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Le temps retrouvé Tome 2 (de 2)

CHAPITRE III (suite) (continued 2)

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D’ailleurs, même quand elle ne fournit pas, en nous la découvrant, la matière de notre œuvre, elle nous est utile en nous y incitant. L’imagination, la pensée, peuvent être des machines admirables en soi, mais elles peuvent être inertes. La souffrance alors les met en marche. Aussi, quand Françoise, voyant Albertine entrer, par toutes les portes ouvertes, chez moi comme un chien, mettre partout le désordre, me ruiner, me causer tant de chagrins, me disait (car à ce moment-là j’avais déjà fait quelques articles et quelques traductions): «Ah! si Monsieur à la place de cette fille qui lui fait perdre tout son temps avait pris un petit secrétaire bien élevé qui aurait classé toutes les paperoles de Monsieur!» j’avais peut-être tort de trouver qu’elle parlait sagement. En me faisant perdre mon temps, en me faisant du chagrin, Albertine m’avait peut-être été plus utile, même au point de vue littéraire, qu’un secrétaire qui eût rangé mes paperoles. Mais tout de même, quand un être est si mal conformé (et peut-être dans la nature cet être est-il l’homme) qu’il ne puisse aimer sans souffrir, et qu’il faille souffrir pour apprendre des vérités, la vie d’un tel être finit par être bien lassante. Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler. L’idée de la souffrance préalable s’associe à l’idée du travail, on a peur de chaque nouvelle œuvre en pensant aux douleurs qu’il faudra supporter d’abord pour l’imaginer. Et comme on comprend que la souffrance est la meilleure chose que l’on puisse rencontrer dans la vie, on pense sans effroi, presque comme à une délivrance, à la mort. Pourtant, si cela me révoltait un peu, encore fallait-il prendre garde que bien souvent nous n’avons pas joué avec la vie, profité des êtres pour les livres, mais tout le contraire. Le cas de Werther, si noble, n’était pas, hélas, le mien. Sans croire un instant à l’amour d’Albertine j’avais vingt fois voulu me tuer pour elle, je m’étais ruiné, j’avais détruit ma santé pour elle. Quand il s’agit d’écrire, on est scrupuleux, on regarde de très près, on rejette tout ce qui n’est pas vérité. Mais tant qu’il ne s’agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on se tue pour des mensonges. Il est vrai que c’est de la gangue de ces mensonges-là que (si l’âge est passé d’être poète) on peut seulement extraire un peu de vérité. Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné avant l’heure de la mort.

De ma vie passée je compris encore que les moindres épisodes avaient concouru à me donner la leçon d’idéalisme dont j’allais profiter aujourd’hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne m’avaient-elles pas permis, même avant que sa germanophilie me donnât la même leçon, et mieux encore que mon amour pour Mme de Guermantes, ou pour Albertine, que l’amour de Saint-Loup pour Rachel, de me convaincre combien la matière est indifférente et que tout peut y être mis par la pensée, vérité que le phénomène si mal compris, si inutilement blâmé, de l’inversion sexuelle grandit plus encore que celui déjà si instructif de l’amour; celui-ci nous montre la beauté fuyant la femme que nous n’aimons plus et venant résider dans le visage que les autres trouveraient le plus laid, qui à nous-même aurait pu, pourra un jour nous déplaire; mais il est encore plus frappant de la voir, obtenant tous les hommages d’un grand seigneur qui délaisse aussitôt une belle princesse, émigrer sous la casquette d’un contrôleur d’omnibus. Mon étonnement, à chaque fois que j’avais revu aux Champs-Élysées, dans la rue, sur la plage, le visage de Gilberte, de Mme de Guermantes, d’Albertine, ne prouvait-il pas combien un souvenir ne se prolonge que dans une direction divergente de l’impression avec laquelle il a coïncidé d’abord et de laquelle il s’éloigne de plus en plus? L’écrivain ne doit pas s’offenser que l’inverti donne à ses héroïnes un visage masculin. Cette particularité un peu aberrante permet seule à l’inverti de donner ensuite à ce qu’il lit toute sa généralité. Si M. de Charlus n’avait pas donné à l’«infidèle» sur qui Musset pleure dans la Nuit d’Octobre ou dans le Souvenir le visage de Morel, il n’aurait ni pleuré, ni compris, puisque c’était par cette seule voie, étroite et détournée, qu’il avait accès aux vérités de l’amour. L’écrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces: «mon lecteur». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur, naïf et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire; l’auteur n’a pas à s’en offenser mais, au contraire, à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant: «Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre.»

Si je m’étais toujours tant intéressé aux rêves que l’on a pendant le sommeil, n’est-ce pas parce que, compensant la durée par la puissance, ils nous aident à mieux comprendre ce qu’a de subjectif, par exemple, l’amour? Et cela par le simple fait que—mais avec une vitesse prodigieuse—ils réalisent ce qu’on appellerait vulgairement nous mettre une femme dans la peau, jusqu’à nous faire passionnément aimer pendant quelques minutes une laide, ce qui dans la vie réelle eût demandé des années d’habitude, de collage et—comme si elles étaient inventées par quelque docteur miraculeux—des piqûres intraveineuses d’amour, aussi bien qu’elles peuvent l’être aussi de souffrance; avec la même vitesse la suggestion amoureuse qu’ils nous ont inculquée se dissipe, et quelquefois non seulement l’amoureuse nocturne a cessé d’être pour nous comme telle, étant redevenue la laide bien connue, mais quelque chose de plus précieux se dissipe aussi, tout un tableau ravissant de sentiments, de tendresse, de volupté, de regrets vaguement estompés, tout un embarquement pour Cythère de la passion dont nous voudrions noter, pour l’état de veille, les nuances d’une vérité délicieuse, mais qui s’efface comme une toile trop pâlie qu’on ne peut restituer. Eh bien, c’était peut-être aussi par le jeu formidable qu’ils font avec le Temps que les Rêves m’avaient fasciné. N’avais-je pas vu souvent en une nuit, en une minute d’une nuit, des temps bien lointains, relégués à ces distances énormes où nous ne pouvons presque plus rien distinguer des sentiments que nous y éprouvions, fondre à toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s’ils avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles que nous croyions, nous faire ravoir tout ce qu’ils avaient contenu pour nous, nous donner l’émotion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui ont repris une fois qu’on est réveillé la distance qu’ils avaient miraculeusement franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs, qu’ils étaient un des modes pour retrouver le Temps perdu?

Je m’étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée place tout dans l’objet, quand tout est dans l’esprit; j’avais perdu ma grand’mère en réalité bien des mois après l’avoir perdue en fait, j’avais vu les personnes varier d’aspect selon l’idée que moi ou d’autres s’en faisaient, une seule être plusieurs selon les personnes qui la voyaient (tels les divers Swann du début de cet ouvrage, suivant ceux qui le rencontraient; la princesse de Luxembourg, suivant qu’elle était vue par le premier président ou par moi), même pour une seule au cours des années (les variations du nom de Guermantes, et les divers Swann pour moi). J’avais vu l’amour placer dans une personne ce qui n’est que dans la personne qui aime. Je m’en étais d’autant mieux rendu compte que j’avais fait varier et s’étendre à l’extrême la distance entre la réalité objective et l’amour (Rachel pour Saint-Loup et pour moi, Albertine pour moi et Saint-Loup, Morel ou le conducteur d’omnibus pour Charlus ou d’autres personnes). Enfin, dans une certaine mesure, la germanophilie de M. de Charlus, comme le regard de Saint-Loup sur la photographie d’Albertine, m’avait aidé à me dégager pour un instant, sinon de ma germanophobie, du moins de ma croyance en la pure objectivité de celle-ci et à me faire penser que peut-être en était-il de la haine comme de l’amour, et que, dans le jugement terrible que porte en ce moment même la France à l’égard de l’Allemagne, qu’elle juge hors de l’humanité, y avait-il surtout une objectivité de sentiments, comme ceux qui faisaient paraître Rachel et Albertine si précieuses, l’une à Saint-Loup, l’autre à moi. Ce qui rendait possible, en effet, que cette perversité ne fût pas entièrement intrinsèque à l’Allemagne est que, de même qu’individuellement j’avais eu des amours successives, après la fin desquelles l’objet de cet amour m’apparaissait sans valeur, j’avais déjà vu dans mon pays des haines successives qui avaient fait apparaître, par exemple, comme des traîtres—mille fois pires que les Allemands auxquels ils livraient la France—des dreyfusards comme Reinach avec lequel collaboreraient aujourd’hui les patriotes contre un pays dont chaque membre était forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, exception faite des Allemands qui avaient embrassé la cause française, comme le roi de Roumanie ou l’impératrice de Russie. Il est vrai que les antidreyfusards m’eussent répondu: «Ce n’est pas la même chose.» Mais, en effet, ce n’est jamais la même chose, pas plus que ce n’est la même personne, sans cela, devant le même phénomène, celui qui en est la dupe ne pourrait accuser que son état subjectif et ne pourrait croire que les qualités ou les défauts sont dans l’objet.

L’intelligence n’a point de peine alors à baser sur cette différence une théorie (enseignement contre nature des congréganistes selon les radicaux, impossibilité de la race juive à se nationaliser, haine perpétuelle de la race allemande contre la race latine, la race jaune étant momentanément réhabilitée). Ce côté subjectif se marquait, d’ailleurs, dans les conversations des neutres, où les germanophiles, par exemple, avaient la faculté de cesser un instant de comprendre et même d’écouter quand on leur parlait des atrocités allemandes en Belgique. (Et pourtant, elles étaient réelles.) Ce que je remarquais de subjectif dans la haine comme dans la vue elle-même n’empêchait pas que l’objet pût posséder des qualités ou des défauts réels et ne faisait nullement s’évanouir la réalité en un pur «relativisme». Et si, après tant d’années écoulées et de temps perdu, je sentais cette influence capitale du lac interne jusque dans les relations internationales, tout au commencement de ma vie ne m’en étais-je pas douté quand je lisais dans le jardin de Combray un de ces romans de Bergotte que même aujourd’hui, si j’en ai feuilleté quelques pages oubliées où je vois les ruses d’un méchant, je ne repose le livre qu’après m’être assuré, en passant cent pages, que vers la fin ce même méchant est dûment humilié et vit assez pour apprendre que ses ténébreux projets ont échoué. Car je ne me rappelais plus bien ce qui était arrivé à ces personnages, ce qui ne les différenciait d’ailleurs pas des personnes qui se trouvaient cet après-midi chez Mme de Guermantes et dont, pour plusieurs au moins, la vie passée était aussi vague pour moi que si je l’eusse lue dans un roman à demi oublié.

Le prince d’Agrigente avait-il fini par épouser Mlle X? Ou plutôt n’était-ce pas le frère de Mlle X qui avait dû épouser la sœur du prince d’Agrigente? Ou bien faisais-je une confusion avec une ancienne lecture ou un rêve récent? Le rêve était encore un de ces faits de ma vie qui m’avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais pas l’aide dans la composition de mon œuvre. Quand je vivais, d’une façon un peu moins désintéressée, pour un amour, un rêve venait rapprocher singulièrement de moi, lui faisant parcourir de grandes distances de temps perdu, ma grand’mère, Albertine que j’avais recommencé à aimer parce qu’elle m’avait fourni, dans mon sommeil, une version, d’ailleurs atténuée, de l’histoire de la blanchisseuse. Je pensai qu’ils viendraient quelquefois rapprocher ainsi de moi des vérités, des impressions, que mon effort seul, ou même les rencontres de la nature ne me présentaient pas; qu’ils réveilleraient en moi du désir, du regret de certaines choses inexistantes, ce qui est la condition pour travailler, pour s’abstraire de l’habitude, pour se détacher du concret. Je ne dédaignerais pas cette seconde muse, cette muse nocturne qui suppléerait parfois à l’autre.

J’avais vu les nobles devenir vulgaires quand leur esprit (comme celui du duc de Guermantes, par exemple) était vulgaire: «Vous n’êtes pas gêné», disait-il, comme eût pu dire Cottard. J’avais vu dans la médecine, dans l’affaire Dreyfus, pendant la guerre, croire que la vérité c’est un certain fait, que les ministres, le médecin possèdent, un oui ou non qui n’a pas besoin d’interprétation, qui font qu’un cliché radiographique indiquerait sans interprétation ce qu’a le malade, que les gens au pouvoir savaient si Dreyfus était coupable, savaient (sans avoir besoin d’envoyer pour cela Roques enquêter sur place) si Sarrail avait ou non les moyens de marcher en même temps que les Russes. Il n’est pas une heure de ma vie qui n’eût ainsi servi à m’apprendre, comme je l’ai dit, que seule la perception grossière et erronée place tout dans l’objet quand tout, au contraire, est dans l’esprit. En somme, si j’y réfléchissais, la matière de mon expérience me venait de Swann, non pas seulement par tout ce qui le concernait lui-même et Gilberte. Mais c’était lui qui m’avait, dès Combray, donné le désir d’aller à Balbec, où, sans cela, mes parents n’eussent jamais eu l’idée de m’envoyer, et sans quoi je n’aurais pas connu Albertine. Certes, c’est à son visage, tel que je l’avais aperçu pour la première fois devant la mer, que je rattachais certaines choses que j’écrirais sans doute. En un sens j’avais raison de les lui rattacher, car si je n’étais pas allé sur la digue ce jour-là, si je ne l’avais pas connue, toutes ces idées ne se seraient pas développées (à moins qu’elles ne l’eussent été par une autre). J’avais tort aussi, car ce plaisir générateur que nous aimons à trouver rétrospectivement dans un beau visage de femme vient de nos sens: il était bien certain, en effet, que ces pages que j’écrirais, Albertine, surtout l’Albertine d’alors, ne les eût pas comprises. Mais c’est justement pour cela (et c’est une indication à ne pas vivre dans une atmosphère trop intellectuelle), parce qu’elle était si différente de moi, qu’elle m’avait fécondé par le chagrin et même d’abord par le simple effort pour imaginer ce qui diffère de soi. Ces pages, si elle avait été capable de les comprendre, par cela même elle ne les eût pas inspirées. Mais sans Swann je n’aurais pas connu même les Guermantes, puisque ma grand’mère n’eût pas retrouvé Mme de Villeparisis, moi fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus, ce qui m’avait fait connaître la duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que ma présence même en ce moment chez le prince de Guermantes, où venait de me venir brusquement l’idée de mon œuvre (ce qui faisait que je devrais à Swann non seulement la matière mais la décision), me venait aussi de Swann. Pédoncule un peu mince peut-être pour supporter ainsi l’étendue de toute ma vie. (Ce «côté de Guermantes» s’était trouvé, en ce sens, ainsi procéder du «côté de chez Swann».) Mais bien souvent cet auteur des aspects de notre vie est quelqu’un de bien inférieur à Swann, est l’être le plus médiocre. N’eût-il pas suffi qu’un camarade quelconque m’indiquât quelque agréable fille à y posséder (que probablement je n’y aurais pas rencontrée) pour que je fusse allé à Balbec? Souvent ainsi on rencontre plus tard un camarade déplaisant, on lui serre à peine la main, et pourtant, si jamais on y réfléchit, c’est d’une parole en l’air qu’il nous a dite, d’un «vous devriez venir à Balbec», que toute notre vie et notre œuvre sont sorties. Nous ne lui en avons aucune reconnaissance, sans que cela soit faire preuve d’ingratitude. Car en disant ces mots, il n’a nullement pensé aux énormes conséquences qu’ils auraient pour nous. C’est notre sensibilité et notre intelligence qui ont exploité les circonstances, lesquelles, la première impulsion donnée, se sont engendrées les unes les autres sans qu’il eût pu prévoir la cohabitation avec Albertine plus que la soirée masquée chez les Guermantes. Sans doute son impulsion fut nécessaire, et par là la forme extérieure de notre vie, la matière même de notre œuvre dépendent de lui. Sans Swann, mes parents n’eussent jamais eu l’idée de m’envoyer à Balbec. Il n’était pas, d’ailleurs, responsable des souffrances que lui-même avait indirectement causées. Elles tenaient à ma faiblesse. La sienne l’avait bien fait souffrir lui-même par Odette. Mais, en déterminant ainsi la vie que nous avons menée, il a par là même exclu toutes les vies que nous aurions pu mener à la place de celle-là. Si Swann ne m’avait pas parlé de Balbec, je n’aurais pas connu Albertine, la salle à manger de l’hôtel, les Guermantes. Mais je serais allé ailleurs, j’aurais connu des gens différents, ma mémoire comme mes livres serait remplie de tableaux tout autres, que je ne peux même pas imaginer et dont la nouveauté, inconnue de moi, me séduit et me fait regretter de n’être pas allé plutôt vers elle, et qu’Albertine et la plage de Balbec et de Rivebelle et les Guermantes ne me fussent pas toujours restés inconnus.

La jalousie est un bon recruteur qui, quand il y a un creux dans notre tableau, va nous chercher dans la rue la belle fille qu’il fallait. Elle n’était plus belle, elle l’est redevenue, car nous sommes jaloux d’elle, elle remplira ce vide.

Une fois que nous serons morts, nous n’aurons pas de joie que ce tableau ait été ainsi complété. Mais cette pensée n’est nullement décourageante. Car nous sentons que la vie est un peu plus compliquée qu’on ne dit, et même les circonstances. Et il y a une nécessité pressante à montrer cette complexité. La jalousie, si utile, ne naît pas forcément d’un regard, ou d’un récit, ou d’une rétroflexion. On peut la trouver, prête à nous piquer, entre les feuillets d’un annuaire—ce qu’on appelle «Tout-Paris» pour Paris, et pour la campagne «Annuaire des Châteaux»;—nous avions distraitement entendu dire par telle belle fille qui nous était devenue indifférente qu’il lui faudrait aller voir quelques jours sa sœur dans le Pas-de-Calais. Nous avions aussi distraitement pensé autrefois que peut-être bien la belle fille avait été courtisée par M. E. qu’elle ne voyait plus jamais, car plus jamais elle n’allait dans ce bar où elle le voyait jadis. Que pouvait être sa sœur? femme de chambre peut-être? Par discrétion nous ne l’avions pas demandé. Et puis voici qu’en ouvrant au hasard l’Annuaire des Châteaux, nous trouvons que M. E. a son château dans le Pas-de-Calais, près de Dunkerque. Plus de doute, pour faire plaisir à la belle fille il a pris sa sœur comme femme de chambre, et si la belle fille ne le voit plus dans le bar, c’est qu’il la fait venir chez lui, habitant Paris presque toute l’année, mais ne pouvant se passer d’elle, même pendant qu’il est dans le Pas-de-Calais. Les pinceaux, ivres de fureur et d’amour, peignent, peignent. Et pourtant, si ce n’était pas cela? Si vraiment M. E. ne voyait plus jamais la belle fille mais, par serviabilité, avait recommandé la sœur de celle-ci à un frère qu’il a, habitant, lui, toute l’année le Pas-de-Calais? De sorte qu’elle va même peut-être par hasard voir sa sœur au moment où M. E. n’est pas là, car ils ne se soucient plus l’un de l’autre. Et à moins encore que la sœur ne soit pas femme de chambre dans le château ni ailleurs, mais ait des parents dans le Pas-de-Calais. Notre douleur du premier instant cède devant ces dernières suppositions qui calment toute jalousie. Mais qu’importe? celle-ci, cachée dans les feuillets de l’Annuaire des Châteaux, est venue au bon moment, car maintenant le vide qu’il y avait dans la toile est comblé. Et tout se compose bien, grâce à la présence suscitée par la jalousie de la belle fille dont déjà nous ne sommes plus jaloux et que nous n’aimons plus.

* * *

A ce moment le maître d’hôtel vint me dire que, le premier morceau étant terminé, je pouvais quitter la bibliothèque et entrer dans les salons. Cela me fit ressouvenir où j’étais. Mais je ne fus nullement troublé dans le raisonnement que je venais de commencer par le fait qu’une réunion mondaine, le retour dans la société, m’eussent fourni ce point de départ vers une vie nouvelle que je n’avais pas su trouver dans la solitude. Ce fait n’avait rien d’extraordinaire, une impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel n’étant pas liée plus forcément à la solitude qu’à la société (comme j’avais cru autrefois, comme cela avait peut-être été pour moi autrefois, comme cela aurait peut-être dû être encore si je m’étais harmonieusement développé, au lieu de ce long arrêt qui semblait seulement prendre fin). Car n’éprouvant cette impression de beauté que quand à une sensation actuelle, si insignifiante fût-elle, venait se superposer une sensation semblable qui, renaissant spontanément en moi, venait étendre la première sur plusieurs époques à la fois, et remplissait mon âme, où habituellement les sensations particulières laissaient tant de vide, par une essence générale, il n’y avait pas de raison pour que je ne reçusse des sensations de ce genre dans le monde aussi bien que dans la nature, puisqu’elles sont fournies par le hasard, aidé sans doute par l’excitation particulière qui fait que, les jours où on se trouve en dehors du train courant de la vie, les choses même les plus simples recommencent à nous donner des sensations dont l’habitude fait faire l’économie à notre système nerveux. Que ce fût justement et uniquement ce genre de sensations qui dût conduire à l’œuvre d’art, j’allais essayer d’en trouver la raison objective, en continuant les pensées que je n’avais cessé d’enchaîner dans la bibliothèque, car je sentais que le déchaînement de la vie spirituelle était assez fort en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au milieu des invités, que seul dans la bibliothèque; il me semblait qu’à ce point de vue même, au milieu de cette assistance si nombreuse, je saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde c’étaient les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre héroïque de rendre sublime un mauvais poète. En tout cas, qu’il fût théoriquement utile ou non que l’œuvre d’art fût constituée de cette façon, et en attendant que j’eusse examiné ce point comme j’allais le faire, je ne pouvais nier que vraiment, en ce qui me concernait, quand des impressions vraiment esthétiques m’étaient venues, ç’avait toujours été à la suite de sensations de ce genre. Il est vrai qu’elles avaient été assez rares dans ma vie, mais elles la dominaient, je pouvais retrouver dans le passé quelques-uns de ces sommets que j’avais eu le tort de perdre de vue (ce que je comptais ne plus faire désormais). Et déjà je pouvais dire que si c’était chez moi, par l’importance exclusive qu’il prenait, un trait qui m’était personnel, cependant j’étais rassuré en découvrant qu’il s’apparentait à des traits moins marqués, mais reconnaissables, discernables et, au fond, assez analogues chez certains écrivains. N’est-ce pas à mes sensations du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe: «Hier au soir je me promenais seul ... je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive». Et une des deux ou trois plus belles phrases de ces Mémoires n’est-elle pas celle-ci: «Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum, non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum chargé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse.» Un des chefs-d’œuvre de la littérature française, Sylvie, de Gérard de Nerval, a, tout comme le livre des Mémoires d’Outre-Tombe relatif à Combourg, une sensation du même genre que le goût de la madeleine et «le gazouillement de la grive». Chez Baudelaire enfin, ces réminiscences, plus nombreuses encore, sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à mon avis, décisives. C’est le poète lui-même qui, avec plus de choix et de paresse, recherche volontairement, dans l’odeur d’une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies inspiratrices qui lui évoqueront «l’azur du ciel immense et rond» et «un port rempli de voiles et de mâts». J’allais chercher à me rappeler les pièces de Baudelaire à la base desquelles se trouve ainsi une sensation transposée, pour achever de me replacer dans une filiation aussi noble et me donner par là l’assurance que l’œuvre que je n’avais plus aucune hésitation à entreprendre méritait l’effort que j’allais lui consacrer, quand, étant arrivé au bas de l’escalier qui descendait de la bibliothèque, je me trouvai tout à coup dans le grand salon et au milieu d’une fête qui allait me sembler bien différente de celles auxquelles j’avais assisté autrefois et allait revêtir pour moi un aspect particulier et prendre un sens nouveau. En effet, dès que j’entrai dans le grand salon, bien que je tinsse toujours ferme en moi, au point où j’en étais, le projet que je venais de former, un coup de théâtre se produisit qui allait élever contre mon entreprise la plus grave des objections. Une objection que je surmonterais sans doute, mais qui, tandis que je continuais à réfléchir en moi-même aux conditions de l’œuvre d’art, allait, par l’exemple cent fois répété de la considération la plus propre à me faire hésiter, interrompre à tout instant mon raisonnement. Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, pourquoi chacun semblait s’être «fait une tête», généralement poudrée et qui les changeait complètement. Le prince avait encore, en recevant, cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposée à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et traînait à ses pieds, qu’elles alourdissaient, comme des semelles de plomb. Il semblait avoir assumé de figurer un des «âges de la vie». Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder sa bouche raidie et, l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever. A vrai dire, je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement, et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. Je ne sais ce que ce petit Lezensac avait mis sur sa figure, mais tandis que d’autres avaient blanchi, qui la moitié de leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui, sans s’embarrasser de ces teintures, avait trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides, ses sourcils de poils hérissés; tout cela, d’ailleurs, ne lui seyait pas, son visage faisait l’effet d’être durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu’on n’aurait plus dit du tout un jeune homme. Je fus bien étonné au même moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur, dans lequel seul un petit bout de regard resté le même me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis. A la première personne que je parvins ainsi à identifier, en tâchant de faire abstraction du travestissement et de compléter les traits restés naturels, par un effort de mémoire, ma première pensée eût dû être et fut peut-être, bien moins d’une seconde, de la féliciter d’être si merveilleusement grimée qu’on avait d’abord, avant de la reconnaître, cette hésitation que les grands acteurs paraissant dans un rôle où ils sont différents d’eux-mêmes donnent, en entrant en scène, au public qui, même averti par le programme, reste un instant ébahi avant d’éclater en applaudissements. A ce point de vue, le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. Non seulement, au lieu de sa barbe à peine poivre et sel, il s’était affublé d’une extraordinaire barbe d’une invraisemblable blancheur, mais encore, tant de petits changements matériels pouvant rapetisser, élargir un personnage et, bien plus, changer son caractère apparent, sa personnalité, c’était un vieux mendiant qui n’inspirait plus aucun respect qu’était devenu cet homme dont la solennité, la raideur empesée était encore présente à mon souvenir, et il donnait à son personnage de vieux gâteux une telle vérité, que ses membres tremblotaient, que les traits détendus de sa figure, habituellement hautaine, ne cessaient de sourire avec une niaise béatitude. Poussé à ce degré, l’art du déguisement devient quelque chose de plus, une transformation. En effet, quelques riens avaient beau me certifier que c’était bien M. d’Argencourt qui donnait ce spectacle inénarrable et pittoresque, combien d’états successifs d’un visage ne me fallait-il pas traverser m je voulais retrouver celui du d’Argencourt que j’avais connu, et qui était tellement différent de lui-même, tout en n’ayant à sa disposition que son propre corps. C’était évidemment la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en crever; le plus fier visage, le torse le plus cambré n’était plus qu’une loque en bouillie, agitée de-ci de-là. A peine, en se rappelant certains sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient parfois un instant sa hauteur, pouvait-on comprendre que la possibilité de ce sourire de vieux marchand d’habits ramolli existât dans le gentleman correct d’autrefois. Mais à supposer que ce fût la même intention de sourire qu’eût d’Argencourt, à cause de la prodigieuse transformation du visage, la matière même de l’œil, par laquelle il l’exprimait, était tellement différente, que l’expression devenait tout autre et même d’un autre. J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa bénévole caricature de lui-même que l’était, dans la manière tragique, M. de Charlus foudroyé et poli. M. d’Argencourt, dans son incarnation de moribond-bouffe d’un Regnard exagéré par Labiche, était d’un accès aussi facile, aussi affable, que M. de Charlus roi Lear qui se découvrait avec application devant le plus médiocre salueur. Pourtant je n’eus pas l’idée de lui dire mon admiration pour la vision extraordinaire qu’il offrait. Ce ne fut pas mon antipathie ancienne qui m’en empêcha, car précisément il était arrivé à être tellement différent de lui-même que j’avais l’illusion d’être devant une autre personne aussi bienveillante, aussi désarmée, aussi inoffensive que l’Argencourt habituel était rogue, hostile et dangereux. Tellement une autre personne, qu’à voir ce personnage si ineffablement grimaçant, comique et blanc, ce bonhomme de neige simulant un général Dourakine en enfance, il me semblait que l’être humain pouvait subir dos métamorphoses aussi complètes que celles de certains insectes. J’avais l’impression de regarder, derrière le vitrage instructif d’un muséum d’histoire naturelle, ce que peut être devenu le plus rapide, le plus sûr en ses traits d’un insecte, et je ne pouvais pas ressentir les sentiments que m’avait toujours inspirés M. d’Argencourt devant cette molle chrysalide, plutôt vibratile que remuante. Mais je me tus, je ne félicitai pas M. d’Argencourt d’offrir un spectacle qui semblait reculer les limites entre lesquelles peuvent se mouvoir les transformations du corps humain. Certes, dans les coulisses d’un théâtre, ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par politesse à exagérer la peine, presque à affirmer l’impossibilité qu’on a à reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct m’avait averti de les dissimuler le plus possible, qu’elles n’avaient plus rien de flatteur parce que la transformation n’était pas voulue, et je m’avisai enfin, ce à quoi je n’avais pas songé en entrant dans ce salon, que toute fête, si simple soit-elle, quand elle a lieu longtemps après qu’on a cessé d’aller dans le monde et pour peu qu’elle réunisse quelques-unes des mêmes personnes qu’on a connues autrefois, vous fait l’effet d’une fête travestie, de la plus réussie de toutes, de celle où l’on est le plus sincèrement «intrigué» par les autres, mais où ces têtes, qu’ils se sont faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se laissent pas défaire par un débarbouillage, une fois la fête finie. Intrigué par les autres? Hélas, aussi les intriguant nous-même. Car la même difficulté que j’éprouvais à mettre le nom qu’il fallait sur les visages semblait partagée par toutes les personnes qui apercevaient le mien, n’y prenaient pas plus garde que si elles ne l’eussent jamais vu, ou tâchaient de dégager de l’aspect actuel un souvenir différent.

Si M. d’Argencourt venait faire cet extraordinaire «numéro», qui était certainement la vision la plus saisissante dans son burlesque que je garderais de lui, c’était comme un acteur qui rentre une dernière fois sur la scène avant que le rideau tombe tout à fait au milieu des éclats de rire. Si je ne lui en voulais plus, c’est parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge, il n’y avait plus aucun souvenir des notions méprisantes qu’il avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Charlus me lâcher brusquement le bras, soit qu’il n’y eût plus rien en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés, pour arriver jusqu’à nous, de passer par des réfracteurs physiques si déformants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que M. d’Argencourt semblât bon, faute de moyens physiques d’exprimer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité invitante. C’était trop de parler d’un acteur, et, débarrassé qu’il était de toute âme consciente, c’est comme une poupée trépidante, à la barbe postiche de laine blanche, que je le voyais agité, promené dans ce salon, comme dans un guignol à la fois scientifique et philosophique où il servait, comme dans une oraison funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois de rappel à la vanité de tout et d’exemple d’histoire naturelle. Un guignol de poupées que, pour identifier à ceux qu’on avait connus, il fallait lire sur plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et qui leur donnaient de la profondeur et forçaient à faire un travail d’esprit quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on était obligé de les regarder, en même temps qu’avec les yeux, avec la mémoire. Un guignol de poupées baignant dans les couleurs immatérielles des années, de poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude n’est pas visible, qui pour le devenir cherche des corps et, partout où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne magique. Aussi immatériel que jadis Golo sur le bouton de porte de ma chambre de Combray, ainsi le nouveau et si méconnaissable d’Argencourt était là comme la révélation du Temps, qu’il rendait partiellement visible. Dans les éléments nouveaux qui composaient la figure de M. d’Argencourt et son personnage, on lisait un certain chiffre d’années, on reconnaissait la figure symbolique de la vie, non telle qu’elle nous apparaît, c’est-à-dire permanente, mais réelle, atmosphère si changeante que le fier seigneur s’y peint en caricature, le soir, comme un marchand d’habits.

En d’autres êtres, d’ailleurs, ces changements, ces véritables aliénations semblaient sortir du domaine de l’histoire naturelle et on s’étonnait, en entendant un nom, qu’un même être pût présenter non, comme M. d’Argencourt, les caractéristiques d’une nouvelle espèce différente mais les traits extérieurs d’un autre caractère. C’étaient bien, comme pour M. d’Argencourt, des possibilités insoupçonnées que le temps avait tirées de telle jeune fille, mais ces possibilités, bien qu’étant toutes physionomiques ou corporelles, semblaient avoir quelque chose de moral. Les traits du visage, s’ils changent, s’ils s’assemblent autrement, s’ils se contractent de façon habituelle d’une manière plus lente, prennent, avec un aspect autre, une signification différente. De sorte qu’il y avait telle femme qu’on avait connue bornée et sèche, chez laquelle un élargissement des joues devenues méconnaissables, un busquage imprévisible du nez, causaient la même surprise, la même bonne surprise souvent, que tel mot sensible et profond, telle action courageuse et noble qu’on n’aurait jamais attendus d’elle. Autour de ce nez, nez nouveau, on voyait s’ouvrir des horizons qu’on n’eût pas osé espérer. La bonté, la tendresse jadis impossibles devenaient possibles avec ces joues-là. On pouvait faire entendre devant ce menton ce qu’on n’aurait jamais eu l’idée de dire devant le précédent. Tous ces traits nouveaux du visage impliquaient d’autres traits de caractère; la sèche et maigre jeune fille était devenue une vaste et indulgente douairière. Ce n’est plus dans un sens zoologique, comme M. d’Argencourt, c’est dans un sens social et moral qu’on pouvait dire que c’était une autre personne.

Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trouvais était quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une image du passé, m’offrant comme toutes les images successives et que je n’avais jamais vues qui séparaient le passé du présent, mieux encore, le rapport qu’il y avait entre le présent et le passé; elle était comme ce qu’on appelait autrefois une vue d’optique, mais une vue d’optique des années, la vue non d’un monument, mais d’une personne située dans la perspective déformante du Temps.

Quant à la femme dont M. d’Argencourt avait été l’amant, elle n’avait pas beaucoup changé, si on tenait compte du temps passé, c’est-à-dire que son visage n’était pas trop complètement démoli pour celui d’un être qui se déforme tout le long de son trajet dans l’abîme où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons exprimer la direction que par des comparaisons également vaines, puisque nous ne pouvons les emprunter qu’au monde de l’espace, et qui, que nous les orientions dans le sens de l’élévation, de la longueur ou de la profondeur, ont comme seul avantage de nous faire sentir que cette dimension inconcevable et sensible existe. La nécessité, pour donner un nom aux figures, de remonter effectivement le cours des années, me forçait, en réaction, de rétablir ensuite, en leur donnant leur place réelle, les années auxquelles je n’avais pensé. A ce point de vue, et pour ne pas me laisser tromper par l’identité apparente de l’espace, l’aspect tout nouveau d’un être comme M. d’Argencourt m’était une révélation frappante de cette réalité du millésime qui d’habitude nous reste abstraite, comme l’apparition de certains arbres nains ou des baobabs géants nous avertit du changement de latitude. Alors la vie nous apparaît comme la féerie où l’on voit d’acte en acte le bébé devenir adolescent, homme mûr et se courber vers la tombe. Et comme c’est par des changements perpétuels qu’on sent que ces êtres prélevés à des distances assez grandes sont si différents, on sent qu’on a suivi la même loi que ces créatures qui se sont tellement transformées qu’elles ne ressemblent plus, sans avoir cessé d’être—justement parce qu’elles n’ont pas cessé d’être—à ce que nous avons vu d’elles jadis.

Une jeune femme que j’avais connue autrefois, maintenant blanche et tassée en petite vieille maléfique, semblait indiquer qu’il est nécessaire que, dans le divertissement final d’une pièce, les êtres fussent travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère était resté si droit, si pareil à lui-même qu’on s’étonnait que sur sa figure jeune il eût fait passer au blanc sa moustache bien relevée. Les parties d’une blancheur de neige de barbes jusque-là entièrement noires rendaient mélancolique le paysage humain de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes des arbres alors qu’on croyait encore pouvoir compter sur un long été, et qu’avant d’avoir commencé d’en profiter on voit que c’est déjà l’automne. Alors moi qui, depuis mon enfance, vivais au jour le jour, ayant reçu d’ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m’aperçus pour la première fois, d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu’il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne. Celles-ci me furent, du reste, proclamées coup sur coup par des paroles qui, à quelques minutes d’intervalle, vinrent me frapper comme les trompettes du Jugement. La première fut prononcée par la duchesse de Guermantes; je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait le Génie protecteur de la famille Guermantes. «Ah! me dit-elle, quelle joie de vous voir, vous mon plus vieil ami.» Et, dans mon amour-propre de jeune homme de Combray qui ne m’étais jamais compté à aucun moment comme pouvant être un de ses amis, participant vraiment à la vraie vie mystérieuse qu’on menait chez les Guermantes, un de ses amis au même titre que M. de Bréauté, que M. de Forestelle, que Swann, que tous ceux qui étaient morts, j’aurais pu en être flatté, j’en étais surtout malheureux. «Son plus vieil ami! me dis-je, elle exagère; peut-être un des plus vieux, mais suis-je donc...» A ce moment un neveu du prince s’approcha de moi: «Vous qui êtes un vieux Parisien», me dit-il. Un instant après on me remit un mot. J’avais rencontré, en arrivant, un jeune Létourville, dont je ne savais plus très bien la parenté avec la duchesse mais qui me connaissait un peu. Il venait de sortir de Saint-Cyr, et, me disant que ce serait pour moi un gentil camarade comme avait été Saint-Loup, qui pourrait m’initier aux choses de l’armée, avec les changements qu’elle avait subis, je lui avais dit que je le retrouverais tout à l’heure et que nous prendrions rendez-vous pour dîner ensemble, ce dont il m’avait beaucoup remercié. Mais j’étais resté trop longtemps à rêver dans la bibliothèque et le petit mot qu’il avait laissé pour moi était pour me dire qu’il n’avait pu m’attendre et me laisser son adresse. La lettre de ce camarade rêvé finissait ainsi: «Avec tout le respect de votre petit ami, LÉTOURVILLE.» «Petit ami!» C’est ainsi qu’autrefois j’écrivais aux gens qui avaient trente ans de plus que moi, à Legrandin par exemple. Quoi! ce sous-lieutenant, que je me figurais mon camarade comme Saint-Loup, se disait mon petit ami. Mais alors il n’y avait donc pas que les méthodes militaires qui avaient changé depuis lors, et pour M. de Létourville j’étais donc, non un camarade, mais un vieux monsieur, et de M. de Létourville, dans la compagnie duquel je me figurais, moi, tel que je m’apparaissais à moi-même, un bon camarade, en étais-je donc séparé par l’écartement d’un invisible compas auquel je n’avais pas songé et qui me situait si loin du jeune sous-lieutenant qu’il semblait que pour celui qui se disait mon «petit ami» j’étais un vieux monsieur!

Presque aussitôt après quelqu’un parla de Bloch, je demandai si c’était du jeune homme ou du père (dont j’avais ignoré la mort, pendant la guerre, d’émotion, avait-on dit, de voir la France envahie). «Je ne savais pas qu’il eût des enfants, je ne le savais même pas marié, me dit la duchesse. Mais c’est évidemment du père que nous parlons, car il n’a rien d’un jeune homme, ajouta-t-elle en riant. Il pourrait avoir des fils qui seraient eux-mêmes déjà des hommes.» Et je compris qu’il s’agissait de mon camarade. Il entra, d’ailleurs, au bout d’un instant. J’eus de la peine à le reconnaître. D’ailleurs, il avait pris maintenant non seulement un pseudonyme, mais le nom de Jacques du Rozier, sous lequel il eût fallu le flair de mon grand-père pour reconnaître la douce vallée de l’Hébron et les chaînes d’Israël que mon ami semblait avoir définitivement rompues. Un chic anglais avait, en effet, complètement transformé sa figure et passé au rabot tout ce qui se pouvait effacer. Les cheveux, jadis bouclés, coiffés à plat avec une raie au milieu, brillaient de cosmétique. Son nez restait fort et rouge mais semblait plutôt tuméfié par une sorte de rhume permanent qui pouvait expliquer l’accent nasal dont il débitait paresseusement ses phrases, car il avait trouvé, de même qu’une coiffure appropriée à son teint, une voix à sa prononciation où le nasonnement d’autrefois prenait un air de dédain particulier qui allait avec les ailes enflammées de son nez. Et grâce à la coiffure, à la suppression des moustaches, à l’élégance du type, à la volonté, ce nez juif disparaissait comme semble presque droite une bossue bien arrangée. Mais surtout, dès que Bloch apparaissait, la signification de sa physionomie était changée par un redoutable monocle. La part de machinisme que ce monocle introduisait dans la figure de Bloch la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels une figure humaine est soumise, devoir d’être belle, d’exprimer l’esprit, la bienveillance, l’effort. La seule présence de ce monocle dans la figure de Bloch dispensait d’abord de se demander si elle était jolie ou non, comme devant ces objets anglais dont un garçon dit, dans un magasin, que c’est le grand chic, après quoi on n’ose plus se demander si cela vous plaît. D’autre part, il s’installait derrière la glace de ce monocle dans une position aussi hautaine, distante et confortable que si ç’avait été la glace d’un huit ressorts, et, pour assortir la figure aux cheveux plats et au monocle, ses traits n’exprimaient plus jamais rien. Sur cette figure de Bloch je vis se superposer cette mine débile et opinante, ces frêles hochements de tête qui trouvent si vite leur cran d’arrêt, et où j’aurais reconnu la docte fatigue des vieillards aimables, si, d’autre part, je n’avais enfin reconnu devant moi mon ami et si mes souvenirs ne l’avaient animé de cet entrain juvénile et ininterrompu dont il semblait actuellement dépossédé. Pour moi qui l’avais connu au seuil de la vie, il était mon camarade, un adolescent dont je mesurais la jeunesse par celle que, n’ayant cru vivre depuis ce moment-là, je me donnais inconsciemment à moi-même. J’entendis dire qu’il paraissait bien son âge, je fus étonné de remarquer sur son visage quelques-uns de ces signes qui sont plutôt la caractéristique des hommes qui sont vieux Je compris que c’est parce qu’il l’était en effet et que c’est avec des adolescents qui durent un assez grand nombre d’années que la vie fait ses vieillards.

Comme quelqu’un, entendant dire que j’étais souffrant, demanda si je ne craignais pas de prendre la grippe qui régnait à ce moment-là, un autre bienveillant me rassura en me disant: «Non, cela atteint plutôt les personnes encore jeunes, les gens de votre âge ne risquent plus grand’chose.» Et on assura que le personnel m’avait bien reconnu. Ils avaient chuchoté mon nom, et même «dans leur langage», raconta une dame, elle les avait entendus dire: «Voilà le Père...» (cette expression était suivie de mon nom. Et comme je n’avais pas d’enfant, elle ne pouvait se rapporter qu’à l’âge).

En attendant la duchesse de Guermantes dire: «Comment, si j’ai connu le maréchal? Mais j’ai connu des gens bien plus représentatifs, la duchesse de Galbera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup», je regrettais naïvement de ne pas avoir connu moi-même ceux qu’elle appelait un reste d’ancien régime. J’aurais dû penser qu’on appelle ancien régime ce dont on n’a pu connaître que la fin; c’est ainsi que ce que nous apercevons à l’horizon prend une grandeur mystérieuse et nous semble se refermer sur un monde qu’on ne reverra plus; cependant nous avançons, et c’est bientôt nous-même qui sommes à l’horizon pour les générations qui sont derrière nous; cependant l’horizon recule, et le monde, qui semblait fini, recommence. «J’ai même pu voir, quand j’étais jeune fille, ajouta Mme de Guermantes, la duchesse de Dino. Dame, vous savez que je n’ai plus vingt-cinq ans.» Ces derniers mots me fâchèrent. Elle ne devrait pas dire cela, ce serait bon pour une vieille femme. «Quant à vous, reprit-elle, vous êtes toujours le même, vous n’avez pour ainsi dire pas changé», me dit la duchesse, et cela me fit presque plus de peine que si elle m’avait parlé d’un changement, car cela prouvait, puisqu’il était extraordinaire qu’il s’en fût si peu produit, que bien du temps s’était écoulé. «Ami, me dit-elle, vous êtes étonnant, vous restez toujours jeune», expression si mélancolique puisqu’elle n’a de sens que si nous sommes, en fait sinon d’apparence, devenus vieux. Et elle me donna le dernier coup en ajoutant: «J’ai toujours regretté que vous ne vous soyez pas marié. Au fond, qui sait, c’est peut-être plus heureux. Vous auriez été d’âge à avoir des fils à la guerre, et s’ils avaient été tués, comme l’a été ce pauvre Robert de Saint-Loup (je pense encore souvent à lui), sensible comme vous êtes, vous ne leur auriez pas survécu.» Et je pus me voir, comme dans la première glace véridique que j’eusse rencontrée dans les yeux de vieillards restés jeunes, à leur avis, comme je le croyais moi-même de moi, et qui, quand je me citais à eux, pour entendre un démenti, comme exemple de vieux, n’avaient pas dans leurs regards, qui me voyaient tel qu’ils ne se voyaient pas eux-mêmes et tel que je les voyais, une seule protestation. Car nous ne voyions pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un miroir opposé, voyait celui de l’autre. Et sans doute, à découvrir qu’ils ont vieilli, bien des gens eussent été moins tristes que moi. Mais d’abord il en est de la vieillesse comme de la mort, quelques-uns les affrontent avec indifférence, non pas parce qu’ils ont plus de courage que les autres, mais parce qu’ils ont moins d’imagination. Puis un homme qui depuis son enfance vise une même idée, auquel sa paresse même et jusqu’à son état de santé, en lui faisant remettre sans cesse les réalisations, annule chaque soir le jour écoulé et perdu, si bien que la maladie qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé de voir qu’il n’a cessé de vivre dans le Temps, que celui qui vit peu en soi-même, se règle sur le calendriers et ne découvre pas d’un seul coup le total des année, dont il a poursuivi quotidiennement l’addition. Mais une raison plus grave expliquait mon angoisse; je découvrais cette action destructrice du Temps au moment même où je voulais entreprendre de rendre claires, d’intellectualiser dans une œuvre d’art, des réalités extra-temporelles.

Chez certains êtres le remplacement successif, mais accompli en mon absence, de chaque cellule par d’autres, avait amené un changement si complet, une si entière métamorphose que j’aurais pu dîner cent fois en face d’eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais connus autrefois que je n’aurais pu deviner la royauté d’un souverain incognito ou le vice d’un inconnu. La comparaison devient même insuffisante pour le cas où j’entendais leur nom, car on peut admettre qu’un inconnu assis en face de vous soit criminel ou roi, tandis qu’eux, je les avais connus, ou plutôt j’avais connu des personnes portant le même nom, mais si différentes que je ne pouvais croire que ce fussent les mêmes. Pourtant, comme j’aurais fait en partant de l’idée de souveraineté ou de vice qui ne tarde pas à donner à l’inconnu (avec qui on aurait fait si aisément, quand on avait encore les yeux bandés, la gaffe d’être insolent ou aimable), dans les mêmes traits de qui on discerne maintenant quelque chose de distingué ou de suspect, je m’appliquais à introduire dans le visage de l’inconnue, entièrement inconnue, l’idée qu’elle était Mme Sazerat, et je finissais par rétablir le sens autrefois connu de ce visage, mais qui serait resté vraiment aliéné pour moi, entièrement celui d’une autre femme ayant autant perdu tous les attributs humains que j’avais connus, qu’un homme devenu singe, si le nom et l’affirmation de l’identité ne m’avaient mis, malgré ce que le problème avait d’ardu, sur la voie de la solution. Parfois pourtant, l’ancienne image renaissait assez précise pour que je puisse essayer une confrontation; et comme un témoin mis en présence d’un inculpé qu’il a vu, j’étais forcé, tant la différence était grande, de dire: «Non ... je ne le reconnais pas.»

Une jeune femme me dit: «Voulez-vous que nous allions dîner tous les deux au restaurant?» Comme je répondais: «Si vous ne trouvez pas compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme», j’entendis que tout le monde autour de moi riait, et je m’empressai d’ajouter: «ou plutôt avec un vieil homme». je sentais que la phrase qui avait fait rire était de celles qu’aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui j’étais toujours un enfant. Or je m’apercevais que je me plaçais pour me juger au même point de vue qu’elle. Si j’avais fini par enregistrer comme elle certains changements qui s’étaient faits depuis ma première enfance, c’était tout de même des changements maintenant très anciens. J’en étais resté à celui qui faisait qu’on avait dit un temps, presque en prenant de l’avance sur le fait: «C’est maintenant presque un grand jeune homme.» Je le pensais encore, mais cette fois avec un immense retard. Je ne m’apercevais pas combien j’avais changé. Mais, au fait, eux, qui venaient de rire aux éclats, à quoi s’en apercevaient-ils? Je n’avais pas un cheveu gris, ma moustache était noire. J’aurais voulu pouvoir leur demander à quoi se révélait l’évidence de la terrible chose. Et maintenant je comprenais ce qu’était la vieillesse—la vieillesse qui, de toutes les réalités, est peut-être celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos lettres, voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans comprendre, soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie, jusqu’au jour où nous apercevons une silhouette inconnue, comme celle de M. d’Argencourt, laquelle nous apprend que nous vivons dans un nouveau monde; jusqu’au jour où le petit-fils d’une de nos amies, jeune homme qu’instinctivement nous traiterions en camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme un grand-père; je comprenais ce que signifiaient la mort, l’amour, les joies de l’esprit, l’utilité de la douleur, la vocation. Car si les noms avaient perdu pour moi de leur individualité, les mots me découvraient tout leur sens. La beauté des images est logée à l’arrière des choses, celle des idées à l’avant. De sorte que la première cesse de nous émerveiller quand on les a atteintes, mais qu’on ne comprend la seconde que quand on les a dépassées.

Or, à toutes ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire relativement au Temps qui s’était écoulé ne pourrait que s’ajouter et me servir en ce qui concernait la matière même de mon livre. Puisque j’avais décidé qu’elle ne pouvait être uniquement constituée par les impressions véritablement pleines, celles qui sont en dehors du Temps, parmi les vérités avec lesquelles je comptais les sertir, celles qui se rapportent au Temps, au Temps dans lequel baignent et s’altèrent les hommes, les sociétés, les nations, tiendraient une place importante. Je n’aurais pas soin seulement de faire une place à ces altérations que subit l’aspect des êtres et dont j’avais de nouveaux exemples à chaque minute, car tout en songeant à mon œuvre, assez définitivement mise en marche pour ne pas se laisser arrêter par des distractions passagères, je continuais à dire bonjour aux gens que je connaissais et à causer avec eux. Le vieillissement, d’ailleurs, ne se marquait pas pour tous d’une manière analogue. Je vis quelqu’un qui demandait mon nom, on me dit que c’était M. de Cambremer. Et alors, pour me montrer qu’il m’avait reconnu: «Est-ce que vous avez toujours vos étouffements?» me demanda-t-il, et sur ma réponse affirmative: «Vous voyez que ça n’empêche pas la longévité», me dit-il, comme si j’étais décidément centenaire. Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le reste toute différente, de mes souvenirs, que j’appelais sa personne. Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu’il était rendu méconnaissable par l’adjonction d’énormes poches rouges aux joues qui l’empêchaient d’ouvrir complètement la bouche et les yeux, si bien que je restais hébété, n’osant regarder cette sorte d’anthrax dont il me semblait plus convenable qu’il me parlât le premier. Mais comme, en malade courageux, il n’y faisait pas allusion et riait, j’avais peur d’avoir l’air de manquer de cœur en ne lui demandant pas, de tact en lui demandant ce qu’il avait. Mais «ils ne vous viennent pas plus rarement avec l’âge?» me demanda-t-il, en continuant à parler de mes étouffements. Je lui dis que non. «Ah! pourtant, ma sœur en a sensiblement moins qu’autrefois», me dit-il, d’un ton de contradiction comme si cela ne pouvait pas être autrement pour moi que pour sa sœur, et comme si l’âge était un de ces remèdes dont il n’admettait pas, quand ils avaient fait du bien à Mme de Gaucourt, qu’ils ne me fussent pas salutaires. Mme de Cambremer-Legrandin s’étant approchée, j’avais de plus en plus peur de paraître insensible en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari et je n’osais pas cependant parler de ça le premier. «Vous êtes content de le voir? me dit-elle.—Il va bien? répliquai-je sur un ton incertain.—Mais comme vous voyez.» Elle ne s’était pas aperçue de ce mal qui offusquait ma vue et qui n’était autre qu’un des masques du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais peu à peu, et en l’épaississant si progressivement que la marquise n’en avait rien vu. Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur mes étouffements, ce fut mon tour de m’informer tout bas auprès de quelqu’un si la mère du marquis vivait encore. Elle vivait. Dans l’appréciation du temps écoulé, il n’y a que le premier pas qui coûte. On éprouve d’abord beaucoup de peine à se figurer que tant de temps ait passé et ensuite qu’il n’en ait pas passé davantage. On n’avait jamais songé que le XIIIe siècle fût si loin, et après on a peine à croire qu’il puisse subsister encore des églises du XIIIe siècle, lesquelles pourtant sont innombrables en France. En quelques instants s’était fait en moi ce travail plus lent qui se fait chez ceux qui, ayant eu peine à comprendre qu’une personne qu’ils ont connue jeune ait soixante ans, en ont plus encore, quinze ans après, à apprendre qu’elle vit encore et n’a pas plus de soixante-quinze ans. Je demandai à M. de Cambremer comment allait sa mère. «Elle est toujours admirable», me dit-il, usant d’un adjectif qui, par opposition aux tribus où on traite sans pitié les parents âgés, s’applique dans certaines familles aux vieillards chez qui l’usage des facultés les plus matérielles, comme d’entendre, d’aller à pied à la messe, et de supporter avec insensibilité les deuils, s’empreint, aux yeux de leurs enfants, d’une extraordinaire beauté morale.

Si certaines femmes avouaient leur vieillesse en se fardant, elle apparaissait, au contraire, par l’absence de fard chez certains hommes sur le visage desquels je ne l’avais jamais expressément remarquée, et qui tout de même me semblaient bien changés depuis que, découragés de chercher à plaire, ils en avaient cessé l’usage. Parmi eux était Legrandin. La suppression du rose, que je n’avais jamais soupçonné artificiel, de ses lèvres et de ses joues donnait à sa figure l’apparence grisâtre et à ses traits allongés et mornes la précision sculpturale et lapidaire de ceux d’un dieu égyptien. Un dieu! un revenant plutôt. Il avait perdu non seulement le courage de se peindre, mais de sourire, de faire briller son regard, de tenir des discours ingénieux. On s’étonnait de le voir si pâle, abattu, ne prononçant que de rares paroles qui avaient l’insignifiance de celles que disent les morts qu’on évoque. On se demandais quelle cause l’empêchait d’être vif, éloquent, charmant, comme on se le demande devant «le double» insignifiant d’un homme brillant de son vivant et auquel un spirite pose pourtant des questions qui prêteraient aux développements charmeurs. Et on se disait que cette cause qui avait substitué au Legrandin coloré et rapide un pâle et triste fantôme de Legrandin, c’était la vieillesse. Chez certains même les cheveux n’avaient pas blanchi. Ainsi je reconnus, quand il vint dire un mot à son maître, le vieux valet de chambre du prince de Guermantes. Les poils bourrus qui hérissaient ses joues tout autant que son crâne étaient restés d’un roux tirant sur le rose et on ne pouvait le soupçonner de se teindre comme la duchesse de Guermantes. Mais il n’en paraissait pas moins vieux. On sentait seulement qu’il existe chez les hommes comme, dans le règne végétal, les mousses, les lichens et tant d’autres, des espèces qui ne changent pas à l’approche de l’hiver.

Chez d’autres invités, dont le visage était intact, l’âge se marquait autrement; ils semblaient seulement embarrassés quand ils avaient à marcher; on croyait d’abord qu’ils avaient mal aux jambes, et ce n’est qu’ensuite qu’on comprenait que la vieillesse leur avait attaché ses semelles de plomb. Elle en embellissait d’autres, comme le prince d’Agrigente. A cet homme long, mince, au regard terne, aux cheveux qui semblaient devoir rester éternellement rougeâtres, avait succédé, par une métamorphose analogue à celle des insectes, un vieillard chez qui les cheveux rouges, trop longtemps vus, avaient été, comme un tapis de table qui a trop servi, remplacé par des cheveux blancs. Sa poitrine avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque guerrière, et qui avait dû nécessiter un véritable éclatement de la frêle chrysalide que j’avais connue; une gravité consciente d’elle-même baignait les yeux, où elle était teintée d’une bienveillance nouvelle qui s’inclinait vers chacun. Et comme, malgré tout, une certaine ressemblance subsistait entre le puissant prince actuel et le portrait que gardait mon souvenir, j’admirais la force de renouvellement original du temps qui, tout en respectant l’unité de l’être et les lois de la vie, sait changer ainsi le décor et introduire de hardis contrastes dans deux aspects successifs d’un même personnage, car, beaucoup de ces gens, on les identifiait immédiatement, mais comme d’assez mauvais portraits d’eux-mêmes réunis dans l’exposition où un artiste inexact et malveillant durcit les traits de l’un, enlève la fraîcheur du teint ou la légèreté de la taille à celle-ci, assombrit le regard de tel autre. Comparant ces images avec celles que j’avais sous les yeux de ma mémoire, j’aimais moins celles qui m’étaient montrées en dernier lieu. Comme souvent on trouve moins bonne et on refuse une des photographies entre lesquelles un ami vous a prié de choisir. A chaque personne et devant l’image qu’elle me montrait d’elle-même j’aurais voulu dire: «Non, pas celle-ci, vous êtes moins bien, ce n’est pas vous.» Je n’aurais pas osé ajouter: «Au lieu de votre beau nez droit on vous a fait le nez crochu de votre père que je ne vous ai jamais connu.» En effet, c’était un nez nouveau et familial. Bref, l’artiste le Temps avait «rendu» tous ces modèles de telle façon qu’ils étaient reconnaissables, mais ils n’étaient pas ressemblants, non parce qu’il les avait flattés, mais parce qu’il les avait vieillis. Cet artiste-là, du reste, travaille fort lentement. Ainsi cette réplique du visage d’Odette, dont, le jour où j’avais pour la première fois vu Bergotte, j’avais aperçu l’esquisse à peine ébauchée dans le visage de Gilberte, le temps l’avait enfin poussée jusqu’à la plus parfaite ressemblance, comme on le verra tout à l’heure, pareil à ces peintres qui gardent longtemps une œuvre et la complètent année par année. En plusieurs, je finissais par reconnaître, non seulement eux-mêmes, mais eux tels qu’ils étaient autrefois, et Ski, par exemple, pas plus modifié qu’une fleur ou un fruit qui a séché, type de ces amateurs «célibataires de l’art» qui vieillissent inutiles et insatisfaits. Ski était resté ainsi un essai informe, confirmant mes théories sur l’art. D’autres le suivaient qui n’étaient nullement des amateurs; c’étaient des gens du monde qui ne s’intéressaient à rien, et eux aussi, la vieillesse ne les avait pas mûris et, même s’il s’entourait d’un premier cercle de rides et d’un arc de cheveux blancs, leur même visage poupin gardait l’enjouement de la dix-huitième année. Ils n’étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés. Peu de chose eût suffi à effacer ces flétrissures de la vie, et la mort n’aurait pas plus de peine à rendre au visage sa jeunesse qu’il n’en faut pour nettoyer un portrait que seul un peu d’encrassement empêche de briller comme autrefois. Aussi je pensais à l’illusion dont nous sommes dupes quand, entendant parler d’un célèbre vieillard, nous nous fions d’avance à sa bonté, à sa justice, à sa douceur d’âme; car je sentais qu’ils avaient été, quarante ans plus tôt, de terribles jeunes gens dont il n’y avait aucune raison pour supposer qu’ils n’avaient pas gardé la vanité, la duplicité, la morgue et les ruses.

Et pourtant, en complet contraste avec ceux-ci, j’eus la surprise de causer avec des hommes et des femmes, jadis insupportables, et qui avaient perdu à peu près tous leurs défauts, soit que la vie, en décevant ou comblant leurs désirs, leur eût enlevé de leur présomption ou de leur amertume. Un riche mariage qui ne nous rend plus nécessaire la lutte ou l’ostentation, l’influence même de la femme, la connaissance lentement acquise de valeurs autres que celles auxquelles croit exclusivement une jeunesse frivole, leur avait permis de détendre leur caractère et de montrer leurs qualités. Ceux-là en vieillissant semblaient avoir une personnalité différente, comme ces arbres dont l’automne, en variant leurs couleurs, semble changer l’essence. Pour eux celle de la vieillesse se manifestait vraiment, mais comme une chose morale (qu’ils ne possédaient pas avant). Chez d’autres elle était plutôt physique, et si nouvelle que la personne—Mme de Souvré par exemple—me semblait à la fois inconnue et connue. Inconnue, car il m’était impossible de soupçonner que ce fût elle, et malgré moi je ne pus m’empêcher, en répondant à son salut, de laisser voir le travail d’esprit qui me faisait hésiter entre trois ou quatre personnes (parmi lesquelles n’était pas Mme de Souvré) pour savoir à qui je le rendais avec une chaleur, du reste, qui dut l’étonner, car dans le doute, ayant peur d’être trop froid si c’était une amie intime, j’avais compensé l’incertitude du regard par la chaleur de la poignée de main et du sourire. Mais, d’autre part, son aspect nouveau ne m’était pas inconnu. C’était celui que j’avais souvent vu, au cours de ma vie, à des femmes âgées et fortes, mais sans soupçonner alors qu’elles avaient pu, beaucoup d’années avant, ressembler à Mme de Souvré. Cet aspect était si différent de celui que j’avais connu dans le passé qu’on eût dit qu’elle était un être condamné, comme un personnage de féerie, à apparaître d’abord en jeune fille, puis en épaisse matrone, et qui reviendrait sans doute bientôt en vieille branlante et courbée. Elle semblait, comme une lourde nageuse qui ne voit plus le rivage qu’à une grande distance, repousser avec peine les flots du temps qui la submergeaient. J’arrivai à force de regarder sa figure hésitante, incertaine comme une mémoire infidèle qui ne peut plus retenir les formes d’autrefois, j’arrivai pourtant à en retrouver quelque chose en me livrant au petit jeu d’éliminer les carrés et les hexagones que l’âge avait ajoutés à ces joues. D’ailleurs, ce qu’il mêlait à celles des femmes n’était pas toujours seulement des figures géométriques. Dans les joues de la duchesse de Guermantes, restées si semblables pourtant et pourtant composites maintenant comme un nougat, je distinguais une trace de vert-de-gris, un petit morceau rose de coquillage concassé, une grosseur difficile à définir, plus petite qu’une boule de gui et moins transparente qu’une perle de verre.

Certains hommes boitaient dont on sentait bien que ce n’était pas par suite d’un accident de voiture, mais à cause d’une attaque et parce qu’ils avaient déjà, comme on dit, un pied dans la tombe. Dans l’entrebâillement de la leur, à demi paralysées, certaines femmes, comme Mme de Franquetot, semblaient ne pas pouvoir retirer complètement leur robe restée accrochée à la pierre du caveau, et elles ne pouvaient se redresser, infléchies qu’elles étaient, la tête basse, en une courbe qui était comme celle qu’elles occupaient actuellement entre la vie et la mort, avant la chute dernière. Rien ne pouvait lutter contre le mouvement de cette parabole qui les emportait et, dès qu’elles voulaient se lever, elles tremblaient et leurs doigts ne pouvaient rien retenir.

Certaines figures sous la cagoule de leurs cheveux blancs avaient déjà la rigidité, les paupières scellées de ceux qui vont mourir, et leurs lèvres, agitées d’un tremblement perpétuel, semblaient marmonner la prière des agonisants.

A un visage linéairement le même il suffisait, pour qu’il semblât autre, de cheveux blancs au lieu de cheveux noirs ou blonds. Les costumiers de théâtre savent qu’il suffit d’une perruque poudrée pour déguiser très suffisamment quelqu’un et le rendre méconnaissable. Le jeune marquis de Beausergent, que j’avais vu dans la loge de Mme de Cambremer, alors sous-lieutenant, le jour où Mme de Guermantes était dans la baignoire de sa cousine, avait toujours ses traits aussi parfaitement réguliers, plus même, la rigidité physiologique de l’artério-sclérose exagérant encore la rectitude impassible de la physionomie du dandy et donnant à ces traits l’intense netteté, presque grimaçante à force d’immobilité, qu’ils auraient eue dans une étude de Mantegna ou de Michel-Ange. Son teint jadis d’une rougeur égrillarde était maintenant d’une solennelle pâleur; des poils argentés, un léger embonpoint, une noblesse de doge, une fatigue qui allait jusqu’à l’envie de dormir, tout concourait chez lui à donner une impression nouvelle de majesté fatale. Au rectangle de sa barbe blonde le rectangle égal de sa barbe blanche se substituait si parfaitement que, remarquant que ce sous-lieutenant que j’avais connu avait cinq galons, ma première pensée fut de le féliciter non d’avoir été promu colonel, mais d’être si bien en colonel, déguisement pour lequel il semblait avoir emprunté l’uniforme, l’air grave et triste de l’officier supérieur qu’avait été son père. Chez un autre, la barbe blanche avait succédé à la barbe blonde, mais comme le visage était resté vif, souriant et jeune, elle le faisait paraître seulement plus rouge et plus militant, augmentant l’éclat des yeux, et donnant au mondain resté jeune l’air inspiré d’un prophète. La transformation que les cheveux blancs et d’autres éléments encore avaient opérée, surtout chez les femmes, m’eussent retenu avec moins de force s’ils n’avaient été qu’un changement de couleur, ce qui peut charmer les yeux, mais parce qu’est troublant pour l’esprit un changement de personnes. En effet, «reconnaître» quelqu’un, et plus encore, après n’avoir pas pu le reconnaître, l’identifier, c’est penser sous une seule dénomination deux choses contradictoires, c’est admettre que ce qui était ici l’être qu’on se rappelle n’est plus, et que ce qui y est, c’est un être qu’on ne connaissait pas, c’est avoir à percer un mystère presque aussi troublant que celui de la mort dont il est, du reste, comme la préface et l’annonciateur. Car, ces changements, je savais ce qu’ils voulaient dire, ce à quoi ils préludaient. Aussi cette blancheur des cheveux impressionnait chez les femmes, jointe à tant d’autres changements. On me disait un nom et je restais stupéfait de penser qu’il s’appliquait à la fois à la blonde valseuse que j’avais connue autrefois et à la lourde dame à cheveux blancs qui passait pesamment près de moi. Avec une certaine roseur de teint ce nom était peut-être la seule chose qu’il y avait de commun entre ces deux femmes, plus différentes—celle de la mémoire et celle de la matinée Guermantes—qu’une ingénue et une douairière de pièce de théâtre. Pour que la vie ait pu arriver à donner à la valseuse ce corps énorme, pour qu’elle eût pu ralentir, comme au métronome, ses mouvements embarrassés, pour qu’avec peut-être comme seule parcelle permanente, les joues—plus larges certes, mais qui dès la jeunesse étaient déjà couperosées—elle eût pu substituer à la légère blonde ce vieux maréchal ventripotent, il lui avait fallu accomplir plus de dévastations et de reconstitutions que pour mettre un dôme à la place d’une flèche, et quand on pensait qu’un pareil travail s’était opéré non sur la matière inerte mais sur une chair qui ne change qu’insensiblement, le contraste bouleversant entre l’apparition présente et l’être que je me rappelais reculait celui-ci dans un passé plus que lointain, presque invraisemblable. On avait peine à réunir les deux aspects, à penser les deux personnes sous une même dénomination; car de même qu’on a peine à penser qu’un mort fut vivant ou que celui qui était vivant est mort aujourd’hui, il est presque aussi difficile, et du même genre de difficulté (car l’anéantissement de la jeunesse, la destruction d’une personne pleine de forces et de légèreté est déjà un premier néant), de concevoir que celle qui fut jeune est vieille, quand l’aspect de cette vieille, juxtaposé à celui de la jeune, semble tellement l’exclure que tour à tour c’est la vieille, puis la jeune, puis la vieille encore qui vous paraissent un rêve, et qu’on ne croirait pas que ceci peut avoir jamais été cela, que la matière de cela est elle-même, sans se réfugier ailleurs, grâce aux savantes manipulations du temps, devenue ceci, que c’est la même matière n’ayant pas quitté le même corps—si l’on n’avait l’indice du nom pareil et le témoignage affirmatif des amis auquel donne seule une apparence de vraisemblance la couperose, jadis étroite entre l’or des épis, aujourd’hui étalée sous la neige. On était effrayé en pensant aux périodes qui avaient dû s’écouler avant que s’accomplît une pareille révolution dans la géologie d’un visage, et de voir quelles érosions s’étaient faites le long du nez, quelles énormes alluvions, au bord des joues, entouraient toute la figure de leurs masses opaques et réfractaires. J’avais bien considéré toujours notre individu à un moment donné du temps comme un polypier où l’œil, organisme indépendant bien qu’associé, si une poussière passe, cligne sans que l’intelligence le commande; bien plus, où l’intestin, parasite enfoui, s’infecte sans que l’intelligence l’apprenne, mais aussi et pareillement pour l’âme, dans la durée de la vie, comme une suite de moi juxtaposés mais distincts qui mourraient les uns après les autres ou même alterneraient entre eux comme ceux qui, à Combray, prenaient pour moi la place l’un de l’autre quand venait le soir. Mais aussi j’avais vu que ces cellules morales qui composent un être sont plus durables que lui. J’avais vu les vices, le courage des Guermantes revenir en Saint-Loup comme en lui-même ses défauts étranges et brefs de caractère, comme le sémitisme de Swann. Je pouvais le voir encore en Bloch. Depuis qu’il avait perdu son père, l’idée, outre les grands sentiments de famille qui existent souvent dans les familles juives, que son père était un homme tellement supérieur à tous, avait donné à son amour pour lui la forme d’un culte. Il n’avait pu supporter l’idée de l’avoir perdu et avait dû s’enfermer près d’une année dans une maison de santé. Il avait répondu à mes condoléances sur un ton à la fois profondément senti et presque hautain, tant il me jugeait enviable d’avoir approché cet homme supérieur dont il eût volontiers donné la voiture à deux chevaux à quelque musée historique. Et maintenant, à sa table de famille (car, contrairement à ce que croyait la duchesse de Guermantes, il était marié), la même colère qui animait Bloch contre M. Nissim Bernard animait Bloch contre son beau-père. Il lui faisait les mêmes sorties. De même qu’en écoutant parler Cottard, Brichot, tant d’autres, j’avais senti que, par la culture et la mode, une seule ondulation propage dans toute l’étendue de l’espace les mêmes manières de dire, de penser, de même dans toute la durée du temps de grandes lames de fond soulèvent des profondeurs des âges les mêmes colères, les mêmes tristesses, les mêmes bravoures, les mêmes manies, à travers les générations superposées, chaque section, prise à plusieurs niveaux d’une même série, offrant la répétition, comme des ombres sur des écrans successifs, d’un tableau aussi identique, quoique souvent moins insignifiant, que celui qui mettait aux prises de la même façon M. Bloch et son beau-père, M. Bloch père et M. Nissim Bernard et d’autres que je n’avais pas connus.

Il y avait des hommes que je savais parents d’autres sans avoir jamais pensé qu’ils eussent un trait commun; en admirant le vieil ermite aux cheveux blancs qu’était devenu Legrandin, tout d’un coup je constatai, je peux dire que je découvris, avec une satisfaction de zoologiste, dans le méplat de ses joues la construction de celles de son jeune neveu Léonor de Cambremer, qui pourtant avait l’air de ne lui ressembler nullement; à ce premier trait commun j’en ajoutai un autre que je n’avais pas jusqu’ici remarqué chez Léonor de Cambremer, puis d’autres et qui n’étaient aucun de ceux que m’offrait d’habitude la synthèse de sa jeunesse, de sorte que j’eus bientôt de lui comme une caricature plus vraie, plus profonde, que si elle avait été littéralement ressemblante; son oncle me semblait maintenant le jeune Cambremer ayant pris pour s’amuser les apparences du vieillard qu’en réalité il serait un jour, si bien que ce n’était plus seulement ce qu’étaient devenus les jeunes d’autrefois, mais ce que deviendraient ceux d’aujourd’hui qui me donnait avec tant de force la sensation du Temps.

Les femmes tâchaient à rester en contact avec ce qui avait été le plus individuel de leur charme, mais souvent la matière nouvelle de leur visage ne s’y prêtait plus. Les traits où s’était gravée sinon la jeunesse du moins la beauté ayant disparu chez la plupart d’entre elles, elles avaient alors cherché si, avec le visage qui leur restait, on ne pouvait s’en faire une autre. Déplaçant le centre, sinon de gravité du moins de perspective de leur visage, en composant les traits autour de lui suivant un autre caractère, elles commençaient à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau métier, ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait produire des betteraves. Autour de ces traits nouveaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse. Seules ne pouvaient s’accommoder de ces transformations les femmes trop belles ou trop laides. Les premières, sculptées comme un marbre aux lignes définitives duquel on ne peut plus rien changer, s’effritaient comme une statue. Les secondes, qui avaient quelque difformité de la face, avaient même sur les belles certains avantages. D’abord c’étaient les seules qu’on reconnaissait tout de suite. On savait qu’il n’y avait pas à Paris deux bouches pareilles et la leur me les faisait reconnaître dans cette matinée où je ne reconnaissais plus personne. Et puis elles n’avaient même pas l’air d’avoir vieilli. La vieillesse est quelque chose d’humain. Elles étaient des monstres, et elles ne semblaient pas avoir plus «changé» que des baleines. D’autres hommes, d’autres femmes ne semblaient pas non plus avoir vieilli; leur tournure était aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se mettait tout près de leur figure lisse de peau et fine de contours, alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface végétale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope. Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que j’avais crue lisse, et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le reste de la figure; et de près les yeux rentraient sous des poches qui détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage d’autrefois qu’on avait cru retrouver. De sorte que, à l’égard de ces invités-là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec le grossissement de leur figure et la possibilité d’en observer les différents plans. Pour eux, en somme, la vieillesse restait dépendante du spectateur, qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là rester jeunes et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains qui diminuent l’objet sans le verre que choisit l’opticien pour un presbyte; pour elles la vieillesse, décelable comme la présence des infusoires dans une goutte d’eau, était amenée par le progrès moins des années que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle de grossissement.

En général, le degré de blancheur des cheveux semblait comme un signe de la profondeur du temps vécu, comme ces sommets montagneux qui, même apparaissant aux yeux sur la même ligne que d’autres, révèlent pourtant le niveau de leur altitude par l’éclat de leur neigeuse blancheur. Et ce n’était pourtant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi les mèches de la princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elles étaient grises et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de son front bombé, ayant pris à force de devenir blanches une matité de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent de blondes danseuses ne s’étaient pas seulement annexé avec une perruque de cheveux blancs l’amitié de duchesses qu’elles ne connaissaient pas autrefois. Mais n’ayant fait jadis que danser, l’art les avait touchées comme la grâce. Et comme au XVIIe siècle d’illustres dames entraient en religion, elles vivaient dans un appartement rempli de peintures cubistes, un peintre cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne vivant que pour lui.

Pour les vieillards dont les traits avaient changé, ils tâchaient pourtant de garder, fixée sur eux à l’état permanent, une de ces expressions fugitives qu’on prend pour une seconde de pose et avec lesquelles on essaye, soit de tirer parti d’un avantage extérieur, soit de pallier un défaut; ils avaient l’air d’être définitivement devenus d’immutables instantanés d’eux-mêmes.

Tous ces gens avaient mis tant de temps à revêtir leur déguisement que celui-ci passait généralement inaperçu de ceux qui vivaient avec eux. Même un délai leur était souvent concédé où ils pouvaient continuer assez tard à rester eux-mêmes. Mais alors ce déguisement prorogé se faisait plus rapidement; de toutes façons il était inévitable. Je n’avais jamais trouvé aucune ressemblance entre Mme X et sa mère, que je n’avais connue que vieille, ayant l’air d’un petit Turc tout tassé. Et, en effet, j’avais toujours connu Mme X charmante et droite et pendant très longtemps elle l’était restée, pendant trop longtemps, car, comme une personne qui, avant que la nuit n’arrive, a à ne pas oublier de revêtir son déguisement de Turque, elle s’était mise en retard, et aussi était-ce précipitamment, presque tout d’un coup, qu’elle s’était tassée et avait reproduit avec fidélité l’aspect de vieille Turque revêtu jadis par sa mère.

Je retrouvai là un de mes anciens camarades que, pendant dix ans, j’avais vu presque tous les jours. On demanda à nous représenter. J’allai donc à lui et il me dit d’une voix que je reconnus très bien: «C’est une bien grande joie pour moi après tant d’années.» Mais quelle surprise pour moi! Cette voix semblait émise par un phonographe perfectionné, car si c’était celle de mon ami, elle sortait d’un gros bonhomme grisonnant que je ne connaissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût être qu’artificiellement, par un truc de mécanique, qu’on avait logé la voix de mon camarade sous ce gros vieillard quelconque. Pourtant je savais que c’était lui, la personne qui nous avait présentés, après si longtemps, l’un à l’autre n’avait rien d’un mystificateur. Lui-même me déclara que je n’avais pas changé, et je compris ainsi qu’il ne se croyait pas changé. Alors je le regardai mieux. Et, en somme, sauf qu’il avait tellement grossi, il avait gardé bien des choses d’autrefois. Pourtant je ne pouvais comprendre que ce fût lui. Alors j’essayai de me rappeler. Il avait dans sa jeunesse des yeux bleus, toujours riants, perpétuellement mobiles, en quête évidemment de quelque chose à quoi je n’avais pensé et qui devait être fort désintéressé, la vérité sans doute, poursuivie en perpétuelle incertitude, avec une sorte de gaminerie, de respect errant pour tous les amis de sa famille. Or, devenu homme politique influent, capable, despotique, ces yeux bleus qui, d’ailleurs, n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient s’étaient immobilisés, ce qui leur donnait un regard pointu, comme sous un sourcil froncé. Aussi l’expression de gaîté, d’abandon, d’innocence s’était-elle changée en une expression de ruse et de dissimulation. Décidément il me semblait que c’était quelqu’un d’autre, quand tout d’un coup j’entendis, à une chose que je disais, son rire, son fou rire d’autrefois, celui qui allait avec la perpétuelle mobilité gaie du regard. Des mélomanes trouvent qu’orchestrée par X la musique de Z devient absolument différente. Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas, mais un fou rire étouffé d’enfant, sous un œil en pointe comme un crayon bleu bien taillé, quoique un peu de travers, c’est plus qu’une différence d’orchestration. Le rire cessé, j’aurais bien voulu reconnaître mon ami, mais comme, dans l’Odyssée, Ulysse s’élançant sur sa mère morte, comme un spirite essayant en vain d’obtenir d’une apparition une réponse qui l’identifie, comme le visiteur d’une exposition d’électricité qui ne peut croire que la voix que le phonographe restitue inaltérée ne soit tout de même spontanément émise par une personne, je cessai de reconnaître mon ami.

Il faut cependant faire cette réserve que les mesures du temps lui-même peuvent être pour certaines personnes accélérées ou ralenties. Par hasard j’avais rencontré dans la rue, il y avait quatre ou cinq ans, la vicomtesse de Saint-Fiacre (belle-fille de l’amie des Guermantes). Ses traits sculpturaux semblaient lui assurer une jeunesse éternelle. D’ailleurs, elle était encore jeune. Or je ne pus, malgré ses sourires et ses bonjours, la reconnaître en une dame aux traits tellement déchiquetés que la ligne du visage n’était pas restituable. C’est que depuis trois ans elle prenait de la cocaïne et d’autres drogues. Ses yeux, profondément cernés de noir, étaient presque hagards. Sa bouche avait un rictus étrange. Elle s’était levée, me dit-on, pour cette matinée, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise longue. Le Temps a ainsi des trains express et spéciaux qui mènent à une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent des trains de retour, presque aussi rapides. Je pris M. de Courgivaux pour son fils, car il avait l’air plus jeune (il devait avoir dépassé la cinquantaine et semblait plus jeune qu’à trente ans). Il avait trouvé un médecin intelligent, supprimé l’alcool et le sel; il était revenu à la trentaine et semblait même, ce jour-là, ne pas l’avoir atteinte. C’est qu’il s’était, le matin même, fait couper les cheveux.

Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait, dans ses modalités, tenir compte de quelques habitudes sociales. Certains grands seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus du plus simple alpaga, coiffés de vieux chapeaux de paille que les petits bourgeois n’auraient pas voulu porter, avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu. Des taches brunes avaient envahi leurs joues, et leur figure avait jauni, s’était foncée comme un livre.

Et je pensais aussi à tous ceux qui n’étaient pas là parce qu’ils ne le pouvaient pas, que leur secrétaire, cherchant à donner l’illusion de leur survie, avait excusés par une de ces dépêches qu’on remettait de temps à autre à la princesse, à ces malades depuis des années mourants, qui ne se lèvent plus, ne bougent plus, et, même au milieu de l’assiduité frivole de visiteurs attirés par une curiosité de touristes ou une confiance de pèlerins, les yeux clos, tenant leur chapelet, rejetant à demi leur drap déjà mortuaire, sont pareils à des gisants que le mal a sculptés jusqu’au squelette dans une chair rigide et blanche comme le marbre, et étendus sur leur tombeau.

Sans doute—certaines femmes étaient encore très reconnaissables, le visage était resté presque le même, et elles avaient seulement, comme par une harmonie convenable avec la saison, revêtu les cheveux gris, qui étaient leur parure d’automne. Mais pour d’autres, et pour des hommes aussi, la transformation était si complète, l’identité si impossible à établir—par exemple entre un noir viveur qu’on se rappelait et le vieux moine qu’on avait sous les yeux—que plus même qu’à l’art de l’acteur, c’était à celui de certains prodigieux mimes, dont Fregoli reste le type, que faisaient penser ces fabuleuses transformations. La vieille femme avait envie de pleurer en comprenant que l’indéfinissable et mélancolique sourire qui avait fait son charme ne pouvait plus arriver à irradier jusqu’à la surface de ce masque de plâtre que lui avait appliqué la vieillesse. Puis tout à coup découragée de plaire, trouvant plus spirituel de se résigner, elle s’en servait comme d’un masque de théâtre pour faire rire! Mais presque toutes les femmes n’avaient pas de trêve dans leur effort pour lutter contre l’âge et tendaient vers la beauté qui s’éloignait comme un soleil couchant et dont elles voulaient passionnément conserver les derniers rayons, le miroir de leur visage. Pour y réussir certaines cherchaient à l’aplanir, à élargir la blanche superficie, renonçant au piquant des fossettes menacées, aux mutineries d’un sourire condamné et déjà à demi désarmé; tandis que d’autres, voyant la beauté définitivement disparue et obligées de se réfugier dans l’expression, comme on compense par l’art de la diction la perte de la voix, se raccrochaient à une moue, à une patte d’oie, à un regard vague, parfois à un sourire qui, à cause de l’incoordination de muscles qui n’obéissaient plus, leur donnait l’air de pleurer.

Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte durée duquel les pensées les plus différentes se pressèrent dans mon esprit. J’hésitai un instant à lui répondre, craignant que, ne reconnaissant pas les gens mieux que moi, elle eût cru que j’étais quelqu’un d’autre, puis son assurance me fit au contraire, de peur que ce fût quelqu’un avec qui j’avais été lié, exagérer l’amabilité de mon sourire, pendant que mes regards continuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne trouvais pas. Tel un candidat au baccalauréat incertain de ce qu’il doit répondre, attache ses regards sur la figure de l’examinateur et espère vainement y trouver la réponse qu’il ferait mieux de chercher dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais mes regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent être ceux de Mme de Forcheville, aussi mon sourire se nuança-t-il de respect, pendant que mon indécision commençait à cesser. Alors j’entendis la grosse dame me dire, une seconde plus tard: «Vous me preniez pour maman, en effet je commence à lui ressembler beaucoup.» Et je reconnus Gilberte.

D’ailleurs, même chez les hommes qui n’avaient subi qu’un léger changement, dont seule la moustache était devenue blanche, on sentait que ce changement n’était pas positivement matériel. C’était comme si on les avait vus à travers une vapeur colorante, ou mieux un verre peint qui changeait l’aspect de leur figure mais surtout par ce qu’il y ajoutait de trouble, montrait que ce qu’il nous permettait de voir «grandeur nature» était en réalité très loin de nous, dans un éloignement différent, il est vrai, de celui de l’espace, mais du fond duquel, comme d’un autre rivage, nous sentions qu’ils avaient autant de peine à nous reconnaître que nous eux. Seule peut-être Mme de Forcheville, que j’aperçus alors comme injectée d’un liquide, d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau mais l’empêche de se modifier, avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais «naturalisée». «Vous me prenez pour ma mère», m’avait dit Gilberte. C’était vrai. C’eût été, d’ailleurs, aimable pour la fille. D’ailleurs, il n’y avait pas que chez cette dernière qu’avaient apparu des traits familiaux qui jusque-là étaient restés aussi invisibles dans sa figure que ces parties d’une graine repliées à l’intérieur et dont on ne peut deviner la saillie qu’elles feront un jour en dehors. Ainsi un énorme busquage maternel venait, chez l’une ou chez l’autre, transformer vers la cinquantaine un nez jusque-là droit et pur. Chez une autre fille de banquier, le teint, d’une fraîcheur de jardinière, se roussissait, se cuivrait, et prenait comme le reflet de l’or qu’avait tant manié le père. Certains même avaient fini par ressembler à leur quartier, portaient sur eux comme le reflet de la rue de l’Arcade, de l’avenue du Bois, de la rue de l’Élysée. Mais surtout ils reproduisaient les traits de leurs parents.

On part de l’idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve vieux. Mais une fois que l’idée dont on part est qu’ils sont vieux, on les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour Odette, ce n’était pas seulement cela; son aspect, une fois qu’on savait son âge et qu’on s’attendait à une vieille femme, semblait un défi plus miraculeux aux lois de la chronologie que la conservation du radium à celles de la nature. Elle, si je ne la reconnus pas d’abord, ce fut non parce qu’elle avait, mais parce qu’elle n’avait pas changé. Me rendant compte depuis une heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux êtres et de ce qu’il fallait soustraire pour les retrouver tels que je les avais connus, je faisais maintenant rapidement ce calcul et, ajoutant à l’ancienne Odette le chiffre d’années qui avait passé sur elle, le résultat que je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir être celle que j’avais sous les yeux, précisément parce que celle-là était pareille à celle d’autrefois.

Quel était le fait du fard, de la teinture? Elle avait l’air, sous ses cheveux dorés tout plats—un peu un chignon ébouriffé de grosse poupée mécanique sur une figure étonnée et immuable également de poupée—auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de l’Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si elle eût eu alors l’âge d’aujourd’hui, la plus fantastique merveille) venant débiter son compliment dans une revue de fin d’année, mais de l’Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune.

A côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste, et qui l’était de nouveau, passait, lui aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu’une main invisible promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l’air d’une réduction en pierre ponce de soi-même. Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le Faubourg Saint-Germain, avait jadis été l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renouvellement des individus qui composent l’un et l’autre, et, dans les individus subsistant, des passions et même des souvenirs, personne ne le savait plus et il était honoré. Aussi n’y a-t-il pas d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti, sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes ensevelies ne seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira la paix souriante et fleurie de la nature. L’individu momentanément taré se trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris entre deux couches sociales nouvelles qui n’auront pour lui que déférence et admiration, et au-dessus desquelles il se prélassera aisément. Seulement c’est au temps qu’est confié ce travail; et, au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune laitière d’en face l’ait entendu appeler «chéquard» par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans le «panier à salade», la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui ignore que les hommes qu’encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison en ce moment, et peut-être en pensant à cette jeune laitière, n’aura pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les duchesses. Le temps éloigne pareillement les querelles de famille. Et chez la princesse de Guermantes on voyait un couple où le mari et la femme avaient pour oncles, morts aujourd’hui, deux hommes qui ne s’étaient pas contentés de se souffleter mais dont l’un pour humilier l’autre lui avait envoyé comme témoins son concierge et son maître d’hôtel, jugeant que des gens du monde eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient dans les journaux d’il y a trente ans et personne ne les savait plus. Et ainsi le salon de la princesse de Guermantes était illuminé, oublieux et fleuri, comme un paisible cimetière. Le temps n’y avait pas seulement défait d’anciennes créatures, il y avait rendu possibles, il y avait créé des associations nouvelles.

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