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Le Vallon Aérien

VALLON AÉRIEN.

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Relation de mon Voyage (celui de M. de Montagnac) dans le Vallon Aérien.

J'avois apperçu dans une de mes dernières ascensions un groupe de montagnes rangées dans une forme circulaire, au milieu desquelles je soupçonnois qu'étoit une plaine d'une grande étendue; avant de m'élever au-dessus de cette partie de la chaîne des Pyrénées, je désirai savoir le nom qu'on lui avoit donné dans le pays, et si elle étoit habitée. Je m'acheminai donc au pied de ces montagnes, et je cherchai des éclaircissemens parmi des bergers qui étoient venus s'y établir pendant l'été avec leurs troupeaux. Ils me dirent que l'intérieur de l'enceinte étoit aussi profond que les montagnes étoient élevées, qu'on n'avoit jamais pu y pénétrer, attendu que tout autour l'extérieur étoit un rempart perpendiculaire, uni comme une glace; mais que l'on savoit cependant que cette enceinte servoit de demeure à une troupe de sorciers qui, s'ils n'étoient pas de vrais diables, avoient du moins de grandes relations avec l'enfer; qu'il étoit constaté que toutes les fois qu'il tomboit une grêle, une gelée ou quelqu'autre accident funeste, on voyoit quelques-uns de ces sorciers rire aux éclats sur les remparts de l'enceinte; d'où il étoit évident que c'étoient eux qui avoient envoyé le fléau.

Voilà les seuls renseignemens que je pus tirer de ces pauvres pâtres. Il eût été inutile de chercher à les désabuser.

"L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le mensonge.

Ces vers ont une application universelle, et il semble à l'intérêt qu'inspirent les fictions à toutes les classes de la société, qu'elles sont nécessaires à l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que par-là qu'il prouve l'existence de sa pensée; et la plus grande partie du genre humain seroit réduite à l'état d'imbécillité, si la vérité étoit la seule source où elle pût puiser ses idées.

Je conclus de l'opinion de mes pâtres, partagée par tous les habitans des environs, que l'intérieur de ce groupe de montagnes méritoit d'être examiné. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme presqu'absolu pour m'élever à leur hauteur. En planant à la distance de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut aisé d'y appercevoir des hommes à la simple vue; mais aussitôt qu'ils m'eurent découvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien suffi, si j'avois eu quelques doutes à cet égard, pour me persuader que ces gens-là n'étoient pas en relation avec l'empire infernal. Cependant, lorsqu'après avoir ouvert la soupape pour faire écouler une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu à terre, je m'armai à tout évènement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, présentoient l'image de la civilisation; à mes pieds, des champs cultivés et plantés en diverses espèces de grains; sur les coteaux, des troupeaux de différens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le milieu, un amas de cabanes alignées dans un ordre régulier; mais parmi cette apparente population, la plus profonde solitude; les pâtres même qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui attestassent la présence de l'homme.

En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frappé d'un violent saisissement. Quels étoient les habitans de ce lieu inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-être, des assassins qui n'ont pu trouver que cet asile pour se dérober à la justice. Que vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection! Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture annonçoient des mœurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables et bons; il n'y a de féroces que ces hommes de sang qui vivent de chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses pensées, j'arrivai au village; toutes les portes étoient fermées et je n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai une plus grande et plus ornée que les autres. Je pensai que s'il y avoit quelque humanité dans ce lieu, elle se trouveroit de préférence chez l'individu qui annonçoit le plus d'aisance, et conséquemment le plus de lumières. J'allai donc frapper à cette porte, qui, ainsi que toutes les autres, n'étoit fermée que par un simple loquet de bois. Elle s'ouvre, et je me sens pénétré de confiance et de vénération à l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit avec un sourire affectueux: «Mon frère, vous avez couru un grand danger, et nous avons eu bien peur nous-mêmes de ce gros vilain animal qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous voilà en vie.» Après ces paroles, et sans attendre ma réponse, le patriarche me prend par la main et m'entraîne hors de la maison. Sa femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui étoit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il portoit suspendue à son côté. A ce signal, tous les habitans sortirent de leurs cabanes et se rangèrent en demi-cercle devant le perron. Cependant, ils tournoient souvent la tête du côté où étoit le ballon, en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit mon guide qui paroissoit être le chef de la peuplade; apprenez à nos frères si vous êtes bien sûr d'avoir tué le monstre qui vous a porté jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien à en craindre. Je m'efforçois de leur faire comprendre que mon ballon n'étoit qu'une machine insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal à personne; mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquiétude, je les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux. Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touché et fait toucher de tous côtés à quelques-uns des plus hardis, ils passèrent aussitôt de l'excès de la peur à l'excès de la licence. Chacun s'efforçoit à l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me hâtai de prévenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de quelle importance il étoit pour moi que cette machine ne fût pas endommagée. Alors, il décrivit à trois pas de distance un grand cercle tout autour, et défendit à tout le monde de l'outre-passer, en recommandant aux mères de surveiller leurs enfans.

Lorsque de part et d'autre on eut fait disparoître tout sujet de craintes et d'inquiétudes, je me livrai à l'examen de mes nouveaux hôtes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes des Vénus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bonté peinte sur la figure des premiers, remplaçoit la fierté du Dieu vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de la déesse amante de Mars.

Cette beauté extérieure, si générale parmi les deux sexes, devoit avoir une cause commune; et la suite de mes observations me convainquit qu'elle étoit principalement l'effet de la perfection intérieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne race, distinguées par une longue filiation de vertus héréditaires, sont la plupart caractérisées par une belle figure, et toutes du moins par une bonne figure. S'il y a des exceptions à la règle, elles ne portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui conservent, tant qu'elles ne dégénèrent pas, cette influence marquée du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.

La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers descendans d'Adam rassemblés autour de leur chef, avant sa chute, avant que Caïn eût troublé l'innocence et la paix de la terre. Ils ne composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux premiers tems du doux nom de frère et de sœur; le chef a sur eux cette autorité de la vertu qui, ne se déployant que pour le bonheur des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle inspire. Aussi est-il leur père commun. Toutes ses volontés sont des lois sacrées, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.

La puissance du chef est sanctionnée par Dieu même. Il est son représentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprême qu'il annonce ses volontés. Ainsi, c'est de Dieu même qu'émanent toutes les loix; il est présent à toutes les pensées et à toutes les actions. En un mot, c'est le gouvernement théocratique, mais bien différent de celui de Moïse; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre étoit terrible.

Une chose plus étonnante encore que la pureté des mœurs dans ce coin des Pyrénées, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction du langage commune à tous ses habitans. Quel incroyable phénomène! au milieu d'un pays qui semble de trois siècles en arrière de la civilisation du reste de la France, où l'homme encore sauvage ne parle qu'un patois grossier, borné, comme ses idées, à l'expression des seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays, qu'à l'aspect de son enceinte on n'auroit jugé propre qu'à servir de retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable, tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour s'en former une idée, il faille recourir à ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se représente une société choisie du beau siècle de Louis XIV, échappée à la contagion du siècle suivant, dont la raison mûrie a remplacé la politesse des lèvres par celle du cœur, et les éclairs du bel esprit par la lumière toujours égale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon aérien.

Quoiqu'il soit difficile de se défendre d'un peu d'enthousiasme en faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant fidellement tracée d'après la nature même. L'imagination peut bien chercher à embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie; mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modèle. On ne pourra m'accuser d'exagération quand je me renfermerai dans l'expression littérale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais religieusement; et je consens qu'on m'applique le mentiris impudentissime, si mes confrères les aéronautes qui seront tentés de faire le même voyage, ne confirment pas cette relation[2].

Après ce que je viens de dire du degré de civilisation de ce peuple, ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire et écrire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidèle organe de la simple vérité, je dirai qu'au défaut de papier dont on ne fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de parchemin pour écrire; que toute la bibliothèque du pays est composée d'une centaine de volumes imprimés à Paris il y a cent trente ou cent cinquante ans; qu'on ne connoît aucun de ceux du XVIIIe siècle, et que les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont été composés dans ce lieu. Ces livres sont un catéchisme politique et moral dont il y a autant d'exemplaires que d'habitans âgés de plus de vingt ans; car chacun est obligé d'en tirer une copie dès qu'il est parvenu à l'âge de raison. Ce catéchisme contient des règles de conduite pour tout ce qui, n'étant pas inspiré par la nature, tient aux conventions ou aux convenances de la société. Ainsi, les obligations réciproques entre les pères et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles émanent du sentiment, et que ce seroit méconnoître le sentiment que d'en faire un devoir.

La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce catéchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement théocratique. Le chef, étant le représentant de Dieu, réunit les deux pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne le cantique de louanges et d'hommages à l'Etre-Suprême, que tout le peuple répète après lui. Il prescrit ensuite les différens travaux auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journée. En quelque lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses pensées et ses actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef fait, quand il lui plaît, résonner la trompe que lui seul a droit de porter; à ce signal, tous les individus, sans exception, quittent leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet hommage est renouvelé avant le commencement et après la fin de chaque repas, ainsi qu'après la fin des travaux de la journée. Les dimanches, les fêtes annuelles instituées pour différentes causes, les naissances, les mariages et les funérailles, sont également célébrés par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la cérémonie. Voilà le seul culte, les seuls actes extérieurs de la religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et leurs vertus semblent, comme leur demeure, située entre le ciel et la terre, les placer dès cette vie au rang des anges.

Tel est le sommaire du premier chapitre.

Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obéissance du peuple et des obligations réciproques de l'un et de l'autre.

Dans les autres chapitres on fixe le mode d'élévation à la place de chef. Elle est héréditaire pour les hommes seuls et par ordre de primogéniture.

Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine, et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui s'écarte de la règle habituelle. Ce même conseil est chargé de faire l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rédiger, conformément au résultat de cet examen, l'inscription qui est gravée sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe tous les ans l'étendue des terres à cultiver, et l'espèce de grains à y semer; car il n'y a aucune propriété distincte; tout est commun, à l'exception seulement des personnes, du logement et des vêtemens.

Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirigée; une loi sévère surveille également celle du chef. Depuis l'archange Satan qui abusa de sa puissance, tout démontre qu'il n'est aucune créature, telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit portée à excéder la mesure de son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorité et de despotisme sont prévus dans le catéchisme, et la repréhension en est confiée au conseil des vieillards.

Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que Tacite n'a dit des Germains: Que les mœurs y tiennent la place des lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la contagion du vice: et s'il s'y est glissé quelques fautes inséparables de l'humanité, de légères corrections suffisent pour les réprimer[3].

Je me borne à cet exposé, parce que j'ai apporté une copie de ce singulier catéchisme que je ferai imprimer séparément en entier, si on le désire[4].

L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour. Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie. On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de cette relation[5].

Je reprends la description de ma nouvelle découverte. Ce canton des Pyrénées étoit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambré, c'est maintenant le Vallon aérien. La population qui l'habite est presque doublée depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixée et qu'elle y vit entièrement ignorée du reste de la terre. Les hommes portent la barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux également longs sont rassemblés et attachés derrière. Leurs vêtemens consistent en un bonnet ou un chapeau de paille, des guêtres, une culotte et un gilet, et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vêtemens sont en laine tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est composé d'une jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont nattés en tresses et relevés sous un chapeau de paille semblable à celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.

Ils font deux repas par jour, l'un à onze heures du matin, l'autre à sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain très-bien fabriqué, des truites, des œufs, des légumes et de la viande, seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils font leur principale nourriture, est le laitage si délicieux dans les montagnes. La boisson est à leur choix, de l'eau ou une petite bierre qu'ils sont parvenus à faire très-bonne. La framboise, la fraise si parfumée des Pyrénées, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que je n'ai vu qu'en petite quantité, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.

Ils prennent ces repas réunis en commun au nombre de douze personnes, entremêlées, sans distinction de parens ou d'étrangers. Une pareille confusion avoit également lieu chez les Spartiates, dans leurs tables publiques; mais le but n'étoit pas le même. Lycurgue avoit voulu par ce moyen affoiblir l'amour des pères pour leurs enfans et des enfans pour leurs pères, afin d'endurcir le cœur des uns et des autres, de les rendre impassibles, et conséquemment plus propres au dur métier de la guerre. Le législateur du Vallon aérien s'étoit proposé, au contraire, dans cette réunion, d'étendre à toute la peuplade l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manière à n'en faire réellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge par l'apparence, il a parfaitement réussi; car il m'a semblé que tous les habitans étoient frères et sœurs de sentiment comme ils le sont de nom.

Tous ces montagnards me parurent réunir à leurs belles formes une constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octogénaires en état de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle colonie, est la petite vérole. La plupart des figures en étoient gravées; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignité où ce fléau avoit moissonné le quart de la population. J'instruisis alors le gouverneur de la découverte récente de la vaccine; je lui en exposai les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de la colonie, en lui enseignant en même tems le moyen de multiplier ce remède et de l'étendre à toute la jeunesse; mais je tâchois en vain de le persuader de la bonté de ce préservatif; je n'aurois pu obtenir d'en faire l'application, si plusieurs pères de famille qui avoient perdu une partie de leurs enfans par la petite vérole, craignant encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuyé ma demande. Je suis loin de blâmer cette obstination du gouverneur à rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficultés qu'éprouva l'inoculation à s'établir en Europe. Le premier mouvement de la nature est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal procurera du bien. L'expérience seule peut instruire à cet égard; mais il faut mille faits pour détruire un préjugé accrédité. Le remède que j'ai introduit se fera bientôt connoître; ses bons effets seront trop évidens pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la vive satisfaction d'avoir extirpé le principal fléau de ce beau séjour.

Quoique ma curiosité fût très-pressante, et que je fisse une foule de questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importunés; ils y répondoient avec beaucoup de douceur et de clarté; mais, à mon grand étonnement, cette curiosité n'a pas été réciproque; non-seulement, contre mon attente, ils ont été fort insoucians sur tout ce qui concerne le pays d'où je venois, mais même ils évitoient d'en parler. J'ai attribué cette indifférence pour le monde inférieur qui alloit quelquefois jusqu'à l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont essuyés leurs aïeux. Il y avoit encore dans le Vallon aérien plusieurs individus dont les pères avoient vécu dans ce monde-là. Ils l'avoient peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espèce d'enfer. Telle étoit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux siècles, la terre entière ne sera habitée, selon eux, que par des diables; le Vallon aérien sera le seul asile préservé des flammes infernales, où vivront paisiblement quelques élus en attendant leur passage à la vie immortelle de l'empire céleste.

Toutes les facultés intellectuelles, portées au haut degré d'élévation où je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds de curiosité; car la science ne peut naître que du désir de savoir; mais ce qu'il m'eût été difficile de deviner, c'est que le principal objet de la curiosité des habitans du Vallon étoit la connoissance des astres. Indifférens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils étoient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les planètes; ils suivoient leurs mouvemens; ils avoient calculé avec la plus grande précision la révolution apparente du soleil, et leur année correspondoit exactement à la nôtre.

La même étude étoit commune à ces anciens peuples Nomades, tels que les Chaldéens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient à faire de conquêtes que dans le vaste champ des étoiles.

On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le même esprit de douceur et de paix, Copernic, Galilée, Newton et notre Lalande. Ce dernier, malgré son opinion sur la création, assurément très-immorale, étoit le meilleur des hommes.

La lunette dont ils se servoient pour observer étoit très-imparfaite. Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands progrès. Je leur offris un excellent télescope que je portois dans tous mes voyages aériens. Ils l'acceptèrent avec grand plaisir; ils furent émerveillés des nouvelles découvertes astronomiques dont je les instruisis.

Ils s'occupent aussi de l'étude de l'agriculture, et de cette partie de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes salutaires dans différentes maladies. Cette branche de la matière médicale, la seule que la nature ait indiquée aux animaux et qui leur suffit pour prévenir ou guérir leurs maux, suffisoit également à ces hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espèce de passions, n'étoient assujétis qu'aux maladies communes à tous les êtres qui ont reçu l'existence, et avec elle le germe de la mort.

Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould; l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens, rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien; alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.

L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes, du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.

Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir, chanté en chœur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.

Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil. Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes, ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas moins vivement leur curiosité et leur admiration.

Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.

LE GOUVERNEUR.

Vous avez raison, mon ami; mais la différence de notre paradis à celui d'Adam, c'est que la vanité a fait sortir le premier homme du sien, et que c'est à la méchanceté de vos pères que nous devons l'heureuse rencontre du nôtre. Ici, notre espèce s'est relevée de sa chute originelle; ici, elle a recouvré les avantages qu'elle avoit perdus et dont vous êtes encore privés. Nous sommes au premier rang des êtres par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre monde dégénéré, vous n'êtes au-dessus des animaux que par vos connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble des créatures en est la plus infortunée.

M. DE MONTAGNAC.

Oui; c'est un fait certain; notre monde est resté sous le coup de la malédiction. La faculté de se rappeler le passé et de voir dans l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il fût borné comme l'animal à la jouissance du présent. J'ai pensé autrefois que les progrès de la civilisation et des lumières contribueroient à l'amélioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain. L'expérience et la réflexion m'ont détrompé.

LE GOUVERNEUR.

Mon ami, votre opinion étoit juste, et vous avez eu tort d'en changer. Les lumières élèvent l'homme et l'ignorance le dégrade; mais il faut pour cet effet que ces lumières soient permanentes, et que la masse entière en soit pénétrée. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet pas cette stabilité. Vous avez aujourd'hui un roi qui protège la littérature et les sciences; il est remplacé par un autre qui n'a que la passion des conquêtes; un troisième succède sans caractère, sans goût et sans idée. De ce changement continuel résulte une légèreté d'esprit incapable de percer jusqu'à la vérité. On prend au lieu d'elle quelques prestiges séduisans, quelques lueurs mensongères que l'on suit et qui égarent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester à la même place; mais que l'étude soit constamment suivie, que le flambeau des sciences brille toujours de la même lumière, et vous verrez l'espèce humaine marcher d'un pas lent, mais sûr, vers la perfectibilité. C'est à ce seul avantage que nous devons celle dont vous êtes étonné. Toutes les facultés intellectuelles dont nous sommes doués ont été constamment dirigées vers notre bonheur. C'est à ce seul but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que d'occuper son tems d'études spéculatives qui ne produiroient aucun fruit utile, quand même on seroit assuré d'y avoir le plus grand succès.

Tout ce que je voyois m'annonçoit qu'en effet le bonheur de ce peuple n'étoit point comme le nôtre, un éclair rapide qui brille et s'éteint presqu'aussitôt au milieu d'épaisses et longues ténèbres; ici, il commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entremêlé de sourires, de propos agréables, de chants joyeux, est une image vivante de celui dont s'occupoient nos premiers pères dans leur magnifique jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue pareillement à faire mieux goûter la volupté du repos, les délices d'un salubre repas. Durant tout l'été, ce repas est pris en plein air, sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau, à l'ombre de l'avenue de tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit de verdure parallèle à celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous le poids des années, sont portés par leurs enfans à la salle du banquet champêtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lève à leur approche. La petite quantité de vin qui est recueillie dans le Vallon est réservée pour cette dernière période de la vie où le sang glacé a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur jeune âge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la danse de leur tems.

Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succèdent à celui du festin. Chacun se livre à l'amusement qui est le plus de son goût: les uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres s'occupent à différens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans tous ces ébats règne la décence sans étude et sans art. Les vertus sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coûteroit plus pour s'en détacher qu'à tel peuple corrompu pour les pratiquer.

C'est ainsi que s'écoulent tous les jours des habitans du Vallon aérien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans oisiveté, leur félicité est bien supérieure à celle du célèbre vallon de Tempé dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens d'ennui.

J'ai dit qu'il ne manquoit à ce bon peuple que d'avoir la connoissance des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint à rouler sur cette matière, le gouverneur me fit observer qu'aucune nouveauté ne pouvoit être communiquée à ses frères qu'après avoir été soumise à l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant les annales qu'il m'a communiquées, j'ai vu que cette loi étoit motivée sur l'extrême danger que courut la société en recevant dans son sein un étranger nommé Renou, et en adoptant quelques-unes de ses opinions. Le gouverneur n'étoit animé que du désir de faire le bonheur de ses frères; mais, rendu circonspect par l'exemple du passé, il me pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-même sur le résultat de nos doctes acquisitions. «Vos savans, me dit-il, ont-ils perfectionné quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils découvert quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augmenté la portion de bonheur mesurée pour notre espèce?»

«Hélas, lui répondis-je, des trois grandes découvertes faites depuis environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre à canon et l'imprimerie, les deux premières n'ont servi qu'à dépeupler la terre, la troisième est la seule qui l'ait éclairée.

Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu'à faire un bon almanach, celle de nos physiciens qu'à connoître la pesanteur relative des corps, celle des chymistes qu'à les décomposer. Au-delà, tout est doute et incertitude.

Ainsi, ces arts et ces sciences si vantés attestent un très-haut degré d'intelligence, mais ont été en général plus funestes qu'utiles. Il n'en est pas ainsi de la littérature. La belle éloquence, la sublime poésie, les fidèles tableaux de l'histoire, les touchantes rêveries de l'imagination, les grandes pensées de la philosophie, consolent au moins de nos maux, si elles ne les préviennent pas. Notre vie est le plus souvent un sentier entre deux précipices; au lieu de perdre son tems à combler les abîmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par des tapis de fleurs étendus de chaque côté?»

«Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la culture des sciences a précédé celle de la littérature. Les choses vont avant les mots; et ce n'est qu'après avoir pensé, qu'on peut perfectionner l'art d'expliquer sa pensée. Il me paroîtroit donc bien étonnant que le siècle qui a suivi celui de Louis XIV n'eût pas produit de grands littérateurs. Je serois charmé de les connoître.»

«Le siècle de Louis XIV, lui répondis-je, a été suivi, non pas du siècle de Louis XV, mais du XVIIIe siècle; car il n'y a que les grands rois qui donnent leur nom à leur siècle; et ce siècle-là sera en effet éternellement célèbre par ses littérateurs. Ceux qui l'ont principalement honoré sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon, Montesquieu et J.-J. Rousseau.»

Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste, romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante. Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les mœurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits, et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs. Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.

Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune, les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers. Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création, il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre, cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves; dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.

Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a exécuté pour l'histoire civile. Nouvel Œdipe, il a deviné l'énigme des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la plus convenable pour qu'ils soient heureux!

Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles? L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'œil sur ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui; mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il seroit achevé.

A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus profonde connoissance du cœur humain le plus grand talent pour en exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde, excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J. Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit, plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.

LE GOUVERNEUR.

D'après le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe siècle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le style étoit formé quand ils ont écrit; ils s'en sont servi pour orner la science et rendre l'instruction agréable; sans doute, ils n'ont que des admirateurs parmi vous.

M. DE MONTAGNAC.

Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems viendra où le mérite sera mis à sa place, et où les gens sensés lui rendront un hommage éclatant; mais dans ce moment les sages se taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.

LE GOUVERNEUR.

Quelle lâcheté!

M. DE MONTAGNAC.

Vous êtes trop sévère. Songez donc que nous sortons à peine d'une révolution qui a frappé toutes les colonnes de la société; tout a été brisé ou bouleversé en même tems. En politique, c'est l'anarchie qui avoit pris l'empire; en morale, le crime; en littérature, le mauvais goût. Depuis l'apparition de l'homme de la Providence, tout rentre peu-à-peu dans l'ordre; un gouvernement juste a remplacé l'absence des lois, des principes d'honneur ont distingué le citoyen; le sens commun aura son tour, il fera rentrer dans la poussière la déraison et l'impudence.

LE GOUVERNEUR.

Que disent, que font donc vos honnêtes gens en attendant que leur jour revienne? quel est enfin chez vous l'esprit public?

M. DE MONTAGNAC.

Il n'y en a plus, et c'est fort naturel. Les habitans d'un pays où vient d'éclater le plus violent tremblement de terre, restent long-tems interdits et immobiles d'épouvante et de terreur sur le bord de l'abîme qui a englouti plusieurs milliers de leurs concitoyens.

LE GOUVERNEUR.

J'entends; votre nation étoit caduque; la révolution a accéléré son dernier terme, et maintenant tout est épuisé chez elle.

M. DE MONTAGNAC.

Tout, hors l'esprit militaire.

LE GOUVERNEUR.

Voilà une chose admirable. La fin des empires s'annonce généralement par la mollesse et la lâcheté. Le vôtre, au contraire, après plus de douze siècles d'existence, revient au point d'où il est parti. Si cela se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre entière lui sera soumise. Puissent les sciences et la littérature se régénérer également dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien triste et bien funeste.

M. DE MONTAGNAC.

Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe, saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.

Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil. «Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises, et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.

Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.

Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits compagnons.

Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les mœurs domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé, passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux, et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner de l'inquiétude?»

LE GOUVERNEUR.

Non pas, précisément.

MOI.

Il peut se rassurer, je pars dès aujourd'hui.

LE GOUVERNEUR.

J'espère, monsieur, que vous ne nous refuserez pas une grace pour prix de l'hospitalité que nous vous ayons accordée.

MOI.

Quelle est-elle?

LE GOUVERNEUR.

C'est de ne pas dire, lorsque vous serez de retour dans votre pays, que vous nous ayez connus, ou tout au moins de vous taire sur la position géographique de notre asile.

MOI.

De crainte apparemment que nous ne venions en faire la conquête. Je ne puis m'empêcher de rire de votre terreur.

LE GOUVERNEUR.

Je vous préviens en tout cas que le premier ballon qui paroîtra au-dessus de nos têtes, sera reçu à grands coups de flèches.

MOI.

Voulez-vous que je dénonce à la France votre déclaration de guerre?

LE GOUVERNEUR.

Tout comme il vous plaira, si vous êtes indiscret. Observez cependant que nous ne songeons point à attaquer, mais seulement à nous bien défendre si l'on nous attaque.

Nous étions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai l'émotion qu'ils excitèrent en moi en songeant que la conduite de M. Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reçu à bras ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la même confiance, si mes hôtes ne s'étoient pas rappelé la leçon de l'expérience. Cette leçon avoit été terrible, et ils auroient été inexcusables de n'en pas profiter. Quelque injurieuse que me fût la décision du conseil, je ne pus donc que l'approuver, et je me hâtai de m'y soumettre en allant travailler aux préparatifs de mon départ.

Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai facilement le volume avec l'air raréfié par le feu. Lorsqu'au moyen de ce procédé il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les plantes que j'avois découvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et quelques objets curieux qui m'avoient été donnés.

Je ne pus prendre congé de mes hôtes sans verser des larmes. Ils étoient également émus, et me témoignèrent plusieurs fois combien ils étoient affligés de la dure loi que leur imposoit l'expérience. Sans cette terrible leçon du malheur, je me serois peut-être fixé parmi eux. Eh! comment avec des goûts simples et paisibles, n'aurois-je pas chéri le seul lieu sur la terre où l'homme n'a pas besoin de fortune pour être estimé, où tous les cœurs étrangers à la haine ne sont pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai ce secret qui m'a été imposé sur la situation de ce dernier asile de l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir à la foi du christianisme qu'on entreprendroit sa conquête; car il ne possède que des vertus sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonçant pour étudier les mœurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les infecteroient des leurs; ils répandroient dans la source des générations de cet Elysée, le poison terrible qui dévore la population de nos modernes Babylones.

Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste; adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de s'établir parmi vous. Plus de mœurs, plus d'innocence, plus de bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez les hommes, la pudeur parmi les femmes.»

Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des cris d'admiration se mêlèrent aux vœux pour mon heureux voyage, exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille. Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports, et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le cœur est pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur, en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.

CHAPITRE PREMIER.

Annales du Vallon Aérien.

J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient, ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais; le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre. Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage, car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction. Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes, sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou retenu par la crainte du blâme.

Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte; et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les parties et toutes les divisions de la terre.

Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans; espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères. Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique de mon établissement dans ce Vallon.

Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici ce qui donna lieu à cet évènement.

Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance, autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7]. Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne réussit qu'à défigurer la nature.

J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages du Poussin.

Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre: les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent, soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].

Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient, ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié. C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue: nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant, nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.

Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au contraire son assurance qui commençoit à chanceler.—Me voilà maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.—Eh! comment le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent au-dessus de sa cîme?—Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes; et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main, suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.

De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit suivre de l'œil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.

Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida précipitamment à avancer.

La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant, que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes, mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres, il se remit aussitôt.

«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»

Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.

«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande l'hospitalité pour cette nuit.»

Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente, je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer les prétendus ermites.

L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la vertu, les cicatrices du cœur. Il reste dans les traits une empreinte d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame, qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.

La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge, annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui de la jeune fille d'une peau de brebis.

Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait, et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu d'un bon œil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la première fois.

Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me donner pour l'instant.

Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.

Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne, avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.

«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle où nous étions.

Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des hommes si près du ciel.»

Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.

Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le Vallon.

«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et aussi pénible.

Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems, leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix, le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres? parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire. La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»

Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise. Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison. «Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.

CHAPITRE II.

Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté. Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air de cette haute région, et que même au cœur de l'hiver, si le soleil n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.

Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit de l'opinion et des préjugés.

Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident, lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du pays.

En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes, des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source d'eau thermale de la plus grande vertu.

D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers, d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées de diverses couleurs.

Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher, au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se promener sur toute l'étendue du vallon.

Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre. Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.

Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes, mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait, de beurre et de gâteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes, la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible d'escalader.

Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.

Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires, de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites, prolongèrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est indispensable à l'explication de mon établissement dans le Vallon.—Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va prendre dans la bibliothèque.....—Une bibliothèque! m'écriai-je. Et en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre, j'apperçus plusieurs rayons de livres.—Vous voyez, reprit Antonin, l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous soyons pas séparés.

M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres endommagés par les insectes.—Vos amis, lui dis-je, se ressentent un peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.—Notre projet, me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais, après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.—A votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.—Monsieur est apparemment menuisier?—Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout accident.

Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.

L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place avant le tems où je l'avois promis.

Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir; c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.

Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est plongée.

Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées; nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes les motifs de leur retraite dans cette solitude.

CHAPITRE III.

Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible, compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des hommes entr'eux.

En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon cœur vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils, quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque les persécutions contre les réformés commencèrent.

Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible, ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils; accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi, auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans; c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent, chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers, il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets, chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple, presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être privés peut-être pour jamais.

Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.

Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison; mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.

La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en œuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les peuples civilisés.

Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral; car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous; mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.

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