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Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5

UNE ANNÉE DE LA VIE DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 3)

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Justine fondoit en larmes; elle tomba aux genoux de sa maîtresse, elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car j'étois vivement ému. La marquise fut attendrie. «Allez, dit-elle, allez; je vous pardonne, Justine, oui, je vous pardonne.» Justine baisa la main de sa maîtresse et s'excusa de nouveau. «C'est assez, lui répondit-on, c'est assez; je suis calmée, je suis contente. Relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des foiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices; que, loin de chercher à la trouver plus coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bontés, lui manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi; je te dis que je te pardonne, finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela.»

Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise me regardoit languissamment, nous gardions tous trois le silence, ma toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu d'une. Il étoit neuf heures, il fallut se séparer, nous nous donnâmes le baiser d'adieu. «Allez, friponne, me dit la marquise, et ménagez mon mari; demain je vous donnerai de mes nouvelles.» Je descendis, un fiacre étoit à la porte; comme j'y montois, deux jeunes gens passèrent, ils me regardèrent de très près, et se permirent quelques plaisanteries plus grossières que galantes. J'en fus surpris: la maison d'où je sortois pouvoit-elle être suspecte? c'étoit celle d'une amie de la marquise. Ma mise n'étoit pas non plus celle d'une fille! Pourquoi donc ces messieurs s'égayoient-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avoit paru étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques monter seule dans un fiacre à neuf heures du soir.

A mesure que mon phaéton avançoit, mes réflexions prirent un autre cours et changèrent d'objet. J'étois seul, je pensai à ma Sophie. Je ne lui avois fait dans la matinée qu'une courte visite; dans la soirée je ne donnois qu'un moment à son souvenir; mais, si le lecteur veut m'excuser, qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite figure chiffonnée; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat et n'a guère que seize ans.

J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes révérences, commença par me demander si j'avois vu sa femme. Répondre non, c'étoit bien mentir, il fallut m'y déterminer pourtant. «Non, Monsieur le marquis…—Je le savois bien! j'en étois sûr!» M. Duportail l'interrompit. «Ma fille, vous vous êtes fait longtemps attendre; nous allons nous mettre à table.—Sans mon frère?—Il m'a fait dire qu'il soupoit en ville.—Comment! la veille de mon départ!—Belle demoiselle, vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère.—Monsieur, je crois l'avoir dit à madame la marquise.—Elle ne m'en a pas parlé.—Bon!—Je vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parlé!—Monsieur, je vous crois.—Ah! c'est que cela tire à conséquence! Monsieur votre père croiroit que je fais le connoisseur, et que je ne le suis pas.—Comment donc?—Comment, Mademoiselle? vous ne croiriez jamais ce qui m'est arrivé! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frère, que je n'avois jamais vu.—Oh! bah!—Demandez à monsieur votre père.—A la bonne heure, Monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la marquise…—Ne m'en a pas parlé, je vous le jure.—Bon!—Je vous en donne ma parole d'honneur.—C'est donc M. de Rosambert?—Il ne m'en a pas parlé non plus.—Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire à peu près…—Pas un mot qui ressemble à cela, je vous le proteste.» Et le marquis se fâchoit presque. «C'est donc moi qui me suis trompée! en ce cas, Monsieur, il faut que vous soyez grand physionomiste.—Oh! ça, c'est vrai, répondit-il avec une joie extrême, personne ne se connoît en physionomie comme moi.»

M. Duportail s'amusoit de la conversation, et de peur qu'elle ne finît trop tôt: «Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air de famille.—J'en conviens, répliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer dans les traits; c'est là ce qui constitue les vrais connoisseurs! Entre père, mère, frères et sœurs, il y a toujours un air de famille.—Toujours, m'écriai-je, toujours! vous croyez, Monsieur?—Si je le crois? mais j'en suis sûr. Quelquefois cet air-là est enveloppé dans le maintien, dans les manières, dans les regards,… enveloppé, vous dis-je, enveloppé de sorte qu'il n'est pas aisé de l'apercevoir. Eh bien! un homme habile le cherche,… le débrouille… Vous concevez?—De sorte que, si, après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon père que voici, vous l'aviez par hasard rencontré au milieu de vingt personnes…?—Lui? dans mille je l'aurois reconnu!» M. Duportail et moi nous nous mîmes à rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M. Duportail, lui prit la tête d'une main, et, promenant un doigt sur le visage de mon prétendu père: «Ne riez donc pas, Monsieur, ne riez donc pas. Tenez, Mademoiselle, voyez-vous ce trait-là, qui prend ici, qui passe par là, qui revient ensuite…? Revient-il?… non, il ne revient pas; il reste là. Eh bien! tenez (il venoit à moi).—Monsieur, je ne veux pas qu'on me touche. (Il s'arrêta et promena son doigt, mais sans le poser sur mon visage.)—Eh bien! Mademoiselle, ce même trait, le voilà, là, ici, et encore là,… là; voyez-vous?—Eh! Monsieur, comment voulez-vous que je voie?—Vous riez!… il ne faut pas rire, cela est sérieux… Vous voyez bien, vous, Monsieur?—Très bien.—Outre cela, Monsieur, il y a dans l'ensemble,… dans la configuration du corps, certaines nuances… de ressemblance,… certains rapports secrets,… occultes…—Occultes! répétai-je, occultes!—Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas étonnant, une demoiselle… Je disois donc, Monsieur, qu'il y a des ressemblances occultes… Non, ce n'est pas ressemblances que j'avois dit, c'est un autre mot… plus… là… mieux… Ah! dame, je ne sais plus où j'en étois, on m'a interrompu.—Monsieur, vous aviez dit des rapports occultes.—Ah! oui, des rapports! des rapports! et je vais vous faire concevoir cela à vous, Monsieur, qui êtes raisonnable.—Comment! Monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois!—Non, ma belle demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre père sait.—Ah! dans ce sens-là…—Oui, dans ce sens-là, ma belle demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur… Monsieur, les pères et les mères, dans la… procréation des individus, font des êtres qui ressemblent,… qui ont des rapports occultes avec les êtres qui les ont procréés, parce que la mère, de son côté, et le père, du sien…—Chut! chut! je vous entends, interrompit M. Duportail.—Oh! elle ne comprend pas cela, répondit le marquis, elle est trop jeune… Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais cela est clair pour vous. Ces choses-là, Monsieur, sont physiques; elles ont été physiquement prouvées par des… par de grands physiciens, qui entendoient très bien ces parties-là.

—Monsieur le marquis, pourquoi donc parler bas?—J'ai fini, Mademoiselle, j'ai fini; monsieur votre père est au fait.—Vous vous connoissez en physionomie, Monsieur le marquis; mais vous connoissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous de cette robe-là?—Elle est très jolie, très jolie. Je crois que la marquise en a une pareille,… oui, toute pareille.—De la même étoffe, de la même couleur?—De la même étoffe, je ne sais pas; mais, pour la couleur, c'est absolument la même: elle est très jolie, elle vous va au mieux.» Il partit de là pour me faire des complimens à sa manière, tandis que M. Duportail, devinant à qui la robe appartenoit, me regardoit d'un air mécontent, et sembloit me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que je lui avois donnée.

Nous sortions de table, quand mon véritable père, M. de Faublas, qui m'avoit promis de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti et le marquis de B… «Encore? dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, Monsieur Duportail, vous avez la bonté…—Eh! bonsoir, mon ami, ne reconnoissez-vous pas M. le marquis de B…? Il m'a fait l'honneur de me venir demander à souper pour faire ses adieux à ma fille qui part demain.—Qui part demain? répliqua le baron en saluant froidement le marquis.—Oui, mon ami, elle retourne à son couvent; ne le savez-vous pas?—Eh! non, dit le baron avec impatience, eh! non, je ne le sais pas.—Eh bien, mon ami, je vous le dis, elle part.—Oui, Monsieur, interrompit le marquis en s'adressant à mon père, elle part; j'en ai bien du chagrin, et ma femme en sera très fâchée.—Et moi, Monsieur, répondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse», ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportât; il le tira à part. «Qu'est-ce donc que cet homme-là? me dit alors le marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour?—Justement.—Je l'ai reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une figure, elle est là. Mais cet homme-là me déplaît, il a toujours l'air fâché. Est-ce un de vos parens?—Point du tout.—Oh! je l'aurois gagé qu'il n'étoit point de la famille; il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance: la vôtre est toujours gaie, la sienne est toujours sombre, à moins qu'un ris platonique, non, sartonique… est-ce sartonique ou sard… enfin vous comprenez: je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de travers, cet homme-là, il vous rit au nez.—Ne faites pas attention à cela, c'est un philosophe.—Un philosophe? reprit le marquis d'un air effrayé, je ne m'étonne plus. Un philosophe! ah! je m'en vais.» M. Duportail et le baron s'entretenoient ensemble et nous tournoient le dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. «Ne vous dérangez pas, dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; Monsieur, ne vous dérangez pas, je n'aime pas les philosophes, moi, et je suis fort aise que vous ne soyez pas de la famille; un philosophe! un philosophe!» répéta-t-il en s'enfuyant.

Quand il fut parti, mon père et M. Duportail recommencèrent à causer tout bas. Je m'endormis au coin du feu, un songe heureux me présenta l'image de ma Sophie. «Faublas, cria le baron, allons-nous-en.—Voir ma jolie cousine? lui dis-je encore tout étourdi.—Sa jolie cousine! voyez s'il ne dort pas tout debout.» M. Duportail rioit, il me dit: «Allez-vous-en, mon ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en avez besoin; nous nous reverrons: je vous dois encore des reproches et le récit de mes malheurs; nous nous reverrons.»

En rentrant, je demandai M. Person; il venoit de se coucher; j'en fis autant, et je fis bien: jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos francs-maçons, aux lectures publiques du musée moderne, aux rares plaidoyers des D…, des D…, des D… L…, et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.

A mon réveil, je sonnai Jasmin pour le prévenir qu'on me rapporteroit dans la matinée mes habits que j'avois laissés la veille chez un ami. Ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portoient Adélaïde et Mlle de Pontis. «Vous les avez vues hier, me répondit-il.—Et vous aussi, Monsieur Person, vous les avez vues, et même vous leur avez dit que j'avois fait une connoissance au bal.—Eh bien! Monsieur, quel mal?—Et quelle nécessité, Monsieur? Dites à ma sœur vos secrets, à la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les respecter.—En vérité, Monsieur, vous le prenez sur un ton,… depuis quelques jours on ne vous reconnoît plus… Je me plaindrai à monsieur votre père.—Et moi, Monsieur, à ma sœur. (Je le vis pâlir.) Croyez-moi, soyons bons amis; mon père désire que je sorte avec vous; eh bien, finissez votre toilette, et allons au couvent.»

Nous partions, quand Rosambert arriva. Dès qu'il sut où nous allions, il me pria de lui permettre de nous accompagner. «Depuis quatre mois, me dit-il, vous m'avez promis de me faire connoître votre aimable sœur.—Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle que vous serez forcé d'estimer.—Mon ami, distinguons: je suis très convaincu que Mlle de Faublas est dans le cas de l'exception, mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous êtes armé contre moi: une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve.—Tout comme il vous plaira; je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu'à la simplicité: cependant elle est aussi grande qu'on peut l'être à son âge, et elle ne manque ni d'esprit ni d'éducation.»

Person fut plus heureux que moi: ma sœur vint au parloir, ma Sophie n'y vint pas. Après les révérences et les complimens d'usage, après quelques minutes d'une conversation générale, je ne pus dissimuler mon inquiétude. «Adélaïde, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine?—Oh! mon frère, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle s'en occupe toute la journée. Je ne reconnois plus ma bonne amie; autrefois elle étoit étourdie, gaie, folle, comme moi; maintenant je la vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi douce, aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos heures de récréation, elle jouoit, elle couroit au jardin avec nos compagnes; à présent, mon frère, elle cherche un petit coin pour s'y promener toute seule. Oh! elle est malade! elle est vraiment malade! elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frère, et moi, qu'elle aimoit tant, elle a l'air de me craindre! oui, en vérité, je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi surtout qu'elle évite! Hier je la vois entrer dans une petite allée couverte au bout du jardin; j'arrive à pas de loup, je la trouve s'essuyant les yeux. «Ma bonne amie, dis-moi donc où tu as mal…» Elle me regarde d'un air… d'un air… mais c'est que je n'ai vu personne avoir cet air-là… Enfin elle me répond: «Adélaïde, tu ne le devines pas! ah! que tu es heureuse! mais que je suis à plaindre!» Et puis elle rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me fixe longtemps et paroît tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur mes yeux, et elle me dit: «Adélaïde, cache ton visage! oh! cache-le! il est trop… il me fait mal! Laisse-moi, va-t'en un moment, laisse-moi seule»; et elle se remet à pleurer. Moi qui vois que son mal augmente, je lui dis: «Sophie…»

A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha à mon oreille: «La jolie cousine, c'est Sophie; c'est cette Sophie que j'ai blasphémée! ah! pardon.» Ma sœur reprit.

«Je lui dis: «Sophie, attends un moment, je vais chercher ta gouvernante…» Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, elle me prie de ne rien dire: je suis obligée de le lui promettre. Mais au fond cela n'est pas raisonnable: vouloir être malade, et ne pas vouloir que sa gouvernante le sache!—Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas venue au parloir avec vous aujourd'hui?—C'est qu'elle est si distraite! si préoccupée! elle vous aimoit presque autant que moi autrefois…—Et maintenant?—Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure je lui ai dit que vous étiez là… «Le jeune cousin!» s'est-elle écriée d'un air content; elle venoit, elle s'est arrêtée. «Non, je n'irai pas, m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas,… dites-lui de ma part que…» Elle paroissoit chercher, j'attendois qu'elle s'expliquât. «Mon Dieu! ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d'humeur,… ce qu'on dit en pareil cas! les complimens d'usage!» Et elle m'a quittée assez brusquement.»

Je m'enivrois du plaisir d'entendre ma sœur ingénue me peindre avec l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n'étois ravi, prêtoit une oreille attentive, et le petit M. Person, nous regardant tous trois, paroissoit en même temps inquiet et charmé.

«Adélaïde, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus?—Mon frère, j'en suis presque sûre; tout ce qui se rapporte à vous lui donne de l'humeur, et moi j'en suis quelquefois la victime.—Comment?—Oui; l'autre jour, monsieur que voilà (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez passé la nuit tout entière chez Mme la marquise de B…; eh bien, quand monsieur fut parti, dès que nous fûmes seules, Sophie me dit d'un ton très sérieux: «Votre frère n'a pas couché à l'hôtel! il n'est pas rangé, votre frère! cela n'est pas bien…» Votre frère! elle me tutoie ordinairement. Votre frère! Quand même vous seriez dérangé, Faublas, doit-elle se fâcher contre moi? Votre frère!… Le jour d'après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l'est venu dire: car il nous dit tout, M. Person. Dès que nous avons été seules, Sophie m'a dit: «Votre frère s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!—Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie.—Ah! oui, a-t-elle répliqué, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai.» Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un moment après elle a répété tristement: «Il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!…» Nous nous ennuyons! eh mais, quand cela seroit vrai, cela n'est pas poli, elle ne doit pas le dire!… Oh! si elle n'étoit pas malade, je lui en voudrois beaucoup. Je me rappelle encore un trait: hier vous nous avez dit que Mme de B… étoit jolie. Le soir j'ai poursuivi Sophie, et je l'ai forcée de se promener avec moi. «Votre frère, m'a-t-elle dit, car à présent c'est toujours votre frère,… il trouve cette marquise jolie, il est sans doute amoureux d'elle!» J'ai répondu: «Ma bonne amie, cela ne se peut pas, cette Mme de B… est mariée.» Elle m'a pris la main, et elle m'a dit: «Adélaïde, ah! que tu es heureuse!» Il y avoit dans son regard, dans son sourire, du dédain, de la pitié. Est-ce honnête cela?… ah! que tu es heureuse!… eh mais, sûrement, je suis heureuse, je me porte bien, moi!

—Mais, Adélaïde, tout ce que vous me dites là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m'aime plus: elle peut être un peu fâchée; mais tous les jours on boude les gens qu'on aime.—Oh! sans doute, s'il n'y avoit que cela.—Et qu'y a-t-il donc encore?—Eh bien, autrefois elle m'entretenoit sans cesse de vous, elle étoit joyeuse de vous voir; à présent elle me parle encore de mon frère, mais c'est si rarement et d'un ton toujours si sérieux! Hier, ne l'avez-vous pas remarqué? elle n'a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous étiez là. Allez, allez, mon frère, quand on aime les gens, on leur parle, je vous assure que ma bonne amie ne vous aime plus.»

Ici Rosambert se mêla de la conversation, qui changea d'objet. On parla danse, musique, histoire et géographie. Ma sœur, qui venoit de causer comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le comte, à chaque instant plus surpris, sembloit ne pas s'apercevoir que les heures s'écouloient, quoique M. Person eût pris la peine de l'en avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appeloit les pensionnaires au réfectoire nous obligea de nous retirer.

«Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine à croire ce que j'ai vu. Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté, l'ingénuité de l'enfance et la raison de l'âge mûr? enfin, permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême avec un physique aussi précoce? Je croyois cette réunion impossible; mon ami, votre sœur est le chef-d'œuvre de la nature et de l'éducation.—Rosambert, ce chef-d'œuvre est le fruit de quatorze ans de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'éducation d'une fille étoit pour un militaire un fardeau trop pesant: ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s'est trouvée digne d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien secondée: il s'est rencontré pour sa fille des domestiques qui obéissoient et ne raisonnoient pas; une gouvernante qui ne contoit pas d'histoires galantes et ne lisoit pas de romans; des maîtres qui ne s'occupoient avec leur élève que de sa leçon; une société de gens attentifs qui ne se permettoient jamais un geste suspect, un mot équivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, écoutoit et ne questionnoit pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde est au couvent.—Six mois! Ah! dans un espace de temps beaucoup plus court, combien de demoiselles qu'on dit bien élevées acquièrent là de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beaucoup une jeune fille!—C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore admirer le bonheur d'Adélaïde! Vive, folâtre, enjouée avec toutes ses compagnes, elle n'en a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu'elle,… une un peu plus éclairée peut-être, parce que depuis quelque temps l'amour…—Je vous entends, c'est la jolie cousine.—Oui, mon ami. Sophie, non moins vertueuse qu'Adélaïde, quoique sensible un peu plus tôt, Sophie est devenue l'unique amie de ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont pour ainsi dire sentis attirés, confondus. Adélaïde, privée de sa mère, n'a plus pensé, n'a plus vécu que par Sophie; leur amitié, aussi délicate que vive, les a sauvées des dangers dont vous me parlez et auxquels je conçois que doivent être exposées, dans l'enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées, pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquiètes, curieuses, que le temps, l'heure, les lieux, invitent continuellement à des liaisons qui, devenant très intimes, peuvent bien n'être pas toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des plus chères affections de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour (je regardois M. Person) n'a pas encore montré son vainqueur, a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière, et l'amertume de ses plaintes nous a prouvé l'excès de son amitié…—Et vous a assuré en même temps de votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite si Sophie est aussi aimable, aussi belle qu'Adélaïde.—Plus belle, mon ami, plus belle encore!—Cela me paroît difficile.—Oh! plus belle!… Vous la verrez. Plus belle! imaginez…—Chut! chut! doucement; comme il s'échauffe!… Dites-moi donc, l'homme à sentimens! puisque vous aviez une si charmante maîtresse, pourquoi m'avez-vous soufflé la mienne? Puisque M. de Faublas aimoit tant le parloir, pourquoi Mlle Duportail a-t-elle couché chez la marquise? Comment donc arrangez vous tout cela?—Mais, Rosambert, cela n'est pas difficile…—Ni désagréable, je le conçois.—Vous riez! écoutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passées entre la marquise et moi.—Oui, oui, à peu près.—Mais, rieur éternel, écoutez-moi. Élevé à peu près comme ma sœur, je n'étois guère moins ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris Mme de B…: c'est elle qui s'est donnée,… je suis excusable.—Allons, passe pour le bal paré; mais, au moins, vous étiez le maître de ne pas retourner chez elle. Le bal masqué! hem! qu'en dites-vous?—Je dis qu'on m'y avoit attiré… Je n'ai guère que seize ans, moi! mes sens sont neufs.—Ah! Sophie, pauvre Sophie!—Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert, je sais bien qu'il n'y a que des nœuds légitimes qui puissent m'assurer sa possession.—Cela doit être au moins.—Eh bien, en attendant que l'hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie…—C'est ce que l'on saura par la suite.—Cependant mon célibat me paroîtra dur.—Je le crois!—Ma vivacité m'emportera quelquefois.—Sans doute.—Je ferai peut-être quelque infidélité à ma jolie cousine…—Cela est plus que probable.—Mais, dès qu'un heureux mariage…—Ah! oui.—Alors, ma Sophie, je n'aimerai que toi…—Cela n'est pas si sûr.—Je t'aimerai toute ma vie.—Celui-là me paroît fort!»

Rosambert me quitta. Jasmin, à qui je demandai, en rentrant, si l'on avoit rapporté mes habits, me dit qu'il n'avoit vu personne; j'attendis jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'étois inquiet, parce que j'avois laissé dans mes poches un portefeuille qui contenoit deux lettres: l'une m'avoit été envoyée de province par un vieux domestique de mon père; le bonhomme me souhaitoit une bonne année. J'aurois été fâché de perdre l'autre: c'étoit celle que la marquise m'avoit écrite quelques jours auparavant; elle étoit, comme on sait, adressée à Mlle Duportail, et je voulois la conserver.

Les habits me furent rapportés le lendemain matin; mais je cherchai vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvoit plus. Mme Dutour vint me faire oublier mon inquiétude en me remettant une lettre de la marquise. J'ouvris avec empressement, je lus:

Ce soir, mon bon ami, à sept heures précises, trouvez-vous à la porte de mon hôtel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui, après avoir soulevé le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux, vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en écrire davantage, depuis le matin je suis obsédée; on me fatigue des détails de la science physionomique; ce n'est pas celle-là que je me soucie d'approfondir. O mon ami, vous possédez si bien l'art de plaire que, quand on vous connoît, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela.

Illustration from Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5

L'OTTOMANE

Cette lettre étoit si flatteuse, l'invitation qu'elle contenoit étoit si séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne manquerois pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quand la messagère fut partie, je sentis quelque irrésolution. Ne devois-je pas désormais, uniquement occupé de Sophie, éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale?… Mais pourquoi m'imposerois-je cette loi cruelle sans nécessité? Avois-je déclaré mon amour à Sophie? Sophie m'avoit-elle avoué le sien? avoit-elle acquis le droit d'exiger de moi ce sacrifice? D'ailleurs, à le bien prendre, ce que j'allois faire ne pouvoit pas s'appeler une infidélité! je ne m'embarquois pas dans une intrigue nouvelle! Puisque j'avois passé la nuit avec la marquise, puisque je l'avois revue depuis dans ce galant boudoir, quel inconvénient de lui faire encore une visite? Cela ne faisoit jamais que trois rendez-vous au lieu de deux; le crime étoit-il dans le nombre? Et puis ma jolie cousine ne seroit pas instruite de celui-là… Enfin, ma parole étoit engagée! le lecteur voit bien que je ne pouvois me dispenser d'aller à ce rendez-vous.

Je ne me fis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre à la porte, elle souleva mon chapeau. «Venez, bel Adonis.» Je la suivis à petits pas. Cependant le suisse, quoique à demi ivre, entendit quelque bruit et demanda qui c'étoit. «C'est moi! c'est moi! répondit Justine.—Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard?—Eh bien, c'est mon cousin.» Le suisse étoit en gaieté, il se mit à fredonner: «Voilà mon cousin l'Allure, mon cousin, voilà mon cousin l'Allure.»

Cependant Justine me conduisoit au fond de la cour; nous enfilâmes un escalier dérobé; on conçoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étage. Alors elle me fit signe d'être plus sage et m'ouvrit une petite porte, je me trouvai dans le boudoir de la marquise. «Entrez, me dit Justine, entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal ici»; elle sortit, et ferma la porte sur elle.

J'entrai dans la chambre à coucher; ma belle maîtresse vint à moi. «Ah! maman, c'est donc ici que pour la seconde fois…» Elle m'interrompit: «Mon Dieu! je crois entendre le marquis! le voilà revenu pour toute la soirée! sauvez-vous, partez!» D'un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai pas à tirer sur moi la porte de la chambre à coucher, elle resta entr'ouverte; et, pour comble de malheur, cette étourdie de Justine avoit fermé à double tour l'autre porte qui conduisoit à l'escalier dérobé. La marquise, qui ne pouvoit deviner que la retraite me fût fermée, s'étoit assise tranquillement. Déjà le marquis étoit entré dans son appartement et s'y promenoit d'un air effaré. Je tremblois qu'il ne m'aperçût dans le boudoir, il n'y avoit pas moyen d'en sortir: comment faire? Je me jetai sous l'ottomane, et dans une situation très incommode j'entendis une conversation fort singulière, qui eut un dénouement plus singulier encore.

«Vous voilà de retour de bonne heure, Monsieur?—Oui, Madame.—Je ne vous attendois pas sitôt.—Cela se peut bien, Madame.—Vous paroissez agité, Monsieur, qu'avez-vous donc?—Ce que j'ai, Madame, ce que j'ai!… j'ai que… je suis furieux.—Modérez-vous, Monsieur… Peut-on savoir…?—J'ai que… il n'y a plus de mœurs nulle part… les femmes!…—Monsieur, la remarque est honnête, et l'application heureuse!—Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!… et, quand on me joue, je m'en aperçois bien vite!—Comment! Monsieur, des reproches! des injures! cela s'adresseroit-il… Vous vous expliquerez sans doute?—Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez être convaincue.—Convaincue!… de quoi, Monsieur?—De quoi? de quoi? un moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!… Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous Mlle Duportail?» La marquise avec fermeté: «Eh bien, Monsieur?—Eh bien, Madame, savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?—Je le sais… comme vous, Monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert; son père est un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier.—Il ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?—Je vous le répète, Monsieur, je sais comme vous que Mlle Duportail est une fille bien née, bien élevée, fort aimable.—Il ne s'agit pas de cela, Madame.—Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc? avez-vous juré de pousser ma patience à bout?—Un moment donc, Madame. Mlle Duportail n'est point une fille…» La marquise très vivement: «N'est point une fille!…—N'est point une fille bien née, Madame; c'est une fille d'une espèce… de ces filles qui… là… vous m'entendez?—Je vous assure que non, Monsieur.—Je m'explique pourtant bien; c'est une fille qui… dont… que… enfin suffit, vous y êtes?—Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.—C'est que je voudrois vous gazer cela… Madame, c'est une p….., vous comprenez?—Mlle Duportail une… Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens pas, il faut que je rie.» En effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. «Riez, riez, Madame… Tenez, connoissez-vous cette lettre-là?—Oui, c'est celle que j'ai écrite à Mlle Duportail, le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi.—Justement, Madame. Et celle-ci, la connoissez-vous?—Non, Monsieur.—Regardez-la, Madame, vous voyez bien l'adresse: A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas; et lisez le dedans: Mon cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année qui commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, mon cher maître, etc.» C'est une lettre de bonne année d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame, ces deux lettres étoient dans le portefeuille que voici.—Enfin, Monsieur?—Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l'ai trouvé?—Dites, dites, Monsieur.—Je l'ai trouvé dans un endroit où… là…—Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez toujours obligé d'en venir là, ainsi…—Eh bien, Madame, je l'ai trouvé dans un mauvais lieu.—Dans un mauvais lieu!—Oui, Madame.—Où vous aviez affaire, Monsieur?—Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera à tant par heure; moi, j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je vous le disois tout à l'heure.—Quel jour y avez-vous été, Monsieur?—Hier, l'après-dînée, Madame. Les boudoirs sont en effet charmans!… Il y en a un surtout au premier étage… il est vraiment joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un lit… ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts!… ah! c'est très plaisant! tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela.—Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela seroit beau.»

J'entendis quelque bruit; la marquise se défendoit, le marquis l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit inquiété, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gêne de ma situation. Le marquis reprit ainsi:

«Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à côté… cela est fort bien imaginé… Vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari!… Mais écoutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille! Ainsi il est clair que Mlle Duportail a été là avec ce M. de Faublas, et cela est très vilain à elle, et très malhonnête à M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous l'avoir présentée! et très imprudent à son père de la laisser sortir, accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la dupe! il y a dans sa figure… Vous savez comme je suis physionomiste!… elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang… Cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!… Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu'il y avoit des circonstances… hein! des circonstances! vous n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! ah! on ne m'attrape pas! et tenez, le même jour… Venez, venez, Madame…»

La marquise, qui me croyoit parti, se laissa conduire à son boudoir; le marquis continua.

«Elle étoit ici, dans ce boudoir,… là. Vous, vous étiez couchée sur cette ottomane… Je suis arrivé… Madame, elle avoit le teint animé, les yeux brillans, un air!… oh! je vous le dis, cette fille a un tempérament de feu! Vous savez que je m'y connois; mais laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre.—Comment! Monsieur, vous y mettrez bon ordre?…—Oui, oui, Madame; d'abord je dirai à Rosambert ce que je pense de son procédé; il y a peut-être été avec elle, Rosambert! ensuite je verrai M. Duportail, et je l'instruirai de la conduite de sa fille.—Quoi! Monsieur, vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise querelle?—Madame, Madame, Rosambert savoit ce qui en étoit, il étoit jaloux de moi comme un tigre.—De vous, Monsieur?—Oui, Madame, de moi, parce que la petite avoit l'air de me préférer,… elle me faisoit même des avances, et c'est en cela qu'elle m'a joué, elle! car elle avoit alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas, et je verrai M. Duportail.—Quoi! Monsieur, vous pourriez aller dire à un père…?—Oui, Madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je l'instruirai de tout.—J'espère, Monsieur, que vous n'en ferez rien.—Je le ferai, Madame.—Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi, vous laisserez tout cela tomber de soi-même.—Point, point, je saurai…—Monsieur, je vous le demande en grâce.—Non, non, Madame.—Vous m'éclairez, Monsieur, je vois le motif de l'intérêt si pressant que vous prenez à ce qui regarde Mlle Duportail… Je vous connois trop bien pour être la dupe de cette austérité de mœurs dont vous vous parez aujourd'hui; vous êtes fâché, non pas de ce que Mlle Duportail a été dans un lieu suspect, mais de ce qu'elle y a été avec un autre que vous.—Oh! Madame!—Et quand j'accueillois chez moi une demoiselle que je croyois honnête, vous aviez des desseins sur elle!—Madame!—Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'avoir été joué! c'étoit moi, c'étoit moi seule qu'on jouoit.»

Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri, et puis il embrassa la marquise en lui disant: «Si vous saviez comme je vous aime!—Si vous m'aimiez, Monsieur, vous auriez plus de considération pour moi, plus de respect pour vous-même, plus de ménagement pour un enfant peut-être moins à blâmer qu'à plaindre… Que faites-vous donc, Monsieur? Laissez-moi. Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un père malheureux les égaremens de sa fille; vous n'iriez pas conter cette aventure à M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue!… Mais, Monsieur, finissez donc; ce que vous faites là ne ressemble à rien.—Madame, je vous aime.—Il suffit bien de le dire! il faut le prouver.—Mais depuis trois ou quatre jours, mon cœur, vous ne voulez jamais que je vous le prouve.—Ce ne sont pas de ces preuves-là que je vous demande, Monsieur… Mais, Monsieur, finissez donc.—Allons, Madame! allons, mon cœur!—En vérité, Monsieur, cela est d'un ridicule!—Ah! nous sommes seuls.—Il vaudroit mieux qu'il y eût du monde! cela seroit plus décent! Mais finissez donc, n'avons-nous pas toujours le temps de faire ces choses-là?… Finissez donc… Quoi! des gens mariés!… à votre âge!… dans un boudoir!… sur une ottomane!… comme deux amans!… et quand j'ai lieu de vous en vouloir, encore!—Eh bien, mon ange, je ne dirai rien à Rosambert, rien à M. Duportail.—Vous me le promettez bien?—Oh! je vous en donne ma parole…—Eh bien, un moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi.—Oh! de tout mon cœur, le voilà. (Il y eut un moment de silence.)—En vérité, Monsieur, dit la marquise d'une voix presque éteinte, vous l'avez voulu, mais cela est bien ridicule.»

Je les entendis bégayer, soupirer, se pâmer tous deux; on ne peut se figurer ce que je souffrois sous l'ottomane pendant cette étrange scène; j'aurois étranglé les acteurs de mes mains; et, dans l'excès de mon dépit, j'étois tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amère mystification qu'il me faisoit essuyer sans le savoir. Justine vint terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de l'escalier dérobé. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la chambre à coucher pour y réparer son désordre. Justine, apercevant un mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas moins étonnée qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je remerciai tout bas la femme de chambre. «Grand merci, Justine, tu m'as rendu service, j'étois fort mal dessous, tandis que madame étoit dessus très à son aise.» La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me répondre, ni me retenir: son mari étoit si près de là! probablement il alloit rentrer dès qu'il seroit plus décemment vêtu. Justine se rangea pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé, sans lumière, au risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement, et je sortis de l'hôtel en maudissant ses maîtres.

Le lendemain j'étois encore au lit quand Jasmin m'annonça Justine et se retira discrètement. «Mon enfant, je songeois à toi.—Oh! Monsieur, laissez-moi; cette fois-ci vous ne m'y prendrez pas, je veux commencer par ma commission. Savez-vous que j'ai été encore bien grondée hier? vous nous avez fait une belle peur! vous n'étiez pas encore au bas de l'escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. «Voyez cette sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet!» Dès qu'il nous a quittées, madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne concevoit pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été forcée de lui avouer que j'avois, sans y songer, fermé la porte à double tour. Elle m'a fait une scène! et puis ce matin elle m'a remis cette lettre pour vous.—Fort bien, ma petite Justine, voilà ta commission faite, car je n'ouvrirai pas la lettre.—Vous ne l'ouvrirez pas, Monsieur?—Non; je suis fâché contre ta maîtresse.—Vous avez tort.—Mais je ne suis pas fâché contre toi, Justine.—Et vous avez raison… Finissez… Mais, tenez, je le veux bien, à condition que vous lirez la lettre.—Oh! qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, je lirai.»

Justine remplit de si bonne grâce les conditions du traité qu'il y auroit eu de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole: j'ouvris la lettre.

Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! Cette scène, qui n'eût été que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas été le témoin, est devenue, par votre présence, aussi désagréable pour moi que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant, ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à celle qui vous aime; trouvez-vous à midi au lieu qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine à me justifier; là, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me trouvera prête à lui pardonner sa vivacité.

«Monsieur, reprit Justine dès que j'eus fini ma lecture, madame vous attendra à midi au boudoir de l'autre jour… vous savez bien?… où nous vous avons habillé.—Oui, Justine, et où tu as tant pleuré! Si tu savois comme j'ai souffert pour toi! Mais aussi, friponne, tu ne te contentes pas de faire des malices, tu en dis!—Ne me parlez pas de cela, j'en suis encore toute honteuse… Finissez donc,… donnez-moi votre réponse pour ma maîtresse.—Ma réponse, Justine, est que je n'irai pas au rendez-vous.—Vous n'irez pas?—Non, Justine.—Quoi! vous donnerez ce chagrin-là à ma maîtresse?—Oui, mon enfant.—Mais vous allez me faire gronder.—Je me charge de te consoler d'avance.—Vous êtes bien décidé?—Très décidé, Justine.—Eh bien, en ce cas, faites un bout de lettre,… finissez donc… (elle m'embrassa). Écrivez un mot pour ma maîtresse.—Non, mon enfant, je n'écrirai pas.—Laissez-moi… Mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez.—Ah! Justine, je le répète, qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, j'écrirai.»

J'écrivis en effet:

Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucoup peinée; mais, à la manière dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane, j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas très pénible. Quand on a un mari aimable, galant et tendrement aimé, Madame, on doit s'en tenir là. Je suis avec le plus vif regret, etc.

O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant à vous, je m'applaudis de l'effort généreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de penser qu'enfin je vous avois sacrifié un rendez-vous, et qu'à l'heure même où la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois près de vous du bonheur de vous admirer!

Hélas! elle ne vint pas au parloir. «Ah! ma sœur, pourquoi votre amie n'est-elle pas avec vous?—Je vous disois bien qu'elle étoit malade! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé l'œil, la fièvre s'est déclarée ce matin.—La fièvre! Sophie a la fièvre! Sophie est en danger!—Ne parlez pas si haut, mon frère, je ne sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint pâle, les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillans; elle a prononcé très vite et très bas quelques mots que je n'ai pu entendre, mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond. «Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,… je ne le puis, je ne le dois pas… Jamais il ne le saura.» J'ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux: «Comme je me suis trompée! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat!» J'ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!» Sa gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse Mme Munich (c'étoit le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie; qu'en pensez-vous?—Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étois ici?—Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-même.—Sophie vous a dit…—Oui, Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontois que vous aviez amené avec vous un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu: «Le comte de Rosambert.—Rosambert? a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert? C'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de B…! Ce n'est pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami, il gâtera tout à fait votre frère… Adélaïde, il commence à se déranger, votre frère.—Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai même dit que tu ne l'aimes plus.—Vous lui avez dit que je ne l'aime plus!—Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi…—Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché; votre frère a ri, et n'a pas voulu vous croire! Adélaïde, quand revient-il, votre frère?—Demain, ma bonne amie.—Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en convaincre, je ne le reverrai de ma vie.» Elle m'a quittée, et puis un moment après elle est revenue me dire en riant: «Oui, ma chère Adélaïde, tu as raison; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas de le lui dire demain.» Elle rioit; et cependant je vous assure, Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer.»

Tandis qu'Adélaïde me parloit, mon cœur étoit pénétré de douleur et de joie!

«Il faut, reprit ma sœur, il faut que je vous fasse part d'une singulière idée qui m'étoit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle; cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin… Mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?… Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'étoit pas raisonnable… Mon frère, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?

—Adélaïde! m'écriai-je, ma chère Adélaïde!

—Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai pas dit pour vous offenser.—Je le sais bien, ma chère sœur, je le sais bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.—Mon frère, pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? Pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie?—Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connois un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté; vous ne montrerez ce papier à personne: vous le donnerez à Sophie, quand Mme Munich ne sera pas avec elle; il est essentiel que Mme Munich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien?—Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je vous aurai d'obligations, si vous guérissez ma bonne amie!—Adélaïde, dites à ma jolie cousine que je crois connoître son mal, que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma sœur?—Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez, mon frère; je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit entier; gardez-vous de ne vous en rapporter qu'à vous seul, vous n'êtes pas médecin, mon frère: courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire; jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable! Mon frère, il faut que la guérison soit radicale, et prompte aussi, bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-même, mon frère, car ma bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimoit autrefois.»

Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adélaïde, que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnoit à dîner ce jour-là. Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.

On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avois là quelques livres d'étude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre, que je déchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois dû recommencer encore la troisième, que voici:

Ma jolie cousine,

Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous ouvrir mon cœur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et peut-être assurer ainsi notre bonheur commun.

Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon cœur fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule aujourd'hui dans mes veines… Sophie, je n'existe plus que par toi!

J'en étois là, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Florville. «Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que je n'y suis pas.—Monsieur, il est dans votre chambre à coucher.—Comment! vous laisseriez donc entrer toute la terre?—Monsieur, il a forcé la porte.—Au diable le vicomte de Florville!»

Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet, et que d'un coup d'œil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa: ce prétendu vicomte, c'étoit la marquise de B…! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant cavalier; le quatrième!… Les esprits pénétrans l'ont déjà deviné.

La marquise, toujours étonnée de ma vivacité, dès qu'elle eut repris ses esprits, me dit: «Vous êtes un bien singulier jeune homme, ne vous lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par où il doit finir.—Eh bien, maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait, voyons, disputons-nous.—Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas vrai, petit libertin?—Ah! ma chère maman, je n'ai pas une idée que vous ne compreniez d'abord.—Hier pourtant vous ne m'avez pas comprise, ingrat que vous êtes!—Hier, je boudois encore.—Et de quoi, s'il vous plaît? Pouvois-je soupçonner que vous fussiez sous cette ottomane? N'étoit-il pas essentiel, pour vous et pour moi, de retirer ce portefeuille des mains du marquis?—Tout cela est vrai, maman; mais le dépit…—Le dépit! Vous avez du dépit! vous, pour qui j'oublie mes devoirs,… toutes les bienséances,… le soin même de ma réputation; et de quel ton répondez-vous à la lettre la plus tendre? (Elle tira la mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage amer! Et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous chercher! Je me conduis avec autant de foiblesse et d'imprudence qu'un enfant de douze ans… Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien fort!… il faut… que vous m'ayez ensorcelée!—Petite maman!—Eh bien?—Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons.—Comment! fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me demanderez pas pardon?—Si fait!… oh! que vous êtes belle!… oh! que je vous demande pardon!»

Les gens qui ont de l'esprit, et même ceux qui n'en ont pas, devineront encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodâmes.

On croit que nous allons recommencer à nous quereller; point du tout. Voici l'instant des petites caresses et des complimens tendres. «Mon Dieu! Florville! que vous êtes séduisant dans ce joli négligé! que ce frac anglais vous va bien!—Mon ami, je l'ai fait faire hier tout exprès. Il est, si je ne me suis pas trompée, de la même étoffe et de la même couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui vouloit ma défaite, te fit paroître à mes yeux pour la première fois. Devenue chevalier de Mlle Duportail, j'ai senti qu'il me convenoit de prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras.)—Et moi, désormais l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours à porter ses chaînes. Maman, quelle douce réciprocité!—Mon ami, l'amour est un enfant qui s'amuse de ces métamorphoses. Il fit de Mlle Duportail une vierge folle, il fait de la marquise de B… un jeune homme imprudent. Ah! puisse le vicomte de Florville te paroître aussi aimable que Mlle Duportail me sembla jolie!…—Aussi aimable?… ah! bien davantage!—Oh! non, répondit-elle en se mirant avec complaisance, en me considérant avec tendresse; oh! non. Vous êtes mieux, mon ami, plus grand, plus dégagé. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de martial…—Oui, maman, et, si j'en crois un grand physionomiste, quelque chose de plus nerveux…—Faublas, laissez là monsieur le marquis,… n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?… Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui… Oh çà, mon ami, dis-moi sans flatterie comment tu me trouves.—Bien, plus que bien. Je n'aurois pas de peine à vous dire comment vous êtes mieux; mais puisque absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je défie que, d'une manière ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que vous.—Voilà bien le langage d'un amant! toujours enthousiaste, toujours exagéré!… Mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi, si tu me vois toujours des mêmes veux?…—Oh! maman, toute ma vie!»

Je la tenois dans mes bras; elle m'échappa pour aller prendre une épée qu'elle aperçut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit: «J'ai un joli cheval anglois que je monte quelquefois, nous touchons au printemps, j'aime beaucoup à me promener à cheval dans les environs de Paris: voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Faublas?… Veux-tu, mon ami, t'égarer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de Florville?—Mais on nous verra.—Non, le marquis est souvent obligé d'aller à la cour.—Eh bien, maman, quel jour?—Laissez donc paroître la verdure.»

En me parlant, elle avoit tiré mon épée, et, s'escrimant en face de moi: «En garde, Chevalier! me dit-elle.—Je ne sais pas si le vicomte est redoutable, mais ce que je sais bien, c'est que ce n'est pas ainsi que je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espèce de combat?» Elle vola dans mes bras. «Ah! Faublas, me dit-elle en riant; ah! s'il n'y en avoit pas de plus meurtriers…—Maman, ce ne seroit plus parmi les hommes qu'on chercheroit des héros.»

Je venois de mettre la marquise hors d'état de me battre, et bien m'en prit.

Ma belle maîtresse me donna encore deux heures que nous employâmes passablement bien. «Si je n'écoutois que mon cœur, me dit-elle enfin, je resterois ici toute la journée; mais voici l'heure à laquelle je dois rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autre.» Nous nous dîmes adieu, je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Déjà sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'à travers les rampes je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se disposoit à monter. J'en avertis la marquise. «Rentrons promptement, me dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement, vous le renverrez vite.» A ces mots, sans me donner le temps de la réflexion, elle rentra, traversa ma chambre à coucher comme une folle, et se jeta dans mon cabinet.

Rosambert entra: «Bonjour, mon ami, comment se porte Adélaïde? comment se porte la jolie cousine?—Chut! chut! ne me parlez pas de cela, mon père est là.—Où?—Dans ce cabinet.—Dans ce cabinet! votre père?—Oui.—Et que fait-il là?—Il examine des livres.—Comment, vos livres! Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voilà qui entre… Il y a de la marquise dans tout ceci… Et pourquoi ne pas me dire tout bonnement que vous êtes en affaire? Adieu, Faublas, à demain.» Il passa devant mon père, et le salua: «Monsieur, vous avez quelque chose à dire à monsieur votre fils: je vous laisse…»

Cependant le baron me regardoit d'un air sévère et se promenoit à grands pas. Impatient de savoir ce que m'annonçoit cet abord sinistre, je lui demandai respectueusement pourquoi il m'avoit fait l'honneur de monter chez moi. «Vous le saurez tout à l'heure, Monsieur.» Un domestique parut. «Va-t-il venir? cria le baron.—Le voilà, Monsieur», et mon cher gouverneur entra.

Le baron lui dit: «Monsieur, ne vous ai-je pas chargé de la conduite et de l'éducation de mon fils?—Oui, sans doute…—Eh bien, Monsieur, l'une est très négligée, et l'autre très mauvaise.—Monsieur, ce n'est pas ma faute; monsieur votre fils n'aime pas l'étude…—C'est là le moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des désordres de mon fils?—Monsieur, quant à ce qui se passe chez vous, je ne puis répondre que de ce que je vois; au dehors je ne puis répondre de rien. Monsieur votre fils, quand il sort, souffre rarement que je l'accompagne, et…» (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit qu'il en avoit assez dit.) Le baron reprit: «Monsieur, je n'ai qu'un mot à vous dire: si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me verrai forcé de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous prie.»

Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil et me fit signe de m'asseoir. «Pardon, mon père, mais j'ai affaire.—Je le sais, Monsieur, et c'est précisément pour que cette affaire ne s'achève pas que je viens vous parler.—Mon père,… encore une fois pardon; mais il faut que je sorte…—Non, Monsieur, vous resterez, asseyez-vous.» Il fallut bien s'asseoir, j'étois sur les épines. Le baron commença.

«Se peut-il que Faublas ait de sang-froid médité des horreurs? Se peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et préparer des pièges à la vertu?—Moi, mon père?—Oui, vous. Je viens du couvent, je sais tout.

«Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conquête est aisée, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une intrigue avec une passion; que l'amour du plaisir ne fut jamais de l'amour…—Mon père, daignez parler moins haut.—Si mon fils, trop enivré de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune…—Plus bas, je vous en supplie.—Trop charmé de la découverte d'un sens nouveau et de la possession d'une femme qui n'est pas sans attraits; si mon fils dans les bras de la marquise de B…—C'en est trop, de grâce, mon père.—Avoit oublié son père, son état, ses devoirs, je l'aurois plaint, mais je l'aurois excusé; je lui aurois donné les conseils d'un ami; je lui aurois dit: «Plus la marquise…»—Mon père, si vous saviez…—Plus la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la conduite de cette femme dont tu es épris. Au premier coup d'œil ta figure la décide: elle te prend en une soirée…—Je vous conjure de ménager…—Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la tienne. Qu'elle doit être vive, ardente, emportée celle…—Mon Dieu!—Celle qui sacrifie à la soif du plaisir son repos, son honneur, l'estime publique!…—Ah! mon père! Ah! Monsieur!—Je le répète, mon ami: plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse! Tu croiras dans ses bras que la nature a des ressources inépuisables…»

Désolé de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se tairoit pas, je me déterminai à attendre patiemment la fin de cette remontrance, que dans une autre occasion je n'aurois peut-être pas trouvée trop longue. Le coude gauche posé sur le bras de mon fauteuil, je mordois ma main de dépit, et mon pied droit, toujours en mouvement, battoit la mesure sur le parquet. Mon père cependant continuoit.

«Tu l'énerveras, la nature, au moment de la puberté, dans cet âge critique où, travaillant au développement des organes, elle a besoin de toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excès des plaisirs produira la satiété; mais le dégoût viendra trop tard peut-être, mais déjà tu pleureras ta santé détruite, ta mémoire perdue, ton imagination flétrie, toutes tes facultés altérées. Infortuné! tu deviendras à la fleur de ton âge la proie des noirs chagrins, des infirmités repoussantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse prématurée, tu gémiras d'être obligé de supporter le fardeau de la vie… O mon ami, redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense; jouis du présent, mais songe à l'avenir; use de ta jeunesse, mais garde des consolations pour l'âge mûr.

«Cependant, ajouta le baron, mon fils, peu touché de mes représentations paternelles, auroit donné, en m'écoutant, mille signes d'impatience; il se seroit dandiné sur son fauteuil; il m'auroit interrompu cent fois: je n'aurois pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effrayé de ses dangers que sensible à mes injures, j'aurois continué tranquillement, je lui aurois dit: «La marquise de B…»

On conçoit ce que je souffrois depuis un quart d'heure. Je ne pus contenir davantage mon impatience longtemps concentrée. «Eh! mon père, m'écriai-je, n'auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour?» Le baron étoit naturellement violent, il se leva furieux. Craignant l'effet d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la porte sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien pénible. Les bras appuyés sur le devant de mon secrétaire, elle tenoit avec ses mains ses oreilles bouchées, et lisoit, en sanglotant, un papier posé devant elle. Je m'approchai de ma belle maîtresse. «Oh! Madame, combien je suis désolé!…» La marquise me regarda d'un air égaré: «Cruel enfant! quelles fautes tu m'as fait faire!—Parlez donc plus bas.—Mais quel châtiment j'en reçois!—De grâce, parlez plus bas.—Ton père…, ton indigne père,… il ose…—Mon amie, vous allez vous perdre!—Mais tu es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet écrit funeste,… vois ces caractères perfides… Mes pleurs les ont effacés. (Elle me montroit la lettre commencée pour Sophie.)

—Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'êtes pas seul dans ce cabinet?—Pardonnez-moi, mon père.—J'entends quelqu'un vous parler. Ouvrez cette porte.—Mon père, je ne le puis.—Je le veux; ne me laissez pas appeler mes gens.» La marquise se leva brusquement. «Faublas, dites-lui que vous êtes avec un de vos amis qui demande la permission de sortir.—De sortir!—Oui, reprit-elle avec désespoir; quelque honte qu'il y ait à sortir, il y en aura moins qu'à rester.—Mon père, je suis avec un de mes amis qui demande la liberté de sortir.—Avec un de vos amis?—Oui, mon père.—Eh! que ne me disiez-vous plus tôt qu'il y avoit quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien: je suis tranquille. Votre ami peut sortir.

—Conduisez-moi», me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses mains: j'ouvris la porte, nous entrâmes dans la chambre à coucher; nous allions gagner la porte opposée qui conduisoit à l'escalier. Mon père, étonné des précautions que l'inconnu prenoit pour se cacher, se jeta sur notre passage; il dit à ma malheureuse amie: «Monsieur, je ne vous demande pas qui vous êtes; mais vous permettrez au moins que j'aie l'honneur de vous voir.—Mon père, je vous conjure pour mon ami de ne pas exiger…—Que signifie donc ce mystère? interrompit le baron. Quel est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu'on ne le voie en face? Je prétends le savoir à l'instant…—Mon père, je vous le dirai; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai.—Non, non. Monsieur ne sortira pas que je ne le sache…» La marquise se jeta dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains. «Monsieur, vous avez des droits sur un fils; mais sur moi, je ne le croyois pas.» Le baron, entendant le son clair d'une voix féminine, soupçonna enfin la vérité. «Quoi! s'écria-t-il, il se pourroit… Oh! que je suis fâché!… que j'ai de regrets!… que d'excuses!… Mon fils, vous devez sentir que votre père, jaloux de vous rendre à vos devoirs, s'est permis sur le compte de Mme la marquise de B… des expressions trop fortes que le baron de Faublas désavoue. Mon fils, reconduisez votre ami.»

La marquise, dès que nous fûmes dans l'escalier, donna un libre cours à ses larmes. «Que je suis cruellement punie de mon imprudence!» disoit-elle. Je voulus hasarder quelques mots de consolation. «Laissez-moi! Votre barbare père est moins barbare que vous!»

Nous étions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allât promptement chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivât, je fis entrer la marquise dans la loge du suisse. Il n'y avoit qu'un instant que nous y étions, lorsqu'un homme présenta sa figure par le vagislas[7] entr'ouvert, et demanda si le baron étoit chez lui. La marquise se cacha le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon corps; mais tout cela ne put se faire assez promptement. M. Duportail (car c'étoit lui) eut le temps de jeter un coup d'œil sur la marquise. «Monsieur, le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d'y monter, je vous rejoins dans un moment.—Oui! oui!» me répondit M. Duportail en souriant.

On vint nous dire que la voiture étoit à la porte. La marquise monta promptement; je voulus m'y placer un moment auprès d'elle. «Non, non, Monsieur, je ne le souffrirai pas.» La douleur dont je voyois son cœur serré passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur une de ses mains que j'avois saisie, et qu'elle ne retiroit pas. «Ah! vous vous croyez auprès de Sophie!» Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle retira sa main et me repoussa. «Monsieur, si, malgré les discours de votre père, il vous reste encore quelque estime, quelque considération pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser.—Hélas! ne vous reverrai-je donc plus?» Elle ne me répondit pas; mais ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. «Ma chère maman, quand pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me permettrez-vous…?—Ingrat! je suis trop sûre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre au moins… Laissez-moi… Remontez chez vous, le baron vous y attend.» Elle dit au cocher de la conduire chez Mme ***, marchande de modes, rue ***. Il fallut bien me décider à la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendoit. «Mon ami, si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B…, ce si joli garçon que vous quittez, c'est sa belle moitié!… Mais qu'avez-vous donc? vous pleurez!» Je ne sais où M. Person s'étoit fourré, nous le vîmes tout à coup derrière nous; il me dit d'un ton suffisant: «Je savois bien, Monsieur, que tout cela finiroit mal; vous ne faites aucun cas de mes avis.—Vos avis, Monsieur, faites-m'en grâce… En vérité, c'est précisément le maître d'école de La Fontaine; je me noie, et il me sermonne!—Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M. Duportail.—Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon père m'a fait une scène!»

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu'il y avoit. «Ce qu'il y a?» répondit mon père. Je l'interrompis. «Ce qu'il y a, Monsieur Duportail, ce qu'il y a!… Tenez, Mme de B… étoit dans ce cabinet: mon père entre ici, il s'assied là, il me fait des représentations, sans doute très justes, très paternelles; mais la marquise entendoit tout, et mon père la traitoit!… Ah! vous n'en avez pas d'idée! Moi, de peur de compromettre une femme… honnête,… oui, honnête, quoi qu'on en puisse dire, je n'osois m'expliquer; mais mon père connoît le profond respect que je lui porte, jamais je ne m'en suis écarté… Eh bien, il est témoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque… Monsieur, il ne sent pas qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas naturel! Il continue toujours! Il ne veut rien deviner!—Jeune homme, répliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous pardonne les reproches que vous osez me faire, à cause de la douleur dont vous paroissez oppressé; mais plus vous semblez aimer la marquise…—Mon père…—Monsieur! Mme de B… n'est plus là: pourquoi donc m'interrompez-vous?… Plus vous semblez aimer la marquise, et plus je suis mécontent de vous. Si votre cœur est préoccupé de cette passion, c'est donc avec froideur que vous avez médité la perte d'une fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie? Vous n'êtes donc qu'un vil séducteur?—Mon père, entre Sophie et moi il n'y a d'autre séducteur que l'amour.—Vous n'aimez donc pas la marquise?—Mon père…—Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas véritablement attaché à Mme de B…, vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi.—Ah! Baron! interrompit M. Duportail.—Je ne dis rien de trop fort, mon ami. Apprenez des choses qui vont vous étonner. Ce matin, je vais au couvent; je trouve Adélaïde dans les larmes. Ma fille, ma chère fille, dont vous connoissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et que son frère tarde bien à apporter l'infaillible remède qu'il a promis pour Sophie. Je la presse de s'expliquer: elle me rend le compte le plus exact des symptômes et des effets de cette maladie que vous devinez, que Monsieur connoît, qu'il a causée, qu'il se plaît à nourrir, qu'il voudroit augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour séduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire absolu; il prépare par degrés son déshonneur.—Son déshonneur! le déshonneur de Sophie?—Oui, jeune insensé, je connois les passions…—Mon père, si vous les connoissez, vous savez que vous déchirez mon cœur!—Mon fils, modérez cette impétuosité qui m'offense… Oui, je connois les passions; oui, cette enfant que vous respectez aujourd'hui, demain peut-être vous la déshonorerez, si elle a la foiblesse d'y consentir… (Il s'adressa à M. Duportail.) La recette que Monsieur destine à sa jolie cousine sera enfermée dans un papier soigneusement cacheté, qu'il ne faut pas que Mme Munich voie… Vous comprenez, mon ami… Ainsi tout est prêt, la correspondance va s'entamer: Sophie, la pauvre Sophie, déjà séduite par les yeux, va l'être bientôt par son cœur. Elle fut trompée par une belle figure, signe ordinaire d'une belle âme; elle va l'être par les charmes non moins perfides d'une éloquence apprêtée; on va, dans des lettres étudiées, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaquée de tous les côtés à la fois, tombera sans défense dans les piéges qu'on lui aura tendus… Et cependant son séducteur n'a pas dix-sept ans! Et dans un âge encore si tendre il montre déjà les goûts funestes, il emploie les odieux talens de ces hommes aussi lâches que dépravés qui, ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la désolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gémissemens de la beauté malheureuse, contemplent en s'en applaudissant l'opprobre et les anxiétés de l'innocence avilie. Voilà ce qu'auront produit les dons naturels que je me plaisois à voir en lui, dont j'étois peut-être fier en secret; voilà comment se réaliseront les grandes espérances que j'avois conçues!—Mon père, croyez que j'adore Sophie…» (Le baron, sans m'écouter, s'adressant toujours à M. Duportail:) «Et savez-vous par quelles mains Monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices? Savez-vous à qui il confie l'honnête emploi de servir ses détestables projets?… A la vertu la plus pure et la plus confiante, à l'innocente Adélaïde, à ma chère fille, à sa sœur!—Mon père, ne me condamnez pas sans m'entendre. Vous doutez de mes sentimens pour Sophie! Eh bien, daignez nous unir; donnez-la-moi pour épouse.—Et vous disposez ainsi de Sophie et de vous! Les parens de Mlle de Pontis vous connoissent-ils? sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient? Savez-vous s'il me convient à moi? Croyez-vous que je veuille vous marier à votre âge? A peine sorti de l'enfance, vous prétendez à l'honneur d'être père de famille!—Oui; et je sens qu'il vous seroit aussi aisé de consentir à mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer à mon amour pour Sophie.—Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous défends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse permission, et je vous déclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de force me répondra de vous.—Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens qui s'aiment, on les renfermoit, mon père, je ne serois pas au monde, et vous seriez en prison.»

Le baron n'entendit pas ma réponse ou feignit de ne pas l'entendre. Il sortit; je retins M. Duportail qui se disposoit à le suivre. Je le priai de vouloir bien être médiateur entre mon père et moi, et d'engager surtout le baron à révoquer l'ordre cruel qui m'interdisoit les visites au couvent. Il m'observa que les précautions dont mon père usoit étoient assez raisonnables. «Raisonnables! voilà comme parlent toujours les gens indifférens! Leur grand mot, c'est la raison! Monsieur, quand vous adoriez Lodoïska, quand l'injuste Pulauski vous priva du bonheur de la voir, vous ne trouvâtes pas ses précautions raisonnables.—Mais, mon jeune ami, remarquez donc la différence…—Il n'y en a aucune, Monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne de ce nom ne voit, ne connoît, ne respire que ce qu'il aime; le plus grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'être séparé de l'objet adoré. Les précautions de mon père vous paroissent raisonnables; moi, je les trouve cruelles, je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre inutiles. Sophie apprendra mon amour; elle l'apprendra malgré mon père; elle en sera bien aise, et, malgré lui, malgré vous, malgré toute la terre, nous finirons par nous marier, Monsieur, je vous le déclare, et vous pouvez le dire au baron.—Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux pas aigrir votre père, je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci vous avez la tête un peu exaltée, je vous laisse faire des réflexions sages, et dès demain, sans doute, vous serez plus raisonnable.—Raisonnable! oui, raisonnable! je m'y attendois bien.»

Resté seul, je ne songeai qu'aux moyens d'éluder la défense du baron ou de la rendre vaine. Censeur austère, qui me blâmez de mon indocilité, je vous plains. Si de vos maîtresses la première ou la plus chérie ne vous fit jamais faire de fautes, ah! c'est que vous n'avez jamais beaucoup aimé.

En y songeant mûrement, je vis que ma situation, quelque pénible qu'elle dût me paroître, n'étoit pas désespérée. Rosambert, compatissant aux peines de son ami, m'aideroit sans doute; Jasmin m'étoit entièrement dévoué; et je croyois connoître assez mon petit gouverneur pour être sûr qu'avec de l'or je ferois de lui tout ce que je voudrois. M. Duportail paroissoit vouloir rester neutre, je n'aurois que mon père à combattre. Mon père, occupé de son intrigue avec cette belle demoiselle de l'Opéra, sortoit tous les soirs; il ne pouvoit donc pas me veiller de très près. Voilà les réflexions sages que je faisois: ce n'étoient pas celles que M. Duportail m'avoit conseillées; mais je ne le trahissois pas, je l'avois prévenu.

Cependant il ne falloit pas dans les premiers jours heurter le baron de front; je devois prudemment m'interdire, pendant quelque temps, les visites au couvent; mais comment faire passer une lettre à Sophie? Cette lettre étoit si pressée, si nécessaire! Qui la porteroit à ma jolie cousine? Je ne voyois aucun expédient pour me tirer de cet embarras. Parmi les ressources que je m'étois ménagées, je n'avois pas calculé celles qui me restoient dans l'amitié d'Adélaïde.

Une vieille femme m'apporte un billet; je l'ouvre: il est signé de Faublas! Ah! ma chère sœur! Je baise l'écriture et je lis:

Je crains bien d'avoir commis tout à l'heure une indiscrétion; mon frère, j'ai appris à mon père que vous m'aviez promis un remède qui guériroit ma bonne amie: il s'est fâché; il a dit que c'étoit du poison que vous prépariez pour Sophie!… Du poison!… Mon frère, en vérité, je ne l'ai pas cru, quoique ce fût le baron qui l'assurât.

J'ai conté tout cela à ma bonne amie, qui attendoit impatiemment la recette en question. «Adélaïde, m'a-t-elle dit, vous avez eu tort d'en parler au baron… Ce remède de votre frère n'est peut-être pas bien bon; mais enfin nous aurions vu ce que c'est.» Au reste, mon frère, soyez tranquille; elle ne croit pas plus que moi que vous ayez voulu l'empoisonner.

Comme j'ai vu qu'elle mouroit d'envie d'avoir la recette, je lui ai conseillé de vous l'envoyer demander. Elle m'a encore répété ces mots qui me chagrinent: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!»

Cependant je suis sûre qu'elle seroit bien aise d'avoir la recette. Envoyez-la-moi tout de suite, mon frère, je la lui remettrai, et je vous assure que je ne parlerai de rien à personne.

Donnez trois livres à la femme porteuse du billet: elle m'a dit qu'elle ne jasoit jamais quand on lui donnoit un petit écu. Votre sœur, etc.

Adélaïde de Faublas.

P.-S. Tâchez de me venir voir.

Transporté de joie, je vais à la vieille: «Madame, voilà six francs, parce que je vais vous charger d'une réponse que je vous prie d'attendre.»

Je rentre dans mon cabinet, je me mets à mon secrétaire: la lettre commencée pour Sophie est devant moi; je la vois encore mouillée de larmes… Hélas! ces pleurs, c'est la marquise qui les a versés! Quels discours elle a entendus! Quelle lettre elle a lue!… Pauvre vicomte de Florville! que de chagrins mon père et moi nous t'avons donnés!… En me disant cela, je baise le papier sur lequel la marquise a tant gémi, et le sentiment que j'éprouve alors, s'il est moins vif que l'amour, est cependant plus tendre que la pitié.

Je reviens à moi, je songe à Sophie. Ce papier, détrempé en plusieurs endroits, n'est pas présentable; il faut recommencer la lettre trois fois écrite… Et pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma jolie cousine, je sens déjà mes paupières s'humecter; je vais sangloter en lui écrivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleuré sur le même papier? Moi-même pourrois-je, entre ces larmes confondues, distinguer celles qui seront venues de la marquise de B… et celles qui m'auront appartenu?… Ces réflexions me déterminent; je ne recommence pas, je continue:

… Sophie, je n'existe plus que par toi! et cependant tu te plains! tu gémis! tu m'accuses d'ingratitude et de cruauté! Tu crois, tu peux croire qu'il existe au monde une femme, une seule femme comparable à toi! une femme qu'on puisse aimer quand on connoît Sophie!

O ma jolie cousine! avec quel transport j'ai reçu la nouvelle de votre tendresse pour moi! Mais quelle douleur j'ai ressentie en apprenant qu'un noir chagrin consumoit vos beaux jours, altéroit vos charmes naissans, menaçoit votre vie!… Votre vie!… Ah! Sophie, si Faublas vous perdoit, il vous suivroit au tombeau!

Ma sœur, qui m'a dévoilé, sans le vouloir, les plus secrets sentimens de votre âme, ma sœur m'a annoncé de votre part une éternelle séparation… Elle m'a dit que vous ne me reverriez de la vie… Ma Sophie! s'il étoit vrai, elle ne dureroit pas longtemps cette vie qui me deviendrait insupportable; et vous-même! vous-même!… Mais livrons-nous à des idées plus douces, un avenir plus heureux nous attend. Qu'il me soit permis d'espérer que ma jolie cousine sera bientôt mon épouse, et que, tous deux réunis, nous ne cesserons jamais d'être amans. Je suis, avec autant de respect que d'amour, votre jeune cousin, le chevalier de Faublas.

Cette lettre cachetée, il en fallut faire une autre.

Que vous avez bien fait de m'écrire, ma chère Adélaïde! Je suis privé du bonheur de vous voir: le baron me défend de sortir, le baron m'a fait une scène!… Il ne falloit pas lui parler de Sophie.

Remettez promptement à ma jolie cousine le billet que je lui adresse, et que je joins au vôtre; ne le lui remettez que quand elle sera seule, et surtout ne parlez de cela à qui que ce soit. Adieu, ma chère sœur, etc.

Je mis ces deux billets sous une même enveloppe, et je confiai le tout à la discrétion de la vieille.

Dès le même soir je voulus travailler à former la grande confédération que j'avois méditée. Mon père venoit de sortir: je demandai M. Person; il étoit allé promener aussi. Il ne rentra qu'un peu tard, et vint à moi d'un air triomphant: «Monsieur, vous avez entendu ce matin monsieur votre père; il m'a remis sur vous un absolu pouvoir.—Monsieur Person, vous m'en voyez ravi. Je suis en effet trop heureux d'avoir un gouverneur tel que vous, un gouverneur complaisant, honnête, indulgent surtout.—Monsieur, je savois bien qu'un jour vous me rendriez justice.—Un gouverneur plein de politesse et d'aménité…—Vous me flattez, Monsieur.—Un gouverneur qui sent bien qu'un enfant de seize ans ne peut être aussi raisonnable qu'un homme de trente-cinq…—Assurément.—Un gouverneur qui connoît le cœur humain…—Cela est vrai.—Et qui excuse, dans son élève, un doux penchant que lui-même il éprouve.—Je ne comprends pas trop…—Asseyez-vous, Monsieur Person; nous avons à traiter ensemble une matière fort délicate, qui mérite toute votre attention… Parmi tant de qualités qui brillent en vous, et dont j'aurois pu faire une énumération plus longue, si je n'avois craint de blesser votre modestie; parmi tant de qualités, il faut vous le dire franchement, Monsieur Person, j'ai cru m'apercevoir qu'il vous en manquoit une, qu'on dit fort importante, mais que je regarde comme assez inutile, moi! celle de savoir enseigner.—Monsieur, mais…—Je ne dis pas cela pour vous mortifier. Je suis très persuadé que ce n'est pas l'érudition qui vous manque; mais on voit tous les jours des gens, aussi malheureux qu'habiles, qui enseignent très mal ce qu'ils savent très bien. Vous êtes dans ce cas-là, Monsieur Person; et, à cet égard, pour me servir des expressions dont usoit le fameux cardinal de Retz en parlant du grand Condé, vous ne remplissez pas votre mérite.—Oh! Monsieur, la citation…—N'est pas tout à fait juste, je le sens bien. Vous n'êtes point conquérant, vous! vous n'avez pas une armée à conduire! Mais aussi, former le cœur d'un adolescent; étudier ses goûts pour les combattre ou les diriger; amortir ou modifier ses passions, quand on n'a pu les prévenir; polir ses manières gauches et orner son esprit inculte, croyez-vous que cela soit une chose si facile?—Non, sûrement; je sais que ma profession offre de grandes difficultés.—Eh bien! Monsieur, les parens n'entendent pas cela. Ils cherchent un gouverneur qui ait tous les talens et toutes les vertus! et ils croient que cela se trouve! C'est un homme qu'ils payent, et c'est un dieu qu'il leur faudroit! Mais revenons à ce qui nous touche… J'ai encore remarqué, Monsieur Person, que votre attachement singulier pour tout ce qui porte le nom de Faublas vous a mené trop loin.—Comment?…—Oui, cette extrême affection que vous portez à la famille en général, vous ne l'avez pas également reversée sur chacun de ses membres!—Je n'entends pas.—Tenez, vous avez pour ma sœur des airs de prédilection!… Le baron appelleroit cela de l'amour… La difficulté que vous éprouvez à enseigner, il la nommeroit ineptie. Ce que je vous dis est exact: si j'instruisois le baron de ces petits détails-là, vous ne resteriez pas vingt-quatre heures dans cet hôtel. Ce seroit un grand malheur pour moi, Monsieur Person, et un plus grand malheur pour vous. Je sais bien qu'on me chercheroit vite un autre instituteur; mais, comme nous le disions tout à l'heure, il n'y a pas d'homme parfait sur la terre. En supposant que le nouveau venu se trouvât plus propre que vous à m'instruire, les premiers jours il me donneroit avec distraction des leçons que je recevrois avec ennui; et au diable les livres, dès que je l'aurois surpris bâillant avec moi dessus! Cependant mon nouveau Mentor participeroit aux foiblesses de l'humanité, il auroit des défauts ou des passions que je connoîtrois vite, parce que je serois intéressé à les étudier. Animé des mêmes motifs, il pénétreroit mes goûts avec le même discernement. La première semaine, nous nous serions observés comme deux ennemis qui se craignent; au bout de huit jours, nous nous traiterions comme deux amis également intéressés à se ménager. Cependant vous, Monsieur Person, vous ne trouveriez peut-être pas à faire ce que vous appelez une éducation. Je sais que beaucoup de petits abbés qui ont moins de mérite que vous trouvent des élèves, et même les conservent; mais tant d'autres aussi végètent sans emploi! Vous seriez peut-être réduit à recommencer le rudiment et la grammaire avec les enfans gâtés d'un notaire-marguillier, d'un marchand presque échevin, ou de quelque gros employé, tous gens trop fiers pour envoyer messieurs leurs fils à l'Université. Et, prenez-y garde, les gens d'affaires, qui savent calculer, veulent toujours accorder leur intérêt avec leur vanité: ils vous diront très bien que Restaut tout entier ne vaut pas une page de Barrême; et, si vous n'apprenez à vos petits bourgeois qu'à parler leur langue, si vous ne possédez pas à fond la science des chiffres, le maître d'arithmétique sera beaucoup mieux payé que vous. Je veux vous épargner ces désagrémens-là, Monsieur. Je sens qu'il seroit dur pour le gouverneur d'un noble de devenir le précepteur d'un roturier: je ne prétends pas changer votre condition, mais la rendre meilleure; au lieu de diminuer vos émolumens, je vais les augmenter.—Monsieur, je suis très sensible… J'ai toujours bien dit que chez vous les qualités du cœur…—Oh! les qualités du cœur! Oui, mon cher gouverneur, j'ai un cœur extrêmement bon, extrêmement sensible… Vous savez que j'adore Sophie! Mon père veut m'empêcher de la voir.—Mais, au fond, a-t-il tort?—Comment! Monsieur, s'il a tort! vous me demandez s'il a tort! Mais vous n'avez donc pas compris ce que je vous ai dit?—Pas très bien.—Je vais m'expliquer clairement. Si vous m'êtes contraire, je déclare au baron tout ce que je sais sur votre compte: on vous congédie, on me donne un autre gouverneur. Si vous voulez me servir… Monsieur Person, vous savez quelle somme le baron me donne par an pour mes menus plaisirs; je vous en livre la moitié, et voilà un acompte (je lui présentai six louis).—De l'argent! Monsieur, fi donc! Me prenez-vous pour un valet?—Ne vous fâchez pas; je n'ai pas voulu vous offenser, j'ai cru… (Je remis les six louis dans ma bourse.)—Monsieur, j'ai beaucoup d'amitié pour vous, et ce n'est pas l'intérêt… Vous l'aimez donc bien fort, Mlle de Pontis?—Plus que je ne saurois vous le dire!—Et que voulez-vous que je fasse à cela, moi?—Je vous demande seulement de prendre autant de peine pour détourner l'attention du baron que vous en auriez pris à me tourmenter.—Monsieur, vous n'avez sur Mlle de Pontis que des vues honnêtes,… légitimes?—Je serois un monstre si j'en avois d'autres! Foi de gentilhomme! Sophie sera ma femme.—En ce cas, je ne vois pas d'inconvénient…—Il n'y en a pas!—Je n'en vois aucun, Monsieur: pour une chose si simple, vous me proposez de l'argent!—Recevez mes excuses.—De l'argent! fi donc! Quelques présens, passe… J'ai demeuré deux ans chez M. L…; il me faisoit de temps en temps quelques cadeaux. Ses enfans m'en faisoient de leur côté, tout cela s'arrangeoit assez bien. Un présent s'accepte.—Ainsi, Monsieur Person, voilà qui est dit, je puis compter sur vous?—Assurément.—Écoutez donc, mon cher gouverneur, j'ai une observation à vous faire. Si ce que vous sentez pour Adélaïde est un effet de l'amour, ne croyez pas que je l'approuve, au moins. Celui dont je brûle pour Sophie est innocent et pur comme elle. Celui que vous éprouveriez pour ma sœur!… Monsieur Person, prenez-y garde!… Je suis très convaincu que la vertu d'Adélaïde la défendroit contre les entreprises d'un suborneur; mais ces entreprises mêmes seroient un affront!… un affront que tout le sang du coupable n'expieroit que foiblement!—Monsieur, soyez tranquille.—Je le suis.—Monsieur, comptez sur moi.—Mon cher gouverneur, j'y compte.»

Person sortoit; il revint pour me dire que dans l'après-dîner il avoit été au couvent de la part du baron. «Au couvent! Pourquoi faire?—Pour défendre expressément à Mlle Adélaïde de paroître au parloir, quand vous irez seul la demander.—Vous l'avez vue, Adélaïde?—Oui, Monsieur.—Elle ne vous a rien dit?—Ah! qu'elle étoit bien fâchée de cette défense!—Rien de plus?—Rien du tout.—Et Sophie? Avez-vous demandé comment elle se portoit?—Beaucoup mieux depuis midi.—Et à quelle heure avez-vous été au couvent?—A cinq heures à peu près, il y a environ quatre heures.—Bien, fort bien.» Person s'en alla.

Beaucoup mieux depuis midi! C'est l'heure à peu près à laquelle elle a reçu ma lettre. Sophie! ma chère Sophie! ne te hâteras-tu pas de me répondre? Adélaïde, tu dois être bien contente! ta bonne amie est déjà guérie. Et, dans les transports de joie que me causoit la nouvelle d'une cure aussi prompte, je me mis à faire des sauts, des gambades, au bruit desquels accourut Jasmin; j'achevois un superbe entrechat quand il ouvrit la porte: «Monsieur, je vous demande excuse; j'entendois un vacarme! j'étois inquiet.—Jasmin, allez tout de suite chez le comte de Rosambert, et priez-le de passer ici demain matin, sans faute.»

Rosambert n'y manqua pas. De tous les événemens de la veille je ne lui racontai que ceux qui se rapportoient à Sophie; il me rappela en riant que ce n'étoit pas la jolie cousine qui étoit dans mon cabinet. Je voulus éluder; le comte me pressa si vivement qu'il fallut tout avouer. «C'est une femme bien étonnante que la marquise de B…, me dit-il alors. Personne ne sait comme elle commencer agréablement une intrigue, la filer vite, brusquer le dénouement qui ne lui déplaît pas, et que même on peut croire nécessaire à sa constitution. Personne ne possède mieux le grand art de retenir l'amant heureux, de supplanter une rivale dangereuse, ou, quand la chose est impossible, de tenir du moins la balance incertaine. Cette femme-là sait varier les plaisirs, de manière qu'avec elle, et pour elle, un amour de six mois est un amour nouveau. Un amour de six mois à la cour! vous concevez que c'est un vieillard décrépit: eh bien, la marquise rajeunit ce vieillard-là! car, quoiqu'elle m'ait quitté brusquement, je lui rends justice: elle n'est pas volage. Je crois même lui avoir surpris quelques éclairs de sensibilité; au fond il se pourroit qu'elle eût le cœur tendre. Son génie intrigant s'est développé à la cour dans tous les genres. Peut-être que, si elle fût née simple bourgeoise, au lieu d'être femme galante, elle eût été tout bonnement femme sensible. Je vous répète qu'elle n'est pas ce qu'on appelle volage. Je l'avois depuis six semaines, je l'aurois peut-être gardée trois mois encore; mais votre déguisement a tout dérangé. Un novice à instruire, un fat à corriger (il se montroit lui-même en riant), un mari presque jaloux à duper si plaisamment! des obstacles de toute espèce à surmonter!… elle n'a pu résister à ces idées-là. Oui, quoique vous soyez d'une figure charmante, je parierois que c'est surtout la difficulté de l'entreprise qui a déterminé Mme de B… D'abord la marquise a pris à tâche de ne pas suivre la route battue. Prendre cette semaine, avec distraction, un amant qu'on renverra maussadement la semaine prochaine, rompre et nouer des engagemens uniformes: voilà l'éternelle occupation de nos femmes de qualité! Le personnage change, mais jamais la conduite de l'intrigue; on dit, on fait sans cesse la même chose. C'est toujours une déclaration à recevoir, un aveu à faire, quelques billets à écrire, deux ou trois tête-à-tête à ranger, une rupture à consommer. Tout cela répété devient d'une monotonie assommante. La marquise, au contraire, n'est pas fâchée que le même cavalier lui reste, pourvu que le manège varie. Ce n'est pas par le nombre de ses amans qu'elle s'affiche, c'est par la singularité de ses aventures. Une scène ne lui paroît piquante que quand elle n'est pas ordinaire: elle ose tout pour la produire; elle se plaît à braver les hasards et à lutter contre les événemens. Aussi le sentiment de sa force l'emporte-t-il quelquefois trop loin. Quelquefois il arrive que toute son adresse ne peut lui épargner les désagrémens d'une démarche trop imprudente. Dans son aventure avec nous, par exemple, voilà deux terribles scènes qu'elle a essuyées. La première,… c'est moi qui l'en ai tourmentée, et en conscience je la lui devois. Hier elle est venue très inconséquemment chercher ici la seconde, et le hasard peut-être lui garde la troisième; mais n'importe! La marquise, toujours supérieure aux petites mortifications, accoutumée à considérer froidement, sous tous les rapports, les événemens les plus fâcheux, la marquise tirera de ses malheurs mêmes un avantage contre ses ennemis, contre sa rivale et contre vous.—Contre sa rivale! Ah! Rosambert, Sophie sera toujours préférée!… Mais que dites-vous de ma jolie cousine, qui ne répond pas?—Attendez donc qu'elle ait dormi. Ne vous souvenez-vous pas qu'il y a huit jours qu'elle n'a fermé l'œil? Votre lettre l'a doucement bercée… Mais laissez-la donc goûter son bonheur. Savez-vous de quoi nous devons nous occuper?—Non.—Il faut aller acheter quelque bijou pour le cher gouverneur: il vous a dit qu'un présent s'acceptoit.—Vraiment oui; mais si je sors et qu'il me vienne une lettre de Sophie?—On fera attendre la vieille messagère.—Eh bien, allons donc vite.—Vous oubliez votre chapeau.—Vous avez raison», répliquai-je d'un air distrait, et j'allai m'asseoir. Rosambert me prit par le bras: «Où diable êtes-vous? A quoi rêvez-vous?—Je songeois à ce pauvre vicomte de Florville. Qu'elle doit être affligée, la marquise! Rosambert, croyez-vous qu'elle m'écrira?—Nous parlons de la marquise à présent?—Oui, mon ami… Mais ne riez donc pas; répondez-moi.—Eh bien, mon cher Faublas, je crois qu'elle ne vous écrira pas.—Vous croyez?—Cela est très vraisemblable. La marquise s'est déjà consultée sur votre situation présente et sur la sienne. En femme bien apprise, elle a sans doute compris que vous ne pourriez vous dispenser de venir à elle; elle n'ira point à vous. Elle vous attendra, soyez sûr qu'elle vous attendra.»

Je sonnai Jasmin: «Mon ami, tu connois l'hôtel du marquis de B…; tu connois Justine, prends un habit bourgeois, va demander Justine, et tu lui diras que tu viens de ma part savoir comment se porte madame la marquise.» Rosambert, qui rioit de toutes ses forces, me dit: «Ah! c'est que vous croyez qu'il ne seroit pas poli de la faire trop attendre? Mais dites-moi, vous désiriez une lettre de Sophie?—Sans doute. Jasmin, nous allons à deux pas; tu ne sortiras que quand nous serons rentrés. Jasmin, de la discrétion! Je compte sur toi: on nous fait la guerre; l'ennemi est là-bas: en garde! mon ami, en garde!—Oh! Monsieur, dans toutes mes maisons j'ai toujours été du parti des enfans contre les pères.—Bien, mon ami; sois sûr que je te récompenserai quand je serai marié avec elle.—Marié avec madame la marquise! Monsieur!» Rosambert rioit: «Venez, venez, mon ami, me dit-il, vous n'y êtes plus.»

J'achetai une bague assez belle; mais, quand il fut question de nous en aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique. La bijoutière étoit jolie.

A mon retour, Jasmin me remit une lettre. La vieille n'avoit pas voulu seulement s'asseoir, parce qu'on lui avoit défendu d'attendre une réponse.

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