TROISIÈME PARTIE
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LE MÉNÉTRIER DE MEUDON
I
UNE SOIRÉE AU PRESBYTÈRE
C'était le plus beau pied de vigne qu'on eût vu depuis Noé, tordu, noueux et vigoureux comme les membres du vieil Atlas; il semblait se pressurer lui-même pour gonfler plus abondamment ses raisins; adossé au vieux mur noirâtre et moussu que décoraient encore çà et là quelques débris de colonnettes, il pliait sous ses branches puissamment attachées et déployées en éventail, ombragées à peine par quelques feuilles éclaircies; jaunes comme l'or ou rouges comme le vin, ses grappes pleines, rebondies et pressées les unes contre les autres, ressemblaient au sein de la nature avec ses innombrables mamelles. Les unes à demi cachées sous ce qui restait de feuilles, étaient fraîches, dodues et fleuries, d'autres moins honteuses et plus aventurées au soleil, dégageaient leurs grains brunis et à demi fendus où brillait un jus plus doux et plus blond que le miel. Elles semblaient sucrées à l'oeil, et rien qu'à les voir on les savourait en idée.
Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent; le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de Meudon.
Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et grande écriture:
LES AVENTURES DE PANTAGRUEL LIVRE CINQUIÈME
Un homme était assis à cette table. C'était un prêtre d'assez haute stature, au front large et grisonnant, au regard malicieux et doux, sa barbe taillée en fourche descendait entre les deux pointes de son rabat toujours blanc, mais un peu recroquevillé. Il était vêtu d'une soutane boutonnée à moitié, une barrette posée un peu de travers, se rejetait sur le derrière de sa tête et laissait à nu son grand front calme et pensif. C'était notre ami Rabelais; d'une main il tenait une plume, de l'autre il égrenait une grappe de raisin ou froissait sans y songer, quelque quartier de noix: il achevait son dessert et il écrivait une page de Pantagruel.
Autour de lui, gloussait, trottait, becquetait et caquetait tout le menu peuple de la basse-cour. Les poules venaient entre ses pieds ramasser les miettes de son pain, et alors il avait soin de ne point déranger ses pieds qu'elles ne fussent parties, de peur de les blesser ou de leur faire peur.
La porte du jardin était ouverte, et une demi-douzaine d'enfants jouaient et se traînaient sur le seuil. Un gros chien se roulait avec les plus petits qui l'embrassaient des jambes et des bras, riant à coeur joie, et mêlant les boucles de leurs têtes blondes à ses longs poils noirs et soyeux. Tous avançaient peu à peu vers la table du bon curé, sans en faire semblant et comme si un aimant les eût attirés. Mais un grave personnage, à la panse respectable et à la trogne vermeille, les tançait de l'oeil lorsqu'ils riaient trop fort ou lorsqu'ils avançaient trop près, c'était le sacristain de maître François, qui remplissait de plus, au près de sa personne, les fonctions délicates de cuisinier et de sommelier.
Maître Buinard était le gardien fidèle de son patron, et s'acquittait du soin de le faire respecter, mieux que le chien du presbytère, animal un peu paresseux et insouciant de sa nature, puis d'humeur beaucoup trop facile pour les mendiants et les marmots.
Tout à coup cependant, ce débonnaire animal (c'est le chien que nous voulons dire), se mit à dresser les oreilles et à japper de toute sa force. Dom Buinard se leva alors du banc où il était assis comme absorbé dans la contemplation de la vigne ou de maître François, car l'un étant si près de l'autre, on ne pouvait savoir au juste, ce qu'il regardait avec tant d'amour. Maître Buinard, disons-nous, se leva, menaçant le chien d'un torchon qu'il tenait à la main, et regardant curieusement vers la porte où bientôt se présenta un personnage couvert de poussière, comme un voyageur qui vient de loin. C'était un jeune homme inconnu dans le pays, et que dom Buinard ne se rappelait pas avoir jamais vu.
C'était un garçon de moyenne taille accoutré comme un écolier de Montaigu, c'est-à-dire assez pauvrement; il n'en était pas moins de belle et fière mine: peu de régularité, mais beaucoup d'énergie dans les traits, le front déjà un peu chauve, bien qu'il fût encore jeune; le regard doux et pensif, l'air d'un homme qui a été bien triste, mais qui ne l'est plus, et qui au besoin saurait encore rire comme les bienheureux du bon Homère, dominé toutefois par quelque préoccupation absorbante comme la pierre philosophale ou la réalisation de la benoîte abbaye de Thélème.
A peine ce nouveau venu eut envisagé maître François qui avait relevé la tête en le voyant entrer, qu'il courut à lui les bras ouverts avec l'impétuosité d'un coup de vent: c'est lui, enfin! je le retrouve! mon père! mon ami, mon sauveur, maître François. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas votre ancien protégé! au fait il y a dix ans au moins que vous ne m'avez vu. Mais je vous reconnais bien moi! vous n'avez guère changé; aussi pourquoi changer lorsqu'on est bien…
—Eh mais, dit le curé de Meudon en paraissant rappeler de loin un souvenir qui épanouissait tout son visage en un joyeux sourire, il me semble, au contraire, que je te reconnais bien, maître fripon, tu étais le frère Lubin!…
—Silence, maître, et ne m'appelez plus de ce nom maudit. On m'appelle Guilain le ménétrier, et tenez, souffrez maintenant que je reprenne mon instrument que j'ai déposé à la porte, il me semble que déjà les enfants vont rôder autour et je crains un peu pour mon pauvre violon leur goût précoce pour la musique.
Il était temps, en effet, car les marmots avaient ouvert la boîte déposée sur le banc à la porte du presbytère, et le plus hardi en avait déjà tiré l'archet dont il commençait à s'escrimer comme d'une épée à deux mains.
Guilain, après avoir repris son bien de vive force et avoir appuyé, pour châtiment, un bon gros baiser sur la joue rose du petit paladin, revint avec son violon s'asseoir près de maître François.
Pendant ce temps, frère Jean ou dom Buinard, car c'était bien notre ancien ami qui était devenu le majordome du curé de Meudon, frère Jean était descendu à la cave et en avait rapporté une grande pinte de vin frais.
—Allons, frère Jean, dit maître François, ne faites pas le dégoûté, et venez trinquer avec nous, je vous présente mon ancien élève, un ami de jeunesse, qui va nous conter toute son histoire.
—Permettez que d'abord nous parlions de vous, dit Guilain. Cher bon maître, vous qu'on a tant persécuté, et que je retrouve heureux autant que j'en puis croire les apparences. On m'a déjà bien parlé de vous, car depuis longtemps je vous cherche. Je suis allé à votre poursuite, à Montpellier, à Rome et ailleurs. Partout les honnêtes gens vous aimaient, les cafards vous disaient sorcier et le menu populaire faisait des contes à n'en plus finir.
—Par la dive bouteille, dit Rabelais, je vais donc bientôt être saint, puisque les bons me canonisent, les diables enragent, et les bonnes femmes font ma légende.
—C'est plus vrai que vous ne pensez, reprit Guilain; et de tout ce qu'on m'a dit, croyez que je n'en ai reçu comme bon argent que la moitié. Ainsi on m'a dit qu'à Montpellier, vous êtes arrivé déguisé en rustre, et qu'ayant souri aux discours des recteurs de de la faculté, ils vous ont invité dérisoirement à dire votre avis; qu'alors, vous avez devant eux, disserté en beau latin et en grec convenablement accentué, dans le dialecte le plus pur, de tout ce qu'il est possible à l'homme de savoir…
—Et de bien autre chose, interrompit Rabelais en riant. Mais poursuis ce propos, mignon.
—Puis, que vous avez été reçu docteur par acclamation (que n'étais-je là pour crier plus haut que les autres!) ensuite que la faculté vous a chargé de ses affaires et s'en est bien trouvée (de cela je ne doute pas); mais on ajoute que vous vous êtes déguisé en marchand d'orviétan, et que par une série de farces dignes tout au plus d'un bateleur, vous avez obtenu pour elle tout ce que vous avez voulu de M. le chancelier Duprat.
—Le marchand d'orviétan est de trop, dit Rabelais, mais pour le vrai de l'aventure je t'en ferai lire le récit dans mon Histoire de Pantagruel.
—Croyez-vous donc que je ne l'ai pas lu, poursuivit Guilain. Je sais à quoi vous faites allusion: il s'agit de Panurge parlant toutes les langues devant le fils de Gargantua et captivant ainsi son attention, ce qui lui valut plus tard son amitié.
—Tu dis vrai, moinillon de mon coeur, mais achève.
—De tout ce qui précède, à part la farce que vous désavouez, rien ne m'étonne. Voici maintenant le côté absurde de la légende.
—Ho! ho! dit maître Rabelais en s'accoudant sur la table et en ramenant sa barrette de côté.
—On m'a dit que votre grande réputation de médecin s'étant répandue partout, un gentilhomme de la cour, dont la fille avait les pâles couleurs, vous fit venir en désespoir de cause après avoir consulté tous vos confrères. Ils s'accordaient tous à ordonner une potion apéritive, mais pas un n'en avait su donner convenablement la formule. Ce que sachant, vous fîtes mettre un chaudron sur le feu avec de l'eau, dans laquelle vous fîtes infuser et bouillir toutes les vieilles clefs de la maison, assurant que rien n'est apéritif comme les clefs puisqu'elles ouvrent toutes les portes. Puis, que vous fîtes réduire cette infâme décoction de rouille, que vous la fîtes sérieusement prendre à la pauvre jeune malade, et, pour que l'histoire soit complète, on ajoute qu'elle fut guérie.
—Et c'est cela, demanda Rabelais, que tu n'as jamais voulu croire?
—Le moyen de supposer la possibilité d'une pareille ânerie lorsqu'on vous connaît.
—Guilain, mon ami, parlons d'âneries tant qu'il te plaira devant frère Jean qui n'est pas un âne, devant frère Jean qui pouvait être un gros prieur, voir même un abbé mitré, et qui s'est pris d'amitié pour moi au point de vouloir être mon bon et fidèle serviteur; mais devant les autres, jamais: il ne faut point parler de corde dans la maison des pendus.
—Que voulez-vous dire, fit Guilain?
—Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.
—Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.
—Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme nécromancien et sorcier.
—Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant. Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous ai suivi toujours.
A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas que l'histoire était vraie.
—Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire de l'empoisonnement. Voici le fait:
J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie passagère avec le cardinal.
—Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.
—Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine, l'ébauche de mon Gargantua.
—C'était plus précieux que de l'or, se récria frère Jean.
—Tais-toi, majordome, dit en riant maître François, ton zèle t'emporte trop loin, et les aubergistes de Lyon n'eussent certainement pas été de ton avis, si je n'avais eu l'idée de prendre à part le jeune garçon de mon hôte, et de lui faire écrire en grand secret sur l'enveloppe de mon manuscrit:
LES MYSTÈRES DE LA COUR DE FRANCE.
Je lui recommande de se taire, il parle, me voilà dénoncé. Les gens de justice pour faire preuve de zèle me font garder à vue dans l'auberge, où je continue à me faire bien servir; mes bagages sont visités, mon paquet saisi, on l'envoie à Paris, et les gens du roi ne comprenant rien à mes fanfreluches antidotées, les font parvenir au roi lui-même, qui lit le manuscrit, en rit comme un dieu d'Homère, le relit, et en rit encore davantage; enfin, il s'informe de moi et ordonne qu'on me ramène à Paris avec toutes sortes de soins et d'égards; on me présente à lui, il m'interroge, me prend en amitié, me choisit pour l'un de ses médecins, et me recommande si bien, comme peut le faire un roi, c'est-à-dire d'une manière toute-puissante, que me voici pourvu de deux bénéfices et curé de Meudon, pour te servir.
Maintenant tu vas me dire pourquoi tu me cherchais, et ce que je puis faire pour toi. Tu vas me parler de toi, de ce que tu es devenu, de ta femme, de ta gentille Marjolaine: pourquoi n'est-elle pas avec toi?
Ici le visage de Guilain devint sérieux et il pâlit légèrement.
—Je n'ai plus de femme, dit-il.
—Oh! pauvre ami! serait-elle morte?
—Oui, morte pour moi, bien morte, car elle ne m'aime plus. Elle a tout oublié, elle m'a quitté en me prêtant des torts chimériques. Mais, quand une femme renonce aux devoirs du mariage, elle ne renonce pas pour cela au chaperon que lui prête le nom de l'époux; et lorsque ces dames se sont montrées lâches et cruelles, c'est nous tout naturellement qui devons en être responsables.
Il y eut ici un silence de quelques instants. Une larme roulait dans les yeux de Guilain, et Rabelais baissait les yeux d'un air peiné, n'osant l'interroger davantage.
—J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs, je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui, elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche. Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi! vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»
Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh! c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A briser.
Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle, que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.
Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.
Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre. Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la quitter jamais.
—Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.
—On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec admiration, avec respect… et puis je l'ai quittée pour continuer mes recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le plaisir.
A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies; j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent, le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature. Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné de larmes.
—C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on devient fou.
—Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier de la danse des loups.
Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à chanter le patron du jour:
Du bon saint Jean voici la fête, Berger, prends garde à ton troupeau. Mets des guirlandes sur la tête Du plus joli petit agneau. Mets des rubans à ta houlette, Voici le plus beau jour de l'an! Donnons-nous-en! (bis.) Du bon saint Jean voici la fête, Dansons en l'honneur de saint Jean.
Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:
Voici la saison des cerises, On en fait de petits bouquets; Puis bientôt elles seront mises En jolis paniers bien coquets. Oh! les charmantes friandises! Bijoux des plus grands jours de l'an! Donnez-nous-en! (bis.) Voici la saison des cerises, Des cerises de la Saint-Jean.
A leurs lèvres presque pareilles Nos fillettes et nos garçons Les suspendent à leurs oreilles, Les mêlent à leurs cheveux blonds; Elles tombent dans leurs chemise Lorsqu'ils s'agitent en dansant… Donnez-nous-en! (bis.) Voici la saison des cerises, Des cerises de la Saint-Jean.
A ton moineau, gentille Annette, N'en offre pas entre tes dents; Car ta lèvre, autre cerisette, Recevrait des baisers mordants. Que vos épingles soient bien mises, Vierges au double fruit charmant… Donnez-nous-en! (bis.) Voici la saison des cerises, Des cerises de la Saint-Jean.
Aux oiseaux faisons la morale Pour qu'ils n'osent pas tout manger. Sur l'arbre on met le manteau sale Et le chapeau d'un vieux berger. Les mannequins sont des bêtises! Siffle un vieux merle intelligent. Donnons-nous-en! (bis/.) Voici la saison des cerises, Des cerises de la Saint-Jean.
J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux. Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache, aussi joyeusement fêté.
—Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.
—Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais, ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.
Quant aux habitants du pays, ils me paraissaient semblables à ces gens endormis qui vont et qui viennent en rêvant. Je n'osais leur faire entendre les sons joyeux de mon instrument enchanté, de peur de les réveiller; car ils eussent alors rougi d'eux-mêmes devant les débris de l'ancienne Rome, et ils se seraient trouvés trop malheureux.
A Rome, comme partout, j'ai trouvé votre nom populaire, mais nulle part on ne vous a bien compris. On vous prend pour un bouffon, parce que sur les hauteurs sereines de la philosophie où vous vivez, vous avez le courage de rire de tout. Ainsi l'on m'a conté d'une manière bien ridicule votre première entrevue avec le saint-père…
—Oh! je sais parfaitement ce qu'ils disent, s'écria Rabelais; il y a du vrai, mais ils ne disent pas tout. Voici comment les choses se sont passées: le cardinal mon maître venait de baiser les pieds du pape, c'était mon tour. Je recule au lieu d'avancer:
—Eh bien, qu'est-ce donc, dit le pape?
—Très-saint-Père, lui dis-je en me prosternant, c'est qu'il est impossible que je sois traité avec autant d'honneur que le cardinal mon maître. Que puis-je faire lorsqu'il vous a baisé les pieds?
Toute la cour romaine se prit à rire; le pape lui-même avait souri gracieusement.
—Maître Rabelais, me dit-il, nous avons entendu parler de votre mérite et vous voulez que nous soyons à même d'apprécier votre esprit un peu satirique et malin. Nous comprenons votre embarras.
Mais, ajouta-t-il, qu'à cela ne tienne. Quand la grandeur commence en bas, il faut remonter pour descendre. Vous pouvez baiser notre anneau.
Le cardinal pinça les lèvres. Le soir, il ne m'adressa pas la parole. Je vis qu'il était blessé de la faveur que j'avais reçue en sa présence. Le lendemain, il me querella sous le plus faible prétexte; je le saluai alors profondément sans rien dire, et je revins en France sans argent, comme tu sais. Je t'ai raconté le reste. Le roi, plus tard, me réconcilia avec le cardinal, qui est resté mon protecteur et mon ami.
Or çà, maître Guilain, puisque nous voilà réunis, je ne veux plus que tu quittes mon presbytère, à moins que grande envie ne te prenne d'ailler ailleurs, car le règlement de ma maison est celui de l'abbaye de Thélème: «Fais ce que voudras.» Bien entendu aussi que je n'y reçois seulement que les personnes de bon vouloir. Je comprends que tu ne veuilles plus être appelé frère Lubin, ce nom-là t'a porté malheur. Il sent le froc, comme disait ta charmante ennemie; rassure-toi, je ne te parlerai plus d'elle ni des moines de la Basmette; mais tu dois avoir besoin de repos. Un dernier verre de ce vieux vin et rentrons, il commence à se faire tard.
Pendant qu'ils parlaient, en effet, la nuit était descendue, non pas toute noire, mais resplendissante d'étoiles. La lune blanchissait les pampres doucement agités par un vent frais et donnait aux grappes, naguère si bien dorées, la blancheur mate de l'argent, l'herbe devenait sombre et humide, un rossignol, caché dans un grand arbre voisin, préludait à la romance de toutes les nuits. Frère Jean se hâta de desservir et alluma la lampe dans la salle basse du presbytère. Rabelais se leva, et, la main appuyée sur l'épaule de Guilain, il se dirigea vers la maison.
II
LE PRÔNE DE RABELAIS
Or, le lendemain était un dimanche, et de plus un jour de grande fête pour les paroissiens de Meudon. C'était la fête de Saint-François le patron de leur bon curé. Tous avaient donc des fleurs à la boutonnière. L'église était parée comme aux grands jours, les saints bien époussetés semblaient se réjouir dans leurs niches, on leur avait attaché des bouquets aux mains avec des rubans de toutes couleurs dont les bouts bien frais et coquettement étalés flottaient comme des banderoles. L'église était pleine lorsque la messe commença, le duc et la duchesse de Guise précédés d'un petit page qui portait leurs livres d'heures étaient entrés dans leur chapelle. Un valet de madame de Guise avait apporté dès le grand matin pour parer l'autel deux vases magnifiquement dorés avec de gros bouquets, des fleurs les plus précieuses et les plus rares.
L'office se faisait à Meudon, depuis que maître François en était curé, avec gravité et décence. Point de chantres braillards et mal accoutrés, point d'enfants de choeur effrontés, polissonnant pendant le service divin et criant leurs versets ou leurs répons avec des glapissements de chien qu'on fouette. Rabelais avait mis ordre à tout cela. Il donnait lui-même à ses enfants de choeur des leçons de plain-chant et leur faisait le catéchisme. Il sermonnait et morigénait ses chantres, ne leur permettant d'être ivrognes qu'après vêpres et jamais avant. Frère Jean s'occupait de la sacristie, sonnait les cloches, faisait diacre à la messe, chantait au lutrin à vêpres, semblait se multiplier tant il avait de zèle et d'activité et se trouvait un peu partout. Rabelais n'exigeait pas de lui qu'il fût à jeun, mais il lui recommandait de s'observer et de ne jamais boire plus d'une bouteille le matin. Aussi tout allait-il pour le mieux.
Le curé de Meudon entra ce jour-là dans l'église précédé d'un nouvel acolyte. C'était Guilain qui prit place dans une des stalles du choeur où bientôt il attira tous les regards. Nous avons dit qu'il était beau et bien fait de sa personne, et puis il chantait d'une voix si pleine et si douce qu'on croyait toujours n'entendre que lui seul. Quand vint le moment du prône il prit le livre des Évangiles, et monta dans la chaire derrière le bon curé pour lui présenter le saint livre au besoin.
Rabelais était beau à voir en chaire, il avait une de ces figures qui attirent le respect et la sympathie de tous lorsqu'elles paraissent au milieu des assemblées, une double lumière intérieure semblait l'éclairer: celle d'un bon esprit et d'un bon coeur.
«Bonnes gens, dit-il en commençant son prône, bonnes gens où êtes-vous, je ne vous saurais voir, attendez que je chausse mes lunettes. Or, bien; maintenant je vous vois, Dieu vous bénisse et moi aussi, et qu'il nous tienne tous en joie.
«Le monde dit ordinairement que quand le diable fut devenu vieux il se fit ermite, d'où vient le proverbe. Onc ne l'ai pu savoir, faute d'avoir à qui me bien informer et du pourquoi et du comment, tout ce que je sais, c'est que j'ai connu des ermites qui, en se faisant vieux devenaient diables.
«Point n'en fut-il ainsi du séraphique père saint François dont nous faisons aujourd'hui la fête. Aussi ne restait-il point solitaire et reclus, ce qui est contre le voeu de nature. Il n'est pas bon que l'homme soit seul dit la Genèse. Mais il se mêlait à la foule des pauvres gens, les instruisant, les consolant et leur donnant de vaillants exemples de courage dans la pauvreté.
«Plus sévère envers lui-même qu'un philosophe stoïcien, il n'avait pour toutes les créatures que débonnaireté et bienveillance sans égales; il appelait ses frères et ses soeurs non-seulement les boiteux, les ladres, les ribauds, les femmes pécheresses et les béguines, mais encore les animaux, les éléments, le soleil, la lune, les étoiles.—Oh! mon frère le loup, disait-il un jour les larmes aux yeux, comment es-tu assez cruel pour manger ma soeur la brebis?
«Un jour étant sorti de son couvent, il vit ou plutôt il entrevit derrière une feuillée deux jeunes gens qui s'embrassaient. Point ne chercha le bon saint s'ils étaient de sexes différents et si la malice du diable y pouvait trouver prise. Jamais il ne songeait à mal. Dieu soit béni, dit-il en continuant tout doucettement son chemin, je vois qu'il est encore de la charité sur la terre!
«Croyez-vous, bonnes gens, qu'il fût triste et rechigné en son maintien comme certaines bonnes âmes de céans, qui, au lieu des patenôtres de l'Évangile semblent babinotter toujours la patenôtre du singe et font continuellement la mine à la nature de ce qu'elle les a faits si laids et si sots? Oh! que nenni! Le bon saint François composait souvent de pieuses chansonnettes, les chantait volontiers et dansait même parfois au besoin, comme il fit en certaine ville d'Italie dont je veux vous conter l'histoire.
«Vous savez que les Italiens passent pour vindicatifs et rancuniers, toujours divisés par familles ennemies et par factions rivales: ainsi furent autrefois et sont encore Guelfes et Gibelins, c'est-à-dire ceux qui voudraient que le pape fût l'empereur et ceux au contraire qui veulent que l'empereur soit le pape. Gens faciles à accorder au fond, la chose n'étant que de bonnet blanc à blanc bonnet, n'était que l'on a beau vouloir que le soleil soit la lune et que la lune soit le soleil, toujours tant que le monde sera monde, la lune et le soleil seront et resteront le soleil et la lune.
«Donc en une ville d'Italie, le nom de la ville ne fait rien à l'histoire, tout le monde était en guerre: la moitié des habitants détestait l'autre moitié. Un jour fut pris pour en venir à une explication. Savez-vous comment? Avec pierres, bâtons, épées et autres arguments de cette force. Voilà les parties en présence, les uns d'un côté de la place, les autres de l'autre, se mesurant de l'oeil, chacun retroussant ses manches et préparant ses armes…. Voilà que tout à coup, dans l'espace laissé vide entre les deux bandes ennemies, arrive un moine, la guitare à la main, chantant et dansant. Ce moine c'était saint François. Tout le monde le regarde, on l'écoute, et voici ce qu'il leur chanta:
«Seigneur, je voudrais vous louer et vous bénir, mais je ne suis rien devant vous. Je suis pauvre, je suis chétif, je suis ignorant et je ne sais pas l'art de bien dire; j'aime cependant l'éloquence du ciel, j'admire la grandeur de votre ouvrage. Soyez loué par les grandes choses que vous avez faites, soyez honoré par tout ce qui est harmonieux et beau!
Soyez béni par mon frère le soleil, parce qu'il est rayonnant et splendide, mais aussi parce qu'il est doux et indulgent: il modère l'éclat de ses rayons pour ne pas brûler la pauvre petite herbe qui fleurit, il donne sa lumière aux méchants pour leur montrer la route du bien et les inviter au repentir; il regarde en pitié les frères qui se haïssent et leur distribue également sa lumière comme s'il déchirait en deux, pour le leur partager, son riche manteau de drap d'or.
Soyez béni, mon Dieu, par ma soeur la lune, parce qu'elle est vigilante et silencieuse comme une pieuse femme à son foyer, ne conseillant ni la guerre ni la haine, mais remettant dans la route le pèlerin attardé et réjouissant sur la mer le coeur du pauvre matelot!
Soyez béni, mon Dieu, par mon frère le feu, non parce qu'il brûle, mais parce qu'il réchauffe les mains des pauvres vieillards.
Soyez béni par ma soeur l'eau, qui lave les plaies du pauvre blessé, et qui semble pleurer en disant: Hélas! comment les hommes peuvent-ils navrer et déchirer leurs frères les hommes!
Soyez béni, Seigneur, par tout ce qui bon, par les mémoires qui oublient les injures, par les coeurs qui aiment et qui pardonnent, par les mains qui jettent le glaive et qui s'étendent pour s'unir, par les ennemis qui se souviennent qu'ils sont frères, que le sang du Sauveur a coulé pour eux tous, et qui rougissent de leurs fureurs et qui se rapprochent doucement les uns des autres, qui s'étonnent enfin de se regarder avec malveillance, qui étendent leurs bras les uns vers les autres, non plus pour se battre, mais pour s'embrasser…. O Dieu, soyez béni! soyez béni!»
«Saint François chantait ainsi, les traits illuminés, les lèvres souriantes, les yeux pleins de larmes. Peu à peu les deux partis s'étaient rapprochés et faisaient cercle en l'écoutant; quand il eut fini, toutes les épées étaient remises au fourreau et les ennemis s'embrassaient.
«O bonnes gens, que je vois si bien quand j'ai chaussé mes besicles, que n'avons-nous maintenant un saint François dont la guitare soit assez puissante pour toucher l'oreille dure des luthéristes, des calvinistes, des casuistes et des sorbonistes! Oh! Janotus de Bragmardo, toi qui es né pour être un homme et qui devrais apprendre de saint François que les baudets même sont tes frères, quel cantique nouveau te décidera et te fera humblement prier pour ton frère égaré Mélanchton? Se battre à propos d'Évangile n'est-ce pas folie furieuse, quand l'Évangile ne veut, n'enseigne et ne montre que charité!
«Disputeurs de religion vont ressembler à ces plaideurs de la fable, qui ayant trouvé une huître, la font gruger à Perrin Dandin et s'en partagent les écailles.
«Heureux et sages sont ceux-là qui font le bien sans disputer, ils ont trouvé la pie au nid.
«Vous autres, mes bons paroissiens, vous êtes tous catholiques et ne sentez en rien l'hérésie, ce dont je me réjouis du fond de mon coeur. Mais s'il y avait entre vous quelque levain de rancune, si toutes les familles ne sont pas d'accords, s'il existe des bouderies entre frères ou entre époux, je vous convie aujourd'hui, jour de Saint-François à vous réunir après vêpres sous les charmilles devant la porte du presbytère. Nous y trinquerons ensemble à l'union de tous les coeurs, et voici derrière moi mon ami Guilain qui, avec son violon et ses chansonnettes, nous donnera peut-être une bonne représentation du miracle de saint François.»
—Ainsi soit-il, murmura joyeusement l'assistance.
Puis Rabelais acheva gravement et convenablement la messe. Quand il se rendit à la sacristie pour déposer ses ornements, il y trouva monsieur et madame de Guise qui le complimentèrent sur son prone, ajoutant que monsieur Pierre de Ronsard avait beaucoup perdu de ne point l'entendre. Car le poëte vendômois sachant que c'était la fête du curé, n'était point venu ce jour-là à l'église de sa paroisse et s'en était allé dès le matin entendre la messe à Paris.
III
LE ROI DU RIGODON
—Mais, puisque je te dis, ma chère, que ce n'est pas un ménétrier naturel, que c'est un diable déguisé, et le joueur de violon de la danse des loups.
—Comment le sais-tu?
—Comment je le sais? eh, ne suis-je pas de Montpellier? Il y était bien connu, va, et peu s'en est fallu qu'il ne fût brûlé comme il convient; mais un beau jour Lucifer l'a emporté et l'on n'en a plus trouvé vestige.
—Jésus, mon Dieu! et comment se retrouve-t-il maintenant à Meudon?
—Tais-toi, parlons plus bas.—Tu sais bien ce que disent les révérends pères, c'est à savoir que notre curé sent le fagot.
—Allons, allons, que grognez-vous là, les vieilles, pendant que tout le village est en danse? Voyez-vous se trémousser toute cette jeunesse? ne la croirait-on pas endiablée?
—Vous avez bien trouvé le mot, c'est bien endiablée qu'il faut dire.
—Allons, la mère, il ne faut pas garder rancune à la jeunesse parce qu'elle s'amuse; nous avons été jeunes aussi.
—Malheureusement, pour notre salut éternel, dit une des deux vieilles en faisant le signe de la croix.
Celui qui interpellait les deux sempiternelles était un gros fermier aux longs cheveux grisonnants, à la bedaine rebondie. C'était maître Guillaume.
C'était le grand ami de frère Jean.
Frère Jean, en ce moment, était fort affairé autour des tables où se rafraîchissaient les danseurs, car on avait dressé des tables autour des charmilles.
Rabelais avait fait apporter une pièce de vin de sa cave, et dom Buinard distribuait les brocs.
Guilain avait préludé sur un air simple et doux, un peu triste même comme la campagne en automne, puis son archet s'était animé, l'automne se refaisait un printemps à force de raisins, les vendangeurs chantaient, la cuve débordait, les visages s'enluminaient, puis on entendait crier le pressoir et la vendange bouillonner. Ce n'étaient que chansons de buveurs tâtant le vin nouveau; c'étaient les muses barbouillées de lie. Puis l'ivresse devenait lucide, l'oracle de la dive bouteille faisait entendre son dernier mot: trinquez! Guilain alors est la sibylle sur le trépied, son visage pâle s'illumine, il prophétise, il chante… et voici à peu près la chanson qu'il improvisa:
LA CHANSON DE GUILAIN
AIR: Des Flons-flons.
En remplissant leurs verres, Le gentil Rabelais Disait à ses confrères Marot et Saint-Gelais:
Trinquons donc, la rira dondaine, Gai, gai, gai, La rira dondé, Trinquons donc, la rira dondaine, Et flon flon flon, La rira dondon!
Malgré les balivernes, Des cracheurs de latin; Nous sommes des lanternes Dont l'huile est le bon vin.
Trinquons donc, etc.
Le système du monde, Je vais vous l'expliquer: C'est une table ronde, Où l'on vient pour trinquer.
Trinquons donc, etc.
De la bonne nature, Le sein qui nous attend Est une source pure De nectar indulgent.
Trinquons donc, etc.
Est-il de mauvais frères Est-il des gens aigris? Vite emplissons leurs verres; Puis, quand ils seront gris.
Trinquons donc, etc.
Grâce au vin charitable, Ils vont n'y plus penser; Et bientôt sous la table, Ils iront s'embrasser.
Trinquons donc, etc.
L'un croit et l'autre doute, Tous les deux ont du bon; Le plus fin n'y voit goutte, Le plus simple a raison.
Trinquons donc, etc.
Vous passez sur la terre, Jouvencelle et garçon; La fille avec un verre, L'autre avec un flacon.
Trinquons donc, la rira dondaine, Gai, gai, gai, La rira dondé. Trinquons donc la rira dondaine, Et flon flon flon, La rira dondon!
Au refrain, les verres se choquaient en cadence, les applaudissements, les rires montaient aux nues, bientôt la gaieté gagna de proche en proche, le violon chante comme un rossignol, et tout le monde danse; on déserte les tables, on renverse les brocs (ne craignez rien, ils étaient vides!), chacun prend sa chacune, les vieux même se regaillardissent et font sauter les grand'mères. Ce n'est plus une ronde, c'est un vertige, tout tourne, les arbres dansent, les étoiles font des pas étincelants et filent en traînant leur queue. La lune semble pirouetter comme une grosse toupie d'argent. Tous les chiens du village commencent par hurler, puis sautent par-dessus les cloisons et viennent se mêler à la fête. Les deux vieilles qui grondaient dans un coin se mettent à crier au sorcier et au loup, mais la ronde, qui s'éparpille et se reforme, les atteint, les enferme, les envahit. Frère Jean, qui dansait avec son broc faute de jouvencelle, rencontre une des mégères; et comme à la nuit, où tous les chats sont gris, en revanche tous les cheveux gris sont noirs, il la prend pour une jeune femme, passe l'anse du broc à son bras gauche, entraîne la vieille enlacée dans son bras droit, et saute comme un âne qui rue en secouant ses deux paniers. Maître Guillaume, l'ami de frère Jean, prend l'autre vénérable fée. Les méchantes commères se défendent d'abord ou font mine de se défendre, puis la danse les ranime, la poésie de la fête les saisit. Frère Jean et maître Guillaume en passant près d'une torche qui brûle accrochée à l'orchestre de Guilain, voient les monstres qu'ils font danser, et les lâchent en criant comme s'ils eussent vu tous les diables. Mais les vieilles sont lancées, elles ne s'arrêteront plus, elles se prennent l'une à l'autre avec frénésie, et dansent à jupons volants, à coiffes détachées, à cheveux gris flottants, à jambes rebindaines. On les remarque, on se les montre, on rit, on s'arrête, on fait cercle pour les voir. Des applaudissements unanimes les encouragent; le violon de Guilain fait bondir et sautiller des notes chevrotantes et nasillardes, les deux intrépides danseuses s'arrêtent enfin, et s'enfuient en montrant le poing et en jurant qu'elles se vengeront du ménétrier de malheur qui les a si fort ensorcelées.
IV
CHEZ MADAME DE GUISE
—Je ne saurais goûter, disait gravement Pierre de Ronsard, tous les propos de beuverie. Ils sentent leur vilain et leur rufian. J'aime mieux la face féminine et couronnée de pampre de Bacchus, que la panse du vieux Silène; mais à la mâle beauté du vainqueur de l'Inde, je préfère la radieuse figure du Patarean et les anneaux crêpelés de sa perruque d'or.
—Voilà Ronsard qui, pour assiéger le paradis de beuverie, va entasser des mots lourds comme des montagnes, dit en souriant Rabelais.
Ronsard lança au bon curé un regard formidable.
—Ils seront lourds peut-être, dit-il en relevant sa moustache, lorsqu'ils pèseront comme des marbres éternels sur la cendre des faiseurs de gaudrioles.
—-Alors on pourra écrire dessus: Ci-gît la gaudriole étouffée à jamais sous des poésies de marbre. La plaisanterie est froide, convenez-en, mais elle est de moins en moins légère.
Ces propos avaient lieu au château de Meudon, dans le salon de Mme la duchesse de Guise. Curieuse comme il convient à une fille d'Ève et indulgente comme on peut l'être à la campagne, elle avait voulu voir de près le fantastique ménétrier dont il était bruit partout aux environs. D'après une invitation expresse, Rabelais avait amené Guilain qui ne disait mot, et de toutes ses oreilles écoutait la discussion commencée entre le prince des poëtes et le philosophe des princes.
—Monsieur le curé, dit Mme de Guise, je vous demande grâce pour Ronsard. Ne le fâchez pas, car vous ne sauriez plus tirer de lui ensuite une seule parole de raison; lorsqu'il se fâche, il pindarise.
—Et lorsque Ronsard pindarise, Apollon se fâche, dit Rabelais.
—Monsieur Rabelais, lorsque je pindarise, je ne crois pas fâcher Apollon, mais à coup sûr je n'offense pas Dieu comme certains curés qui enivrent leurs paroissiens et leur font ensuite danser jusqu'à minuit la danse des loups avec le violon du diable.
—Oh! oh! Guilain, dit le curé, ceci est un paquet à ton adresse. Que vas-tu répondre au sire de Ronsard?
—Je lui répondrai, dit Guilain, qu'on peut être grandement poëte sans être grandement charitable; mais que c'est dommage, car la poésie, suivant moi, étant la musique des bons coeurs, il est triste de séparer ainsi la musique de la chanson.
—Je ne croyais pas, grommela Ronsard entre ses dents, qu'on vînt chez les duchesses pour être affronté par les manants. Puis s'étant levé, il salua profondément et sortit.
—Laissez-le aller, dit en riant la duchesse, je suis accoutumée à ses incartades. Je suis même assez contente qu'il soit parti; nous causerons plus à notre aise. Or ça, Guilain, nous sommes seuls et vous n'avez ici rien à craindre. Dites-moi franchement s'il est vrai que vous entendez quelque chose au grimoire, et que votre violon fait danser les loups?
—Bien mieux que cela, madame, il fait danser les mauvaises langues. Quant au grimoire, je n'en connais d'autre que le livre de la nature, et j'avoue que je le déchiffre un peu.
—Le livre de la nature est bon, reprit la duchesse, mais nos docteurs prétendent que celui des Évangiles est meilleur. Êtes-vous bon chrétien, Guilain? Je sais que vous allez à la messe et je vous y ai vu; mais allez-vous aussi à confesse?
—Madame, dit Guilain, voici monsieur mon maître et mon curé. C'est à lui de vous répondre.
—Point du tout, se récria Rabelais; la confession est un mystère, et si vous vous confessez, c'est vous seul qui avez le droit de le dire. La théologie ne nous enseigne-t-elle pas que, nonobstant le commandement de l'Église, la confession n'est obligatoire que pour ceux qui se sentent chargés de quelque péché mortel? Irai-je donc, moi, ensevelisseur de vos secrets, les déterrer et déclarer à qui ne le sait pas, que vous avez peut-être péché mortellement? Cela est entre Dieu et vous, et vous seul pouvez, si bon vous semble, en instruire madame la duchesse.
—Alors, dit Guilain, à cette question tant délicate, je demande la permission de répondre avec accompagnement de violon.
—Oh! vous êtes charmant, dit la duchesse, et vous prévenez mon désir. Je brûlais de vous entendre faire parler votre merveilleux instrument.
Elle sonna; un de ses gens parut.
—Qu'on aille chercher au presbytère le violon de Guilain, dit-elle.
Le violon apporté, Guilain, improvisant musique et paroles, chanta la chanson que voici:
LA CONFESSION DE GUILAIN
A Rabelais, oui, je vais à confesse; A Rabelais, qui sut me convertir, Je vais conter mes erreurs de jeunesse, Dont le regret ressemble au repentir. Lorsque pour moi l'horizon devient sombre, J'aime à pleurer les rêves d'un beau jour, De mes péchés j'aime à savoir le nombre: La pénitence est encor de l'amour. (Bis)
En m'accusant d'une tendre folie, Je vois souvent rougir le bon pasteur; Il dit tout bas: Était-elle jolie? Bonne raison d'excuser le pécheur! Je lui réponds: Je la trouvais si belle, Que j'abjurais la vertu sans retour. —Ah! dit le prêtre! il faut prier pour elle, La pénitence est encor de l'amour. (Bis)
Quand je lui dis: Mon père je m'accuse, D'avoir douté contre mes intérêts. Il me répond: C'est peut-être une excuse; Mon pauvre enfant, le faisiez-vous exprès? —Non; mais toujours j'ai gardé l'espérance, La vierge, au ciel, fêtera mon retour. —Aimez-la donc, et faites pénitence, La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Quand je lui dis: J'aime un peu la bouteille, Il lève au ciel des yeux prêts à pleurer: —N'abjurons pas le doux jus de la treille, Buvons-en moins pour le mieux savourer! Rappelons-nous qu'à la sainte abstinence, De l'appétit nous devons le retour; A petits coups, buvons par pénitence, La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Si je lui dis: J'aime encore une femme, Mais c'est un ange, un idéal rêvé, Et cet amour est un culte de l'âme Que feu Platon lui-même eût approuvé. Il me répond: Pas tant de confiance, L'esprit est prompt, mais la chair a son tour; Dites trois fois, pour votre pénitence La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
—C'est étrange, dit la duchesse quand Guilain eut fini, cela ressemble aux idées de Clément Marot, mais ce n'est pas de son langage. Il y a là une muse inculte, et vraiment gauloise, qui promet beaucoup. Quant à votre dévotion, elle doit être catholique; car il me semble qu'elle effaroucherait bien fort la rigidité de messieurs les huguenots. Mais qu'en pense notre curé?
—Je pense, dit Rabelais, que Guilain est un assez mauvais pénitent, et qu'il exagère quelque peu ce que Ronsard, dans son langage à moitié latin, pourrait appeler la tolérance de son pasteur.
—Le mot me plaît, dit Mme de Guise, mais croyez-bien qu'il ne sera jamais inventé par Ronsard. Or, croyez-vous, maître Rabelais, vous, si indulgent et si bon, que votre tolérance puisse être exagérée?
—Oh! madame, dit Rabelais, parlons d'indulgence et nous nous entendrons. L'indulgence est catholique, elle est chrétienne, elle est divine, et c'est en quoi ce malheureux Luther a bien mal compris la vraie religion. Il a osé attaquer les indulgences! Il a cru que l'Église en abusait lorsqu'elle les donnait à pleines main. Mais l'indulgence ne transige pas avec le mal, elle le guérit, et si l'Église et une mère, peut-on lui reprocher trop d'indulgence? Quant à la tolérance, laissons en paix ce vilain mot, et si Ronsard ne l'invente pas, ce ne sera certes pas moi qui lui donnerai cours. Tolérer le mal c'est être indifférent pour le bien. Aussi réclamerai-je, madame, toute votre indulgence pour la mauvaise petite chansonnette de Guilain. Pour ce qu'il prétend, que la pénitence est encore de l'amour, cela s'entend un peu trop chez lui de l'amour profane, comme cela n'arrive que trop souvent chez les poëtes et les femmes. Mais pour les bons et fidèles chrétiens, sérieusement touchés de la grâce de Dieu, il ne faut pas dire que la pénitence est encore de l'amour, mais bien, qu'elle est un commencement de charité.
—Je l'entends ainsi, cher maître, dit humblement Guilain, et je partage de tous points votre doctrine sur l'indulgence et même sur les indulgences, car cette douce vertu qui pardonne doit se multiplier comme nos fautes. Vous parlez comme un sage théologien, et j'ai chanté comme un poëte un peu folâtre.
—Vous avez conquis votre pardon, dit Mme de Guise, et nous ne le dirons pas à M. Pierre de Ronsard. Or ça, Guilain, voulez-vous nous faire un plaisir en échange de notre indulgence?
—Si je le veux, madame! mais je vais vous prier à genoux de me donner ce contentement.
—Eh bien! je veux que vous veniez à la cour. Le roi s'ennuie et se lasse un peu de ses poëtes. Je veux que vous fassiez sur lui l'épreuve de votre violon enchanté. Nous verrons si les loups dansent plus facilement que les rois.
—En vérité, je le crains, madame, et je n'ose croire que vous parliez sérieusement. Moi, paraître à la cour! mais songez donc, madame, que je suis un pauvre sauvage, mal élevé d'abord par des moines, puis un peu corrigé, mais non civilisé, à l'école de la nature. Il est vrai que j'ai beaucoup lu, mais la grâce et les manières du monde ne s'apprennent pas dans les livres, et je craindrais…
—Eh! qui vous demandera, interrompit la duchesse, les manières d'un gentilhomme? Vous serez présenté à la cour comme le ménétrier de Meudon. Je vous annoncerai au roi, et maître François Rabelais voudra peut-être bien vous y conduire.
—Oh! pour cela non, madame, se récria maître François. Guilain est mon ami, presque mon enfant, et s'il veut se noyer pour vous plaire, je ne saurais l'en empêcher; mais ce ne sera pas moi, s'il vous plaît, qui le jetterai à la rivière.
—Je suis entièrement aux ordres et à la discrétion de madame la duchesse, dit Guilain en s'inclinant.
—Eh bien! nous en reparlerons, et ce ne sera pas à monsieur le curé, mais à vous seul que je m'adresserai pour cela.
—Guilain, Guilain, disait Rabelais en revenant le soir au presbytère avec le ménétrier tout pensif, te voilà engagé dans un mauvais pas. La cour est pour les poëtes sans nom et sans fortune ce que le miroir tournoyant du chasseur est pour les pauvres petites alouettes. Puisses-tu ne pas laisser dans quelque filet caché les plus belles plumes de tes ailes?
Mais Guilain n'écoutait pas ou plutôt n'entendait pas son maître, et il répétait, à part lui, le coeur gros et la tête en travail: Je paraîtrai devant le roi.
V
LES AMBITIONS DE GUILAIN
En rentrant Rabelais, trouva au presbytère une lettre venue de Touraine. Elle était de Violette et lui annonçait que Jérôme, son mari, l'ancien cabaretier de la Lamproie, actuellement seigneur de la Devinière, était assez gravement malade et désirait ardemment revoir son cousin. Maître François lui seul, disait-il, pouvait le guérir. «Vous le connaissez, ajoutait Violette, en finissant, vous savez combien son imagination est prompte, ce qui a fait de lui pendant toute sa vie un homme facile à tous les entraînements. Il est capable de se laisser devenir très-malade, s'il croit ne pas pouvoir résister à la maladie, depuis que, par le mariage, il est devenu plutôt mon enfant que mon mari. Il a eu, malgré bien des bonnes volontés, à souffrir plus d'une fois de cette mobilité de caractère; je vous supplie donc, cher maître, de venir le rassurer, le consoler, le guérir. Mon fils, à qui nous parlons souvent de vous, aurait tant de joie à vous connaître. Je suis sûre qu'en venant seulement vous ferez entrer chez nous la santé et la prospérité; car si Jérôme avait toujours pu être conseillé par vous, nous serions tous certainement plus heureux à l'heure qu'il est.»
Votre cousine, VIOLETTE RABELAIS.
Tu vois, Guilain, dit le curé, que je ne te saurais accompagner à la cour, quand bien même ce serait mon désir, et qu'il me faut partir pour la Touraine. Je te laisse ici en compagnie de frère Jean, et je m'absente seulement pour quelques jours, car ma paroisse réclame mes soins. Te voilà engagé avec Mme de Guise, et je ne sais trop ce qui en adviendra. Je désire ardemment que ce ne soit rien de mal pour toi, mon pauvre Guilain; car je t'aime à la manière de nous autres prêtres qui, n'ayant jamais eu d'enfants, adoptons volontiers les amitiés de jeunes gens et les affections de paternelle sympathie. Je te vois tout troublé et tout ému de ce que tu crois être pour toi un honneur insigne et un commencement de grande fortune. Or, cela me fâche intérieurement plus que je ne te saurais dire, non que je trouve la chose étrange, ou que je t'en fasse reproche; mais parce que la petite et chétive grenouille de notre amour-propre est bien exposée à crever lorsqu'elle voudra se faire aussi grosse que le boeuf. Tu connais la fable d'Ésope?
—Je la connais, mon maître, et vous sais grés de vos louables intentions, dit Guilain un peu piqué, mais vous vous méprenez sur le motif de mes ambitions. Si je suis un Orphée rustique je veux devenir un Amphion urbain et bâtir peut-être, qui sait? une nouvelle Thèbes avec l'archet de mon violon. L'harmonie est reine du monde, elle doit commander aussi aux rois. Je veux, moi qu'on dit sorcier ensorceler de telle sorte le roi notre sire, qu'il fasse danser les grippeminaux, les chats fourrés et tous les autres mangeurs du menu populaire, en sorte que l'âge d'or revienne au monde en commençant par la France; que justice soit rendue à tous; qu'il y ait place pour tous au soleil et que la hideuse misère soit définitivement supprimée.
—Oh! oh! mon, fils et mon ami dit Rabelais, ce sera chose bonne à voir, car alors les petits enfants nouveau-nés gagneront eux-mêmes leur pain, ou celui de leur nourrice, ce qui est tout un, et ne saliront plus leurs langes. Tu supprimeras du même coup l'ignorance, la bêtise, le mauvais vouloir, la paresse, qui sont autant de sources de misère; car je ne suppose pas que tu veuilles faire travailler les honnêtes gens pour nourrir gratuitement les truands et les ribotteurs, leur travail d'ailleurs n'y suffirait pas; tu peupleras d'abord la terre de prud'hommes et de gens de bien, puis tu laisseras les choses aller d'elles-mêmes, et pas ne sera besoin je te le jure, que le roi de France veuille s'en mêler. La grande Thélème universelle se bâtira par enchantement, pendant que tu joueras de ton violon avec un flacon de vin frais auprès de toi, pour te rafraîchir de temps en temps…
—Vous avez l'air de vous moquer, mon maître, mais cette abbaye de Thélème, n'est-ce pas vous, qui l'avez inventée? N'en donniez-vous pas l'idée aux paysans de la Basmette, le soir même de mon mariage?
—Autant valait, dit maître François, leur faire ce conte-là qu'un autre. Quoi de plus amusant et de plus consolant pour les hommes du siècle de fer que les rêves de l'âge d'or?
—Ainsi, vous ne croyez pas qu'on puisse supprimer la misère?
—Guilain, mon ami, je vais te lire un vieux conte qui m'a tant réjoui quand je l'ai entendu, que je l'ai mis par écrit afin de ne pas l'oublier.
Rabelais, alors, prit dans la bibliothèque une liasse de papiers, les déploya et lut à Guilain ce qui suit:
L'ORIGINE DE MISÈRE[1]
OU L'ON VERRA CE QUE C'EST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON COMMENCEMENT, ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE
[Note 1: Ce petit conte digne du génie de Rabelais est tiré de la bibliothèque bleue.]
Dans un voyage que j'ai fait avec quelques amis autrefois en Italie, je me trouvai logé chez un bonhomme de curé qui aimait extrêmement à rapporter quelques historiettes. J'ai retenu celle-ci, qui m'a paru digne d'être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la misère, dont il nous avait rompu la tête auparavant que de nous la raconter, je la rapporterai telle qu'il nous l'a donnée pour lors, ainsi que vous allez la lire.
Vous trouverez à redire, messieurs, commença notre bonhomme de curé, de ce que je ne vous entretiens que de Misère. Chacun, dit-il, a ses raisons, et vous ne sauriez pas les miennes si je ne vous les expliquais. Vous n'en êtes, sans doute, pas informés: ce mot Misère ne se dit pas pour rien, et peu de gens savent que ce nom est celui d'un des principaux habitants de ma paroisse, lequel assurément n'est pas riche, mais honnête homme, quoique ce ne soit que Misère chez lui. C'est dommage que ce cher paroissien y soit si peu aimé, lui qui est tant connu, dont l'âme est toute noble, qui est si généreux, si bon ami, si prêt à servir dans l'occasion, si affable, si courtois, enfin que vous dirai-je! lui qui n'a pas son pareil dans la vie, et qui n'en aura jamais.
Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs, que ce que je vais vous dire est un conte fait à plaisir, car quoiqu'on parle tant du pauvre Misère, on ne sait guère au juste son histoire: mais je vous proteste, foi d'honnête homme, que rien n'est plus sincère, ni plus véritable, et je doute même, dans tous le voyage que vous allez faire, que vous appreniez rien de plus sérieux.
Je vous dirai donc que deux particuliers nommés Pierre et Paul s'étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et dont les habitants seraient assez heureux, si Misère n'y demeurait pas, en arrivant à l'entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés (comme on dit) jusqu'aux os:—Où logerons-nous, demanda Pierre à Paul?
—Ma foi, lui répondit-il, je ne connais pas le terrain, je n'ai jamais passé par ici.
—Il me semble, reprit Paul, que sur la droite voici une grande maison qui paraît appartenir à quelque riche bourgeois, nous pourrions lui faire la prière, si c'est sa volonté, de nous vouloir bien retirer pour cette nuit.
—J'y consens de tout mon coeur, dit Pierre; mais il me paraît, sauf votre meilleur avis, qu'il serait bon auparavant que d'entrer chez lui, de nous informer dans le voisinage, quelle sorte d'homme c'est que le maître de ce logis, s'il a du bien et est aisé; car on s'y trompe assez souvent, avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent, et n'ont pas quelquefois un liard dessus à y prendre; pour bien connaître un homme et juger pertinemment de ses biens et facultés, il faut le voir mort; mais si nous attendions après cela pour souper, nous pourrions bien dire notre Benedicite et nos Grâces dans le même moment.
—Cela n'est que trop commun, répondit Paul, mais la pluie continue toujours, je vais demander à une bonne femme qui lave du linge dans ce fossé, ce qu'il en est.
—Eh bien! bonne mère, lui dit Paul, s'approchant d'elle, il pleut bien fort aujourd'hui.
—Bon, lui répondit-elle, monsieur, ce n'est que de l'eau, et si c'était du vin, cela n'accommoderait pas ma lessive.
—Vous êtes gaie, à ce qu'il me paraît, repartit Paul.
—Pourquoi pas? lui dit-elle, il ne me manque rien au monde de tout ce qu'une femme peut souhaiter, excepté de l'argent.
—De l'argent, dit Paul: Hélas! vous êtes bien heureuse si vous n'en avez point, et que vous puissiez vous en passer.
—Oui, lui répondit-elle, cela s'appelle parler, comme saint Paul, la bouche ouverte.
—Vous aimez à plaisanter, bonne femme, lui dit Paul; mais vous ne savez pas que l'argent est ordinairement la perte de grand nombre d'âmes, et qu'il serait à souhaiter pour bien des gens qu'ils n'en maniassent jamais.
—Pour moi, lui dit-elle, je ne fais pas de pareils souhaits, j'en manie si peu, que je n'ai pas seulement le temps de regarder une pièce comme elle est faite.
—Tant mieux, dit Paul.
—Ma foi tant mieux vous-même, lui répondit-elle. Voilà une plaisante manière de parler: si vous avez envie de vous moquer de moi, vous pouvez passer votre chemin, aussi bien voilà votre camarade qui se morfond en vous attendant.
—Nous nous réchaufferons tantôt, reprit Paul. Mais, bonne mère, ne vous fâchez point, je vous prie, je n'ai pas intention de vous rien dire qui vous fasse de la peine, et vous ne me connaissez pas, à ce que je vois.
—Allez, allez, lui dit-elle, monsieur, continuez votre chemin, vous n'êtes qu'un enjôleur.
Pierre, qui avait entendu une partie de la conversation, dont il était fort ennuyé à cause d'un orage extraordinaire qui survint, s'étant approché:
—Cette femme devrait se mettre à couvert. Quelle nécessité de se mouiller de la sorte? Est-ce un ouvrage si pressé? Cela ne se pourrait-il pas remettre à une autre fois?
—Courage, dit-elle, l'un raisonne à peu près comme l'autre: on remet la besogne du monde comme cela en votre pays? Malpeste! vous ne connaissez guère les gens de ces quartiers. S'il manquait, dit-elle, en regardant Pierre, ce soir, une coiffe de nuit, de tout ce que j'ai ici à monsieur Richard, je ne serais pas bonne à être jetée aux chiens.
—Cet homme est donc bien difficile à contenter, lui demanda Pierre?
—Oh! monsieur, s'écria-t-elle, c'est bien le plus ladre vilain qui soit sur la terre. Si vous le connaissiez… c'est un homme à se faire fesser pour une baïoque[2].
[Note 2: Monnaie d'Italie qui vaut à peu près un sol]
—Comment! dit Pierre, n'est-ce pas celui qui demeure à cette belle maison qu'on découvre d'ici?
—Tout juste, répondit la bonne femme, et c'est pour lui que je travaille.
—Adieu, lui dit Pierre, le temps qu'il fait ne nous permet pas de causer davantage.
Ayant rejoint Paul, ils se mirent à couvert sous un petit auvent à quatre pas de là, et se consultèrent ensemble de ce qu'ils feraient en cette occasion. Après avoir été un quart d'heure un peu embarrassés:
—Voyons, dit Pierre, ce qu'il en sera; risquons le paquet. Si vilain que soit cet homme, peut-être aura-t-il quelque honnêteté pour nous; ces sortes de gens ont quelquefois de bons moments.
—Allons, dit Paul, je vais faire la harangue; je voudrais de tout mon coeur en être quitte, et que nous fussions déjà retirés. Ils arrivèrent enfin à la porte de M. Richard, comme il s'allait mettre à table. Ils heurtèrent fort doucement, et un valet étant venu à la hâte, et ayant passé nue tête au bout de la cour, se sentant mouillé, leur demanda fort brusquement ce qu'ils souhaitaient; Paul, qui était obligé de porter la parole, le pria avec toutes sortes d'honnêtetés de vouloir bien demander à son maître s'il aurait assez de bonté que d'accorder un petit coin de sa maison à deux hommes très-fatigués.
—Vous prenez bien de la peine, leur dit-il, mes bonnes gens, mais c'est du temps perdu, mon maître ne loge jamais personne.
—Je le crois, dit Paul; mais faites-nous l'amitié, par grâce, d'aller lui dire que nous souhaiterions bien avoir l'honneur de le saluer.
—Ma foi, dit le valet, le voila sur la porte de la salle, parlez-lui vous-même.
—Qui sont ces gens-là? dit Richard à son valet d'une voix assez élevée.
—Ils demandent à loger, répondit l'autre.
—Eh bien! maraud, ne peux-tu pas leur répondre que ma maison n'est pas une auberge?
—Vous l'entendez, messieurs, ne vous l'ais-je pas bien dit?
Paul se hasardant d'approcher Richard:
—Hélas! monsieur, dit-il d'un air pitoyable, par le mauvais temps qu'il fait, ce serait une grande charité que de vouloir bien nous donner, s'il vous plaît, un pauvre petit endroit pour reposer deux ou trois heures.
—Voilà des gens d'une grande effronterie, dit-il, en regardant son valet; pourquoi laisses-tu entrer des canailles? Allez, allez, dit-il d'un air méprisant à Paul, chercher à loger où vous l'entendrez, ce n'est pas ici un cabaret; puis leur fit fermer la porte au nez.
Le mauvais temps continuant toujours;
—Que deviendrons-nous? dit Paul. Voici la nuit qui approche, si on nous reçoit partout de même que dans cette maison-ci, nous courons risque de passer assez mal notre temps.
—Le Seigneur y pourvoira, répondit Pierre, nous devons, comme vous le savez aussi bien que moi, nous confier en lui. Mais, dit-il en se retournant, il me semble que voici à deux pas d'ici notre blanchisseuse, avec laquelle nous avons causé en arrivant, laquelle paraît bien fatiguée, et qui se repose sur une borne avec son linge.
—C'est elle-même, dit Paul.
—Il serait bon, continua Pierre, de lui demander où nous pourrons loger.
—J'y consens, lui répondit-il.
En même temps, Paul, s'approchant de cette pauvre femme, lui demanda dans quel endroit de la ville les passants qui n'avaient point d'argent pouvaient être reçus pour une nuit seulement.
—Je voudrais, leur répondit-elle, qu'il me fût permis de vous retirer, je le ferais de bon coeur, parce que vous paraissez de bonnes gens; je suis veuve, et cela ferait causer. Cependant si vous voulez bien attendre, et avoir un peu de patience; dans mon voisinage et près de ma petite chaumière, qui est au bout de la ville, nous avons un pauvre bon homme nommé Misère, qui a une petite maison tout auprès de moi, et qui pourra bien vous donner un gîte pour ce soir.
—Volontiers, répondit Paul; allez faire à votre aise vos affaires, nous vous attendons ici. La bonne femme étant entrée chez M. Richard, et ayant remis son linge dans le grenier, revint trouver nos deux voyageurs qui exerçaient toute leur vertu pour ne pas s'impatienter.
—Suivez-moi, dit-elle, et marchons un peu vite, car il y a un bon bout de chemin à faire; il fera assurément nuit avant que nous soyons à la maison.
Ils arrivèrent enfin, et cette charitable femme ayant heurté à la porte de son voisin, ils furent très-longtemps à attendre qu'elle fût ouverte, parce que le bonhomme était déjà couché, quoiqu'il ne fût pas au plus six heures et demie. Il se leva à la voix de sa voisine, et lui demanda fort obligeamment ce qu'il y avait pour son service?
—Vous me ferez plaisir, lui répondit-elle, de donner à coucher à deux pauvres gens qui ne savent de quel côté donner de la tête.
—Où sont-ils? lui demanda le bonhomme en se levant promptement.
—A votre porte, répondit-elle.
—A la bonne heure, lui dit-il, allumez-moi seulement un peu ma lampe, je vous en prie.
Ayant de la lumière ils entrèrent dans la maison; mais tout y était sens dessus dessous, l'on n'y connaissait rien au monde. Le maître de ce logis logeait seul. C'était un grand homme maigre et pâle, qui semblait sortir d'un sépulcre.
—Dieu soit céans, dit Pierre.
—Hélas! dit le bonhomme, ainsi soit-il: nous aurions bien besoin de sa bénédiction, pour vous donner a souper, car je vous proteste qu'il n'y a pas seulement un morceau de pain ici.
—Il n'importe, dit Pierre, pourvu que nous soyons à couvert, c'est tout ce que nous souhaitons.
La voisine qui s'était bien doutée qu'on ne trouverait rien chez le pauvre Misère, était sortie fort doucement, rentra aussitôt apportant quatre gros merlans tout rôtis, avec un gros pain et une cruche de vin de Suze.
—Je viens, dit-elle, souper avec vous.
—Du poisson, dit Pierre: oh, nous voila admirablement bien!
—Comment, monsieur, dit la voisine, est-ce que vous aimez le poisson?
—Si j'aime le poisson! reprit-il, je dois bien l'aimer, puisque mon père en vendait.
—Je suis fort heureuse, reprit la voisine, cela étant de la sorte, d'avoir un petit morceau de votre goût, et qui puisse vous faire plaisir.
L'embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n'y en avait point; la bonne voisine en fut chercher une, enfin on mangea; et comme il n'est viande que d'appétit, les poissons furent trouvés admirablement bons; il n'y eut que le maître de la maison qui ne put pas en prendre sa part. Il n'avoit cependant pas soupé, quoiqu'il fût couché lorsque cette compagnie était arrivée chez lui; mais il lui était arrivé une petite aventure l'après-midi qui l'avait rendu de très-mauvaise humeur; aussi ne fit-il que conter ses peines, ses douleurs et ses afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs furent fort sensibles, et n'oublièrent rien pour sa consolation.
L'accident qui lui était survenu n'était pas bien considérable; mais comme on dit, il n'est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa cour, où l'on pouvait entrer facilement, n'y ayant qu'une haie à sauter, il avait un assez beau poirier, dont le fruit était excellent, et qui fournissait seul presque la moitié de la subsistance de ce bonhomme.
Un de ses voisins qui avait guetté le quart d'heure qu'il n'était pas à la maison, lui avait enlevé toutes ses plus belles poires, si bien que cela l'avait tellement chagriné par la grosse perte que cela lui causait, qu'après avoir juré contre le voleur, il s'était de dépit allé coucher sans souper. Sans cette aventure, il courait encore le même risque, puisque dans toute la journée il n'avait pas pu trouver un seul morceau de pain par toute la ville.
Il avait assurément raison d'avoir de l'inquiétude, il y en a bien d'autres qui se chagrineraient à moins. Paul en regardant Pierre:
—Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion; il a du mérite et l'âme bien placée, tout misérable qu'il est, il faut que nous prions le ciel pour lui.
—Hélas! monsieur, vous me ferez bien plaisir: pour moi, dit le bon Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.
—Le Seigneur éprouve quelque fois les justes, lui dit Pierre, en l'interrompant; mais, mon ami, continua-t-il, si vous aviez quelque chose à demander à Dieu, de quoi s'agirait-il? Que souhaiteriez-vous?
—Ah! dit-il, monsieur, dans la colère où je me trouve contre les fripons qui ont volé mes poires, je ne demanderais rien autre chose au Seigneur, sinon: Que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y restassent tant qu'il me plairait, et n'en pussent jamais descendre que par ma volonté.
—Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre: mais enfin cela vous contentera donc?
—Oui, répondit le bonhomme, plus que tous les biens du monde.
—Quelle joie, poursuivit-il, serait-ce pour moi, de voir un coquin sur une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier! Quel plaisir! de voir comme sur un cheval de bois les misérables larrons!
—Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre et si le Seigneur fait souvent, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en prierons de notre mieux.
Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières; car pour parler de coucher, le pauvre Misère n'avait qu'une seule botte de paille qu'il voulut bien leur céder, mais qu'ils refusèrent absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour étant venu, et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions ainsi qu'à la voisine, qui en avait usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce triste lieu, et dirent à Misère, qu'ils espéraient que sa demande serait octroyée; que dorénavant personne ne toucherait à ses poires qu'à bonnes enseignes, qu'il pouvait hardiment sortir; que si durant son absence quelqu'un était assez hardi que de monter sur l'arbre, il l'y trouverait lorsqu'il reviendrait à sa maison, et qu'il ne pourrait jamais descendre que de son consentement.
—Je le souhaite, dit Misère en riant. C'était peut-être la première fois de sa vie que cela lui arrivait; aussi croyait-il que Pierre ne lui avait parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité qu'il avait eue de faire un souhait aussi extravagant. Enfin les deux voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement qu'il ne l'avait pensé, et il ne tarda pas à s'en apercevoir; car le même voleur qui avait enlevé ses plus belles poires, étant revenu le même jour dans le temps que l'autre était allé chercher une cruchée d'eau à la fontaine, fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son arbre, et qui faisait toutes sortes d'efforts pour s'en débarrasser.
—Ah! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère d'un ton tout à fait joyeux. Ciel! dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez moi cette nuit! Oh, pour le coup, continua-t-il en parlant toujours à son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires; mais je vous proteste que vous les payerez bien cher, par le tourment que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la ville vous voie en cet état, et ensuite je ferai un bon feu sous mon poirier pour vous fumer comme un jambon de Mayence.
—Miséricorde! monsieur Misère, s'écria le dénicheur de poires, pardon pour cette fois, je n'y retournerai de ma vie, je vous le proteste.
—Je le crois bien, lui répondit l'autre, mais tandis que je te tiens il faut que je te fasse bien payer le tort que tu m'as fait.
—S'il ne s'agit que d'argent, répondit le voleur, demandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous le donnerai.
—Non, lui dit Misère, point de quartier; j'ai bien besoin d'argent, mais je n'en veux point; je ne demande que la vengeance et te punir, puisque j'en suis le maître; je vais, dit-il en le quittant, toujours chercher du bois de tous côtés et ensuite tu apprendras de mes nouvelles; ne perds pas patience, Car tu as tout le temps de faire des réflexions sur ton aventure. Ah! ah! gaillard, continua-t-il, vous aimez les poires mures? on vous en gardera.
Misère s'en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il se donnait tous les mouvements du monde et faisait toutes sortes de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à lamenter, et cria si fort qu'on l'entendit d'une maison voisine. On vint au secours, croyant que dans cet endroit écarté ce pouvait être quelqu'un qu'on assassinait. Deux hommes étant accourus du côté où ils entendaient qu'on se plaignait, furent bien surpris de voir celui-ci monté sur l'arbre du bonhomme Misère, et qui n'en pouvait descendre.
—Hé, que diable fais-tu là, compère? lui dit un de ses voisins, et que ne descends-tu?
—Ah! mes amis, s'écria-t-il, le misérable homme à qui appartient ce poirier est un sorcier, il y a deux heures que je suis sur cette branche sans en pouvoir sortir.
—Tu te trompes, lui dit l'autre, Misère est un très honnête homme, il n'est pas riche, mais il n'est assurément pas sorcier: autrement nous le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant d'années. Peut-être que c'est par permission de Dieu que tu es demeuré branché de la sorte pour a voir voulu lui voler ses poires. Quoi qu'il en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager.
Disant cela, ils montèrent, l'un à une branche, l'autre à une autre, et se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n'en purent jamais venir a bout; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres l'un près l'autre que de le tirer de là. Après toutes sortes d'efforts inutiles:
—Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n'y a rien à faire, il faut en avertir promptement la justice, descendons.
Ils se mirent en effet en devoir de sauter en bas, mais quelle fut leur surprise pour ces pauvres gens de voir qu'ils ne pouvaient non plus remuer que leur voisin!
Ils demeurèrent de la sorte jusqu'à vingt-trois heures et demie [3], que le bonhomme Misère étant rentré avec un bissac plein de pain, et un grand fagot de broussailles sur sa tête, qu'il avait été ramasser dans les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d'un seul qu'il avait laissé sur son poirier.
[Note 3: C'est environ midi; en Italie, les heures se comptent de suite jusqu'à vingt-quatre, puis recommencent par une.]
—Ah! ah! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s'assemblent. Hé! que veniez vous faire ici, mes amis, commença à demander Misère aux deux derniers venus? Est-ce que vous ne pouviez pas me demander des poires, sans venir de la sorte me les dérober?
—Nous ne sommes point des voleurs, lui répondirent-ils, nous sommes des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les lamentations et les cris nous faisaient pitié; quand nous voulons des poires, nous en achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.
—Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira, la punition n'est que pour les voleurs.
Et en même temps leur ayant dit qu'ils pouvaient tous deux descendre, ils le firent promptement sans se faire prier, et ils ne savaient que penser de l'autorité qu'avait Misère sur cet arbre.
Ces deux voisins étant à terre remercièrent M. Misère de ce qu'il venait de faire pour eux, et le prièrent en même temps d'avoir compassion de ce pauvre diable, qui souffrait extraordinairement depuis tant de temps qu'il était ainsi en faction.
—Il n'en est pas quitte, leur répondit-il, vous voyez bien par expérience qu'il est convaincu du vol de mes poires, puisqu'il ne peut pas descendre de dessus l'arbre, comme vous venez de faire; et il restera tant que je l'ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron m'a fait depuis tant d'années que je n'en ai pu recueillir un seul quarteron.
—Vous êtes trop bon chrétien, M. Misère, reprirent les deux voisins, pour pousser les choses à une telle extrémité; nous vous demandons sa grâce pour cette fois; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est si bien établi de tous côtés, depuis tant d'années que votre famille demeure en cette paroisse; faites trêve à votre juste ressentiment, et lui pardonnez selon votre bon coeur, à notre prière; au bout du compte, quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche?
—Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont jamais eu aucun pouvoir sur moi: je sais bien que ce que vous me dites est véritable; mais est-il juste qu'il ait profité de mon bien, sans que j'y trouve au moins quelque petite récompense?
—Je payerai tout ce que vous voudrez, s'écria le voleur de poires; mais au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde.
A ce mot, Misère lui-même se laissa toucher, dit qu'il voulait bien oublier sa faute, et qu'il la lui pardonnait; que pour faire connaître qu'il avait l'âme généreuse, et que ce n'était pas l'intérêt qui l'avait jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisait présent de tout ce qu'il lui avait volé; qu'il allait le délivrer de la peine où il se trouvait, mais sous une condition qu'il fallait qu'il accordât avec serment: c'est que de sa vie il ne reviendrait sur son poirier, et s'en éloignerait toujours de cent pas, aussitôt que les poires seraient mûres.
—Ah! que cent diables m'emportent, s'écria-t-il, si jamais j'en approche d'une lieue.
—C'en est assez, lui dit Misère; descendez, voisin, vous êtes libre; mais n'y retournez plus, s'il vous plaît.
Le pauvre homme avait tous les membres si engourdis qu'il fallut que Misère, tout cassé qu'il était, l'aidât à descendre avec une échelle, les autres n'ayant jamais voulu approcher de l'arbre, tant ils lui portaient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.
Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrète, elle fit tant de bruit que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu'il y eut toujours de très-certain, c'est que jamais depuis ce temps-là, personne n'a osé approcher du poirier du bon homme Misère, et qu'il en fait lui seul la récolte complète.
Le pauvre homme s'estimait bien récompensé d'avoir logé chez lui deux inconnus, qui lui avaient procuré un si grand avantage. Il faut convenir que dans le fond il s'agissait de bien peu de chose; mais quand on obtient ce qu'on désire au monde, cela se peut compter pour beaucoup. Misère, content de sa destinée telle qu'elle était, coulait sa vie toujours assez pauvrement; mais il avait l'esprit content, puisqu'il jouissait en paix du petit revenu de son poirier, et que c'était à quoi il avait pu borner toute sa petite fortune.
Cependant l'âge le gagnait, étant bien éloigné d'avoir toutes ses aises, il souffrait bien plus qu'un autre; mais sa patience s'étant rendue la maîtresse de toutes ses actions, une certaine joie secrète de se voir absolument maître de son poirier, lui tenait lieu de tout. Un certain jour qu'il y pensait le moins, étant assez tranquille dans sa petite maison, il entendit frapper à sa porte, il fut si peu que rien étonné de recevoir cette visite, à laquelle il s'attendait bien; mais qu'il ne croyait pas si proche: c'était la Mort qui faisait sa ronde dans le monde, et qui venait lui annoncer que son heure approchait: qu'elle allait le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement cette vie.
—Soyez la bienvenue, lui dit Misère, sans s'émouvoir, en la regardant d'un grand sang-froid et comme un homme qui ne la craignait point, n'ayant rien de mauvais sur sa conscience, et ayant vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.
La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant d'intrépidité.
—Quoi! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fait trembler d'un seul regard tout ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, depuis le berger jusqu'au monarque?
—Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur: et quel plaisir ai-je dans cette vie? quels engagements m'y voyez-vous pour n'en pas sortir avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants (j'ai toujours eu assez d'autres maux sans ceux-là); je n'ai pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier qui est lui seul mon père nourricier, par ces beaux fruits que vous voyez qu'il me rapporte tous les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose dans ce monde était capable de me faire de la peine, je n'en aurais point d'autre qu'une certaine attache que j'ai à cet arbre depuis plusieurs années qu'il me nourrit; mais comme il faut prendre son parti avec vous, et que la réplique n'est point de saison, quand vous voulez qu'on vous suive; tout ce que je désire et que je vous prie de m'accorder avant que je meure, c'est que je mange encore en votre présence une de mes poires; après cela je ne vous demande plus rien.
—La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser; va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j'y consens.
Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant de près, tourna longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la poire qui lui plairait le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui paraissait très-belle:
—Voilà, dit-il, celle que je choisis; prêtez-moi, je vous prie, votre faux pour un instant, que je l'abatte.
—Cet instrument ne se prête à personne, lui répondit la Mort, et jamais bon soldat ne se laisse désarmer; mais je regarde qu'il vaut mieux cueillir avec la main cette poire, qui se gâterait si elle tombait. Monte sur ton arbre, dit-elle à Misère.
—C'est bien dit si j'en avais la force, lui répondit-il; ne voyez-vous pas que je ne saurais presque me soutenir?
—Eh bien, lui répliqua-t-elle, je veux bien te rendre ce service; j'y vais monter moi-même, et te chercher cette belle poire dont tu espères tant de contentement.
La Mort ayant monté sur l'arbre, cueillit la poire que Misère désirait avec tant d'ardeur, mais elle fut bien étourdie lorsque voulant descendre, cela se trouva tout à fait impossible.
—Bonhomme, lui dit-elle en se retournant du côté de Misère, dis-moi un peu ce que c'est que cet arbre-ci.
—Comment! lui répondit-il, ne voyez-vous pas que c'est un poirier?
—Sans doute, lui dit-elle, mais que veut dire que je ne peux pas en descendre?
—Ma foi, reprit Misère, ce sont là vos affaires.
—Oh! bon homme, quoi! vous osez vous jouer à moi, qui fais trembler toute la terre? A quoi vous exposez-vous?
—J'en suis fâché, lui dit Misère; mais à quoi vous exposez-vous vous-même, de venir troubler le repos d'un malheureux qui ne vous fait aucun tort. Tout le monde entier n'est-il pas assez grand pour exercer votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une misérable chaumière arracher la vie à un homme qui ne vous a jamais fait aucun mal? Que ne vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de tant de grandes villes et de si beaux palais? vous trouverez de belles matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avait pris aujourd'hui de penser à moi? Vous avez, continua-t-il, tout le temps d'y faire réflexion; et puisque je vous ai à présent sous ma loi, que je vais faire du bien au pauvre monde que vous tenez en esclavage depuis tant de siècles! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d'ici que je ne le veuille.
La Mort ne s'était jamais trouvée à une telle fête, et connut bien qu'il y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.
—Bonhomme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous faites; j'ai mérité ce qui m'arrive aujourd'hui pour avoir eu trop de complaisance pour vous; cependant, je ne m'en repens pas, mais aussi il ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux volontés du ciel. S'il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seraient inutiles, il vous y forcera malgré vous: consentez seulement que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l'heure.
—Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout ce qu'il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre, vous n'en sortirez jamais que par la permission de Dieu.
—Je m'aperçois, reprit la Mort, que je suis entrée dans une fâcheuse maison pour moi. Enfin, bonhomme, je commence a m'ennuyer ici: j'ai des affaires aux quatre coins du monde et il faut qu'elles soient terminées avant que le soleil soit couché; voulez-vous arrêter le cours de la nature? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en repentir.
—Non, lui répondit Misère, je ne crains rien; tout homme qui n'appréhende point la Mort est au-dessus de bien des choses; vos menaces ne me causent pas seulement la moindre petite émotion, je suis toujours prêt à partir pour l'autre monde, quand le Seigneur l'aura ordonné.
—Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentiments, et je ne croyais pas qu'une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux bien t'en vanter, bonhomme, d'être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort. Le ciel m'ordonne que de ton consentement je te quitte, et ne reviendrai jamais te revoir qu'au jour du jugement universel, après que j'aurai achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets; mais sans balancer, souffre que je descende, ou du moins que je m'envole, une reine m'attend à cinq cent lieues d'ici pour partir.
—Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours? n'est-ce point pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi?
—Non, je te jure; mais tu ne me verras qu'après l'entière destruction de toute la nature, et ce sera toi qui recevra le dernier coup de ma faux: les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bonhomme?
—Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles, et pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.
A ce mot, la Mort ayant fendu les airs, elle s'enfuit à la vue de Misère, sans qu'il en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe toujours devant sa porte, sans oser s'informer de sa santé, c'est ce qui fait que Misère, si âgé soit-il, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la même pauvreté, près de son cher poirier, et suivant les promesses de la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.
—Comprends-tu, Guilain, dit Rabelais après avoir achevé cette lecture, que les fruits de Misère sont sacrés, même pour la mort, qui n'y toucherait pas impunément? Or, quels sont ces fruits, sinon salutaires avertissements pour les nonchalants et les couards, fruits de repentir pour les fautes que la misère punit, fruits de sagesse pour les prudents à qui la misère fait peur? Qu'est-ce que Misère, sinon le chien de ce grand berger qui mène les hommes, chien vigilant et affamé qui mord les brebis paresseuses. Et tu veux museler le chien du berger? tu veux l'endormir? tu veux le tuer, tu veux enfin couper le poirier de Misère? Oh! oh! Guilain, tu y ébrécheras ta cognée. Cet arbre a l'écorce dure, car il est vieux comme le monde. C'est l'arbre de la science, du bien et du mal, et il durera, je puis t'en répondre, jusqu'au jour du jugement dernier.
Maintenant, allons nous coucher. Demain je pars pour la Devinière et j'ai besoin de dormir cette nuit. Pour toi, je sais que tu ne dormiras guère que d'un oeil, mais tu pourras à loisir achever les beaux rêves que je te vois en train de commencer tout éveillé. Bonsoir et bonne nuit, Guilain!
VI
GUILAIN A LA COUR
Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme. Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas désobliger sa protectrice.
Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau milieu d'un plat.
Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le regardant passer.