DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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—Vous pouvez compter sur ma gratitude, docteur, si vous prenez mes intérêts dans cette affaire, ajouta le compère Jérôme en faisant mine de fouiller à son escarcelle.
—Fi donc! dit Alcofribas en passant dédaigneusement devant lui et en tendant la main derrière le dos comme un vrai médecin de comédie. Mais il n'y avait rien dans l'escarcelle du cabaretier, et il crut se tirer d'affaire en mettant sa main vide dans celle du docteur qui la retira brusquement en disant encore une fois: Fi donc! Puis maître François continua sa route en pressant le pas d'un air fâché, tandis que le cousin Jérôme le suivait à la piste en le suppliant de l'entendre.
—Vous serez hébergé tant qu'il vous plaira à la Lamproie, vous y serez comme chez vous, et eussiez-vous aussi peu d'argent qu'il y en a pour l'heure dans mes grègues et dans ma gibecière, on se tiendra pour bien payé et très-honoré quand il vous plaira de partir.
—Je pars ce soir même, dit le docteur, et c'est messire Jean Buinard qui s'est chargé de mes dépens.
Se disputant ainsi, ils arrivèrent par delà le gué de Fresnay, au pied de la roche Clairmaud.
—Restez à distance, dit vivement maître François, je parlerai pour vous, mais n'approchez pas: voici la cabane de Violette; elle est assise sur le seuil.
En effet, la jeune mère était assise devant sa porte, son petit enfant dormait couché sur ses genoux, abrité du soleil par un petit lange bien blanc. Elle filait avec précaution sa quenouille, en chantant à demi-voix un Noël dont le refrain était:
Dormez, mignon, Dormez, gentil Petit poupon.
Elle sourit mélancoliquement en voyant revenir le docteur. Quant à Jérôme, il s'était caché derrière un gros arbre.
—Eh bien! dit le docteur, nous devenons donc moins sauvage? nous prenons un peu de soleil, et nous ne cachons plus le petit Jésus que voilà au fond de notre maisonnette.
—Non, dit Violette avec douceur, je sais bien maintenant que personne ne veut me le prendre. J'avais peur dans les premiers jours qu'un homme ne prétendit être le père de mon enfant, ce qui eût été un grand mensonge, car c'est le bon Dieu qui m'a donné mon enfant à la suite d'un beau rêve que j'ai fait. Je suis encore ce que j'étais avant, puisque je n'ai pas aimé d'homme, et qu'aucun homme ne m'a aimée! Tout ce qui est resté vrai de mon joli songe d'amour, c'est toi, mon bel enfant chéri! et Violette effleura de ses lèvres le front paisible de son enfant.
Maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi le cacherais-je? je n'ai pas honte de lui; j'en suis fière! Il faut bien que je le montre au soleil pour que le soleil le réchauffe et le caresse. Tout le ciel doit l'aimer et lui faire gracieux accueil, puisque c'est l'enfant du bon Dieu.
—Ma chère Violette, dit maître François un peu ému, ne seriez-vous pas bien aise de donner un nom à ce petit ange?
—Oh! certainement! dit naïvement la mère; je veux le faire baptiser. Si j'ai tardé jusqu'à présent, c'est que je craignais de parler à M. le curé, car je ne comprends jamais rien à ce que les prêtres me disent, et il me semble toujours qu'ils me regardent comme une folle.
—Je suis prêtre et je vous comprends. Je me charge du baptême, mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. Vous savez que devant la loi un enfant, pour être légitime, doit porter le nom de son père.
—Nous l'appellerons donc Amour trompé, dit tristement la jeune femme… Oh! non cependant, pas trompé; puisque c'était mon enfant que je désirais! Si ce cher mignon doit porter le nom de son père, il faudra lui donner le plus joli de tous les noms du bon Dieu.
—Je vois que vous ne pardonnez pas à celui qui vous a trompée. Mais s'il était repentant, et qu'il voulût vous épouser, le refuseriez-vous?
—Qui donc? dit Violette, comme sortant d'un rêve.
—Moi, dit alors Jérôme en sortant tout à coup de sa cachette et en se jetant assez gauchement aux genoux de la jeune femme.
—Mon enfant! prenez garde! ne touchez pas à mon enfant! dit-elle en se levant avec précipitation.
—Imbécile! dit maître François, vous avez tout gâté; qui vous priait de venir ici?
Violette était rentrée dans sa cabane et avait refermé sa porte.
—Eh bien! tant pis! disait Jérôme: il faut que je lui parle. Et il frappait en appelant: Violette! ma chère petite Violette!
—Que me voulez-vous, monsieur? Jérôme dit une voix de l'intérieur.
—Vous demander pardon, Violette, et faire ma paix avec vous.
—Je n'ai rien à vous pardonner, et je ne suis en guerre avec personne. Laissez-moi travailler et allez-vous-en.
—Violette, ma pauvre Violette, j'ai bien des torts envers toi, mais je veux tout réparer. Je reconnaîtrai ton enfant.
—Comment reconnaîtriez-vous mon enfant? Vous ne m'avez jamais connue, et moi, lorsque j'ai cru vous connaître, c'est que je vous prenais pour un autre.
—Vous voyez bien qu'elle bat la campagne, dit alors le cousin en se retournant du côté d'Alcofribas.
Le docteur ne l'écoutait pas et se promenait devant la porte en tenant sa longue barbe dans une de ses mains, et murmurait tout bas: «Sublime, sublime nature! bizarre exception qui confirme la règle!… Combien tu vas me faire mépriser les femmes!
—Ne craignez rien et ouvrez-nous, Violette, dit-il enfin à son tour; si Jérôme vous est désagréable, il s'en ira.
Violette ouvrit tout à coup la porte, mais elle ne tenait plus son enfant; elle l'avait déposé sur son lit et avait fermé les rideaux.
Elle parut sur le seuil de sa cabane avec un visage calme.
—Je ne crains pas monsieur Jérôme, dit-elle; pourquoi me ferait-il du mal? Nous ne sommes rien l'un à l'autre. Pourquoi pense-t-il encore à moi, quand je ne pense plus à lui?
—C'est que je m'inquiète de vous, dit effrontément l'ivrogne. Il faut bien que vous viviez, et votre quenouille ne peut suffire pour vous et votre enfant.
—Monsieur, répondit Violette, ne me faites pas rougir en me rappelant que j'ai reçu autrefois quelques secours de votre oncle. Il a dû regretter de n'avoir pu me les apporter lui-même. Toutefois, je ne vous reproche rien; ce qui est arrivé, Dieu l'a permis. Quant à vous, permettez-moi de ne plus vous connaître.
—Mais enfin, comment pourrez-vous élever cet enfant, si vous n'avez pas un mari? Et comment ferez-vous pour que votre fils ne soit pas toute sa vie… un bâtard?
—Un bâtard! dit la jeune femme avec hauteur. Les bâtards sont les enfants qui font rougir leurs mères, les enfants des femmes qui se sont vendues à des hommes qu'elles n'aimaient pas! Les bâtards, ce sont les enfants qui font horreur à leurs mères elles-mêmes. Le mien est légitime, car je l'aime et j'en suis fière! J'ai eu assez d'amour pour justifier et ennoblir sa naissance. Cet amour, je le donnais à qui ne pouvait le recevoir ni même le comprendre; il m'est donc resté tout entier! J'aimerai mon enfant pour deux. J'ai sans doute un amant ou un mari quelque part, dans le ciel peut-être: je ne sais, mais je sens qu'il existe, puisque j'aime de tant d'amour! C'est à celui-là qu'appartient l'âme qui est sortie de mon âme, c'est lui qui adoptera cet enfant de moi toute seule, cet enfant qui m'est venu comme je m'oubliais en songeant à mon véritable bien-aimé. Vous riez, monsieur Jérôme, et vous ne comprenez rien à ce que je dis. Vous voyez bien que vous n'êtes pas le père de mon enfant, et que je n'ai jamais pu être rien pour vous?
—La pauvre petite a la fièvre, dit tout bas Jérôme au docteur; c'est une suite de ses couches probablement, car avant elle était loin de parler ainsi. C'était une jeune fillette toute douce et toute timide.
—En effet, dit maître François, je la trouve un peu exaltée. Retirez-vous, croyez-moi; votre vue lui fait mal; nous ferions peut-être mieux vos affaires en votre absence.
—Je me recommande à vous et je m'en vais. Adieu donc, méchante Violette.
—Merci, monsieur Jérôme, et ne vous dérangez plus pour moi.
Le cabaretier de la Cave peinte s'éloigna lentement, et maître François se rapprochant de la jeune mère:
—Enfant, lui dit-il, où avez-vous puisé ces idées étranges? et pourquoi êtes-vous sans pitié pour un homme que vous pourriez peut-être rendre meilleur? je vous le confesse, j'ai pensé au respect qu'on doit à la Vierge Marie en vous voyant si fière de bien aimer votre cher enfant, et je vous crois pure de coeur et vierge d'âme, ce qui vous anoblit comme femme et comme mère. Pourquoi donc ne seriez-vous en tout semblable au divin modèle des femmes? Au lieu de mépriser les petits que ne les grandissez-vous en les élevant sur vos bras? Je vous le dis, Violette, vos idées sont folles, parce qu'elles sont à moitié sublimes; vous avez voulu être amante et vous n'avez été que mère, vous l'étiez même pour celui qui n'était pas digne de vous, car semblable à la femme qui aime le petit enfant, lorsqu'il ne peut encore ni penser à elle ni la connaître, vous revêtiez la pauvreté de son naturel de toutes les richesses du vôtre; est-ce donc parce que la misère de votre protégé a paru plus grande que vous avez dû cesser d'être généreuse envers lui? un amour comme le vôtre, Violette, ne se trompe jamais que lorsqu'il se lasse. Vous ne pouvez peut-être plus être l'amante de Jérôme, mais vous pourriez encore être sa mère, et étendre jusque sur lui un peu de cet amour que vous avez pour votre enfant.
—Si Jérôme était malheureux, abandonné ou malade, dit Violette en baissant la tête et en essuyant une larme, je me dévouerais volontiers pour lui.
—Je le crois sans peine, vous devez être le bon ange de ceux qui souffrent.
—Les gens des environs me consultent assez volontiers quand ils sont malades; je ne saurais dire si c'est qu'ils me supposent un peu sorcière. Mais je leur donne simplement les conseils qui me viennent au coeur, et je suis heureuse de leur être utile.
—Eh bien! si je vous proposais de remettre la paix dans la conscience d'un vieillard, de réconcilier une famille, de guérir peut-être un malade, viendriez-vous avec moi?
—J'irais: car vous avez gagné toute ma confiance.
—Venez donc chez le seigneur de la Devinière. Chemin faisant je vous expliquerai pourquoi… ou plutôt attendez-moi ici, car il faut d'abord que je retourne à Chinon, et que j'y change de costume; dans une heure je serai ici, et je vous prendrai avec moi; nous tâcherons de faire en sorte que votre journée ne soit pas perdue.
—Oh! que cela ne vous inquiète pas, lorsque je perds un jour à visiter des malades ou à pleurer, je regagne en veillant la nuit ce que j'ai perdu le jour.
—Voilà pourquoi vous êtes souffrante, chère enfant, vous usez le fil d'or des Parques sur la quenouille de Pénélope. Laissez-moi vous parler en père; je suis prêtre et j'en ai le droit; je suis médecin et vous m'avez consulté; je suis homme enfin, et vous m'avez tout ému; aussi, devant vous seule, et pour la seule fois de ma vie peut-être, je dépose le masque de plaisanterie et de risée que je me suis fait pour dérober la franchise de mon visage à la malveillance des hommes; plus tard nous nous connaîtrons peut-être mieux, et si je ne puis alors vous faire rire avec moi, je viendrai pleurer avez vous. Je vais revenir déguisé en théologien, et j'aurai bien du malheur si vous ne riez pas un peu de mon costume et de ma tournure. Je vous dirai, en cheminant avec vous vers la Devinière, pourquoi je suis forcé de faire cette mascarade. C'est pur devoir d'amour filial.
—Eh bien! donc, je vais vous attendre, dit Violette, et j'irai avec vous où vous me conduirez.
VI
LES SENTENCES D'HYPOTHADÉE
Une heure ne s'était pas écoulée que maître François ayant changé de barbe, s'étant coiffé d'un chaperon quelque peu gras et remplaçant ses lunettes par un garde-vue de taffetas, vêtu, comme Janotus de Bragmardo, d'un liripipion à l'anticque, portant sous le bras un gros et gras in-folio qui plus fort sentait, mais non mieux que roses, arriva chez Violette Deschamps et lui expliqua de son mieux le personnage d'Hypothadée, qu'il allait faire près du vieux Thomas. La confiance s'était déjà établie entre elle et lui, car les âmes au-dessus du vulgaire se comprennent dès qu'elles se rencontrent. La jeune femme expliqua à l'homme d'esprit pourquoi elle se tenait habituellement renfermée, ne parlant à personne, parce que personne ne parlait comme elle. Maître François apprit alors que le pauvre manouvrier Deschamps n'était pas né dans ces belles campagnes de la Touraine, et que son langage et ses manières vulgaires avec les profanes cachaient dans l'intimité de ses entretiens avec sa fille la plus parfaite distinction; mais qu'il l'avait toujours instruite à ne tenir aucun compte de ce qui était dans le monde, se préoccupant seulement de ce qui devait être. Violette n'en savait pas davantage, et son père avait sans doute un secret qu'il avait emporté en mourant.
—Je crois le deviner, dit maître François; c'était sans doute un de ces hommes que l'esprit d'avenir tourmente, et qui ont peur d'eux-mêmes. Mais pourquoi, lui qui savait si bien prendre l'apparence des idées communes, ne vous apprenait-il pas à vivre au milieu de ce monde?
—Il le voulait, dit Violette, mais j'aimais mieux les idées de mon père; et puis il ne croyait sans doute pas mourir si tôt.
—Pauvre digne homme! murmura maître François, livré aux angoisses de la pensée et aux fatigues du travail, il ne devait pas compter sur la durée de sa chandelle; il la brûlait par les deux bouts.
Chemin faisant pour la métairie de la Devinière, maître François aussi se confiait à Violette, et lui parlait de ses projets pour l'avenir. Il n'avait qu'un but, la liberté de sa conscience; qu'un espoir, l'indépendance de sa pensée. Il espérait parvenir, à force d'adresse, à l'impunité de l'intelligence et du talent. Violette était vivement émue et pressait doucement son enfant contre sa poitrine; car on peut bien avoir supposé déjà que le marmot n'avait pas été laissé seul dans la cabane.
—D'ailleurs, disait maître François, je veux lui donner le baptême. Nous trouverons pour lui sans doute un parrain à la Devinière. Je veux porter bonheur à ce que vous aimez le mieux.
En arrivant chez le vieux Rabelais, maître François, devenu le docteur Hypothadée, donna à sa voix une lenteur solennelle et un accent un peu nazillard qui le déguisaient parfaitement, et l'empêchaient de ressembler en rien à celle du médecin Alcofribas.
Si l'on me demande où il avait pris ces divers déguisements, je répondrai que frère Jean les avait empruntés, moyennant une pistole, chez un fripier de Chinon, et les avait portés lui-même secrètement au logis de la Cave peinte, dans la chambre de maître François.
Le révérend père Hypothadée fut donc reçu par frère Jean, qui le conduisit à la chambre du malade; quant à Violette, on la fit asseoir dans une chambre du rez-de-chaussée, en attendant que le vieux Thomas voulût la voir. Le métayer Guillaume ne comprenait rien à tout cela, et se demandait si on allait remettre son propriétaire en nourrice. Toutefois, il ne disait rien, pensant que tout se faisait d'accord avec les moines de Seuillé, puisque frère Jean des Entommures semblait diriger toute l'affaire. Il prenait donc tout en patience, et profitait de l'ordre qu'il avait reçu d'exhiber du vin de la cave et de remplir les flacons du meilleur, pour goûter un peu si le piot se conservait bien et ne sentait pas le moisi.
Pendant l'absence un peu longue de maître François, frère Jean avait égayé les esprits du vieux goutteux en lui racontait des histoires à rire. Il lui avait dit, entre autres, celle de ce paysan qui fut médecin malgré lui, et qui guérit la fille du roi rien qu'en se grattant le haut des jambes devant un feu clair, puis rassembla tous les malades de la ville et leur fit crier à tous qu'ils étaient guéris, rien qu'en leur proposant de brûler le plus malade d'entre eux, et de mettre sa cendre en tisane pour la guérison des autres. Le vieux Thomas riait à gorge déployée, car l'accès de goutte était passé; et l'assurance du docteur, qui avait promis de le rajeunir, l'aspect nouveau de sa vieille chambre, le grand air ivre de soleil et tout parfumé des senteurs de la belle saison, le souvenir de son jeune temps, et je ne sais quelle envie, dont le vieillard s'étonnait lui-même, de secouer l'ennui qu'avaient appesanti sur sa tête embéguinée les capucinades de frère Pelosse, tout cela regaillardissait le bonhomme, et, comme rien n'est meilleur pour les goutteux que de se distraire et de rire, comme la maladie de vieillesse s'aggrave toujours par le chagrin, il s'ensuivait naturellement que l'ordonnance de Rondibilis opérait déjà des merveilles.
—Dieu nous protège, frère Jean, mon grand ami, dit l'ex-apothicaire, en essuyant au coin de son oeil une larme de gaieté; je vois bien maintenant que le docteur, votre ami, est un grand homme, et qu'il ne guérit pas ses malades par des balivernes; je crois que les bons pères de Seuillé ne vendangeront pas encore cette année dans le clos de la Devinière. Buvez à ma santé, mon bon frère; si j'osais, j'en boirais une goutte: mais, à propos de goutte, je ne veux pas fâcher la mienne. Elle passera, mon gros ami, elle passera, notre père en Dieu, et alors nous ferons chère-lie! frère Macé n'en aura rien. Mais voilà bien longtemps que le docteur Alcofribas tarde à revenir; n'aurait-il plus trouvé à Chinon le révérend Hypothadée?
—Je crois plutôt qu'il est fatigué, et qu'il se repose: voilà bien du chemin qu'il fait aujourd'hui. Ou bien, peut-être, il aura été arrêté à Chinon par quelque autre goutteux de bon aloi. Il faut bien partager avec ses frères les ressources que Dieu nous envoie, et vous êtes trop bon chrétien pour vouloir du soulagement pour vous seul. Mais je crois que le voici; ne bougez, je vais lui ouvrir.
Un moment après, frère Jean introduisait Hypothadée.
—Que la paix soit dans cette maison, dit en entrant le théologien d'une voix grave et lente; je viens de la part de mon docte confrère le docteur Rondibilis Alcofribas, qui est resté à Chinon pour soigner le maître de l'auberge de la Lamproie, atteint soudainement d'apoplexie.
—Quoi! dit le vieux Thomas, mon neveu! le malheureux est-il en danger? Voilà pourtant la suite de son inconduite. Le docteur le croit-il en danger?… J'avais bien prévu que tout cela finirait mal. Allons! je n'aurai plus besoin de le déshériter, et s'il en meurt je lui pardonne.
—Puisse le bon Dieu, notre Seigneur, ne point vous pardonner vos péchés à une si dure condition, dit en saluant Hypothadée.
—Monsieur notre maître, reprit le bonhomme Rabelais, je vous ai fait mander pour que vous me tiriez de toute perplexité d'esprit; afin que la nature opère sans obstacle pour ma guérison, selon le bon vouloir de notre docteur Rondibilis. Et d'abord, dites-moi si vous ne pensez pas que du bien amassé pendant toute la vie d'un homme lui soit une lourde charge à sa mort?
—La mort nous décharge de tout, excepté de nos mauvaises actions et de nos mérites.
—Hélas! mon père, c'est précisément cela qui m'effraye. Quand je mourrai, j'aurai été riche, et notre Seigneur a crié: Malheur aux riches! C'est pourquoi je pensais à me dépouiller de tout avant de mourir, afin de sauver ma pauvre âme par la vertu de pauvreté.
—Lisez saint Paul, il vous dira que la pauvreté volontaire n'est rien sans la charité qui la vivifie.
—C'est bien pour cela que j'ai résolu de faire la charité de tous mes biens aux pauvres moines de Seuillé.
—Voilà une charité qui me semble peu charitable.
—Pourquoi donc?
—Vous voulez vous sauver par la pauvreté en risquant de perdre les bons moines par la richesse.
—Mais, que voulez-vous que je fasse! Je ne veux plus entendre parler de mon vaurien de fils, et j'ai un neveu qui est un mauvais drôle; l'enrichir serait mettre l'argent du bon Dieu dans l'escarcelle du diable.
—L'argent du bon Dieu, dites-vous! oh! oh! qu'est ceci? Ne savez-vous pas comment notre Seigneur appelle le Dieu de l'argent? il le nomme Mammona, et en fait le dieu de l'iniquité. Je ne connais, pour moi, d'autre argent du bon Dieu que les trente deniers au prix desquels on le vendit, et qui servirent ensuite à ouvrir l'auberge de la mort; c'est Haceldama, le champ du sang, la sépulture des étrangers.
—Que dites-vous donc à votre tour, mon père? Quoi! l'argent appartient au diable! Mais n'est-ce pas l'argent qui paye la pompe des églises et les sacrements qu'on y donne? car s'il est défendu de vendre les sacrements, on les donne gratuitement à ceux qui font volontairement quelque aumône à la sainte Église. Or, afin que les fidèles ne soient pas embarrassés, les tarifs sont fixés d'avance, et tout se fait pour la gloire de Dieu.
—Je n'en disconviens pas; car, en ma qualité de théologien ordinaire du pape, je suis avant tout l'enfant soumis de l'Église. Judas a été un grand criminel de vendre son Maître, parce que l'Église infaillible n'avait pas encore autorisé ce commerce. Il exerçait sans lettre patente. D'ailleurs, maintenant, comme vous dites, on ne vend plus Jésus-Christ, on le donne pour de l'argent, et c'est bien différent; et puis, à cet échange tout généreux, c'est la sainte Église qui perd, puisque l'argent n'est que fumier du diable, pour lequel elle nous donne le bon Dieu et toutes ses grâces.
—Vous dites bien, maître Hypothadée; oh! que vous dites bien! Partant, vais-je donner certainement tout mon argent aux bons moines, puisque l'argent n'est que fumier de Satanas: la question n'était que de savoir si, pour mon salut, volontiers ils se feraient les palefreniers du diable. Frère Macé m'a déjà rassuré sur ce point.
—Voyez la charité du saint homme! Mais ne craignez-vous pas d'en abuser, messire Thomas? Est-il charitable, encore une fois, de mettre son prochain en péril? N'avez-vous pas peur que cet argent ne pèse sur la conscience du frère Macé?
—Oh! tant s'en faut; qu'au contraire il acceptera volontiers pour son couvent, non-seulement tout mon argent comptant, mais encore la Devinière et jusqu'au revenu de l'auberge de la Lamproie; il assure que plus le couvent devient riche de biens, plus les frères sont pauvres d'esprit, et que c'est là réellement ce que le Sauveur recommande.
—Frère Macé est, à ce que je vois, un connaisseur en fait de pauvretés d'esprit. Il aime mieux que les moines se grisent que de penser à mal, et il tire merveilleusement la conclusion de l'argument qui bene bibit bene dormit. Revenons à votre neveu: le voilà donc bel et bien déshérité?
—Et c'est juste, n'est-ce pas? un ivrogne!
—Un débauché!
—Oui, qui séduit les petites filles.
—Et qui ne les épouse pas.
—Ah bien, oui! il ne lui manquerait plus que de vouloir les épouser.
—Il ne lui manquerait que cela pour être excusable, n'est-ce pas? En effet, le mariage répare l'offense faite à Dieu et aux parents.
—Des parents! ah bien, oui! la donzelle n'en a pas; c'est une orpheline.
—A laquelle vous avez servi de père; on m'a raconté cette histoire. Mais est-il bien vrai que vous ne l'ayez jamais vue?
—Qui?
—La petite Violette Deschamps.
—Je l'ai vue toute petite, et je ne croyais pas alors qu'elle grandirait pour me faire tout ce chagrin! Depuis, elle n'est pas venue une seule fois à Chinon ni à la Devinière; mon fripon de neveu se chargeait de m'en donner des nouvelles, mais il me cachait bien celles qui le concernaient, le paillard! Bref, ils m'ont bien trompé, les sournois.
—Comment aussi chargiez-vous votre neveu, un jeune homme, un mauvais sujet, de voir chez elle votre petite protégée? N'était-ce pas envoyer le loup dans la retraite de la brebis?
—Mon Dieu, nous autres bonnes gens de la Touraine, nous ne croyons au mal que quand il est arrivé.
—Mais alors le réparez-vous?
—Quoi réparer? et que voulez-vous que je répare? l'honneur d'une fille? c'est un bijou qui ne se raccommode jamais. D'ailleurs chacun doit répondre de ses fautes, et j'ai assez des miennes.
—Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, disent les patenôtres.
—Mais… en tout ceci personne ne m'a offensé, que je sache.
—Eh bien! alors, pourquoi vous chargez-vous de punir?
—Mon bien est à moi, monsieur notre maître, et j'en puis faire ce qui me plaît, dit ici le vieux Thomas impatienté.
—Fort bien, messire; voilà qui est parlé. Et si tous les pénitents disaient de même, point ne serait besoin de tant de docteurs pour diriger les consciences. Je fais ce que bon me semble; voilà qui répond à tout en matière de morale. Le bon Dieu ne dirait pas mieux. Vous n'aviez pas besoin, en ce cas, de nous faire venir; je vais, s'il vous plaît, retourner à Chinon et je vous renverrai le médecin.
—Ne vous fâchez pas, voyons: je veux faire de ce qui est à moi le meilleur usage possible; et puisque tout nous vient de Dieu, c'est à Dieu que je voudrais rendre ce qui m'est venu de lui. Je sens bien que lui seul est le grand propriétaire, et que nous sommes ses petits fermiers. Quand nous mourons il nous fait rendre gorge, et nous n'emportons rien qu'un vieux drap, quand notre héritier nous le donne. Cela est bien triste, docteur!
—Oui, triste pour le mauvais riche, et consolant pour le pauvre Lazarus qui doit avoir son tour et se réjouir, tandis que l'autre va pleurer et grincer des dents; tout cela est dit en parabole et se réalisera en vérité; c'est pourquoi les sages qui prévoient l'avenir ont horreur du bien mal acquis, et aiment mieux vivre dénués de tout que de mourir voleurs.
—Est-ce donc qu'à votre avis, notre maître, tous les riches sont des voleurs?
—Oh non! car vous savez qu'il en entre dans le royaume du ciel autant qu'il passe de chameaux par le trou d'une aiguille. Ceci est parole d'Évangile.
—Voler c'est prendre ce qui appartient aux autres.
—Ou le garder.
—Mais bien des riches n'ont rien pris à personne.
—Beaucoup gardent du superflu, tandis que les pauvres manquent du nécessaire. Que diriez-vous d'un frère qui gaspillerait le reste de son pain après avoir mangé, tandis que son frère à côté de lui mourrait de faim?
—Je dirais que c'est un mauvais coeur, mais il serait dans son droit.
—Peut-être. Mais si son frère expirant se redressait dans le délire d'une dernière convulsion et voulait étrangler son bourreau avant de mourir, que diriez-vous de celui-là?
—Ah mon Dieu! vous me faites peur! mais je dirais que c'est une bête féroce, qu'il faut l'enchaîner et le pendre.
—Avec tous ses complices?
—Sans doute, s'il en avait.
—Fort bien. Il faudrait pendre alors avec l'assassin celui qui l'aurait exaspéré et provoqué un crime; mais le malheureux affamé serait déjà mort et se soucierait peu de la potence; resterait, monsieur, le beau mangeur qui aurait de l'argent pour se payer une corde neuve. Il aurait bien mieux fait de donner du pain à son frère.
—Docteur Hypothadée, il me semble que ces propos ont je ne sais quoi qui sent l'hérésie. Cependant me voilà tout perplexe et tympanisé. Je ne veux point arriver à la porte du ciel avec une bosse de chameau. Je donne tout aux pauvres, et les vrais bons pauvres ce sont les moines, ils prieront pour le repos de mon âme.
—Et ils boiront votre bon vin à votre résurrection future.
—Amen! Je ne pourrai alors leur faire raison…. C'est une triste chose que la mort! Ah! le docteur Rondibilis? Où est le docteur? voilà que je revieillis; je crois que mes accès de goutte vont me reprendre.
—Pourquoi aussi pensez-vous sans cesse à ces diseurs de Requiem? Ne vous semble-t-il pas que placer votre héritage entre leurs mains, c'est comme si vous donniez d'avance votre mesure au fossoyeur? Donnez ou plutôt restituez à Dieu votre fortune, rien de mieux; mais si vous aimez encore un peu la vie, pourquoi cherchez-vous votre Dieu sous la figure de la mort? Vive la jeunesse, la santé, la beauté, la vie! ce sont les vraies images de Dieu! Regardez ce soleil, le prenez-vous pour un hérétique? Il est catholique si jamais on le fut, car est-il quelque chose de plus universel que la lumière? Eh bien! lui trouvez-vous le visage blafard de frère Macé? Ne rit-il pas mieux que frère Jean? n'est-il pas resplendissant et vermeil? Tous les jours il se rajeunit et s'éveille, comme un beau petit enfant, dans les linges blancs de dame Aurora, qui le fait jouer avec des roses et lui passe entre les boucles naissantes de ses cheveux d'or une main toute humide de rosée; la rosée est la sève des roses; leur nom atteste leur parenté, et la dive rosée du flacon fait refleurir les joues et les lèvres des vieillards. Les roses de la jeunesse sont belles à voir aussi sur les joues des jeunes filles et des petits enfants. Que ne faites-vous comme le bon Sauveur qui aimait à se voir entouré de bambins et de jeunes mères. On dit que des femmes le suivaient partout, et qu'il embrassait les petits enfants. Cela me rappelle que je ne suis pas venu seul, et qu'une jeune femme attend en bas qu'il vous plaise de lui parler. C'est maître Alcofribas qui l'a choisie et qui vous l'envoie pour vous soigner. Il a préféré pour cela à tout autre une jeune et belle nourrice, parce que celle-là sait comment il faut soigner un vieillard qui soigne un petit nourrisson; et puis, d'ailleurs, il s'agit de vous rajeunir, et c'est un petit frère de lait que le docteur va vous donner. Le révérend dom Buinard veut-il bien dire à la jeune dame de monter?
—Appelez-moi frère Jean des Entommures, dit dom Buinard, je ne réponds qu'à ce nom-là.
Un moment après la jeune femme était introduite; sa beauté et sa modestie parurent faire une vive impression sur le vieux Rabelais, qui dans sa jeunesse avait passé pour aimer beaucoup les femmes. Violette s'empressa près du vieillard, se souvenant qu'il lui avait autrefois voulu du bien; mais elle se garda bien de lui dire son vrai nom, car maître François lui avait fait la leçon en route, et s'était emparé complètement de son esprit.
Le vieux ne sentit pas sans tressaillir d'aise, ses petites mains délicates lui soutenir la tête, en arrangeant ses coussins derrière son dos; Hypothadée, pendant ce temps, tenait le poupon dans ses bras et déridait son front magistral en le berçant, comme eût fait une bonne nourrice.
—Il me semble, dit le père Thomas, que je vois la béate Vierge Marie venir elle-même à mon secours, et que pour remuer mes coussins, elle a donné son fils à garder à M. saint Joseph.
—Saint Joseph est de trop dans l'affaire, dit le faux Hypothadée, je ne suis ni charpentier, ni marié, ni… rien de ce qu'était le grand saint Joseph. Mais la jeune femme que voici est vraiment l'image vivante de la mère de Dieu, et cet enfant! qu'en dites-vous, bonhomme Rabelais? N'est-il pas joli comme un vrai bon Dieu nouveau-né? Voilà une image de Dieu plus gracieuse que frère Pelosse!
—Je conviens avec vous que frère Pelosse n'est pas beau, et je vois que vous le connaissez. Mais, grand Dieu! j'y pense; il va revenir! Que dira-t-il? Voilà de belles équipées! Comment l'empêcher de rentrer et lui expliquer pourquoi le docteur Alcofribas… Mais frère Jean s'en chargera, n'est-ce pas, frère Jean? Et vous, monsieur notre maître Hypothadée, vous qui avez une langue dorée, je compte sur vous pour l'apaiser. Tenez, prenez cette clef, ouvrez ce tiroir, prenez dans le coin à droite un paquet de parchemin, c'est mon testament. J'ai juré de le lui remettre; nous le lui donnerons quand il viendra, et il consentira volontiers à tout.
VII
LA VENDANGE DU DIABLE
On en était sur ces menus propos, lorsque, dans le clos même de la métairie, un bruit horrifique se fit entendre. C'étaient des cris étouffés renforcés par des tumultes confus de grelots et de sonnettes; des voix qui n'avaient rien d'humain se mêlaient à tout ce tapage: Hho! hho! hho! brrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs! Hou, hou, hou! A l'aide! au secours! drelin din din! Une fumée sentant le souffre et la résine entrait en même temps par les fenêtres.
—Qu'est ceci? s'écria le vieux Rabelais. Violette courut à son enfant.
—Le voici, ne craignez rien, dit maître François; je ne sais ce que signifie cette farce. Tenez bien votre poupon; je sors et vais voir ce que c'est.
—Grand saint Benoît! dit frère Jean, qui s'était mis à la fenêtre; c'est frère Macé Pelosse assailli par une légion de diables; ils le poursuivent dans le clos comme ceux du mystère de la tentation pourchassent le compagnon de saint Antoine.
—Maître François faisait signe de l'oeil à frère Jean pour savoir si cette plaisanterie venait de lui; mais dora Buinard paraissait franchement et naïvement étonné d'abord, puis le rouge de la colère lui monta au visage.
—Ils saccagent la vigne! s'écria-t-il. Attendez, attendez, brigands de diables, je vous donnerai sur les oreilles et je vous applatirai les cornes. Où est mon bâton de la croix?
—Frère Jean! frère Jean! à mon secours! miséricorde! criait d'une voix langoureuse et désespérée frère Pelosse, cerné par les diables et trébuchant à travers les ceps en renversant les échalas.
—Frère Jean, mon ami, disait le vieux Thomas, maître Hypothadée, mon père spirituel, voyez ici mon gros livre d'heures, apportez-le-moi, fermez bien la porte, restez près de moi, et récitons ensemble alternativement les Psaumes de la pénitence.
—Pénitence! dit frère Jean; il sera temps de la faire quand le piot nous manquera l'année prochaine. Vive Dieu! le beau clos de la Devinière! La vigne qui alimente la Cave peinte, le meilleur vin de la Touraine! les diables ne le ravageront pas impunément; je le jure par les houzeaux de saint Benoìt! Maître Hypothadée, restez ici pour rassurer maître Thomas; mettez-vous seulement à la fenêtre et regardez-moi faire, vous allez voir comme j'entends les exorcismes.
Ce disant, il met son froc en bandoulière, empoigne son bâton de la croix qui était en coeur de cormier, se précipite hors de la chambre, et presque au même instant on le voit tomber dans le clos comme la foudre. Les diables qui poursuivaient frère Macé étaient tout caparaçonnés de peaux de loup, de veaux et de béliers, passementées d'os de mouton, de têtes de chiens, de ferrailles, de chaînes et d'ustensiles de cuisine; ils étaient ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses cymballes de vaches et des sonnettes de mulets, ils tenaient en main et agitaient en l'air de longs bâtons noirs pleins de fusées; d'autres portaient de longs tisons allumés sur lesquels ils jetaient de temps en temps de pleines poignées de souffre et de résine en poudre. C'étaient les gens du seigneur de Basché qui, à l'instigation de leur maître, faisaient cette momerie, et étaient venus attendre le moine sur la route de Seuillé, près du clos de la Devinière, dans lequel le frère Macé cherchait vainement un refuge. Ils étaient donc là piétinant la vigne, cassant les bourgeons, renversant les ceps, enfumant et faisant jaunir le pampre, lorsque frère Jean, plus formidable que Samson armé de la mâchoire d'âne, se rua sur eux sans dire gare, et frappant à tort à travers, lourd comme plomb et dru comme grêle, envoya les premiers qu'il rencontra la tête en bas et les pieds pardessus la tête, ratisser les cailloux avec leurs dos. Frère Pelosse plus mort que vif était tombé la face contre terre et n'osait plus lever la tête, frère Jean des Entommures enjamba bravement par-dessus lui et donna avec une nouvelle furie sur les malheureux diableteaux, qui commençaient à lâcher pied et à regarder du côté de la porto. Le bâton de la croix tournoyant en l'air comme l'aile d'un moulin, semblait frapper partout à la fois, de ci, de là, d'estoc, de taille, sur les têtes, sur les bras, sur les jambes, sur les bedaines rembourrées de filasse, sur les griffes qui portaient les torches et les brandons, faisant voler le bois en éclats et le feu en nuages d'étincelles; aux uns il accrochait en passant leur nez postiche et découvrait le visage camus d'un pleutre, aux autres ils abattait les cornes, et enlevant leur perruque de crin, il mettait à nu le crâne chauve d'un cuisinier dont la femme avait des amants. Les sonnettes tintaient sec sous les horions, comme des armures à l'assaut lorsqu'il pleut des bûches et des pierres; l'un s'enfuyant en tenant à deux mains sa tête; l'autre sautillant sur une jambe et faisant piteuse grimace, s'en allait criant son genou; l'autre s'esquivait à quatre pattes et recevait du pied du frère Jean un argument à posteriori; un autre qui voulait monter sur un arbre, se croyait embroché par le terrible bâton, qui l'atteignait au défaut de son haut de chausses; c'était une déroute générale! Jamais diables ne furent si bien rossés.
Le champ de bataille, était jonché de masques, de tisons éteints, de torches brisées, de cornes fracassées; les fuyards jetaient bas leurs peaux de bêtes pour courir plus vite, plusieurs saignaient du nez et se barbouillaient toute la figure en voulant s'essuyer; quelques poignets furent foulés, quelques os meurtris, quelques cervelles étonnées; il n'est point de victoire sans carnage, quand c'est la force qui triomphe! frère Jean avait vraiment l'air d'un Alcide. Rouge et le front ruisselant d'une noble sueur, les yeux étincelants d'éclairs, la bouche superbe et souriante de dédain, il respectait la vigne souffrante dans les plus grands efforts de sa colère, et sachant diriger ses coups pour ne pas atteindre la jeune anche à demi brisée. On assure qu'il fut moins attentif pour le dos de frère Pelosse, et qu'en le protégeant de trop près, il laissa quelquefois son bâton lui fleurer les côtes: le pauvre Macé, qui mourut huit jours après des suites de son saisissement, n'a jamais parlé de cette circonstance et se trouva alors trop heureux d'être délivré, pour chicaner ainsi sur les excès de zèle du moine et sur les anicroches du bâton libérateur.
Voici maintenant, si vous voulez le savoir, comment était survenue cette algarade.
Le seigneur de Basché était un viveur, une espèce de comte Ory, qui conservait les traditions de Villon, et faisait refleurir les compagnons de la franche lipée. Grand dépensier, il mangeait comme Panurge son blé en herbe, et ne payant jamais ses dettes, il avait souvent maille à partir avec les chicaneaux. Ceux qui voudront savoir comment il les traitait n'ont qu'à relire attentivement les chapitres 13, 14 et 15 du quatrième livre de Pantagruel. Il vivait aussi assez mal avec les moines de Seuillé, avec lesquels il avait procès, mais s'il en était un qu'il détestât par-dessus tous, c'était sans contredit ce malencontreux frère Macé. On peut juger de son étonnement et en même temps de sa maligne joie lorsque ce moine, trompé par un faux message de frère Jean, arriva au château de Basché, et dit qu'il venait pour entendre la confession du seigneur. Les valets voulurent d'abord le chasser en lui riant au nez, mais le sieur de Basché ouvrit lui-même sa porte, et fit entrer le moine dans son cabinet; puis, sous prétexte d'aller se préparer dans l'oratoire, il vint réunir ses gens dans la cour, leur dit de se déguiser en diable et d'aller attendre le moine près du clos de la Devinière; rentrant, ensuite près du frère Macé, il s'excusa de se confesser, alléguant que les diables le tourmentaient et chassaient de sa mémoire le souvenir de ses péchés.
—Si vous vouliez vous dévouer à ma place et répondre pour moi aux mauvais esprits, ils trouveraient à qui parler, et ils seraient obligés de s'enfuir dans la mer Morte. Car jamais n'oseraient-ils assaillir un si saint personnage!
—Frère Macé, flatté dans son amour-propre de saint homme, s'engagea un peu inconsidérément; le seigneur de Basché alors le remercia, le festoya, ordonna qu'on le fit manger et boire, et dans ses aliments fit mêler des poudres capables d'exagérer les effets naturels de la peur qu'il avait préparée au pauvre frocard, puis il le renvoya très-satisfait, et ne s'attendant à rien moins qu'à ce qu'il devait rencontrer.
Tandis que frère Jean abattait ainsi les puissances de l'enfer, le vieux goutteux, tout tremblant, disait aux faux docteur Hypothadée:
—Donnez-moi l'absolution, notre maître, ils vont venir chercher ma pauvre âme! Oh! que ne prennent-ils plutôt celle de frère Macé! Mon pauvre clos! mes belles vignes! je me repens, confiteor! j'ai mal fait de donner mon bien h ces moines. Voyez quelle compagnie ils amèneront dans mon clos, et pour qui sera la vendange! Approchez-vous, ma belle, protégez-moi, avec votre petit enfant innocent! Maître Hypothadée, sauvez-nous! je refais mon testament en votre faveur, si vous exorcisez ces diables, je ne veux faire tort à personne: Convertissez mon coquin de neveu, et je lui donnerai la part, seulement, pour Dieu, délivrez-nous.
—Voulez-vous, dit maître François, faire tout ce que je vous dirai?
—Dites vite, et que ces diables s'en aillent. Ah! mon Dieu, j'entends des cris et des lamentations; ils tordent sans doute le cou à frère Jean et à frère Macé.
—Prenez ce petit enfant dans vos bras; vous croyez, n'est-ce pas, à la vertu de l'innocence contre l'enfer?
—J'y crois, j'y crois! mais faites vite.
—Qu'allez-vous donc faire? dit Violette.
—Vous allez voir, répondit Hypothadée; c'est un charme infaillible pour chasser le diable des maisons, et y faire entrer la grâce de Dieu. Maître Thomas, récitez-nous votre credo.
—Volontiers.
Et le vieux Thomas prononça toute la formule.
Maître François, s'approchant alors d'une aiguière, y trempa ses doigts, et, les secouant trois fois sur le front de l'enfant:
—Thomas-François, dit-il, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Puis, reprenant le nouveau baptisé des bras de son parrain improvisé, et l'élevant comme une sainte image;
—Voilà, dit-il, comment le bon Dieu se fait voir aux hommes; adorez le frère nouveau-né du Sauveur.
En ce moment le bruit avait cessé dans le clos, tous les diables étaient en fuite, et frère Jean s'occupait à faire bassiner avec de l'eau-de-vie les contusions de frère Macé, auquel, pour certaines raisons, il fallait aussi faire changer la chemise et les chausses.
Le vieux Thomas était attendri jusqu'aux larmes; il criait miracle, et s'inclinait du mieux qu'il pouvait devant le petit ange que lui présentait maître François.
—Vous voyez, lui dit le docteur, qu'il vient de sauver votre vigne, et que les diables n'y sont plus. Maudiriez-vous votre neveu, s'il vous avait rendu un tel service avec une pareille innocence?
—Ah! le drôle! répondit le père Rabelais, que n'est il encore un petit enfant innocent comme celui-ci! Dire que je l'ai vu naître!… (Et ici la voix du vieillard s'attendrit.) Je croyais qu'à défaut de mon vaurien de fils ce serait lui qui me fermerait les yeux… Me voilà seul maintenant… et je ne veux plus entendre parler ni de mon fils, ni de mon neveu, ni de frère Macé… Quel est le père de ce chérubin?
—Son père est mort, dit Violette, en baissant les yeux.
—Eh bien, je l'adopte!… pour qu'il continue à protéger ma maison contre l'enfer. N'est-ce pas, maître Hypothadée? Je suis déjà son parrain, et je ne veux pas m'en défendre; je ferai plus, je serai son père adoptif. Je ne sais pourquoi il me plaît, et il me semble que mon coeur est tout remué à sa vue. D'ailleurs, il a chassé le diable de céans, il est juste que la maison soit un jour à lui. Je l'avais bien donnée à ce damné frère Pelosse, qui vient d'y amener tout l'enfer.
—Je vous approuve, dit Hypothadée, faites vite, car les diables reviendraient peut-être. Écrivons en deux mots votre volonté, pour mettre tous vos biens sous la sauvegarde de la sainte enfance. Tenez, voici du vélin et de l'encre; moi je ferai l'acte de baptême.
—Écrivez vous-même, je signerai, dit le vieux Thomas. J'ai eu tant de peur de ces diables, que j'ai la main toute tremblante.
Maître François se mit à écrire.
—Un instant, dit Thomas Rabelais en se ravisant; de qui cet enfant est-il le fils?
—De Dieu, dit gravement Hypothadée. De Dieu, qui vient de l'adopter par le baptême, et de maître Thomas Rabelais, qui l'adopte par religion, et pour sanctifier sa vie, en élevant un enfant de Dieu, qui a reçu le baptême entre ses bras. Tenez, voici l'acte, signez.
—Mais frère Jean ne revient pas, observa le vieillard.
—C'est que les diables ne sont peut-être pas encore bien éloignés, ou peut-être le gardent-ils en otage.
En ce moment on frappa assez fort à la porte de la chambre. Le vieux Thomas tressaillit.
—Le verrou est-il mis? dit-il d'une voix effarée. N'ouvrez pas, ce sont eux.
—Qui est là? dit Hypothadée.
—C'est frère Macé et sa compagnie, répondit du dehors frère Jean en contrefaisant sa voix.
—Arrière! arrière la compagnie! s'écria le vieux goutteux. Je me voue à la sainte Vierge, représentée par cette jeune mère, je donne tout à ce petit ange, et que son innocence nous protège. Donnez vite, je vais signer.
—Mais ouvrez donc, criait le frère Macé avec un accent plaintif.
—Vite maintenant, mon père, donnez-moi l'absolution, dit le vieillard; j'ai satisfait pour mes péchés, que me reste-il encore à faire?
—Bénir votre nièce et embrasser votre petit neveu. Votre bien ne sortira pas de votre famille.
—Qu'est-ce à dire! s'écria le vieux Thomas tout ébahi.
—Mais ouvrez donc! êtes-vous morts? criait à son tour frère Jean de sa voix naturelle.
—Ah! c'est notre ami frère Jean, dit Hypothadée. Nous sommes en paix avec Dieu et avec les hommes. Maintenant nous pouvons ouvrir.
VII
L'ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT
Frère Jean, en attitude de triomphateur romain, son bâton de la croix sur l'épaule et soutenant d'une main le malheureux frère Pelosse, entra dans la chambre, faisant un grand bruit de fanfares.
—Baoum! baoum! Turlututu! tutu! tutu! Place au vainqueur des Philistins et à son armée! Ne regardez pas pour cela la mâchoire de frère Macé; pour vaincre les diables d'enfer nous n'avons pas joué de la mâchoire: c'est le bâton de la croix qui les a chassés avec l'aide des bonnes prières de maître Thomas ici présent et du grand docteur Hypothadée!
—Von, von, vrelon, von, von, bredouillait frère Macé, voulant parler et craignant de cracher ses dents.
—Arrière! arrière! criait le vieux Thomas; vous, sentez le roussi. Ne me touchez pas, vous sortez des griffes du diable!
—Dieu nous soit en aide, dit maître François; tenez buvez ce verre devin frais, notre frère, cela vous raffermira le coeur et vous déliera peut-être la langue. Mais frère Macé ayant aperçu Violette et son enfant, fit mine de vouloir sortir, et, comme personne ne le retenait, il revint sur ses pas, se laissa tomber lourdement dans un fauteuil avec des soupirs à ébranler les solives, joignit les mains en levant vers le ciel des regards désespérés, et regarda maître Thomas avec fureur.
—Voyez, voyez, docteur Hypothadée, notre maître, il est encore ensorcelé! il a respiré des diableteaux; il me semble que j'en vois sortir par ses yeux, par son nez et par ses oreilles. Ne le quittez pas, frère Jean, tenez-le bien; j'ai peur qu'il ne se jette sur nous! Onc je ne vis un aussi vilain chrétien. Il va nous donner quelque sort. Maître Hypothadée, chantez-lui un mot d'exorcisme. Il doit être devenu hérétique pour que le diable s'attache ainsi à lui. Faites-lui baiser mon reliquaire.
—Eh! non, disait maître François, frère Macé est bon chrétien, il a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres; il a fait voeu et le fait encore de chasteté, d'obéissance et de pauvreté; n'est-il pas vrai, monsieur mon frère?
Frère Macé fit signe de la tête que c'était vrai.
—Que lui voulaient les mauvais esprits? continua le docteur Hypothadée; il n'est ni païen ni juif et croit à la sainte Écriture. Il respecte l'Ancien Testament et croit à toutes les promesses y contenues; mais il préfère le Nouveau, et adhère de tout son coeur à tous les articles qu'il renferme, n'est-il pas vrai, frère Macé? Frère Macé s'étranglant pour dire oui, et crachant du sang deux ou trois fois, fit encore signe de la tète que c'était vrai.
—L'Ancien Testament, dit le docteur Hypothadée, n'est qu'une figure des biens à venir, c'est la cédule des promesses dont se sont rendus indignes ceux auxquels elles étaient faites. Le second, c'est la réconciliation du père avec sa famille, c'est l'adoption de l'homme nouveau, c'est l'enfant de la femme rendu légitime par la destruction du péché originel; vous le croyez comme moi, et vous l'approuvez de tout votre coeur, n'est-il pas vrai, frère Macé?
—C'est… c'est vrai!… toussa frère Pelosse qui s'était décidé à avaler un verre de vin.
—Oh bien, dit le révérend Hypothadée, je vois que nous nous entendons et que vous êtes bon chrétien. Je vous le fais dire, pour rassurer maître Thomas auquel votre aventure d'aujourd'hui avec les diables semble avoir causé des scrupules. Moi, je ne doute pas de vous, car je vous connais de réputation et je suis sur que ce que je viens de dire sur les deux Testaments, vous seriez prêt à le signer.
—De mon sang, grogna frère Macé en cherchant une seconde fois la salive rouge de ses gencives.
—Je le crois certes de tout mon coeur; mais nous le prouverons à ceux qui pourraient en douter, afin que cette affaire de diablerie qui va faire bruit dans le pays, ne cause à personne de scandale, en faisant à tort suspecter la foi d'un très-vénérable religieux, Or, sus! voici ce que j'écris et ce que vous allez signer:
«Moi, frère Macé Pelosse» (et à mesure que maître François prononçait ces paroles, il les écrivait sur le revers même du parchemin que le vieux Rabelais venait de signer) «religieux et procurateur de l'abbaye de Seuillé, afin que personne ne suspecte mes intentions, déclare en présence de…, etc. (ici étaient nommées les personnes présentes), que je crois à l'existence de deux testaments, l'Ancien et le Nouveau: je reconnais que l'Ancien était une figure et contenait des promesses et des menaces d'un père qui voulait ramener ses enfants; je crois que le Nouveau Testament a abrogé l'Ancien, et a rendu à l'enfant de l'homme pécheur, lavé par le baptême des péchés de son père, tous les droits à l'héritage du père de famille, en le faisant membre de la société des chrétiens et de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, dans la foi de laquelle je veux vivre et mourir.»
Que dites-vous de cette formule?
—Je la signe les yeux fermés, baragouina frère Pelosse, à la gloire de saint Benoît et à la confusion de tous les diables.
—Amen! dit maître François en lui tendant le parchemin et en lui présentant la plume.
—Frère Macé relut la profession de foi des yeux et la signa.
Le vieux Thomas, qui avait compris tout cet apologue, ne put se retenir de rire.
—Nous nous en tiendrons donc à ce que dit le Nouveau Testament, dit-il en regardant Violette.
—Sans préjudice, toutefois, du respect qu'on doit à l'Ancien, dit frère Pelosse avec effort.
—Certainement, dit Hypothadée, et prenant sur le prie-Dieu auprès du lit deux gros livrer reliés en parchemin gothique, il mit dans l'un la donation faite précédemment de tous les biens du vieux Thomas aux moines de Seuillé, et dans l'autre l'écrit en faveur du fils de Violette, signé par Rabelais le père et contre-signe par Macé Pelosse.
—Respect à l'Ancien Testament, dit-il en présentant le premier volume au procurateur de Seuillé, nous croyons l'honorer comme il le mérite, en le remettant entre vos mains. Quant à nous, le Nouveau Testament nous suffit, ajouta-t-il en remettant le second volume avec l'écrit qu'il contenait, entre les mains de Violette.
Frère Macé, se doutant un peu tard de quelque chose, ouvrit précipitamment la Bible qu'on venait de lui remettre: le premier testament de Thomas Rabelais en tomba, à la stupéfaction du moine. Les éclats de rire des assistants lui firent deviner tout le reste. A cette vue, à cette pensée, il oublie toutes ses douleurs; il se lève, il verdit, ses yeux jettent des flammes; il ne sait à qui s'en prendre d'abord: maître Thomas est effrayé d'avance du sermon que son ancien confesseur va faire.
—Frère Jean, vous m'avez trompé! s'écrie enfin Pelosse avec explosion…
Mais, à ce premier mot, il s'arrête, il se tord, il se replie sur lui-même.
—Ah! je suis empoisonné, s'écrie-t-il d'une voix qui sort à peine du gosier.
—Vous ne l'êtes pas seul, dit frère Jean en faisant mine de se boucher le nez, et c'est moi-même qui me serai trompé, quand j'ai cru tout à l'heure vous avoir fait changer de linge.
—Emmenez-le! emmenez-le! cria tout le monde tout d'une voix.
—Maintenant, dit maître François ou maître Hypothadée, comme nous voudrons l'appeler, ouvrons à notre tour le livre que nous avons choisi, et faisons une petite lecture.
Ouvrant alors le volume à l'endroit qu'il avait marqué en y glissant l'extrait de baptême du petit François, il lut avec une voix distincte et les plus douces inflexions l'histoire de l'enfant prodigue. Le vieux Rabelais l'écoutait attentivement, et essuya même une larme qui glissait au coin de son oeil.
—Merci, dit-il à maître Hypothadée en lui serrant la main; je comprends ce que vous voulez dire; vous êtes véritablement un homme de Dieu, et vous m'avez mis aujourd'hui en grande paix avec moi-même. Vous m'avez rendu un fils à la place du mien qui s'est perdu; je vous en remercie, et je me sens joyeux comme le père de famille de la parabole. Je me crois rajeuni de dix ans, et le docteur Rondibilis avait raison lorsqu'il parlait de me rajeunir. Mais pourquoi donc ne vient-il pas? On dit qu'il soigne mon neveu qui est mourant. Envoyez quelqu'un à Chinon dire à mon neveu qu'il meure en paix et que je lui pardonne; mais sur toute chose qu'on me ramène ici le docteur Rondibilis Alcofribas.
—Je dois vous dire la vérité, reprit humblement Hypothadée: ce n'est pas auprès de votre neveu qu'est occupé en ce moment mon savant ami le médecin Alcofribas: il soigne dans un galetas de Chinon un pauvre voyageur arrivé dernièrement de l'Anjou dans le plus piteux équipage; c'est un pauvre orphelin de la religion qui l'a méconnu, et de la maison paternelle qui le repousse; c'est un enfant prodigue qui demande à quelle condition il pourrait espérer le pardon de son père.
A ce discours, le front du vieillard s'était rembruni:
—Qu'il me prouve son repentir par une conduite meilleure, dit-il, et je le recevrai peut-être; qu'il étudie et qu'il devienne un médecin comme Rondibilis, ou un théologien et un sage comme Hypothadée, et je le recevrai à bras ouverts!
—Qu'à cela ne tienne, dit maître François.
Aussitôt, jetant bas sa coiffure de sorboniste et sa robe de dessus il tire de sa poche une barbe blanche et des besicles, voilà le docteur Rondibilis, dit-il; vous venez de voir Hypothadée, et maintenant, ajouta-t-il en ôtant le reste de son accoutrement et sa barbe postiche, voici le pauvre François Rabelais, qui se jette aux pieds de son père, dont il n'a pas mérité le courroux.
Que fit alors maître Thomas? justement ce qu'avait fait bien avant lui le père de l'enfant prodigue. Il pleura de joie, ouvrit ses bras, et embrassa tendrement son fils. Tous les assistants étaient émus de cette scène comme il convenait de l'être; frère Jean pleurait en riant et se versait un grand verre de vin, lorsqu'un nouveau personnage qu'on n'attendait pas se précipita dans la chambre; et resta tout ébahi et comme pétrifié devant ce groupe de reconnaissance mutuelle, de paternelle joie et de réjouissance filiale.
IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra précisément comme le père et le fils s'embrassaient.
—Et moi donc? et moi? cria Jérôme. M'est avis que j'arrive à propos, et puisque l'on s'embrasse ici, point n'ai-je besoin de pleurer longtemps mes péchés et de crier miséricorde. Ah! sainte bouteille! comme le docteur est rajeuni! Enchanté de vous voir, cousin; je ne vous aurais pas reconnu. Eh bien! mon oncle, à mon tour maintenant! Ne voulez-vous pas m'embrasser?
—Arrêtez, monsieur, dit le vieux Rabelais, moitié sévère, moitié pleurant et riant à la fois d'avoir revu son fils, car le sentiment paternel venait de s'éveiller et de se manifester d'autant plus vivement dans son coeur, qu'il l'avait plus longtemps comprimé; arrêtez, dit-il à son neveu en lui montrant Violette; mettez-vous d'abord à genoux devant cette charmante femme et tâchez d'obtenir son pardon, si vous voulez avoir le mien.
—En vérité, mon oncle, je n'ai pas d'autre désir; et elle peut vous dire que je lui ai offert de l'épouser; elle m'a refusé avec mépris: que voulez-vous que je lui dise?
—A genoux, te dis-je, et demande-lui pardon.
—Je n'ai rien à pardonner à monsieur, dit Violette; s'il croit faire quelque chose pour moi en m'épousant, j'ai le droit de le remercier et de ne pas accepter ce qu'il regarderait comme un bienfait. J'aime à donner plus que je ne reçois, et je n'accepterai jamais la main d'un homme à qui je ne pourrais pas donner mon coeur en échange. Le monde dira que je suis déshonorée parce que je ne rachèterai pas son estime au prix de la mienne, mais j'en crois plus ma conscience que le monde, et je me chagrinerai peu d'être déshonorée pour lui si je suis honorée par elle.
—Entends-tu, vaurien, comme elle parle? Mais c'est donc une fée ou une princesse déguisée que ce trésor de petite femme-là! Imbécile! qui avait trouvé une si jolie bague à son doigt et qui l'a perdue!
—Je ne le méritais pas, dit le vaurien un peu attendri.
—Voilà du moins une bonne parole, dit le vieux Thomas.
—Pardieu! aussi, pourquoi est-elle si sévère après avoir été si bonne? continua Jérôme: elle a plus d'esprit que moi, je le vois bien. Je n'en suis pas moins un bon enfant; s'il ne tenait qu'à me mettre à ses genoux pour faire la paix, je le ferais bien tout de suite; mais j'ai déjà essayé et je n'ai pas réussi. Le docteur, ou plutôt le cousin, car je vois bien que c'est la même personne… le cousin donc m'avait promis de parler pour moi…
—Et c'est ce que j'ai fait, dit maître François: Violette m'a répondu que si vous étiez malheureux et abandonné de tout le monde, elle se dévouerait encore à vous.
—Tu as dit… Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez, croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais je n'ai pas un mauvais coeur!… Pourquoi ne voulez-vous pas vous appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous si vous ne me le permettez pas… Tenez, voyez-vous… bon… voilà maintenant que les larmes me viennent aux yeux… je suis donc bête aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux être honnête aujourd'hui… Voyez-vous, il faut que je vous le dise… j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez… Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père… cela me bouleverse tout le coeur… Faites de moi ce que vous voudrez, Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare pas par ma conduite tous mes torts envers vous… Violette, votre main seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.
Violette pleurait et regardait maître François.
—Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?
—Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs, pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais, entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin, qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture, merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais plutôt moi-même.
—Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la noce.
—Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais, tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et théologien comme Hypocrate… Non… si fait… Je ne sais plus ce que je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi encore mon grand enfant.
Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque chose.
—J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié. Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays, non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre. D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille du meilleur et du plus frais.
—Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.
—Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père Thomas qui fournira la dot.
—L'idée est belle, dit maître François, et la Cave peinte doit désormais être plus célèbre que le sanctuaire d'Apollon Delphien; car c'est le bon vin qui découvre la vérité, et partant il rend des oracles. Soit donc la dive bouteille ma fortune et ma fiancée! Elle a des embrassements qui ne trompent jamais, ses amours ne manquent jamais de chaleur, son glou glou, jamais de franchise. C'est à ses douces vapeurs que je laisserai le soin de dissiper les nuages de la science et de la philosophie. Le vin n'est-il pas fils de la lumière? N'est-ce pas là le rayon du soleil rendu potable que cherchaient tous les alchimistes?
Lorsque de tout les semences premières Dormaient encore sous un limon bourbeux, Quand du chaos le manteau ténébreux Flottait sur l'eau des froides grenouillères, Survint l'amour, qui grisa le chaos Et de nectar lui barbouilla la trogne. Le vieux dormeur alors devint ivrogne, Et de la terre il sépara les eaux. Pour les garder plus longtemps sans les boire, Il les sala, si l'on en croit l'histoire. Ainsi naquit cet abîme des mers, Qui vit plus tard naître Vénus, plus belle Que son azur, et souvent plus cruelle Que la tourmente et les gouffres amers.
—Encore une surprise! s'écria le vieux Rabelais émerveillé. Mon fils n'est pas seulement théologien et médecin, il est encore poëte, et fait des vers aussi jolis que ceux de maître Villon!
—Je fais, dit maître François, bien davantage; je sais faire de la ficelle, tresser du jonc, tailler la vigne, égoutter le fromage et écaler des noix. Mais à ce propos, n'est-il pas temps de mettre la table? Nous allons dîner en famille, et mon estomac sera antidoté pour mon voyage de demain. Monsieur mon très-honoré père voudra bien être le roi du festin, Violette en sera la reine et frère Jean sera sommelier!