UNE ANNÉE DE LA VIE DU CHEVALIER DE FAUBLAS (continued 2)
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Le marquis entra, tenant un flacon. «Je suis très sensible à vos soins, lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal: je voudrois être tout à fait bien, afin de pouvoir garder Mlle Duportail.—Comment? s'écria le marquis.—Je suis toujours fort incommodée, il est impossible que cette chère enfant passe la nuit chez moi.—Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à l'heure, un appartement dans cet hôtel?—Oui, Monsieur, mais vous m'avez fait une objection à laquelle je me rends: cette enfant auroit peur. D'ailleurs la laisser ainsi toute seule…, je ne le souffrirai pas.—Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de chambre est ici.—Sa femme de chambre,… sa femme de chambre!… Eh bien! Monsieur, puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici.—Qui vous l'a dit, Madame?—Monsieur le comte vient de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportail l'a prié de passer ici pour lui ramener sa fille.—Pourquoi donc ne nous as-tu pas dit cela tout de suite, toi?—Mais, répondit Rosambert en riant, c'est que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper.—M. Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle est mal ici? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission? il nous doit une visite et des remerciemens: quand il seroit venu lui-même!… Je le verrai; je veux savoir quelles raisons… Je le verrai.»
Je fis une profonde révérence à la marquise: elle se leva et vint à moi pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. «Madame, vous êtes si incommodée! ne vous dérangez pas»; et, la prenant doucement par le bras, il la força de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif Mlle Duportail et la Dutour s'éloigner dans la voiture du comte.
Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. «Je connois ce visage-là, me dit-il en regardant ma prétendue femme de chambre, je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agréable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là.» La Dutour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avoit trop abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte satisfaction. «Je ne vois ce soir que Mlle Duportail, me répondit-il: demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon, je dirai librement à mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne.» Cependant nous arrivâmes à la porte de l'hôtel; ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit: il m'apprit que le baron avoit attendu mon retour avec plus d'inquiétude que de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir, il ne s'étoit couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il seroit jour, me chercher au bal ou chez le marquis de B…
Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers événemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné d'avoir pu la passer tout entière sans m'occuper de ma Sophie; et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il me parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il eût été, et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avoit condamné.
J'allai, dès qu'il fit jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur: «Faublas, vous n'êtes plus un enfant, je vous laisse une honnête liberté, j'espère que vous n'en abuserez pas. J'espère que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel; songez que je suis père, et que, si mon fils m'aime, il doit craindre de m'inquiéter.»
Je me hâtai de me rendre chez M. de Rosambert, qui déjà m'attendoit. Dès qu'il m'aperçut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jeta à mon col. «Que je vous embrasse, mon cher Faublas! votre aventure est délicieuse; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse.» Je l'interrompis brusquement: «Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens…» Le comte me pria d'un ton plus sérieux de m'asseoir. «Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous reverrois dans les mêmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi! une ingrate beauté vous favorise et me délaisse; c'est moi qu'on sacrifie, c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez? Je ne punis que par une inquiétude momentanée les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de Mlle Duportail? je vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous l'avantage de six années d'expérience; je sais très bien qu'à seize ans on ne connoît que sa maîtresse et son épée; mais à vingt-deux un homme du monde ne se bat plus pour une femme.»
Je donnai quelques signes d'étonnement qu'il remarqua. «Croyez-vous au véritable amour? ajouta-t-il aussitôt; c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune, et rien de plus: et d'une histoire comique nous ferions une tragédie! nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là! Chevalier, gardez votre courage pour une occasion plus importante; on ne peut désormais soupçonner le mien. Il est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force quelquefois à verser le sang d'un ami: puisse l'honneur, l'inflexible honneur, ne vous réduire jamais à cette horrible extrémité!… Mon cher Faublas, j'avois à peu près votre âge quand la marquise de Rosambert, dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisième année; elle étoit si fraîche encore qu'on ne lui eût pas donné plus de vingt-cinq ans: dans le monde on l'appeloit ma sœur aînée. Avec les agrémens de la jeunesse, elle avoit conservé ses goûts, elle aimoit les assemblées nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au bal de l'Opéra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la marquise, qui venoit d'ôter son masque: déjà l'insolent inconnu l'avoit suppliée d'excuser sa méprise, et se perdoit dans la foule. Je le joignis, je l'obligeai de se démasquer: je reconnus le jeune Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis le plus cher. «Je ne croyois pas que ce fût la marquise de Rosambert.» Voilà tout ce qu'il me dit. C'étoit beaucoup, sans doute… Hélas! un murmure général nous fit comprendre que ce n'étoit pas assez, l'honneur vouloit du sang: nous nous battîmes. Saint-Clair succomba, je tombai sans connoissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines une horrible fièvre brûla mon sang et troubla ma raison. Dans mon délire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix éteinte il m'adressoit de touchans adieux; dans ses derniers momens, il ne paroissoit sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venoit de l'immoler. Longtemps cette affreuse image me poursuivit, longtemps on trembla pour ma vie; enfin la nature, secondée des efforts de l'art, opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps, qui console de tout, a séché mes pleurs; mais jamais, jamais le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mémoire… Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine obligé de me battre avec un inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre… Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçoit, mon cher Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pénible ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas le plus malheureux.»
Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. «Déjeunons», me dit-il, et, reprenant sa première gaieté: «Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez mille remerciemens.—Je vous dois…?—Sans doute: n'est-ce pas moi qui vous ai fait connoître la marquise? Il est vrai que je ne prévoyois pas le malin tour qu'on me joueroit: j'aurois pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances si singulières! (Il se mit à rire.) Oh! mais plus j'y pense, plus je crois devoir vous féliciter. Elle est délicieuse, votre aventure! et puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est jeune, belle, pleine d'esprit, considérée à la ville, bienvenue à la cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crédit immense et sert ses amis chaudement.» Je témoignai au comte que je n'emploierois jamais de tels moyens pour aller à la fortune. «Et vous avez tort, me répondit-il: combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par là! Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques détails sur cette nuit joyeuse, de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?»
Je ne me fis pas presser. «Ah! la rusée marquise! s'écria le comte après m'avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a filé son bonheur! et son honnête époux, le cher marquis, le plus doux, le plus crédule, le plus complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vérité, il me feroit croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprès pour servir à l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa femme!…—Est très aimable.—Je le sais bien, je le savois même avant vous, et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle! Ah!—Je conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait.—Très mal; et puis c'est qu'une telle incartade auroit été d'un exemple fort dangereux.—Comment?—Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule d'intérêts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est l'amant de celle-là, tel est aujourd'hui sacrifié qui demain vous immole: les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les femmes sont foibles, elles cèdent toujours: il résulte de là que le célibat devient un état fort doux, que le joug du mariage paroît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l'État se peuple, et tout le monde est content. Eh bien! si la jalousie alloit répandre aujourd'hui son noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour réparer l'honneur de leurs fragiles moitiés, si les amans qu'on délaisse s'égorgeoient pour se disputer un cœur volage, vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout à coup veuves! que de beaux enfans réputés légitimes pleureroient leurs pères! que de charmans bâtards végéteroient abandonnés! La génération présente passeroit après avoir fait, mais avant d'avoir élevé sa postérité.—Quel tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour tendre et respectueux…—N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les femmes l'ont tué.—Vous n'estimez donc guère les femmes?—Moi! je les aime… comme elles veulent être aimées.—Ah! lui répliquai-je avec la plus grande vivacité, je vous pardonne vos blasphèmes, vous ne connoissez pas ma Sophie.» Il me demanda l'explication de ces derniers mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui, surtout dans sa naissance, accompagne le véritable amour.
Cependant nous déjeunions comme on dîne; le vin de Champagne n'étoit pas épargné, et l'on sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se plaisoit à parler d'elles. Plein du système qu'il soutenoit, il l'appuyoit du scandaleux récit des anecdotes galantes du jour. Rosambert m'embarrassoit sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnoit, je répondois toujours qu'une exception, loin de détruire la règle, la prouvoit. «Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne savez donc pas à quel point la bonne moitié des individus de ce sexe tant honoré porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle, de cette pudeur innée que vous lui supposez?» Il se leva avec vivacité, et, riant de toutes ses forces: «Parbleu! tenez,… vous n'avez pas disposé de votre journée,… venez avec moi, venez… Je vais de ce pas vous présenter à une belle dame… Nous en trouverons chez elle beaucoup d'autres,… elles sont jolies, vous serez le maître de les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.»
Tous deux en pointe de vin, nous montâmes dans un honnête fiacre qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs cavaliers de la maîtresse du logis, le ton leste dont le comte la traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit soupçonner que j'étois engagé dans une partie de filles. J'en demeurai convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit très connu, et qui vouloit, disoit-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer tout lui-même. «Voilà, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau très astringente dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement, et vont ensuite, la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse un honneur tout neuf. A côté, remarquez l'essence à l'usage des monstres; elle produit un effet tout contraire: aussi ne s'en sert-on jamais. Hélas! il est passé, le temps des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanche, si celle que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le prétend, il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation. Vous verrez accourir chez le docteur Guibert de Préval une foule de clercs de procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presque tous nos abbés: c'est le fameux spécifique.
«Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci n'a rien de remarquable. Passons.
«C'est ici la salle de bal: on n'y danse pas, mais on s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit pressée de satisfaire, elle entre par là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti qu'on le prend pour un rustre. Ainsi l'on se rend mutuellement service, et, comme personne ne se reconnoît, on n'a d'obligation à personne.
«Maintenant entrons dans l'infirmerie: que le mot ne vous alarme pas! Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considérez ces peintures obscènes: elles furent mises ici pour allumer l'imagination de ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de genêt parfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit trop violent pour le beau sexe: aussi lui a-t-on réservé ces pastilles; elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mangé prend d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par tempérament et vertueuses de bonne foi: nos honnêtes femmes qui ont du monde et de l'éducation ne résistent jamais assez pour qu'on soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.
«Venez, venez, approchez-vous: parmi les plantes curieuses du Jardin du Roi, n'avez-vous pas remarqué celle-ci? c'est cela que bien des pauvres filles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni. Cette dernière pièce se nomme le Salon de Vulcain: il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une malheureuse qu'on y jette s'y trouve renversée sur le dos, ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement: on la viole sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous frémissez, Faublas, et pour cette fois vous avez raison: je suis jeune, ardent, libertin, peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vérité, je crois que je ne pourrois jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauteuil-là.»
Le comte ajouta: «Si nous étions venus plus tôt, on nous auroit donné deux petites bourgeoises; mais, faute de mieux, voyons le sérail.» C'étoit ainsi qu'il appeloit la salle où se trouvoient rassemblées beaucoup de nymphes, qui toutes passèrent devant nous en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.
«En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation; à table nous formerons la partie carrée.» Né curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étois choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avoit entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet étoit peu digne de mon attention: la recherche m'amusa d'abord uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu, et machinalement je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions; et, ne me laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière expérimentée vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec attention: «Tant mieux, dit-elle, ç'auroit été dommage!» Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très clair que présentoient ces mots: «Ç'auroit été dommage!» Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infâme maison en jurant que je n'y retournerois de ma vie.
Le comte étoit chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venoit savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvoient. «Quoi! Rosambert! cette fille me dit: «Ç'auroit été dommage!» et vous appelez ma terreur une terreur panique!—Oh! cela est différent; la nymphe a un peu tronqué l'aventure,… elle se gardoit bien de nous apprendre… Le ç'auroit été dommage! change entièrement l'histoire… Il est d'un bon genre, le ç'auroit été dommage!… Eh bien, Faublas, cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à courir, l'estimez-vous?—Vous me faites là une plaisante question, Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe en général?—Vous esquivez, mon ami: vous êtes donc incorrigible? Eh bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais me coucher.—Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc?—Que voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de ***, le petit chevalier de M…, l'abbé de D…: nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela étoit délicieux! mais je vais me coucher.»
J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M. Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta: «Vous passerez ensemble toute la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui, je vous ramènerai.»
Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle vint au parloir avec ma sœur. «Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait la connoissance d'une fort jolie dame!—Et qui vous a dit tout cela?—M. Person, qui n'a pas de secrets pour nous.» Sophie baissoit les yeux et gardoit le silence. Ma sœur continua ainsi: «Dites-nous donc quelle est cette dame;… et un bal masqué, cela doit être beau!—Fort ennuyeux, je vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins,… oh! beaucoup moins que ma jolie cousine.» Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. «Vous avez du chagrin, ma jolie cousine?—Répondez donc, Mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante.—Non, Monsieur; mais c'est que,… c'est que j'ai mal dormi cette nuit.—Oui, dit encore la vieille, cela est vrai: mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir… C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt très bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle…, tenez, Mlle Storch… Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune. Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé… Mlle Storch…»
La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et, si je ne voulois pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort incommodée: sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne. Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment.—Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne amie?—Oui, ma chère Adélaïde, oui… Ayez bien soin d'elle!» Sophie, en me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon cœur pour y éveiller le remords.
Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. «Je suis bien aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me paroît être un petit maître dans la force du terme, ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami, souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille! Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies: si l'on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là: il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le cœur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille: il y en a, mon ami, qui verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans; j'en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune, bien imprudente… Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire: promettez-moi de ne plus retourner chez Mme de B…» J'hésitois, M. Duportail me pressa, d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie; je finis par promettre tout ce qu'il voulut.
«Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion.»
Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune. Il est ordinairement très commode, mais quelquefois aussi très dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premières charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices; peut-être me consolerois-je, si je n'avois perdu que cela; mais, mon jeune ami, je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie. Quel courage assez endurci pourrois-je opposer à de pareilles douleurs?
Mon père, Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus que par son rang, jouissoit à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnoit à l'éducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre; il s'occupoit surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison dont j'étois l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen qui ne désiroit rien tant que de laisser à l'État un successeur digne de lui.
Je faisois mes exercices à Varsovie; là se distinguoit entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune M. de P… Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble, il joignoit les agrémens d'un esprit heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployoit dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité de ses mœurs, la douceur de son caractère, fixoient l'attention, commandoient l'estime, et le rendoient cher à cette brillante jeunesse qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. de P…, ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement cet âge où l'on ignore et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocens et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P…, je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse d'abord; ses conseils régloient ma conduite, les miens déterminoient ses résolutions, et, par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avoit point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P…, forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne l'altéreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur l'absence de mon ami! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me dédommager de sa perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs, ne me touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail utile; j'appris la langue françoise, déjà répandue dans toute l'Europe; je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie, je me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occupèrent uniquement. M. de P…, qui m'écrivoit souvent, ne recevoit plus que des réponses courtes et rares; notre correspondance languissoit négligée, lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
Mon père étoit depuis longtemps lié très étroitement avec le comte Pulauski. Connu par l'austérité de ses mœurs rigides, fameux par l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la fois grand capitaine et brave soldat, avoit signalé dans plus d'une rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avoit puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnoissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska! qu'elle étoit belle! que je l'aimai! son nom chéri est toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon cœur.
Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour; ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînoit, je pris mes mesures de manière que je voyois presque tous les jours Lodoïska ou chez elle, ou chez mes sœurs qu'elle aimoit beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit: «Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avoit d'abord justifiées; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui… (Il vit que j'allois l'interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien ma Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient légitimes pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne seroit, comme toutes les viles passions, que méprisable ou dangereux, s'il n'offroit aux cœurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à l'honneur. Écoute: notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin; sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et surtout, à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.»
Je n'hésitai pas un moment: mon père approuva mes résolutions; mais il ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité. Il me tint longtemps pressé contre son sein, une tendre sollicitude étoit peinte dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de son cœur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appeloit une foiblesse. «Sèche tes pleurs, me dit-il, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de foibles amans qui se séparent pour six mois qu'il appartient d'en répandre.» Il instruisit sa fille, en ma présence même, et de mon départ et des motifs qui me déterminoient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante que ses vœux hâteroient mon retour, et que son bonheur étoit dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvois-je craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes; nous nous bornâmes à les suivre et à les observer; ils nous rencontroient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenois à Varsovie, plein d'impatience et de joie, je croyois que l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoïska… Hélas! je n'avois plus de père! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille même, Lovzinski étoit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères! je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes pleurs.
«Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui l'auroit utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze jours à vivre, et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux états où tu vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille et déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considèrent que le bien de leur pays; que l'or et les promesses ne peuvent séduire; que les prières ne sauroient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà les vertus qui distinguoient ton père; voilà l'héritage vraiment précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'élection d'un roi est l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupés de leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner les horreurs d'une guerre civile! Mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet État régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski; les foibles intérêts de l'amour doivent tous disparoître devant des intérêts plus sacrés: je ne puis te donner ma fille dans ces momens de deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska.»
Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avois désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupois n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir, la tristesse de mes sœurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent sur mon cœur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événemens cruels qui différoient notre union; et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle devoit s'ouvrir, à l'instant où j'allois m'y rendre, un inconnu se présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes bras et m'embrasse tendrement. C'étoit M. de P…; dix années écoulées depuis notre séparation ne l'avoient pas tellement changé que je ne pusse le reconnoître; je lui témoignai la surprise et la joie que me causoit son retour inattendu. «Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant et vais me rendre à l'assemblée des états; est-ce trop présumer de votre amitié que de compter sur votre voix?—Sur ma voix! et pour qui?—Pour moi, mon ami.» Il vit mon étonnement. «Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu'il vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est justifiée par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux foibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-être m'efforcerois-je de vous éblouir par de grandes promesses, peut-être vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi, depuis plusieurs années notre Pologne affoiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage: en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui rendroit notre perte inévitable et vous vous assurez un allié puissant, que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de mes droits que pour conserver nos droits les plus précieux; je ne veux monter sur un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je n'altère enfin la constitution de cet État que pour sauver l'État entier.»
Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P… Il obtint en effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C…: on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P… revint à moi; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans la capitale[5]. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures: alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable; alors j'instruisis M. de P… de mes liaisons intimes avec Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
Ainsi disposé, je volai chez mon futur beau-père, que je brûlois de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit à grands pas dans l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agitée que lui. «Le voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paroître, le voilà, dit-il, cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié.» Je voulus répondre, il poursuivit: «Vous avez été lié dès l'enfance avec M. de P…, une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin, à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément?» Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P…, que j'avois négligé depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour imprévu. Lodoïska paroissoit charmée d'entendre ma justification. «On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski; mais, n'importe, continuez.» Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec M. de P… avant de me rendre à l'assemblée des états. «Et voilà vos projets! s'écria-t-il. M. de P… ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve! et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes commander dans nos provinces! Les Russes! répéta-t-il avec fureur, ils régneroient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité.) Perfide! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie! Sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.»
Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même: dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue se précipita sur moi: «Lovzinski, qu'allez-vous faire?» Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoïska pour toujours. Elle m'avoit quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter. «Va! traître, me dit-il, va! tu la vois pour la dernière fois.»
Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avoit prodigués revenoient sans cesse à ma pensée; les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P… me paroissoient si étroitement liés que je ne concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer à Lodoïska: que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski, sans savoir encore à quoi je pourrois me déterminer.
Un domestique, resté seul dans le palais, me dit que son maître étoit parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pulauski étoit allé. «Je l'ignore absolument, me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille. Lodoïska pleuroit, son père furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit sa malédiction, et je l'entendis qui lui disoit: «Qui peut aimer un traître peut l'être aussi: ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre, où vous serez désormais à l'abri de la séduction.»
Pouvois-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles; je lui ordonnai de placer autour du palais de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y seroit passé, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.
Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai: ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.
Il étoit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étoient illuminés, un peuple immense remplissoit les rues; j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques, tout m'annonça que la Pologne avoit un roi.
Boleslas m'attendoit avec impatience. «Pulauski, me dit-il, est revenu seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de P… réunissoit presque toutes les voix, il alloit être élu; Pulauski a prononcé le fatal veto: à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palatin de …, que Pulauski avoit peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de P… lui-même ne s'étoit rangé parmi eux, en criant qu'il immoleroit de sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirés; cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces; il s'est évanoui, on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P… l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connoissance. Les chirurgiens, appelés pour voir sa blessure, ont déclaré qu'elle n'étoit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il étoit à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.»
On ne pouvoit guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami étoit sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paroissoit désormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoïska pour toujours. Je connoissois assez son père pour craindre qu'il ne prît des résolutions extrêmes; le présent m'effrayoit, je n'osois porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avoit détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour; il l'avoit suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale: là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avoit conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avoient surpris mon courrier et l'avoient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avoit forcé d'avouer à qui il appartenoit. «Je te renverrai à Lovzinski, lui avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance.» A ces mots, on avoit bandé les yeux à mon courrier, il ne pouvoit dire où on l'avoit conduit et enfermé; mais au bout de trois jours on l'étoit venu chercher: on avoit encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la voiture s'étoit arrêtée, on l'en avoit fait descendre. A peine il mettoit pied à terre que ses gardes s'étoient éloignés au grand galop; il avoit détaché son bandeau et s'étoit retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avoit arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska qui restoit en son pouvoir: il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités; je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes sœurs de mon dessein, et je quittai la capitale: le seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne; je vis alors que l'événement ne justifioit que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos provinces commettoient mille exactions dans les villes et désoloient les campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner à Varsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portoient dans ses États, lorsqu'une rencontre, qui sembloit devoir être pour moi très fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
Les Turcs venoient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée faisoient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avois très imprudemment négligé de charger mes pistolets; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupoit le troisième, le quatrième me combattoit avec vigueur; il me fit à la cuisse une légère blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois renversé le dernier me dit en mauvais polonois: «Un aussi brave homme que toi doit être généreux; je te demande la vie; ami, au lieu de m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma plaie.» Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne balançai pas: je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. «Tu fais bien, brave homme, me disoit le Tartare, tu fais bien.» Comme il parloit, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouroient à nous ventre à terre. «Ne crains rien, me dit celui que j'avois épargné, je suis le chef de cette troupe.» Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats près de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. «Brave homme, me dit encore leur capitaine, n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m'étrillant bien: je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous.» Il ajouta: «Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrois te répondre d'eux. Tu vois ce château sur la hauteur à droite, il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche: va lui demander un asile, dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit. Il me connoît de nom: je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées; au reste, compte que, pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée; garde-toi surtout d'en sortir avant trois jours et d'y rester plus de huit: adieu.»
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étoient des ordres; je dis à Boleslas: «Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien je connois ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan: toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère et ne me découvre pas.»
Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions: je répondis que nous venions pour parler à leur maître de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient attaqués et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes; on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner audience. On nous demanda nos armes que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étoient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venoient d'être préparés; on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'œil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une légère blessure, mais celle de mon cœur étoit si profonde! Au point du jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils étoient fermés à clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre étoit basse, je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je restois là plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds: je crus qu'elle s'étoit détachée de la couverture de ce vieux bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus, à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on m'avoit jetées; sur la première, je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre: Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez! et sur la seconde, ceux-ci: Délivrez-moi, sauvez Lodoïska.
Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens divers m'agitèrent à la fois; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoïska, je cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une tuile; je lus: A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre; éloignez-vous.
Je retournai à ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettoit fin à mes courses et redoubloit mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié?
Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables, pouvois-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que Titsikan m'avoit laissé? Titsikan ne m'avoit-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de n'y pas demeurer plus de huit? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n'étoit-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoïska de sa prison pour la livrer à des brigands, être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou par la mort, cela étoit horrible à penser.
Mais pourquoi étoit-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu'elle m'avoit promise m'en instruiroit sans doute. Il falloit nous procurer du papier; je chargeai Boleslas de ce soin, et moi, je me préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle délicat d'un émissaire de Pulauski.
Il étoit grand jour quand on vint nous mettre en liberté; on nous dit que Dourlinski pouvoit et vouloit nous voir. Nous nous présentâmes avec assurance; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près, dont l'abord étoit brusque et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. «Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski; mon maître m'a chargé pour vous d'une commission secrète, mon frère m'a accompagné pour un autre objet; je dois, pour m'expliquer, être seul, je ne dois ne parler qu'à vous seul.—Eh bien, répondit Dourlinski, que ton frère s'en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il à ses gens; quant à celui-ci (il montra celui qui étoit son confident), tu trouveras bon qu'il reste, tu peux tout dire devant lui.—Pulauski m'envoie…—Je le vois bien qu'il t'envoie.—Pour vous demander…—Quoi?—(Je pris courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille.—Des nouvelles de sa fille! Pulauski t'a dit…—Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska étoit ici.» Je m'aperçus que Dourlinski pâlissoit; il regarda son confident, et me fixa longtemps en silence. «Tu m'étonnes, reprit-il enfin; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton maître soit bien imprudent.—Pas plus que vous, Seigneur; n'avez-vous pas aussi un confident? Les grands seroient bien à plaindre s'ils ne pouvoient donner leur confiance à personne. Pulauski m'a chargé de vous dire que Lovzinski avoit déjà parcouru une grande partie de la Pologne, et que sans doute il visiteroit vos cantons.—S'il ose venir ici, me répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité, je lui garde un logement qu'il occupera longtemps: le connois-tu ce Lovzinski?—Je l'ai vu souvent chez mon maître à Varsovie.—On le dit bel homme?—Il est bien fait et de ma taille à peu près.—Sa figure?—Est prévenante; c'est un…—C'est un insolent, interrompit-il avec colère; si jamais il tombe en mes mains!—Seigneur, on assure qu'il est brave.—Lui! je parie qu'il ne sait que séduire des filles! Si jamais il tombe en mes mains! (Je me contins; il ajouta d'un ton plus calme:) Il y a bien longtemps que Pulauski ne m'a écrit, où est-il à présent?—Seigneur, j'ai des ordres précis de ne pas répondre à cette question-là: tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il a, pour cacher sa retraite et pour n'écrire à personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer lui-même.»
Dourlinski parut très étonné; je crus même remarquer quelques signes de frayeur; il regarda son confident, qui sembloit aussi embarrassé que lui. «Tu dis que Pulauski viendra bientôt?…—Oui, Seigneur, sous quinzaine au plus tard.» Il regarda encore son confident; et puis, affectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avoit montré d'embarras: «Retourne à ton maître, je suis fâché de n'avoir que de mauvaises nouvelles à lui donner; tu lui diras que Lodoïska n'est plus ici.» Je fus à mon tour fort surpris. «Quoi! Seigneur, Lodoïska…—N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que j'estime, je me suis chargé, quoiqu'avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château: personne que moi et lui (il me montra son confident) ne savoit qu'elle y fût. Il y a environ un mois, nous allâmes, comme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journée, il n'y avoit plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis; elle sera sans doute allée rejoindre Lovzinski à Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route.»
Mon étonnement devint extrême: comment concilier ce que j'avois vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disoit? Il y avoit là quelque mystère que j'étois bien impatient d'approfondir; cependant je me gardai bien de faire paroître le moindre doute. «Seigneur, voilà des nouvelles bien tristes pour mon maître!—Sans doute, mais ce n'est pas ma faute.—Seigneur, j'ai une grâce à vous demander.—Voyons.—Les Tartares dévastent les environs de votre château; ils nous ont attaqués, nous leur avons échappé comme par miracle; ne nous accorderez-vous pas, à mon frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux jours?—Seulement deux jours? j'y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident.—Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse…—Qui donne sur mes jardins? interrompit Dourlinski avec inquiétude.—Les volets ferment à clef, répondit l'autre.—N'importe, il faut les mettre ailleurs.» Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua: «Cela n'est pas possible; mais…» Il lui dit le reste à l'oreille. «A la bonne heure, répondit le maître, et qu'on le fasse à l'instant»; et, s'adressant à moi: «Ton frère et toi, vous vous en irez après-demain; avant de partir tu me parleras, je te donnerai une lettre pour Pulauski.»
J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunoit: il me remit une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes et quelques feuilles de papier qu'il s'étoit procurées sans peine. Je brûlois d'envie d'écrire à Lodoïska; l'embarras étoit de trouver un lieu commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avoit déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvoient avec mon prétendu frère, ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin: bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa, je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables; en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la dupe. Il trembloit que, dans ce moment où je paroissois disposé à tout dire, mon secret ne m'échappât. «Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui, c'est peut-être un effet de sa blessure; ne le faisons plus ni parler ni boire; je crains que cela ne l'incommode; et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit.—Sur le sien? non, cela ne se peut pas, répondit l'un d'eux, mais je prêterai volontiers ma chambre.» On me prit, on m'entraîna, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une chaise formoient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis. C'étoit là tout ce que je voulois; dès que je fus seul, j'écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençois par me justifier pleinement des crimes que Pulauski m'avoit supposés; je lui racontai ensuite tout ce qui m'étoit arrivé depuis le moment de notre séparation jusqu'à celui où j'avois été reçu chez Dourlinski; je lui détaillois l'entretien que je venois d'avoir avec celui-ci, je finissois par l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurois que, dès qu'elle m'auroit donné sur son sort les éclaircissemens nécessaires, je m'exposerois à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Étoit-ce bien Lodoïska qui m'avoit jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski auroit-il eu l'injustice de punir sa fille d'un amour que lui-même avoit approuvé? Auroit-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? et, quand même la haine qu'il m'avoit jurée l'auroit aveuglé à ce point, comment Dourlinski avoit-il pu se résoudre à servir ainsi sa vengeance? Mais, d'un autre côté, depuis trois mois je ne portois, pour me déguiser mieux, que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avoient beaucoup changé; quelle autre qu'une amante avoit pu reconnoître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? n'avois-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourlinski lui-même n'avouoit-il pas que Lodoïska avoit été chez lui prisonnière? Il ajoutoit, il est vrai, qu'elle s'étoit échappée; mais cela étoit-il croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avoit vouée à moi, sans me connoître? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avoit dit que les émissaires de Pulauski occupoient une chambre qui donnoit sur le jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi, quand je lui avois annoncé la prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela étoit bien fait pour me donner de terribles inquiétudes, j'entrevoyois des choses affreuses que je ne pouvois expliquer. Depuis deux heures je me faisois sans cesse de nouvelles questions, auxquelles j'étois fort embarrassé de répondre, lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frère avoit recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avoit été feinte; nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée, mon cher Faublas! aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.
Enfin, l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma, comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre; je me préparois à sauter dans le jardin, mon embarras fut égal à mon désespoir quand je me vis retenu par des barreaux. «Voilà, dis-je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disoit à l'oreille; voilà ce qu'approuvoit le maître odieux, quand il répondit: A la bonne heure, et qu'on le fasse à l'instant; voilà ce qu'ils ont exécuté dans la journée; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été interdite.—Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avoit été forcé.—Eh! qu'ils l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe? Cette grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de Lodoïska, elle assure ma mort.
—Oui, sans doute, elle assure ta mort», me cria-t-on en ouvrant ma porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés et suivi de quelques autres qui portoient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. «Traître, me dit-il en me lançant des regards où sa fureur étoit peinte, j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton nom, ton prétendu frère le dira; tremble! je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable! Qu'on le fouille», dit-il à ses gens; ils se précipitèrent sur moi, j'étois sans armes, je fis une résistance inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avois préparée pour Lodoïska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes d'impatience: il y étoit peu ménagé. «Lovzinski, me dit-il avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine, bientôt je la mériterai davantage; en attendant tu resteras avec ton digne confident dans cette chambre que tu aimes.» A ces mots il sortit, on ferma la porte à double tour; il posa une sentinelle en dehors et une autre vis-à-vis des fenêtres, dans le jardin.
Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étoient à leur comble, ceux de Lodoïska m'affectoient bien plus vivement: l'infortunée! quelle devoit être son inquiétude! elle attendoit Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnoit! Mais non, Lodoïska me connoissoit trop bien, elle ne me soupçonneroit pas d'une aussi lâche perfidie. Lodoïska! elle jugeroit son amant d'après elle! Elle sentiroit que Lovzinski partageoit son sort, puisqu'il ne la secouroit pas… hélas! et la certitude de mon malheur augmenteroit encore le sien!
Telles furent dans le premier moment mes réflexions cruelles; on me laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissoit, Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire. Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement; l'existence étoit devenue pour moi un insupportable fardeau. «Ah! vivez, me dit-il enfin en versant un torrent de larmes, vivez! si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska.» Ces mots firent sur moi la plus vive impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon cœur, j'embrassai mon serviteur fidèle. «O mon ami, m'écriai-je avec transport, ô mon véritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi: veuille le juste Ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat.» Nous nous embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation!
Il y avoit douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de dix ans; je dis à Boleslas: «Cette bague me fut donnée par M. de P…, lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te récompensera, il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.»
On me conduisit à l'appartement de Dourlinski; dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie; j'approchai, c'étoit Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée!… mais qu'elle étoit belle encore! «Barbare!» dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. «Ah! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté?—Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux: te voilà bien sûre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens rien, dans trois jours il est mort.» Je voulois me jeter aux genoux de Lodoïska; mes gardes m'en empêchèrent. «Je vous revois enfin, tous mes maux sont oubliés, Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante… Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami.—Qu'on l'emmène! s'écria Dourlinski.—Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu.» Je voulois répondre, on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu: je lui racontai comment ma mort n'étoit que différée. La scène dont je venois d'être témoin avoit enfin confirmé mes soupçons: il étoit clair que Pulauski ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il étoit clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étoient écoulés, nous étions au milieu de la nuit qui précédoit le troisième; je ne pouvois dormir et me promenois dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier: Aux armes! des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château, il se fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant; bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre: les flammes dévoroient le château de Dourlinski, elles gagnoient de tous côtés la chambre où nous étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partoient de la tour où je savois que Lodoïska étoit enfermée.
Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B…, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé; il recula deux pas en me voyant. «Ah! ah! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils?» puis s'adressant à moi: «Monsieur est apparemment le frère…—De ma sœur, oui, Monsieur.—Eh bien, vous avez une sœur fort aimable, charmante, mais charmante!—Vous êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail.—Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, Monsieur…—A moi! aurois-je eu le malheur…?—Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant.—Comment, Monsieur?—Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chère fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.—J'ai craint, Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.—Aucun, aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole d'elle, je vous l'ai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même; je suis pourtant son mari!… Au moins si vous étiez venu vous-même la chercher!—Pardon, Monsieur, j'étois incommodé, je le suis même encore beaucoup… Je sais que je dois à Mme de B… des remercîmens…—Ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étois pas tout à fait à mon aise: le marquis me considéroit avec une attention qui m'inquiétoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre sœur?—Monsieur, vous me flattez.—Mais c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vous-même, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite!»

FAUBLAS HABILLÉ EN FEMME
M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. «Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien remarqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut convenir qu'il y a un air de famille.—Oui, répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa sœur est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu espiègle; c'est bien là sa figure, mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans le maintien, et dans toute l'habitude du corps quelque chose de plus… nerveux, de plus roide. Oh! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le flegme de M. Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son cœur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi!… Mais n'aurai-je pas le bonheur de voir la chère sœur?» M. Duportail se hâta de répondre: «Non, Monsieur, elle est allée faire ses adieux.—Ses adieux?—Oui, Monsieur, elle part demain matin pour son couvent.—Pour son couvent! à Paris?—Non,… à Soissons.—A Soissons! demain matin! cette chère enfant nous quitte!—Il le faut bien, Monsieur.—Elle fait actuellement ses visites?—Oui, Monsieur.—Et sans doute elle viendra dire adieu à sa maman?—Assurément, Monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous.—Ah! que je suis fâché! ce matin la marquise étoit encore malade; elle a voulu sortir ce soir: je lui ai représenté qu'il faisoit froid, qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chère fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à revenir.—Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis.—Oui, ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.—L'on soupe donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le soir; moi, je n'aime pas à mourir de faim parce que c'est la mode. Vous soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse de même avec moi: quand vous me connoîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable.»
Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti sur-le-champ. «Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte pour une heure ou deux, il a quelques affaires pressées.—Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre fils.—Vous permettrez aussi que je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.—Faites, Monsieur, comme si je n'étois pas là.» Je saluai le marquis; il se leva précipitamment, me prit par la main, et dit à M. Duportail: «Tenez, Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures, je soutiendrois cela devant l'abbé Pernetti[6].—Oui, Monsieur, répondit M. Duportail, il y a un air de famille.»
A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. «Parbleu! me dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime.—Mon très cher père, il est bien vrai que le marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi, j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon aise.—Quant à vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérois que lui, cela seroit bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des ménagemens à garder à cause de sa femme… Écoutez,… retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que Mlle Duportail soupe chez Mme de ***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit.—Eh bien, après? le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même.—Comment donc faire?…—Comment? mon très cher père, je fais si bien la demoiselle! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai le temps.—A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle,… vous m'avez embarqué dans une aventure… Mais il n'y a plus à s'en dédire: allez vite, et revenez.»
Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père étoit sorti, et qu'une fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. «Une jolie demoiselle, Jasmin!» Je m'élançai comme un trait dans mon appartement. «Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'étoit une jolie demoiselle»; et j'embrassai Justine. «Gardez cela pour ma maîtresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.—Pour ta maîtresse, Justine! tu la vaux bien!—Qui vous l'a dit?—Je le soupçonne; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain», et j'embrassai Justine, et Justine me laissoit faire en répétant: «Gardez cela pour ma maîtresse. Mon Dieu! que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme?—Ce soir, pour la dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme… à ton service, belle enfant.—A mon service, oh! que non, au service de madame.—Au sien et au tien en même temps, Justine.—Oui-da, il vous en faut donc deux à la fois?—Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop»; et j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort blanche, qu'on ne défendoit presque pas. «Mais voyez donc comme il est hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de Mlle Duportail?—Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a changé.—Cette nuit-là avoit bien changé ma maîtresse aussi! Le lendemain, elle étoit pâle, fatiguée… Mon Dieu! en la voyant, je n'ai pas eu de peine à deviner que Mlle Duportail étoit un bien brave jeune homme!—Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.»
Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse, et, par un malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis l'équilibre au même instant.
Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressoit pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espièglerie qu'elle avoit faite au marquis. «Quoi donc, mon enfant?—L'étiquette au milieu du dos; que dites-vous du tour?—Charmant! délicieux! presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. A propos d'elle, et ma commission donc!—Ma maîtresse vous attend…—Elle m'attend! ah! j'y cours.—Là! le voilà parti! et où courez-vous?—Je n'en sais rien.—Voyez donc comme il me plantoit là!—Justine! c'est que… tu conçois…—Je conçois que vous êtes un franc libertin.—Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un baiser.—Je prends l'un très volontiers,… et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! oh! comme vous avancerez dans le monde! ah çà, partons, suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr'ouverte, vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous êtes, vous répondrez: L'Amour, vous grimperez au premier étage, sur une petite porte blanche vous lirez ce mot Paphos; vous ouvrirez avec la clef que voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.»
Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc, annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.
Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une marchande de modes, je me précipitai dans la porte cochère. L'Amour! criai-je au portier, et d'un saut je fus à Paphos. J'ouvris, j'entrai, le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de bougies n'y répandoient qu'un jour doux, je vis des peintures charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes, je remarquai surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que je m'en ressouvins trop tard.
Une porte que je n'avois pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. «Que dites-vous donc?» répondit-elle d'un air étonné. Je répétai: «Ma chère petite maman, comment vous portez-vous?» Elle partit d'un éclat de rire. «Je croyois avoir mal entendu: le comment vous portez-vous est excellent! mais, si j'étois incommodée, il seroit bien temps de me le demander! Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade? Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vif.—Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorois il y a trois jours.—Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes?—Oh! non.—Oh! non, répéta-t-elle en me contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces choses-là.—Je vous le promets, ma petite maman.—Vous jurez d'être fidèle?—Je le jure.—Toujours?—Oui, toujours.—Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat.—Je n'étois pas chez moi, j'ai dîné chez M. Duportail.—Chez M. Duportail? il vous a parlé de moi?—Oui.—Vous ne lui avez pas conté les folies…?—Non, maman.»
Elle continua d'un ton très sérieux: «Vous lui avez bien dit que j'ai été, comme le marquis, trompée par les apparences?—Oui, maman.—Et que je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante, mais en me donnant le baiser le plus tendre.—Oui, maman.—Charmant enfant! s'écria-t-elle, il faudra donc que je t'adore.—Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra.» Cette réponse me valut plusieurs caresses, et puis, un reste d'inquiétude se faisant sentir encore: «Ainsi, vous avez assuré à M. Duportail que je vous crois… fille? ajouta la marquise en rougissant.—Oui.—Vous savez donc mentir?—Est-ce que j'ai menti?—Je pense que le fripon se moque de sa maman.»
Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint. «Demandez pardon tout à l'heure, Monsieur.» Je le demandai comme un homme qui étoit bien sûr de l'obtenir, le badinage s'échauffa, la paix fut signée.
«Vous n'êtes plus fâchée? dis-je à la marquise.—Bon! répondit-elle en riant, est-ce que la colère d'une amante tient contre de pareils procédés?—Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux; savez-vous à qui j'en ai l'obligation?—Il seroit bien singulier que vous crussiez devoir de la reconnoissance à quelque autre qu'à moi!—Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est.—Expliquez-vous, mon bon ami.—J'ignorois le bonheur que vous me prépariez, je serois encore chez M. Duportail si votre cher mari n'étoit venu faire une visite…—A M. Duportail?—Et à moi, maman.—Il vous a vu chez M. Duportail?»
Ici je racontai à ma belle maîtresse tout ce qui s'étoit passé dans la visite que le marquis nous avoit faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas rire. «Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne étoile! il semble qu'il aille exprès chercher le ridicule! Une femme est bien malheureuse, mon cher Faublas, dès qu'elle aime quelqu'un; son mari n'est plus qu'un sot.—Petite maman, vous n'êtes pas tant à plaindre! il me semble que, dans ce cas, le malheur est pour le mari.—Ah! c'est que, répondit-elle en prenant un air sérieux, on souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit.—On en souffre quelquefois, je le veux bien, mais aussi n'en profite-t-on jamais?…—Faublas, vous vous ferez battre… Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le marquis, et vous n'avez pas de robe, et puis comptez-vous me quitter si tôt?—Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman.—Mais vous pouvez vous habiller ici.» A ces mots elle sonna Justine. «Va, lui dit-elle, chercher une de mes robes, il faut que nous habillions mademoiselle.» Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit soufflet; la marquise ne s'en aperçut pas; je retournai près d'elle.
«Petite maman, êtes-vous bien sûre que votre femme de chambre ne jasera pas?—Oui, mon ami, je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus d'argent qu'on ne lui en donneroit pour parler. Je ne pouvois vous recevoir chez moi; il falloit renoncer au plaisir de vous voir ou me décider à faire une imprudence: mon cher Faublas, je n'ai pas balancé… Charmant enfant! ce n'est pas la première folie que tu me fais faire.» Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux. «Petite maman, vous ne me voulez plus voir?—Ah! toujours et partout, s'écria-t-elle, ou bien il eût fallu ne te voir jamais.» Ma main, qui tout à l'heure me cachoit ses yeux, maintenant étoit pressée sur son cœur, son cœur ému palpitoit, ses longues paupières se remplissoient de larmes, et sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandoit un baiser. Elle en reçut mille, un feu dévorant me brûloit; je crus qu'il étoit partagé, mais mon amante, plus heureuse, plongée dans l'ivresse d'un tendre épanchement, goûtoit les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent de l'âme. Elle refusa des jouissances moins ravissantes, quoique délicieuses. «Ne plus te voir, reprit-elle, ce seroit ne plus exister, et je n'existe que depuis quelques jours. Une imprudence! ajouta-t-elle bientôt en promenant sur tous les objets qui nous environnoient ses regards étonnés; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah! combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu de temps tu m'as obligée de commettre!—Chère maman, je me permets une question peut-être bien indiscrète, mais vous excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nous donc ici?» Cette question tira la marquise de l'extase où elle étoit. «Chez qui nous sommes? chez… chez une de mes amies.—Cette amie-là aime…» Mme de B…, tout à fait remise, se hâta de m'interrompre: «Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot, elle aime!… C'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son amant…—Et pour le vôtre, ma petite maman.—Oui, mon bon ami, elle a bien voulu me prêter ce boudoir pour ce soir.—Cette porte par laquelle vous êtes entrée…?—Donne dans ses appartemens.—Maman, encore une question.—Voyons.—Comment vous portez-vous?» Elle me regarda d'un air étonné et riant. «Oui, continuai-je, plaisanterie à part, vous étiez malade avant-hier… M. de Rosambert…—Ne me parlez pas de lui; M. de Rosambert est un indigne homme, capable de me faire à moi mille noirceurs et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore s'il n'étoit que fat, on pourroit le lui pardonner; mais ses odieux procédés pour moi, quand même je les aurois mérités, seroient toujours inexcusables.—Il est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier.—Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Laissons cela cependant… Quand je te vois, mon bon ami, je ne songe plus à ce que j'ai souffert pour toi… Qu'il est bien dans ses habits d'homme!… qu'il est joli!… qu'il est charmant! Mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d'un air léger, il faut quitter tout cela. Allons, Monsieur de Faublas, faites place à Mlle Duportail.» A ces mots, elle défit d'un coup de main tous les boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide, que j'avois déjà beaucoup dérangé et que j'enlevai tout à fait. Elle continua l'attaque, je me plaisois à la vengeance; nous ôtions tout sans rien rétablir. Je montrai à la marquise demi-nue l'alcôve fortunée, et cette fois elle s'y laissa conduire.
On grattoit doucement à la porte; c'étoit Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avoit fait promptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j'allois, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre: la marquise tira un cordon, des rideaux se fermèrent sur nous, la porte s'ouvrit. «Madame, voici tout ce qu'il faut, vous aiderai-je à l'habiller?—Non, Justine, je m'en charge; mais tu la coifferas, je te sonnerai.» Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encore à contempler les tableaux rians et multipliés que nous offroient les glaces dont nous étions environnés. «Allons, me dit la marquise en m'embrassant, il faut que j'habille ma fille.» Je voulus marquer l'instant de la retraite par une dernière victoire. «Non, mon bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.»
Ma toilette commença; tandis que la marquise s'en occupoit sérieusement, je m'amusois à toute autre chose. «Voyez s'il finira, disoit ma belle maîtresse: allons, songez qu'il faut être sage, vous voilà demoiselle.» J'étois affublé d'un jupon et d'un corset. «Ma petite maman, il faut d'abord que Justine me coiffe, ensuite elle finira de m'habiller.» J'allois sonner. «Qu'il est étourdi! ne voyez-vous pas dans quel état vous m'avez mise? ne faut-il pas que je m'habille aussi?» J'offris mes services à la marquise; je faisois tout de travers. «Petite maman, il faut plus de temps pour réparer que pour détruire.—Oh! oui, je le vois bien; quelle femme de chambre j'ai là! elle est encore plus curieuse que maladroite.»
Enfin nous sonnâmes Justine. «Petite, il faut coiffer cette enfant.—Oui, Madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux aussi?—Pourquoi donc? suis-je décoiffée?—Madame, il me semble que oui.» La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme. «Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous.» Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvoit une table de toilette, qu'on roula jusqu'à moi, et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.
La marquise, en se plaçant auprès de moi, me dit: «Mademoiselle Duportail, permettez-moi de vous faire ma cour.—Oui, oui, interrompit Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la sienne.—Que dit donc cette écervelée? répondit la marquise.—Elle dit que je vous aime bien.—Dit-elle vrai, Faublas?—En doutez-vous, maman?» Et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment. «Diables de cheveux! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils sont mêlés!—Aïe!… Justine, tu me fais mal!—Ne faites pas attention, Monsieur; songez à votre affaire, madame vous parle.—Petite, je ne dis mot, je regarde Mlle Duportail. Tu la fais bien jolie!—C'est pour qu'elle plaise davantage à Madame.—Petite, je crois qu'au fond cela t'amuse; Mlle Duportail ne te déplaît pas?—Madame, j'aime encore mieux M. de Faublas.—Elle est de bonne foi, au moins.—De très bonne foi, Madame, demandez-lui plutôt à lui-même.—Moi! Justine, je n'en sais rien.—Vous mentez, Monsieur!—Comment! je mens?—Oui, Monsieur, vous savez bien que, quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis toujours prête… Madame m'envoie chez vous, zest, je pars.—Oui, interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas.—Madame, aujourd'hui ce n'est pas ma faute, il m'a fait attendre (ici Justine me chatouilla doucement le col, en tournant une boucle).—C'est qu'il n'est pas pressé quand il faut venir me voir!—Ah! petite maman, je ne suis heureux qu'auprès de vous.» J'embrassai la marquise qui faisoit mine de s'en défendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pinça rudement: la douleur m'arracha un cri. «Prenez donc garde à ce que vous faites, dit la marquise à Justine avec un peu d'humeur.—Mais, Madame, aussi, il ne peut pas se tenir un moment tranquille!»
Il y eut quelques instans de silence. Ma belle maîtresse avoit une de mes mains dans les siennes, l'espiègle soubrette occupa l'autre en me faisant tenir un bout du ruban qui devoit nouer mes cheveux, et, saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure. «Justine! lui dis-je.—Petite! dit la marquise.—Madame, je n'emploie qu'une main, que ne se défend-il avec l'autre?» et puis, feignant que la houppe lui étoit échappée, elle me jeta de la poudre sur les yeux. «Petite! vous êtes bien folle!… je ne vous enverrai plus chez lui.—Bon! Madame, est-ce qu'il est dangereux? je n'ai pas peur de lui.—Mais, Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif!—Oh! que si, Madame.—Tu le sais, petite?—Oui, Madame. Madame se souvient du soir qu'elle a couché chez nous, cette belle demoiselle?—Eh bien?—J'ai offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu.—Sans doute, elle avoit un air si modeste, si timide! qui n'en auroit été la dupe? Je ne sais pas comment j'ai pu lui pardonner.—C'est que madame est si bonne!… Madame, je disois donc que vous n'aviez pas voulu. Mlle Duportail se déshabilloit derrière les rideaux, je passai par hasard près d'elle au moment où, ayant ôté son dernier jupon, elle s'élançoit dans le lit.—Enfin?—Enfin, Madame, cette drôle de demoiselle sauta si vite, si singulièrement, que…—Eh bien! achève donc, dis-je à Justine.—Ah! mais je n'ose.—Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage avec son éventail.—Elle sauta si singulièrement et avec si peu de précaution que je m'aperçus…—Quoi, Justine? interrompit la marquise d'un ton presque sérieux, vous aperçûtes?…—Que c'étoit un jeune homme; oui, Madame.—Comment! et vous ne m'avez pas avertie?—Bon, Madame! et le pouvois-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis près d'y entrer! cela auroit fait un beau vacarme!… et puis madame le savoit peut-être.» A ces derniers mots la marquise pâlit. «Vous me manquez, Mademoiselle; sachez que, si je veux bien m'oublier, je ne veux pas qu'on s'oublie!» Le ton dont ces paroles furent prononcées fit trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. «Madame, je plaisantois.—Je le crois, Mademoiselle; si je pensois que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chasserois dès ce soir.» Justine se mit à pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. «Convenez, me dit celle-ci, qu'elle m'a dit une impertinence!… Comment! oser supposer, oser me dire en face, et devant vous, que je savois…?» Elle rougit beaucoup, me prit la main et me la serra doucement. «Mon cher Faublas, mon bon ami, vous savez comment tout cela s'est passé! vous savez si ma foiblesse est excusable! votre déguisement trompe tout le monde. Je vois au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens beaucoup d'inclination; elle soupe chez moi, elle y couche; tout le monde se retire,… l'aimable demoiselle est dans mon lit, à côté de moi… Il se trouve que c'est un charmant jeune homme!… Jusqu'ici le hasard, ou plutôt l'amour, a tout fait. Après cela j'ai sans doute été bien foible; mais quelle femme à ma place auroit résisté? Le lendemain je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure. Faublas, vous connoissez le marquis, on m'a mariée malgré moi, on m'a sacrifiée; quelle femme excusera-t-on, si l'on me juge à la rigueur?» Je vis la marquise près de pleurer; j'essayai de la consoler par le baiser le plus tendre, je voulus parler. «Un moment, me dit-elle, un moment, mon ami. Le lendemain je confie à mademoiselle mon étonnante aventure, je lui dis tout, tout, Faublas!… elle a le secret de ma vie, mon secret le plus cher! Elle paroît me plaindre, m'aimer, point du tout; elle abuse de ma confiance, elle suppose une horreur, elle me dit en face…»