A MADAME ANDRÉ BÉNAC (continued 2)
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Et l’eau vulnéraire, ce gin de Bretagne, doit être, en effet, pour beaucoup dans l’animation singulière de la vieille femme; mais on y sent autre chose encore, une ivresse spéciale et quasi prophétique, une sorte de délire sacré. Au lieu de regagner le poste qu’elle occupait jusque-là, dans l’embrasure de la fenêtre, elle se campe debout au pied de la table, et chacun fait cercle derrière elle. Seules, les trois veuves, hiératiquement accroupies dans leur coin d’ombre, n’ont pas bougé. Le silence est profond; la rafale même a fait trêve, et la mer, qui sans doute a baissé, n’est plus qu’une grande rumeur solennelle, un tonnerre lointain, dans l’espace. Nola commence:
—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais dire le prezec de Jean Morvarc’h...
Un arrêt de quelques secondes. Toutes les oreilles sont tendues, et c’est à peine si l’on ose respirer. La vocératrice se recueille, le regard fixé sur la photographie du mort. Et soudain, comme d’une écluse ouverte, le torrent de sa parole se précipite. C’est d’un débit à la fois entraînant et monotone. Cela rappelle le récitatif adopté par les acteurs bretons dans la représentation des Mystères. Les notes élevées alternent avec les notes basses, suivant un mode large et simple, tour à tour fougueux et plaintif. Et, dans ce dialecte sonore d’Ouessant, cette mélopée tantôt aiguë, tantôt gémissante, a le charme d’un sortilège barbare, je ne sais quelle vertu d’incantation.
—Ne dites pas,—s’écrie la «prêcheuse» au début de son improvisation,—ne dites pas: «Le bonheur est sur cette demeure». Le bonheur est comme les goélands. Il se pose ici, puis là, entre deux vols; mais il fait son nid dans des lieux inconnus...
Où semblait-il que l’on dût être plus heureux qu’en ce manoir de Cadoran, «un des plus anciens de l'île»? Des champs au soleil, une barque solide sur la mer, des piles de linge dans les armoires et, entre les piles de linge, des piles d’écus accumulés par la sagesse des vieux parents. Un homme robuste et travailleur, une femme économe et gaie, un enfant bien venu... Les perfections de Jean Morvarc’h, Nola les énumère en ces termes:
—Il était doux envers sa femme, respectueux envers le chef de sa famille et ne souhaitant point sa mort pour jouir plus promptement de ses biens, serviable envers ses voisins, point avare avec ses matelots et ses domestiques...
A ce moment, derrière nous, au fond de la pièce, un sanglot retentit, un soupir long et triste, comme une plainte de bête battue. Je me retourne et, par-dessus les têtes, au dernier rang des auditeurs, j’aperçois le mufle de Maout-Eûssa,—de Maout-Eûssa à qui je n’avais plus songé depuis le soir tragique, et dont le crâne aplati, les mâchoires proéminentes dessinent sur la blancheur éclairée de la muraille un mélancolique profil de chameau.
—Pas plus fier qu’il ne faut avec le pauvre monde,—continue, sans s’interrompre, l’évocatrice,—toujours le premier à l’ouvrage, sur la semaine, le premier à la messe, le dimanche; ne s’attardant jamais à l’auberge après le couvre-feu; cher à ses proches, estimé de ses semblables, plein de déférence pour son recteur; un homme modèle, enfin,—et le voilà parti!...
Nola glisse très vite sur la catastrophe. Elle s’arrange de façon à ménager les susceptibilités des Morvarc’h, tout en sauvegardant les droits de la légende.
—Les autres s’en vont dans un coup de temps, dans un coup de mer... Lui s’en est allé par mer belle, sous une nuit d’étoiles. Ne dites pas: «La mer est traîtresse!» La mer n’est pas plus traîtresse que la terre. Quand la mort commande, il faut obéir. La mort est la reine du monde. Ainsi Dieu l’a voulu, depuis la faute du premier père. Que sa sainte volonté soit bénie!...
La passe dangereuse franchie sans encombre, la «prêcheuse» se livre toute à l’inspiration qui l’emporte. Les yeux enfiévrés, la voix haletante, elle interpelle le «disparu».
—Les flots t’ont pris, et ne t’ont point rendu à ceux qui te pleurent... Mais tu ne seras point leur jouet: car, avec la cire des abeilles, nous avons fait pour toi la croix du repos. Vois, nous célébrons ton proella... Moi, Nola Glaquin, qui te parle, je sais que tu m’entends! Tu es ici où nous sommes, où sont tes proches, où sont tes amis. Tu es dans la croix où nos prières t’ont enfermé. Nous te porterons à la chapelle du cimetière, et là, tu feras ton purgatoire jusqu’au jour du dernier jugement... Tu quitteras tout à l’heure cette maison, comme si tu avais trépassé dans ton lit. Un prêtre mènera ton deuil, et les chants de la mort seront chantés sur ta dépouille. Prends congé des tiens, pauvre âme, de celui-ci, ton père, qui t’a nourri, de celle-ci, ta femme, que tu as tant aimée, de ton fils, qui est ton sang, et de nous tous qui avons sur toi jeté l’eau bénite. La paix de Dieu soit avec ton anaon! Ainsi soit-il!
Une sueur abondante baigne le visage enflammé de Nola, colle à ses tempes les mèches de ses cheveux gris... Tandis qu’on s’empresse autour d’elle, nous gagnons la porte, heureux de secouer au vent de la nuit les images lugubres dont nous avons le cerveau hanté, d’échapper à cette atmosphère de sépulcre, de respirer l’air du dehors, purifié par la tempête, où circule déjà la fraîcheur saine, le virginal frisson du matin.
—Tenez, fait le syndic, les vents ont calmi... Les barques pourront sortir.
X
Elles furent vraiment imposantes, ces obsèques fictives de Jean Morvarc’h. Dès le point du jour, aussitôt que la veillée funèbre eut pris fin, les glas se mirent à tinter, non seulement à l’église paroissiale, mais dans tous les sanctuaires de l'île; puis, sur les huit heures, on vit s’avancer le cortège, un long fleuve noir précédé, comme d’un ourlet d’écume, par les ecclésiastiques et les chantres en surplis. Il venait à travers les pâtis, à travers les chaumes, grossi sans cesse de nouveaux affluents que déversaient les routes, les fermes, les hameaux du parcours. La mer, houleuse encore, tendait tout l’horizon d’une large bande d’azur sombre, lamée d’argent. Un soleil blanc—le soleil des lendemains de grande pluie en Bretagne—luisait dans le ciel nettoyé.
Au milieu de la nef, le catafalque était dressé. On y déposa la croix de cire que portaient, couchée sur un brancard, quatre pêcheurs homardiers du clan des Morvarc’h. Et l’office commença... Je songeais à l’avant-dernier dimanche, au moutonnement des coiffes claires, aujourd’hui endeuillées, aux voix douces des femmes entonnant du haut de la tribune le cantique des saints d’Eûssa, à celle surtout qui, s’élevant soudain, les domina toutes, et dont la vibration vous effleurait l'âme comme d’un toucher surnaturel...
La musique de cette voix, il me fut donné de l’entendre encore, au moment de quitter l’église; mais le timbre en était brisé.
C’était sous le porche. Debout entre les deux veuves, ses guides et ses soutiens dans la montée de son dur calvaire, Marie-Ange recevait les condoléances de la foule et les embrassades de sa parenté. Je m’approchai à mon tour, quand le gros de l’assistance se fut dispersé. Pas plus que la veille, elle ne leva vers moi son visage, encapuchonné dans son manteau. Elle me reconnut pourtant et me dit:
—J’ai su, par la petite gardeuse de chèvres, votre visite manquée de l’autre lundi... Hélas! si vous revenez un jour, à Cadoran-le-Neuf comme à Cadoran-le-Vieil ce sera, sans doute, la même ruine!...
Je balbutiai de vagues paroles, et ce furent tous nos adieux.
Elle s’en retourna là-bas, dans l’ouest. Je partis, de mon côté, par le premier vapeur... Oh! le triste chant des Sirènes, à la Pointe sauvage, et combien amer, en automne, le parfum des fleurs d’Ouessant!