Note Retour au Texte Principal — TABLE DES MATIÈRES. (continued 2)
Reading edition
Pour apprendre à connaître les mœurs des indigènes de la Vallouise, qu'on entre dans une de leurs cabanes, et l'on verra que les huttes des Esquimaux[8] ne sont guère inférieures aux habitations de nos compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gîtes improvisés entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit, marbre ou porphyre; les plus superbes constructions, celles qui de loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont le toit bruni recouvre un vaste grenier à gerbes, sont en réalité des bouges inhabitables pour tout homme doué du moindre instinct de propreté. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du taudis, on ne peut d'abord rien distinguer dans l'obscurité générale, mais, en revanche, l'odorat est désagréablement affecté. Lorsque enfin les yeux se sont habitués à ces demi-ténèbres, on ne peut reconnaître les objets, tant ils sont confondus en désordre et recouverts uniformément d'une épaisse couche de suie. Aux noires poutres du plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des branches jadis vertes de sapin bénit, de fétides articles de vêtement, sale défroque transmise de génération en génération; des débris de toute espèce sont épars sur le sol presque visqueux; une table, un lit, un pétrin, et deux ou trois siéges en bois qu'à leur couleur on ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moitié de la chambre; une acre fumée se mêle à l'air déjà si corrompu. Près du feu gît une boîte de sapin noirci, hermétiquement fermée par des pièces de toile ou de laine jadis vertes; cette boîte, d'où s'échappent des gémissements lamentables, ressemble à un cercueil, c'est le berceau d'un nouveau-né. Si le pauvre être a eu le malheur de venir au monde vers le commencement de l'hiver, il est condamné à vivre pendant huit mois de la fétide atmosphère qu'il a respirée au jour de sa naissance; pendant cette première période de sa vie, de beaucoup la plus importante en résultats pour sa santé future, ses poumons ne s'empliront pas une seule fois de l'air pur qui descend des montagnes; dans leur sollicitude, ses parents lui ont créé une atmosphère artificielle de la plus funeste insalubrité. Qu'on s'étonne ensuite de la mortalité des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu'on s'étonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de crétins!