, repousse son mari qui alloit entrer, tire la porte, la ferme à double tour, retire la clef, et me voilà encore une fois en prison!

Pour cette fois, mon esclavage me parut supportable; un doux espoir au moins m'étoit permis. Mes comiques tribulations, si étrangement variées, prolongées si cruellement pendant la nuit entière, alloient sans doute finir, et la marquise, bientôt revenue, ne pourroit me refuser le juste dédommagement de tant de maux soufferts pour elle. Cette consolante idée ranima mon courage, je pris une chaise que j'adossai contre la porte, et, comme un chasseur à l'affût, j'attendis ma proie.

Bientôt j'entendis du bruit dans l'appartement des époux; on parloit vite, on parloit haut; on disputoit avec aigreur. Je jugeai que la marquise, ne pouvant se débarrasser de son mari, avoit pris le parti de le quereller, et je ne doutai pas qu'elle ne réussît bientôt à l'impatienter assez pour l'obliger à quitter la place: il en arriva tout autrement. Après d'assez longs débats, la marquise accourut de sa chambre vers la mienne. «Voilà bien, disoit-elle avec feu, la scène la plus scandaleuse! ne me suivez pas! Monsieur, gardez-vous de me suivre!»

Elle étoit déjà au bout du corridor, tout près de ma prison. Je ne sais si elle s'accrocha quelque part; mais le pied lui manqua, et elle tomba si rudement que la clef de ma chambre, s'étant échappée de sa main, vint rebondir contre ma porte. Mon amante infortunée jeta un cri terrible. Son mari, qui la suivoit de près, la releva; plusieurs femmes accoururent, on la ramena chez elle. Un moment après le marquis s'écria: «Elle est blessée! que mes gens se lèvent! que le suisse ouvre les portes! qu'on amène le premier chirurgien!»

Oh! comme mon cœur palpita dans ce triste moment! que le malheur de la marquise me causa d'inquiétude! qu'alors il me parut douloureux d'être ainsi renfermé, de ne pouvoir apprendre si sa blessure étoit dangereuse, si ses jours n'étoient pas menacés! Mon impatience s'accrut par mes réflexions. Au milieu des embarras qu'un pareil accident alloit causer, dans ces momens de trouble et d'agitation, Justine pourroit-elle quitter sa maîtresse? songeroit-elle à me délivrer? Le temps étoit précieux, le jour commençoit à paroître. Si je parvenois à m'échapper, si je pouvois rentrer chez moi, Jasmin, le premier venu que j'enverrois à l'hôtel du marquis, me rapporteroit des nouvelles de sa femme. Il falloit donc tenter tous les moyens possibles de me procurer ma liberté. Le bruit de la porte cochère qu'on ouvrit avec fracas, m'annonçant qu'un des plus grands obstacles était levé, me donna l'espérance de pouvoir surmonter ceux qui me restoient. J'essayai d'abord, mais inutilement, de tirer à moi, par-dessous la porte, la clef restée dans le corridor. Je voulus ensuite démonter la serrure en détachant les vis qui la fixoient; mais elles étoient rivées en dehors.

J'examinois la serrure avec attention, je tâchois de l'ouvrir avec mon couteau, quand La Jeunesse, dont je reconnus la voix, me dit tout bas: «C'est toi, Justine? je te croyois chez ta maîtresse. Ouvre-moi donc.» L'occasion étoit trop belle pour la laisser échapper; je prends mon parti sur-le-champ, et, résolu de donner quelque chose au hasard, je déguise ma voix en la diminuant. Je contrefais de mon mieux celle de Justine, et, glissant, pour ainsi dire, les mots à travers la serrure, je réponds: «C'est toi, La Jeunesse? dis-moi donc comment va ma maîtresse?—Ta maîtresse va bien, la peau est à peine écorchée: monsieur vient de nous dire que le chirurgien a dit que ce n'étoit rien; mais comment ne sais-tu pas cela, toi? Ouvre-moi donc.—Je ne puis pas, mon bon ami; Madame m'a enfermée.—Bah!—Oui, tiens, la clef est par terre dans le corridor: cherche.»

La Jeunesse regarde et trouve la clef, il ouvre la porte et me regarde: «Ah! mon Dieu, c'est le diable!» dit-il. Je tente le passage, il m'adresse un grand coup de poing: je pare et je riposte. Le coup est si prompt, si heureux, que le coquin tombe à la renverse avec une balafre sur l'œil. Je saute par-dessus lui, je me précipite sur l'escalier; mon ennemi se relève et me poursuit. Plus agile que lui, parce que je ne suis pas éclopé, parce qu'un motif plus pressant m'anime, je traverse rapidement la cour, et déjà j'ai franchi le seuil de la porte cochère, quand La Jeunesse, d'autant plus furieux qu'il désespère de m'atteindre, s'avise de crier de toutes ses forces: «Arrête! au voleur!»

J'avois enfilé une rue de traverse: la peur me donnoit des ailes. La Jeunesse, suivi de quelques autres domestiques, crioit encore; mais tous étoient loin derrière moi. Je me croyois sauvé, lorsqu'au détour d'une rue je tombai dans une patrouille de la garde de Paris. Le sergent m'arrêta sur ma mine. En effet, il étoit impossible d'en présenter une plus étrange. Tant de soins m'avoient occupé sur la fin de cette nuit qu'alors seulement je m'aperçus du grotesque équipage dans lequel je courois les rues. Une partie de mon habit brûlée, l'autre bariolée de suie, toute ma personne barbouillée de fumée, et enfin ma tête enterrée dans un bonnet de nuit de Justine: je ne m'étonnai plus qu'en me voyant La Jeunesse eût dit: «C'est le diable!»

Malgré la surprise que me causoit à moi-même ce costume rembruni, j'assurai au sergent que j'étois un honnête homme. Il paroissoit peu disposé à m'en croire sur ma parole; et d'ailleurs La Jeunesse arriva sur ces entrefaites, avec sa séquelle essoufflée. Tous les valets m'environnèrent, et crièrent à tue-tête aux soldats qui me serroient: «Arrêtez-le, c'est un coquin, c'est un voleur; amenez-le à l'hôtel.» Je demandai qu'on me conduisît chez le commissaire du quartier: ma requête fut trouvée si juste qu'on y satisfit sur-le-champ.

Le commissaire attendoit un scellé; quand il sut qu'il ne s'agissoit que de recevoir une plainte, il parut mécontent d'avoir été réveillé si matin. «Mon ami, me dit-il, qui êtes-vous?—Monsieur, je suis le chevalier de Faublas, votre très respectueux serviteur.—Ah! pardon, Monsieur. Où logez-vous?—Chez mon père, le baron de Faublas, rue de l'Université.—Que faites vous?—Pas grand'chose, comme tant de jeunes gens de famille.—D'où sortez-vous?—Dispensez-moi de répondre à cette question-là.—Je ne le puis. D'où sortez-vous?—D'une cheminée.—Monsieur, voilà de mauvaises plaisanteries que vous pourriez payer cher.—Non, Monsieur, ce sont des vérités que mon habit prouve: regardez.—Où alliez-vous?—Me coucher.—Belles réponses! où est le plaignant?»

La Jeunesse se montra. «Mon ami, comment vous nommez-vous?» Je répondis pour lui: «La Jeunesse.—Monsieur,… de grâce, me dit l'homme de loi, je parle à ce garçon. (A La Jeunesse.) Où logez-vous, mon ami?—Dans le cœur d'une des femmes de madame la marquise, répliquai-je aussitôt.—Monsieur, ce n'est pas vous que j'interroge. (A La Jeunesse.) Que faites-vous, mon ami?—Il caresse les demoiselles dans les carrosses.»

Le commissaire frappa du pied; La Jeunesse me regarda d'un air interdit. Le pauvre garçon, troublé, ne savoit plus que répondre aux questions dont l'accabloit notre juge bourgeois. Il déposa cependant qu'il m'avoit trouvé enfermé chez Mlle Justine, dans une chambre de l'hôtel du marquis de B…; que je forçois une serrure, qu'en sortant je l'avois apostrophé, lui plaignant, d'un coup de poignet sur l'œil.

L'homme de loi, qui voyoit dans tout cela des choses très graves, me pria de m'asseoir un moment; il parla bas à son clerc; quelques minutes après, je vis arriver le marquis de B…

(Il élève la voix en entrant.)

On vient de m'avertir qu'un voleur… Ah! ah! c'est M. Duportail!

Le Commissaire.

Monsieur Duportail! Ce n'est pas là le nom que monsieur nous a fait écrire.

Le Marquis, riant.

Pardon, Monsieur Duportail; mais je vous vois dans un état!… Comment?… Pourquoi?…

Faublas, se penchant à l'oreille du marquis.

Il m'est arrivé l'aventure la plus plaisante!… Je vous conterai cela,… mais ce n'est pas là le moment.

Le Marquis, le regardant beaucoup.

Oui,… oui,… mais comment diable arrive-t-il que vous vous trouviez chez moi dans cet équipage?

Le Commissaire.

Monsieur le marquis, je vais vous lire la déposition.

Faublas.

Inutile… (Bas au marquis.) Je vous conterai tout cela.

Le Marquis, le fixant d'un air incertain.

Oui, oui; mais voyons la déposition.

Le commissaire alloit la lire; je tirai le marquis dans un coin de l'étude, et, affectant de lui parler bas: «Tirez-moi d'ici promptement, lui dis-je. Vous savez comme mon père me gêne; s'il apprenoit jamais!… si le commissaire s'avisoit de l'envoyer chercher!»

Le Marquis, haut.

Il est donc enfin revenu de Russie, monsieur votre père?

Faublas.

Oui.

Le Marquis.

Parbleu! c'est un homme bien singulier; il est introuvable, et vous aussi. J'ai été vingt fois à l'Arsenal!…

Le Commissaire.

Mais monsieur ne demeure pas à l'Arsenal.

Le Marquis.

M. Duportail ne demeure pas à l'Arsenal?

Le Commissaire.

Monsieur ne se nomme pas Duportail.

Le Marquis.

Ne se nomme pas Duportail?… En voilà bien d'une autre!

Le Commissaire.

Riez, Monsieur, riez tant qu'il vous plaira; mais monsieur nous a déclaré demeurer rue de l'Université, et s'appeler Faublas.

Le Marquis, reculant tout étonné.

Hein?… quoi?… comment?… qui parle de Faublas?

Faublas, à l'oreille du marquis.

Chut! chut! j'ai donné ce nom-là, parce qu'il est fort désagréable de décliner le sien chez un commissaire.

Le Marquis.

Je comprends!… Comment se porte mademoiselle votre sœur, Monsieur?

Faublas, d'un ton triste.

Assez bien.

Le Marquis.

Un jour que je vous rencontrai à l'Opéra, vous me dites que vous ne connoissiez pas ce M. de Faublas.

Faublas.

Notes in this chapter

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