FILLE DE FRAUDEURS
Reading edition
A MA FILLE ANDRÉE
I
Les beaux temps de la fraude maritime!—s’écria l’ex-capitaine des douanes, Le Denmat, comme nous prenions le frais sur sa terrasse, devant la mer,—je vous crois, monsieur, que je les ai connus! Je peux même dire que j’en ai vu l'âge héroïque, et, puisque cela vous intéresse, tenez, je veux vous conter un épisode dont les moindres détails, pour des raisons que vous aurez vite fait de comprendre, me sont demeurés aussi présents que si l’histoire datait d’hier.
Elle remonte pourtant à près d’un demi-siècle. J’ai soixante-treize ans sonnés aujourd’hui: je n’en avais pas, alors, tout à fait vingt-cinq. Deux bonnes fortunes venaient de m’échoir à la fois: d’abord, ma promotion au grade de lieutenant, ensuite ma nomination au poste de Tréguignec, sur la côte septentrionale de la Bretagne, presque au seuil de mon bourg natal, puisque je suis originaire de Perros. J’avais végété, jusqu’à ce moment-là, dans les brigades terriennes, conquérant un à un mes galons, tantôt sur la frontière suisse, tantôt sur la frontière belge, et vous devinez, n’est-ce pas? avec quel sentiment d’aise je retrouvai mon pays... et la mer! J’ai lu quelque part que des soldats grecs pleurèrent d’émotion en la revoyant, après des mois d’absence, quoique ce ne fût point celle qui baignait les rivages de leur patrie. Il en alla pareillement de moi, lorsque, parvenu à l’extrême bordure du haut plateau trégorrois, je découvris brusquement l’immense ceinture d’eau bleue déroulée à perte de vue sur le fond du ciel.
C’était—je me le rappelle—un 12 juillet, par un de ces jolis matins d’été où la lumière frissonne délicatement sur les choses et leur communique je ne sais quelle grâce virginale, quel mystérieux enchantement. L'âpre terroir de Tréguignec lui-même m’en parut comme égayé, et ce fut le cœur en fête que je descendis le raidillon caillouteux qui, entre des haies d’ajoncs et quelques maigres bouquets de pins, dévale jusqu’au village.
Vous les connaissez, ces villages de l'armor trégorrois: ils se ressemblent tous. Une seule rue, avec, d’un côté, une rangée de maisons basses orientées vers le large, et, de l’autre côté, la grève, jonchée d’énormes troupeaux de roches ou pavée d’une mosaïque de galets: tel est le type à peu près uniforme de tous les petits ports de cette région; et Tréguignec est fait sur le modèle de ses voisins. Mais, par exemple, ce que vous chercheriez vainement ailleurs, c’est le prodigieux chapelet d'îles qui s’est comme égrené le long de cette côte. Où que vous portiez le regard, dans la direction du nord, de l’est et du ponant, ce ne sont que dures silhouettes granitiques éparses sur le miroir des eaux. D’aucunes, comme la grande croupe chauve de Tomé, semblent des promontoires détachés, d’hier à peine, du continent dont ils ne sont proprement séparés qu’à mer haute. D’autres, comme Bruk, Groaguez, Saint-Gildas, Enès-Kreïz, s’échelonnent parallèlement au littoral, ainsi qu’un brise-lames gigantesque où les pires colères de la Manche se heurtent et se viennent user. Un troisième groupe, enfin,—celui des Sept-Iles,—s’aventure hardiment au large et semble un chœur de cétacés préhistoriques se jouant à fleur d’horizon.
Quand, des landes qui surplombent les toits de Tréguignec, je promenai pour la première fois sur ce spectacle mes yeux de douanier, mes yeux professionnels, habitués à scruter la physionomie des paysages à l’égal de celle des gens, je ne pus me défendre de comparer cette suite d’archipels aux pierres de quelque gué monstrueux, et laissai échapper cette exclamation qui ne s’adressait pas uniquement à la beauté du site:
—Sapristi! Quelle contrée merveilleusement aménagée pour la fraude!
—Oui, mais la race des fraudeurs est morte, fit une voix, sur ma gauche, dans un des champs qui bordaient la route.
Je me retournai, un peu surpris de la riposte. L’homme qui l’avait lancée se montra sur le talus. C’était un robuste gaillard à la face broussailleuse et, à en juger par son accoutrement, un pêcheur.
—Salut! dit-il en touchant de la main son béret.
Et déjà il commençait à s’excuser de «la liberté grande». Je l’interrompis:
—Il n’y a pas d’offense. Au contraire. Vous pouvez même me rendre un service. Dans quelle partie du village, s’il vous plaît, se trouve le corps de garde des douanes?
—Foi de Dieu! répondit-il, je vais par là, et vous conduirai jusqu’à la porte, si vous voulez bien.
Il sauta lestement de son talus et nous nous mîmes à cheminer côte à côte.
—Gageons que vous êtes le nouveau lieutenant, reprit-il dès les premiers pas.
—En effet. Et vous, vous êtes marin, sans doute, de votre état?
—Heu! murmura-t-il avec un hochement de tête, je suis surtout un pauvre diable. Tous les métiers et pas un gagne-pain. Voyez-vous, dans ce pays-ci, il n’y a plus rien à faire qu’à misérer. Et, sauf votre respect, c’est vous, les douaniers, qui vous êtes abattus sur lui comme une malédiction. Droit de fraude, droit d’épave, vous nous avez tout enlevé. Si du moins le gouvernement nous faisait des rentes comme à vous! Car c’est un argent facilement gagné que le vôtre. Flâner le long des grèves, en fumant des pipes, lézarder à plat ventre dans le gazon, sous les étoiles, si le temps est clair, et, s’il pleut ou s’il fraîchit, dormir, les pieds au chaud, dans le varech séché des huttes de guet, ça n’est pourtant pas si malin, avouez-le.
—N’empêche qu’on y laisse souvent sa peau, répliquai-je.
—Oui, des rhumatismes! Des maladies de nobles!...
—A moins que ce ne soient les coups de fusil qu’on vous tire de derrière les roches, dans le dos. La chose arrive, n’est-il pas vrai, mon garçon?
Il haussa les épaules et ricana d’un ton gouailleur qui n’allait pas sans quelque amertume:
—Ces fusils-là, ouais! il y a belle lurette qu’ils ne partent plus. La race est morte, vous dis-je, de ceux qui les maniaient. On est devenu sage, par ici, depuis que vous et vos consorts vous y êtes devenus si nombreux. Nos pères avaient voué une chapelle à Notre-Dame de la Fraude; nous autres, nous avons été assez lâches pour la laisser démolir, et, la statue même de la sainte, il est probable qu’on en aurait fait du bois à feu, si le maître du Treztêl, par pitié, ne l’eût recueillie...
—Notre-Dame de la Fraude!... Qu’est-ce que vous me chantez là?
—C’est juste. J’oublie que vous débarquez à la minute dans nos parages... Vous demanderez à votre brigadier de vous expliquer ça.
Nous avions, en effet, atteint le corps de garde, situé à l’orée du village, où sa façade, badigeonnée de chaux, éclatait d’une blancheur vive dans le gris un peu triste des deux auberges dont il était flanqué. Je remerciai mon guide et nous nous quittâmes.
J’appris, peu d’instants plus tard, que le personnage en compagnie duquel je venais de faire mon entrée à Tréguignec avait subi quatre condamnations pour contrebande. Ce début, comme vous voyez, ne manquait pas d’un certain piquant.
II
Une dizaine de jours s’écoulèrent, que je passai à m’installer, à prendre contact avec mes hommes et à inspecter la zone côtière sur laquelle ils étaient répartis. Elle n’embrassait pas moins de six lieues d’étendue, avec, pour points extrêmes, à l’ouest, l’anse du Treztêl; à l’est, l’embouchure de la rivière de Tréguier. L’anse du Treztêl dépendait à cette époque de la commune de Tréguignec et n’était distante du bourg que d’environ cinq kilomètres. Je la réservai pour la fin de ma tournée, désireux, par la même occasion, de faire visite au maire à qui je devais cette politesse et qui habitait de ce côté.
Je m’y rendis donc dans les derniers jours du mois. Le brigadier Quéméner m’accompagnait. Un vieux routier, ce Quéméner. Marié depuis de longues années dans le pays, il le possédait comme pas un. Êtres et choses lui étaient également familiers. Il savait le nom de chaque roche et l’histoire de chaque maison. Chemin faisant, je l’interrogeai sur le maire.
—Ah dame! mon lieutenant, ce n’est pas le premier venu que Gonéry Lézongar. Quoique simple laboureur, il a dans les veines du pur sang de gentilhomme. Les Lézongar sont nobles, comme on dit, de la racine des cheveux à la plante des pieds. Autrefois ils furent très riches. De Trélévern à Plougrescant, toutes les terres arables leur appartenaient, et pareillement tout le vaste champ des grèves, dont ils ne retiraient pas un moindre profit, car jusqu’à la Révolution ils y exercèrent le droit d’épave. Mais avec la Révolution leur fortune déclina. Le Lézongar d’alors fit la guerre chouanne; et quand l’Empereur vint il fut contraint d’émigrer pour sauver sa tête. Il passa en Angleterre, d’où il ne rentra qu’avec les rois. C’était un homme dur et terrible. On prétend qu’à Londres, pour vivre, il travailla dans les docks à décharger les navires, ni plus ni moins qu’un portefaix. Quand il reparut, il était escorté d’une femme, une pas grand’chose qu’il avait, paraît-il, épousée au petit bonheur, dans les bas quartiers de la Tamise. Ses domaines, dans l’intervalle, avaient été confisqués, puis vendus à vil prix. Un notaire de Lannion s’en était rendu acquéreur, tout glorieux d’aller jouer à la seigneurie dans le manoir déserté du Treztêl. Lézongar, pour recouvrer légalement son bien, n’aurait eu qu’à s’adresser au roi. Mais cela n’était point dans ses manières. Les anciens de ces parages vous conteront que l’on vit, certain jour, un cotre de course mouiller en baie. Au brun de nuit, un canot s’en détacha, monté par une douzaine de matelots anglais, armés jusqu’aux dents. Le chef qui les conduisait n’était autre que Lézongar. L’instant d’après, le tabellion qui dormait sur les deux oreilles était ficelé comme un ballot et embarqué sur le cotre, à destination de l’Angleterre. «Vous me restituez ma place: je vous cède la mienne en échange», lui avait dit Lézongar en guise d’adieu...
—Diable!... Et le maire actuel de Tréguignec est le fils de cette Anglaise et de ce forban? m’informai-je.
—Leur fils aîné, vous l’avez dit. Il a eu deux frères, mais qui ont sans doute mal tourné, car, depuis quelque vingt ans qu’ils ont quitté le pays, on n’a plus rien appris d’eux, et maître Gonéry fronce le sourcil dès qu’on lui en parle... Ne le mettez pas sur ce chapitre, mon lieutenant, il serait capable de vous fermer ensuite sa porte à tout jamais. Et—soit dit sans vous commander—mieux vaut l’avoir pour ami que pour ennemi.
—C’est donc un particulier bien redoutable?
—Oh! il ne fait ni grand bruit, ni grands gestes. Mais ceux qui lui manquent, il ne les manque pas. Dans la contrée, on le craint autant qu’on le vénère, et tous ses administrés lui obéissent au doigt et à l'œil. C’est au point qu’en ce qui nous concerne, nous, les douaniers, il nous a par trop simplifié la besogne. Du jour où il a pris la mairie, nous n’avons plus eu vent d’un seul coup de fraude.
—Ce n’est pas au moins qu’il couvre les fraudeurs? fis-je d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
J’eusse accusé de félonie le loyal Quéméner lui-même qu’il n’eût pas été, je crois, plus interloqué. De stupeur, il s’était arrêté net dans le sentier de falaise que nous longions, et j’entends encore l’accent navré dont il s’écria:
—Lui? Lézongar?... Couvrir les fraudeurs?... Oh! mon lieutenant!...
Je repartis, histoire de le faire causer:
—L’un d’eux ne m’a-t-il pas confié, l’autre jour, qu’il avait donné asile à leur sainte, une Notre-Dame peu catholique, si je ne m’abuse?
—Oui, pour la reléguer derrière le foin, dans le grenier de ses écuries, et après avoir averti les dévots de l’image, s’il en restait, qu’ils eussent désormais à venir la prier chez lui!... Ils ne s’y risqueront pas de sitôt, je vous promets.
—On la priait donc réellement? demandai-je un peu incrédule.
Il étendit le bras dans la direction de Tomé dont l’énorme échine de pierre, au pelage de gazon roussi, s’enlevait maintenant toute proche, barrant l’horizon.
—Voyez-vous cette espèce de four ruiné, là-bas, à la pointe Nord? Ce fut, au temps des incursions anglaises, une guérite, percée seulement d’une porte et d’une lucarne, d’où une vedette, payée par les habitants de Tréguignec, avait mission de surveiller jour et nuit le large. Cette pratique une fois tombée en désuétude, le lieu ne fut plus hanté que des oiseaux de mer, qui l’adoptèrent pour abri et le salirent de leur fiente. Tout à coup, sur la fin du siècle dernier, une rumeur étrange se répandit dans la paroisse. Des pêcheurs, rentrant à la marée d’aube, avaient aperçu de la lumière dans la guérite abandonnée. Intrigués, ils avaient voulu se rendre compte. Or, quelle n’avait pas été leur surprise de trouver là, debout contre le mur intérieur, une statue de femme devant laquelle brûlait un cierge! Elle était représentée les cheveux épars, sa main droite serrant un aviron. C’était, je pense, une de ces figures qu’il est d’usage de sculpter à la proue des vaisseaux. Elle provenait sans doute de quelque navire naufragé et avait dû séjourner longtemps au fond de l’eau, car elle était toute couverte de coquillages et de lichens marins. A cause de cela, les gens de Tréguignec décidèrent que c’était une madone de la mer. Comme on ne sut jamais qui l’avait hissée jusqu’à la guérite, il fut entendu qu’elle y était venue toute seule. Une légende se créa, des pèlerinages s’organisèrent. Les fraudeurs surtout s’y montrèrent assidus. Leur corporation n’avait pas de patronne: ils choisirent celle-ci et prélevèrent une dîme sur leurs gains pour transformer la guérite en une véritable chapelle. Ils prétendirent même la faire consacrer, et, le recteur de l’époque s’y refusant, on raconte qu’ils envahirent nuitamment le presbytère, s’emparèrent du prêtre et l’emmenèrent de force à l'île, où ils le contraignirent, le couteau sur la gorge, de bénir selon les rites cet oratoire quelque peu païen. Notre-Dame de la Fraude eut, dès lors, son culte; on alla jusqu’à lui instituer une fête votive, un pardon. J’y ai assisté dans mon enfance. On descendait processionnellement l’idole à la mer et on l’y plongeait par trois fois en criant: «Mort à la maltôte!» Une année, on ne se contenta pas de crier: un douanier fut trouvé roide dans sa hutte, avec un bouchon de varech entre ses lèvres bleuies. A la suite de ce crime, l’autorité préfectorale interdit le pardon et fit démanteler la chapelle. Il eût fallu mettre aussi en pièces la statue; mais, parce qu’elle avait été bénie, on n’osa point; et c’est pour éviter des embarras à l’administration que Gonéry Lézongar offrit de la prendre en séquestre. Sans cela, soyez sûr qu’on l’adorerait encore à cette heure, clandestinement, dans quelque trou de roche. On n’abolit pas, chez nous, une superstition en démolissant une muraille, et le maire pourra vous dire qu’il a souvent à pourchasser de faux pauvres qui, sous prétexte de mendier l’aumône, s’attardent à marmotter des litanies suspectes autour de ses étables.
—Allons! déclarai-je, c’est décidément un auxiliaire précieux que ce Gonéry Lézongar.
Nous touchions à l’anse du Treztêl.
Il n’est pas, sur toute cette côte, de plage plus harmonieuse; il n’en est pas aussi de plus solitaire. Le sable s’y étend, d’une blancheur si vierge qu’on jurerait que, depuis les premiers jours du monde, aucun pas humain ne l’a foulé. Les deux promontoires qui l’étreignent dans leur courbe ne sont pas moins déserts. C’est à peine si la chaumine de quelque brûleur de goémon se tapit, de-ci de-là, dans les roches dont elle a les teintes noirâtres et presque la structure informe. Par quelle ironie avait-on gratifié ce point d’un poste de douanes et qu’y pouvait-il bien surveiller? J’eus tôt fait de feuilleter les registres; à toutes les colonnes d’observations, ils ne portaient que le mot «néant».
—Nous serions ici dans le pays de la mort, me dit le préposé de service, si les charrettes du manoir ne traversaient la grève, de temps à autre, en allant charger du varech ou puiser du sable.
III
Le manoir! On distinguait vaguement ses cheminées anciennes et son unique tourelle seigneuriale, perdues dans un fouillis de verdures sombres, tout au fond de l’anse, à l’amorce d’un étroit vallon. Nous nous y acheminâmes, Quéméner et moi, par une route, d’abord encaissée entre de hauts talus surplombants, mais qui bientôt s’élargissait en une vaste et majestueuse avenue, plantée d’un quadruple rang d’ormes séculaires. Elle aboutissait, après un parcours d’environ deux cents mètres, à un porche monumental, tout enguirlandé de lierre, donnant accès dans les dépendances de l’habitation. Nous n’étions plus guère qu’à une trentaine de pas de ce porche, lorsqu’une série de coups de sifflet, imitant à s’y méprendre l’appel strident et mélancolique du courlis, partit, au-dessus de nos têtes, de l’un des arbres.
—Ça, s’exclama le brigadier, c’est au moins cet animal de Treïd-Noaz qui s’exerce encore à quelqu’une de ses habituelles facéties!
Un long éclat de rire lui répondit, puis une voix que je reconnus incontinent à la singulière âpreté de son timbre me cria:
—Resalut à vous, monsieur le lieutenant!
—Eh! fis-je, mais c’est mon guide de l’autre jour?
—Oui bien, répliqua-t-il en passant son mufle broussailleux entre les branches... Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, pour vous servir!
Ce sobriquet breton de Treïd-Noaz qui, en français, se traduirait, comme vous savez, par Nu-pieds, le bonhomme—à ce que m’expliqua plus tard le brigadier—s’en parait volontiers comme d’un titre de gloire. De fait, on ne se souvenait pas qu’il eût chaussé, de toute sa vie, ni souliers, ni sabots. Les grègues perpétuellement retroussées jusqu’à mi-jambes, il vagabondait ainsi, l’été, l’hiver, insensible à l’intempérie, bravant les morsures du soleil et celles de la bise, courant les landes, courant les galets, bondissant avec une souplesse de chat sauvage au milieu des roches les plus coupantes, dansant même, pour un verre de vin-ardent, sur des tessons de bouteilles cassées. Il est vrai que dame Nature lui avait engainé tout le corps d’une foisonnante fourrure de bête, et l’on affirmait qu’il lui avait poussé, sous la plante des pieds, une corne si épaisse, qu’il aurait pu, sans inconvénient, se faire ferrer comme les chevaux...
—Je te retrouverai donc toujours haut perché sur mon chemin, quelque part que j’aille? lui dis-je d’un ton de colère feinte, en le menaçant du doigt... J’ai eu de tes nouvelles, tu sais, depuis notre première rencontre.
—Bah! mon lieutenant, s’il ne restait quelque chenapan de ma sorte, vos douaniers n’auraient jamais personne à pincer. Ce que j’en fais, c’est pour leur être utile, par bonté d'âme. Plus de fraude, plus de maltôte. Si vos hommes n’étaient des ingrats, ils chanteraient mes louanges. Mais il n’y a pas de justice pour le pauvre monde, voyez-vous.
Il avait du bagou, le sire.
—Et qu’est-ce que tu cherches là-haut? lui demandai-je. Serait-ce par hasard une branche assez forte où te pendre?
—Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous préviens!
Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me tira d’incertitude.
—Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle pennhérès[1] du Treztêl?
—Depuis le jour même où...
Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.
—Chut! fit-il sourdement... Le patron!
Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même, ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais du mieux stylé des gentilshommes, dit:
—Messieurs, vous êtes les bienvenus.
Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne, pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau avec mon récent brevet d’officier de fortune,—et voici qu’au contraire je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure, dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de peuples...
Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.
—J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs, reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y avait imprimés.—Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant; permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici, mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.
Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes, moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres. Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre verdoyant du portail.
C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire. Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa sur ses traits.
—N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.
Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire traverser la cuisine.
Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce, quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre les menus vitraux.
Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table—une table aussi longue que la cuisine elle-même—était garnie de convives, assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres, quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du logis prévint ma question.
—Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours... Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses de l’intérieur.
Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante:
—Véfa!
IV
Par où fit son entrée au milieu de nous celle qui répondait à ce joli prénom de Véfa—abréviation bretonne de Geneviève,—si vous me l’aviez demandé à ce moment-là, je vous aurais répondu, selon toute vraisemblance:
—Vous ne voyez donc pas qu’elle descend du ciel!
Oui certes, elle devait en descendre, en droite ligne, et cette brute de Treïd-Noaz n’avait rien exagéré, ce tantôt, en la qualifiant d’angélique, car elle était la pureté même et la divine suavité. Aujourd’hui encore, de l’évoquer seulement, elle passe comme une lumière élyséenne sur le fond attristé de mes souvenirs. Et ce fut comme une lumière aussi qu’elle apparut dans la pénombre crépusculaire de la vieille salle où l’on eût dit que l’on sentait flotter la poussière des siècles mêlée à la cendre du soir.
Avez-vous regardé des vanneuses agiter leurs cribles, au soleil? Tandis que le grain s’égoutte à leurs pieds, la balle qui ondule autour de leur visage les enveloppe d’une brume d’or. Telle était Geneviève Lézongar, dans le nimbe de sa chevelure blonde. De ses yeux, qui étaient de nuances souples et changeantes, une clarté humide rayonnait. N’attendez pas de moi que je vous la peigne d’une façon plus précise. Il en était d’elle comme de ces images qui s’évanouissent dès qu’on se travaille à les vouloir fixer. Il y avait dans sa beauté délicate et pensive un je ne sais quoi d’insaisissable et presque d’immatériel. J’en fus touché, comme d’une révélation, comme d’un coup subit de la Grâce. Et ce qui m’était révélé, c’était toute la poésie de la jeune fille, toute la magie mystérieuse de la faiblesse, de l’innocence, de la candeur. Jamais rien d’aussi subtil, ni d’aussi doux, ne m’avait pénétré l'âme.
En apercevant des étrangers avec son père, elle avait eu une seconde d’hésitation, puis s’était avancée, silencieuse, la tête un peu inclinée, les doigts joints sur sa robe d’étamine noire, dans l’attitude d’une pensionnaire qui n’a pas eu le temps de désapprendre les gestes de son couvent. Elle sortait, en effet, des «Dames de la Retraite», à Lannion, et portait encore au cou le ruban bleu, signe distinctif des élèves nobles. Je m’étais levé en sursaut, à son approche, et je me rappelle que je dus m’appuyer, derrière moi, au dossier de ma chaise, d’une main qui tremblait.
—Ma fille, prononça Lézongar. Vous l’excuserez, s’il vous plaît, si elle n’est point une irréprochable maîtresse de maison. Elle n’est ici définitivement que depuis le 12 de ce mois, et les devoirs de son nouvel état, c’est, si je ne me trompe, la première occasion qu’elle a de les remplir.
Puis se tournant vers elle:
—Véfa, mets-nous des verres, et, pour faire honneur au lieutenant, va nous quérir une bouteille de vin d’épave, cachet rouge.
Il ajouta, cette fois à mon adresse:
—Vous pourrez en boire sans scrupule: je l’ai dûment acheté aux enchères de la Marine, et j’en ai quittance... A ce que je me suis laissé dire, c’est un cru du Vésuve. Il provient, en tout cas, du naufrage d’un navire italien, le San Giacomo, qui échoua, voici quinze ans, dans les basses des Sept-Iles... Vous avez connu cela, vous, monsieur Quéméner?...
Ravi qu’on fît appel à son témoignage, le bon Quéméner, à qui la langue démangeait, entama le récit du naufrage:
—Si je m’en souviens! C’était exactement le 15 décembre. Je n’étais que préposé de deuxième classe, à l’époque, et j’avais été désigné de faction de nuit à Roc’h-Laz. Il ventait un vent de chien, même que...
Il continua longtemps sur ce ton, écouté du maire qui tantôt corroborait le récit, tantôt le rectifiait. Moi aussi, je simulais une attention passionnée; mais je me souciais bien, en vérité, des circonstances qui avaient accompagné la perte du San Giacomo! Je n’avais d’oreilles que pour l’hymne intérieur qui s’élevait du plus profond de mon être vers la beauté gracile et pure de la douce Véfa... Elle était remontée de la cave, avait déposé sur la table, devant son père, la fiole de vin doré, puis, de sa même allure toujours discrète et, en quelque sorte, monastique, s’était retirée dans l’encoignure de la fenêtre, à l’écart.
Je n’osais tourner ostensiblement les yeux de son côté, et mon regard, néanmoins, la cherchait sans cesse. Derrière elle, les carreaux exigus, enchâssés dans une résille de plomb, restaient teintés encore des feux du couchant; sa fine silhouette se découpait là-dessus, telle qu’une figure spiritualisée de sainte dans une verrière d’église. Vous eussiez dit la statue immobile du Rêve; seul l’orient de ses prunelles vivait, dans son visage noyé d’ombre.
—... Toutes les barques du pays furent, en un instant, sur les lieux du sinistre, poursuivait imperturbablement Quéméner... Mais les gens mettaient plus d’ardeur à repêcher les tonneaux qu’à sauver l’équipage. Ah! nous en eûmes, du fil à retordre! Et, sans vous, monsieur le maire, sans votre intervention inespérée, je me demande...
Moi, cependant, je songeais:
—Elle doit me prendre pour un butor. Mais que lui dire? En quels termes l’aborder?
J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais que des formules stupides et dont la banalité m’écœurait. Finalement, je laissai, je crois, échapper ceci ou quelque chose d’approchant:
—Vous devez être bien contente d’avoir quitté le couvent, mademoiselle?
Elle eut un tressaillement léger, se recueillit un peu, comme pour donner à sa pensée absente le temps de se ressaisir, puis, d’une voix mélodieuse et chantante, d’une voix de cristal clair, répondit:
—Ce n’est pas que je m’y sois jamais déplu, monsieur. La preuve, c’est que j’y suis restée neuf ans.
—Et la maison familiale ne vous manquait pas trop?
—La maison?... répéta-t-elle d’un ton hésitant. Je ne sais pas... Mais par exemple, ce qui m’a toujours manqué, c’est la mer.
—Comme cette parole me rend heureux! dis-je avec une vivacité dont je ne fus pas maître.—Là-bas, dans l’Est, d’où j’arrive, c’était aussi mon supplice d’être privé d’elle. Parfois, dans les nuits de garde, je m’imaginais entendre sa rumeur lointaine. Et, de constater soudain que ce n’était que le bruit du vent dans les sapinières, j’éprouvais une si poignante impression d’exil, une telle angoisse de solitude, que j’en pleurais... Son souvenir m’obsédait presque plus que celui de ma mère.
Elle souriait, en m’écoutant; mais, aux derniers mots, ses traits se voilèrent d’un nuage et, les cils baissés, elle murmura:
—Que je vous envie d’avoir une mère, monsieur!.... Moi, je n’ai pas connu la mienne...
Il se fit entre nous un silence douloureux que je ne tentai plus de rompre. Les autres aussi, d’ailleurs, en avaient fini avec l’histoire du San Giacomo.
—Vous n’avez pas encore goûté à mon élixir, observa Lézongar.
Nous trinquâmes debout, à la façon bretonne.
—C’est un breuvage merveilleux, déclarai-je après y avoir trempé mes lèvres.
J’eusse été bien en peine de dire quelle saveur il avait, ni même s’il en avait une. J’emportais, dans l'âme, un philtre autrement capiteux et troublant; et ce ne fut pas le vin d’épave qui fut cause si je m’éloignai de la gentilhommière du Treztêl en proie à une ivresse enchantée....
—Il y a donc longtemps que le maire est veuf? demandai-je à mon brigadier, lorsque nous nous retrouvâmes seul à seul dans les sentiers de falaise, au crépuscule déjà tombé.
—Sa femme, répondit-il, mourut en mettant au monde la pennhérès. Elle ne fit, du reste, pas beaucoup de bruit de son vivant. C’était une personne timide, effacée, et qui se languissait d’on ne savait quel mal. Jamais elle ne sortait du manoir, si ce n’est pour quelque œuvre d’aumône. Elle était très charitable pour les pauvres....
La grâce un peu fragile de Véfa était évidemment un héritage de cette mère mélancolique et souffrante. Ainsi s’expliquait qu’une fleur aussi tendre eût poussé de la souche rude des Lézongar.... Il me semblait la respirer dans la tiédeur parfumée de la nuit. Et nous nous tûmes désormais, Quéméner et moi,—lui, par déférence hiérarchique envers son supérieur, moi, par ce sentiment de pudeur jalouse et d’ombrageuse réserve de l’homme qui ne sait pas encore s’il aime, mais qui tremble qu’on ne le soupçonne d’aimer. J’eusse craint, d’ailleurs, de déranger, en parlant, l’harmonie de mes songes, avec laquelle s’accordait si bien le mystérieux chant d’orgues de la mer dans la solennité du grand paysage nocturne. La voûte du ciel, recourbée sur le parvis des eaux, avait des profondeurs obscures de nef où les étoiles clignotaient avec des scintillements de cierges. De confuses visions de fiançailles traversèrent ma pensée. Je les envisageai, pour la première fois, non seulement sans déplaisir, mais avec un émoi secret; et, monté dans ma chambre d’auberge, qui me parut d’une laideur sinistre, au lieu de m’étendre sur mon lit, je restai des heures à ma fenêtre, devant l’espace, à le peupler de magnifiques projets d’avenir.
V
Croyez-vous à la vertu des rêves, monsieur? J’en eus un, cette nuit-là, auquel je ne laissai pas d’attribuer plus tard une sorte de valeur prophétique.
Voici. Je marchais seul le long d’une grève désolée. Du côté de la terre ce n’étaient que ténèbres. La mer, en revanche, était éclairée d’une bizarre lumière laiteuse. Tout à coup, une voix sarcastique et mordante m’avait jeté cet appel non moins irrévérencieux qu’imprévu:
—Ohé, l’homme de la maltôte!
—Qui ose me parler sur ce ton? rétorquai-je, courroucé.
—Moi.
—Qui, toi?
A la face des eaux livides, une figure surgit, émergée jusqu’à mi-corps. Elle avait la forme et l’aspect des Sirènes de la légende. Sur ses épaules ivoirines ruisselait une chevelure d’algues. En guise de sceptre, elle tenait un aviron.
—Ne me reconnais-tu donc pas? dit-elle, avec un rire pareil au grincement des câbles sur les poulies... Je suis Notre-Dame de la Fraude.
Puis, d’un accent farouche où semblaient gronder toutes les furies du vent et de la mer:
—Tu t’es permis, paraît-il, de douter de mon prestige et, avec la belle suffisance des gens de ton espèce, tu te leurres volontiers de l’illusion que tes suppôts des douanes ont écarté de moi mes derniers dévots. Eh bien! ouvre les yeux, si tu en as. Il me plaît de te faire assister au défilé de mes fidèles. Tu te féliciteras ensuite, à bon escient, de la vigilance de tes gabelous et tu continueras d’écrire à tes chefs, selon l’usage: «Les côtes sont bien gardées!»
Elle brandit au-dessus de sa tête son aviron qui s’embrasa soudain, comme une torche. Et, tout aussitôt, des profondeurs ténébreuses du littoral, des nuées d’hommes, de femmes, se ruèrent, enjambant les talus, débouchant des chemins creux, envahissant au loin les plages. Vous eussiez dit une émigration de hordes primitives, à travers la stérilité des sables, des galets et des roches. Parmi cette houle humaine, çà et là des chariots flottaient ainsi que des barques sans voiles. Du haut de l’un d’eux, un géant trônait, le roi de l’expédition évidemment, une sorte d’Attila de la fraude. Je frémis en reconnaissant le maire de Tréguignec. J’allais lui crier mon indignation, mais je n’en eus pas le temps. La scène avait changé, avec cette brusquerie, cette incohérence qui est le propre des rêves. J’étais dans le ravin du Treztêl et j’appelais doucement:
—Véfa! Véfa!
La jeune fille se montrait à l’une des fenêtres de l’étage: elle était pâle, d’une pâleur lunaire; des traces brillantes sur ses joues attestaient qu’elle avait pleuré.
—Je sais tout, lui dis-je. Vous ne pouvez plus demeurer dans cette maison. Venez, Geneviève; soyez mienne!
Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De nouveau je la suppliai:
—A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon amour est encore plus grand que votre malheur?
Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.
Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité, j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en restait cependant une impression désagréable et comme une fumée mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.
—Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.
A tout hasard, je répondis:
—Sur Tomé.
La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point, à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée, les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,—je n’avais plus à m’en défendre désormais,—j’aimais la pennhérès du Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la conquérir de haute lutte.
«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!... D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et qu’elle nous destine l’un à l’autre...»
J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme de barre y coupa court:
—Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il faut accoster, mon lieutenant?
Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme pour la sieste.
—A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.
Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:
—Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?
—Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...
—Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là? demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.
—Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.
—Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui s’en chargent.
Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de toutes ces histoires de fraude et de mort?
Le matelot reprit:
—En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due, parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...
—Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?
—Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir. Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier, avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain. Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer, de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume d’église: «Miserere mei, Domine! Miserere mei!»
—Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot, un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;—le «miserere des grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de mes propres oreilles, sauf votre respect!
—Bah! fis-je, quelque farceur!...
—Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin; et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl, elle était vide.
—Et alors, Paranthoën?
—Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon lieutenant?
Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là. Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.
—Je vous accorde jusqu’à midi pour pêcher en baie, dis-je à mes hommes.
Et les ayant ainsi congédiés pour une couple d’heures, je montai seul la pente, taillée en pleine roche, qui aboutissait à l’entrée du souterrain en question.
VI
Lorsque je m’étais indiqué Tomé comme but à ma promenade, j’avais cédé inconsciemment au secret désir de revoir, ne fût-ce que de loin, le paysage du Treztêl, et, d’autre part, je n’étais pas fâché non plus de rendre, en quelque sorte, sa provocation au fantôme de Notre-Dame de la Fraude, en l’allant braver jusque sur le tertre qui lui fut anciennement consacré. Je me faisais, par avance, une joie puérile de fouler aux pieds le souvenir de ses détestables prestiges, sur les ruines de son oratoire détruit... Mais, depuis les révélations de mes deux acolytes, toute mon allégresse s’était envolée. Je me sentais de nouveau presque aussi troublé que je l’avais été le matin au sortir de mon cauchemar. Mille pensées confuses m’agitaient. J’étais tiraillé entre la peur de l’inconnu et la soif de savoir. Car, bien qu’elle resplendît toute blonde dans le soleil, l'île, maintenant, m’apparaissait comme enveloppée d’une lumière tragique. J’avais l’impression de quelque effroyable mystère planant sur elle, et qu’à le vouloir percer je risquais non seulement ma vie, mais—ce qui m’était encore plus cher—le sort même de mon amour naissant. N’importe! Un instinct irrésistible me poussait à la découverte. J’étais comme le limier lancé sur une piste et qui va droit où le mène son flair. Dût le mien me conduire à ma perte, tant pis, coûte que coûte, désormais je n’avais plus qu’à marcher.
Je ne pris donc pas la sente herbeuse qui montait, en contournant la falaise, vers le sanctuaire découronné. Le souterrain ouvrait au ras de la grève son arche béante qu’embroussaillaient des touffes d’églantiers nains et des buissons de prunelliers sauvages. Il dardait vers moi je ne sais quel regard ténébreux et fascinateur. Je m’y acheminai.
«Adieu va!» murmurai-je, à l’instar des gens de mer, lorsqu’ils se livrent aux forces obscures des éléments.
Et j’entrai.
Le passage brusque de l’ardente clarté du dehors à cette pénombre de caverne m’empêcha d’abord de rien distinguer. Mais, après quelques minutes d’accoutumance, j’y vis suffisamment pour procéder à un rapide examen des lieux. Ce qui tout de suite me frappa, ce fut l’extrême solidité de l’ouvrage. Vous eussiez dit une maçonnerie cyclopéenne. Elle était faite de blocs énormes, liés d’un indestructible ciment. Que si quelques-uns de ces blocs s’étaient, çà et là, détachés de la voûte, il avait certainement fallu qu’on les y aidât.
L’un d’eux avait les dimensions des pierres tombales de nos cimetières. Comme il semblait avoir été roulé à dessein contre la paroi de gauche et que la croix de fer mentionnée par mon matelot se trouvait précisément fixée au-dessus, je présumai que c’était celui-là même qui s’était ébranlé si à point pour réduire en une bouillie sanglante mon avant-dernier prédécesseur. Une inscription, en lettres jadis blanches, avait été tracée sur la muraille. Je fis flamber une allumette pour la déchiffrer. Elle portait:
Pierre-Louis Mathorel, Lieutenant des Douanes, Est décédé ici le 17 mars 1844. Paix à son âme.
Mathorel?... Il me souvint d’avoir connu, à Perros, un brigadier de ce nom, avec qui mon père, ancien capitaine au long cours en retraite, aimait beaucoup à causer. C’était un douanier de la vieille école, dur à lui-même et dur aux autres. Il exhibait avec orgueil un pistolet d’ordonnance qui avait, à l’entendre, «escoffié» quinze fraudeurs. On pouvait l’en croire sur parole: les gasconnades n’étaient point son fait. Il ne vivait, à vrai dire, que pour son métier, et il le pratiquait avec une passion concentrée, une sorte de rage à froid. Les nuits les plus noires et les plus tempêtueuses le trouvaient à l’affût, embusqué derrière quelque roc.
Si ce Mathorel était le même que celui dont je venais de parcourir la brève épitaphe—et je ne mis pas un instant la chose en doute,—comment accepter qu’un être de sa trempe se fût sottement réfugié dans cet abri, comme un lapin dans un trou de rencontre, sous prétexte qu’il ventait?... Un abri, lui? Allons donc!... Est-ce qu’il ne choisissait pas précisément les temps les plus affreux pour battre les grèves? Elle était de lui, cette réponse typique à quelqu’un qui lui reprochait de s’endurcir dans le célibat:
—Marié? Mais je le suis. Ma femme a nom la tempête...
Plus j’y réfléchissais, plus me semblait absurde et mensongère la version accréditée sur sa mort.
—Ah! si ce granit pouvait parler! me disais-je en frappant du plat de la main la pierre homicide, le bloc encore tout rouillé de sang sur lequel je m’étais assis.
Mentalement, je l’apostrophais:
—Non, tu n’as point tué par hasard. Tu as été l’instrument d’une volonté. On s’est servi de toi pour se débarrasser d’un homme gênant... Qui donc gênait-il? Et lui-même, pour s’engager ici, dans la nuit que tu sais, quel fut son motif véritable? Qu’avait-il appris? Qu’avait-il soupçonné?...
Telles étaient les questions qui se pressaient dans ma pensée, quand, tout à coup, des bourdonnements très légers, très lointains, et comme propagés à travers l’épaisseur des murailles, attirèrent mon attention. Je prêtai l’oreille. C’était incontestablement un bruit de voix humaines, et il ne m’arrivait point du dehors, mais des entrailles mêmes du souterrain. Les propos du jeune Paranthoën me revinrent en mémoire. Et je songeai:
—A la bonne heure! je vais donc l’ouïr à mon tour, ce fameux Miserere! Voyons un peu sur quel air il se chante.
Avec des mouvements précautionneux d’Apache, je rampai dans la direction des voix, jusqu’à ce qu’un éboulis de matériaux, probablement déterminé, en effet, par quelque ancienne explosion, me barrât la route. Une couche de varech encore humide et, par conséquent, cueilli de fraîche date, recouvrait le sol en avant de cet éboulis. Mes doigts, en s’y plongeant, rencontrèrent une dalle que la finesse et le poli de son grain me firent reconnaître, au toucher, pour du schiste. Allongé sur le ventre, j’y collai ma joue. Je n’avais pas trop mal manœuvré: c’était juste de là-dessous que montaient les voix.
Elles étaient deux,—l’une, grave, avec une pointe de rudesse,—l’autre, d’intonation plutôt stridente. Et voici ce que je perçus de leur colloque:
—... Oui, disait la première, cette année, c’est mon frère Barthel qui viendra pour le règlement de comptes. Je lui ai écrit qu’il se fasse débarquer en canot, tandis que son navire croisera au large des Sept-Iles. Tu attendras ici qu’il heurte à la dalle, selon l’usage.
—Parfaitement, opinait la seconde voix; trois coups de talon dans la pierre et le mot de passe: Miserere mei, Domine, miserere mei... Je connais mon bréviaire.
—Quant au signalement, le même que pour mon frère Thos: la vareuse de mer, les bottes, le suroît, le foulard de coton rouge...
—Et masqué, comme toujours?
—Parbleu!... veille à nous l’amener sans encombre, et surtout n’oubliez pas de hurler tous deux le Miserere des grèves durant le trajet.
—Soyez tranquille, maître! Je puis bramer à moi seul autant que trente-six curés. Et les gens qui auront à traverser l’anse du Treztêl, en cette nuit du 15, détaleront ferme, je vous promets: ce n’est pas quelques spectres qu’ils s’imagineront avoir à leurs trousses, mais tout le Purgatoire, ma parole, et l’Enfer avec, par-dessus le marché!... Vous tâcherez là-haut, en revanche, qu’il reste de quoi désaltérer les chantres?
—Oui, oui. On ne commencera pas sans vous le pardon de la Fraude... Et, à ce propos, rappelle-toi qu’il y a la bonne femme à repeindre, la table à dresser, le couvert à mettre...
—Je veux perdre ma part d’associé, si tout n’est pas en état avant votre retour. Quand revenez-vous?
—Une semaine me suffira, j’espère, pour faire rentrer tous les fonds.
—Oh! bien, moi, je n’aurai pas besoin de plus de trois nuits...
—Et de jour, hein! tu ne lâches pas le nouveau chef de la maltôte!
—Naturellement. Comme d’habitude, je tiendrai note de ses moindres démarches. Un blanc-bec, d’ailleurs, ce galonné, et qui en est encore à l'a b c de son métier de malheur!... Il n’y a pas à craindre qu’il évente nos mèches, celui-là, comme l’autre, celui que...
Je n’entendis pas la fin de la phrase; elle s’était étranglée en un hoquet suivi d’une bordée de jurons, tandis que la voix du premier interlocuteur articulait, d’un ton bas et sombre:
—Je t’ai dit qu’à chaque fois que tu en reparlerais, je te ferais ravaler ta langue.
Mais, presque aussitôt, elle ajoutait, radoucie:
—Allons! viens, et prends garde aux souffles d’air, à cause de la lanterne.
Je ne distinguai plus qu’un faible glissement de pas, très vite évanoui dans la grande profondeur souterraine, et le silence régna,—un silence lourd, sépulcral et sinistre, que scandait un pleur intermittent, égoutté par quelque fissure des roches, dans la partie de la voûte que l’éboulement avait mis à nu. Je ramenai soigneusement sur la dalle le varech dont je l’avais déblayée pour m’y étendre, puis, après m’être épousseté, je rebroussai chemin. Devant la croix de fer, je m’arrêtai une seconde et, soulevant mon képi:
—Les pierres ont parlé, murmurai-je. Vieux Mathorel, ton cadet te vengera!
En retrouvant la splendide, l’auguste lumière du dehors, je fus sur le point de choir à la renverse, terrassé, sans doute, par l’éblouissement, mais plus encore par l’espèce de vertige mental auquel, depuis près d’une demi-heure, je me sentais en proie. Je me raffermis de mon mieux dans le laps de temps qui précéda le retour de mes hommes. Mais, lorsque, le soleil touchant le zénith, ils passèrent me reprendre, je n’avais pas réussi, paraît-il, à effacer de mon visage toute trace d’émotion, car l’un d’eux me demanda:
—Auriez-vous failli, vous aussi, recevoir un caillou sur la tête, mon lieutenant, que vous êtes si pâle?
—Pas tout à fait, répondis-je; mais vous aviez raison: l’air de ce souterrain ne vaut rien... Il n’y a de vrai que la brise de mer!
Et je fis mine de la humer avec délices, allongé à demi dans l’ombre de la grande voile... Là-bas, au-dessus des cheminées gothiques du Treztêl, de sveltes colonnes de fumée ondulaient paisibles, sur le ciel calme.
VII
Le soir du même jour, à l’heure plus fraîche où, le souper fini, les femmes de la bourgade se réunissaient pour caqueter au seuil des portes, je vins familièrement m’installer auprès de Quéméner sur le banc du corps de garde. Les banalités préliminaires une fois épuisées, la conversation, ainsi que je m’y attendais, roula sur notre visite de la veille. De nouveau, l’excellent brigadier entonna l’éloge du maire.
—Quel âge a-t-il donc? demandai-je. A voir ses cheveux d’un noir de jais, et n’était sa taille un peu fléchissante, on lui donnerait au plus quarante ans.
—Il en a passé soixante. Mais c’est un terrible homme, bâti à chaux et à sable, sur qui la vieillesse n’a point de prise. Il vous balance une roche avec la même aisance qu’il soulèverait un fétu.
—Cela n’est pas pour m’étonner, dis-je avec componction.
Et, sournoisement, j’insinuai:
—Du temps qu’il marchait avec ses deux frères, ça devait faire un fier trio d’athlètes!
—Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,—des mortels ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.
—Vous les avez connus, Quéméner?
—Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près, eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles. Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes, sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!
Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:
—Thomas et Barthélémy, dites-vous?
—Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les désignait communément.
Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher avec force.
—Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!
—Bonne nuit, mon lieutenant!
Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui, tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de papier à lettres administratif et me disposai à écrire.
Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,—de pleurer comme un enfant, comme un lâche...
Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit, sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire que si j’avais le libellé même sous les yeux.
«Capitaine,
»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un fraudeur.
»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux, tous dressés contre un seul individu, un contrebandier d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche, au sermon.
»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres! Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement, c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable qu’elle est plus puissamment organisée.
»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.
»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste, pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige, c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.
»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs. La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables, une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie, sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines. Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la combinaison est admirable?
»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines, continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût appris.
»Ainsi s’explique que leur vigilance se soit égarée, tant d’années durant, sur le plus négligeable des comparses. Un de mes prédécesseurs, toutefois, semble avoir été sur le point de démasquer les agissements des gros coupables. Il lui en a coûté la vie. Le quartier de roc sous lequel a péri le lieutenant des douanes Mathorel avait bel et bien pour objet de lui clore la bouche. C’est une méthode de suppression sans fracas, inaugurée par ces fraudeurs nouveau style. La poudre fait trop de bruit: les pierres au moins sont muettes. Puis, quelle apparence, avec ce procédé, qu’il y ait eu meurtre? Un accident tout au plus, une déplorable catastrophe! Oh! ce sont des maîtres dans l’art de tuer innocemment!... A quelle sauce vont-ils me manger, moi, Julien Le Denmat? Je vous laisse le soin de vous en informer, capitaine, lorsque cette lettre vous sera parvenue par l’entremise du brigadier Quéméner, à qui j’aurai donné l’ordre de vous la porter lui-même, à la date du 16 août. C’est, en effet, le 15 que j’ai rendez-vous avec ces messieurs, un rendez-vous auquel ils ne m’ont pas convié, mais où je ne serai pas moins fidèle. J’ai décidé d’y aller seul, sachant, du reste, que je marche à une mort quasi certaine. J’ai pour cela mes raisons, dont une est qu’en ce pays de surprises et de chausses-trapes je n’ose plus me fier à personne, pas même à mes douaniers. J’attaque l’hydre dans son repaire. Si je succombe dans la lutte, c’est au manoir du Treztêl que vous aurez à réclamer mon cadavre, car c’est là que la Fraude aux mille têtes a son centre, là qu’elle a son chef et là qu’est son palladium.
»Adieu, Capitaine, et ne me plaignez point.»
Signé: «LE DENMAT.»
Ce factum rédigé, je le glissai dans une enveloppe que je scellai de cinq cachets de cire, avec la mention «pli de service» et une belle suscription en bâtarde à l’adresse de la capitainerie de Lannion. J’avais l’esprit en repos, mais le cœur noyé d’une infinie tristesse. Le sentiment de l’irréparable m’accablait. C’était comme si j’eusse mis ma jeunesse au cercueil. Je tremblais, en me levant de mon siège, de voir tout à coup passer dans la zone d’ombre de la chambre l’image douloureuse et les yeux éplorés de Véfa.
VIII
Je n’eus le courage ni de me déshabiller, ni de me coucher, et, lorsque je me réveillai, à l’aube du lendemain, j’étais toujours assis à la même place, les deux coudes en croix sous la tête, la poitrine rompue, les reins courbaturés.
—Hein! quoi?... balbutiai-je. Qu’est-ce qu’il y a donc eu?...
Il ne me restait de ma journée précédente que des impressions fort confuses, tout ennuagées encore de sommeil et que, par une espèce de crainte sourde, je ne souhaitais nullement d’éclaircir. J’aurais voulu me persuader que je continuais, sans plus, le mauvais rêve de l’avant-veille qui avait du moins pour lui de n’être qu’un rêve, et je m’efforçais de prolonger cet état de demi-conscience, pressentant la réalité mille fois plus terrible que le plus affreux cauchemar... Hélas! il ne dépend pas de nous de suspendre à notre gré le mécanisme de notre cerveau. Déjà l’impitoyable lumière se faisait en moi, comme le grand jour se faisait au dehors. La première chose que rencontrèrent mes yeux, ce fut la grosse enveloppe jaune, et, machinalement, ils lurent:
«A monsieur le Capitaine des Douanes...»
Il me sembla voir les mots s’embraser, courir comme une traînée de feu à travers la brume de mes souvenirs. Un cri m’échappa, qui me déchira tout l’être:
—Il n’y a pas à dire, elle est la fille d’un contrebandier!
Vainement mon cœur élevait contre la foudroyante logique des faits une protestation d’autant plus ardente qu’elle était plus désespérée. L’évidence était là; elle s’imposait, farouche, irrésistible, et je ne pouvais rien contre elle, rien, rien!... L’homme du souterrain n’avait-il pas expressément nommé son «frère Barthel»? En quels termes plus explicites eût-il déclaré qu’il ne faisait qu’un avec le maire de Tréguignec, avec le châtelain du Treztêl, avec le père de Véfa?... Un point,—un seul,—demeurait encore sujet à litige, au moins jusqu’à plus ample informé. Le personnage en question avait annoncé le projet de s’absenter l’espace d’une huitaine, et c’était apparemment sur le point de partir qu’il avait entraîné son séide loin de toute oreille pour lui donner les derniers ordres... Si pourtant Gonéry Lézongar avait le bon esprit de n’entreprendre pas de voyage en ce début d’août? Sans me demander ce qu’une telle constatation aurait de concluant, je résolus de tenter l’épreuve le jour même. Le naufragé qui sent l’abîme prêt à se refermer sur lui se cramponne au premier morceau de bois pourri qui passe à portée de sa main, ne servît-il qu’à retarder d’une minute l’engloutissement définitif.
Il avait dû se produire une saute de vent dans la nuit. Il faisait un temps humide et moite, ce que les Bretons appellent un temps blanc. Des vapeurs laiteuses flottaient entre terre et ciel. C’était comme une ouate légère, très douce, estompant les aspérités de la côte, ternissant les grands miroirs silencieux de la mer. Je marchais sans hâte, de l’allure incertaine d’un flâneur lassé. Comme je quittais l’étroit chemin de grève pour m’engager sous les futaies du Treztêl, un bruit précipité de pieds nus se fit entendre sur mes talons.
—Je parie que c’est encore toi, Treïd-Noaz, dis-je sans me retourner.
C’était lui, en effet.
—Si lieutenant des douanes que vous soyez, vous n’empêcherez cependant pas que les routes appartiennent à tout le monde, riposta-t-il avec son habituelle insolence de rustre.
Je ne relevai point le propos. Mais, avisant le seau de peinture qu’il balançait au bout d’un de ses bras:
—Tu es donc barbouilleur aussi, à l’occasion?
—Tous les métiers, vous dis-je... Vous avez admiré, l’autre jour, les charrettes du Treztêl. Eh bien! c’est moi qui les badigeonne, deux fois l’an, vers Noël et aux approches du 15 août.
—Sais-tu si le maire est chez lui? demandai-je.
Il eut un haussement d’épaules:
—Je suis chargé de peindre ses tombereaux, mais pas de contrôler ses actions.
Et, brisant là l’entretien, il se mit, comme par manière de divertissement, à reproduire, avec un art consommé, le bref coup de sifflet des courlis quand ils appellent dans l’orage. Ce signal—qui n’était plus pour me tromper maintenant—m’évitait toute peine de m’annoncer. A l’étage du manoir, une lucarne venait de s’ouvrir, et, lorsque je gravis les marches du perron, une grande diablesse de servante m’attendait debout dans le cadre de la porte.
—Monsieur Lézongar, s’il vous plaît?
Elle répondit sèchement:
—Venez!
Je la suivis. Elle traversa la cuisine, poussa une seconde porte donnant sur les derrières du manoir et me précéda dans les allées sablées d’un jardin entouré de hautes murailles comme un enclos de couvent. Des figuiers aux troncs gigantesques, et tels qu’on n’en eût point soupçonnés sous ce climat, étendaient sur le vert pâlissant des pelouses des ombrages démesurés. Entre les racines de l’un d’eux, disposées en forme de stalle, une jeune personne était assise et brodait. Elle était vêtue de couleurs éteintes, mais ses cheveux, d’un blond d’aurore, jouaient comme une gloire de rayons autour de son mince visage. Avant que j’eusse discerné ses traits, son nom était sur mes lèvres. Je demeurai, comme figé, à quelques pas d’elle, front découvert. Elle s’était levée, d’un mouvement plein de grâce, et, les premières paroles, ce fut elle qui les prononça:
—Je regrette infiniment, monsieur, mais mon père est en voyage. Il a même été très fâché d’avoir omis de s’excuser auprès de vous, lors de votre visite, de ce qu’il allait être dans l’impossibilité de vous la rendre aussitôt qu’il l’eût souhaité.
J’avais envie de lui crier:
—Votre père?... Oh! laissez-moi oublier que vous en avez un, et quel il est!... Je ne suis ici que pour vous, Véfa, pour vous seule!... Et que tout l’univers périsse, pourvu que la caresse de vos beaux yeux limpides soit toujours sur moi, comme à présent!
Au lieu de cela, je me contentai de m’incliner sans mot dire. Elle reprit:
—Vous auriez peut-être eu besoin de ses services?
—Oh! une simple signature, mademoiselle. Tout ce qu’il y a de plus insignifiant... J’en serai quitte pour m’adresser à l’adjoint.
La domestique avait disparu. Nous restions face à face, Geneviève Lézongar et moi, sans autres témoins que les vieux arbres géants qui inclinaient sur nous leurs larges feuilles. Les gazes légères dont le ciel était voilé planaient en vagues blancheurs flottantes, et l’on respirait dans l’air de ce jardin claustral un je ne sais quoi de tiède et de languide qui vous amollissait le cœur. La jeune fille s’avança pour me reconduire. Au moment où elle mettait le pied dans l’allée, je m’aperçus qu’elle traînait derrière elle le fil de sa broderie. Je me précipitai pour l’en dépêtrer. Elle voulut me prévenir, se pencha elle-même, en sorte que son buste souple m’effleura presque. Quand je lui eus ramassé son ouvrage, elle le reçut d’une main qui tremblait, et le «merci!» dont elle me récompensa fut murmuré d’une voix si basse que c’est à peine si je l’entendis. Nous marchâmes quelques secondes en silence. Elle regardait le sable devant elle; sur ses prunelles aux teintes céruléennes, dont l’azur s’était subitement foncé, ses paupières battaient. Je la sentais aussi troublée que moi. Un charme étrange était sur nous et sur les choses.
—Comme le vaste monde est loin! dis-je, tout ému. Et quel asile merveilleux de rêverie, de solitude....
J’ajoutai, mais en moi-même:
—Et d’amour!
—Il me rappelle un peu le parc des Dames de la Retraite, soupira-t-elle.
Puis, d’un ton plus raffermi:
—Et ne croyez point que l’on y soit privé de la vue de la mer.... Voulez-vous en juger, monsieur? De cette plate-forme on l’embrasse toute.
Dans la partie ouest du jardin, à l’endroit où la muraille de clôture joignait le pignon du manoir, avait été aménagée une terrasse, bordée d’une haie de troënes, à laquelle on accédait par un escalier de granit. Elle dominait de haut tout le paysage d’alentour, mais la perspective de mer, principalement, était des plus étendues. On avait l’illusion d’être sur un tillac; on était comme cerné par la glauque écharpe des eaux, et le chœur épars des îles semblait s’ébattre à vos pieds.
—Mes rêves les plus beaux, c’est ici que je les ai faits, dit Véfa. Ne trouvez-vous pas que Tomé, de ce point, a l’air d’une grande bête cabrée? Que de fois mon imagination d’enfant ne l’a-t-elle pas prise pour monture, en d’héroïques chevauchées vers des continents fabuleux comme le pays de la «Pierre qui sonne» ou de «l’Herbe qui chante»! Vous ne sauriez vous figurer la part qu’elle a eue dans ma vie, cette Tomé. Son nom revenait sans cesse dans les contes de ma nourrice. Aujourd’hui encore, elle m’apparaît comme une contrée de légende et de mystère, très proche et pourtant très lointaine, qui m’attire et qui me fait peur. Vous vous moqueriez peut-être si je vous avouais que je n’y suis jamais allée.
Visiblement, elle parlait pour parler, pour s’étourdir elle-même du son de sa propre voix. Je l’écoutais, frémissant. Mon amour s’exaltait d’une infinie pitié. Je songeais à l’épouvantable catastrophe suspendue au-dessus de cette tête si chère, à l’horrible nécessité où j’étais de la déshonorer dans son père, sous peine, moi, de forfaire à l’honneur. Pauvre, pauvre Véfa! Tandis que de ses lèvres les phrases s’égrenaient, musicales et lentes, je revivais, avec une intensité cruelle, la scène du souterrain, le dialogue criminel des deux hommes, tout le secret de l’association néfaste brusquement surpris.... Voyant que je me taisais, et, pour éviter le retour d’un silence embarrassant, elle m’interpella de façon plus directe:
—Vous l’avez certainement visitée, vous, lieutenant?
Elle s’était tournée vers moi, me regardait droit dans les yeux, avec je ne sais quelle bravoure à la fois inquiète et hardie.
—J’y étais pas plus tard qu’hier, mademoiselle, répondis-je, et vous ne devinerez sans doute pas ce que j’y faisais.
—Votre métier, je suppose. L'île n’est-elle pas de votre ressort?
—Vous n’avez deviné qu’en partie.
Une force surhumaine, une force plus puissante que toute volonté, fit jaillir de mon cœur à ma bouche l’aveu qui aurait dû ne s’en échapper jamais. Et, d’une voix vibrante de passion, je poursuivis:
—La vérité, la voici. J’allais à Tomé pour penser à vous, Véfa!... J’ignorais alors qu’elle fût la terre de prédilection de vos songes, quoique vos pas ne l’aient point foulée. Il me suffisait de la savoir dans votre horizon. Je n’avais dessein que d’y être seul avec votre image,—votre image que je porte en moi pour l’éternité!...
Elle s’était appuyée au parapet, toute pâle, à demi défaillante, et ne cessait de murmurer d’un ton attendri et angoissé tout ensemble:
—Je vous en prie!... Je vous en prie!...
Il n’était pas en mon pouvoir de m’arrêter.
—Véfa, dis-je, ne m’en veuillez point... Pour vous comme pour moi cette minute est solennelle. Je vous parle avec ce que j’ai dans l'âme de plus profond, de plus fervent, de plus religieux... La carrière des gens de ma sorte ne va pas sans de lourds devoirs et de grands risques. Quoi que l’avenir vous apprenne du lieutenant Le Denmat, tenez pour certain, je vous en conjure, que vous aurez été, dans son cœur d’homme, la première et l’unique aimée!
Elle avait joint sur sa poitrine ses mains de patricienne de la mer. Je fus pour les saisir. Une honte, un remords plutôt, m’en empêcha. Des sanglots me montaient à la gorge. Je m’enfuis.
IX
Que vous dirai-je, monsieur, des deux semaines qui suivirent? Elles constituent, dans ma vie, une période trouble, pendant laquelle, à proprement parler, je ne vécus pas. Je passai le temps à attendre qu’il passât et qu’il l’amenât enfin, cette date fatidique du 15 août dont la seule approche tenait toutes mes facultés en suspens. Je l’appelais et je la redoutais. Elle flamboyait devant mes yeux, en lettres fulgurantes. C’était une obsession, une hantise. Parfois, j’allais jusqu’à lui prêter forme humaine. Elle se dressait au chevet de mon lit comme la figure silencieuse et voilée du Destin. Lorsque je ne fus plus séparé d’elle que par une nuit, les heures se firent encore plus pesantes, plus interminables. C’était à croire, en vérité, que le jour ne se lèverait jamais.
Il se leva, cependant... On chômait, à cette époque-là, le 15 août, même dans l’administration des Douanes. Au cours de l’après-midi du 14, j’avais eu soin d’annoncer tout haut à qui voulait l’entendre que je profitais du congé de l’Assomption pour me rendre à Perros, auprès de ma mère; puis, dans la soirée, ayant mandé Quéméner au corps de garde, je lui remis, dans son enveloppe scellée, le rapport que j’adressais à mon capitaine et dont je ne m’étais pas un instant dessaisi.
—C’est un pli chargé, lui dis-je. Je ne vous le confie que pour le cas où je ne serais pas de retour mercredi matin (le 15 tombait un mardi). Il se peut que ma mère me retienne. Si je ne suis pas venu vous le redemander avant dix heures, vous le prendrez sur vous et partirez vous-même pour Lannion. En le déposant à la capitainerie, ne manquez pas d’avertir que c’est urgent.
—Entendu, lieutenant. J’exigerai un récépissé.
La chaleur avec laquelle je pressai la main de ce digne sous-ordre dut l’étonner: je n’étais guère coutumier de ce genre de démonstrations. Il n’y vit du reste pas plus loin, tandis que ma mère!... Rien qu’à ma mine, quand je franchis le seuil du petit appartement qu’elle occupait, depuis son veuvage, au rez-de-chaussée d’une des plus antiques maisons de Perros, sur la rade, elle flaira, comme on dit, du nouveau.
—Il y a quelque chose de changé en toi, prononça-t-elle en me poussant dans le jour de la fenêtre et en rajustant ses besicles, pour mieux me dévisager.
—Parbleu! mère, il y a que je suis lieutenant... C’est un autre tintouin!
—Ta, ta, ta! tu l’avais déjà, ton épaulette, lorsque tu as fait une pointe jusqu’ici, le mois dernier, avant de gagner ton poste, et, pour ce qui est des responsabilités, tu en as affronté de plus graves, là-bas, dans les factions terriennes... N’essaye donc pas de me mentir, Julien!
Je finis par lui confesser que je me sentais sur le point de devenir sérieusement amoureux.
—Seulement, ajoutai-je, ne me questionne pas davantage. Tout cela n’est encore qu’à l’état de projet.
—Oui, dit-elle avec sa nature superstitieuse de Bretonne, il est imprudent de parler de ces choses tant qu’elles ne sont pas décidées.
Elle ajusta sur ses vieilles épaules son grand châle de cérémonie et nous allâmes ensemble à l’église entendre la messe, parmi la population perrosienne endimanchée. Elle était toute fière d’exhiber son fils, l’excellente femme, et la majeure partie de la journée fut consacrée à des visites, qui me parurent singulièrement longues, chez des parents, des amis, ou même de simples connaissances. Partout, je feignis de m’intéresser aux caquetages les plus enfantins. Je me montrai d’autant plus gai que j’étais plus énervé. L’ironie de la situation, d’ailleurs, m’amusait presque. Je songeais entre deux rires:
—Demain peut-être les bonnes gens que voilà, si l’on retrouve mon cadavre, feront la veillée des larmes autour de mon cercueil.
Par exemple, pour peu que je rencontrasse à ces moments-là les yeux de ma mère, tout mon courage fondait... Comme je la ramenais au logis, son bras sous le mien, nous croisâmes sur le quai Désiré Larsonneur, pilote en retraite, mais pêcheur impénitent, et qui m’avait plus d’une fois bercé dans ses dures mains calleuses.
—Parfait, Désiré! Je n’aurai pas à vous relancer à domicile. Vous prenez la mer, ce soir, n’est-ce pas?
—Au jusant de six heures, oui, mon petit... Vêpres dites, la fête est close. Je finirai mes dévotions dans les parages des îles, en relevant mes casiers... C’est-il que tu veux être déposé à la Pointe de Louannec?
—Précisément. Vous m’épargnerez la moitié du chemin.
—Tope là. Je t’embarque.
Ma mère, dès qu’il se fut éloigné, se plaignit de ce que je voulusse la quitter si vite. Je dus essuyer une douce gronderie. N’y avait-il donc plus de voitures à Perros?... Que ne l’avais-je laissée faire!... Elle eût prié Jouan Meur, le boulanger, de me reconduire en char à bancs, et j’aurais toujours été assez tôt de repartir à nuit pleine, après avoir dîné avec elle, chez nous, en tête à tête... Drôle d’idée de m’en retourner en bateau! Et dans quel bateau, encore!
—Une «carque», tu sais, ce canot de Désiré!... De l’eau pourrie plein la cale et des entrailles de poisson traînant partout... Je ne te vois pas là dedans avec ton bel uniforme neuf!
Je m’attendais à l’objection.
—Aussi n’ai-je pas l’intention de le garder sur moi. Tu dois avoir, parmi les vêtements que tu as conservés de papa, quelque vieille défroque de loup de mer qui n’en est plus à craindre les taches. Une paire de bottes, une vareuse, un foulard, un suroît et des braies de toile goudronnée suffiront...
Elle m’aida elle-même à changer d’accoutrement. Dieu! qu’ils tremblaient d’émotion, ses pauvres doigts, en maniant ces frusques, une à une! C’était comme si elle eût remué autant de chers et douloureux souvenirs. Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller. Elle crut que je pensais, comme elle, au père mort.
—Toute sa ressemblance! soupira-t-elle. Il était ainsi, trait pour trait, le jour qu’il me vint demander en mariage.
Je la pris dans mes bras et la serrai, d’une longue étreinte, sur mon cœur. Il y avait tant de chances pour que ce fussent là des adieux éternels!... Je courus d’une haleine jusqu’au môle où la barque de Larsonneur était déjà sous voiles. L’instant d’après, nous filions grand largue vers les Sept-Iles. L’ancien pilote et le novice qui composait tout son équipage faisaient des gorges chaudes de mon déguisement maritime, jurant que je n’avais plus rien d’un lieutenant des douanes, mais plutôt, à part les moustaches, la «dégaine» d’un baleinier des mers du Sud. Le certain,—et cette constatation n’avait pas laissé de m’être agréable,—c’est qu’ils avaient d’abord hésité à me reconnaître sous mes effets d’emprunt. A la hauteur du phare de Saint-Jean, sur la côte de Louannec, je dis au patron:
—Tiens, mais!... descendez-moi donc à Tomé, de préférence. Il me vient à l’esprit que la péniche est commandée pour y être de ronde vers les minuit. Quand on prend de l’eau salée, on n’en saurait trop prendre, et ma foi! puisque j’y suis, autant continuer ma navigation jusqu’à Tréguignec... Ça ne vous ennuie pas, Désiré?
—Bien au contraire. C’est un détour de moins. Notre route directe est par Tomé. Un conseil, seulement: ne t’imagine pas, en espérant tes matelots, d’aller faire un somme dans la gueule du souterrain. Tu pourrais te réveiller dans l’autre monde...
—Oui, je sais... On m’a conté l’histoire... C’était bien le Mathorel qui fut brigadier à Perros, n’est-ce pas?
—Dieu lui fasse paix! répondit Larsonneur, en se signant.
Vingt minutes plus tard, j’escaladais obliquement le versant occidental de l'île, de façon à gagner le sommet du monticule naguère voué à Notre-Dame de la Fraude. La guérite abandonnée où elle eut sa statue profilait sur la crête sa ruine solitaire, telle exactement que Quéméner me l’avait dépeinte, avec sa porte obstruée de décombres et sa lucarne unique ouverte, comme un hublot de guet, sur l’immensité. Je m’installai de mon mieux à l’intérieur pour attendre que le soleil, dont le disque était à ras d’horizon, eût fini de disparaître derrière les grandes proues en granit rose du pays de Ploumanac’h. C’eût été pure sottise, en effet, de m’acheminer, avant la tombée du crépuscule, vers l’entrée du souterrain, située juste en face du Treztêl. Sur les croupes chauves et lisses de ces îlots de Manche, la moindre silhouette d’homme ou d’animal fait ombre comme dans un miroir, en sorte qu’on la distingue à des distances invraisemblables et sans qu’il soit besoin du secours d’aucun instrument. Or, là-bas, chez les Lézongar, plus d’un œil perçant de fouilleur d’espaces devait être, à cette heure, braqué sur Tomé, si toutefois, comme tout me le donnait à croire, la date du 15, mentionnée sans autre indication dans le colloque des deux complices, désignait bien celle du 15 août. Il n’était donc, jusqu’à nouvel ordre, que de me tenir coi et de patienter.
De mon harnois d’officier, j’avais eu la précaution d’emporter la pièce essentielle, un revolver de gros calibre dont le modèle venait d’être adopté pour les ambulants des douanes, cette année même. J’occupai mon désœuvrement à vérifier s’il était en état et si les cartouches que j’y avais glissées la veille n’avaient pas eu à souffrir des embruns de la traversée. Cet examen me donna les résultats les plus satisfaisants. J’essayai pareillement le masque épais que je m’étais confectionné de mes propres mains, les jours précédents, à l’aide d’un carré de lustrine noire et de quelques brins de fil d’archal. Après quoi, pour échapper aux visions attristantes, je m’absorbai dans la contemplation des lointains où les flammes du couchant achevaient de s’éteindre. Un fantastique paysage de nuées s’édifiait au fond du ciel, avec des terres violettes, coupées de lagunes vert pâle sur lesquelles se balançaient des passerelles aériennes, des ponts d’or... Jamais la magie du soir ne m’avait à ce point touché l'âme. Tout le reste me parut néant. Une paix, une sérénité inexprimables s’infiltraient en moi, comme les gouttes endormantes d’un narcotique d’oubli. L’un après l’autre, ainsi que de vacillantes clartés funèbres, des phares s’allumaient: les Triagoz, l’Ile aux Moines, les Héaux, les Roches-Douvres... Je m’étonnai soudain d’en voir surgir un cinquième au large de Saint-Gildas, dans les eaux libres. Il eut trois éclats suivis de trois éclipses, puis, plus rien!... Qu’était cela? Je ne me le fus pas plutôt demandé que, secouant ma torpeur, je m’écriai:
—Où as-tu toi-même la tête, imbécile? Ce sont des signaux de navire... les signaux du navire attendu!
D’un bond je fus hors de la guérite, et, prenant ma course, je dévalai à toutes jambes le revers opposé de l'île, juste à temps pour observer qu’au manoir du Treztêl les trois fenêtres en œil-de-bœuf pratiquées dans les parties hautes de la toiture venaient successivement de s’illuminer par trois fois.
X
On ne se fait pas douanier, monsieur, pour mener une placide existence de commis aux écritures ou de bourgeois renté. Depuis près de sept ans que j’appartenais à l’administration, je m’étais trouvé dans plus d’une conjoncture délicate; plus d’une fois, aux postes-frontière, j’avais entendu des balles invisibles siffler à mes oreilles ou senti s’abattre sur moi, sans bruit, les formidables molosses des contrebandiers. Mais jamais encore je n’avais éprouvé rien de comparable au frisson qui me traversa les moelles quand, après m’être enfoncé à tâtons dans le noir du souterrain et avoir frappé les trois coups de talon prescrits, accompagnés de la formule sacramentelle: Miserere mei, Domine, je vis un des bords de la dalle se soulever, comme mû par un ressort, et découvrir un trou béant, une sorte de puits carré, muni d’un treuil à son orifice et dont l’intérieur était vaguement éclairé d’en bas par un fanal à reflets douteux.
J’eus un recul instinctif, une courte hésitation, bien naturelle—n’est-ce pas?—chez le plus brave, devant l’horreur subite du sépulcre où il se faut ensevelir tout vivant.
—Miserere mei! avait répondu le fausset de Treïd-Noaz.
Puis, avec un rire caverneux:
—Maintenant, à cheval sur le treuil, et dégringolez en douceur le long de la corde, mister Barthel!
Il me reçut dans ses bras.
—A la bonne heure! dit-il. Avec vous, du moins, on ne moisit pas dans l’attente... Ça donc! Nargue à la maltôte, et en route!
Je m’engageai sur ses pas dans un étroit couloir montant qui, tournant l’éboulis par en dessous, permettait de regagner, au bout d’une vingtaine de mètres, la grande voie souterraine libre désormais de tout obstacle. Il marchait, sa lanterne haute, et, à mesure que nous avancions, c’était, le long des deux parois, une espèce de remous d’ombre, aussitôt immobilisé derrière nous en une ténèbre menaçante et compacte. Des herbes étranges, décolorées, pareilles à des chevelures de cadavres, nous effleuraient, par moments, d’une caresse humide qui donnait froid. Sur notre passage, des souffles s’élevaient, charriant des odeurs lourdes et fades. Lorsque le conduit commença à s’élargir, j’entrevis, rangés contre la paroi de gauche, des débris de choses blanchâtres, moussues par places et piquées, à d’autres, de points phosphorescents. Très dévotement, le fraudeur fit le signe de la croix.
—C’est le charnier des prêtres, prononça-t-il.
Et il ajouta, du même accent pénétré:
—Dieu confonde leurs bourreaux!
Mais, le lieu funèbre franchi, il fut prompt à reprendre avec enjouement:
—Allons, mister Barthel! Hardi pour le Miserere!
Il l’entonna d’une voix de stentor. Répercutées par d’innombrables échos, les lugubres syllabes latines s’amplifiaient en se propageant. Ce n’était plus un chant humain, mais la plainte sauvage d’une horde de désespérés. Quelque répugnance que j’eusse à m’y prêter, les nécessités mêmes de la situation m’imposaient de jouer mon rôle dans cette farce sinistre: je fis donc chorus avec le principal acteur. J’y contractai un enrouement qui ne fut pas sans me servir, puisque, grâce à lui, je n’eus point à me préoccuper de déguiser ma voix: après une demi-heure de cet exercice, elle était devenue si âpre et si rauque, sur ma foi! que vous l’eussiez dite éraillée, corrodée par le gin, comme celle d’un forban...
—Attention! Nous arrivons à l’escalier, annonça tout à coup Treïd-Noaz, en poussant une grille énorme derrière laquelle allaient se perdre, par en haut, de larges degrés de granit brut, comme taillés à même dans le vif de la roche.
Nous en gravîmes une cinquantaine d’affilée. Nous avions atteint un palier monumental. Mon guide s’arrêta, déposa sa lanterne à ses pieds et se suspendit à une corde qui, par un trou de la voûte, descendait le long de la muraille. Le tintement sourd d’une cloche vibra dans le silence. Et, tout aussi vite, un pas scandé se fit entendre, suivi tôt après de l’apparition, sur les marches de l’escalier supérieur, d’un colosse qui s’avançait, une torche de résine au poing, semblable à quelque génie des demeures souterraines. C’était le maire de Tréguignec. Il demanda:
—C’est toi, Barthel?
J’assujettis solidement mon masque et affermis ma voix pour répondre:
—C’est moi, Gonéry.
Toute la reconnaissance, du reste, se borna là. Il n’y eut ni accolade, ni serrement de mains.
—Viens, dit-il. Tout le monde est réuni, et tu arrives juste pour la prière.
Des marches encore, puis des marches, puis un autre palier, puis une nouvelle ascension, mais dans une tourelle, cette fois, et au-dessus du sol, car, de temps en temps, une meurtrière sans vitre s’ouvrait, laissant entrer, avec l’air du dehors, l’arome balsamique de la nuit. Près d’une porte, Lézongar, qui montait le premier, fit halte une seconde, jeta un coup d'œil par la serrure et marmonna entre ses dents:
—Au diable, les réciteuses de chapelets!... Elle sait pourtant que je ne veux pas de chandelle allumée dans la maison après neuf heures!...
Il se pencha vers nous, chuchota:
—Passez sans bruit, hein!
Et, s’adressant tout particulièrement à moi:
—Tâche de mettre une sourdine à tes bottes.
«Elle», ce ne pouvait être que Véfa, et cette porte, que celle de son appartement privé. Retranchée là, dans sa chambre de jeune fille, asile inviolable de ses rêves, elle prolongeait sans doute sa veillée pieuse devant quelque image de la Vierge dont c’était la fête. Et, cependant, son père et moi... Oh! le cruel contraste!... Je me plus à songer qu’une aide invisible me viendrait d’elle et, mentalement, j’invoquai sa protection, en lui envoyant, à travers la mince épaisseur de bois qui nous séparait, mon hommage le plus fervent avec mon adieu le plus navré.
A l’étage au-dessus, nous nous trouvâmes dans une espèce de soupente formant corridor. Une lucarne, çà et là, découpait un morceau de ciel nocturne où scintillaient des émeraudes et des saphirs d’étoiles. Mon oreille commençait à percevoir une rumeur lointaine, comme d’une foule d’hommes assemblés. Brusquement, un panneau s’écarta, une clarté violente jaillit, et j’entendis Lézongar qui disait, de ce ton de rudesse impérieuse qui lui était habituel:
—Camarades, voici celui qui ne doit être ni vu ni nommé!
La pièce où je venais de pénétrer à sa suite était un grenier bas et voûté, appuyé sur de lourds contreforts, sans fenêtres d’aucune sorte, et que de grandes cires de fabrication paysanne plantées dans des candélabres en fer illuminaient d’un flamboiement rougeâtre. Dans le fond, des fourrages étaient entassés, mais toute la partie antérieure avait été déblayée avec soin. Aux murs étaient accrochées des branches vertes, entremêlées de chardons des grèves et de digitales pourprées. Au centre était disposée une table supportée par des chevalets, et, tout à l’entour, sur des bancs, quelque soixante ou quatre-vingts personnages, affublés de loques sordides, conversaient, assis devant des pichets pleins, des bouteilles d’eau-de-vie non débouchées et des plats de victuailles encore intactes. Mais ce qui attirait surtout le regard, c’était, entre deux des piliers massifs où s’étayait la voûte, une statue de femme, sans mains et sans pieds, à demi engainée dans un autel barbare, et peinturlurée de couleurs criardes. Au moignon de son bras droit on avait cloué le tronçon de rame qu’il était censé tenir avant sa mutilation. Quant à la figure, vue ainsi dans cet embrasement et sous les badigeons variés qu’elle avait subis, elle était à la fois grotesque et sinistre, avec ses cheveux jaunes, ses yeux d’un bleu brutal, ses pommettes vermillonnées et ses lèvres grimaçantes, hideusement avivées d’une bave de sang. L’idole me parut digne de ses farouches initiés.
Gonéry Lézongar était allé se placer près d’elle.
—Treïd-Noaz, dit-il sur le ton du commandement, apporte le baquet d’eau de mer.
D’un mouvement unanime, tous les gens attablés se levèrent à ces paroles, ôtant qui son béret, qui sa casquette, qui son feutre, et je pus m’assurer que je les connaissais pour la plupart, ces faux mendiants, parmi lesquels il n’y en avait pas un qui n’eût champ au soleil ou barque pontée, et dont beaucoup menaient rang de notables non seulement dans la paroisse, mais dans le canton. Ils avaient, d’ailleurs, sous leurs haillons de commande, la mine la plus prospère et, sauf quatre ou cinq vieillards grisonnants, tous étaient de beaux hommes dans la vigueur de l'âge, constituant un état-major de choix au chef qui les avait groupés. Celui-ci, après avoir reçu des mains de Treïd-Noaz le baquet réclamé, prit un rameau de varech qui y trempait en guise de goupillon et, l’élevant au-dessus de sa tête, du geste de l’officiant quand il va donner l'Asperges, dit en breton:
—Camarades, notre année est close. Que ceux d’entre vous qui ont désir de s’engager pour l’année nouvelle accomplissent dévotement, comme tous les ans, le rite consacré... Les autres, qu’ils se rasseyent.
Seul un des vieillards se rassit.
—Ce n’est pas la volonté qui me manque, déclara-t-il: c’est ma force qui s’en est allée.... Que Notre-Dame de la Fraude me soit miséricordieuse!
—Amen! répondit Lézongar.
—Amen! répéta le chœur des contrebandiers.
Et tous, hormis celui qui venait d’abdiquer, se mirent à défiler processionnellement devant l’idole. Lézongar leur tendait à tour de rôle le rameau de varech: ils le saisissaient, le plongeaient dans l’eau salée et en arrosaient par trois fois le visage de la statue, de sorte qu’elle fut bientôt toute ruisselante, comme lorsqu’elle émergea des fonds marins où jadis on l’avait pêchée. L’étrangeté de la cérémonie, le sérieux des participants, l’espèce de foi sombre qui couvait dans leurs prunelles, m’impressionnèrent, quoi que j’en eusse, au point de me faire momentanément oublier que je n’étais pas dans cette scène un simple spectateur occasionnel. Mais le cri de: «Mort à la maltôte!» hurlé par toute la bande me rendit au sentiment de la situation. La voix du maire, d’ailleurs, me hélait: