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Le temps retrouvé Tome 2 (de 2)

CHAPITRE III (suite) (continued 3)

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Pour en revenir à cet homme politique, malgré son changement de substance physique, tout aussi profond que la transformation des idées morales qu’il éveillait maintenant dans le public, en un mot malgré tant d’années passées depuis qu’il avait été Président du Conseil, il était redevenu ministre. Ce président du Conseil d’il y a quarante ans faisait partie du nouveau cabinet, dont le chef lui avait donné un portefeuille un peu comme ces directeurs de théâtre confient un rôle à une de leurs anciennes camarades, retirée depuis longtemps, mais qu’ils jugent encore plus capable que les jeunes de tenir un rôle avec finesse, de laquelle, d’ailleurs, ils savent la difficile situation financière et qui, à près de quatre-vingts ans, montre encore au public l’intégrité de son talent presque intact avec cette continuation de la vie qu’on s’étonne ensuite d’avoir pu constater quelques jours avant la mort.

L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour moi, du reste, elle ne semblait pas dire: «Je suis l’Exposition de 1878», mais plutôt: «Je suis l’allée des Acacias de 1892.» Il semblait qu’elle eût pu y être encore. D’ailleurs, justement parce qu’elle n’avait pas changé, elle ne semblait guère vivre. Elle avait l’air d’une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps, mais en vain, mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitôt, comme si j’avais perdu, grâce à ce nom incantateur, l’apparence d’arbousier ou de kangourou que l’âge m’avait sans doute donnée, elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix si particulière que les gens qui l’avaient applaudie dans les petits théâtres étaient si émerveillés, quand ils étaient invités à déjeuner avec elle, «à la ville», de retrouver dans chacune de ses paroles, pendant toute la causerie, tant qu’ils voulaient. Cette voix était restée la même, inutilement chaude, prenante, avec un rien d’accent anglais. Et pourtant, de même que ses yeux avaient l’air de me regarder d’un rivage lointain, sa voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l’Odyssée. Odette eût pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me dit: «Vous êtes gentil, my dear, merci», et comme elle donnait difficilement à un sentiment, même le plus vrai, une expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu’elle croyait élégant, elle répéta à plusieurs reprises: «Merci tant, merci tant». Mais moi, qui avais jadis fait de si longs trajets pour l’apercevoir au Bois, qui avais écouté le son de sa voix tomber de sa bouche, la première fois que j’avais été chez elle, comme un trésor, les minutes passées maintenant auprès d’elle me semblaient interminables à cause de l’impossibilité de savoir que lui dire, et je m’éloignai. Hélas, elle ne devait pas rester toujours telle. Moins de trois ans après, non pas en enfance, mais un peu ramollie, je devais la voir à une soirée donnée par Gilberte, devenue incapable de cacher sous un masque immobile ce qu’elle pensait—pensait est beaucoup dire—ce qu’elle éprouvait, hochant la tête, serrant la bouche, secouant les épaules à chaque impression qu’elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un enfant, comme font certains poètes qui ne tiennent pas compte de ce qui les entoure, et, inspirés, composent dans le monde et tout en allant à table au bras d’une dame étonnée, froncent les sourcils, font la moue. Les impressions de Mme de Forcheville—sauf une, celle qui l’avait fait précisément assister à la soirée donnée par Gilberte, la tendresse pour sa fille bien-aimée, l’orgueil qu’elle donnât une soirée si brillante, orgueil que ne voilait pas chez la mère la mélancolie de ne plus être rien—ces impressions n’étaient pas joyeuses et commandaient seulement une perpétuelle défense contre les avanies qu’on lui faisait, défense timorée comme celle d’un enfant. On n’entendait que ces mots: «Je ne sais pas si Mme de Forcheville me reconnaît, je devrais peut-être me faire présenter à nouveau.—Ça, par exemple, vous pouvez vous en dispenser (répondait-on à tue-tête, sans songer que la mère de Gilberte entendait tout, sans y songer, ou sans s’en soucier), c’est bien inutile. Pour l’agrément qu’elle vous apportera! On la laisse dans son coin. Du reste, elle est un peu gaga.» Furtivement Mme de Forcheville lançait un regard de ses yeux restés si beaux sur les interlocuteurs injurieux, puis vite ramenait ce regard à elle de peur d’avoir été impolie, et, tout de même agitée par l’offense, taisant sa débile indignation, on voyait sa tête branler, sa poitrine se soulever, elle jetait un nouveau regard sur un autre assistant aussi peu poli, et ne s’étonnait pas outre mesure, car, se sentant très mal depuis quelques jours, elle avait à mots couverts suggéré à sa fille de remettre la fête, mais sa fille avait refusé. Mme de Forcheville ne l’en aimait pas moins; toutes les duchesses qui entraient, l’admiration de tout le monde pour le nouvel hôtel inondait de joie son cœur, et quand entra la marquise de Sebran, qui était alors la dame où menait si difficilement le plus haut échelon social, Mme de Forcheville sentit qu’elle avait été une bonne et prévoyante mère et que sa tâche maternelle était achevée. De nouveaux invités ricaneurs la firent à nouveau regarder et parler toute seule, si c’est parler que tenir un langage muet qui se traduit seulement par des gesticulations. Si belle encore, elle était devenue—ce qu’elle n’avait jamais été—infiniment sympathique; car elle qui avait trompé Swann et tout le monde, c’était l’univers entier qui maintenant la trompait; et elle était devenue si faible qu’elle n’osait même plus, les rôles étant retournés, se défendre contre les hommes. Et bientôt elle ne se défendrait pas contre la mort. Mais après cette anticipation, revenons trois ans en arrière, c’est-à-dire à la matinée où nous sommes chez la princesse de Guermantes.

Bloch m’ayant demandé de le présenter au maître de maison, je ne fis à cela pas l’ombre des difficultés auxquelles je m’étais heurté le jour où j’avais été pour la première fois en soirée chez le prince de Guermantes, qui m’avaient semblé naturelles, alors que maintenant cela me semblait si simple de lui présenter un de ses invités, et cela m’eût même paru simple de me permettre de lui amener et présenter à l’improviste quelqu’un qu’il n’eût pas invité. Était-ce parce que, depuis cette époque lointaine, j’étais devenu un «familier», quoique depuis quelque temps un «oublié», de ce monde où alors j’étais si nouveau? était-ce, au contraire, parce que, n’étant pas un véritable homme du monde, tout ce qui fait difficulté pour eux n’existait plus pour moi, une fois la timidité tombée? était-ce parce que, les êtres ayant peu à peu laissé tomber devant moi leur premier, souvent leur second et leur troisième aspect factice, je sentais derrière la hauteur dédaigneuse du prince une grande avidité humaine de connaître des êtres, de faire la connaissance de ceux-là mêmes qu’ils affectent de dédaigner? Était-ce parce que aussi le prince avait changé comme tous ces insolents de la jeunesse et de l’âge mûr, à qui la vieillesse apporte sa douceur (d’autant plus que les hommes débutants et les idées inconnues contre lesquels ils regimbaient, ils les connaissaient depuis longtemps de vue et les savaient reçus autour d’eux), surtout si cette vieillesse a pour adjuvant quelques vertus ou quelques vices qui étendent les relations, ou la révolution que fait une conversion politique, comme celle du prince au dreyfusisme?

Bloch m’interrogeait comme moi je faisais autrefois en entrant dans le monde, comme il m’arrivait encore de faire sur les gens que j’y avais connus alors et qui étaient aussi loin, aussi à part de tout, que ces gens de Combray qu’il m’était souvent arrivé de vouloir «situer» exactement. Mais Combray avait pour moi une forme si à part, si impossible à confondre avec le reste, que c’était un puzzle que je ne pouvais jamais arriver à faire rentrer dans la carte de France. «Alors je ne peux avoir aucune idée de ce qu’était jadis le prince de Guermantes en me représentant Swann, ou M. de Charlus? me demandait Bloch à qui j’avais longtemps emprunté sa manière de parler et qui maintenant imitait souvent la mienne.—Nullement.—Mais en quoi consiste la différence?—Il aurait fallu les entendre parler entre eux, pour la saisir, mais c’est maintenant impossible, Swann est mort et M. de Charlus ne vaut guère mieux. Mais ces différences étaient énormes.» Et tandis que l’œil de Bloch brillait en pensant à ce que pouvait être la conversation de ces personnages merveilleux, je pensais que je lui exagérais le plaisir que j’avais eu à me trouver avec eux, n’en ayant jamais ressenti que quand j’étais seul, et l’impression des différenciations véritables n’ayant lieu que dans notre imagination. Bloch s’en aperçut-il? «Tu me peins peut-être cela trop en beau, me dit-il; ainsi la maîtresse de maison d’ici, la princesse de Guermantes, je sais bien qu’elle n’est plus jeune, mais enfin il n’y a pas tellement longtemps que tu me parlais de son charme incomparable, de sa merveilleuse beauté. Certes, je reconnais qu’elle a grand air, et elle a bien ces yeux extraordinaires dont tu me parlais, mais enfin je ne la trouve pas tellement inouïe que tu disais. Évidemment elle est très racée, mais enfin...» Je fus obligé de dire à Bloch qu’il ne me parlait pas de la même personne. La princesse de Guermantes, en effet, était morte et c’est l’ex-Madame Verdurin que le prince, ruiné par la défaite allemande, avait épousée et que Bloch ne reconnaissait pas. «Tu te trompes, j’ai cherché dans le Gotha de cette année, me confessa naïvement Bloch, et j’ai trouvé le prince de Guermantes, habitant l’hôtel où nous sommes et marié à tout ce qu’il y a de plus grandiose, attends un peu que je me rappelle, marié à Sidonie, duchesse de Duras, née des Baux.» En effet, Mme Verdurin, peu après la mort de son mari, avait épousé le vieux duc de Duras, ruiné, qui l’avait faite cousine du prince de Guermantes, et était mort après deux ans de mariage. Il avait été pour Mme Verdurin une transition fort utile, et maintenant celle-ci, par un troisième mariage, était princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray, où les dames de la rue de l’Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle-fille de Mme Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant: «la duchesse de Duras», comme si c’eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. Même, le principe des castes voulant qu’elle mourût Mme Verdurin, ce titre, qu’on ne s’imaginait lui conférer aucun pouvoir mondain nouveau, faisait plutôt mauvais effet. «Faire parler d’elle», cette expression qui dans tous les mondes est appliquée à une femme qui a un amant, pouvait l’être dans le faubourg Saint-Germain à celles qui publient des livres, dans la bourgeoisie de Combray à celles qui font des mariages dans un sens ou dans l’autre «disproportionnés». Quand elle eut épousé le prince de Guermantes, on dut se dire que c’était un faux Guermantes, un escroc. Pour moi, à me figurer cette identité de titre, de nom, qui faisait qu’il y avait encore une princesse de Guermantes et qu’elle n’avait aucun rapport avec celle qui m’avait tant charmé et qui n’était plus, qui était comme une morte sans défense à qui on l’eût volé, il y avait quelque chose d’aussi douloureux qu’à voir les objets qu’avait possédés la princesse Hedwige, comme son château, comme tout ce qui avait été à elle et dont une autre jouissait. La succession au nom est triste comme toutes les successions, comme toutes les usurpations de propriété; et toujours sans interruptions viendraient, comme un flot, de nouvelles princesses de Guermantes, ou plutôt, millénaire, remplacée d’âge en âge dans son emploi par une femme différente, vivrait une seule princesse de Guermantes, ignorante de la mort, indifférente à tout ce qui change et blesse nos cœurs, et le nom comme la mer refermerait sur celles qui sombrent de temps à autre sa toujours pareille et immémoriale placidité.

Mais—contradiction avec cette permanence—les anciens habitués assuraient que dans le monde tout était changé, qu’on y recevait des gens que jamais de leur temps on n’aurait reçus et, comme on dit: «c’était vrai, et ce n’était pas vrai». Ce n’était pas vrai parce qu’ils ne se rendaient pas compte de la courbe du temps qui faisait que ceux d’aujourd’hui voyaient ces gens nouveaux à leur point d’arrivée tandis qu’eux se les rappelaient à leur point de départ. Et quand eux, les anciens, étaient entrés dans le monde, il y avait là des gens arrivés dont d’autres se rappelaient le départ. Une génération suffit pour que s’y ramène ce changement qui en des siècles s’est fait pour le nom bourgeois d’un Colbert devenu nom noble. Et, d’autre part, cela pourrait être vrai, car si les personnes changent de situation, les idées et les coutumes les plus indéracinables (de même que les fortunes et les alliances de pays et les haines de pays) changent aussi, parmi lesquelles même celles de ne recevoir que des gens chic. Non seulement le snobisme change de forme, mais il pourrait disparaître, comme la guerre même, et les radicaux, les juifs être reçus au Jockey.

Certes, même ce changement extérieur dans les figures que j’avais connues n’était que le symbole d’un changement intérieur qui s’était effectué jour par jour. Peut-être ces gens avaient-ils continué à accomplir les mêmes choses, mais, jour par jour, l’idée qu’ils se faisaient d’elles et des êtres qu’ils fréquentaient, ayant un peu de vie, au bout de quelques années, sous les mêmes noms c’était d’autres choses, d’autres gens qu’ils aimaient, et étant devenus d’autres personnes, il eût été étonnant qu’ils n’eussent pas eu de nouveaux visages.

Si, dans ces périodes de vingt ans, les conglomérats de coteries se défaisaient et se reformaient selon l’attraction d’astres nouveaux destinés, d’ailleurs, eux aussi, à s’éloigner puis à reparaître, des cristallisations, puis des émiettements suivis de cristallisations nouvelles avaient lieu dans l’âme des êtres. Si pour moi la duchesse de Guermantes avait été bien des personnes, pour la duchesse de Guermantes, pour Mme Swann, etc., telle personne donnée avait été un favori d’une époque précédant l’Affaire Dreyfus, puis un fanatique ou un imbécile à partir de l’affaire Dreyfus, qui avait changé pour eux la valeur des êtres et reclassé autour les partis, lesquels s’étaient depuis encore défaits et refaits. Ce qui y sert puissamment et y ajoute son influence aux pures affinités intellectuelles, c’est le temps écoulé, qui nous fait oublier nos antipathies, nos dédains, les raisons mêmes qui expliquaient nos antipathies et nos dédains. Si on eût jadis analysé l’élégance de la jeune Mme Léonor de Cambremer, on y eût trouvé qu’elle était la nièce du marchand de notre maison, Jupien, et que ce qui avait pu s’ajouter à cela pour la rendre brillante, c’était que son oncle procurait des hommes à M. de Charlus. Mais tout cela combiné avait produit des effets scintillants, alors que les causes déjà lointaines, non seulement étaient inconnues de beaucoup de nouveaux, mais encore que ceux qui les avaient connues les avaient oubliées, pensant beaucoup plus à l’éclat actuel qu’aux hontes passées, car on prend toujours un nom dans son acception actuelle. Et c’était l’intérêt de ces transformations des salons qu’elles étaient aussi un effet du temps perdu et un phénomène de mémoire.

Parmi les personnes présentes se trouvait un homme considérable qui venait, dans un procès fameux, de donner un témoignage dont la seule valeur résidait dans sa haute moralité devant laquelle les juges et les avocats s’étaient unanimement inclinés et qui avait entraîné la condamnation de deux personnes. Aussi y eut-il un mouvement de curiosité et de déférence quand il entra. C’était Morel. J’étais peut-être seul à savoir qu’il avait été entretenu par M. de Charlus, puis par Saint-Loup et en même temps par un ami de Saint-Loup. Malgré ces souvenirs, il me dit bonjour avec plaisir quoique avec réserve. Il se rappelait le temps où nous nous étions vus à Balbec, et ces souvenirs avaient pour lui la poésie et la mélancolie de la jeunesse.

Mais il y avait aussi des personnes que je ne pouvais pas reconnaître pour la raison que je ne les avais pas connues, car, aussi bien que sur les êtres eux-mêmes, le temps avait aussi, dans ce salon, exercé sa chimie sur la société. Ce milieu, en la nature spécifique duquel, définie par certaines affinités qui lui attiraient tous les grands noms princiers de l’Europe et par la répulsion qui éloignait d’elle tout élément non aristocratique, j’avais trouvé un refuge matériel pour ce nom de Guermantes auquel il prêtait sa dernière réalité, ce milieu avait lui-même subi, dans sa constitution intime et que j’avais crue stable, une altération profonde. La présence de gens que j’avais vus dans de tout autres sociétés et qui me semblaient ne devoir jamais pénétrer dans celle-là m’étonna moins encore que l’intime familiarité avec laquelle ils y étaient reçus, appelés par leur prénom; un certain ensemble de préjugés aristocratiques, de snobisme, qui jadis écartait automatiquement du nom de Guermantes tout ce qui ne s’harmonisait pas avec lui, avait cessé de fonctionner.

Certains étrangers qui, quand j’avais débuté dans le monde, donnaient de grands dîners où ils ne recevaient que la princesse de Guermantes, la duchesse de Guermantes, la princesse de Parme et étaient chez ces dames à la place d’honneur, passaient pour ce qu’il y a de mieux assis dans la société d’alors et l’étaient peut-être, avaient passé sans laisser aucune trace. Étaient-ce des étrangers en mission diplomatique repartis pour leur pays? Peut-être un scandale, un suicide, un enlèvement les avait-il empêchés de reparaître dans le monde, ou bien étaient-ils allemands? Mais leur nom ne devait son lustre qu’à leur situation d’alors et n’était plus porté par personne: on ne savait même pas qui je voulais dire; si je parlais d’eux en essayant d’épeler le nom, on croyait à des rastaquouères.

Les personnes qui n’auraient pas dû, selon l’ancien code social, se trouver là avaient, à mon grand étonnement, pour meilleures amies, des personnes admirablement nées, lesquelles n’étaient venues s’embêter chez la princesse de Guermantes qu’à cause de leurs nouvelles amies. Car ce qui caractérisait le plus cette société, c’était sa prodigieuse aptitude au déclassement.

Détendus ou brisés, les ressorts de la machine refoulante ne fonctionnaient plus, mille corps étrangers y pénétraient, lui ôtaient toute homogénéité, toute tenue, toute couleur. Le faubourg Saint-Germain, comme une douairière gâteuse, ne répondait que par des sourires timides à des domestiques insolents qui envahissaient ses salons, buvaient son orangeade et lui présentaient leurs maîtresses. Encore la sensation du temps écoulé et de l’anéantissement d’une partie de mon passé disparu m’était-elle donnée moins vivement encore par la destruction de cet ensemble cohérent (qu’avait été le salon Guermantes) d’éléments dont mille nuances, mille raisons expliquaient la présence, la fréquence, la coordination, qu’expliquée par l’anéantissement même de la connaissance des mille raisons, des mille nuances qui faisaient que tel qui s’y trouvait encore maintenant y était tout naturellement indiqué et à sa place, tandis que tel autre qui l’y coudoyait y présentait une nouveauté suspecte. Cette ignorance n’était pas que du monde, mais de la politique, de tout. Car la mémoire dure moins que la vie chez les individus, et, d’ailleurs, de très jeunes, qui n’avaient jamais eu les souvenirs abolis chez les autres, faisant maintenant partie du monde, et très légitimement, même au sens nobiliaire, les débuts étant oubliés ou ignorés, on prenait les gens—au point d’élévation ou de chute—où ils se trouvaient, croyant qu’il en avait toujours été ainsi, et que la princesse de Guermantes et Bloch avaient toujours eu la plus grande situation, que Clemenceau et Viviani avaient toujours été conservateurs. Et comme certains faits ont plus de durée, le souvenir exécré de l’Affaire Dreyfus persistant vaguement chez eux, grâce à ce que leur avaient dit leurs pères, si on leur disait que Clemenceau avait été dreyfusard, ils disaient: «Pas possible, vous confondez, il est juste de l’autre côté.» Des ministres tarés et d’anciennes filles publiques étaient tenus pour des parangons de vertu. Quelqu’un ayant demandé à un jeune homme de la plus grande famille s’il n’y avait pas eu quelque chose à dire sur la mère de Gilberte, le jeune seigneur répondit qu’en effet, dans la première partie de son existence, elle avait épousé un aventurier du nom de Swann, mais qu’ensuite elle avait épouse un des hommes les plus en vue de la société, le comte de Forcheville. Sans doute quelques personnes encore dans ce salon, la duchesse de Guermantes par exemple, eussent souri de cette assertion (qui, niant l’élégance de Swann, me paraissait monstrueuse, alors que moi-même jadis, à Combray, j’avais cru avec ma grand’tante que Swann ne pouvait connaître des «princesses») et aussi des femmes qui eussent pu se trouver là mais qui ne sortaient plus guère, les duchesses de Montmorency, de Mouchy, de Sagan, qui avaient été les amies intimes de Swann et n’avaient jamais aperçu ce Forcheville, non reçu dans le monde au temps où elles y allaient encore. Mais précisément c’est que la société d’alors, de même que les visages aujourd’hui modifiés et les cheveux blonds remplacés par des cheveux blancs, n’existait plus que dans la mémoire d’êtres dont le nombre diminuait tous les jours. Bloch, pendant la guerre, avait cessé de «sortir», de fréquenter ses anciens milieux d’autrefois où il faisait piètre figure. En revanche, il n’avait cessé de publier de ces ouvrages dont je m’efforçais aujourd’hui, pour ne pas être entravé par elle, de détruire l’absurde sophistique, ouvrages sans originalité, mais qui donnaient aux jeunes gens et à beaucoup de femmes du monde l’impression d’une hauteur intellectuelle peu commune, d’une sorte de génie. Ce fut donc après une scission complète entre son ancienne mondanité et la nouvelle que, dans une société reconstituée, il avait fait, pour une phase nouvelle de sa vie, honorée, glorieuse, une apparition de grand homme. Les jeunes gens ignoraient naturellement qu’il fît à cet âge-là des débuts dans la société, d’autant que le peu de noms qu’il avait retenus dans la fréquentation de Saint-Loup lui permettaient de donner à son prestige actuel une sorte de recul indéfini. En tout cas il paraissait un de ces hommes de talent qui à toute époque ont fleuri dans le grand monde et on ne pensait pas qu’il eût jamais vécu ailleurs.

Dès que j’eus fini de parler au prince de Guermantes, Bloch se saisit de moi et me présenta à une jeune femme qui avait beaucoup entendu parler de moi par la duchesse de Guermantes. Si les gens des nouvelles générations tenaient la duchesse de Guermantes pour peu de chose parce qu’elle connaissait des actrices, etc., les dames—aujourd’hui vieilles—de la famille la considéraient toujours comme un personnage extraordinaire, d’une part parce qu’elles savaient exactement sa naissance, sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que Mme de Forcheville eût appelé des «royalties», mais encore parce qu’elle dédaignait de venir dans la famille, s’y ennuyait et qu’on savait qu’on n’y pouvait jamais compter sur elle. Ses relations théâtrales et politiques, d’ailleurs mal sues, ne faisaient qu’augmenter sa rareté, donc son prestige. De sorte que, tandis que dans le monde politique et artistique on la tenait pour une créature mal définie, une sorte de défroquée du faubourg Saint-Germain qui fréquente les sous-secrétaires d’État et les étoiles, dans ce même faubourg Saint-Germain, si on donnait une belle soirée, on disait: «Est-ce même la peine d’inviter Marie Sosthènes? elle ne viendra pas. Enfin pour la forme, mais il ne faut pas se faire d’illusions.» Et si, vers 10 h. ½, dans une toilette éclatante, paraissant, de ses yeux durs pour elles, mépriser toutes ses cousines, entrait Marie Sosthènes qui s’arrêtait sur le seuil avec une sorte de majestueux dédain, et si elle restait une heure, c’était une plus grande fête pour la vieille grande dame qui donnait la soirée qu’autrefois pour un directeur de théâtre que Sarah Bernhardt, qui avait vaguement promis un concours sur lequel on ne comptait pas, fût venue et eût, avec une complaisance et une simplicité infinies, récité, au lieu du morceau promis, vingt autres. La présence de Marie Sosthènes, à laquelle les chefs de cabinet parlaient de haut en bas et qui n’en continuait pas moins (l’esprit mène ainsi le monde) à chercher à en connaître de plus en plus, venait de classer la soirée de la douairière, où il n’y avait pourtant que des femmes excessivement chic, en dehors et au-dessus de toutes les autres soirées de douairières de la même «season» (comme aurait encore dit Mme de Forcheville), mais pour lesquelles soirées ne s’était pas dérangée Marie Sosthènes qui était une des femmes les plus élégantes du jour. Le nom de la jeune femme à laquelle Bloch m’avait présenté m’était entièrement inconnu, et celui des différents Guermantes ne devait pas lui être très familier, car elle demanda à une Américaine à quel titre Mme de Saint-Loup avait l’air si intime avec toute la plus brillante société qui se trouvait là. Or, cette Américaine était mariée au comte de Furcy, parent obscur des Forcheville et pour lequel ils représentaient ce qu’il y a de plus brillant au monde. Aussi répondit-elle tout naturellement: «Quand ce ne serait que parce qu’elle est née Forcheville. C’est ce qu’il y a de plus grand.» Encore Mme de Furcy, tout en croyant naïvement le nom de Forcheville supérieur à celui de Saint-Loup, savait-elle du moins ce qu’était ce dernier. Mais la charmante amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes l’ignorait absolument et, étant assez étourdie, répondit de bonne foi à une jeune fille qui lui demandait comment Mme de Saint-Loup était parente du maître de la maison, le prince de Guermantes: «Par les Forcheville», renseignement que la jeune fille communiqua, comme si elle l’avait possédé de tout temps, à une de ses amies, laquelle, ayant mauvais caractère et étant nerveuse, devint rouge comme un coq la première fois qu’un monsieur lui dit que ce n’était pas par les Forcheville que Gilberte tenait aux Guermantes, de sorte que le monsieur crut qu’il s’était trompé, adopta l’erreur et ne tarda pas à la propager. Les dîners, les fêtes mondaines, étaient pour l’Américaine une sorte d’École Berlitz. Elle entendait les noms et les répétait sans avoir connu préalablement leur valeur, leur portée exacte. On expliqua à quelqu’un qui demandait si Tansonville venait à Gilberte de son père M. de Forcheville, que cela ne venait pas du tout par là, que c’était une terre de la famille de son mari, que Tansonville était voisin de Guermantes, appartenait à Mme de Marsantes, mais étant très hypothéqué, avait été racheté, en dot, par Gilberte. Enfin un vieux de la vieille, ayant évoqué Swann ami des Sagan et des Mouchy, et l’Américaine amie de Bloch ayant demandé comment je l’avais connu, déclara que je l’avais connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant pas du voisin de campagne, jeune ami de mon grand-père, qu’il représentait pour moi. Des méprises de ce genre ont été commises par les hommes les plus fameux et passent pour particulièrement graves dans toute société conservatrice. Saint-Simon, voulant montrer que Louis XIV était d’une ignorance qui «le fit tomber quelquefois, en public, dans les absurdités les plus grossières», ne donne de cette ignorance que deux exemples, à savoir que le Roi, ne sachant pas que Rénel était de la famille de Clermont-Gallerande ni Saint-Hérem de celle de Montmorin, les traita en hommes de peu. Du moins, en ce qui concerne Saint-Hérem, avons-nous la consolation de savoir que le Roi ne mourut pas dans l’erreur, car il fut détrompé «fort tard» par M. de la Rochefoucauld, «Encore, ajoute Saint-Simon avec un peu de pitié, lui fallut-il expliquer quelles étaient ces maisons que leur nom ne lui apprenait pas.» Cet oubli si vivace qui recouvre si rapidement le passé le plus récent, cette ignorance si envahissante, créent par contrecoup une valeur d’érudition à un petit savoir d’autant plus précieux qu’il est peu répandu, s’appliquant à la généalogie des gens, à leurs vraies situations, à la raison d’amour, d’argent ou autre pour quoi ils se sont alliés à telle famille, ou mésalliés, savoir prisé dans toutes les sociétés où règne un esprit conservateur, savoir que mon grand-père possédait au plus haut degré, concernant la bourgeoisie de Combray et de Paris, savoir que Saint-Simon prisait tant que, au moment où il célèbre la merveilleuse intelligence du prince de Conti, avant même de parler des sciences, ou plutôt comme si c’était la première des sciences, il le loue d’avoir été «un très bel esprit, lumineux, juste, exact, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oubliait rien, qui connaissait les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, d’une politesse distinguée selon le rang, le mérite, rendant tout ce que les princes du sang doivent et qu’ils ne rendent plus. Il s’en expliquait même et, sur leurs usurpations, l’histoire des livres et des conversations lui fournissait de quoi placer ce qu’il trouvait de plus obligeant sur la naissance, les emplois, etc.» Moins brillant, pour tout ce qui avait trait à la bourgeoisie de Combray et de Paris, mon grand-père ne le savait pas avec moins d’exactitude et ne le savourait pas avec moins de gourmandise. Ces gourmets-là, ces amateurs-là étaient déjà devenus peu nombreux qui savaient que Gilberte n’était pas Forcheville, ni Mme de Cambremer Méséglise, ni la plus jeune une Valintonais. Peu nombreux, peut-être même pas recrutés dans la plus haute aristocratie (ce ne sont pas forcément les dévots, ni même les catholiques, qui sont le plus savants concernant la Légende Dorée ou les vitraux du XIIIe siècle), mais souvent dans une aristocratie secondaire, plus friande de ce qu’elle n’approche guère et qu’elle a d’autant plus le loisir d’étudier qu’elle le fréquente moins, se retrouvant avec plaisir, faisant la connaissance les uns des autres, donnant de succulents dîners de corps, comme la société des bibliophiles ou dos amis de Reims, dîners où on déguste des généalogies. Les femmes n’y sont pas admises, mais les maris rentrant en disant à la leur: «J’ai fait un dîner intéressant. Il y avait un M. de la Raspelière qui nous a tenus sous le charme en nous expliquant que cette Mme de Saint-Loup qui a cette jolie fille n’est pas du tout née Forcheville. C’est tout un roman.»

L’amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes n’était pas seulement élégante et charmante, elle était intelligente aussi, et la conversation avec elle était agréable, mais m’était rendue difficile parce que ce n’était pas seulement le nom de mon interlocutrice qui était nouveau pour moi, mais celui d’un grand nombre de personnes dont elle me parla et qui formaient actuellement le fond de la société. Il est vrai que, d’autre part, comme elle voulait m’entendre raconter des histoires, beaucoup de ceux que je lui citai ne lui dirent absolument rien, ils étaient tous tombés dans l’oubli, du moins ceux qui n’avaient brillé que de l’éclat individuel d’une personne et n’étaient pas le nom générique et permanent de quelque célèbre famille aristocratique (dont la jeune femme savait rarement le titre exact, supposant des naissances inexactes sur un nom qu’elle avait entendu de travers la veille dans un dîner), et elle ne les avait pour la plupart jamais entendu prononcer, n’ayant commencé à aller dans le monde (non seulement parce qu’elle était encore jeune, mais parce qu’elle habitait depuis peu la France et n’avait pas été reçue tout de suite) que quelques années après que je m’en étais moi-même retiré. De sorte que, si nous avions en commun un même vocabulaire de mots, pour les noms, celui de chacun de nous était différent. Je ne sais comment le nom de Mme Leroi tomba de mes lèvres et, par hasard, mon interlocutrice, grâce à quelque vieil ami, galant auprès d’elle, de Mme de Guermantes, en avait entendu parler. Mais inexactement comme je le vis au ton dédaigneux dont cette jeune femme snob me répondit: «Si, je sais qui est Mme Leroi, une vieille amie de Bergotte» d’un ton qui voulait dire «une personne que je n’aurais jamais voulu faire venir chez moi». Je compris très bien que le vieil ami de Mme de Guermantes, en parfait homme du monde imbu de l’esprit des Guermantes, dont un des traits était de ne pas avoir l’air d’attacher d’importance aux fréquentations aristocratiques, avait trouvé trop bête et trop anti-Guermantes de dire: «Mme Leroi, qui fréquentait toutes les altesses, toutes les duchesses» et il avait préféré dire: «Elle était assez drôle. Elle a répondu un jour à Bergotte ceci.» Seulement, pour les gens qui ne savent pas, ces renseignements par la conversation équivalent à ceux que donne la Presse aux gens du peuple et qui croient alternativement, selon leur journal, que M. Loubet et M. Reinach sont des voleurs ou de grands citoyens. Pour mon interlocutrice, Mme Leroi avait été une espèce de Mme Verdurin première manière, avec moins d’éclat et dont le petit clan eût été limité au seul Bergotte... Cette jeune femme est, d’ailleurs, une des dernières qui, par un pur hasard, ait entendu le nom de Mme Leroi. Aujourd’hui personne ne sait plus qui c’est, ce qui est, du reste, parfaitement juste. Son nom ne figure même pas dans l’index des mémoires posthumes de Mme de Villeparisis, de laquelle Mme Leroi occupa tant l’esprit. La marquise n’a, d’ailleurs, pas parlé de Mme Leroi, moins parce que celle-ci, de son vivant, avait été peu aimable pour elle, que parce que personne ne pouvait s’intéresser à elle après sa mort, et ce silence est dicté moins par la rancune mondaine de la femme que par le tact littéraire de l’écrivain. Ma conversation avec l’élégante amie de Bloch fut charmante, car cette jeune femme était intelligente, mais cette différence entre nos deux vocabulaires la rendait malaisée et en même temps instructive. Nous avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre connaissance et, pour ainsi dire, de prendre le cliché de cet univers mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans le passé des vertus de la vieillesse, que nous nous fions sans réserve au crédit d’un milliardaire et à l’appui d’un souverain, sachant par le raisonnement, mais ne croyant pas effectivement, qu’ils pourront être demain des fugitifs dénués de pouvoir. Dans un champ plus restreint et de mondanité pure, comme dans un problème plus simple qui initie à des difficultés plus complexes mais de même ordre, l’inintelligibilité qui résultait, dans notre conversation avec la jeune femme, du fait que nous avions vécu dans un certain monde à vingt-cinq ans de distance, me donnait l’impression et aurait pu fortifier chez moi le sens de l’histoire. Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des situations réelles, qui tous les dix ans fait surgir les élus dans leur apparence actuelle et comme si le passé n’existait pas, qui empêche, pour une Américaine fraîchement débarquée, de voir que M. de Charlus avait eu la plus grande situation de Paris à une époque où Bloch n’en avait aucune, et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bontemps avait été traité avec la plus grande amitié par le prince de Galles, cette ignorance n’existe pas seulement chez les nouveaux venus, mais chez ceux qui ont fréquenté toujours des sociétés voisines, et cette ignorance, chez ces derniers comme chez les autres, est aussi un effet (mais cette fois s’exerçant sur l’individu et non sur la courbe sociale) du Temps. Sans doute, nous avons beau changer de milieu, de genre de vie, notre mémoire, en retenant le fil de notre personnalité identique, attache à elle, aux époques successives, le souvenir des sociétés où nous avons vécu, fût-ce quarante ans plus tôt. Bloch, chez le prince de Guermantes, savait parfaitement l’humble milieu juif où il avait vécu à dix-huit ans, et Swann, quand il n’aima plus Mme Swann mais une femme qui servait le thé chez ce même Colombin où Mme Swann avait cru quelque temps qu’il était chic d’aller, comme au thé de la rue Royale, Swann savait très bien sa valeur mondaine, se rappelant Twickenham, n’avait aucun doute sur les raisons pour lesquelles il allait plutôt chez Colombin que chez la duchesse de Broglie, et savait parfaitement qu’eût-il été lui-même mille fois moins «chic», cela ne l’eût pas empêché davantage d’aller chez Colombin ou à l’hôtel Ritz, puisque tout le monde peut y aller en payant. Sans doute les amis de Bloch ou de Swann se rappelaient eux aussi la petite société juive ou les invitations à Twickenham, et ainsi les amis, comme des «moi» un peu moins distincts de Swann et de Bloch, ne séparaient pas, dans leur mémoire, du Bloch élégant d’aujourd’hui le Bloch sordide d’autrefois, du Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de Buckingham Palace. Mais ces amis étaient, en quelque sorte, dans la vie, les voisins de Swann; la leur s’était développée sur une ligne assez voisine pour que leur mémoire pût être assez pleine de lui; mais chez d’autres plus éloignés de Swann, à une distance plus grande de lui, non pas précisément socialement, mais d’intimité, qui avait fait la connaissance plus vague et les rencontres très rares, les souvenirs moins nombreux avaient rendu les notions plus flottantes. Or, chez des étrangers de ce genre, au bout de trente ans on ne se rappelle plus rien de précis qui puisse prolonger dans le passé et changer de valeur l’être qu’on a sous les yeux. J’avais entendu, dans les dernières années de la vie de Swann, des gens du monde pourtant, à qui on parlait de lui, dire et comme si ç’avait été son titre de notoriété: «Vous parlez du Swann de chez Colombin?» J’entendais maintenant des gens qui auraient pourtant dû savoir, dire en parlant de Bloch: «Le Bloch-Guermantes? Le familier des Guermantes?» Ces erreurs qui scindent une vie et en isolant le présent font de l’homme dont on parle un autre homme, un homme différent, une création de la veille, un homme qui n’est que la condensation de ses habitudes actuelles (alors que lui porte en lui-même la continuité de sa vie qui le relie au passé), ces erreurs dépendent bien aussi du Temps, mais elles sont non un phénomène social, mais un phénomène de mémoire. J’eus dans l’instant même un exemple, d’une variété assez différente, il est vrai, mais d’autant plus frappante, de ces oublis qui modifient pour nous l’aspect des êtres. Un jeune neveu de Mme de Guermantes, le marquis de Villemandois, avait été jadis pour moi d’une insolence obstinée qui m’avait conduit par représailles à adopter à son égard une attitude si insultante que nous étions devenus tacitement comme deux ennemis. Pendant que j’étais en train de réfléchir sur le temps, à cette matinée chez la princesse de Guermantes, il se fit présenter à moi en disant qu’il croyait que j’avais connu de ses parents, qu’il avait lu des articles de moi et désirait faire ou refaire ma connaissance. Il est vrai de dire qu’avec l’âge il était devenu, comme beaucoup, d’impertinent sérieux, qu’il n’avait plus la même arrogance et que, d’autre part, on parlait de moi, pour de bien minces articles cependant, dans le milieu qu’il fréquentait. Mais ces raisons de sa cordialité et de ses avances ne furent qu’accessoires. La principale, ou du moins celle qui permit aux autres d’entrer en jeu, c’est que, ou ayant une plus mauvaise mémoire que moi, ou ayant attaché une attention moins soutenue à mes ripostes que je n’avais fait autrefois à ses attaques, parce que j’étais alors pour lui un bien plus petit personnage qu’il n’était pour moi, il avait entièrement oublié notre inimitié. Mon nom lui rappelait tout au plus qu’il avait dû me voir, ou quelqu’un des miens, chez une de ses tantes... Et ne sachant pas au juste s’il se faisait présenter ou représenter, il se hâta de me parler de sa tante, chez qui il ne doutait pas qu’il avait dû me rencontrer, se rappelant qu’on y parlait souvent de moi, mais non de nos querelles. Un nom, c’est tout ce qui reste bien souvent pour nous d’un être, non pas même quand il est mort, mais de son vivant. Et nos notions actuelles sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu à celles que nous avons eues de lui, que nous avons entièrement oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui, mais que nous nous rappelons qu’il portait, enfant, d’étranges guêtres jaunes aux Champs-Élysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le lui assurions, il n’a aucun souvenir d’avoir joué avec nous. Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais: «Il vient dans des salons où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans.» Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. A quoi cela l’avançait-il? De près, dans la translucidité d’un visage où, de plus loin et mal éclairé, je ne voyais que la jeunesse gaie (soit qu’elle y survécût, soit que je l’y évoquasse), se tenait le visage presque effrayant, tout anxieux, d’un vieux Shylock attendant, tout grimé dans la coulisse, le moment d’entrer en scène, récitant déjà les premiers vers à mi-voix. Dans dix ans, dans ces salons où leur veulerie l’aurait imposé, il entrerait en béquillant, devenu maître, trouvant une corvée d’être obligé d’aller chez les La Trémoïlle. A quoi cela l’avançait-il?

Des changements produits dans la société je pouvais d’autant plus extraire des vérités importantes et dignes de cimenter une partie de mon œuvre qu’ils n’étaient nullement, comme j’aurais pu être au premier moment tenté de le croire, particuliers à notre époque. Au temps où moi-même, à peine parvenu, j’étais entré, plus nouveau que ne l’était Bloch lui-même aujourd’hui, dans le milieu des Guermantes, j’avais dû y contempler, comme faisant partie intégrante de ce milieu, des éléments absolument différents, agrégés depuis peu et qui paraissaient étrangement nouveaux à de plus anciens dont je ne les différenciais pas et qui eux-mêmes, crus, par les ducs d’alors, membres de tout temps du faubourg, y avaient, eux, ou leurs pères, ou leurs grands-pères, été jadis des parvenus. Si bien que ce n’était pas la qualité d’hommes du grand monde qui rendait cette société si brillante, mais le fait d’avoir été assimilés plus ou moins complètement par cette société qui faisait, de gens qui cinquante ans plus tard paraissaient tous pareils, des gens du grand monde. Même dans le passé où je reculais le nom de Guermantes pour lui donner toute sa grandeur, et avec raison du reste, car sous Louis XIV les Guermantes, quasi royaux, faisaient plus grande figure qu’aujourd’hui, le phénomène que je remarquais en ce moment se produisait de même. Ne les avait-on pas vus alors s’allier à la famille Colbert par exemple, laquelle aujourd’hui, il est vrai, nous paraît très noble puisque épouser une Colbert semble un grand parti pour un La Rochefoucauld. Mais ce n’est pas parce que les Colbert, simples bourgeois alors, étaient nobles, que les Guermantes s’allièrent avec eux, c’est parce que les Guermantes s’allièrent avec eux qu’ils devinrent nobles. Si le nom d’Haussonville s’éteint avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu’avant la Révolution, M. d’Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume, tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que leurs fils épouseraient un jour l’un la fille, l’autre la petite-fille de l’auteur de Corinne. Je me rendais compte, d’après ce que me disait la duchesse de Guermantes, que j’aurais pu faire dans ce monde la figure d’homme élégant non titré, mais qu’on croit volontiers affilié de tout temps à l’aristocratie, que Swann y avait faite autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la duchesse de Broglie, qui elle-même était au début fort peu du grand monde. Les premières fois que j’avais dîné chez Mme de Guermantes, combien n’avais-je pas dû choquer des hommes comme M. de Beauserfeuil, moins par ma présence que par des remarques témoignant que j’étais entièrement ignorant des souvenirs qui constituaient son passé et donnaient sa forme à l’usage qu’il avait de la société. Bloch un jour, quand, devenu très vieux, il aurait une mémoire assez ancienne du salon Guermantes tel qu’il se présentait à ce moment à ses yeux, éprouverait le même étonnement, la même mauvaise humeur en présence de certaines intrusions et de certaines ignorances. Et, d’autre part, il aurait sans doute contracté et dispenserait autour de lui ces qualités de tact et de discrétion que j’avais crues le privilège d’hommes comme M. de Norpois, et qui se reforment et s’incarnent dans ceux qui nous paraissent entre tous les exclure. D’ailleurs, le cas qui s’était présenté pour moi d’être admis dans la société des Guermantes m’avait paru quelque chose d’exceptionnel. Mais si je sortais de moi et du milieu qui m’entourait immédiatement, je voyais que ce phénomène social n’était pas aussi isolé qu’il m’avait paru d’abord et que du bassin de Combray où j’étais né, assez nombreux, en somme, étaient les jets d’eau qui symétriquement à moi s’étaient élevés au-dessus de la même masse liquide qui les avait alimentés. Sans doute les circonstances ayant toujours quelque chose de particulier et les caractères d’individuel, c’était de façons toutes différentes que Legrandin (par l’étrange mariage de son neveu) à son tour avait pénétré dans ce milieu, que la fille d’Odette s’y était apparentée, que Swann lui-même, et moi enfin y étions venus. Pour moi qui avais passé enfermé dans ma vie et la voyant du dedans, celle de Legrandin me semblait n’avoir aucun rapport et avoir suivi un chemin opposé, de même que celui qui suit le cours d’une rivière dans sa vallée profonde ne voit pas qu’une rivière divergente, malgré les écarts de son cours, se jette dans le même fleuve. Mais à vol d’oiseau, comme fait le statisticien qui néglige la raison sentimentale, les imprudences évitables qui ont conduit telle personne à la mort, et compte seulement le nombre de personnes qui meurent par an, on voyait que plusieurs personnes, parties d’un même milieu dont la peinture a occupé le début de ce récit, étaient parvenues dans un autre tout différent, et il est probable que, comme il se fait par an à Paris un nombre moyen de mariages, tout autre milieu bourgeois cultivé et riche eût fourni une proportion à peu près égale de gens comme Swann, comme Legrandin, comme moi et comme Bloch, qu’on retrouverait se jetant dans l’océan du «grand monde». Et, d’ailleurs, ils s’y reconnaissaient, car si le jeune comte de Cambremer émerveillait tout le monde par sa distinction, sa grâce, sa sobre élégance, je reconnaissais en elles—en même temps que dans son beau regard et dans son désir ardent de parvenir—ce qui caractérisait déjà son oncle Legrandin, c’est-à-dire un vieil ami fort bourgeois, quoique de tournure aristocratique, de mes parents.

La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus primitivement acides que celle de Bloch, est aussi répandue que ce sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous ne devons pas plus redouter un juge prévenu qu’un juge ami. Et les petits-enfants de Bloch seraient bons et discrets presque de naissance. Bloch n’en était peut-être pas encore là. Mais je remarquai que lui, qui jadis feignait de se croire obligé à faire deux heures de chemin de fer pour aller voir quelqu’un qui ne le lui avait guère demandé, maintenant qu’il recevait beaucoup d’invitations, non seulement à déjeuner et à dîner, mais à venir passer quinze jours ici, quinze jours là, en refusait beaucoup et sans le dire, sans se vanter de les avoir reçues, de les avoir refusées. La discrétion, discrétion dans les actions, dans les paroles, lui était venue avec la situation sociale et l’âge, avec une sorte d’âge social, si l’on peut dire. Sans doute Bloch était jadis indiscret autant qu’incapable de bienveillance et de conseils. Mais certains défauts, certaines qualités sont moins attachés à tel individu, à tel autre, qu’à tel ou tel moment de l’existence considéré au point de vue social. Ils sont presque extérieurs aux individus, lesquels passent dans leur lumière comme sous des solstices variés, préexistants, généraux, inévitables. Les médecins qui cherchent à se rendre compte si tel médicament diminue ou augmente l’acidité de l’estomac, active ou ralentit ses sécrétions, obtiennent des résultats différents, non pas selon l’estomac sur les sécrétions duquel ils prélèvent un peu de suc gastrique, mais selon qu’ils le lui empruntent à un moment plus ou moins avancé de l’ingestion du remède.

* * *

Ainsi, à chacun des moments de sa durée, le nom de Guermantes, considéré comme un ensemble de tous les noms qu’il admettait en lui, autour de lui, subissait des déperditions, recrutait des éléments nouveaux, comme ces jardins où à tout moment des fleurs à peine en bouton et se préparant à remplacer celles qui se flétrissent déjà se confondent dans une masse qui semble pareille, sauf à ceux qui n’ont pas toujours vu les nouvelles venues et gardent dans leur souvenir l’image précise de celles qui ne sont plus.

Plus d’une des personnes que cette matinée réunissait, ou dont elle m’évoquait le souvenir, me donnait les aspects qu’elle avait tour à tour présentés pour moi, par les circonstances différentes, opposées, d’où elle avait, les unes après les autres, surgi devant moi, faisait ressortir les aspects variés de ma vie, les différences de perspective, comme un accident de terrain, de colline ou château, qui, apparaissant tantôt à droite, tantôt à gauche, semble d’abord dominer une forêt, ensuite sortir d’une vallée, et révéler ainsi au voyageur des changements d’orientation et des différences d’altitude dans la route qu’il suit. En remontant de plus en plus haut, je finissais par trouver des images d’une même personne séparées par un intervalle de temps si long, conservées par des «moi» si distincts, ayant elles-mêmes des significations si différentes, que je les omettais d’habitude quand je croyais embrasser le cours passé de mes relations avec elles, que j’avais même cessé de penser qu’elles étaient les mêmes que j’avais connues autrefois et qu’il me fallait le hasard d’un éclair d’attention pour les rattacher, comme à une étymologie, à cette signification primitive qu’elles avaient eue pour moi. Mlle Swann me jetait, de l’autre côté de la haie d’épines roses, un regard dont j’avais dû, d’ailleurs, rétrospectivement retoucher la signification, qui était du désir. L’amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait derrière cette même haie d’un air dur qui n’avait pas non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant, d’ailleurs, tellement changé depuis, que je ne l’avais nullement reconnu à Balbec dans le Monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont il m’arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant: «Mais c’était M. de Charlus, déjà, comme c’est curieux.» Mme de Guermantes au mariage du Dr Percepied, Mme Swann en rose chez mon grand-oncle, Mme de Cambremer, sœur de Legrandin, si élégante qu’il craignait que nous ne le priions de nous donner une recommandation pour elle, c’étaient, ainsi que tant d’autres concernant Swann, Saint-Loup, etc., autant d’images que je m’amusais parfois, quand je les retrouvais, à placer comme frontispice au seuil de mes relations avec ces différentes personnes, mais qui ne me semblaient, en effet, qu’une image, et non déposée en moi par l’être lui-même, auquel rien ne la reliait plus. Non seulement certaines gens ont de la mémoire et d’autres pas (sans aller jusqu’à l’oubli constant où vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur permet de trouver toujours—la nouvelle précédente s’étant évanouie au bout de huit jours, ou la suivante ayant le don de l’exorciser—de la place pour la nouvelle contraire qu’on leur dit. Mais même à égalité de mémoire, deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses. L’une aura prêté peu d’attention à un fait dont l’autre gardera grand remords, et, en revanche, aura saisi à la volée comme signe sympathique et caractéristique une parole que l’autre aura laissé échapper sans presque y penser. L’intérêt de ne pas s’être trompé quand on a émis un pronostic faux abrège la durée du souvenir de ce pronostic et permet d’affirmer très vite qu’on ne l’a pas émis. Enfin, un intérêt plus profond, plus désintéressé, diversifie les mémoires, si bien que le poète, qui a presque tout oublié des faits qu’on lui rappelle, retient une impression fugitive. De tout cela vient qu’après vingt ans d’absence on rencontre, au heu de rancunes présumées, des pardons involontaires, inconscients, et, en revanche, tant de haines dont on ne peut s’expliquer (parce qu’on a oublié à son tour l’impression mauvaise qu’on a faite) la raison. L’histoire même des gens qu’on a le plus connus, on en a oublié les dates. Et parce qu’il y avait au moins vingt ans qu’elle avait vu Bloch pour la première fois, Mme de Guermantes eût juré qu’il était né dans son monde et avait été bercé sur les genoux de la duchesse de Chartres quand il avait deux ans.

Et combien de fois ces personnes étaient revenues devant moi, au cours de leur vie dont les diverses circonstances semblaient présenter les mêmes êtres, mais sous des formes et pour des fins variées; et la diversité des points de ma vie par où avait passé le fil de celle de chacun de ces personnages avait fini par mêler ceux qui semblaient le plus éloignés, comme si la vie ne possédait qu’un nombre limité de fils pour exécuter les dessins les plus différents. Quoi de plus séparé, par exemple, dans mes passés divers, que mes visites à mon oncle Adolphe, que le neveu de Mme de Villeparisis cousine du Maréchal, que Legrandin et sa sœur, que l’ancien giletier ami de Françoise, dans la cour! Et aujourd’hui tous ces fils différents s’étaient réunis pour faire la trame ici du ménage Saint-Loup, là jadis du jeune ménage Cambremer, pour ne pas parler de Morel et de tant d’autres dont la conjonction avait concouru à former une circonstance, si bien qu’il me semblait que la circonstance était l’unité complète et le personnage seulement une partie composante. Et ma vie était déjà assez longue pour qu’à plus d’un des êtres qu’elle m’offrait je trouvasse dans des régions opposées de mes souvenirs un autre être pour le compléter. Aux Elstir que je voyais ici en une place qui était un signe de la gloire maintenant acquise, je pouvais ajouter les plus anciens souvenirs des Verdurin, des Cottard, la conversation dans le restaurant de Rivebelle, la matinée où j’avais connu Albertine, et tant d’autres. Ainsi un amateur d’art à qui on montre le volet d’un retable se rappelle dans quelle église, dans quel musée, dans quelle collection particulière, les autres sont dispersés (de même qu’en suivant les catalogues des ventes ou en fréquentant les antiquaires, il finit par trouver l’objet jumeau de celui qu’il possède et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la prédelle, l’autel tout entier). Comme un seau, montant le long d’un treuil, vient toucher la corde à diverses reprises et sur des côtés opposés, il n’y avait pas de personnage, presque pas même de choses ayant eu place dans ma vie, qui n’y eût joué tour à tour des rôles différents. Une simple relation mondaine, même un objet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans mon souvenir, je voyais que la vie n’avait pas cessé de tisser autour de lui des fils différents qui finissaient par le feutrer de ce beau velours pareil à celui qui, dans les vieux parcs, enveloppe une simple conduite d’eau d’un fourreau d’émeraude.

Ce n’était pas que l’aspect de ces personnes qui donnait l’idée de personnes de songe. Pour elles-mêmes la vie, déjà ensommeillée dans la jeunesse et l’amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles avaient oublié jusqu’à leurs rancunes, leurs haines, et pour être certaines que c’était à la personne qui était là qu’elles n’adressaient plus la parole il y a dix ans, il eût fallu qu’elles se reportassent à un registre, mais qui était aussi vague qu’un rêve où on a été insulté on ne sait plus par qui. Tous ces songes formaient les apparences contrastées de la vie politique où on voyait dans un même ministère des gens qui s’étaient accusés de meurtre ou de trahison. Et ce songe devenait épais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours qui suivaient celui où ils avaient fait l’amour. Pendant ces jours-là on ne pouvait plus rien demander au président de la République, il oubliait tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours, le souvenir des affaires publiques lui revenait, fortuit comme celui d’un rêve.

Parfois ce n’était pas en une seule image qu’apparaissait cet être si différent de celui que j’avais connu depuis. C’est pendant des années que Bergotte m’avait paru un doux vieillard divin, que je m’étais senti paralysé comme par une apparition devant le chapeau gris de Swann, le manteau violet de sa femme, le mystère dont le nom de sa race entourait la duchesse de Guermantes jusque dans un salon: origines presque fabuleuses, charmante mythologie de relations devenues si banales ensuite, mais qu’elles prolongeaient dans le passé comme en plein ciel, avec un éclat pareil à celui que projette la queue étincelante d’une comète. Et même celles qui n’avaient pas commencé dans le mystère, comme mes relations avec Mme de Souvré, si sèches et si purement mondaines aujourd’hui, gardaient à leurs débuts leur premier sourire, plus calme, plus doux, et si onctueusement tracé dans la plénitude d’une après-midi au bord de la mer, d’une fin de journée de printemps à Paris, bruyante d’équipages, de poussière soulevée, et de soleil remué comme de l’eau. Et peut-être Mme de Souvré n’eût pas valu grand’chose si on l’eût détachée de ce cadre, comme ces monuments—la Salute par exemple—qui, sans grande beauté propre, font admirablement là où ils sont situés, mais elle faisait partie d’un lot de souvenirs que j’estimais à un certain prix, «l’un dans l’autre», sans me demander pour combien exactement la personne de Mme de Souvré y figurait.

Une chose me frappa plus encore chez tous ces êtres que les changements physiques, sociaux, qu’ils avaient subis, ce fut celui qui tenait à l’idée différente qu’ils avaient les uns des autres. Legrandin méprisait Bloch autrefois et ne lui adressait jamais la parole. Il fut très aimable avec lui. Ce n’était pas du tout à cause de la situation plus grande qu’avait prise Bloch, ce qui, dans ce cas, ne mériterait pas d’être noté, car les changements sociaux amènent forcément des changements respectifs de position entre ceux qui les ont subis. Non; c’était que les gens—les gens, c’est-à-dire ce qu’ils sont pour nous—n’ont plus dans notre mémoire l’uniformité d’un tableau. Au gré de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous allons jusqu’à les confondre avec d’autres: «Bloch, c’est quelqu’un qui venait à Combray», et en disant Bloch c’était moi qu’on voulait dire. Inversement, Mme Sazerat était persuadée que de moi était telle thèse historique sur Philippe II (laquelle était de Bloch). Sans aller jusqu’à ces interversions, on oublie les crasses que l’un vous a faites, ses défauts, la dernière fois où on s’est quitté sans se serrer la main et, en revanche, on s’en rappelle une plus ancienne, où on était bien ensemble. Et c’est à cette fois plus ancienne que les manières de Legrandin répondaient dans son amabilité avec Bloch, soit qu’il eût perdu la mémoire d’un certain passé, soit qu’il le jugeât prescrit, mélange de pardon, d’oubli, d’indifférence qui est aussi un effet du Temps. D’ailleurs, les souvenirs que nous avons les uns des autres, même dans l’amour, ne sont pas les mêmes. J’avais vu Albertine me rappeler à merveille telle parole que je lui avais dite dans nos premières rencontres et que j’avais complètement oubliée. D’un autre fait enfoncé à jamais dans ma tête comme un caillou elle n’avait aucun souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords de ces allées où de distance en distance des vases de fleurs sont placés symétriquement, mais non en face les uns des autres. A plus forte raison est-il compréhensible que pour des gens qu’on connaît peu on se rappelle à peine qui ils sont, ou on s’en rappelle autre chose, mais de plus ancien, que ce qu’on en pensait autrefois, quelque chose qui est suggéré par les gens au milieu de qui on les retrouve, qui ne les connaissent que depuis peu, parés de qualités et d’une situation qu’ils n’avaient pas autrefois mais que l’oublieux accepte d’emblée.

Sans doute la vie, en mettant à plusieurs reprises ces personnes sur mon chemin, me les avait présentées dans des circonstances particulières qui, en les entourant de toutes parts, m’avaient rétréci la vue que j’avais eue d’elles, et m’avait empêché de connaître leur essence. Ces Guermantes mêmes, qui avaient été pour moi l’objet d’un si grand rêve, quand je m’étais approché d’abord de l’un d’eux, m’étaient apparus sous l’aspect, l’une d’une vieille amie de grand’mère, l’autre d’un monsieur qui m’avait regardé d’un air si désagréable à midi dans les jardins du casino. (Car il y a entre nous et les êtres un liséré de contingences, comme j’avais compris, dans mes lectures de Combray, qu’il y en a un de perception et qui empêche la mise en contact absolue de la réalité et de l’esprit.) De sorte que ce n’était jamais qu’après coup, en les rapportant à un nom, que leur connaissance était devenue pour moi la connaissance des Guermantes. Mais peut-être cela même me rendait-il la vie plus poétique de penser que la race mystérieuse aux yeux perçants, au bec d’oiseau, la race rose, dorée, inapprochable, s’était trouvée si souvent, si naturellement, par l’effet de circonstances aveugles et différentes, s’offrir à ma contemplation, à mon commerce, même à mon intimité, au point que, quand j’avais voulu connaître Mlle de Stermaria ou faire faire des robes à Albertine, c’était, comme aux plus serviables de mes amis, à des Guermantes que je m’étais adressé. Certes, cela m’ennuyait d’aller chez eux autant que chez les autres gens du monde que j’avais connus ensuite. Même, pour la duchesse de Guermantes, comme pour certaines pages de Bergotte, son charme ne m’était visible qu’à distance et s’évanouissait quand j’étais près d’elle, car il résidait dans ma mémoire et dans mon imagination. Mais enfin, malgré tout, les Guermantes, comme Gilberte aussi, différaient des autres gens du monde en ce qu’ils plongeaient plus avant leurs racines dans un passé de ma vie où je rêvais davantage et croyais plus aux individus. Ce que je possédais avec ennui, en causant en ce moment avec l’une et avec l’autre, c’était du moins celles des imaginations de mon enfance que j’avais trouvées le plus belles et crues le plus inaccessibles, et je me consolais en confondant, comme un marchand qui s’embrouille dans ses livres, la valeur de leur possession avec le prix auquel les avait cotées mon désir.

Mais pour d’autres êtres, le passé de mes relations avec eux était gonflé de rêves plus ardents, formés sans espoir, où s’épanouissait si richement ma vie d’alors, dédiée à eux tout entière, que je pouvais à peine comprendre comment leur exaucement était ce mince, étroit et terne ruban d’une intimité indifférente et dédaignée où je ne pouvais plus rien retrouver de ce qui avait fait leur mystère, leur fièvre et leur douceur.

* * *

«Que devient la marquise d’Arpajon? demanda Mme de Cambremer.—Mais elle est morte, répondit Bloch.—Vous confondez avec la comtesse d’Arpajon qui est morte l’année dernière.» La princesse de Malte se mêla à la discussion; jeune veuve d’un vieux mari très riche et porteur d’un grand nom, elle était beaucoup demandée en mariage et en avait pris une grande assurance. «La marquise d’Arpajon est morte aussi il y a à peu près un an.—Ah! un an, je vous réponds que non, répondit Mme de Cambremer, j’ai été à une soirée de musique chez elle il y a moins d’un an.» Bloch, pas plus que les «gigolos» du monde, ne put prendre part utilement à la discussion, car toutes ces morts de personnes âgées étaient à une distance d’eux trop grande, soit par la différence énorme des années, soit par la récente arrivée (de Bloch, par exemple) dans une société différente qu’il abordait de biais, au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souvenir d’un passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclairer. Et pour les gens du même âge et du même milieu, la mort avait perdu de sa signification étrange. D’ailleurs, on faisait tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens à l’article de la mort, et dont les uns s’étaient rétablis tandis que d’autres avaient a succombé qu’on ne se souvenait plus au juste si telle personne qu’on n’avait jamais l’occasion de voir s’était sortie de sa fluxion de poitrine ou avait trépassé. La mort se multipliait et devenait plus incertaine dans ces régions âgées. A cette croisée de deux générations et de deux sociétés qui, en vertu de raisons différentes, mal placées pour distinguer la mort, la confondaient presque avec la vie, la première s’était mondanisée, était devenue un incident qui qualifiait plus ou moins une personne; sans que le ton dont on parlait eût l’air de signifier que cet incident terminait tout pour elle, on disait: «mais vous oubliez, un tel est mort», comme on eût dit: «il est décoré» (l’adjectif était autre, quoique pas plus important), «il est de l’Académie», ou—et cela revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux fêtes—«il est allé passer l’hiver dans le Midi», «on lui a ordonné les montagnes». Encore, pour des hommes connus, ce qu’ils laissaient en mourant aidait à se rappeler que leur existence était terminée. Mais pour les simples gens du monde très âgés, on s’embrouillait sur le fait qu’ils fussent morts ou non, non seulement parce qu’on connaissait mal ou qu’on avait oublié leur passé, mais parce qu’ils ne tenaient en quoi que ce soit à l’avenir. Et la difficulté qu’avait chacun de faire un triage entre les maladies, l’absence, la retraite à la campagne, la mort des vieilles gens du monde, consacrait, tout autant que l’indifférence des hésitants, l’insignifiance des défunts.

«Mais si elle n’est pas morte, comment se fait-il qu’on ne la voie plus jamais, ni son mari non plus? demanda une vieille fille qui aimait faire de l’esprit.—Mais je te dirai, reprit la mère, qui, quoique quinquagénaire, ne manquait pas une fête, que c’est parce qu’ils sont vieux, et qu’à cet âge-là on ne sort plus.» Il semblait qu’il y eût avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes toujours allumées dans la brume. Mme de Sainte-Euverte trancha le débat en disant que la comtesse d’Arpajon était morte, il y avait un an, d’une longue maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte aussi depuis, très vite, «d’une façon tout à fait insignifiante», mort qui par là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu’elle eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En entendant que Mme d’Arpajon était vraiment morte, la vieille fille jeta sur sa mère un regard alarmé, car elle craignait que d’apprendre la mort d’une de ses «contemporaines» ne la «frappât»; elle croyait entendre d’avance parler de la mort de sa propre mère avec cette explication: «Elle avait été «très frappée» par la mort de Madame d’Arpajon.» Mais la mère, au contraire, se faisait à elle-même l’effet de l’avoir emporté dans un concours sur des concurrents de marque, chaque fois qu’une personne de son âge «disparaissait». Leur mort était la seule manière dont elle prît encore agréablement conscience de sa propre vie. La vieille fille s’aperçut que sa mère, qui n’avait pas semblé fâchée de dire que Mme d’Arpajon était recluse dans les demeures d’où ne sortent plus guère les vieillards fatigués, l’avait été moins encore d’apprendre que la marquise était entrée dans la Cité d’après, celle d’où on ne sort plus. Cette constatation de l’indifférence de sa mère amusa l’esprit caustique de la vieille fille. Et pour faire rire ses amies, plus tard, elle fit un récit désopilant de la manière allègre, prétendait-elle, dont sa mère avait dit en se frottant les mains: «Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre Madame d’Arpajon est morte.» Même pour ceux qui n’avaient pas besoin de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heureux. Car toute mort est pour les autres une simplification d’existence, ôte le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation de faire des visites. Toutefois, comme je l’ai dit, ce n’est pas ainsi que la mort de M. Verdurin avait été accueillie par Elstir.

* * *

Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait que sa taille avait diminué—ce qui lui donnait l’air, par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir ce qu’on appelle «un pied dans la tombe»—on aurait à peine pu dire qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir, de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement, comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant «à l’anglaise», je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l’air qui voulait dire: «Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus, nous parlerons de cela une autre fois.» Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. A tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine, d’ailleurs, sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait «qu’il y a longtemps!» et où repassaient ses maris, les hommes qui l’avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d’un passé si lointain, qu’elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Puis m’ayant quitté, elle se mit à trotter vers la porte pour qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer que, si elle n’avait pas causé avec moi, c’est qu’elle était pressée, pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d’être exacte chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même, près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Elle courait, en effet, à son tombeau.

Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier: «Oui, c’est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J’aime cette jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous êtes!» Elle parlait, son gros monocle dans son œil rond, mi-amusé, mi-s’excusant de ne pouvoir soutenir la gaîté longtemps, mais jusqu’au bout elle était décidée à «participer», à «faire clan».

* * *

Je m’étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton déférent, comme si c’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me montrer qu’elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l’un à l’autre combien les idées qu’il exposait jadis sur l’art de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard) s’étaient souvent et, en somme, sur un grand nombre de points trouvées vérifiées par la dernière guerre. «Je ne puis vous dire à quel point la moindre des choses qu’il me disait à Doncières et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. Les dernières paroles que j’ai entendues de lui, quand nous nous sommes quittés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg, général napoléonien, à un des types de la bataille napoléonienne, celle qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-être, avait-il ajouté, les Anglais et nous. Or, à peine un an après la mort de Robert, un critique pour lequel il avait une profonde admiration et qui exerçait visiblement une grande influence sur ses idées militaires, M. Henry Bidou, disait que l’offensive d’Hindenburg en mars 1918, c’était «la bataille de séparation d’un adversaire massé contre deux adversaires en ligne, manœuvre que l’Empereur a réussie en 1796 sur l’Apennin et qu’il a manquée en 1815 en Belgique». Quelques instants auparavant, Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’a voulu l’auteur, où lui-même a changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans doute, en l’interprétant de cette façon Robert ne serait pas d’accord avec M. Bidou. Mais d’autres critiques pensent que c’est le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il ne s’était pas préalablement assignés. Et, chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire,—comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le Misanthrope n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire): «Hé bien, c’est que Molière se trompait.»

«Et sur les avions, répondit Gilberte, vous rappelez-vous quand il disait—il avait de si jolies phrases—: «il faut que chaque armée soit un Argus aux cent yeux». Hélas! il n’a pu voir la vérification de ses dires.—Mais si, répondis-je, à la bataille de la Somme, il a bien su qu’on a commencé par aveugler l’ennemi en lui crevant les yeux, en détruisant ses avions et ses ballons captifs.—Ah! oui, c’est vrai.» Et comme depuis qu’elle ne vivait plus que pour l’intelligence, elle était devenue un peu pédante: «Et lui qui prétendait aussi qu’on reviendrait aux anciens moyens. Savez-vous que les expéditions de Mésopotamie dans cette guerre (elle avait dû lire cela à l’époque, dans les articles de Brichot) évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de Xénophon? Et pour aller du Tigre à l’Euphrate, le commandement anglais s’est servi de bellones, bateaux longs et étroits, gondoles de ce pays, et dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens.» Ces paroles me donnaient bien le sentiment de cette stagnation du passé qui dans certains lieux, par une sorte de pesanteur spécifique, s’immobilise indéfiniment, si bien qu’on peut le retrouver tel quel. Et j’avoue que, pensant aux lectures que j’avais faites à Balbec, non loin de Robert, j’étais très impressionné—comme dans la campagne de France de retrouver la tranchée de Mme de Sévigné—en Orient, à propos du siège de Kout-el-Amara (Kout-l’émir, comme nous disons Vaux-le-Vicomte et Boilleau-l’Évêque, aurait dit le curé de Combray, s’il avait étendu sa soif d’étymologie aux langues orientales), de voir revenir auprès de Bagdad ce nom de Bassorah dont il est tant question dans les Mille et une Nuits et que gagne chaque fois, après avoir quitté Bagdad ou avant d’y rentrer, pour s’embarquer ou débarquer, bien avant le général Townsend, aux temps des Khalifes, Simbad le Marin.

«Il y a un coté de la guerre qu’il commençait à apercevoir, dis-je, c’est qu’elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine, pourrait être racontée comme un roman, et que par conséquent, si tel ou tel va répétant que la stratégie est une science, cela ne l’aide en rien à comprendre la guerre, parce que la guerre n’est pas stratégique. L’ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous ne savons le but poursuivi par la femme que nous aimons, et ces plans peut-être ne les savons-nous pas nous-mêmes. Les Allemands, dans l’offensive de mars 1918, avaient-ils pour but de prendre Amiens? Nous n’en savons rien. Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes, et est-ce l’événement de leur progression à l’ouest, vers Amiens, qui détermina leur projet. A supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et partir des illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu, comme Dostoïewski raconterait une vie. D’ailleurs, il est trop certain que la guerre n’est point stratégique, mais plutôt médicale, comportant des accidents imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter, comme la Révolution russe.»

Dans toute cette conversation, Gilberte m’avait parlé de Robert avec une déférence qui semblait plus s’adresser à mon ancien ami qu’à son époux défunt. Elle avait l’air de me dire: «Je sais combien vous l’admiriez. Croyez bien que j’ai su comprendre l’être supérieur qu’il était.» Et pourtant, l’amour que certainement elle n’avait plus pour son souvenir était peut-être encore la cause lointaine de particularités de sa vie actuelle. Ainsi Gilberte avait maintenant pour amie inséparable Andrée. Quoique celle-ci commençât, surtout à la faveur du talent de son mari et de sa propre intelligence, à pénétrer non pas, certes, dans le milieu des Guermantes, mais dans un monde infiniment plus élégant que celui qu’elle fréquentait jadis, on fut étonné que la marquise de Saint-Loup condescendît à devenir sa meilleure amie. Le fait sembla être un signe, chez Gilberte, de son penchant pour ce qu’elle croyait une existence artistique, et pour une véritable déchéance sociale. Cette explication peut être la vraie. Une autre pourtant vint à mon esprit, toujours fort pénétré de ce fait que les images que nous voyons assemblées quelque part sont généralement le reflet, ou d’une façon quelconque l’effet, d’un premier groupement, assez différent quoique symétrique, d’autres images extrêmement éloignées du second. Je pensais que si on voyait tous les soirs ensemble Andrée, son mari et Gilberte, c’était peut-être parce que, tant d’années auparavant, on avait pu voir le futur mari d’Andrée vivant avec Rachel, puis la quittant pour Andrée. Il est probable que Gilberte alors, dans le monde trop distant, trop élevé, où elle vivait, n’en avait rien su. Mais elle avait dû l’apprendre plus tard, quand Andrée avait monté et qu’elle-même avait descendu assez pour qu’elles pussent s’apercevoir. Alors avait dû exercer sur elle un grand prestige de la femme pour laquelle Rachel avait été quittée par l’homme, pourtant séduisant sans doute, qu’elle avait préféré à Robert.

Ainsi peut-être la vue d’Andrée rappelait à Gilberte le roman de jeunesse qu’avait été son amour pour Robert, et lui inspirait aussi un grand respect pour Andrée, de laquelle était toujours amoureux un homme tant aimé par cette Rachel que Gilberte sentait avoir été plus aimée de Saint-Loup qu’elle ne l’avait été elle-même. Peut-être, au contraire, ces souvenirs ne jouaient-ils aucun rôle dans la prédilection de Gilberte pour ce ménage artiste et fallait-il y voir simplement—comme chez beaucoup—l’épanouissement des goûts, habituellement inséparables chez les femmes du monde, de s’instruire et de s’encanailler. Peut-être Gilberte avait-elle oublié Robert autant que moi Albertine, et si même elle savait que c’était Rachel que l’artiste avait quittée pour Andrée, ne pensait-elle jamais, quand elle les voyait, à ce fait qui n’avait jamais joué aucun rôle dans son goût pour eux. On n’aurait pu décider si mon explication première n’était pas seulement possible, mais était vraie, que grâce au témoignage des intéressés, seul recours qui reste en pareil cas, s’ils pouvaient apporter dans leurs confidences de la clairvoyance et de la sincérité. Or la première s’y rencontre rarement et la seconde jamais.

«Mais comment venez-vous dans des matinées si nombreuses? me demanda Gilberte. Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela, ce n’est pas ainsi que je vous schématisais. Certes, je m’attendais à vous voir partout ailleurs qu’à un des grands tralalas de ma tante, puisque tante il y a», ajouta-t-elle d’un air fin, car étant Mme de Saint-Loup depuis un peu plus longtemps que Mme Verdurin n’était entrée dans la famille, elle se considérait comme une Guermantes de tout temps et atteinte par la mésalliance que son oncle avait faite en épousant Mme Verdurin, qu’il est vrai elle avait entendu railler mille fois devant elle, dans la famille, tandis que, naturellement, ce n’était que hors de sa présence qu’on avait parlé de la mésalliance qu’avait faite Saint-Loup en l’épousant. Elle affectait, d’ailleurs, d’autant plus de dédain pour cette tante mauvais teint que la princesse de Guermantes, par l’espèce de perversion qui pousse les gens intelligents à s’évader du chic habituel, par le besoin aussi de souvenirs qu’ont les gens âgés, pour tâcher de donner un passé à son élégance nouvelle aimait à dire, en parlant de Gilberte: «Je vous dirai que ce n’est pas pour moi une relation nouvelle, j’ai énormément connu la mère de cette petite; tenez, c’était une grande amie à ma cousine Marsantes. C’est chez moi qu’elle a connu le père de Gilberte. Quant au pauvre Saint-Loup, je connaissais d’avance toute sa famille, son propre oncle était mon intime autrefois à la Raspelière.» «Vous voyez que les Verdurin n’étaient pas du tout des bohèmes, me disaient les gens qui entendaient parler ainsi la princesse de Guermantes, c’étaient des amis de tout temps de la famille de Mme de Saint-Loup.» J’étais peut-être seul à savoir par mon grand-père qu’en effet les Verdurin n’étaient pas des bohèmes. Mais ce n’était pas précisément parce qu’ils avaient connu Odette. Mais on arrange aisément les récits du passé que personne ne connaît plus, comme ceux des voyages dans les pays où personne n’est jamais allé. «Enfin, conclut Gilberte, puisque vous sortez quelquefois de votre Tour d’ivoire, des petites réunions intimes chez moi, où j’inviterais des esprits sympathiques, ne vous conviendraient-elles pas mieux? Ces grandes machines comme ici sont bien peu faites pour vous. Je vous voyais causer avec ma tante Oriane, qui a toutes les qualités qu’on voudra, mais à qui nous ne ferons pas tort, n’est-ce pas, en déclarant qu’elle n’appartient pas à l’élite pensante.» Je ne pouvais mettre Gilberte au courant des pensées que j’avais depuis une heure, mais je crus que, sur un point de pure distraction, elle pourrait servir mes plaisirs, lesquels, en effet, ne me semblaient pas devoir être de parler littérature avec la duchesse de Guermantes plus qu’avec Mme de Saint-Loup. Certes, j’avais l’intention de recommencer dès demain, bien qu’avec un but cette fois, à vivre dans la solitude. Même chez moi je ne laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants de travail, car le devoir de faire mon œuvre primait celui d’être poli, ou même bon. Ils insisteraient sans doute. Ceux qui ne m’avaient pas vu depuis si longtemps, venaient de me retrouver et me jugeaient guéri. Ils insisteraient, venant quand le labeur de leur journée, de leur vie, serait fini ou interrompu, et ayant alors le même besoin de moi que j’avais eu autrefois de Saint-Loup, et cela parce que, comme je m’en étais aperçu à Combray quand mes parents me faisaient des reproches au moment où je venais de prendre à leur insu les plus louables résolutions, les cadrans intérieurs qui sont départis aux hommes ne sont pas tous réglés à la même heure, l’un sonne celle du repos en même temps que l’autre celle du travail, l’un celle du châtiment par le juge quand chez le coupable celle du repentir et du perfectionnement intérieur est sonnée depuis longtemps. Mais j’aurais le courage de répondre à ceux qui viendraient me voir ou me feraient chercher que j’avais, pour des choses essentielles au courant desquelles il fallait que je fusse mis sans retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-même. Et pourtant, bien qu’il y ait peu de rapport entre notre moi véritable et l’autre, à cause de l’homonymat et du corps commun aux deux, l’abnégation qui vous fait faire le sacrifice des devoirs plus faciles, même des plaisirs, paraît aux autres de l’égoïsme. Et d’ailleurs, n’était-ce pas pour m’occuper d’eux que je vivrais loin de ceux qui se plaindraient de ne pas me voir, pour m’occuper d’eux plus à fond que je n’aurais pu le faire avec eux, pour chercher à les révéler à eux-mêmes, à les réaliser? A quoi eût servi que, pendant des années encore, j’eusse perdu des soirées à faire glisser sur l’écho à peine expiré de leurs paroles le son tout aussi vain des miennes, pour le stérile plaisir d’un contact mondain qui exclut toute pénétration? Ne valait-il pas mieux que ces gestes qu’ils faisaient, ce s paroles qu’ils disaient, leur vie, leur nature, j’essayasse d’en décrire la courbe et d’en dégager la loi? Malheureusement, j’aurais à lutter contre cette habitude de se mettre à la place des autres qui, si elle favorise la conception d’une œuvre, en retarde l’exécution. Car, par une politesse supérieure, elle pousse à sacrifier aux autres non seulement son plaisir, mais son devoir, quand, se mettant à la place des autres, le devoir quel qu’il soit, fût-ce, pour quelqu’un qui ne peut rendre aucun service au front, de rester à l’arrière s’il est utile, paraîtra comme, ce qu’il n’est pas en réalité, notre plaisir. Et bien loin de me croire malheureux de cette vie sans amis, sans causerie, comme il est arrivé aux plus grands de le croire, je me rendais compte que les forces d’exaltation qui se dépensent dans l’amitié sont une sorte de porte-à-faux visant une amitié particulière qui ne mène à rien et se détournent d’une vérité vers laquelle elles étaient capables de nous conduire. Mais enfin, quand des intervalles de repos et de société me seraient nécessaires, je sentais que, plutôt que les conversations intellectuelles que les gens du monde croient utiles aux écrivains, de légères amours avec des jeunes filles en fleurs seraient un aliment choisi que je pourrais à la rigueur permettre à mon imagination semblable au cheval fameux qu’on ne nourrissait que de roses! Ce que tout d’un coup je souhaitais de nouveau, c’est ce dont j’avais rêvé à Balbec, quand, sans les connaître encore, j’avais vu passer devant la mer Albertine, Andrée et leurs amies. Mais hélas! je ne pouvais plus chercher à retrouver celles que justement en ce moment je désirais si fort. L’action des années qui avait transformé tous les êtres que j’avais vus aujourd’hui, et Gilberte elle-même, avait certainement fait de toutes celles qui survivaient, comme elle eût fait d’Albertine si elle n’avait pas péri, des femmes trop différentes de ce que je me rappelais. Je souffrais d’être obligé de moi-même à atteindre celles-là, car le temps qui change les êtres ne modifie pas l’image que nous avons gardée d’eux. Rien n’est plus douloureux que cette opposition entre l’altération des êtres et la fixité du souvenir, quand nous comprenons que ce qui a gardé tant de fraîcheur dans notre mémoire n’en peut plus avoir dans la vie, que nous ne pouvons, au dehors, nous rapprocher de ce qui nous paraît si beau au-dedans de nous, de ce qui excite en nous un désir, pourtant si individuel, de le revoir. Ce violent désir que la mémoire excitait en moi pour ces jeunes filles vues jadis, je sentais que je ne pourrais espérer l’assouvir qu’à condition de le chercher dans un être du même âge, c’est-à-dire dans un autre être. J’avais pu souvent soupçonner que ce qui semble unique dans une personne qu’on désire ne lui appartient pas. Mais le temps écoulé m’en donnait une preuve plus complète, puisque, après vingt ans, spontanément, je voulais chercher, au lieu des filles que j’avais connues, celles possédant maintenant la jeunesse que les autres avaient alors. D’ailleurs, ce n’est pas seulement le réveil de nos désirs charnels qui ne correspond à aucune réalité parce qu’il ne tient pas compte du temps perdu. Il m’arrivait parfois de souhaiter que par un miracle vinssent auprès de moi, restées vivantes contrairement à ce que j’avais cru, ma grand’mère, Albertine. Je croyais les voir, mon cœur s’élançait vers elles. J’oubliais seulement une chose, c’est que, si elles vivaient en effet, Albertine aurait à peu près maintenant l’aspect que m’avait présenté à Balbec Mme Cottard, et que ma grand’mère, ayant plus de quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait rien du beau visage calme et souriant avec lequel je l’imaginais encore maintenant, aussi arbitrairement qu’on donne une barbe à Dieu le Père, ou qu’on représentait, au XVIIe siècle, les héros d’Homère avec un accoutrement de gentilshommes et sans tenir compte de leur antiquité. Je regardai Gilberte et je ne pensai pas: «Je voudrais la revoir», mais je lui dis qu’elle me ferait toujours plaisir en m’invitant avec des jeunes filles, sans que j’eusse, d’ailleurs, à leur rien demander que de faire renaître en moi les rêveries, les tristesses d’autrefois, peut-être, un jour improbable, un chaste baiser. Comme Elstir aimait à voir incarnée devant lui, dans sa femme, la beauté vénitienne, qu’il avait si souvent peinte dans ses œuvres, je me donnais l’excuse d’être attiré, par un certain égoïsme esthétique, vers les belles femmes qui pouvaient me causer de la souffrance, et j’avais un certain sentiment d’idolâtrie pour les futures Gilberte, les futures duchesses de Guermantes, les futures Albertine que je pourrais rencontrer, et qui, me semblait-il, pourraient m’inspirer, comme un sculpteur qui se promène au milieu de beaux marbres antiques. J’aurais dû pourtant penser qu’antérieur à chacune était mon sentiment du mystère où elles baignaient et qu’ainsi, plutôt que de demander à Gilberte de me faire connaître des jeunes filles, j’aurais mieux fait d’aller dans ces lieux où rien ne nous rattache à elles, où entre elles et soi on sent quelque chose d’infranchissable, où, à deux pas, sur la plage, allant au bain, on se sent séparé d’elles par l’impossible. C’est ainsi que mon sentiment du mystère avait pu s’appliquer successivement à Gilberte, à la duchesse de Guermantes, à Albertine, à tant d’autres. Sans doute l’inconnu et presque l’inconnaissable était devenu le commun, le familier, indifférent ou douloureux, mais retenant de ce qu’il avait été un certain charme. Et, à vrai dire, comme dans ces calendriers que le facteur nous apporte pour avoir ses étrennes, il n’était pas une de mes années qui n’ait eu à son frontispice, ou intercalée dans ses jours, l’image d’une femme que j’y avais désirée; image souvent d’autant plus arbitraire que parfois je n’avais pas vu cette femme, quand c’était, par exemple, la femme de chambre de Mme Putbus, Mlle d’Orgeville, ou telle jeune fille dont j’avais vu le nom dans le compte rendu mondain d’un journal, parmi l’essaim des charmantes valseuses. Je la devinais belle, m’éprenais d’elle, et lui composais un corps idéal dominant de toute sa hauteur un paysage de la province où j’avais lu, dans l’Annuaire des Châteaux, que se trouvaient les propriétés de sa famille. Pour les femmes que j’avais connues, ce paysage était au moins double. Chacune s’élevait, à un point différent de ma vie, dressée comme une divinité protectrice et locale, d’abord au milieu d’un de ces paysages rêvés dont la juxtaposition quadrillait ma vie et où je m’étais attaché à l’imaginer; ensuite, vue du côté du souvenir entourée des sites où je l’avais connue et qu’elle me rappelait, y restant attachée, car si notre vie est vagabonde notre mémoire est sédentaire, et nous avons beau nous élancer sans trêve, nos souvenirs, eux, rivés aux lieux dont nous nous détachons, continuent à y continuer leur vie casanière, comme ces amis momentanés que le voyageur s’était faits dans une ville et qu’il est obligé d’abandonner quand il la quitte, parce que c’est là qu’eux, qui ne partent pas, finiront leur journée et leur vie comme s’il était là encore, au pied de l’église, devant la porte et sous les arbres du cours. Si bien que l’ombre de Gilberte s’allongeait, non seulement devant une église de l’Ile-de-France où je l’avais imaginée, mais aussi sur l’allée d’un parc, du côté de Méséglise, celle de Mme de Guermantes dans un chemin humide où montaient en quenouilles des grappes violettes et rougeâtres, ou sur l’or matinal d’un trottoir parisien. Et cette seconde personne, celle née non du désir, mais du souvenir, n’était, pour chacune de ces femmes, unique. Car, chacune, je l’avais connue à diverses reprises, en des temps différents où elle était une autre pour moi, où moi-même j’étais autre, baignant dans des rêves d’une autre couleur. Or la loi qui avait gouverné les rêves de chaque année maintenant assemblés autour d’eux les souvenirs d’une femme que j’y avais connue, tout ce qui se rapportait, par exemple, à la duchesse de Guermantes au temps de mon enfance, était concentré, par une force attractive, autour de Combray, et tout ce qui avait trait à la duchesse de Guermantes qui allait tout à l’heure m’inviter à déjeuner, autour d’un sensitif tout différent; il y avait plusieurs duchesses de Guermantes, comme il y avait eu, depuis la dame en rose, plusieurs Mmes Swann, séparées par l’éther incolore des années, et de l’une à l’autre desquelles je ne pouvais pas plus sauter que si j’avais eu à quitter une planète pour aller dans une autre planète que l’éther en sépare. Non seulement séparée, mais différente, parée des rêves que j’avais eus dans des temps si différents, comme d’une flore particulière, qu’on ne retrouvera pas dans une autre planète; au point qu’après avoir pensé que je n’irais déjeuner ni chez Mme de Forcheville, ni chez Mme de Guermantes, je ne pouvais me dire, tant cela m’eût transporté dans un monde autre, que l’une n’était pas une personne différente de la duchesse de Guermantes qui descendait de Geneviève de Brabant, et l’autre de la Dame en rose, que parce qu’en moi un homme instruit me l’affirmait avec la même autorité qu’un savant qui m’eût affirmé qu’une voie lactée de nébuleuses était due à la segmentation d’une seule et même étoile. Telle Gilberte, à qui je demandais pourtant, sans m’en rendre compte, de me permettre d’avoir des amies comme elle avait été autrefois, n’était plus pour moi que Mme de Saint-Loup. Je ne songeais plus en la voyant au rôle qu’avait eu jadis dans mon amour, oublié lui aussi par elle, mon admiration pour Bergotte, pour Bergotte redevenu pour moi simplement l’auteur de ses livres, sans que je me rappelasse (que dans des souvenirs rares et entièrement séparés) l’émoi d’avoir été présenté à l’homme, la déception, l’étonnement de sa conversation, dans le salon aux fourrures blanches, plein de violettes, où on apportait si tôt, sur tant de consoles différentes, tant de lampes. Tous les souvenirs qui composaient la première mademoiselle Swann étaient, en effet, retranchés de la Gilberte actuelle, retenus bien loin par les forces d’attraction d’un autre univers, autour d’une phrase de Bergotte avec laquelle ils faisaient corps et baignés d’un parfum d’aubépine. La fragmentaire Gilberte d’aujourd’hui écouta ma requête en souriant. Puis, en se mettant à y réfléchir, elle prit un air sérieux en ayant l’air de chercher dans sa tête. Et j’en fus heureux car cela l’empêcha de faire attention à un groupe qui se trouvait non loin de nous et dont la vue n’eût pu certes lui être agréable. On y remarquait la duchesse de Guermantes en grande conversation avec une affreuse vieille femme que je regardais sans pouvoir du tout deviner qui elle était: je n’en savais absolument rien. «Comme c’est drôle de voir ici Rachel», me dit à l’oreille Bloch qui passait à ce moment. Ce nom magique rompit aussitôt l’enchantement qui avait donné à la maîtresse de Saint-Loup la forme inconnue de cette immonde vieille, et je la reconnus alors parfaitement. De même, j’ai dit ailleurs que dès qu’on me nommait les hommes dont je ne pouvais reconnaître les visages l’enchantement cessait, et que je les reconnaissais. Pourtant il y en eut un que, même nommé, je ne pus reconnaître, et je crus à un homonyme, car il n’avait aucune espèce de rapport avec celui que non seulement j’avais connu autrefois mais que j’avais retrouvé il y a quelques années. C’était pourtant lui, blanchi seulement et engraissé, mais il avait rasé ses moustaches et cela avait suffi pour lui faire perdre sa personnalité. Pour en revenir à Rachel, c’était bien avec elle, devenue une actrice célèbre et qui allait, au cours de cette matinée, réciter des vers de Musset et de La Fontaine, que la tante de Gilberte, la duchesse de Guermantes, causait en ce moment. Or la vue de Rachel ne pouvait en tout cas être bien agréable à Gilberte, et je fus d’autant plus ennuyé d’apprendre qu’elle allait réciter des vers et de constater son intimité avec la duchesse. Celle-ci, consciente depuis trop longtemps d’occuper la première situation de Paris (ne se rendant pas compte qu’une telle situation n’existe que dans les esprits qui y croient et que beaucoup de nouvelles personnes, si elles ne la voyaient nulle part, si elles ne lisaient son nom dans le compte rendu d’aucune fête élégante, croiraient; en effet, qu’elle n’occupait aucune situation), ne voyait plus, qu’en visites aussi rares et aussi espacées qu’elle pouvait, le faubourg Saint-Germain qui, disait-elle, «l’ennuyait à mourir», et, en revanche, se passait la fantaisie de déjeuner avec telle ou telle actrice qu’elle trouvait délicieuse.

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