LE TAYO GRAS
Reading edition
Conte canaque expliqué par Thiota-Antoine de la tribu des Paimbois.
PROLOGUE
Il y a longtemps, longtemps, les canaques ne savaient pas qu’il existait des hommes blancs. — Les blancs n’étaient pas encore venus dans notre pays. — Les vieux racontaient que loin, loin, là-bas, sur des îles, où le soleil sort de l’eau, il y avait des hommes jaunes, de la couleur des requins. Et de l’autre côté, où le soleil descend et s’éteint dans la mer pour faire la nuit, c’était des hommes noirs, noirs comme le charbon du bois. Les vieux savaient tout.
Les vieux vieux, les pères des vieux, avaient vu des hommes rouges qui étaient arrivés à Balabio, sur une longue pirogue, apportée par un cyclone. Les hommes rouges étaient grands, forts, les femmes aussi ; leurs cheveux étaient droits comme l’herbe, et sur leur corps et leur figure il y avait des dessins. Ils ne savaient pas le langage des canaques.
Les hommes rouges avaient donné deux femmes au Chef de Balabio, pour avoir la permission de descendre sur le sable. Les canaques avaient fait camarade avec eux, et ils ne les avaient pas tués. Et puis, des hommes rouges étaient restés là, sur un bout de terre que le chef avait laissé pour eux, planter des ignames et construire des cases.
Ces hommes rouges savaient creuser de longues pirogues dans des arbres qu’ils attachaient l’un au bout de l’autre. Ils tressaient des jolies nattes en jonc, ils piquaient des dessins noirs et bleus sur la peau des canaques. — Après, ces hommes rouges étaient devenus vieux, et ils sont tous morts. Il ne restait plus que leurs petits qui parlaient le langage des canaques.
Tout ça, ce sont les vieux qui nous ont raconté ; eux ils n’avaient pas vu, c’était le père pour eux qui avait dit. Nous, on ne sait pas, mais on croit les vieux.
Les vieux… longtemps… peut-être qu’ils étaient un peu sauvages, ils ne connaissaient pas le « Bodieu » pour vous autres… Les vieux faisaient toujours la guerre, toujours la guerre, pour voler les ignames, enlever les popinées, et manger les hommes.
Long… temps, il n’y avait pas de pocas[9], pas de poules, pas de bétail. Les vieux de longtemps qui vivaient sur les montagnes, dans la brousse, loin de la mer, ils mangeaient les poissons de la rivière… et puis quoi ?… Rien du tout… Ils tuaient les roussettes, les rats, les oiseaux, et c’est fini… Les vieux, ils aimaient bien la viande… ça c’était meilleur pour eux.
Quand il n’y avait pas de pluie, les ignames, les bananes, ne savaient pas pousser. Souvent, les autres canaques, ceux qui étaient plus forts, venaient voler les récoltes, et brûler les cases. Ceux qui n’étaient pas forts se sauvaient dans la brousse, ils allaient se cacher au fond des forêts. Alors ils ne plantaient rien. Ils n’avaient que les graines des arbres, et les peaux de bouraos[10] pour manger.
Tu connais ?… là-haut, à côté de la rivière le Diahot, plus loin que Bondé, plus loin que Péhoué, plus loin que Ouénia,… marche, marche, marche encore. Là où il y a des cailloux pour faire la monnaie des blancs, tu sais bien ?… il y a encore des terres cultivées par les vieux canaques de longtemps… Là, à côté de la grande Montagne Ignambi, ça y est : là c’est Pouapanou.
Dans une petite vallée, sous les banians noirs où il n’y a jamais de soleil, à côté des cocotiers que le vent remue, le long de la rivière, là, il y a encore un peu des cases… Haaa… maintenant c’est fini… tous les canaques sont presque morts… il n’y en a plus… Mais avant, il y en avait beaucoup des canaques, partout, partout, comme les feuilles des arbres.
Dans la petite tribu de Pouapanou, longtemps. Mon vieux !… M’pouh !… Il y avait un canaque gros, gros, gros ; il était gras, gras, gras… les pocas, c’est rien du tout ! lui plus gros, lui gagné les pocas. Sa peau, elle était rouge. C’était un petit des hommes rouges qui étaient venus dans la grande pirogue… Nous, on ne sait pas bien, mais les vieux ils connaissaient. Ce Tayo[11] là, il était plus gros que tous les canaques, y en a pas comme lui.
Avant que les hommes blancs arrivent ici, dans notre pays, Tchia ! C’était pas bon de manger beaucoup… Tout à l’heure engraisser…, tout à l’heure trop gras… Et puis après, les canaques des autres tribus avaient besoin de tuer celui-là qui est trop gras, pour le manger. — Maintenant encore, les popinées qui savent bien, disent aux pikininis[12] qui sont gourmands : « Toi, si tu manges beaucoup, tu seras trop gras, et les canaques de l’autre tribu vont venir te tuer pour le caï-caï ». — Les petits, ils ont peur.
Tous les canaques de Paimbois, tous les canaques de Bondé, tous les canaques de la vallée du Diahot, savaient bien qu’il y avait à Pouapanou un gros tayo rouge, qui était gras, gras, qui était bon… Tous ils avaient besoin de lui pour le manger. Les canaques avaient faim de la viande.
Tous les canaques allaient se cacher comme les émouchets, comme les rats, dans les forêts, dans les rochers, à côté de la petite tribu de Pouapanou, pour guetter le tayo gras, attraper le tayo gras quand il sortirait seul du village, le tuer, et après le faire cuire dans les cailloux. Son nom pour le tayo gras : Tchiaom.
Le frère de Tchiaom, les camarades de Tchiaom, tous les canaques de la tribu de Tchiaom, ils étaient pas contents que les canaques de Paimbois, les canaques de Bondé, viennent tuer Tchiaom pour le manger. — Les canaques de Pouapanou toujours garder Tchiaom, toujours faire attention à lui.
Ou là ! là ! Phouuu… Thiaom il avait peur… Lui toujours rester dans sa case, à côté de la rivière, lui caché comme les rats. Lui jamais sortir dehors, jamais marcher, jamais promener, jamais danser pilou, jamais pêcher les poissons, jamais chasser les oiseaux… Tchiaom toujours couché, lui beaucoup fainéant. Toujours manger, dormir, manger, dormir,… Ha !… lui vient plus gros encore… Mon vieux !… tous les cochons c’est petit… lui plus gros que les vaches marines… Tchiaom connaît pas marcher, il est trop lourd… Lui bouger un peu… ça y est, lui souffler : Ouââââ… Comme les tortues de mer, la nuit. — Tchiaom toujours rester dans sa case, lui connaît plus sortir dehors. Tchiaom il est trop gros, la porte elle est trop petite.
I
Depuis quelques jours une atmosphère de recueillement pesait sur la tribu de Bondé. Les habitants avaient des allures bien étranges, certains d’entre eux paraissaient jouir d’une autorité privilégiée. Une discipline sociale semblait s’être affermie.
Les popinées étaient devenues encore plus humbles, plus serviles. Elles allaient sans bruit, comme des ombres, pliées en deux, aplaties sur le sol, toutes effacées ; elles passaient hors des sentiers frayés, se confondaient parmi la végétation afin d’éviter les regards méprisants des hommes. Lorsque, pour les besoins de la vie ordinaire, l’une d’elles devait se montrer aux canaques et leur adresser la parole, c’était à peine si une voix craintive s’élevait de son corps prosterné.
Les canaques, eux, étaient devenus plus hautains, plus autoritaires. Dans l’exécution des choses simples ils prenaient des airs solennels, semblaient accomplir un sacerdoce dont eux seuls étaient dignes. Ils marchaient orgueilleux, fiers comme des coqs de bataille. Les canaques s’étaient ressaisis, chacun avait repris conscience de sa valeur d’homme, de guerrier invincible, et sa superbe de mâle s’en était accrue d’autant.
Certains canaques, dans toute la possession de leur force, portaient enroulé autour de la tête et relevé en cimier, une sorte de turban d’écorce de banian assouplie ; cette haute coiffure en tromblon était traversée par une ligne médiane en fibre de bananier. C’était un insigne qui indiquait que ces individus étaient des manières de licteurs, de gendarmes, des agents affiliés à la redoutable bande des chirurgiens, médecins, bouchers, et spécialistes en diverses sorcelleries. En guise de faisceaux, ils étaient munis d’une trique imposante. Cette distinction donnait à ces individus le droit au respect de la tribu entière. Les sujets ne les abordaient qu’avec des marques de grande déférence.
La nuit venue, autour des feux, les bavardages ne se prolongeaient plus futiles, insignifiants, comme de coutume. Les canaques restaient dignes, et n’échangeaient plus entre eux que des chuchotements confidentiels indispensables, ou quelques paroles qui tombaient lourdes dans le silence.
Cet état d’esprit collectif était dû à un événement grave qui se perpétuait dans les sombres forêts, sous les coupoles des arbres centenaires. Un acte solennel qui marque une époque importante dans la vie canaque se déroulait mystérieusement, hors des régions fréquentées. L’avenir des individus, celui de la famille, celui de la tribu entière s’affirmait. Les gloires héroïques des ancêtres disparus qui hantaient les tabous des morts, et celles des guerriers des temps présents, se transmettaient aux enfants mâles, aux garçons, aux hommes de demain.
Depuis que la lune avait disparu des nuits, les jeunes gens, les éphèbes de la tribu, aptes à porter les armes, avaient été emmenés secrètement par des sorciers, au fond d’un ravin sauvage, sous les hautes fougères arborescentes et les souples choux-palmistes, dans une forêt silencieuse, au bord d’un ruisseau où se miraient les feuilles géantes des taros. Ils avaient été conduits à un endroit ignoré surtout des femmes.
Là, sur un lit de paille fraîche, en se conformant aux rites sacrés, avec des tiges éclatées de roseaux qui servaient de scalpel, un officiant avait pratiqué aux jeunes gens un genre spécial de circoncision, sans l’ablation complète. — Ce sacrifice avait duré fort longtemps, car un brin de roseau s’émousse à chaque fois qu’il incise ; il avait fallu en employer un grand nombre pour chaque individu.
Les patients étaient restés calmes, stoïques, sans proférer une seule plainte. C’était un glorieux présage, les garçons de la tribu seraient des guerriers intrépides.
Et maintenant, dans la sombre forêt aux mille bruissements inconnus qui semblent venir des esprits des morts errants par les futaies, les néophytes, sous la garde des vieux et des sorciers, prolongeaient une retraite sévère, avant leur consécration publique de guerriers.
Les jeunes initiés écoutaient parler les vieux qui racontaient les traditions des temps passés : Les triomphes des ancêtres ; les ruses, les prouesses des pères ; les guerres de la tribu, son orgueil à maintenir, ses haines à assouvir, ses terres à garder. Puis, on leur expliquait le rôle glorieux de l’homme dans la société canaque : sa puissance, ses droits dans la famille.
Le mépris hautain qu’il doit montrer aux femmes : Ces êtres inférieurs, incomplets, nés pour le travail, la servitude passive, et la maternité.
Désormais ils étaient émancipés, affranchis des obligations avilissantes de l’enfance, ils étaient des êtres supérieurs : Des hommes. Les mères qui les avaient mis au monde, nourris, puis élevés, devenaient pour eux de simples femmes ; ils ne leur devaient plus aucune obéissance, de la protection seulement, celle que l’on accorde aux êtres subalternes dont on utilise le travail. Un guerrier ne doit jamais s’abaisser devant une femme. Il ne peut s’incliner que devant l’autorité d’un chef.
Cette retraite mystérieuse, dans un refuge ignoré, devait durer jusqu’à la guérison complète. Ensuite, au jour et au moment fixés par le grand Conseil, les jeunes guerriers barbouillés de suie, la chevelure empanachée de plumes, le « baguiyou » en bataille, la sagaïe vibrante au poing, la hache de pierre brandie menaçante, devaient, en un peloton furieux qui soulèverait la poussière sous ses bonds trépidants, faire irruption dans la tribu, sur la grande place du pilou. Cela devant l’admiration muette de la peuplade assemblée.
Et les jeunes guerriers, les yeux farouches, le rictus de la férocité aux lèvres, avec des agilités simiesques, enlèveraient un pilou de guerre, simuleraient des combats. Le rythme serait cadencé par l’orchestre des vétérans.
Après ce serait le grand discours de célébration scandé par l’orateur, le barde de la tribu.
Et quand le soleil serait descendu derrière les montagnes, loin dans la mer, le grand pilou s’animerait à la lumière pétillante des étoiles, sous les ombres mouvantes des arbres, hommes et femmes entremêlés. Alors ce serait une danse furieuse d’êtres nus et noirs déchaînés par instincts de l’érotisme, une saturnale démoniaque où les sexes se chercheraient bestialement. Des popinées, craintives et fuyantes le jour, deviendraient sous le couvert de l’obscurité, des bacchantes inassouvies, inlassables. Les jeunes guerriers, stimulés par l’exemple des aînés, affirmeraient hautement leur force virile. Ce serait leur fête, leur triomphe.
Et comme en toutes choses, la turbulente jeunesse dépasse toujours la mesure, les éphèbes d’hier deviendraient tumultueux, agressifs, batailleurs. Il y aurait des rixes et des victimes.
Et les vieux qui sont très réfléchis, très conservateurs des traditions, les regarderaient paternellement, et les laisseraient agir. Car les jeunes représentent l’orgueil fougueux de la race, la force qui se lève, l’avenir de la tribu.
Les jours suivants, l’exubérance des jeunes guerriers se calmerait, petit à petit ils rentreraient dans l’ordre, se mettraient à l’unisson de leurs aînés. Désormais ils auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs collectifs que tous les adultes.
Tout en attendant avec impatience cette fête licencieuse dont la date prochaine n’était pas encore fixée, les canaques élevaient des ornementations sur le place du pilou. Des squelettes d’arbres aux branches en zigzags se dressaient sous les feuilles nonchalantes des hauts cocotiers. Des banderoles d’écorce se déployaient à la brise. Les popinées chargées d’assurer la ripaille amoncelaient déjà des tas d’ignames.
Selon une coutume, dans l’esprit du grand Chef, quelques individus coupables de lui déplaire étaient déjà désignés pour s’abattre au milieu du pilou, sous les coups sournois des haches des bourreaux. Ensuite, les cadavres pantelants iraient dans les mains des dépeceurs. Ces victimes attendues, mais que nul ne connaissait d’avance, tomberaient lourdement, sans aucune protestation de la part de leurs semblables, puisque c’était la volonté du Chef, et que le chef c’était le Chef.
Puis, ce serait un repas vorace de grands carnassiers : De la chair humaine saignante dévorée avidement, à pleine bouche : les os rongés, et brisés pour en savourer la moelle.
Mais en attendant cette joyeuse nuit de pilou, de débauche, de cannibalisme, la tribu entière, en l’honneur des jeunes guerriers, feignait une grande austérité de mœurs, un profond recueillement. C’était une tradition venue des ancêtres, probablement instituée pour se mettre en état de mieux sentir les plaisirs et les joies de l’orgie.
II
Dans la transparence de la nuit qui modifie toutes les choses en des êtres fantastiques, les niaoulis aux troncs blancs se dressent comme des spectres. Les canards sauvages, dans les étangs, percent de leurs cris nasillards le silence appesanti. Des insectes nocturnes stridulent éperdument dans les herbes. Par instants, des roussettes passent d’un vol mou, enveloppant, qui frôle les branches.
Des formes imprécises, furtives, immatérielles même, tant elles sont silencieuses, glissent à travers les brousses comme des esprits, se faufilent, se perdent dans les ténèbres des taillis, entre les souples colonnes de cocotiers dont les palmes frissonnent sous l’haleine du vent.
Ces ombres fugitives qui passent ainsi que de noirs fantômes, ce sont les sorciers, les conseillers de la tribu canaque. Ils se rendent mystérieusement à une case désignée, pour se réunir en grand Conseil, donner leurs avis, si le Chef les leur demande, et recevoir ses ordres impérieux.
A cette époque, un Grand Chef était un maître absolu, un despote d’une férocité inconsciente. Il suivait les traditions, les coutumes barbares, sans aspirer à en sortir, sans faire aucune tentative pour s’élever, se dégager des instincts brutaux de la race. Sa mentalité de tyran et celle de son peuple sauvage ne pouvaient concevoir une autre forme sociale.
Le pouvoir absolu d’un chef était guidé par ses propres superstitions, toujours très obscures, et par celles qui lui étaient suggérées. Sa puissance n’était réfrénée que par la crainte d’une force quelconque, brutale ou spirituelle, supérieure à la sienne. Aussi, lorsqu’il voulait prendre une grave détermination, le grand Chef consultait-il les sorciers qui étaient en relations avec les diables, les esprits des morts. Il tenait compte des présages annoncés par les vieux qui savaient lire dans les signes de la nature. Il demandait les avis des redoutables chefs de guerre.
Après une lente infusion de ce mélange d’empirisme, de superstitions, et d’idées pratiques, l’esprit du Chef était éclairé, les décisions s’imposaient d’elles-mêmes.
Les sorciers qui passaient pour fréquenter assidûment les diables, pouvoir parler avec les morts, savoir faire mourir les hommes par des maléfices, poser des tabous impossibles à franchir sans attraper des maux inguérissables, arrivaient toujours à dominer par les craintes qu’ils inspiraient, et à imposer leurs volontés au Chef et à la tribu entière.
Maintenant, dans une case hermétiquement close, le Grand Conseil est réuni. Autour d’un petit feu qui couve près du poteau central, des individus hideux sont assis en rond, la tête sous l’épais plafond de fumée qui plane dans la toiture obscurcie. Quatre canaques barbus, larges de poitrine, lourdement musclés, reluisants de suie, casqués d’un cylindre noir, la hache de pierre au poing, sont accroupis en des poses de gorilles, un de chaque côté du Grand Chef, deux derrière lui. Ces sinistres athlètes sont ses gardes du corps, ses exécuteurs des hautes œuvres, ses assassins dévoués.
Des vieux aux membres maigres et nerveux, aux yeux vifs, pénétrants, rusés et méfiants, imposent un respect irraisonné à toute l’assemblée. Ce sont les sorciers, les empoisonneurs, les jeteurs de sorts. Chacun d’eux possède des fétiches dont lui seul connaît l’emploi et la puissance. On les craint.
Des personnages moins caractérisés représentent les penseurs, les chercheurs, les observateurs en un mot : Les augures. Ils savent ce que disent les nuages, le soleil, la lune, les étoiles qui brillent. Ils peuvent appeler le vent et faire tomber la pluie. L’eau des rivières, commandée par eux, va sur les montagnes féconder les cultures. Les attitudes des arbres foudroyés, les formes bizarres des pierres et des morceaux de bois, leur sont des indications précieuses. Ils comprennent les chants des oiseaux, les rumeurs confuses des forêts, et les râles plaintifs des nuits. Ceux-là ne sont pas très méchants, ils n’appellent pas la mort. La tribu les a en haute estime.
Un hercule à la mine farouche, sous l’énorme toison de ses cheveux crépus, est le Chef des guerriers. Comme ceinture il a une corde autour des reins. A ses attaches puissantes sont enroulées des tresses. Il personnifie la force animale, la ruse sauvage, patiente, la férocité sanguinaire. Toute la tribu est fière de lui.
Cette réunion du Conseil n’étant pas solennelle, le Chef est nu, il n’a pas revêtu le manteau de gala. Sa personnalité ne se différencie de celles de ses conseillers que par la place où il est assis, par son attitude plus hautaine, et par ses paroles autoritaires. Car il parle, le Chef, et toute l’assemblée muette l’écoute avec respect. Il expose ses volontés au sujet de la fête qui doit avoir lieu prochainement. Celle de la jeune classe des guerriers.
Voici à peu près le compte-rendu de cette mémorable séance rapporté par Thiota-Antoine qui, lui, le tenait de ses ancêtres des Paimbois.
Le grand Chef a dit : Tout à l’heure, à la petite Lune, grand pilou, grand caïcaï à Bondé, nous allons faire la fête des garçons… Nous avons besoin de manger la viande avec beaucoup la graisse. Moi, je connais quatre hommes à tuer, mais ceux-là ne sont pas très gras… Nous allons chercher encore un autre… Là-bas, à Pouapanou, il y a un gros tayo rouge qui est gras, gras… maintenant il est bon… Les guerriers de Bondé vont aller à Pouapanou, ils prendront le tayo gras pour l’amener ici… Les garçons qui attendent dans la forêt ont besoin de manger la graisse, après ça ils seront forts, forts comme les gaïacs, et durs comme les pierres.
Le Conseil approuva cette alléchante proposition et le chef continua :
Demain matin, au petit soleil, deux hommes qui savent bien parler, Moéon et Bogham, partiront à Ouénia, ils iront voir le petit Chef de cette tribu, et ils lui donneront trois bouts de roseaux et deux battes en écorce de figuier. Ça y est… Le petit Chef saura que c’est un grand pilou à Bondé, la fête des jeunes guerriers.
Moéon et Bogham prendront une hache de pierre, autour du manche ils attacheront des rameaux de fougères des montagnes, et les plumes des ailes de cagous. Ensuite ils enrouleront autour de la hache une corde de banian, et ils laisseront libres les deux bouts de la corde… Ils présenteront la hache au petit Chef. Le petit Chef comprendra. S’il fait un nœud avec les deux bouts de la corde, c’est qu’il acceptera l’alliance de guerre, pour aller battre les hommes des montagnes dans le pays des cagous… Moéon et Bogham donneront aussi au Chef de Ouénia deux dents de canaque mort. Ça c’est pour dire qu’il y aura beaucoup à manger.
Après avoir exposé son projet de rapt de l’homme gras, le Chef demanda à ses conseillers s’ils ne voyaient aucun empêchement matériel à cette expédition guerrière, et s’ils ne pressentaient pas certains maléfices qui fussent contraires à sa réussite.
Bogham, celui qui avait été désigné comme ambassadeur parce qu’il savait si bien parler, parla :
Le chef de Ouénia, c’est un petit Chef. Le chef de Bondé, c’est un grand Chef, c’est le chef de tous les canaques, il n’y en a pas comme ça. Mais peut-être que le petit Chef de Ouénia ne le sait pas assez, peut-être qu’il ne voudra pas attacher le nœud de la corde, peut-être qu’il ne sera pas content de faire la guerre aux Pouapanous… Alors ! moi je lui dirai quoi ?
Le Chef de Bondé furieux à l’idée de cette possibilité répondit sur un ton de colère : Si le petit Chef de Ouénia ne veut pas s’allier avec la tribu de Bondé, nous lui ferons la guerre, les hommes de Ouénia resteront toujours là-haut, dans les montagnes, jamais plus ils ne descendront à la mer, jamais ils ne mangeront des poissons de l’eau salée, c’est fini pour eux ! Ils ne passeront plus sur la terre de Bondé, nous tuerons ceux qui voudront passer.
Le Conseil approuva ces menaces de représailles énergiques.
Ensuite, le plus vieux sorcier prit la parole, raconta une histoire tombée dans l’oubli, et y adapta des choses extraordinaires qu’il avait mûries dans la solitude :
Il y a longtemps, longtemps, quand j’étais petit, les canaques de Pouapanou sont venus à un pilou de Bondé… Pendant la nuit, les hommes de Pouapanou ont enlevé une popinée de Bondé, elle s’appelait Ouvé, c’était une femme du chef Téama… Les guerriers de Bondé pour se venger sont allés là-haut, à Pouapanou, ils ont tué trois hommes et attrapé deux femmes, ils ont brûlé les cases, et cassé tout. La popinée Ouvé était cachée dans la brousse, les guerriers de Bondé n’ont pas pu la trouver… La tribu de Pouapanou a été obligée de payer avec de la monnaie en coquillages, et la guerre a été finie. Ça c’est longtemps, moi j’étais petit… Après, quand j’ai été grand, le chef Téama est mort.
Tous les membres du Conseil se souvenant que ce fait un peu vague avait eu lieu jadis, reconnurent que le vieux sorcier disait la vérité, et alors le vieux sorcier assuré de la crédulité de son auditoire continua, encore plus persuasif :
La nuit, je suis allé à côté de la rivière, dans les trous des rochers, où il y a des morts, je portais à manger aux morts… Je suis resté là, j’ai fait des choses que je connais pour appeler les diables, les toguis, et j’ai attendu, attendu.
Au bout d’un moment, un diable a jeté un caillou dans l’eau. J’ai regardé, sous les banians, dans les rochers, partout, partout où c’est noir… Un autre caillou est tombé dans l’eau, et puis encore un autre… Moi j’ai dit : Quoi ? Viens ici ! toi, le diable.
Le diable n’était pas content, il s’est mis en colère, et il a poussé un bout de la montagne, beaucoup de rochers sont tombés dans la rivière, des arbres ont été cassés, les chauves-souris se sont envolées… Après, quand le bruit a été fini, moi j’ai parlé : Dis donc ?… Pourquoi tu fais tomber les cailloux, toi !
Téama, le chef mort est sorti tout de suite des rochers, et il a parlé fort, il a dit : « Hommes de Bondé, maintenant vous êtes amis avec les hommes de Pouapanou. Longtemps les canaques de Pouapanou m’ont trompé, ma popinée Ouvé n’était pas cachée dans la brousse, les canaques de Pouapanou avaient fait mauvais pour elle, et après ça le père de Tchiaom a tué Ouvé, et tous les canaques l’ont mangée… Voilà ce que Téama le Chef mort m’a dit ».
En présence de ces révélations venues d’un Chef défunt, les membres du grand Conseil s’agitèrent, tous furent d’avis qu’il fallait châtier les Pouapanous, manger le Tayo gras parce que son père avait mangé Ouvé.
Et le vieux sorcier, pour renforcer l’idée de vengeance, ajouta :
Téama a encore dit : Demain, je vais te donner les « baouis » qui appartenaient à Ouvé, ils sont attachés avec ses cheveux et avec des poils de roussette. Quand tu auras les baouis, tous les guerriers de Bondé sauront que ça c’est vrai, et ils seront plus forts que les canaques de Pouapanou, ils pourront les battre et prendre le Tayo gras.
Ensuite, un vieux canaque, celui qui savait comprendre ce que disent les arbres secs, et les rochers dressés debout comme des hommes, prit la parole : Dis donc ! sorcier ? demain, la nuit, tu parleras avec Téama dans les rochers, tu lui demanderas les « baouis » de Ouvé. S’il te les donne, ça sera bon de faire la guerre ; s’il ne te les donne pas, ça ne sera pas bon.
Le grand Chef et tout le Conseil furent d’avis qu’il fallait avoir ce fétiche pour guider la réussite de l’expédition, puisque le Chef mort l’avait offert au sorcier, sous les banians noirs.
III
Après bien des palabres, bien des discussions interminables, où chaque ambassadeur défendit âprement les intérêts de sa tribu, le chef de Ouénia avait accepté les battes en écorce de figuier ; il avait attaché le nœud de l’alliance à la hache de pierre qui lui était présentée, enveloppée de ses symboles.
La tribu de Ouénia donnait le passage sur ses domaines. Elle marchait d’accord avec celle de Bondé pour aller à Pouapanou, s’emparer de la personne du tayo gras, en employant la ruse jointe à la force.
Quant au vieux sorcier qui avait le pouvoir d’évoquer l’esprit de feu Téama, jadis chef de Bondé, il avait facilement prouvé la véracité de ses dires.
Au pied d’un contrefort de roches calcaires qui se coupait en falaise, à pic du Diahot, il avait mené les canaques les plus qualifiés pour ces sortes de constatations. Là, dans des cavernes aux entrées cachées par des banians rabougris, régnaient des sépultures, où reposaient et se désagrégeaient des ossements d’ancêtres.
Un glissement de pierres calcaires clivées sur un lit d’argile s’était produit, il en était résulté un éboulis de rochers avec quelques arbres rompus, déracinés.
Pour les canaques, il n’y avait aucun doute possible. Ce phénomène de rochers déplacés brutalement appartenait au surnaturel. Il avait fallu une poussée, n’est-ce pas ?… Qui l’avait donnée cette poussée ?… Non pas les hommes… Ils n’étaient pas assez forts… Alors, c’étaient les diables, les morts, l’inconnu, l’incompréhensible que l’on n’essaye même pas de définir.
Les explications du vieux sorcier étaient exactes. Il se trouvait là lorsque les rochers avaient été déplacés par la colère de Téama, de Téama qui avait été insulté par les canaques de Pouapanou. Jadis ils avaient mis à mal sa popinée Ouvé, ensuite ils avaient mangé sa chair. Et lui Téama, il n’avait appris cela que depuis qu’il était mort, depuis qu’il errait par les nuits sombres, et regardait vivre les canaques… C’était le père de Tchiaom qui avait tué Ouvé d’un coup de sa hache… Et ce crime de lèse popinée de Chef était resté impuni… Maintenant Téama le chef mort était en fureur, il fallait servir sa vengeance, afin de conjurer les mauvais sorts qu’il pouvait jeter sur les canaques… La tribu était sous la menace de calamités impossibles à prévoir.
Pendant une nuit brumeuse, propice aux manifestations de la fureur de Téama, le vieux sorcier, muni de ses fétiches, s’était transporté seul à la sépulture, dans les rochers.
De loin, d’une colline située en face, sur l’autre berge de la rivière, les canaques apeurés avaient entendu parler le sorcier ; ils avaient aussi entendu la voix de Téama, le mort, qui criait dans le fond des trous. Tous les canaques avaient allumé un feu pour se protéger des diables qu’ils sentaient dans le voisinage, mais qu’ils ne pouvaient voir. — Les diables ont peur du feu.
Puis, au milieu des rochers, sous les banians tordus, dans l’obscurité intense, il y avait eu une dispute, et des pierres qui roulaient lourdement. Et les bruits s’étaient éteints, l’épouvante du silence de la nuit avait pesé sur les choses. Il n’était plus resté que la plainte du vent dans les broussailles.
Soudain, un cri aigu s’était élevé des roseaux qui frissonnaient le long de la berge, il avait fait « kouiii ». C’était un diable qui contrefaisait sa voix pour en appeler un autre. En présence de ce danger vague, les canaques s’étaient enfuis, ils étaient allés se réfugier dans les cases, près du feu, hors des atteintes des esprits toujours malveillants.
Le matin au grand soleil, le sorcier n’était pas encore de retour. Où était-il ?… Qu’était-il devenu ?… Personne ne le savait. Personne n’osait aller à sa recherche, car, à moins d’y être convié par les sorciers eux-mêmes, les affaires des sorciers ça ne regarde pas les canaques.
Le surlendemain, au grand jour, au moment où l’on pensait le moins à lui, le vieux sorcier avait surgi de terre, dans la tribu, au milieu des habitants surpris.
En présence du Grand Chef et de tous les notables assemblés, le sorcier avait raconté ses aventures étranges : Il avait pénétré dans la sépulture de Téama pour lui parler, pour lui demander les « baouis » de la popinée Ouvé, afin de posséder ce fétiche qui devait assurer le succès de la vengeance tardive.
Téama avait refusé de lui donner les « baouis », parce que les « baouis » étaient doux et chauds comme la poitrine de Ouvé ; et que lui Téama, lorsqu’il s’ennuyait seul, il allait les toucher, là-bas, loin, dans les forêts de l’Ignambi.
Alors lui, le sorcier, il s’était disputé avec Téama le chef mort. Téama furieux avait fait rouler des rochers pour l’écraser ; mais lui, le sorcier, il avait sauté en l’air et les rochers n’avaient pas pu le tuer, ils ne l’avaient que blessé un peu, au pied. Et il montra une légère entaille au gros orteil.
Ensuite, il avait dit à Téama que, s’il ne voulait pas donner les « baouis », lui grand sorcier de la tribu, il allait jeter tous ses os, à lui Téama, dans la rivière le Diahot ; que les inondations emporteraient ses os à la mer, et qu’après il serait obligé d’aller rester à côté de ses os, avec les poissons, les loches, les requins, loin de Bondé.
Alors Téama, ou plutôt l’esprit émanant de son corps qui ne voulait pas quitter Bondé, avait consenti à donner les suggestifs « baouis » comme fétiche.
Téama, toujours incorporel, était parti devant, en laissant ses os se reposer ; il avait marché, marché, marché, à travers les forêts, par les montagnes, les vallées, les creeks. Lui le sorcier, il l’avait suivi, suivi, suivi, au bruit de ses pieds sur les feuilles sèches qui craquaient. Il était beaucoup fatigué le sorcier, mais il avait marché toujours, toujours, il ne s’était jamais arrêté.
Enfin ! Lui et Téama étaient arrivés dans le fond des forêts noires de l’Ignambi.
Là, entre les racines noueuses d’un kaori, sous des vieux cailloux moussus, ils avaient trouvé les « baouis » de Ouvé. Téama les lui avait donnés.
Après cela, Téama était parti, sans faire de bruit, pour aller rejoindre ses os. Lui le sorcier, il n’avait pas pu le suivre, il était revenu seul, et maintenant il était fatigué, fatigué.
Après ces explications surnaturelles bues par les canaques, le sorcier avait déroulé de sa tête une bande de feutre en écorce de banian, puis il en avait extrait les fameux « baouis » de la belle Ouvé. Ils se composaient de trois « Oua-cicis » et de quatre petits cailloux bleuâtres, le tout enfilé en chapelet par une cordelette tressée en cheveux humains et poils de roussette.
Devant ce fétiche qui venait des morts, l’assistance s’était reculée avec crainte. Seuls les initiés et quelques esprits forts avaient osé le toucher respectueusement, pour s’assurer de sa nature matérielle. Puis le sorcier avait repris le fétiche et l’avait remis dans son turban, autour de sa tête aux cheveux crépus, d’un blanc brûlé, jaunâtre. Et il s’en était allé maigre, efflanqué, nerveux, seul comme toujours.
Toutes les opérations de sorcellerie du vieux spirite avaient réussi. — Le chef de Bondé et la tribu entière marchaient d’accord avec les mânes des ancêtres, puisque Téama, le chef parmi les morts, voulait aussi que Tchiaom fût pris, tué et mangé. — Téama le mort aurait sa part du festin, les sorciers en grande cérémonie la lui porteraient à sa sépulture, et ils la déposeraient en offrande, sur les rochers, à côté des débris disloqués de son squelette.
Le vieux canaque qui comprenait le langage des oiseaux avait interrogé un corbeau qui croassait, il lui avait demandé : Attraperons-nous le tayo gras ?… Aussitôt le corbeau avait crié : Koaque… Koaque…, quatre fois. — Ça voulait dire beaucoup oui. — Pour récompenser le corbeau le vieux canaque lui avait promis du sang caillé.
L’entente avec les canaques de Ouénia était faite.
Sous de tels auspices, la dévastation du village de Pouapanou, et le rapt de l’homme gras devaient réussir, sans aucun mécompte du côté des agresseurs.
Les jeunes gens qui étaient toujours cachés dans la forêt n’avaient aucun droit de prendre part à une expédition guerrière, avant que la cérémonie officielle de leur pilou eût eu lieu, mais ils pouvaient se réjouir d’avance, pour célébrer leur avènement à la virilité, ils mangeraient l’homme gras de Pouapanou.
Pour aller à Pouapanou, s’emparer de l’homme gras, piller et revenir, il fallait trois jours, sans se presser, en prenant le temps nécessaire aux ruses. Les guerriers, et l’homme gras qu’il faudrait peut-être porter, en l’attachant à une barre de bois, seraient de retour à Bondé deux jours avant la nouvelle lune.
Le Conseil avait conclu que le grand pilou devrait avoir lieu dès que la lune apparaîtrait, tordue comme une feuille de gaïac, au-dessus de la montagne du tonnerre, (le dôme Tiébaghi).
Alors le grand Chef donna ses ordres définitifs. Les chargés du protocole organisèrent le cérémonial de la fête. Les popinées amassèrent des provisions de victuailles. — Tous ces préparatifs se firent au grand jour, à la lumière, au vu et au su de tout le monde. C’était pour le pilou des jeunes gens.
Il n’en fut pas de même en ce qui concernait la préparation de la chasse à l’homme. Afin d’éviter le bavardage des femmes, et l’espionnage toujours à craindre, le chef des guerriers prévint secrètement ses hommes qu’ils eussent à se mettre en forme, à se rendre invincibles.
Avant le départ pour le raid, d’un lever de soleil à l’autre, soit, pendant vingt-quatre heures, les guerriers afin d’être plus lestes, plus agiles, plus forts, observèrent une continence et une abstinence rigoureuses. Chacun se munit d’un fétiche, et en cachette fit les simagrées qu’il crut nécessaires pour se préserver des coups, se rendre invulnérable.
Durant cette retraite les guerriers conservèrent un grand calme ; ils vaquèrent à leurs occupations, sans rien changer à leurs habitudes. Ils évitèrent même de se grouper en nombre. Tout cela pour ne rien laisser deviner de leurs intentions belliqueuses. En silence, dans l’ombre, sournoisement, chacun perfectionnait ses armes, s’essayait dans les incantations. L’un appointait ses sagaïes au feu, en prononçant des paroles fatidiques. L’autre enroulait une tresse, résineuse autant que magique, autour de la poignée de son casse-tête, pour le fixer bien en main. Les plus richement armés aiguisaient leur hache de pierre bleue, sur un bloc de grès apporté autrefois par des hommes inconnus et redoutables.
Saturés de fierté et d’orgueil, les guerriers de Bondé attendaient le glorieux jour de départ.
IV
Dès que les blancheurs de l’étoile du matin nacrèrent les cimes des montagnes, des guerriers à la mine sournoise quittèrent furtivement les cases. Un à un, ils filèrent, en un glissement souple, léger, silencieux, à travers les brousses. Plus loin, hors de la tribu de Bondé, à des endroits désignés, ils se rejoignirent, formèrent des groupes qui s’allongèrent sur différents sentiers, et s’acheminèrent d’un pas élastique vers les Paimbois.
Cette dispersion des forces était faite pour ne point éveiller l’attention des canaques étrangers qui pouvaient rôder dans la région. Les guerriers de Bondé qui prirent part à ce raid mémorable étaient au nombre de deux cents, affirment les traditions venues de ces temps héroïques.
Quand le soleil fut à pic, lorsque les hommes marchèrent sur l’ombre fuyante de leur tête, quelques guerriers audacieux, quoique soupçonneux et méfiants, s’infiltrèrent dans la tribu de Ouénia, prirent contact et se concertèrent avec leurs alliés. On les attendait, on fut vite d’accord. — Le gros de la horde de Bondé camperait hors de la tribu, en se cachant par bandes, dans les forêts, sur la rive droite du Diahot. L’attaque du village de Pouapanou aurait lieu le lendemain, dès l’aube.
Des guerriers astucieux comme les corbeaux, rusés et vigilants comme les émouchets, ayant le pouvoir de se rendre invisibles, allèrent en reconnaissance à Pouapanou, étudier les faits et gestes des habitants, voir si la tribu se tenait sur ses gardes, et surtout savoir quelle était la case occupée par Tchiaom, le tayo gras.
Pendant ce temps, la tribu de Ouénia rassembla une centaine de guerriers, déjà mis en état de combattre par le jeûne et la continence. L’on apprit par les espions que la tribu de Pouapanou ne se doutait aucunement du péril qui la menaçait. Mais il fut impossible de savoir dans quelle case habitait le tayo gras. Ses parents et amis devaient le cacher soigneusement, comme toujours.
Tout s’annonçait bien. Trois cents guerriers armés et préparés pouvaient facilement surprendre et vaincre une petite tribu qui ne prévoyait pas une attaque, et n’avait aucun moyen immédiat de défense.
Au déclin du jour, lorsque la nuit s’embrume et mélange lentement toutes les choses, les avant-gardes des hordes sauvages confondues parmi les broussailles, les rochers et les arbres, s’approchèrent de Pouapanou. Patiemment, silencieusement, les guerriers prirent position. Ils s’aplatirent sur des collines, se terrèrent dans les renfoncements du sol, se mêlèrent aux herbes, pour guetter, épier tous les mouvements du village.
En attendant le jour, dans les vallées boisées proches de Pouapanou, le gros de l’armée bivouaqua par groupes, sans aucun feu. Des sentinelles se blottirent dans les ombres de la nuit. Ce fut une veillée d’armes, au milieu d’une obscurité si épaisse que les canaques ne pouvaient plus se voir, ils se devinaient à leur souffle.
Par moments, dans le silence qui bourdonne, un cri venait troubler le roulement berceur des ruisseaux, une branche morte tombait mollement sur les feuilles, des vers luisants scintillaient dans le noir comme les yeux des esprits, et la peur instinctive de l’inconnu étreignait les âmes superstitieuses des canaques. Les terribles guerriers de demain se serraient les uns contre les autres, leurs doigts se crispaient autour des armes. Ils attendaient. Et le grand sorcier qui tenait les magiques « baouis » de la belle Ouvé de jadis réconfortait les âmes.
Lorsque la lumière du jour éclaira le fond des vallées, les toits pointus des cases suaient une fumée épaisse qui traînait sur le chaume. L’un après l’autre, les habitants de Pouapanou sortirent à quatre pattes de leurs meules de paille. Puis, ils se dressaient, cherchaient une place, et s’étiraient au soleil du matin qui s’élevait au-dessus de l’Ignambi.
Vivifiés par ce premier bain de lumière, après avoir reçu quelques victuailles des mains des popinées, les canaques vaquèrent à leurs diverses occupations, et à leurs plaisirs, chacun selon ses goûts.
Les vieux, plus rassis, plus positifs, allèrent donner leurs soins aux plantations : déboucher les petits cours d’eau des cultures, botteler quelques touffes de cannes à sucre, étayer des régimes de bananes. En un mot faire une œuvre utile à la collectivité, tout en s’amusant.
Les jeunes, plus exubérants, plus vagabonds, toujours en quête de quelque mangeaille imprévue, ou de quelque trouvaille inédite, partirent à l’aventure, sans but bien défini, en se groupant selon les amitiés. Tout leur était bon : L’oiseau que l’on tue d’un coup de pierre, l’anguille que l’on voit se glisser à travers les joncs, le caillou roulé qui a la forme voulue pour la fronde, la gaulette de bois dur qui fera une sagaïe bien droite, l’étang poissonneux que l’on empoisonnera avec des lianes. Et ils s’en allaient gais et insouciants, leurs joyeux aé, aé, aé, é, é, é, a, am, retentissaient dans les échos des montagnes.
Pendant ce temps, les envahisseurs toujours aux aguets suivaient les mouvements, les allées et venues des canaques de Pouapanou. Lorsqu’ils les virent peu armés, dispersés hors du village, sans aucune méfiance, ils s’approchèrent sournoisement, avec des ruses de félins qui convoitent une proie.
Ceux en vedettes sur les hauteurs descendirent, se glissèrent comme des lézards au fond des replis du terrain, se faufilèrent dans les herbes, sans déceler leur présence par les ondulations des tiges.
Les hommes cachés dans les forêts aperçurent le signal convenu. Alors ils avancèrent sous bois, d’un arbre à l’autre, à travers les lianes, les racines déchaussées, les feuilles mortes, les fougères tenaces. Ils avançaient souples, légers, silencieux, les yeux scrutateurs, avec des finesses, des subtilités de rats en maraude. Parfois ils s’arrêtaient, s’immobilisaient sur la pose, pour définir un bruit qu’ils écoutaient. Et ils avançaient toujours.
Séparés en plusieurs bandes, avec patience, lentement ils entouraient le village. Excepté du côté de la rivière, où des canaques de Pouapanou s’occupaient à la pêche, en poussant devant eux un radeau de feuillage sur lequel les poissons sautaient par surprise, et frétillaient au soleil.
Depuis de nombreuses récoltes d’ignames, la tranquillité de la tribu de Pouapanou n’avait été troublée par aucune incursion dévastatrice de ses voisins. Les guerriers des Ouébias, terribles et pillards, restaient chez eux, dans le haut bassin de la Ouaième. Les rapports avec la tribu de Ouénia située en aval, le long du Diahot, étaient pacifiques. Cela malgré quelques disputes survenues dans les pilous. D’ailleurs on était de la même race, on parlait le même langage. Mais autrefois il y avait eu une scission dans les familles de chefs, une guerre s’en était suivie ; ensuite l’on avait établi une vague ligne de démarcation des domaines respectifs, et maintenant on restait chacun chez soi, sans grandes relations, car une méfiance réciproque subsistait, elle s’était transmise de père en fils.
Et, comme l’habitude de la sécurité et du bien-être apporte l’insouciance, les sybarites de Pouapanou vivaient heureux. Aucun ferment de guerre ne flottait dans l’atmosphère du Diahot.
Bientôt, les premiers assaillants qui avançaient sans bruit, avec une certaine crainte de l’imprévu, furent à quelques pas des habitations. Là, ils s’arrêtent pour étudier la disposition des cases, savoir où était l’homme gras, et convoiter quelques popinées accroupies sur l’herbe, autour d’un feu.
Leur plan de campagne était de s’emparer d’abord du Tayo gras, par surprise, afin de ne pas lui contusionner la chair. Ensuite, si les canaques de Pouapanou voulaient le défendre, il y aurait bataille, tuerie, pillage, viol, incendie. Mais si les Pouapanous consentaient à donner leur Tayo gras au Chef de Bondé, et à ne faire aucune tentative pour le reprendre, tout s’arrangerait au mieux. La tribu de Pouapanou, afin d’être délivrée de ses envahisseurs, payerait une rançon en ignames, taros, cannes à sucre, armes et monnaie canaque. Et la guerre serait terminée, la paix serait conclue.
Malgré leur perspicacité de chasseurs, les assaillants ne purent arriver à savoir où se tenait l’homme gras. Mais qu’importait, las d’attendre, sur les conseils des sorciers, le chef de guerre donna le signal. Et les envahisseurs commencèrent à s’infiltrer graduellement dans la tribu, et à pénétrer avec prudence dans les premières cases.
Les popinées aux yeux fureteurs, quoique mi-clos et baissés par habitude servile, et à l’ouïe toujours en éveil, sous des apparences voulues de surdité, avaient senti qu’un danger imprécis les menaçait. Sans brusquer aucun mouvement qui eût pu déceler leurs inquiétudes, du regard elles s’étaient renseignées, et elles avaient vu des canaques armés qui se faufilaient, rampaient à plat ventre sur la terre, dans les herbes. Tout doucement, sans vivacité, avec une indifférence jouée, elles s’étaient levées de leur place, et elles s’en étaient allées tout simplement, suivies des petits. Dès qu’elles s’étaient senties hors de la vue des rôdeurs, elles avaient filé à la hâte.
Comme les tribus canaques sont toujours des labyrinthes bien connus des seuls habitants, l’alarme avait été vite donnée, toutes les popinées s’étaient sauvées avec les « pikininis », à travers la brousse, ainsi que des cagous craintifs. Quelques-unes s’étaient terrées sur place, dans des cachettes préparées à l’avance, en prévision de surprises toujours possibles.
Les canaques très observateurs des gestes avaient compris qu’ils étaient éventés, que l’alarme était donnée. Et un mot d’ordre avait circulé. Alors, en une ruée folle ils avaient envahi le village, cerné toutes les cases.
Malgré leur habileté à disparaître instantanément dans les taillis, une trentaine de popinées et des enfants n’avaient pu réussir à s’échapper, à travers les bandes désordonnées des assaillants.
Les guerriers, surexcités par leur irruption fougueuse dans le village, ne purent maîtriser leurs instincts de bêtes féroces. Malgré les recommandations faites par les sorciers, de ne tuer personne si les Pouapanous ne se défendaient pas, les guerriers massacrèrent quelque vieux et des infirmes qu’ils trouvèrent devant eux. Dans le feu de l’action des popinées furent terrassées et prises de force, quelques jeunes gens parvinrent à s’échapper grâce à leur agilité décuplée par la peur.
Un aveugle qui portait bonheur à la tribu fut, surtout pour cette raison, assommé, déchiqueté en lambeaux dans un éclaboussement de sang, sous les coups acharnés des haches de pierre. Au lieu de calmer les canaques, ce premier carnage exaspéra leur fureur, ils virent rouge, poussèrent des cris à faire trembler les montagnes. Ils voulaient le Tayo gras.
Les sorciers, le Chef de guerre et ses lieutenants durent employer la violence pour ramener ces énergumènes dans l’ordre. Quand ce fut fait, l’on procéda méthodiquement.
Toutes les cases étaient encerclées par des assaillants qui dansaient autour une ronde furieuse, mais aucun n’osait y entrer. Cependant, c’était là que se trouvait l’homme gras.
Alors le vieux sorcier parla. Traduction : Vous pouvez entrer dans les cases, sans crainte, j’ai fait des exorcisations. Les diables qui font mourir les canaques ne sont pas là, je les ai chassés avec les cailloux du feu… Dans la nuit j’ai vu Téama, il est venu toucher les « baouis » de Ouvé ; lui qui sait tout, il m’a dit que si vous trouviez des hommes cachés dans les cases, ils se rendraient sans se défendre. Pénétrez sans peur dans les cases, vous êtes les plus forts de tous les canaques. N’oubliez pas que le Chef de Bondé veut le Tayo gras, vivant.
Et les perquisitions commencèrent. Avant de s’introduire dans une case, un guerrier, de la pointe aiguë de sa sagaïe, en sondait l’entrée à travers les touffes de filaments végétaux qui bouchaient la porte. Puis il se baissait, et avec méfiance il passait la tête pour regarder au fond, dans le noir. Et d’un saut brusque il entrait, suivi de plusieurs des siens… Personne… Après avoir ramassé le butin qui leur plaisait, les canaques sortaient l’un derrière l’autre, courbés en deux. Et ils allaient ailleurs recommencer les mêmes investigations. Plusieurs escouades de guerriers procédaient à ces recherches.
Un groupe de fouilleurs fut moins protégé par l’esprit de Téama. Au moment ou l’un des guerriers s’allongeait ainsi qu’une anguille et se glissait par la porte, un coup mat s’était appesanti, le guerrier était tombé à plat ventre sur la terre, avec un tremblement des jambes, la moitié du corps dans la case. Un silence tragique avait suivi ce coup sourd. Puis les canaques s’étaient ressaisis, ils avaient tiré le guerrier par les pieds. Son crâne était ouvert comme un coco fendu. Ses cheveux et sa figure étaient barbouillés de sang rouge.
Alors il y avait eu un tumulte. Les canaques présents avaient douté des pouvoirs surnaturels du vieux sorcier, ils avaient lancé de timides imprécations contre lui. Et le sorcier informé de cette attaque à son prestige était venu à la hâte.
Quoique petit et maigre, de son regard aigu comme une pointe de flèche il avait fouillé dans la cervelle des canaques, et de son bras levé qui brandissait des choses étranges enroulées dans une peau de banian, il les avait fait reculer d’une vingtaine de pas. Ensuite il avait adressé des signes aux montagnes sombres de Bondé, puis il s’était baissé sur le mort et lui avait parlé, à voix basse, longtemps, longtemps… Et après, il avait mis son oreille contre la bouche sanglante du mort, et le mort lui avait répondu.
De loin, les canaques avaient suivi les yeux vifs et mobiles du sorcier qui écoutait les paroles du mort ; tour à tour ils avaient vu dans ses yeux de la colère, du calme, et de la fureur ; à ses coups de menton en avant, et à ses balancements de tête, ils avaient su quand c’était bon et quand c’était mauvais. Les canaques, sans avoir entendu, ils avaient compris. Maintenant ils savaient qu’il y avait à cette mort une cause mystérieuse au-dessus de leur force, et ils se taisaient.
Après s’être frotté la poitrine avec du sang, le sorcier s’était levé de dessus le cadavre, et il était venu parmi les canaques assemblés. Tous s’étaient écartés de lui craintivement, aucun n’avait osé lui demander ce que le mort avait dit. Mais de lui-même le sorcier avait daigné leur expliquer pourquoi le guerrier avait été tué.
Gorripo, le mort, était un mauvais canaque, les diables le suivaient toujours, parce que : il y avait de cela trois lunes, Gorripo avait eu des relations, dans un champ d’ignames, avec une femme du chef des pirogues. Une fois Gorripo avait pénétré dans la forêt d’un tabou pour y chercher des lianes ; une autre fois il avait pêché des crevettes dans un creek, quand c’était tabou. Depuis deux lunes, Gorripo, poussé par un gros oiseau des palétuviers, voulait tuer Dévé : Dévé le canaque qui savait bien parler avec les « ouapipi »[13]… Alors, les diables en voyant que Gorripo faisait toujours mauvais, avaient désigné un canaque de Pouapanou pour le tuer. Et au moment où Gorripo entrait dans la case, un diable avait fait du bruit à droite pour lui faire tourner la tête de ce côté, pendant que l’homme qui abattait sa hache était à gauche. Et Gorripo avait été tué. Voilà !
Et comme certaines fautes commises par Gorripo étaient connues de quelques canaques, et qu’en temps ordinaire les canaques sont très discrets, très fermés, ils n’avaient pas parlé. Mais en présence de la mort du coupable, tout s’était dévoilé pour corroborer les dires du sorcier. Tout ça, c’était vrai.
Durant cet incident lamentable, les guerriers en faction autour des cases n’avaient pas relâché leur vigilance. Le peloton qui avait perdu le sombre Gorripo n’osait plus s’aventurer dans la petite embrasure empaillée de la porte fatale : alors il proposa de brûler la case pour se débarrasser du même coup, et du canaque homicide, et des diables qui hantaient ce refuge. Mais les sorciers et le chef de guerre s’y opposèrent. Peut-être que c’était l’homme gras qui avait donné le terrible coup de hache… On ne savait pas ?… Et si c’était l’homme gras, il était encore dans la case. Le chef de Bondé avait dit de le prendre vivant. Il fallait donc le prendre vivant.
Les canaques convinrent qu’ils arracheraient la paille, déchiquetteraient le pourtour de la case hantée avec de longues perches à crochets, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que la carcasse nue. Après, quand ce serait fait, on verrait bien à travers les gaulettes de bois quel était l’être redoutable qui habitait là-dedans. Aussitôt adopté par le conseil, le projet fut mis à exécution.
Malgré cette diversion, les recherches continuaient toujours dans d’autres cases. Tout à coup des volées de pierres s’abattirent en ronflant sur une troupe de canaques qui gesticulaient dans une éclaircie de cocotiers, au milieu du village : Des coups secs, nets, précis. Des exclamations de surprise, des cris plaintifs ; une dispersion brusque en un sauve-qui-peut derrière des abris quelconques. Un guerrier, la poitrine trouée, gisait inerte à terre. Plusieurs étaient blessés et hurlaient de douleur, d’autres restaient abasourdis.
C’étaient les canaques de Pouapanou qui, après s’être rendu compte du trop grand nombre de leurs adversaires, s’étaient réfugiés sur des hauteurs dominant le village, et tiraient des salves de pierres de frondes sur leurs ennemis, avant de s’enfuir dans les forêts des montagnes.
Des bandes de guerriers envahisseurs, tout en esquivant les pierres, simulèrent une montée en masse vers les crêtes des collines. Et les frondeurs de Pouapanou, ne se sentant pas en force, disparurent dans l’épaisseur des bois.
Lorsque les Pouapanous furent loin, afin de parer à un retour offensif de leur part, des guerriers se postèrent en sentinelles. Après cette escarmouche, la fouille des cases recommença avec plus de prudence et plus d’hésitation.
Soudain, des guerriers réputés intrépides surgirent épouvantés d’une case, en se bousculant ; ils vociféraient tous à la fois. Lorsqu’ils furent un peu calmés, ils dirent ce qu’ils avaient vu :
D’abord ils étaient entrés dans la case, ils avaient regardé partout, et ils n’avaient vu personne. Sur un côté il restait encore un peu de feu pour dormir ; dans le fond, entre les piquets fichés en terre, il y avait du bois à brûler. Ensuite ils avaient cherché sous les nattes, dans la paille, entre les gaulettes, pour trouver des choses à emporter. L’un d’eux s’était rapproché du tas de bois. A ce moment le bois avait bougé un peu. Celui-là s’était reculé vivement et il avait dit aux autres de regarder : Le bois avait bougé beaucoup. Tous ils l’avaient vu bouger, aussitôt tous ils avaient su que c’était un diable qui était là. Alors, pris de panique, tous ils s’étaient sauvés dehors. Et maintenant qu’ils savaient qu’un diable était dans la case, ils ne pouvaient plus y entrer, sans s’exposer à des malheurs épouvantables, impossibles à imaginer ; des malheurs qui tracassaient encore les victimes, même après leur mort.
Le sorcier appelé d’urgence arriva en toute hâte. La ténébreuse affaire lui fut minutieusement racontée, renforcée par la mimique de la scène vécue. Le sorcier très circonspect demanda encore certains détails. En possession de tous les renseignements, il s’absorba dans une méditation profonde. Les canaques silencieux attendaient sa décision.
Après un entretien muet avec les esprits épars qui émanaient de la nature sauvage, le sorcier transfiguré, grandi, déclara qu’aucun homme ne pouvait entrer dans cette case, mais que lui-même, lorsqu’il aurait fait les gestes, dit les mots nécessaires pour avoir sa toute puissance, il y entrerait, suivi de deux guerriers qui étaient protégés par un tabou de Bondé.
Sans désemparer, il demande sa hache de pierre. Un de ses servants la lui remit. Lorsqu’il l’eut vibrante à son poing, il se mit à courir à longues enjambées autour de la case maudite, tout en lançant des coups paraboliques qui sifflaient dans l’air, le long de la paille, pour terroriser les esprits néfastes. Après quelques minutes de cette cérémonie énergique il fut essoufflé, et s’arrêta.
Quand il eut repris haleine, il partit sans avoir prononcé une parole. Au bout d’un moment les canaques anxieux l’entendirent vociférer au dessus de leur tête, et ils l’aperçurent gesticulant sur un tertre, au sommet d’un petit monticule tout proche. Il se baissa, alluma un feu. Lorsque son feu fut ardent, il jeta dessus des rameaux de feuilles vertes pour avoir une fumée épaisse. Puis il se mit à danser un pilou à lui, autour de son feu, coupant la fumée de ses rapides coups de hache, à droite, à gauche. Cela tout en prononçant des mots en un langage inconnu des canaques. Son vocable d’incantations épuisé, il arrêta sa danse, fit lentement un tour sur lui même, embrassa de son regard les montagnes à la ronde. Puis il prit un tison et descendit de la colline, en balançant le feu au bout de son bras, pour en aviver la flamme.
De retour à la case diabolique, le sorcier installa son feu en face de la porte, puis il le couvrit d’un bouquet spécial de feuilles vertes, afin d’obtenir une fumée noire, d’une odeur âcre.
Ensuite, il appela deux canaques à longues barbes, coiffés de volumineux turbans d’écorce molle. Aussitôt les deux désignés furent devant lui, la hache haute, trépignant le prélude d’un pilou. Alors le sorcier tout en entrecoupant ses paroles de gutturaux Oua ! a-ha ! a-ha ! a-ha ! a-ha ! a-ha ! criait aux canaques barbus : Dansez ! Dansez ! fort ! tapez ! tapez la terre ! Coupez le vent ! Coupez la fumée ! Coupez les diables ! a-ha ! a-ha ! a-ha !
Et les guerriers s’animèrent, furent empoignés d’un accès de quasi-démence : Ils bondirent en des contorsions souples et brutales de combat, les haches tournoyaient en des miroitements de jade polie, les longues barbes crépelées ondulaient en cadence sur les poitrines qui haletaient en mesure, pendant que la terre résonnait sous les coups sourds des talons.
De sa voix caverneuse le sorcier actionnait les danseurs, tout en agitant d’un bras, au-dessus de la tête, le paquet de mystérieux fétiches enroulés dans la peau de banian rouge, dont un bout flottait en écharpe ; de son autre main, il brandissait la hache verte. Tout à coup, tête baissée, les bras en avant, il se lança à travers la paille de la porte. Il était dans la case. Ses deux acolytes s’y engouffraient derrière lui. Dehors, le silence des instants solennels se fit, et les guerriers, les yeux farouches, la sagaïe ardente pointée vers la case, attendaient l’être fantastique qui allait en sortir.
Le sorcier, avec ses deux acolytes contre ses flancs, la hache haute, s’était immobilisé en dedans de la porte. Lorsque ses yeux magnétiques eurent pénétré l’obscurité, il scruta minutieusement l’intérieur de la case… Tout était calme… Rien de suspect.
Ne formant qu’un bloc avec ses gardes de corps, il s’approcha du tas de bois. Pendant un instant il le fixa… Le tas de bois se mit à trembler… Le sorcier ne recula pas, ses gardes de corps se serrèrent contre lui… Le bois tremblait encore.
Une lueur d’hésitation passa dans l’esprit du sorcier, mais il se ressaisit aussitôt, empoigna un morceau de bois et le souleva, puis un autre, et un autre… Le bois tremblait toujours. Et le sorcier continua de soulever le bois, et le bois à trembler, et les gardes aussi.
Lorsque la moitié du tas de bois fut enlevée, le sorcier découvrit une forme ondoyante, souple, lisse, de la couleur jaune d’un coco mûr… Alors il prononça quelques paroles impératives… Une créature humaine se dégagea du tas de bois, et se leva à croupetons. C’était une jeune popinée au teint clair, à peine dans la puberté.
Au commandement du sorcier, les canaques barbus voulurent appréhender la popinée et l’emmener dehors. Mais pour leur échapper, d’un saut brusque elle se jeta sur le poteau de la case, et s’y cramponna de toute la force de ses quatre membres prenants, comme un « tigga » (un poulpe). Avec brutalité les canaques l’arrachèrent de son poteau, non sans mal, car elle leur fit aux bras de profondes morsures, jusqu’au sang. Grâce à l’intervention énergique du sorcier, sous l’impression de la douleur qui appelle la vengeance, les canaques barbus ne tuèrent pas la popinée. Malgré sa résistance acharnée due à l’instinct de la défense, elle fut poussée, traînée dehors.
Lorsque la jeune popinée, tenue par les sombres licteurs, parut hors de la case, les intrépides guerriers s’aperçurent qu’ils avaient été effrayés par une faible femme, qu’ils s’étaient honteusement enfuis devant elle. Sans aucun raisonnement, ils entrèrent dans une violente fureur. Sur-le-champ ils voulurent la massacrer, la punir de son audace, de son imposture. Leur mentalité d’anthropoïde ne pouvait admettre que si le bois avait bougé, c’était que la popinée enfouie dessous avait tremblé de peur, et que son tremblement s’était communiqué au bois qui la couvrait.
Mais le sorcier, qui avait une intention autre, défendit le massacre. Ses paroles furent peu écoutées, car, de prime abord, ce fait visible, tangible, ne venait pas du surnaturel, c’était une tromperie ; et les canaques arrogants avançaient quand même pour frapper leur victime.
Le sorcier et ses deux gardes barbus protégèrent de leur corps la jeune popinée qui s’était tapie derrière eux, contre la paille de la case ; ils durent, en opposant leurs armes, parer vivement quelques coups de sagaïes qui lui étaient destinés. Malgré les admonestations et les menaces diaboliques du sorcier, les guerriers s’opiniâtraient dans leur idée de tuer cette femme, de la souiller, et de la manger, après purification de son organe par le feu. Tout cela dans le but de laver le déshonneur qu’elle leur avait infligé.
Le cercle tumultueux, vociférant, menaçant de ses armes, s’excitait de ses cris et de ses gestes épileptiques ; il se resserrait autour du sorcier et de ses gardes de corps qui étaient acculés contre la case, et faisaient un rempart à la popinée blottie. Elle était si épouvantée que sa tête avait disparu dans la paille, pour ne pas voir le coup qui allait la tuer.
L’énergique sorcier qui sentait que ses gardes de corps commençaient à faiblir allait être obligé, pour éviter une rixe sanglante, d’abandonner la victime à la fureur des forcenés en révolte contre son pouvoir spirituel. Quand un jeune guerrier, fier, audacieux, la voix haute, s’ouvrit à coups de bâton, un passage à travers la cohue qui s’écartait devant lui. Il alla se joindre au groupe du sorcier, puis il fit volte-face. De sa voix tonitruante et des moulinets de son bâton, il fit reculer sous ses yeux dominateurs la meute féroce des canaques, malgré les protestations et les menaces sourdes qui s’élevaient de tous côtés. Petit à petit les cris s’apaisèrent, le calme revint.
Les guerriers farouches avaient reculé devant le fils aîné du grand chef de Bondé, le Téïn, celui qui était tout puissant après son père, et qui, selon la coutume, en certaines occasions usait de son autorité pour s’entraîner au pouvoir, s’habituer à la domination.
Et le fils du Chef harangua les guerriers : Cette popinée est pour moi, son nom c’est Tili, je la prends. Je fendrai la tête à celui qui la touchera… Vous ! guerriers de Bondé ! au lieu de vouloir tuer une femme, comme on tue un cagou qui cache sa tête dans les feuilles… Au lieu de menacer le sorcier qui peut vous faire mourir, vous auriez dû chercher l’homme gras… Où est l’homme gras ?… Mon père vous a dit de lui amener l’homme gras ! Le soleil est déjà au-dessus de vos têtes et vous n’avez pas encore pris l’homme gras… Demain, quand le soleil plongera dans la mer, vous devez être à Bondé, avec l’homme gras prisonnier. Si vous n’y êtes pas, le Chef sera terrible. Il tuera plusieurs de vous.
Votre Chef de guerre, avec des hommes qui sont plus courageux que vous, eux, ils ont cherché le Tayo gras ; ils ont trouvé sa case. Le Tayo gras s’est sauvé, il avait fait un trou dans la paille, et il a sauté dans la rivière. L’eau n’a pas gardé les traces de ses pieds, elle s’est refermée. Où est-il maintenant le Tayo gras ?… Vous devez le trouver.
Pendant que vous vouliez tuer ma popinée Tili, des guerriers arrachaient la paille de la case où Gorripo a eu la tête fendue comme un coco… A travers les gaulettes, ils ont vu un grand canaque blanc (un albinos) qui a des grosses jambes, et ses jambes ne pouvaient plus le porter, il n’avait pas pu se sauver.
A travers les gaulettes, les guerriers ont lancé des sagaïes sur le canaque aux grosses jambes. Il sautait comme un rat, il criait comme une roussette… Une sagaïe l’a piqué dans le ventre, après il sautait moins fort. Une autre sagaïe l’a piqué dans le cou… Et il est tombé par terre… Et puis, les guerriers ont piqué beaucoup de sagaïes dans son corps. Il était comme un oursin noir de la mer… Et maintenant, il est mort.
Pendant que les autres tuaient l’albinos qui a fendu la tête de Gorripo, vous ! vous ne cherchiez rien du tout. Vous vouliez tuer la popinée qui est pour moi… C’est une popinée rouge, les canaques de sa tribu, long… temps… ils ont monté le Diahot, avec les pirogues de Arama… Les vieux, ils ont vu.
Maintenant, c’est fini de parler. Tout le monde vous allez chercher les traces du Tayo gras… Il faut le Tayo gras, pour le manger au pilou de Bandé. Attention à vous !…
Après ce discours empreint d’une forte autorité, les canaques s’organisèrent en plusieurs bandes, et se mirent à la recherche de la piste de l’homme gras.
V
Pendant que les guerriers pisteurs, les yeux rivés au sol, observent attentivement les cailloux, la terre et les feuilles mortes ; tandis qu’ils se penchent sur les herbes foulées, et se dressent vers les rameaux froissés, tout cela dans le but de découvrir des traces, le conteur Thiota-Antoine dira les émotions étranges par lesquelles passe Tchiaom le Tayo gras.
« La case de Tchiaom, elle est à côté la rivière, cachée dans les lianes, cachée dans les bambous, cachée dans les bananiers, les autres canaques ne peuvent pas voir, les Pouapanous seuls connaissent.
Tchiaom le tayo l’est beaucoup gras, lui couché dans sa case… Lui pas moyen dormir… Tu sais ! lui couché sur la natte, son oreille elle est à côté de la terre… Ha !… Lui entendu ! Boum… Boum… Boum… beaucoup les pieds des hommes qui sont marcher, marcher… Tchiaom, lui dit : « Quoi ?… Ça c’est les canaques !… Peut-être sont faire la guerre pour nous ?… Eux sont besoin manger moi ?… » Mon vieux !… Tchiaom lui peur, lui faire le petit trou dans la paille… lui regarder dehors… Ouâââââ… beaucoup, beaucoup les canaques avec les casse-têtes, avec les haches, avec les sagaïes… Hououou… là ! là !… Tchiaom beaucoup peur, lui content sauver.
Passer par la porte, c’est pas bon… les canaques vont voir lui, vont tuer lui… Lui chercher, lui chercher pour sauver ?… Ha ! lui trouvé… Lui faire gros trou dans la paille de la case, ça c’est bon… Lui creuser, creuser, creuser vite… Ça y est, fini le trou dans la paille, casser les taouras[14] pour le bois… Lui entrer dans le trou… A oua ! pas moyen… lui connaît pas, lui trop gros ventre… Ha ! Lui beaucoup peur, lui pousser, pousser, pousser, pousser avec ses pieds,… Lui gratter son ventre, lui gratter son dos… Ça y est ! lui fini passer, lui sorti dehors… Tchiaom lui connaît pas courir, lui rouler, rouler par terre comme la barrique… Plaff !… Lui tombé dans la rivière, à côté des roseaux… Lui cacher… lui écouter les canaques crier… Là, c’est pas bon, lui besoin sauver plus loin.
Tchiaom nager, nager, nager vite comme les poissons… Lui connaît pas plonger au fond, lui monter toujours en haut de l’eau comme le bois sec… Ça fait rien ! nager, nager, nager quand même… Ha !… Lui arrivé là-bas, à côté des brousses, lui monter sur la terre, lui marcher sur l’herbe, lui sauver dans la grande forêt… Les canaques Bondé connaît rien du tout pour lui… Où qu’il est le Tayo gras ?… Sait pas !
Dans une partie de la tribu, sous les ombres d’un banian qui étendait ses lourdes branches infléchies vers le sol, les prisonnières avec leurs enfants étaient assises, tassées les unes contre les autres. — Autour du groupe, des gardiens impassibles veillaient.
Aucune appréhension, aucune frayeur ne se peignait sur les visages charnus et inexpressifs des popinées. Elles étaient là, bien assises, sans fatigue, indifférentes à leur sort de l’instant, qu’elles trouvaient acceptable par le calme qu’il offrait. Chez ces natures primitives, la peur ne se manifestait qu’en présence du danger immédiat, lorsqu’elles le voyaient. Leur esprit insensible, peu émotif, ne souffrait pas à l’avance de la douleur éventuelle du lendemain.
De naissance, par transmission de mœurs, les popinées savaient qu’elles appartenaient entièrement aux hommes, que les hommes étaient les maîtres de leur existence, et que leur existence, bonne ou mauvaise, était subordonnée aux guerres, aux rapts, aux violences, aux rivalités, et aux jalousies des hommes. Et, puisque la vie des femmes était ainsi, les popinées qui y étaient préparées par long atavisme n’en souffraient point moralement. Pour elles, dans la nature tout était bien. C’était comme ça chez tous les êtres vivants. Les mâles étaient toujours les plus beaux, les plus forts ; ils commandaient, ils battaient les femelles.
La fidélité toute relative des popinées n’était maintenue que par la peur des coups, et celle des rixes que leurs débordements pouvaient faire naître entre les hommes, et dont, finalement, tout le poids retombait sur elles. Si parfois l’une d’elles poussée par un instinct, par une impulsion inconsciente, s’attachait plus particulièrement à un homme, c’était d’une manière animale, charnelle, qui se manifestait brutalement, avec toute la violence de la race. Une jalousie féroce, démonstrative, était la manière la plus facile d’exprimer ces sentiments rudimentaires. — Bien souvent, en raison de certains usages de préséance, ou de marchés conclus, les popinées appartenaient à des canaques, depuis leur naissance. Il en résultait presque toujours que les vieux possédaient les jeunes femmes.
Les popinées étaient très attachées à la tribu où elles avaient grandi, dans une insouciance de bête, avec la seule occupation matérielle de la nourriture assez facile. Le paysage leur était familier, elles en connaissaient les plus petits détails, et les plus infimes ressources. L’accoutumance aux visages des habitants leur était une attache de plus.
Le sentiment maternel n’était pas très développé chez ces êtres si près de la nature. Venaient-elles à perdre un enfant, elles pleuraient, criaient comme des possédés durant une heure, et tout le chagrin s’étant extériorisé, c’était fini. Le lendemain elles n’y pensaient plus. Donner ses enfants à celles qui n’en avaient pas était dans les coutumes. Parfois elles faisaient entre elles des échanges de gosses, elles préféraient les nouveaux, et oubliaient tout à fait leurs vrais enfants. — Malgré ce détachement, les petits n’étaient pas délaissés, ils appartenaient à la tribu entière, mangeaient à tous les foyers.
Donc, les popinées prisonnières ne s’inquiétaient pas beaucoup de leur sort futur. Sans aucune réflexion, elles savaient que si les canaques les tuaient, ils ne les tueraient pas toutes, et que certainement ils tueraient l’autre, celle à côté.
Les coutumes leur disaient que selon toutes les probabilités, les canaques de Bondé les emmèneraient captives chez eux, pour être leurs femmes. — Que ce soit un homme ou l’autre, cela était indifférent à leur fonction de popinée, et à leur caractère passif.
Elles savaient aussi que les canaques pouvaient se servir d’elles, par bandes ; et ensuite les laisser là, dans leur tribu. En ce cas elles recevraient des coups, les canaques de Pouapanou les battraient, les martyriseraient pour les purifier.
Mais tout ça c’était loin, elles verraient plus tard ce qu’il arriverait. En attendant, leur préoccupation la plus sérieuse était de ne pas quitter leur pays et leurs habitudes. Elles aimaient animalement leur case, leur bauge, leur terroir.
Pendant que les apathiques popinées regardaient avec indifférence les conquérants circuler dans la tribu, des ululements venus de loin, d’en bas de la rivière, annoncèrent que les guerriers avaient trouvé la piste du Tayo gras, et qu’ils la suivaient pas à pas.
Et les cris s’éteignirent afin de ne pas activer l’homme gras dans sa pesante fuite à travers la forêt et tous les obstacles. Les canaques pensaient pouvoir le surprendre, exténué, à bout de souffle, abattu sous une broussaille, et par conséquent facile à maîtriser, à attacher avec des liens, sans meurtrir sa succulente chair destinée au chef de Bondé.
Pendant longtemps les traqueurs suivirent la piste de Tchiaom. Cela leur fut aisé, car le Tayo gras était lourd, ses pieds laissaient de profondes empreintes dans la terre, ils écrasaient les feuilles. Le gros Tayo, encombré de sa graisse, n’était pas leste, pas agile, il ne pouvait se faufiler à travers les racines et les lianes enchevêtrées sans marquer des traces de son passage, et les actifs pisteurs suivaient toujours ses pas. Le Tayo gras poussé par la peur qui lui donnait des forces était allé loin, loin, sur les montagnes boisées, dans les rochers de l’Ignambi, au milieu d’un pays inquiétant que les canaques de Bondé ne connaissaient pas.
Et le soir vint, et la nuit était proche, et l’obscurité augmenta sous les arbres des forêts sombres, et la meute des ardents pisteurs ne vit plus les traces du Tayo gras, et elle dut s’arrêter. Alors les frayeurs superstitieuses de l’inconnu arrivèrent en foule à leur esprit. Aussitôt, avant qu’une panique se déclanchât, d’un regard ils se comprirent. Tacitement ils convinrent de suspendre les recherches jusqu’au lendemain, au jour, et de filer vite à la tribu de Pouapanou, se joindre aux autres guerriers pour se sentir en nombre, en force.
Il fallait prendre garde aux canaques de Pouapanou qui couraient la brousse, tous les hommes valides étaient encore vivants, redoutables. Et pendant la nuit, à la faveur de l’obscurité, ils pouvaient attaquer. Peut-être que les Pouapanous n’avaient pas peur, quand il fait noir.
Lorsque tous les guerriers furent de retour, et rôdèrent par bandes pillardes dans le village de Pouapanou, ils virent proche du troupeau de femmes captives, deux gaulettes piquées droites en terre ; et sur ces gaulettes, des faisceaux de paille attachés par des liens de gaïacs. C’était le tabou mis sur les popinées. Nul ne pouvait franchir cette barrière morale sans s’exposer aux pires catastrophes, dont la plus anodine était d’être tué sur-le-champ par les gardiens qui veillaient, hors de l’enceinte imaginaire.
Les canaques furent quelque peu contrariés de cette décision prise par les sorciers, mais ils s’y soumirent sans aucune protestation autre que celle de faire la moue en claquant la langue. Le tabou c’était sacré. Pendant la nuit il n’y aurait pas de débauche, aucun désordre, la discipline s’imposait.
Cette mesure avait été prise par le Conseil, afin de se tenir sur ses gardes, prêts à subir une attaque des guerriers de Pouapanou qui avaient eu le temps de s’armer, et peut-être même de chercher du renfort dans les autres villages. Ignorant les relations qui existaient entre les canaques de Pouapanou et ceux qui habitaient aux sources du Diahot, le Conseil avait prévu le pire.
Les guerriers de Bondé et ceux de Ouénia n’étaient pas satisfaits de leur journée. Cependant, lors de l’attaque brusquée ils avaient massacré une douzaine de canaques de Pouapanou, sans grand effort, et dans le feu de l’action, deux popinées qui fuyaient avaient été transpercées de sagaïes. Elles étaient mortes peu d’instants après. Mais de leur côté, ils avaient eu trois hommes tués, notamment le sombre Gorripo ; plus deux autres qui étaient tombés sous les coups des pierres de fronde ; et ils avaient aussi des blessés.
Malgré ces pertes, et toutes les ruses employées, ils n’avaient pu s’emparer de la corpulente personne du Tayo gras. Maintenant il était là-haut, dans les forêts, sur l’Ignambi, et peut-être qu’il marchait toujours, sans s’arrêter. Demain il allait falloir reprendre ses traces, les suivre, les suivre, pour aller où ?… Ils ne le savaient pas… Ça, ce n’était pas le pays pour eux.
Non ! les sorciers ne les avaient pas trompés, lorsqu’ils leur avaient certifié que les chances étaient de leur côté, que l’entreprise réussirait pleinement, sans aucun mécompte. — Et Téama le chef mort, et les os des vieux de longtemps, avaient dit qu’il fallait faire la guerre aux Pouapanous, pour les châtier d’avoir trompé les Bondés. Ils avaient dit aussi qu’il fallait manger le Tayo gras, parce que son père avait mangé la popinée Ouvé. — Le corbeau qui pique toujours les bancouliers, interpellé par le vieux canaque des oiseaux, avait bien répondu : Oui ! C’était bon faire la guerre. — Le grand sorcier avait sur lui, autour de la tête, les « baouis » de Ouvé : Ce fétiche vénéré qui devait assurer le triomphe de l’expédition.
Et alors : Pourquoi le coup si bien préparé n’avait-il pas réussi ?… Pourquoi avait-on eu des morts ?… Pourquoi n’avait-on pas capturé l’homme gras ?… C’était parce que des canaques de leur bande avaient fait mauvais. — Ils n’avaient pas observé les défenses imposées par les sorciers, et les ordres du chef de guerre. Peut-être avaient-ils touché des cailloux qu’il ne fallait pas toucher, ou bien ils avaient cassé un tabou de leurs ennemis : il y avait aussi certaines cases ensorcelées dans lesquelles on ne devait pas entrer. Les agissements contraires de ces canaques irrespectueux des rites sacrés, avaient eu pour effet de déranger les affaires des sorciers avec les revenants et les diables étrangers, ceux des canaques de Pouapanou. Plus tard les sorciers de Bondé diraient pourquoi le coup de main si bien préparé n’avait pas réussi.
Tout en se livrant à ces conjectures très compliquées pour leur cerveau, les canaques s’organisaient afin de parer à une surprise possible, et passer confortablement la nuit sur une couche de paille sèche. Des postes avancés furent mis en embuscade autour du campement. — Et les canaques fatigués, affamés, réclamèrent la nourriture alléchante qui leur était due.
Les spécialistes en dépeçage débitèrent les cadavres des victimes ennemies, les viscères furent mis de côté, les morceaux de chair rouge furent distribués dans les groupes campés autour de petits feux, sous les abris des arbres touffus. — Chaque groupe s’occupa de la cuisson de ses aliments.
Après un examen minutieux du corps de la plus jeune popinée tuée, un dépeceur, au moyen d’une latte de bambou bien effilée, taillada sur le devant du thorax de la victime ; avec adresse et patience il parvint à enlever les seins qui étaient encore fermes. Ensuite il détacha les parties charnues de cette callipyge d’ébène. Puis il enveloppa soigneusement ces appétissants morceaux dans des feuilles de bananier, par-dessus il roula de larges feuilles de taro, et le tout fut emballé dans des écorces de niaouli ficelées par des lianes résistantes.
Cette chair savoureuse était réservée pour le grand chef de Bondé. Après les nourrissons canaques cuits en entier dans les pierres chaudes, c’étaient les morceaux qu’il préférait.
Les cadavres des popinées préalablement purifiés de leur féminité, par des intromissions de galets incandescents, donnèrent une nourriture de choix à la séquelle des sorciers et à tout l’état-major de la horde carnassière.
Lorsque la chair humaine eut vu le feu des brasiers, les dents nacrées des cannibales mordirent avec voracité dans ces lambeaux sanglants. — La nourriture était abondante ; les canaques, bien qu’ayant un pouvoir d’absorption presque illimité, se rassasièrent pleinement, et il en resta. C’était la manière primitive de vivre sur l’habitant.
Après ce festin, les cannibales repus s’étendirent sur leur lit de paille sèche ; puis, ils exprimèrent leur satisfaction en geignant de bien-être, et en se suçant les molaires avec des claquements de ventouses qui lâchent prise.
Cela, pendant que les veilleurs aux yeux perçants d’oiseaux nocturnes faisaient bonne garde.
Entre les racines torses d’un banian, sous les arcades convulsées des branches, autour d’un brasier éteint, les sorciers accroupis, hideux à la lumière mourante, se livraient à de sombres maléfices. Loin des regards des canaques profanes, mystérieusement ils étudiaient les viscères des morts ; puis ils les coupaient en morceaux, et en mangeaient certaines parties crues, afin de s’assimiler l’esprit des défunts, et ainsi posséder leurs pensées, leurs secrets.
Et la nuit étoilée, calme, au silence majestueux, régna seule sur la nature endormie ; du voile de ses ombres elle ferma les paupières des féroces guerriers. Les feux doucement s’éteignirent, et le roulement sourd des cascades lointaines vint bercer les êtres et les choses. Les effluves des forêts épandirent des rêves qui errèrent sans asile. Les âmes des noirs ancêtres n’osèrent se lever des sylvestres tombeaux. Rien dans le grand Tout ne voulut troubler le paisible sommeil des sinistres mangeurs de chair humaine. Au-dessus d’eux, les constellations radieuses pétillaient de bonheur.
Dès les premières blancheurs de l’aube, sous la rosée froide du matin, la phalange sauvage se réveilla en un grouillement d’être noirs, paresseux, geignants. Les feux éteints s’avivèrent au souffle des poitrines, et les guerriers secouant leur torpeur s’organisèrent par bandes, pour la chasse à l’homme.
Au grand jour, sous les caresses matinales du soleil qui échauffait leur sang, ils se sentaient audacieux, invincibles, les guerriers ; ils feraient des prouesses, des actions héroïques. Leur entrée à Bondé avec le Tayo gras captif, et un troupeau de popinées, serait un triomphe. Le grand chef de Bondé et toute la peuplade seraient fiers de leurs guerriers. Partout à la ronde, dans le bassin du Diahot, et chez les Némémas, ils seraient redoutés, respectés.
Lorsqu’ils avaient envahi la tribu, tué les vieux, pris les femmes, les canaques de Pouapanou s’étaient sauvés lâchement. La nuit, ils n’étaient même pas revenus pour les attaquer et délivrer leurs popinées captives. Donc ! les Pouapanous avaient peur d’eux. — « Les canaques de Pouapanou, c’était rien du tout ! Les Bondés, oui ! c’étaient des guerriers ! » Et pour appuyer leurs dires par des démonstrations, les intrépides guerriers lançaient avec dédain des coups de pieds en arrière, dans le vide, par geste de mépris, comme pour éloigner d’eux des ennemis insignifiants.
Le Chef de guerre désigna trois canaques aux jambes agiles et à l’esprit rusé pour aller à Bondé, et présenter cérémonieusement au Grand Chef, le précieux paquet qui contenait les appas succulents prélevés sur le cadavre de la popinée. Ils profiteraient de la joie gourmande du Grand Chef pour lui annoncer les mauvaises nouvelles. Ils lui diraient que trois de ses hommes étaient tués et que plusieurs autres étaient blessés. Mais que les Pouapanous, malgré leur défense acharnée, étaient en déroute, que beaucoup étaient morts, que des popinées « itio »[15] étaient prisonnières. Ils lui expliqueraient tous les stratagèmes employés par Tchiaom le Tayo gras pour s’échapper du village. Ils diraient aussi que cela n’était rien, parce que depuis sa fuite les guerriers le suivaient à la piste, que bientôt ils le ligoteraient avec les lianes, et le déposeraient glorieusement devant ses pieds de Grand Chef.
Après ces explications exagérées, les funèbres messagers s’en allèrent d’une allure rapide.
A un signal, les chasseurs d’hommes s’enfoncèrent dans les fouillis de la brousse, en plusieurs bandes. L’une pour suivre la piste du Tayo gras et le capturer ; les autres pour battre la région afin de savoir où s’étaient réfugiés les Pouapanous, et en tuer quelques-uns si possible, d’abord pour le plaisir d’assassiner, et ensuite de manger de la chair humaine.
Silencieusement ces colonnes volantes gagnèrent les sombres forêts des Montagnes de l’Ignambi. Un grand nombre de guerriers resta au village conquis pour garder les prisonnières et le butin, et aussi protéger les cultures que les canaques de Pouapanou pouvaient venir saccager, par colère impuissante, afin d’empêcher les envahisseurs d’en profiter.
Les traqueurs reprirent la piste à l’endroit où ils l’avaient abandonnée la veille, et ils la suivirent longtemps, longtemps.
Le Tayo avait marché pendant la nuit, les pisteurs constatèrent le fait : comme à ce moment-là, le Tayo gras ne voyait plus clair pour se guider dans l’épaisseur et l’obscurité de la forêt, il était allé devant lui, au hasard, en une fuite affolée, piétinant, écrasant, brisant tout sous son poids, pour se frayer un passage à travers les fourrés. Des branches étaient tordues, cassées ; des lianes rompues, des arbres pourris renversés. Plusieurs fois il s’était embourbé dans des fondrières d’humus, et il avait pu en sortir. — Il était beaucoup fort, le Tayo gras. — Il avait marché, marché. Et puis là, il s’était couché sur des roseaux pour se reposer, et il était parti. Dans un hallier il s’était pris aux épines crochues d’une liane, il les avait cassées, et après il avait marché en saignant. Plus loin, il avait monté sur des rochers mouillés, il avait glissé, et il était tombé sur les cailloux. Et puis, il était resté là, longtemps, à laisser couler du sang sur les feuilles, par terre. Et il avait encore marché, toujours comme ça.
Tout en suivant pas à pas, avec une joie féroce, les marques de l’épouvante du malheureux Tayo gras qui fuyait devant ses bourreaux, les chasseurs d’hommes avaient vu des empreintes d’autres pieds, qui parfois croisaient la piste. Ces traces plus fraîches devaient provenir de canaques de Pouapanou, les ennemis. Alors les traqueurs redoublèrent de prudence, afin de ne pas tomber dans une embuscade. Les uns s’occupèrent seulement des pieds du Tayo gras, pendant que les autres veillaient à la sécurité de toute la bande. — Et les chasseurs allaient toujours de l’avant.
Dans une partie éclaircie de la forêt, où la voûte de feuilles criblée de lumière s’élevait plus haute, où les colonnes des arbres centenaires s’espaçaient et laissaient croître les sveltes choux palmistes, au moment où la bande rampante des traqueurs émergeaient silencieusement d’une ravine profonde creusée par les pluies torrentielles, de vibrantes sagaïes sifflèrent… Un instant, et ce fut fini. Pas l’ombre d’un agresseur dans le sous-bois, pas le souffle d’une haleine, pas le bruit d’un être qui se sauve. Rien. Seule, la plainte continuelle du vent sur la forêt qui ondule.
Les guerriers, surpris dans le dos, n’avaient pu esquiver toutes les sagaïes qui dardaient sournoises, quelques-unes s’étaient plantées dans leur chair. Deux hommes s’étaient crispés de douleur en les arrachant de leurs blessures : un autre, le cou traversé par la pointe qui sortait devant, sous le menton, avait chancelé, et il s’était abattu à quatre pattes ; il avait râlé en s’étranglant, puis il s’était raidi comme un poisson sur le sable, et il était mort.
A ce moment tragique, chez les guerriers la peur avait remplacé les fanfaronnades du matin, tous s’étaient tapis derrière les arbres, dans les enfoncements du sol ; de leurs yeux terrifiés ils avaient fouillé les noirceurs du sous-bois, de tous côtés. Après avoir repris un peu de courage, ils s’étaient avancés dans la direction de la venue des sagaïes. Ils avaient trouvé les traces d’un petit nombre d’individus, et ils avaient pu s’expliquer pourquoi et comment ils avaient été surpris.
Les canaques de Pouapanou les avaient suivis de loin, à la piste et au bruit, en se mêlant aux arbres. Au moment où l’arrière-garde de la colonne descendait dans la ravine fatale, et ne pouvait voir ce qui se passait derrière elle, les Pouapanous s’étaient approchés à la course, sur la pointe des pieds, ils avaient lancé vivement quelques sagaïes, et ils s’étaient enfuis à travers les brousses, en se dispersant, pour se rejoindre ailleurs, selon la coutume.
Les guerriers de Bondé reconnurent qu’il n’était pas utile et qu’il était même imprudent de suivre les traces de leurs agresseurs, car ceux-ci, connaissant bien le terrain, voulaient certainement les attirer dans un piège. D’ailleurs les ordres du chef étaient formels : Il fallait s’emparer du Tayo gras, et non poursuivre des fuyards.
Après avoir installé le mort sur les hautes branches d’un arbre, et l’y avoir soigneusement ficelé avec des lianes, les guerriers continuèrent à suivre la piste du Tayo gras, tout en emmenant les deux blessés auxquels la peur de traîner en arrière donnait le courage de marcher.
Les empreintes tourmentées laissées par le Tayo gras indiquaient toujours qu’il avait foncé à travers l’obscurité, mais qu’il n’avait plus eu la force de casser les branches qui lui barraient le chemin, et de rompre les lianes qui lui saisissaient les membres.
A une montée raide, il s’était cramponné aux brousses, et péniblement il était arrivé jusqu’en haut, où il avait trouvé un tertre. Exténué de fatigue, à bout de force, il s’était étendu là, sur la terre humide, pour attendre la clarté du jour, ou peut-être la mort.
Plus loin, des traces intelligentes qui passaient entre les arbres, savaient éviter les fouillis de lianes entrelacées, les fourrés touffus, et le sol trop amolli par l’eau, indiquaient que dès qu’il avait vu assez clair pour se guider, le Tayo gras s’était remis en route. Et les pisteurs allaient, et toute la bande suivait en regardant parfois en arrière, dans la crainte d’une surprise.
De leurs yeux fouilleurs, tout en suivant la piste, les traqueurs s’étaient aperçus que d’autres empreintes de pieds allaient parfois dans la même direction que celles qui les intéressaient. Les nouvelles traces étaient plus fraîches, certaines empreintes contenaient encore de la vase, alors que celles du Tayo gras, à côté, dans le même terrain, avaient eu le temps de se déposer, et ne laissaient voir que de l’eau. Sous les nouveaux pieds les herbes étaient aplaties ; sous les pieds du Tayo gras, malgré le poids, elles s’étaient relevées un peu ; même les feuilles mortes étaient plus ou moins redressées. La nouvelle piste allait plus vite, les pieds étaient surtout enfoncés de la pointe, les talons étaient peu marqués. A un endroit les deux pistes s’étaient réunies, elles avaient marché ensemble, la nouvelle avait guidé l’ancienne. Il n’y avait plus de doute possible : Les canaques de Pouapanou avaient soutenu le Tayo gras pour l’aider, ils avaient écarté les brousses, coupé les lianes devant lui.
Le cortège du Tayo gras était composé d’une dizaine de pieds gauches différents, donc il y avait autant d’hommes que de pieds gauches. En présence de cette complication, les guerriers très circonspects n’avancèrent plus qu’avec une extrême méfiance, et ils s’arrêtèrent pour tenir conseil.
Puisqu’il y avait des ennemis devant eux, et qu’ils pouvaient aussi être attaqués à revers, le mieux était de s’adjoindre une autre bande, une de celles qui battaient la région.
Quand ce fut décidé, les canaques cherchèrent une éminence de terrain sur laquelle il y avait des arbres assez élevés pour dominer une zone étendue. Lorsqu’ils eurent trouvé la place propice, quelques individus aux yeux perçants d’aiglons planeurs grimpèrent sur les plus hautes branches, et sondèrent du regard les forêts brunes, les montagnes bleutées, et les sombres profondeurs des vallées.
Pendant le temps de cette ascension, des canaques, au pied de l’arbre, avaient allumé un petit feu à fumée noire, intermittente.
Après une longue attente, une autre fumée s’éleva légère des ramures brunes, et rampa lentement au-dessus des forêts qui s’étendaient sur un contrefort de la chaîne. Malgré la distance, les yeux perçants des guetteurs distinguèrent, sur le faîte d’un arbre, une silhouette bronzée qui gesticulait au soleil. Les guetteurs lui répondirent en agitant au-dessus de leur tête un morceau blanc de feutre végétal. Ils échangèrent des signaux connus, et ils se comprirent. Les fumées se diluèrent dans le bleu des lointains.
Avec leur patience de sauvages à l’affût, les guerriers attendirent. Lorsque la colonne de renfort fut arrivée, les anciens discutèrent une stratégie de chasse. Il fut décidé que la bande qui traquait le Tayo gras continuerait à suivre la piste, dans le fond de la vallée, et que la troupe de renfort passerait sur les lignes de crête pour surveiller les mouvements, et en cas d’appel tomber sur l’ennemi, à l’improviste.
Chaque bande alla de son côté. Les pisteurs se remirent sur les traces. Les empreintes indiquaient toujours que le Tayo gras avait marché avec l’appui de ses aides : ils avaient suivi la vallée en montant. Puis ils avaient tourné à gauche pour entrer dans un ravin. Ils avaient marché dans le fond de ce ravin, et ils étaient arrivés au bout qui se terminait par un cirque de rochers abrupts, et des éboulis. Des racines noueuses et des plantes grimpantes s’accrochaient aux pierres. Dans cette cuvette de la forêt la végétation était plus puissante, les fougères, les choux-palmistes, s’élançaient comme des flèches. Les frondaisons épaisses ne laissaient jamais filtrer un rayon de soleil.
A cette place sauvage, la caravane du Tayo gras s’était arrêtée, lui s’était assis sur une pierre, les autres avaient rôdé aux alentours. Et puis, ils s’étaient remis en route.
Au bout d’un moment, les traqueurs qui suivaient la piste remarquèrent que les empreintes lourdes des pieds du Tayo gras n’étaient plus là. Dès qu’ils eurent la certitude que le Tayo gras était resté en arrière, ils revinrent sur leurs pas, jusqu’au cirque, à l’endroit où les fugitifs avaient stationné.
De retour à ce point, les plus fins pisteurs avaient étudié minutieusement le terrain. Le Tayo gras s’était assis sur une grosse pierre moussue, qui autrefois s’était détachée de la muraille, toutes ses traces s’arrêtaient là. Donc, il n’était pas allé ailleurs. A une cinquantaine de pas de cette pierre, les canaques qui accompagnaient le Tayo avaient coupé de fortes lianes : ils avaient pris le soin de dissimuler les apparences de ce travail. Pourquoi avaient-ils eu besoin de ces lianes ?…
Ces premières constatations faites, les chercheurs revinrent aux traces des individus qui soutenaient le Tayo gras.
Par intuition, par divination, sur des rochers où les marques n’étaient pas apparentes, les fins limiers trouvèrent que les pieds des fugitifs n’avaient pas suivi la piste indiquée ; d’abord ils étaient allés sur la droite, en se cramponnant aux aspérités des pierres, pour grimper, et ensuite s’équilibrer sur les étroites corniches de la muraille. Puis les pieds étaient revenus à leur point de départ, reprendre la piste directe. Pourquoi les canaques du Tayo gras avaient-ils grimpé le long de la muraille de rochers, au lieu de suivre leur chemin tout droit ?
Pour savoir, eux aussi les pisteurs, ils y grimpèrent, comme des singes, sur les corniches des rochers. Mais aussitôt qu’ils y furent, ils en redescendirent vivement, au risque de se rompre les os. Et tout s’expliqua :
A trois brasses au-dessus de la pierre sur laquelle s’était assis le Tayo gras, entre les lits de rochers, existait une crevasse oblique, cette crevasse était élargie à sa base et présentait un trou béant, sombre, qui pénétrait dans la muraille. D’en bas, cette excavation cachée par un entablement de la roche, et la végétation grimpante qui s’y attachait, n’était pas visible.
Les pisteurs comprirent toute l’opération qui avait eu lieu. Comme le Tayo gras, gêné par sa lourdeur, ne pouvait pas grimper, et que son épaisseur l’empêchait de passer sur les étroites corniches, ses protecteurs, au moyen de lianes, l’avaient hissé depuis la pierre qui lui servait de siège jusqu’au trou de la muraille. Et le Tayo gras y était entré. Maintenant il était dans le ventre de la montagne. Mais, comme les terribles guerriers avaient peur de s’approcher de l’entrée de la caverne, parce qu’il y avait certainement des diables dedans, ils constatèrent seulement que les pieds du Tayo gras s’étaient arqueboutés contre les rochers pendant qu’on le montait, et qu’à une place il avait écorché sa peau contre la rugosité des pierres.
Prudemment les guerriers se reculèrent et allèrent se poster en bas, dans le cirque, à une trentaine de pas de la mystérieuse muraille, pour surveiller l’inquiétant trou noir d’où pouvait surgir l’épouvante.