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Le Tour du Monde; Dauphiné

TABLE DES MATIÈRES. (continued 2)

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Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Cascade de la Druïse.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

Die a conservé une partie de ses anciennes murailles, flanquées de tours, mais son église cathédrale, saccagée par les protestants, a été reconstruite au dix-septième siècle, telle qu'elle est aujourd'hui; aussi offre-t-elle peu d'intérêt. Les antiquaires y sont généralement plus heureux que les archéologues, car ils y trouvent un grand nombre de fragments de colonnes, de pierres sculptées, de mosaïques, et ils peuvent en outre s'y procurer la satisfaction de déchiffrer, de copier, de traduire, de commenter cinquante-six inscriptions, sans compter celles qui sont encore enfouies dans les murailles ou sous le sol actuel, et qu'ils pourraient parvenir à déterrer s'ils les cherchaient bien. Parmi les touristes affligés de douleurs rhumatismales, plus d'un se félicitera d'être venu à Die et d'y avoir passé quelques jours, soit dans l'établissement du docteur Chevandier, soit dans celui du docteur Benoît, au Martouret. Les bains de vapeur résineuse, inventés par les paysans des environs et perfectionnés par ces habiles praticiens, ont, en effet, pour résultat presque infaillible de soulager et même de guérir les diverses variétés de ces maladies, aussi cruelles qu'inconnues, que la médecine désigne sous le nom général de rhumatisme.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le Velan et le Plan-de-Baix vus des sources du Ruïdoux.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

Les environs de Die sont agréables à visiter. L'une des vallées les plus intéressantes est celle de Roumeyer, qui s'ouvre au nord et à peu de distance de la ville. L'entrée en est étrangement pittoresque (voir la gravure de la page 385). Si les rochers qui la forment s'avançaient encore un peu l'un vers l'autre, ils se toucheraient dans leur partie supérieure, en laissant au-dessous de ce pont naturel un passage suffisant pour la rivière et la route. Ce curieux défilé franchi, on voit s'étendre devant soi une jolie vallée, riche en prairies, bordée de collines boisées, que dominent les crêtes bizarres, majestueuses et nues du mont Glandaz (voir la gravure de la page 383). Si, après avoir traversé le village, on continue à suivre le ruisseau en le remontant, on ne tarde pas à atteindre la source ou plutôt les sources de ce cours d'eau. Au pied d'un grand rocher de poudingues, dont une verdure variée décore toutes les fentes, jaillissent, entre les pierres, la mousse et le gazon, quatre sources limpides qui ne tarissent jamais....

Descend-on au contraire la vallée de la Drôme de Die à Valence, on traverse, avant d'atteindre la petite ville de Crest, le bourg d'Aouste (on prononce Oste), ancienne colonie romaine, connue jadis sous le nom d'Augusta. Les habitants de ce bourg, dont le nombre dépassera bientôt deux mille, ont assez d'esprit pour vivre en bonne intelligence, bien que la moitié de la population professe la religion catholique et l'autre moitié la religion protestante. Une route nouvelle, encore inachevée, et qui partira d'Aouste, doit relier dans une dizaine d'années la vallée de la Drôme à celle de l'Aygues par la forêt de Saou et Bourdeaux. Cette route s'appelle la route du Pas de Lauzun. Elle doit ce nom à un défilé assez semblable à ceux que nous avons déjà admirés dans les Goulets, dans les gorges d'Omblèze et à l'entrée de la vallée de Roumeyer. Le passage est étroit: les rochers semblent vouloir se rejoindre au-dessus de la route, taillée au ciseau en encorbellement ou en corniche. Le ruisseau fait une jolie chute au fond de la gorge. Ce chemin, attribué à tort ou à raison aux Romains, n'a jamais été honoré, que je sache, de la visite de ce favori de Louis XIV qui épousa en secret la petite-fille de Henri IV. S'il porte ce nom fameux, c'est qu'on exploite dans le voisinage une carrière de grandes pierres plates que les paysans appellent des lauzes.

À peine a-t-on dépassé le seuil de cette singulière porte naturelle, que l'on entre dans une petite vallée étroite mais verdoyante, où le ruisseau qui l'arrose, et qui descend des hauteurs de Roche-Colombe, paraît se plaire à folâtrer. On serait volontiers tenté de l'imiter. De jeunes bois taillis couvrent les deux versants qu'ombrageaient jadis des forêts séculaires. Le calme est profond, l'air embaumé: le thym, la lavande, le serpolet abondent sur les rochers où un charmant oiseau, le grimpereau des murailles, aime à faire son nid. Que de lieux obscurs et solitaires ravissent ainsi le voyageur qui voudrait s'y fixer pour longtemps, quelquefois même pour toujours, s'il lui était permis d'y vivre entouré de ceux qu'il aime, mais qui passe, comme le torrent ou le nuage, sans pouvoir s'arrêter au gré de son caprice, emportant avec ses souvenirs la triste certitude de ne jamais les revoir! Heureusement pour lui les tableaux nouveaux que la nature lui offre incessamment adoucissent l'amertume de ses regrets en lui inspirant d'autres désirs non moins vifs et aussi vite oubliés!

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Bourdeaux.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

Lorsqu'on est parvenu au sommet de la colline que gravit la route, on traverse un petit plateau cultivé, au delà duquel on voit s'ouvrir devant soi le bassin extraordinaire qui porte le nom de forêt de Saou (on prononce Sou). Ce bassin présente en effet, sur une longueur de douze à treize kilomètres, et une largeur moyenne de cinq à six (j'emprunte ces chiffres à M. Delacroix), la forme d'un immense vaisseau; à l'extérieur, des rochers à pic en forment la carène; à l'intérieur, il offre des pentes inclinées, autrefois couvertes d'arbres magnifiques qui lui ont fait donner le nom de forêt. Cette colossale corbeille contient aujourd'hui des habitations, des terres labourables, des prés, d'abondants pâturages et quelques bouquets de bois en décorent l'extrémité exposée au nord ou les hauteurs. Une mine de charbon y a été exploitée sans succès. On n'y pénètre que par deux grands portails naturels qui s'ouvrent, l'un, au nord, du côté d'Aouste, l'autre, au sud, vers le village de Saou; ces deux portails pourraient se fermer comme les portes d'une ville. Les eaux qui y tombent ou qui y jaillissent y forment le ruisseau de Vèbre, qui en sort par le portail du défilé méridional. De tous les rochers dont elle est entourée, le plus haut, le plus abrupt, le plus déchiré est celui qu'on appelle Roche-Courbe ou des Trois-Becs. De ce rocher on découvre un vaste et curieux panorama.

La forêt de Saou, la plus belle forêt de la Drôme, appartenait autrefois à une abbaye, dont il ne reste actuellement que des ruines insignifiantes. Elle est aujourd'hui possédée presque entièrement par M. Crémieux, avocat au barreau de Paris (voir la gravure de la page 397). À l'époque où les moines l'habitaient, ils y jouissaient de la société des lynx et des aigles qui y prospéraient également. Le dernier lynx a été tué en 1820, mais les aigles y sont encore nombreux. Ces oiseaux de proie y déploient une habileté qui dénote une certaine intelligence. Comme ils ne se sentent pas assez forts pour enlever des moutons vivants, ils se précipitent sur ceux qui paissent au bord d'un rocher, les frappent à coups d'ailes, les effrayent de leurs cris et les font tomber dans les précipices où ils peuvent dépecer en paix leurs cadavres sanglants. Quant aux renards, qui sont moins faciles à surprendre et à épouvanter, ils les saisissent avec leurs serres, les emportent à une grande hauteur, elles laissent tomber sur le rocher le plus escarpé et le plus aigu de la forêt. Si leur victime ne meurt pas de la première chute, ils recommencent l'opération et la continuent ainsi jusqu'à ce qu'elle réussisse, car ils ont grand'peur de la morsure des renards blessés.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Poët-Cellard.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

Dès qu'on a atteint à peu près le milieu de cet étrange bassin, on voit s'entr'ouvrir à droite les rochers qui le forment, sur l'un des points où ils sont le plus élevés. La route s'engage avec le ruisseau dans cette profonde fissure appelée le Pas de Saou. En en sortant on se trouve dans une petite vallée, couverte de prairies où ne croît aucun arbre, où nulle habitation ne s'est construite, tant les vents qui s'y engouffrent dans les jours de tempête y soufflent avec violence. Ce désert a environ deux kilomètres de longueur. À son extrémité inférieure se montre le petit village de Saou, qui avec les hameaux voisins compte environ mille habitants. Un piton isolé le domine. Un château du seizième siècle, flanqué de tourelles, a été, comme l'abbaye, transformé en ferme....

Au delà de Saou, je pourrais aller visiter le Pas de Lestang, le vieux château de Poët-Cellar, Bourdeaux, dont notre dessinateur, M. A. Muston, l'auteur de l'Histoire des Vaudois, est l'un des ministres protestants (voir la gravure de la page 395); enfin la Gorge de Trente-Pas (voir la gravure de la page 400), etc. Mais il me faut retourner à Grenoble pour monter à la Grande Chartreuse.

Durant ce petit voyage à travers le département de la Drôme, je ne me suis occupé que de la nature; jamais je n'ai parlé des habitants. La raison de mon silence est bien simple: il n'y a rien à en dire. Les paysans drômois ressemblent aux paysans de tous nos départements, beaucoup trop nombreux, dont la population a perdu son originalité primitive. Ils n'ont aucun caractère physique qui leur soit propre; leurs qualités ou leurs défauts, leurs vertus ou leurs vices ne se distinguent plus par aucun trait saillant; leur costume est aussi vulgaire de forme et de couleurs que leur habitation. Enfin s'ils emploient encore entre eux un patois imagé et sonore:

Véci lou djoli mé di mai Qui lous galans plantan lou mai, N-en plantaré iun à ma mïo, Saro plus iaut qui sa tiolino,

ils parlent le français avec les étrangers, et ils le comprennent tous. On ne court même plus la chance d'éprouver, en visitant leur curieux pays, des impressions de voyage semblables à celle que racontait Racine à son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de Paris à Uzès.

«J'avais, dit-il, commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi, qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de nuit....»

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

La forêt de Saou.—Dessin de Sabatier d'après M. A. Muston.

VI

Le col de la Cochette.

Une nuit du mois dernier, à mon retour de Grenoble, je fis un rêve singulier. Un Génie venait de me donner un talisman qui me permettait de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait été bientôt fait. J'étais allé, sans perdre une minute, réveiller le grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais prié de m'accompagner incognito à la Grande-Chartreuse. Je me promettais une joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me disais-je, un tel étonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et ses oreilles. Nous eûmes ensemble la conversation suivante, dès que nous approchâmes de Fourvoirie:

SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce grand bâtiment qui s'élève sur la droite de notre route?

MOI. C'est un entrepôt de liqueur.

SAINT BRUNO. Où donc est la fabrique?

MOI. À la Grande-Chartreuse.

SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter.

MOI. Nullement, mon révérend père. Les Chartreux, vos descendants, fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous assure. La recette est leur propriété. J'ignore à quelle époque et par qui ces liqueurs, dont la réputation, très-justement méritée, est répandue dans le monde entier, ont été inventées; mais je sais qu'il entre dans leur composition de petits œillets rouges, de la mélisse, de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de trois espèces: la verte, la jaune et la blanche. La verte est la plus forte, la blanche la plus faible; généralement on préfère la jaune. La consommation s'accroît chaque année, et les Chartreux retirent maintenant de cette fabrication des bénéfices considérables.

SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible....

MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible à notre époque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos idées, vos sentiments et vos habitudes du onzième siècle. Les temps sont bien changés. D'ailleurs cette industrie était devenue, depuis la Révolution, une nécessité pour le couvent, car les moines furent alors dépouillés de toutes leurs propriétés. Ils ne possèdent plus aujourd'hui que de vastes bâtiments d'un entretien fort coûteux et d'un rapport complètement nul. Pour subvenir à toutes leurs dépenses, et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais en vain leur pitié, ils ont dû se créer des ressources: ils se sont faits liquoristes. Qui pourrait les en blâmer? Ne croyez pas d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mêmes de la fabrication, de la vente et de l'expédition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salariés qui sous la direction d'un frère, s'acquittent de tous ces soins matériels.

SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop extraordinaire. Mais, où va cette voiture remplie de jeunes gens et de jeunes femmes et qui paraît suivre le même chemin que nous?

MOI. À la Chartreuse.

SAINT BRUNO. À la Chartreuse!

MOI. Cela vous étonne. Écoutez-moi. Le désert n'est plus le désert. De votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge étroite qu'il avait creusée entre ces deux murailles de rochers. Un jour les Chartreux se lassèrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez découverts en cherchant la solitude où vous vous étiez établi pour la vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument, à moins de se laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizième siècle, le trente-troisième général de l'ordre, dom Le Roux, se décida à profiter de l'exemple que lui avait donné le torrent; il fit tailler, à l'aide de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient à pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux bêtes de somme; mais il eut le soin de se réserver l'usage exclusif de ce chemin. Le désert était tout à la fois ouvert et fermé à la volonté des Chartreux. Une double porte fortifiée, gardée par un portier fidèle, en interdisait l'entrée aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage avait été forcé, il y en avait un autre d'un accès encore plus difficile et mieux défendu—la porte de l'Œillette—qui mettait, de ce côté du moins, le couvent à l'abri de toute attaque ennemie ou de toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin était rude, escarpé, souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert à tout venant. Il y a quelques années, l'État, devenu en 1789 propriétaire de la majeure partie des forêts qui couvrent encore les montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'État, dis-je, résolut de rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis, un homme de talent et de cœur, alors inspecteur des forêts, aujourd'hui bénédictin à Solesmes, M. Eugène Viaud, fut chargé de cette tâche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habileté que de goût, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir qu'au transport des bois exploités. Mais à peine fut-elle ouverte que des voitures publiques et privées s'y aventurèrent; aujourd'hui des espèces d'omnibus font un service régulier entre Saint-Laurent-du-Pont et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la route, trop roide encore à certains tournants, n'est pas bordée de garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abîme avec le cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le désert et le couvent, l'endroit où l'événement a eu lieu. Chaque jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux sexes montent à la Grande-Chartreuse à pied, à mulet ou en voiture. Les uns en redescendent le même jour, les autres y passent la nuit.

SAINT BRUNO. Où donc, monsieur?

MOI. Dans le couvent, mon révérend père. Vos descendants se sont toujours distingués par leur hospitalité. En tout temps ils ont bien accueilli les fidèles ou les simples curieux qui venaient leur rendre visite. Depuis que le tourisme (excusez-moi, c'est un mot moderne que vous ne devez pas comprendre) est devenu à la mode, le nombre de leurs hôtes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont fort embarrassés pour les loger. Une nuit de cette année, ils ont pu donner des lits à deux cent cinquante individus. L'entrée du couvent reste interdite aux femmes; elles dînent et couchent dans un bâtiment séparé habité par des religieuses. L'inconvénient grave de cette situation, c'est la nécessité où se voient aujourd'hui les Chartreux de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se présentent à la porte du monastère. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En outre, quand les Chartreux, privés désormais de toutes leurs propriétés productives, ont, pour ne pas déroger à leurs nobles habitudes, résolu d'accorder l'hospitalité à tous les étrangers, quelles que fussent leur nationalité, leur condition, leur religion, leur profession, leur moralité, ils ont dû forcément leur demander au départ une certaine rétribution. Cette rétribution est assurément toujours trop faible, mais les voyageurs mal élevés qui la payent sans réflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais dû entrer dans ce saint lieu, s'imaginent trop souvent être par cela seul autorisés à faire entendre, comme dans une auberge, des réclamations exagérées ou des plaintes ridicules....

SAINT BRUNO. Aucun étranger ne devrait pénétrer dans le couvent, ni le jour ni la nuit.

MOI. Y pensez-vous, mon révérend père? Vous seriez actuellement à la tête de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique. Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui viendraient seulement admirer les sévères beautés de la solitude où jadis vous avez dit au monde un adieu éternel; mais repousseriez-vous les fidèles dont les âmes souffrantes ou troublées auraient besoin de vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la bonté du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir? Évidemment non. Comment choisir, d'après leur apparence extérieure, à moins d'être doué d'une intuition divine, entre tous ceux qui se présenteraient sous un prétexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastère, le voyageur que la tempête, si fréquente dans vos montagnes, aurait surpris au milieu des forêts voisines, et qui, après avoir longtemps erré à travers les sapins, arriverait mouillé jusqu'aux os, épuisé d'émotions et d'efforts, mourant d'inanition, à l'asile où l'aurait guidé une lumière libératrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si vous n'osez pas me répondre, c'est que dans ces diverses circonstances, vous ouvririez votre demeure et votre cœur à tous ceux qui solliciteraient de votre bonté, de votre dévouement, un secours physique et moral. Écoutez le court récit que je vais vous faire et vous reconnaîtrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.

Il y a quelques années, la cohue de badauds que l'on rencontrait déjà sur cette route, alors ouverte seulement aux piétons et aux bêtes de somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment religieux, et qui monte à la Grande-Chartreuse comme elle irait au parc d'Asnières, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis, les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je résolus de chercher, pour mon pèlerinage annuel, un chemin moins fréquenté, fût-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphiné, le docteur E..., m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la Cochette. «Nous étions sûrs, me dit-il, de jouir, dans une solitude complète, des innombrables beautés de ce passage; car ce chemin, presque inconnu, est peu fréquenté, et le col escarpé de la Cochette ne peut être escaladé que par des piétons exercés aux courses de montagnes; les mulets ne sauraient y passer.» Je m'empressai d'accepter. Nous partîmes donc, accompagnés de sa femme et de ses deux filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du dévouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matinée à une pauvre femme malade. Il était neuf heures quand nous quittâmes le village de Saint-Robert, situé sur la route de Lyon, à six kilomètres de Grenoble, pour monter à Proveysieux. Plus malheureusement encore, nous rencontrâmes le curé de ce dernier village, et, malgré les protestations du docteur, qui avait déjà fait plusieurs fois cette belle course, il persuada à Mme E.... que trois heures devaient nous suffire pour aller à la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages charmants et variés que nous offrit le chemin: là, un ruisseau qui bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui serpentait mélancoliquement à travers une jolie prairie; ici, des grottes nombreuses, percées dans les flancs arides d'une montagne chenue; derrière nous, au delà de la longue et gracieuse vallée de Proveysieux, entre le casque de Néron et Rochepleine, tout un monde de cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins séculaires, comme l'abîme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon solitaire, dont les herbes et les fleurs s'élevaient jusqu'à la ceinture. La montée du col de la Cochette fut un peu pénible. On se reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour découvrir un splendide point de vue. Au sortir des forêts, où le sentier est fort roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tenté de faire une courte halte sur ses épais tapis de gazon. D'ailleurs n'est-il pas nécessaire d'achever ses provisions? À quoi bon se fatiguer plus longtemps à les porter? N'aperçoit-on pas les clochers du monastère? Le jour commence à baisser! Qu'importe? le couvent est en vue! pourquoi se presser? Nous ne hâtâmes donc point le pas, et, quand nous atteignîmes les prairies de Vallombrée, la nuit y était aussi arrivée. Nous avions à traverser, pour descendre au Guiers, une épaisse forêt de sapins. À peine nous fûmes-nous engagés sous cette voûte sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetâmes sur la gauche, afin de ne pas prendre à droite un chemin qui devait nous conduire à la porte du désert. Le lit alors desséché d'un torrent nous parut être le sentier que nous cherchions. Nous le descendîmes, mais nous ne tardâmes pas à reconnaître notre erreur; car nous étions obligés de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions déjà, à l'extrémité inférieure de ce couloir escarpé formé par les eaux, le Guiers se briser avec un fracas étourdissant contre les rochers qu'il roule depuis des siècles. L'obscurité était profonde; le froid devenait très-vif. Notre inquiétude croissait de minute en minute. Que faire? Continuer à descendre, c'était se vouer à une mort presque certaine; remonter jusqu'à la prairie, il n'y fallait pas songer. Nous eûmes un moment l'idée de bivaquer, mais nous n'avions ni vivres pour ranimer nos forces épuisées, ni vêtements pour nous garantir de l'humidité glaciale de la nuit, et nous étions déjà affamés et tout mouillés de sueur. Une simple halte eût été surtout pour les deux jeunes filles un véritable danger.

En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis retentir tous les échos de la forêt d'un cri prolongé bien connu des montagnards. Le torrent qui menaçait de nous engloutir répondit seul à mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes compagnons, je me lançai résolument à travers les ténèbres dans la direction où j'espérais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus le bonheur de réussir, et bientôt nous fûmes tous cinq réunis dans la bonne voie. Mais le plus difficile restait encore à faire. Il fallait dans cette forêt même franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre, construit en dos d'âne à une assez grande élévation au-dessus du torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous étions porteurs avaient été inutilement brûlées. Nous sondions le terrain à droite et à gauche pour ne pas nous précipiter dans les Guiers, et nos bâtons ferrés s'enfonçaient d'un côté dans le vide. Nous ignorions alors que le pont fût en biais. Jamais, je crois, voyageurs attardés n'ont été égarés, dans une obscurité plus profonde. Enfin à une nouvelle tentative mon bâton alla chercher si bas un point d'appui qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abîme. Mes amis me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrêta; mais, comme je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frémis plus tard quand je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune frayeur, et, en me relevant, j'aperçus l'arche du pont qui se dressait à sept ou huit mètres au-dessus de ma tête. Le torrent franchi, nous étions sauvés. Toutefois il y avait encore un long trajet à parcourir avant d'atteindre le couvent. Les émotions que nous avions éprouvées, plus pour les autres que pour nous-mêmes, avaient doublé notre fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappâmes à la porte du monastère. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant le temps était beau. Si vous nous aviez entendus, mon révérend père, ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous étiez venu nous ouvrir, auriez-vous refusé de nous recevoir malgré le règlement qui fixe à huit heures, je crois, la fermeture définitive des portes? Non certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une reconnaissance éternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent frère Gérasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire l'addition des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur compte, à côté d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de Saint-Laurent-du-Pont à la Grande-Chartreuse et la marche des trains du chemin de fer de Paris-Lyon à la Méditerranée, j'éprouve quelques-unes des émotions qui ne manqueront pas de vous troubler lorsque nous arriverons tout à l'heure au couvent....

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

La gorge de Trente-Pas.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

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Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cède la place à mon collaborateur et ami, M. Élisée Reclus, qui va conduire mes lecteurs dans d'autres régions du Dauphiné, qu'il connaît et qu'il décrira mieux que moi.

Adolphe Joanne.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le Mont Viso.—Dessin de Sabatier d'après nature.

EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, PAR M. ÉLISÉE RECLUS[5]. 1850-1860.

I

La Grave. — L'Aiguille du Midi. — Le Clapier de Saint-Christophe. — Le pont du Diable. — La Bérarde. — Le col de la Tempe.

Dans les deux numéros précédents du Tour du monde, M. Adolphe Joanne a décrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphiné: le pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il faudrait écrire des volumes pour les faire connaître comme ils le méritent, ainsi que tant d'autres parties de cette belle province: le Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette étonnante chaîne de montagnes à laquelle les formes étranges et hérissées de ses pics, ses obélisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncelés dans ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de Dévoluy (devolutum), synonyme d'écroulement. Ce groupe de montagnes, ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les côtés par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l'un de ses affluents rongent les bases; le Mont-Aurouze, grand pic qui se dresse à son extrémité méridionale, est entouré de talus de pierres et de débris étincelants au soleil comme des contre-forts de marbre blanc; tous les sommets qui partent de ce colosse à l'apparence volcanique semblent des entassements de montagnes en désordre; on ne voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec lesquelles la charmante vallée de Saint-Étienne, située au centre du groupe, comme au fond d'un cratère, et les vastes forêts de la Chartreuse de Durbon, produisent un délicieux contraste. Mais quel que soit l'intérêt offert par cette chaîne étrange du Dévoluy, elle le cède sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l'Oisans, le plus remarquable de la France avant l'annexion de la Savoie.

Ce massif de terrains granitiques situé dans les deux départements de l'Isère et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du côté du nord, il présente un front de montagnes à pic séparées des Grandes-Rousses et de la chaîne méridionale de la Savoie par la dépression du Lautaret et l'étroite combe de Malaval; au sud, il dresse comme un promontoire la montagne escarpée de Chaillol-le-Vieil dominant la haute vallée du Drac; à l'est et à l'ouest, il est limité par une série de cols gazonnés et de sommets calcaires; de profondes vallées, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde, le Fournel, le Vénéon, la Séveraisse, entaillent ce massif et présentent les seules voies qui donnent accès aux hautes sommités pendant les plus beaux jours de la belle saison; encore ces vallées aboutissent-elles sans exception à quelque muraille croulante et souvent inabordable du glacier qui remplit uniformément les cirques et recouvre les sommets, vaste étendue blanche que percent ça et là de noires aiguilles mouchetées de neige. Le soulèvement du Pelvoux, d'une hauteur moyenne de deux mille cinq cents à quatre mille mètres, n'a guère que quarante kilomètres de long sur trente kilomètres de large; cependant, il offre dans ce petit espace un vrai dédale de neiges, de glaces, de moraines, de fissures étroites, de rochers et de pics: on pourrait cheminer pendant des années dans ce labyrinthe de montagnes sans le parcourir en entier.

Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans contredit celui que l'on contemple du haut de l'arête méridionale de la Maurienne; de ce côté la citadelle de montagnes se présente dans toute sa largeur comme une muraille à pic, depuis les glaciers de Monêtier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pâturages du Mont-de-Lans: on n'en est séparé que par une combe noire semblable à une fissure et que l'on croirait à peine éloignée d'un jet de pierre. Un jour, accompagné de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau panorama du haut du col de l'Infernet, situé en face même des plus hauts sommets de l'Oisans. Derrière nous ce n'était qu'une mer de brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les vallées et les montagnes; à nos pieds, une lumière éblouissante éclairait de rares champs de neige écroulés dans un cirque, dorait une colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abîme comme un cône volcanique, et lançait même quelques rayons incertains dans le gouffre noir de la combe de Malaval; au delà, les brouillards cachaient le ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les cimes du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb, semblables à des pans de nuages, et les bases noirâtres des montagnes où croissent à grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par degrés, le vaste rideau de vapeurs remonta; ça et là de larges trouées s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le déchira lambeau par lambeau et en éparpilla les débris dans l'air bleu où ils disparurent lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en longues traînées sur les arêtes vives des contre-forts, battirent en retraite devant l'implacable soleil, s'enroulèrent autour des hautes cimes, ou bien s'étendirent comme de l'argent mat sur le métal éblouissant des névés. Toutes les glaces se montraient dans leur splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave, blanches cataractes aux vagues soulevées par de longues arêtes et des rochers aigus; ça et là, sur les escarpements, on voyait les tranches bleuâtres de la glace d'où se détachent parfois des pans énormes, cristaux de cinquante mètres qui tombent d'un jet du sommet des rocs, roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et s'écrasent au milieu des pâturages en longues coulées d'une blancheur éclatante. Au delà des dômes arrondis qui limitent les champs de glace apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus des neiges, des roches et des cimes, trônait éternelle et splendide la pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un léger brouillard qui lui faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes avec l'azur trop cru du ciel.

Les voyageurs qui désirent se rendre directement de la Grave dans la vallée du Vénéon, ouverte au centre même du massif du Pelvoux, peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac, semblable à un amphithéâtre romain aux gradins concentriques. Du haut d'un dôme de glace, qui s'arrondit à trois mille six cent soixante-treize mètres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige troué de pics et dominé par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par delà les deux chaînes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec ses aiguilles et ses glaciers comme une île escarpée au milieu d'une mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux géants des Alpes est vraiment grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas être bravés de gaieté de cœur, et le touriste prudent se gardera de tenter les crevasses du glacier du Lac, les ardoisières de Saint-Christophe, les moraines de la Selle et les défilés du Diable, qui mènent dans la vallée du Vénéon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mêmes, suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpée du Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vénosc par l'alpe du Mont-de-Lans, pâturage dont le célèbre Linné connaissait déjà les plantes rares; c'est à la beauté de ce pâturage que les habitants de Vénosc doivent indirectement leur prospérité. Souvent visités par des botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mêmes, et chaque année, dans leurs émigrations périodiques, ils vont exercer le commerce des plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en Angleterre, et même jusqu'en Russie et en Amérique; de retour dans leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou même la fortune.

Vénosc éparpille ses maisons blanches et roses sur des croupes mollement arrondies, qui s'abaissent d'étage en étage jusqu'aux bords du Vénéon. L'ensemble de la vallée offre un charmant tableau: les habitations sont à demi cachées sous le branchage des grands noyers; le Vénéon, aux eaux d'un bleu pâle comme les glaciers qui les ont produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de prairies et plonge dans une forêt de sapins: au loin on aperçoit des neiges et le cirque de pâturages au fond duquel se cache le lac de Lauvitel. Mais à peine a-t-on marché pendant quelques minutes en remontant le cours du Vénéon que le paysage change tout à coup de caractère: on vient d'entrer dans le clapier de Saint-Christophe. Toute trace de végétation a disparu; on ne voit plus que blocs entassés en désordre, semblables à des tours, à des pans de murailles, aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes disparaissent eux-mêmes derrière l'accumulation de ces débris énormes; on entend mugir le Vénéon à une grande profondeur sous l'amas des rochers écroulés; ça et là brille à travers une ouverture étroite l'écume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout en vertu d'un équilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos d'une nature insurgée contre ses propres lois et l'on tremble presque en suivant l'humble sentier qui serpente à la base des rochers, se glisse dans leurs interstices, s'attache à leurs anfractuosités, et passe sous leurs voûtes hardies.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

CARTE du DAUPHINÉ PARTIE ORIENTALE (Isère et Htes Alpes). Dressée par A. Vuillemin Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.

Pour saisir d'un coup d'œil l'ensemble du chaos et se faire une idée du gigantesque écroulement, le voyageur qui peut disposer de quelques heures de loisir fera bien de gravir à la suite des chèvres les escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayées de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les degrés inégaux du roc, puis en suivant les passerelles vertigineuses suspendues au flanc de la montagne, et en pénétrant dans les couloirs étroits d'où s'écroulent au printemps des avalanches de neiges et de pierres, on finit par atteindre une terrasse de pâturages d'où la vue s'étend librement sur la vallée du Vénéon. À plus de mille mètres de profondeur, immédiatement au-dessous du rebord de la terrasse, apparaît le torrent bleuâtre serpentant au milieu d'un champ de pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du clapier. En face l'immense écroulement se montre dans toute sa hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moitié de montagne formant, avec ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cône de débris aussi élevé que le Vésuve, et barrant complétement la vallée de son énorme talus. Sur la face du mont resté debout, on voit en partie l'escarre blanche de laquelle s'est détaché ce chaos formidable de pierres. Un léger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azurées jettent un voile transparent sur les rochers épars de la base; à droite et à gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges supérieures bondissent dans la vallée du Vénéon et secouent au vent leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-même qu'à faire un pas pour tomber de chute en chute dans l'abîme effrayant, si profond qu'il semble appartenir à un autre monde.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le pont du Diable, près du village de Saint-Christophe.—Dessin de Sabatier d'après nature.

Cette étroite vallée, plus nue et plus sombre en certains endroits que la combe de Malaval, ne mérite pas d'être célèbre uniquement à cause de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un petit pont d'une arche bordé de garde-fous peints en rouge: c'est le pont du Diable. Il n'est guère de vallée des Pyrénées et des Alpes qui ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers, mais ces travaux méritent rarement le nom que les montagnards leur ont orgueilleusement donné. Le pont de Saint-Christophe, lui-même, n'offre rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'où sort le torrent du Diable, et plus bas, l'abîme où il se perd, offrent un spectacle vraiment infernal. En amont, du côté des glaciers de la Selle, l'eau jaillit d'une étroite fissure entre deux rochers perpendiculaires striés de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'écume, le ruisseau descend en cascades qui se séparent, se rejoignent, s'entre-croisent, se séparent de nouveau, puis se réunissent en une seule masse pour tomber sur des blocs éboulés, qui les font rejaillir en fusées de perles sur des buissons ondoyants penchés au-dessus de la chute. Un moment calmée, l'eau du torrent s'étale en tournoyant, puis, glissant au-dessous du pont par un étroit canal, s'abîme une seconde fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'écume blanchissant à peine au fond de l'obscurité; plus bas, on entrevoit les spirales d'un tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste caché par les lèvres de l'abîme et les branchages des frênes qui croissent dans les fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant. Les églantiers en fleurs, des touffes de fougères et de scolopendres se font jour à travers les pierres descellées du pont et recourbent leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours humides de rosée, tapissent ça et là les parois du gouffre. Un bruit étourdissant résonne sans cesse dans la gorge et se répercute de roche en roche.

Le petit hameau de la Bérarde est situé à l'extrémité de la vallée du Vénéon dans un site qu'on pouvait à bon droit, il y a encore une vingtaine d'années, appeler le Bout du Monde. À cette époque, aucun montagnard, pas même un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les quelques habitants de la Bérarde, agglomérés dans leurs petites cabanes à demi enterrées dans le sol, ne communiquaient avec le reste du monde que par la vallée de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est plus ainsi, grâce au courage et à l'adresse des deux chasseurs Roudier père et fils. Ils ont découvert au milieu des glaces trois cols de plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la vallée de la Bérarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont déjà guidé par ces passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que c'est à des Anglais que revient l'honneur d'avoir inauguré la traversée des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont pénétré de la vallée de la Bérarde dans le Val-Godemar par le col de Saïs, quelques jours après que ce passage eût été frayé par Roudier père. Depuis cette époque, il ne s'écoule guère d'année sans qu'un ou plusieurs touristes français, anglais ou même américains viennent réclamer les services des intrépides chasseurs de la Bérarde; mais la plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et redoutent avec raison la traversée des cols.

En compagnie d'un ami qui désirait passer avec moi dans la Vallouise, je quittai la Bérarde par une froide matinée de juillet, une heure environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait uniformément toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait à peine de voir à quelques pas devant nous les pierres éparses dans les pâturages; la voix même du torrent était assourdie par les couches de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes météorologiques à nous inconnus, nous promettait une belle journée et nous le suivîmes avec confiance. En effet, dès que nous eûmes commencé à gravir les roches arides ou parsemées de genévriers rabougris qui hérissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dôme de brouillard qui recouvrait la vallée s'amincit peu à peu et prit la teinte jaunâtre de l'air éclairé par les premiers rayons du soleil. Enfin, arrivés sur une pente de neige, nous émergeons de la couche la plus élevée des vapeurs et nous voyons se dérouler autour de nous tout l'amphithéâtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans l'ombre, les autres réfléchissant timidement la lumière discrète du matin. L'arche d'où jaillit le Vénéon apparaît comme une petite cavité noire à la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent lentement vers le col de Saïs; en bas, sur la mer de vapeurs qui tourbillonne comme la fumée d'un grand incendie, nos ombres se dessinent vaguement environnées d'un double arc-en-ciel qui se déplace à chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-même, avec toutes les aiguilles de sa crête, repose sur les ondes mouvantes des brouillards. La magnificence du spectacle augmente à mesure que nous montons: le soleil fait resplendir d'un éclat plus intense la blancheur immaculée des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent comme une armée en déroute; par delà les crevasses et le champ de neige qui nous séparent encore de l'arête du col, nous voyons grandir incessamment les pics les plus élevés du Pelvoux, l'Ailefroide, les deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mètres au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons à nos pieds un cirque de glaces large de deux à trois kilomètres, sillonné dans toute sa longueur de fentes étroites et de moraines parallèles semblables aux stries des fucus au milieu de l'Océan. Une paix merveilleuse règne sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des vallées ne s'élève jusqu'à ces hauteurs, la voix du torrent lui-même a cessé de retentir. Parfois une masse de neige s'écroule d'une terrasse de rochers et s'abat dans le cirque, accompagnée d'un nuage de poussière et suivie d'un long roulement d'échos, comme celui de la foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce désert, si ce n'est la trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur la surface du champ de neige ridée par le vent comme les rivages de la mer sont ridés par les flots, les pierres éparses sont bordées de cristaux de glace que le brouillard vient de déposer; ça et là des touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gaîne de givre, des pensées, de petites gentianes, des myosotis, des œillets roses aux racines enfoncées dans un coussin de mousse verte, jaillissent à travers la couche de neige: souvent ces plantes sont couvertes de quelques flocons fraîchement tombés; on dirait que la neige est veinée de sang. Quelle charmante élégie un poëte de l'école mélancolique pourrait faire sur ces pensées et ces myosotis, les dernières fleurs qui accompagnent l'homme dans les régions de l'éternel hiver!

Le glacier qui s'étendait à nos pieds, offre le seul chemin par lequel on pénètre de la vallée de la Bérarde dans la Vallouise: il est connu sous le nom du glacier Noir. Il reçoit presque toutes les neiges du Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers écroulés des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines dans un défilé large d'un demi-kilomètre au plus, et vient, à la base septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie à l'extrémité inférieure du glacier Blanc, également étranglée entre deux parois de rochers verticaux. À l'endroit où ils s'effleurent par leurs moraines latérales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et peut-être que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux étudier tous les phénomènes que présentent ces étranges fleuves de glace sur lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir s'entendre. Vu de la plaine de débris qui s'ouvre entre les deux moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est tellement chargé de détritus de toute espèce qu'il semble une immense coulée de boue, pareille à celle que vomissent les volcans de Java: on ne reconnaît la nature de sa masse que par les crevasses béantes dans lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de pierre et des traînées de cailloux. À la base du glacier s'appuie une effroyable moraine de plusieurs centaines de mètres de haut, composée de fragments de roches arrachés à toutes les montagnes avoisinantes; des ruisseaux boueux s'échappent de cet amas de blocs et se traînent lentement à travers les débris de la plaine. De l'autre côté, le glacier Blanc, presque entièrement libre de rochers, se termine par de gigantesques degrés et appuie sur le sol des contre-forts verticaux qui le font ressembler à une patte de lion. Ses assises sont d'un blanc pur, ça et là rayé de rouge et de jaune d'or; de son arche médiane admirablement cintrée s'échappe l'affluent principal du Banc, aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vénéon. En face du confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une flèche gothique, hérissée de clochetons et portant dans ses anfractuosités des champs de glace très-courts, mais très-épais, ressemblant à des marches massives de marbre blanc. À sa base, croissent quelques mélèzes rabougris.

Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il s'écoule peu d'années qui ne comptent leur moisson de victimes. Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui gardait ses brebis dans un maigre pâturage situé sur le bord d'un glacier, avait glissé sur une pente de mousse et disparu dans une crevasse: on n'avait pu découvrir son corps mutilé qu'après deux jours de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement ne se termina pas d'une manière fatale, avait eu lieu près du même endroit. Un pâtre, arrêté sur la surface du glacier, sondait avec son bâton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse. Soudain la neige s'affaisse et l'entraîne; avant qu'il ait songé à se jeter en travers de la fente, il se trouve à vingt-cinq mètres de profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonché de pierres. Sa position était tout à fait désespérée: à sa place, aucun autre n'eût songé à sortir de cette fissure étroite qui laissait à peine un rayon de lumière descendre jusqu'à lui. Les cris étaient inutiles; car personne ne l'avait accompagné sur le glacier; autour de lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que le roc de granit; il se sentait gelé par le souffle aigre et froid qui glissait dans la crevasse; ses vêtements mouillés se glaçaient sur son corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui devait lui sembler inévitable, il se met hardiment à l'ouvrage; avec la petite hache qui termine son bâton, il taille à intervalles égaux, dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui servent d'échelons pour remonter peu à peu; il arrive ainsi jusqu'à une dizaine de mètres au-dessous de la surface du glacier; mais à cet endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de marches, et qu'il est obligé de s'arrêter dans son ascension. Son courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espèce de niche, et vis-à-vis, deux entailles rapprochées; ensuite il redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il place dans les marches de la paroi opposée; puis il s'assied sur la grosse pierre, afin d'éviter à son corps le contact de la glace humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi opposée, et ne cesse de battre la semelle pour maintenir la chaleur vitale. Il resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu à mi-hauteur de la crevasse; le lendemain matin, les bergers envoyés à sa recherche entendirent ses cris et le retirèrent encore vivant hors de la fente du glacier. Ce héros, qui déploya tant de courage et de présence d'esprit, est un crétin à l'œil terne, à la parole embarrassée, au long goître pendant; à sa place, tout homme de sens se serait abandonné au désespoir, ou bien aurait croisé ses bras en invoquant la mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible situation et c'est pour cela qu'il réussit à sauver sa vie.

II

La Vallouise. — Le plateau de Puy-Prés. — Le Pertuis-Rostan. — Le village des Claux. — Le Mont-Pelvoux. — La Balme-Chapelu. — Mœurs des habitants.

La Vallouise, jadis appelée Valpute, est une vallée tortueuse, longue d'environ vingt kilomètres, depuis les moraines du glacier Noir et l'arche du glacier Blanc jusqu'à son confluent avec la vallée de la Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants des Alpes dauphinoises: il faudrait même aller jusqu'en Piémont pour trouver des sites aussi gracieux, des forêts aussi vastes, des plateaux plus riants et mieux cultivés. C'est à la rencontre des terrains géologiques qui composent cette partie des Alpes que la Vallouise doit la richesse de sa végétation et la diversité de ses aspects. Les gorges supérieures appartiennent encore au Pelvoux et traversent les formations primitives: là, ce ne sont que glaces, rochers écroulés, murailles de rochers à pic, cascades mugissantes; au point de contact des terrains primitifs et des grès à anthracite, des bouquets de sapins sont épars sur les pentes et sur le bord des torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de trembles, de hêtres, de mélèzes, ses larges croupes herbeuses, ses buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boisés, dominés par d'âpres crêtes calcaires semblables aux ruines de gigantesques murailles.

Le chef-lieu de la vallée, décoré par les habitants du nom de Ville-Vallouise, ou plus brièvement de Ville, ne mérite guère son nom ambitieux: c'est un misérable village, aux ruelles tortueuses, aux chalets enfumés qui semblent porter la trace de récents incendies. En outre, les maisons situées sur le bord du torrent ont été en partie détruites par l'inondation de 1856: depuis cette époque, on n'a rien fait pour réparer le désastre; les chambres et les greniers délabrés sont encore ouverts à tous les vents, et ces pauvres débris de constructions ruinées sont à la merci de la première crue. Les habitants de Ville-Vallouise n'oseraient guère s'enorgueillir de leur patrie s'ils n'avaient les fresques de l'église représentant saint Christophe et l'enfant Jésus. Cette ignoble peinture, qui occupe presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse œuvre d'art; ils l'admirent consciencieusement et montrent avec satisfaction aux étrangers les longues jambes rouges du géant, son pourpoint bleu, sa face paterne et débonnaire. «Que dites-vous de notre saint Christophe? me demandait un Vallouisais. A-t-on d'aussi belles peintures à Paris?»

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le lac de l'Échauda.—Dessin de Sabatier d'après nature.

Si le village lui-même n'est remarquable que par le délabrement et la saleté de ses constructions, en revanche sa position est vraiment belle. Il est situé au confluent de deux vallées, au pied d'un promontoire crénelé de rochers et portant sur son plateau presque uni de vastes pâturages semés de chalets et de bois. D'un côté le Gir, qui reçoit toutes les eaux du Pelvoux et de l'Échauda; de l'autre côté, l'Onde alimentée par les neiges de l'Alp-Martin, de Bonvoisin, du Célard, environnent le village et se réunissent pour former la Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va se jeter à un kilomètre au nord de l'Argentière. Des talus de sable et de pierres rouges, tombés des cimes du Sablier et du Montbrison, cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du Gir; par un heureux contraste, les vastes forêts de la Ville recouvrent les montagnes de la vallée de l'Onde; mais quel que soit le charme dont ces forêts revêtent le paysage, elles le cèdent en beauté au plateau riant de Puy-Prés qui s'étend au sud-est de Ville-Vallouise sur une longueur de cinq kilomètres et une largeur de près de trois kilomètres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise: des prés, arrosés par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne débordent jamais, occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau; des bouquets d'aunes et de frênes croissant au bord des ruisseaux égayent les premières pentes et laissent entrevoir ça et là les villages et les hameaux éparpillés à mi-côte; plus haut, viennent les champs d'orge et d'avoine à l'abri dans une large dépression qui occupe presque tout le sommet du plateau; plus haut encore, ce sont des bois de mélèzes d'abord clairsemés, puis réunis en une vaste forêt qui tapisse tout le versant; enfin deux escarpements calcaires jaillissent de la verdure, séparés par le col boisé de la Pousterle. De ce col, on jouit d'une vue vraiment ravissante sur la forêt de mélèzes et les cultures du plateau: au delà du promontoire de Ville-Vallouise se dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses; à leurs bases se contournent la vallée du Gir, et, plus loin, celle d'Ailefroide jusqu'aux glaciers Blanc et de l'Encula, dont la surface semble hérissée de vagues comme une mer agitée par l'orage.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le Pelvoux.—Dessin de Sabatier d'après nature.

La Vallouise forme un monde à part, et rien ne serait plus facile que d'en faire une véritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour ainsi dire du côté de la barrière de glaciers qui la sépare à l'ouest de la Bérarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait être envahie au nord que par le col de l'Échauda et le sentier scabreux de Presles, au sud par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrés de neige de l'Alp-Martin et de la Cavale. À l'est, le promontoire qui se prolonge entre la Vallouise et la Durance était jadis fortifié au moyen de retranchements et de tours, aujourd'hui en ruines.

Si l'on monte sur l'un des mamelons pierreux qui séparent le confluent de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier torrent a lui-même changé d'allure depuis les âges géologiques. De nos jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu'à cinq cents mètres environ de Pertuis-Rostan; là, il se recourbe tout à coup vers le sud, et, passant dans une gorge étroite, court parallèlement à la Durance pendant plus d'un kilomètre. Autrefois ses eaux se déversaient directement dans le torrent principal par la dépression du col de la Bathie, situé à côté de Pertuis-Rostan et à peu près à la même hauteur, en amont de l'ancien mur qui fermait la Vallouise. Ainsi le soulèvement des Alpes a forcé les deux torrents à se frayer un nouveau lit: la Durance l'a excavé dans la gorge où elle passait déjà, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant la dépression de la Bathie, obliquait à droite et se frayait une issue à travers le flanc de la montagne de Pousterle.

Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Briançon à Gap serpentant sur le flanc de la montagne de la Bessée, il en est peu qui remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie; la vue est invinciblement attirée vers le Pelvoux, qui dresse à l'horizon ses deux cornes de rochers séparés par un long couloir de glaces: c'est le roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pénètrent dans cette vallée ne peuvent se dispenser d'aller visiter au moins la base du géant.

Si l'on veut tenter l'ascension de cette montagne, ou seulement parcourir les vallées qui s'ouvrent alentour, il faut choisir pour quartier général le village des Claux, situé à cinq kilomètres en amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d'Ailefroide et de l'Échauda, dont les eaux réunies forment le Gir. Les Claux, en patois Claou, c'est-à-dire Clef, sont en effet la clef des vallées supérieures, car les chalets de ce village sont bâtis au point de contact des terrains granitiques et des formations calcaires; là, le sol presque uni de la vallée est dominé de tous côtés par des ressauts élevés, d'où les torrents descendent en rapides et en cascades; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont dans une véritable impasse. Les constructions de ce village sont encore plus misérables que celles de Ville-Vallouise; mais, en revanche, le paysage est peut-être plus beau dans son cadre resserré: les diverses essences d'arbres s'y mêlent en groupes plus pittoresques et les eaux y ruissellent en plus grande abondance; au milieu des prairies ombragées gazouillent de toutes parts les canaux d'irrigation, empruntant leur eau transparente à l'Échauda ou leur onde laiteuse au torrent d'Ailefroide. C'est le versant méridional surtout qui fait la beauté de ce coin de la Vallouise: il est recouvert, jusqu'à la hauteur de deux cents mètres, de frênes et de trembles, à travers lesquels on voit briller les innombrables cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes successives ou glissant discrètement sous le feuillage. À quelques mètres au-dessus de la plus haute cascade, là où commence à se faire sentir l'âpre souffle des glaciers, l'herbe courte remplace tout à coup les grands arbres; la limite entre la végétation et l'aridité est marquée par une ligne inflexible, droite comme si elle eût été tirée au cordeau. L'eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande partie du petit lac de l'Échauda, bassin ovale qui engouffre dans son sein les blocs tombés des roches surplombantes, et laisse flotter à sa surface les glaçons translucides, petits icebergs détachés de la base du glacier de Séguret-Foran.

Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparaît dans toute sa majesté. Sa double pyramide appuyée sur des contre-forts également pyramidaux, ses glaciers étroits qui semblent taillés à pic, ses terrasses herbeuses environnées de précipices, les neiges saupoudrant ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractère grandiose; par son énorme masse, il cache complètement la Barre des Escrins et les autres cimes qui lui sont égales ou supérieures en élévation; il semble le monarque incontesté de la chaîne; aussi a-t-il donné son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie avec celle du Viso, autre monarque, régnant sur toute la chaîne des Alpes méridionales, depuis la dépression du Mont-Genèvre jusqu'au col de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se termine aussi par deux cimes distinctes; autour de lui tous les sommets s'abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces; mais il a de plus que le Pelvoux le privilège de n'avoir jamais été visité. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviolé jusqu'à ce que l'aéronaute puisse diriger son ballon et débarquer du haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd'hui.

D'après le témoignage des guides et des rares touristes qui ont foulé la cime du Pelvoux, cette montagne est très-facile à gravir pendant deux ou trois semaines de l'été, alors que les pentes supérieures sont presque dégagées de neiges; à cette époque de l'année, les bergers provençaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques ouverts à quelques centaines de mètres du sommet. Lorsque les neiges d'hiver ont été peu abondantes, les glaciers sont d'un accès difficile parce que les crevasses non remplies par les névés restent béantes dans toute leur largeur; les montagnes, en revanche, sont facilement accessibles, parce que le rocher reste à nu et qu'il ne se forme pas de couloirs d'avalanches. Le contraire a lieu lorsque l'hiver a répandu sur toutes les montagnes des couches épaisses de neige: alors les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent inabordables. Les mêmes circonstances qui m'avaient permis de traverser le col de la Tempe m'empêchèrent d'escalader le Pelvoux, et je dus me contenter d'errer dans les vallées qui entourent la base de cette montagne.

Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent traverse par une profonde coupure, et l'on se trouve sur une terrasse herbeuse, vrai paysage de Calame transporté de la Suisse en Dauphiné. Des rocs éboulés reposent ça et là au milieu des prairies; des sapins se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges et les monts à travers leur large branchage; des troncs tombés de vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se tiennent en équilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le torrent d'Ailefroide. Au delà d'une ancienne levée de moraines, aujourd'hui revêtue de mousse et ombragée par un rideau de mélèzes, on entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallière, étalant ses maigres champs d'orge et ses prairies marécageuses au pied même des escarpements en étages du Pelvoux. Là sont épars les chalets misérables d'Ailefroide, situés au confluent du Banc ou ruisseau de Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nière, Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Célé. C'est la gorge de ce dernier torrent qu'il faut suivre quand on veut tenter l'ascension du Pelvoux. On peut également pénétrer par les glaciers de cette gorge dans le Val-Godemar, et l'examen de la carte nous fait supposer qu'on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans la vallée de la Bérarde; la distance serait un peu plus longue que par le col de la Tempe, mais le col qu'on aurait à franchir est moins élevé de près de huit cents mètres.

Après avoir marché pendant deux heures dans la gorge de Capescure jusqu'à la base du glacier du Célé, le voyageur qui se dirige vers le Pelvoux gravit à droite une pente escarpée aboutissant à une terrasse où se trouve le gîte des bergers de Provence, formé par la cavité d'un grand rocher tombé du haut de la montagne: c'est là que le touriste et son guide passent la nuit, étendus à côté d'un grand feu de racines et de branches sèches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le sommet d'un éboulis de pierres, puis on escalade, en s'aidant des mains, les saillies d'une espèce d'escalier de roches où coulent d'innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, où bondissent aussi des blocs de granit détachés du flanc de la montagne. L'astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l'ascension du Pelvoux, venait de s'installer pour le déjeuner sur l'un de ces gradins, lorsque tout à coup un bloc d'un mètre cube environ vint tomber comme une bombe à côté de lui, lançant dans toutes les directions une mitraille d'éclats; heureusement que ni lui ni son guide ne furent atteints, et le repas, commencé sous de si fâcheux auspices, ne fut pas autrement troublé. Arrivé au sommet de l'escarpement, on se trouve sur un vaste plateau de neige d'un parcours facile, au milieu duquel s'élèvent les deux plus hautes sommités du Pelvoux. De ces deux cimes, également accessibles, on jouit d'une vue magnifique. On voit s'ouvrir à ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l'aride vallée de la Durance; à l'ouest, la Barre des Escrins lève sa tête noire au-dessus des glaciers de l'Encula, de la Tempe et du Vallon; au delà de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du Dauphiné forment à l'horizon des cercles concentriques de pics et de dômes; au nord, le mont Blanc écrase toutes les autres cimes de sa masse énorme; à l'est, le mont Viso se fait remarquer par sa double pyramide élancée. M. Durand, le premier touriste qui ait escaladé le mont Pelvoux, croit avoir aussi aperçu la Méditerranée; mais M. Puiseux n'a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n'avoir jamais vu du côté du sud d'autre mer que celle des brouillards ou des brumes reposant sur les plaines de Provence.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Le mont Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet.—Dessin de Français d'après M. A. Muston.

Depuis 1828, année de la première ascension, jusqu'à nos jours, le mont Pelvoux n'a encore été gravi que par ces touristes français; presque tous les Anglais qui ont pénétré dans la Vallouise, avaient pour unique but de faire un pèlerinage à la Balme-Chapelu, grotte située au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation, dont la voûte de granit, en partie effondrée, peut encore abriter deux cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois persécutés. Inaccessible de toutes parts, si ce n'est du côté du torrent dont la sépare une pente escarpée, elle offrait une retraite sûre, et des tas de pierres que l'on voit près de l'entrée prouvent que les Vaudois étaient disposés à se défendre. Les pauvres gens réfugiés dans cette grotte consentaient à vivre comme des ours dans la région des orages; éloignés de leur patrie, privés de tout commerce avec leurs semblables, ils n'avaient d'autres ressources que les maigres récoltes épargnées par le terrible hiver de la Combe; mais au moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans leur propre langue, sans crainte d'être décapités ou écorchés vifs. Mais en une fatale nuit d'orage, ils furent tout à coup surpris par une force considérable de soldats. Un petit nombre d'entre eux seulement put échapper au massacre et s'enfuir à travers les glaciers, dans le Val-Godemar, et de là dans la vallée de Freyssinières. Les montagnards de la Vallouise se racontent encore l'un à l'autre l'histoire de ces malheureux étrangers, peu à peu transformée en légende; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait; d'après eux, les Vaudois n'auraient jamais osé braver les terreurs d'un hiver passé au milieu des glaces, des brouillards et des tempêtes, s'ils n'avaient pratiqué de noirs maléfices et connu l'art de transformer les pierres en lingots d'or. En l'an de grâce 1859, il s'est encore trouvé des gens assez superstitieux pour creuser à l'heure de minuit le sol de la Balme, dans l'espoir d'y découvrir des trésors cachés. Quelques années auparavant, un prêtre accompagné de deux sacristains avait réussi à détacher de la voûte enchantée une pierre, qui, grâce à des incantations magiques, devait se transformer en un bloc d'argent; mais, le lendemain matin, la pierre remonta, dit-on, par une impulsion soudaine et se replaça d'elle-même dans la voûte de la grotte. Heureux celui qui saura découvrir les trésors cachés sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs magiciens et suppôts du démon!

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Mont Ferrand. Mont Charnier. Mont Chamouset. Mont Aurouze.

Les Montagnes du Déveluy.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

On le voit: les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d'avoir l'esprit dégagé des antiques superstitions, et la plupart d'entre eux mériteraient de vivre en plein moyen âge. Il n'est pas un récit de miracle qui ne trouve crédit chez eux, tout prodige est accepté comme vrai sans examen. Un jour qu'un de mes amis, un peu ironique de sa nature, racontait à une société de Vallouisais les merveilles les plus étranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue, il s'aperçut avec stupeur qu'on acceptait tous ses récits sans arrière-pensée; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient dans ces âmes simples une croyance absolue. Séparés du reste du monde par un cercle de glaces et de rochers, initiés depuis quelques années seulement à la jouissance d'un chemin carrossable, les habitants de la Vallouise sont restés à peu près en dehors de tout progrès. Ils sont incontestablement bons, doux et naïfs, mais on ne leur ferait aucun tort si on les comparait à tel peuple barbare du nouveau monde ou de la mer du Sud.

Dans quelques villages, ces êtres dégradés forment le tiers ou la moitié de la population. Abondamment pourvus d'un goître majestueux qui ne fait que s'allonger et grossir avec l'âge, ils atteignent dès leur enfance le plus complet développement possible de leur intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n'ont plus rien à acquérir dès qu'ils sont arrivés à l'âge de trois ans. À cinq ans les petits crétins ont déjà l'air placide et mûr qu'ils doivent garder toute leur vie; leurs membres sont ramassés et trapus comme ceux des hommes faits; ils remplissent leurs fonctions de bergers ou de manœuvres aussi bien qu'ils le feront dans la force de l'âge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit à queue et large chapeau noir. Ils ont même avant l'âge un certain gros bon sens, et s'ils appartiennent à une famille de notables, rien n'empêche qu'on ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de la paroisse: une seule chose leur manque, la force d'impulsion nécessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu'ils soient, se ternissent peu à peu, leur bouche commence à baver, leurs jambes hésitent et se traînent. Épais, lourds, hideux, ils ne demandent qu'à satisfaire leur faim, et la vue d'une écuelle de lait, d'un morceau de pain les satisfait complètement. Pour comprendre leur misérable état, est-il besoin d'analyser savamment l'eau qu'ils boivent et de doser l'air qu'ils absorbent? Il suffit de pénétrer dans les tanières impures où ils ont passé leur enfance.

La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut guère mieux que leur logement; elle est simple, puisqu'elle se compose presque uniquement de pain, de laitage et de racines; mais le pain qui forme la base de l'alimentation est toujours de mauvaise qualité. Un usage antique et solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une année entière; ainsi l'on montre aux envieux que la farine ne manque pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu'il n'a pas une récolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute l'année; mais il a honte de sa pauvreté, et quand il s'agit de mettre de nouveau la main à la pâte, il se cache afin d'échapper aux regards des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou bien de seigle et d'avoine, a toujours goût de poussière ou de moisi. Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir à des moyens héroïques. Sur la table est placé un gros billot de chêne auquel est attaché un coutelas tranchant; on introduit le pain sous l'instrument, et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine le coutelas, on parvient à détacher un morceau du bloc de pain soumis à la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un éclat de marbre, il faut le faire tremper pendant quelques minutes; les pauvres se contentent d'eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette opération.

Semblables sous ce rapport à toutes les peuplades isolées, les gens de la Vallouise n'ont point d'habitudes commerciales; ils tâchent de vivre comme si le reste du genre humain n'existait pas, et chacun d'eux tâche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce qu'il croit être nécessaire à ses besoins ou à son agrément. Il se contente de vendre sur les marchés de Briançon et de la Bessée les denrées qu'il lui est absolument impossible de consommer lui-même, et jamais il n'achète qu'à la dernière extrémité les objets les plus indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son maçon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier; même lorsqu'il est obligé d'accepter l'intermédiaire du fabricant, il se croit tenu de fournir la matière première. Quand il a besoin d'un vêtement de drap, il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison, la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap à sa femme qui taille la culotte ou l'habit sur un patron laissé par la grand'mère. De même, les chemises du Vallouisais doivent être faites du chanvre qui croît autour de son chalet; en outre, le nombre des sétérées de chanvre qu'il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un œil exercé peut toujours reconnaître à l'étendue des chènevières situées dans une propriété, combien le maître a de chemises dans son armoire. Il est bon d'ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu'un symbole de richesse et restent inviolées sur les planches de sapin jusqu'au jour où l'heureux possesseur les transmet solennellement à son fils ou à son gendre.

Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mêmes, leur foin, leurs céréales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur vin, les habitants de la Vallouise sont obligés d'avoir des parcelles de terrain à plusieurs lieues de distance, les unes à l'origine, les autres à l'issue de la vallée, car les produits divers qu'ils demandent ne peuvent être obtenus qu'à différentes altitudes. Les habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des champs de céréales, des prairies, des chènevières, quelques arbres fruitiers, ont aussi des chalets d'été à l'Ailefroide, à la Sapenière, à l'Échauda, dans tous les pâturages communaux où ils peuvent envoyer leurs moutons ou leur gros bétail; d'un hameau, ils tirent leur seigle, leurs choux et leurs navets; près d'un autre hameau, situé à deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situés à seize kilomètres des Claux, près de l'issue de la vallée, à la base d'un rocher exposé au soleil du midi; mais leur altitude dépassant mille mètres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les propriétaires sont pourtant singulièrement fiers. Au milieu du vignoble se trouve la cave où l'on emmagasine les deux ou trois barriques de liquide récolté, et lorsque le vin manque chez les habitants des Claux, ils sont obligés de seller leur monture et d'employer toute une journée de travail pour aller remplir deux outres goudronnées. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit à mesure qu'ils se rapprochent du village; à peine arrivés, tous s'attablent pour fêter le bon vin; une grande partie de l'outre entamée se vide en l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journée à cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvénients du système que pratique l'indigène de la Vallouise en produisant sur sa propriété tous les objets nécessaires à sa consommation. Protectionniste fidèle aux saines traditions de l'économie politique, il mange son blé, boit son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, bâtit son chalet avec son propre bois, sculpte lui-même le berceau de son enfant et rabote le cercueil de son père; il ne paye aucun tribut aux habitants des autres vallées; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre, s'habille de vêtements mal faits, se construit des cabanes insalubres, fait de ses enfants autant de petits crétins, et de plus il perd son temps qu'il pourrait employer d'une manière utile.

Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une épaisse neige remplit la vallée et que les branches d'arbres portent chacune leur poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se réfugient, pour échapper au froid, dans les écuries creusées au-dessous des maisons: les exhalaisons du fumier entassé depuis plusieurs mois, la respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air, l'épaisseur des murailles, même la couche de neige qui obstrue toutes les issues, maintiennent une température confortable dans ces souterrains nauséabonds. On y transporte les instruments culinaires, les rouets, les fuseaux, les branches bénites, l'antique pendule qui mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pavée emporte les eaux ménagères et le purin des animaux dans le tas de fumier qui occupe l'extrémité opposée à celle où siègent les dieux lares de la famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre supportable le séjour des écuries. Le temps se passe assez agréablement pour les femmes qui ont toujours à vaquer aux soins du ménage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, à filer la laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu'à se jeter sur la paille à côté des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils soignent leurs bêtes, ils emploient leur temps à dormir d'un long sommeil semblable à celui des marmottes; parfois, dans leurs moments d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

Illustration from Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860

Ruines de la Chartreuse de Durbon.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

C'est là un genre de vie inacceptable pour des hommes habitués au grand air, à la liberté du chasseur ou du pâtre; aussi la plupart d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de Provence, quittent leurs âpres montagnes pour aller séjourner jusqu'au printemps dans les régions plus fortunées du Midi. Vrais nomades, ils habitent pendant la saison des chaleurs les fraîches vallées des Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les vallées inférieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux climat des plages maritimes. Il serait à désirer qu'en hiver les hommes n'eussent pas seuls le privilège d'émigrer dans les plaines tempérées de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants, confinés sous terre dans les écuries infectes, n'osent plus sortir de peur de respirer l'air glacé du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas où ils pourront émigrer en masse vers les chaudes plaines du Midi, laissant les villages en garde à quelques chasseurs? Le bien-être des montagnards, leur santé l'exigent impérieusement, et si l'on désire l'extinction graduelle du crétinisme, on ne peut recourir à un moyen plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand les vallées qui en ceignent la base leur font une ceinture de feuillage, autant elles sont effrayantes à voir lorsqu'elles reposent sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste étendue des vallées et des montagnes uniformément blanches; le ciel gris se confond avec l'horizon dentelé des cimes; souvent les neiges tourbillonnent fouettées par la tourmente, et les avalanches s'écroulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature inhospitalière, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent à peine le droit d'exister.

Élisée Reclus

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

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