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Le Vallon Aérien

VALLON AÉRIEN. (continued 2)

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CHAPITRE IV.

J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois, et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.

Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui auroit inspiré des mesures plus conformes aux mœurs des Anglois et aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage! une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel œil les jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens, verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV. J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.

Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à son retour quelques effets que j'avois laissés.

Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument inaccessible.

Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon, nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons, tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu quelques observateurs mesurer de l'œil nos remparts inaccessibles, mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les escalader.

Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront convenable.

CHAPITRE V.

Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.

Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur son origine.

Dorénavant ce récit prendra le titre d'Annales du Vallon aérien. Je suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera toujours conforme à la pureté de ma conscience.

Annales du Vallon aérien.

Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue, poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont été introduits:

102 personnes, tant hommes que femmes et enfans.

52 vaches.

3 taureaux.

20 mules et mulets.

10 chevaux.

400 moutons.

32 chèvres.

10 chiens.

22 chats.

Plusieurs charrues et autres instrumens aratoires, différentes espèces de métiers avec leurs outils convenables.

Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie de communication que nous avions encore avec elle.

Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient autorisés à proposer.

Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces, tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au labourage et à l'ensemencement des terres.

Ce qui concerne la religion et les mœurs a pareillement été réglé par les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a prononcés dom Antonin à ce sujet:

Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle, sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel. C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée, parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.

Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à gouverner ne vient que de naître avec des mœurs vierges et un tempérament sain et robuste. Pour conserver ses mœurs et sa santé, il faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute. Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même. Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.

C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine, n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers, ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce tems-là étoient de vrais athées.

C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition, sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin, sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les innocentes et malheureuses victimes[9].

Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que l'air qu'elle respire.

LE MINISTRE.

Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.

DOM ANTONIN.

C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui apprendre à s'en passer.

LE MINISTRE.

Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous prie?

DOM ANTONIN.

En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.

L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable, c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.

Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de la terre.

Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence, ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.

C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime, reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des hypocrites.

Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais encore très-facile dans ce Vallon.

Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le cœur, non par la foi, mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].

Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à différentes reprises sur la religion.

Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir; il n'en sera rien distrait pour aucun travail.

Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées, l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois religieux et politique.

La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur les mœurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à la foiblesse humaine.

Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte, gravé dans son cœur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois pour être bon citoyen, bon père et bon mari.

Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience, doivent être imposés par un sage gouvernement.

Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés; ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.

Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes, sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été achevé avant les grands froids.

Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.

Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées, et de sa justice à récompenser les bonnes œuvres comme à punir les mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel, que toute la population semble véritablement une seule famille, marchant continuellement sous l'œil de son père céleste. Les enfans élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui sera l'inverse de celui que présente Horace.

Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant, assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils étoient continuellement réunis.

En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier, l'ancien ministre de l'évangile et moi.

Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes l'histoire de sa vie.

CHAPITRE VI.

Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française, passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome, adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.

Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit pas ainsi de la jeune personne. Le cœur des femmes est en général, sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.

Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles retournoient à Paris, lieu de leur naissance.

Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance, cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle, et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons, mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être remplacé la realité, et mon cœur, à force de s'attendrir pour des fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de cœur insupportable.

Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder, et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame Delaplace (ainsi s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse pour un cœur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni, je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je réfléchis sur ceux qui s'offroient.

Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux; l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres, j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.

Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent. Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!

Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?

DOM ANTONIN.

Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.

LE VIEUX MILITAIRE.

Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie. C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car, pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont, non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.

Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des vertus militaires[11].

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de Longueville: Point de quartier à cette canaille, qu'il paya si justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du détachement dans une expédition qui suivit celle-là?

Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le nec plus ultra des officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur; mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y présente à mes yeux! mes deux sœurs fuyant à travers les flammes, leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein. Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service, j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems, l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et instruites.

CHAPITRE VII.

Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige. Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier, moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les avons emportés.

L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés, aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair, leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes, et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces. L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme. Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la pureté des mœurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages, est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations, des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué, s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée on lit ces mots:

«C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux, peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie matérielle de son être, du même œil dont il observe ces changemens successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt; mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine, toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.

L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque, où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens. Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets. Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler. Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est, à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.

Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir, dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi, nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres, l'expérience.....

CHAPITRE VIII.

Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière: c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé Jacques Saintgès, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a joui constamment dans sa patrie.

Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont couronné les fêtes.

Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des desirs et de l'espérance.

La crainte et l'espérance sont deux sentimens qui semblent réservés à l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: borné à la sensation actuelle, il paroît privé de l'imagination qui jouit ou qui souffre en idée, souvent avec plus d'énergie qu'en réalité. Si l'anticipation de la peine est un cruel privilège de l'espèce humaine, celle du bonheur en est une bien précieuse compensation. Il seroit extravagant de penser qu'il fût possible d'éteindre entièrement le sentiment de la crainte et de ne laisser d'accès dans notre ame qu'à celui de l'espérance. L'un et l'autre sont nécessairement au même degré de force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au pouvoir de l'homme, c'est d'abréger la durée de l'un et de prolonger celle de l'autre.

Mais plus le bonheur espéré s'aggrandit à travers l'imagination, plus il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dépitent et maudissent chaque jour la cruauté de la loi. Mais en attendant leur cœur est plein des plus délicieux sentimens: ils pourront un jour en éprouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.

Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un et l'autre ardens et présomptueux, se flattant hautement d'une pleine victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse défaite. La personne dont ils sont épris est bien décidée dans son choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refusé de le déclarer. L'impétuosité de leur caractère l'a fait frémir; et elle a mieux aimé s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en s'expliquant, le malheur éternel de l'un des deux.

Les gouverneurs ont jugé que ce cas méritoit une exception; qu'elle étoit réclamée par le même motif qui avoit dicté la loi, le bonheur des parties intéressées; que la jeune fille ne pouvoit trop tôt déclarer son choix, et que cette déclaration devoit être faite avec la plus grande solemnité. En conséquence, ils ont invité cette personne dans une assemblée de tous les habitans, à laisser librement parler son cœur; mais s'apercevant que la présence des deux rivaux l'intimidoit et lui fermoit la bouche, ils les ont priés de sortir pour un moment l'un et l'autre de l'enceinte. Lorsqu'elle a pu s'expliquer sans crainte, elle a avoué son penchant. On a fait alors rentrer les deux rivaux, devant qui elle a été enhardie à confirmer cet aveu. Comme les futurs époux se connoissoient depuis assez long-tems, on a conclu leur union dès le même jour. Après en avoir signé l'acte, l'un des gouverneurs a fait à l'amant éconduit une exhortation pleine de sentiment et de raison. Nos frères sont habitués à entendre la voix du ciel dans toutes les circonstances où le succès ne couronne pas leurs désirs. Mais, à moins d'être absolument insensé, comment la méconnoître lorsque toutes les voix de la terre la manifestent, et qu'il ne reste plus d'objet à l'espérance? Ainsi, le même jour a vu commencer le bonheur de deux personnes et finir le malheur d'un troisième.

Jusqu'à présent nous nous sommes servis de meules à bras pour moudre le blé; mais ce procédé est lent et la farine qui en provient n'est ni nette ni fine. Il s'est heureusement trouvé parmi les nouveaux-venus des ouvriers instruits de la construction des moulins à eau; ils ont parfaitement réussi, et nous avons maintenant un moulin qui suffit aisément à la consommation du Vallon.

Rien n'est si frappant dans les montagnes qu'un beau jour de printems après les neiges, les frimas et les glaces de l'hiver. Nous saluâmes le premier qui nous apparut avec la plus vive effusion de joie. Les gouverneurs se rendirent au désir général et instituèrent une fête solemnelle pour célébrer cette riante époque de l'année. Elle fut indiquée au mois de mai, mais sans autre fixation que celui des jours de ce mois où le ciel sans nuages et le soleil radieux semblent annoncer la réconciliation de la nature avec l'homme. Aux premiers rayons du soleil qui luit sur ce grand jour, nous nous rassemblons tous, hommes, femmes, enfans, vieillards; les deux gouverneurs ferment la marche. Un rameau de verdure à la main, nous faisons le tour du Vallon, en célébrant par des hymnes et des cantiques le retour de l'astre bienfaisant, père de la chaleur et de la vie. A la suite un banquet où règnent l'union la plus intime et la plus sincère; la fête est terminée par des danses et des jeux.

Gardez-vous bien, mes amis, de prendre littéralement notre expression sur le pouvoir du soleil. Nous sommes bien persuadés que ce corps céleste est soumis, comme tout l'univers, à la loi de Dieu seul; le soleil n'est dans sa main qu'un des organes de ses bienfaits: c'est à l'Etre-Suprême, unique Créateur de toutes choses, que sont dus la formation et l'entretien de tout ce qui existe dans la nature entière; lui seul mérite l'adoration et les hommages du genre humain.

Après ce jour de fête, recommencent nos travaux de la culture: ces travaux sont des plaisirs, parce qu'ils sont modérés et que c'est à nous seuls qu'en appartient le fruit; le repos qui les suit est aussi un plaisir, et c'est également un fruit de ces travaux: alliance admirable de l'occupation et du bonheur, de la santé, du contentement de l'ame, de l'expansion de tous les sentimens affectueux; jamais la paresse et l'oisiveté ne connoîtront vos délicieuses jouissances!

Cette réflexion seroit sans doute bien déplacée hors de ce vallon, dans ces campagnes désolées, où le chagrin, les soucis, l'inquiétude s'unissent aux plus rudes travaux. Là, l'infortuné cultivateur, à demi vêtu de haillons, revient de ses champs, couvert de sueur, et succombant de fatigues. Un pain noir et grossier, une eau souvent bourbeuse sont sa seule nourriture, tandis que ses enfans affamés poussent des cris déchirans et que son esprit est tourmenté des impôts, de la corvée, des huissiers et du barbare despotisme de son seigneur. Quel état! et ces malheureux sont les frères de ces grands de la terre gorgés de richesses et d'honneurs, dont tous les jours sont filés d'or et de soie! Cette désastreuse inégalité n'existe point ici. Nous sommes tous habillés des mêmes vêtemens, nourris des mêmes mets; et si quelques-uns de nous sont quelquefois livrés à des occupations différentes, c'est pour l'intérêt commun; mais aussitôt qu'elles sont finies, ils retournent avec plaisir à l'aimable culture des champs.

Ainsi, dans la paix de Dieu, dans sa puissante bénédiction implorée chaque matin par de pieux cantiques en nous rendant à notre agréable travail, dans sa perpétuelle présence et sous ses fortifians regards, lorsque nous avons eu confié à la terre le soutien de notre vie, la moisson que nous avons recueillie a surpassé nos espérances. Nous comptons avoir de quoi nous nourrir pendant deux ans: cet excédent est nécessaire dans l'état d'isolement où nous sommes, et privés de tous moyens de suppléer à une disette s'il en survenoit. L'étendue de culture qui produit cette quantité de subsistances est proportionnée à notre population. Si cette population augmente, nous augmenterons la culture dans la même mesure. Il faudra qu'il y ait un prodigieux accroissement, avant que toute la terre du vallon ait besoin d'être défrichée.

Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne ferai plus mention désormais des morts ni des naissances, parce que nous tenons un registre séparé pour chaque objet, où est inscrit avec exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui qui en sort. Nous avons également un registre particulier pour les mariages. Cependant, après l'ouverture du tems consacré à cette union, il en a été célébré trois qui demandent quelqu'autre détail que celui des dates, des noms et de la généalogie.

La première de ces unions a été entre les enfans des deux Gouverneurs. Jamais hymen politique entre deux têtes couronnées n'a excité une joie plus vive et plus générale. Ce n'est pas qu'il existât la moindre division entre les deux familles, mais on désiroit que le pouvoir, jusqu'à présent partagé, fût réuni sur une seule personne: et tel semble être le vœu de la nature en toutes choses. Il faut des avis différens, et par conséquent plusieurs conseillers; mais que deviendroit le gouvernement, si les décisions étoient opposées? la raison et l'intérêt public se réunissent en faveur de la monarchie simple, de l'autorité suprême d'un seul homme. Des circonstances particulières nous avoient fait déroger à cette loi; des évènemens ultérieurs nous y ramènent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D. Siméon, en s'unissant à la fille de D. Antonin, a été nommé seul successeur au gouvernement du Vallon.

Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouverné le mariage n'a pas besoin d'encouragement. Malheur à celui où l'on est obligé d'accorder des récompenses à ce doux penchant de la nature! cela suppose que la nature y est contrariée par de bien grands obstacles. Mais tout favorise si puissamment ce vœu universel dans notre heureux Vallon, que notre attention se borne à diriger les choix, à assortir les époux, et souvent à modérer leur empressement. Nous eûmes donc lieu d'être très étonnés en voyant que le ministre du village protestant qui étoit venu se réunir à nous, étoit le seul qui refusât de prendre une épouse; mais nous fûmes encore bien plus surpris, lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous déclara qu'il étoit prêtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre parjure au serment qu'il avoit fait de garder le célibat. Voici le précis de sa vie qu'il nous raconta.

CHAPITRE IX.

Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité, célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités; mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce fut en m'ouvrant son cœur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.

Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette question est une de celles qui ne doit être décidée que par l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.

Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai: comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents, celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.

On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie, et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre, je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages balancés par si peu d'inconvéniens.

Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle, respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les fondemens de l'éternité.

Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres, toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la plus inutile de toutes les guerres.

Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances, lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon, son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs. Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction, n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint fanatique et persécuteur.

Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il, la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière. J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud, et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur. Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.

LE GRAND CONDÉ.

Votre opinion très-humaine, mon cher Racine, est très-peu politique. Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas être opprimé. J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par goût, parce que j'ai appris à la faire, et qu'on se plaît ordinairement dans les choses où l'on réussit; mais, je vous l'avoue avec vérité, j'aurois préféré la paix, et il me semble que dans cet état j'aurois encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'étonnez, Monseigneur. Quoi! sérieusement, Votre Altesse pense que la guerre est nécessaire à la France! Est-ce qu'il ne lui suffiroit pas d'être en état de se défendre si elle étoit attaquée?

LE PRINCE DE CONDÉ.

Non; l'histoire nous démontre que le règne de ces sages et paisibles monarques qui n'aspiroient qu'à pouvoir repousser l'ennemi quand ils seroient attaqués, correspond précisément aux tems où la France fut envahie et déchirée par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son empire entre les simples citoyens; les Sauvages en éprouvent toute la dureté. Les souverains sont entr'eux dans l'état des Sauvages: sans lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la lutte des ambitions armées, celui qui n'a pris les armes que le dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.

Et le vainqueur dévore ensuite ses sujets!

LE PRINCE DE CONDÉ.

Il me paroît, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des scènes de tragédie qui doivent finir par punir le crime et faire triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de leurs sujets. N'étant pas entourés de cette force d'opinion bien supérieure à la force réelle, on ne leur accorde pas même celle qu'ils possèdent; car telle est la nature du peuple, il exagère ce qui échappe à ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De cette opinion répandue et accréditée, naissent les conspirations et les guerres civiles. De tous côtés s'élèvent des esprits ardens qui prétendent renverser le colosse que l'on insulte aussitôt qu'on cesse de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang ou qu'il laisse ensanglanter le trône par les factions.

Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conquérant; sa gloire est la tête de Méduse qui frappe d'épouvante et de respect. Les bons et paisibles rois ont été assiégés de conspirations. Louis XIV n'en verra jamais sous son règne.

Oui, reprit l'ex-abbé, voilà bien le caractère du prince de Condé. Je vois le même homme qui pleuroit à ces vers si touchans:

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie. Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie; Je te la donne encor comme à mon assassin

et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en voyant vingt-cinq mille hommes étendus sur le champ de bataille: Une nuit de Paris réparera cette perte-là. Mais ne croyez-vous donc pas, mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Condé me paroît confondre ici la foiblesse qu'on méprise avec la modération qu'on respecte. Le sens des expressions est pris différemment suivant le caractère des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une extravagance paroît raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur est regardée comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne pensoit bien différemment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux grands capitaines, l'un étoit aussi économe du sang de ses soldats, que l'autre en étoit prodigue. Mais revenons à Louis XIV.

L'orgueil si souvent reproché à ce prince est accompagné de tant de noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est porté à regarder ses défauts comme le résultat de sa mauvaise éducation, et ses bonnes qualités comme celui de son caractère naturel. Si ces bonnes qualités avoient été mieux cultivées, il ne se seroit pas imaginé que la noblesse est la seule portion qui appartienne à l'espèce humaine, et que le reste compris sous le nom de peuple est d'une nature inférieure; il auroit sacrifié moins légèrement le bonheur de ce peuple à sa gloire personnelle, et il eût été non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au reste, la postérité n'oubliera jamais qu'il obtint, même de ses ennemis, ce titre de grand, et elle le lui confirmera; mais il est douteux qu'elle lui confirme également le titre de restaurateur des Lettres, qui lui a été donné par les savans qu'il pensionna et les courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus d'impartialité que les lettres qu'il protégea comme un moyen de grandeur, sans les connoître ni les aimer, seroient parvenues d'elles-mêmes à l'éclat dont elles brillent sous son règne.

Lorsque le tems consacré à l'éducation d'un prince est passé, lorsque ses idées ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu à cet âge où l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par soi-même, la plus légère censure est une calomnie; il n'y a que la louange qui soit une vérité. Les vices de l'éducation de Louis ont au moins eu cela de bon, qu'ils ont contribué à améliorer celle de son fils. Le plus honnête homme de la cour, le duc de Montausier, présidoit à la formation de son cœur; celle de son esprit étoit dirigée par l'un des plus grands génies de la France, Bossuet.

Le précepteur du dauphin jouissoit d'une considération dans l'église égale à la confiance que lui témoignoit le gouvernement. Je jugeai à la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur moi et qu'on vouloit avant tout connoître mes principes. Je découvris à M. Bossuet mon ame toute entière; il vit une morale parfaitement pure, mais une foi un peu équivoque. Vainement il s'efforça de détruire ce qu'il appeloit mes préjugés; il finit par me désirer la grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un évêché que j'avois droit d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes: c'étoit évidemment une épreuve ou un piége. Je n'y vis qu'une occasion d'être utile à des malheureux en butte à la persécution, et j'acceptai. Le département des conversions étoit confié à M. Pelisson. Quoique nouveau converti lui-même, M. Pelisson avoit obtenu l'estime publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il étoit chargé d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames égarées: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous, l'intérêt; et plût à Dieu qu'il eût été aussi efficace qu'on l'espéroit, ou que l'inutilité de tous ces moyens de conversion en eût pour jamais dégoûté le gouvernement!

M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le choix du pays à convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'étoit une des provinces les plus éloignées du centre, et où par conséquent les abus d'autorité étoient le plus à craindre; mais je refusai l'argent, persuadé que les consciences ne devoient pas faire un objet de trafic. J'étois cependant aussi moi animé du désir de faire des prosélytes à l'église romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse qu'on ne pût être homme de bien dans l'église protestante, mais parce que la puissance spirituelle étant en France distincte et séparée de la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets du même empire ne fussent pas soumis aux mêmes autorités. C'est la scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de religion si longues et si sanglantes; c'est là ce qui en entretient encore le feu qui n'est que caché. Le gouvernement avoit donc très-grande raison de tâcher de l'éteindre, en rappelant tous les citoyens à la même unité de croyance et de soumission; mais les moyens qu'il employoit ne me paroissoient pas bien refléchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus. Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions chrétiennes se doivent entr'elles comme sœurs, indulgence que le législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient qu'à vous de vous réunir sur le reste.

C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des philosophes en principes.

Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée, le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité, toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres. Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa prospérité[12].

CHAPITRE X.

Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège. La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre, l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important. Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes! vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction, nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus. Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous, contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage; ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les témoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu de bien.

Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours, arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes, soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste. Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.

Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes, purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la fasse triompher de ses superbes ennemis.

Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides, s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis; anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous l'êtes de Dieu.

C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des diables.

Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.

Le cœur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient rappelé leur ancien état avec orgueil.

Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture; cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village; un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt, est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture, en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de luxations et de fractures.

En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation, si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne. Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens, le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie, qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine. Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile. Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs, dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux concourent à la prospérité commune.

Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de supporter une partie de leur lot dans le malheur général.

Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici. Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].

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