LE DUGONG (continued 2)
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Ces conseils judicieux, qui affluaient dans le sens de superstitions coutumières, furent admis aussi vite qu’ils étaient prononcés. Instantanément ils prenaient la force d’une loi, car celui qui parlait, il savait, il avait vu, c’était le sorcier auquel rien n’échappe.
A partir de ce jour, plus un homme n’eût voulu, même sous la menace du Chef, aller à la pêche dans les palétuviers, la nuit ; et encore moins s’aventurer au milieu du chenal. Il était sûr que là, dans ces endroits où l’on ne voit pas clair, une contrainte lubrique l’attendait au passage, et que ce jeu contre nature finirait dans un spasme suprême, au fond de la vase.
Après ces alarmes qui avaient failli emporter le village vers un autre destin, la vie canaque reprit ses habitudes régulières, avec une légende mieux assise, et un peu de tranquillité en moins.
Et les années qui matérialisaient les êtres imaginaires, et les hallucinations qui les recueillent et les incubent, vinrent ajouter certains détails qui manquaient à la description physique de cette femme monstrueuse.
Les palétuviers tordus, noueux, au feuillage assombri, et les lourdes racines hypertrophiées qui pendent et se terminent oblongues, dans l’eau, ont dû fournir la substance nécessaire à l’achèvement de cette étrange personne.
Maintenant, et depuis déjà longtemps les canaques possèdent des précisions. Ils savent comment la popinée-dugong est faite, ils savent aussi avec quoi elle a étouffé plusieurs hommes. Le temps aidant, le nombre des victimes a augmenté. On n’est pas bien d’accord sur le nombre… Mais qu’importe la quantité de victimes, puisque le fond de l’histoire est vrai.
D’ailleurs, n’ont-ils pas raison. A quoi bon s’attarder à discuter sur un chiffre, le fait est là, cela ne changerait rien à la menace suspendue. Il vaut mieux raconter la chose tout de suite, brutalement, afin que l’on puisse, en cas de pérégrinations sur la côte Ouest, se préserver de ce danger.
Voici la popinée-dugong telle que les canaques la connaissent : Sa stature est plus haute que celle des hommes. Elle est plus épaisse. Son corps est arrondi. Elle se tient debout sur des pieds qui sont mous et ressemblent à des queues de poissons. De ses bras levés elle se cramponne toujours aux branches pour ne pas tomber. Quand elle descend ses bras, ils vont jusqu’à ses pieds. Sa tête est une boule avec des cheveux comme du varech, et des feuilles posées dessus. Cette touffe lui cache le visage. On ne voit que ses yeux qui percent à travers. Son teint est plus foncé que celui des dugongs ; si on ne le sait pas, on peut le confondre avec la couleur des écorces de palétuviers. Mais voilà ce qu’il y a de plus épouvantable : Elle a des seins allongés, tirés, qui pendent jusqu’à terre. Lorsqu’elle marche, ses seins traînent dans la vase, de chaque côté de ses jambes, derrière elle. Ce croquis d’ensemble indique ses diverses attitudes à l’affût.
Un homme passe-t-il à sa portée, aussitôt elle allonge son bras, le saisit, l’attire, et de ses deux seins visqueux et froids, pareils à des anguilles, elle lui enroule le cou, plusieurs tours, dans les deux sens. Le canaque à moitié étranglé ne peut ni crier, ni se débattre. Alors, elle s’étend sur la vase avec lui… Et allez !… Elle le tient là, jusqu’à ce qu’il soit tout à fait mort… Et puis après, elle s’en va, indifférente.
A présent vous savez pourquoi les canaques ne s’aventurent jamais, la nuit, à travers cette jetée de palétuviers qui s’avance sournoise, sur le plateau de Kondao, depuis la pointe du Kaféate jusqu’aux grands récifs du large, où les houles se brisent dans un roulement sourd qui fait trembler les montagnes.
En même temps qu’elle s’implantait, cette légende, venue de la compréhension que les canaques possèdent de la nature, créait dans leur subconscient un automatisme de défense. D’instinct, sans raisonner, ils ne s’approchent pas du chenal de palétuviers, la nuit. Une force répulsive les en empêche. Cette crainte issue des hérédités est si profonde que même les indigènes civilisés ne peuvent s’en affranchir. Le jour, lorsqu’ils en parlent, ils affectent d’être incrédules, et s’en amusent. Mais à la venue de la nuit, dès que les ombres envahissent les arbres, ils ne se risquent pas à ces endroits où les ancêtres ont tressailli de peur.
Cette sorte de goule sinistre, brutale, qui vit dans la mer, à l’état amphibie, cette ventouse suceuse ne peut, quant aux charmes, être comparée aux belles sirènes qui cambraient leurs tailles sur les rochers de charybde, et attiraient de leurs voix séduisantes les nautoniers imprudents. Non ! Elle est répugnante, cette sirène-popinée du plateau de Kondao, mais elle ne pouvait naître sous une autre forme, puisqu’elle est une création de la mentalité canaque.
Et les canaques ne sont pas des Grecs doués d’un génie poétique, ce sont des hommes primitifs encore en démêlés avec leurs instincts. Leur imagination développée surtout par la peur ne sait concevoir que la force, la malfaisance, l’horrible : elle ne peut maintenir son envol au-dessus des réalités matérielles. N’empêche qu’eux aussi, les canaques, aux antipodes de l’Hellade, ont inventé une sirène, si affreuse soit-elle. Partout l’esprit humain est le même : Toujours ce besoin de s’entretenir d’invraisemblances, d’exagérations, d’histoires fabuleuses.
Les indigènes avoisinant le Kaféate ont perdu les filiations qui ont engendré ce monstre femelle, ils savent qu’il existe comme une nécessité inéluctable, et ils s’en préservent, sans chercher plus loin. En rassemblant les débris de ces légendes très anciennes, qui s’effacent devant la mentalité des races blanches, en comparant les analogies des faits et les causes qui les ont déterminés, on est amené à conclure que la popinée-dugong, qui hante les palétuviers de Pingène, est bien la descendante du satyre canaque qui a tué son frère, à Poya, et a dû ensuite se réfugier au fond de la mer pour échapper à la vengeance des hommes.
Nouméa, 1926.