II (continued 2)
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Cependant après neuf années de parfait fonctionnement de mon École des Régicides et trente-six mois de labeur de mon Institut bactériologique, après tant d’attentats, après tant de rois ou de puissants mis à mort, je me rendis compte, un jour, qu’il n’y avait pas une douleur, pas une honte, pas un forfait, pas un mensonge, pas un sanglot de moins dans la société policée. Et l’affreux doute prit alors possession de mon esprit.
A quoi bon tous ces meurtres? Ce n’étaient pas les tyrans, mais bien le besoin de servitude qu’il faudrait pouvoir supprimer. J’avais été victime d’une épouvantable erreur. Quel était le monstre qui avait inventé cette doctrine néronienne et absurde: Tuer pour régénérer? Oui, l’anarchie comme toutes choses ici-bas mentait... L’anarchie était fausse dans son principe, et puérile dans ses moyens. Elle énonçait que les hommes étaient nés bons et que la Société seule les rendait mauvais. C’était la théorie de Rousseau, cet homme à la vessie percée qui, comme il le conte lui-même, défaillait d’attendrissement sur une touffe de pervenches, au souvenir de sa vieille maîtresse, et qui empoisonna tout un siècle de ses mucilages sentimenteux. Eh bien! cela, c’était une effroyable imposture, les hommes sont nés mauvais parce que la Nature a intérêt à les élaborer ainsi et que, s’ils étaient bons, ils se déroberaient à l’œuvre qu’elle leur impose; c’est-à-dire qu’ayant vu la plupart d’entre eux souffrir et connaissant que la douleur ne peut être vaincue, ils refuseraient d’assurer la continuité de l’espèce. Il n’y aura donc jamais aucun moyen de les rendre bons, de constituer avec eux la Cité promise, l’Eden de l’avenir, la Civilisation harmonique en un mot, où le fort ne dévorera pas le faible, où l’égoïsme ne sera pas le moteur suprême. On aura beau faire tomber toutes les lois, détruire tous les pouvoirs, supprimer tous les maîtres, massacrer, couper des têtes, comme l’enseigne l’Anarchie, l’homme sera toujours l’être de boue et de sang occupé à spolier, à imbécilliser ou à martyriser son semblable. Il n’y avait rien à espérer, parce qu’on se heurtait à la Nature, force plus grande que tous les vouloirs humains. L’Anarchie, qui imposait de croire à quelque chose, qui spéculait sur cet a priori, sur le dogme de la bonté innée de l’homme était donc aussi ridicule et aussi malfaisante que toutes les théories religieuses ou sociologiques qui l’avaient précédée. Croire était la stupidité dernière en même temps que l’erreur suprême d’où découlaient tous les autres crimes. Si l’on voulait rêver de Justice, de Vérité, d’Harmonie et d’Absolu, il fallait être en mesure, un jour, d’étrangler la Nature naturante, ou d’arracher d’un seul coup tous les génitoires à l’Humanité, pour l’empêcher de se continuer. Mais où étaient-ils les doigts de fer, où se cachait-il le nouveau Prométhée, capables de cette œuvre sublime autant qu’impossible?
Dès que j’eus évoqué ces choses que nul, entendez-vous, parmi les philosophes ou les logiciens, n’a pu controverser que par des objections de sentiment, donc irrecevables, dès que le refus d’espérer eût prépopenté en moi, je résolus de licencier mon École de Régicides. Et à nos cadets et à mes professeurs, désormais sans emploi, je distribuai une notable partie de l’avoir qui me restait. J’allai m’embarquer pour l’Europe quand je fus cueilli au bord du ponton d’embarquement par deux gentlemen qui me prièrent de vouloir bien les suivre. J’avais été dénoncé. Arrêté, je fus incarcéré pendant huit jours. Mais la justice recula devant l’énormité du scandale où allait sombrer peut-être l’honneur des États confédérés, car les nations ont, elles aussi, un honneur aussi mal placé que celui des femmes. Et puis la Magistrature américaine avait peur; elle s’affola évidemment à la pensée que mon acte, dans la notoriété qui allait lui être donnée, fût imité par d’autres, par quelques hommes d’esprit désireux d’employer leur argent, de façon originale. Elle s’étonna seulement que mon Académie eût pu fonctionner si longtemps, sans attirer les soupçons. Je dus lui faire remarquer qu’elle était installée à cent lieues de tout centre habité, au milieu des savanes de terre rouge du Colorado. Je rappelai également au gouvernement américain que j’avais demandé l’autorisation d’ouvrir un collège libre préparatoire aux écoles militaires de l’Europe, et que j’avais même offert, en ces dernières années, de fournir des volontaires tout entraînés pour Cuba,—ce qu’il avait accepté, du reste.
Nostalgiquement, je regagnai le vieux continent, mais sans abandonner toutefois mes études et mes travaux, pour faire coûte que coûte et malgré eux le bonheur des hommes. Je m’étais convaincu que la Douleur et le Mal ne seraient enfin exterminés ici-bas, que le jour où l’on pourrait saisir le gouvernail de la planète pour l’aiguiller en dehors de sa route et l’aller fracasser contre une autre, dans un rejaillissement d’immondices qui éteindrait le soleil. Puisque les hommes s’acharnent à proliférer, l’esprit du Sage, qui ne peut pas vivre sans idéal ni sans absolu, est bien forcé de rêver quelque chose de semblable à défaut du bénéfique onguent gris en possession de supprimer, du coup, les quelques milliards d’acarus enragés qui, sous le nom d’humanité, circulent sur le testicule terraqué. Si l’on arrive à tout sabouler, si l’on réussit à faire triompher enfin le Nihil consolateur, le Bien, le Calme et le Silence prendront alors possession du monde apaisé. Et la souffrance sera définitivement abolie, puisque l’on aura détruit l’homme, qui malgré vos demi-mesures de Socialisme ou d’Anarchie en sera toujours le réceptacle. Donc, Messieurs, orientant mon intelligence et mon labeur de ce côté, j’ai résolu de faire tout le possible pour supprimer ladite humanité. Et je crois que si celle-ci avait connaissance de mon but, et se penchait sur mes travaux, elle pourrait, dès maintenant, couvrir la terre de cathédrales vouées à ma personne, engraisser des prêtres et me décerner des cultes comme elle l’a fait pour son supposé Créateur—entité responsable de tous ses maux—sans parvenir à acquitter jamais la dette de reconnaissance qu’elle contracte envers moi qui vais la faire disparaître.
—Ah! bah, vous avez comme ça à votre disposition l’onguent gris nécessaire à nous effacer tous, nous les acarus! interrogea Truculor.
—Certainement, répondit le phénomène, dont les yeux s’enflammèrent. Ce moyen est simple, comme vous allez vous en convaincre. Il y a deux ans à peine, l’Académie des Sciences fut informée qu’un chimiste, dans une expérience, avait réussi à enflammer l’azote de l’atmosphère, sans que la combustion ait lieu au préjudice de l’oxygène ambiant. Eh bien, Messieurs, cette expérience a dépassé maintenant le champ étroit du laboratoire pour devenir enfin pratique. L’homme de génie dont je vous parle, qui ne fait partie d’aucun Institut, se déclare en mesure de pouvoir, en moins d’un an, enflammer sur lui-même tout l’azote contenu dans la calotte atmosphérique recouvrant la terre. Donc, avant qu’il se soit écoulé douze mois, à partir de l’instant où je vous parle, et après un préalable anathème jeté à ce monde effroyable où seuls peuvent germer le crime, le vol et le mensonge, après une dernière malédiction lancée à cette sphère obscène, une effroyable langue de feu se précipitera d’un pôle à l’autre, un mascaret d’incendie, attisé par les vents, se déchaînera, vengeur et implacable, pour assécher d’un coup les fleuves, les mers et les océans, calciner, effacer sans retour possible la vie végétale et animale, en faisant flamber la planète maudite comme un gigantesque bol de punch. Après l’incinération de cette ordure, tout, tout, vous entendez bien, les êtres et les choses, se plongera dans le coma délicieux du Néant, pour n’en plus sortir jamais, malgré l’acharnement désespéré de l’abominable Nature, frappée à mort, elle aussi, et hurlant d’épouvante dans le vide frissonnant, pendant que la Ténèbre pacifiante digérera lentement le monde scélérat. Et puisque la Justice et le Bonheur n’étaient pas possibles sur cet habitacle, nous aurons accompli la seule œuvre dont puisse s’enthousiasmer encore l’esprit humain! Nous aurons détruit la Terre et supprimé pour toujours l’effroyable Génitrice de Douleur et d’Iniquité!
Monsieur Eliphas de Béothus, ayant ainsi parlé, se tamponna la bouche du coin de son mouchoir armorié d’une devise favorite: l’espoir suprême est dans le non-être et se leva de table, en ajoutant négligemment, comme survenait un flanqué de mauviettes.
—Je vois que la ripaille se corse; or je ne puis approuver plus longtemps, par ma présence, les mangeries qui abêtissent et ont toujours pour immédiate résultante les coïts qui repeuplent...
Il gagna la porte sans autre débordement de politesse à l’adresse des convives. Pourtant, sur le point de sortir, il se retourna de trois quarts. Du coin de sa bouche tordue dans sa face citrine et comme vert-de-grisée par endroits, il laissa tomber encore:
—Au revoirs, messieurs, au revoir, jusqu’au jour où vous apprendrez peut-être mon véritable nom... qui vous expliquera alors bien des choses.
Et il disparut.
—Folie, folie, des phrases, des phrases! que tout cela, pontifia Truculor que la bonne chère, en ce moment, semblait sur le point d’apoplectier. Le Socialisme, Messieurs, dans une vingtaine de générations au plus, fera la paix et la justice parmi les hommes réconciliés. Et tout ce nihilisme n’a qu’une valeur de paradoxe...
Déjà le Tribun se préparait à conférencier. Il avait repoussé sa chaise et, les deux mains appuyées sur la nappe, il adressait à tous les commensaux le large sourire de bienvenue qui est l’amorce de tous ses épanchements oratoires. Honved, qui ne pouvait souffrir le grand homme, prévit la chose et, pour sauver l’assistance, n’hésita pas à commettre le crime de lèse-génie. Il coupa net et fut très dur, car le logomaque l’exaspérait.
—Eh! eh! il ne faut pas médire des phrases en général, Monsieur, car il est des phrases dont la construction a exigé plus de science que celle des cathédrales et quand les basiliques ne seront plus que poussière, ces phrases chanteront encore dans la pensée des hommes. Le Socialisme ne vit que de cela du reste! Vos collègues, je ne parle pas de vous, ont réalisé ce miracle d’apaiser la faim des malheureux en leur faisant brouter des adjectifs et des substantifs nouveaux. Je ne veux point savoir si c’est un progrès sur les âges précédents où l’on voyait, de temps en temps, César distribuer la sportule au peuple et les grands consentir largesses. Il ne tient qu’à vous, sans doute, je le sais bien, de faire prononcer par l’Académie de médecine que l’épithète est un aliment, tout comme l’alcool, et vous aurez résolu le problème social. Quant à l’expédient désespéré de Monsieur Eliphas de Béothus, je ne le trouve point si déraisonnable. La science sera à la hauteur, un jour, de réaliser ce dont il parle. Il y a déjà quelques milliers d’années que, par la parole, fut dénoncée l’infamie de l’univers et que les hommes se sont efforcés d’y remédier. Comme l’a dit Monsieur de Béothus, si la Pitié et l’Équité ne peuvent pas régner sur la terre il faudra bien détruire la terre. Le philosophe qui, le premier, formula les notions de Justice et de Vérité, décréta, sans le savoir, l’abolition du monde ou tout au moins de la vie, car jamais l’absolu de ces deux principes ne pourra être réalisé par une société civilisée. Or l’esprit humain, revenu de l’erreur Dieu, ne peut se contenter d’une approximation, d’une relativité, et fatalement il sera amené à désirer, à hâter de tout son pouvoir, l’extinction de l’espèce, dans le besoin irréfrenable qui est en lui de supprimer le Mal et la Douleur. Convaincre les hommes qu’ils n’ont point le droit de se continuer est, au dire de quelques penseurs, la seule détermination pratique pour pacifier la terre et renverser du même coup l’œuvre de la Nature qui a promulgué le crime, le carnage, la souffrance et l’asservissement des faibles de façon pérennelle. J’aime la vie, moi, pour la beauté qu’elle tolère par accident; je l’aime pour son lyrisme éperdu, pour tout ce qu’elle enfante: monstres ou héros; je l’aime parce qu’elle est une représentation, parce qu’elle permet souvent à l’intelligence de conquérir sur les forces mauvaises, et qu’elle dresse en face du monde un pouvoir parfois équivalent, c’est-à-dire la volonté des hommes; je l’aime parce qu’elle permet de flageller avec des mots l’Univers abominable qui ne veut point de la justice; je l’aime aussi parce qu’il n’est pas tout à fait prouvé à mon sens qu’elle soit haïssable, puisqu’elle suscite de temps en temps le génie, condamné à souffrir, il est vrai, un peu plus encore que le troupeau. Mais, si pour moi l’expérience n’est pas probante encore, si tout n’a pas été tenté et si la conclusion qui consiste à l’annihiler me paraît prématurée, je ne la repousse pas a priori...
Je concède même ceci: C’est que le malthusisme est le seul moyen de faire, pratiquement, la Révolution sociale qui vous tient au cœur sans cataclysmes et sans massacres.. C’est l’arme suprême terrible, inexorable du prolétariat. Que celui-ci refuse de se continuer, organise, non pas les grèves des bras d’où il sort toujours vaincu, mais bien la grève des ventres et il est assuré de la victoire. Que le peuple ne procrée plus d’esclaves et puisqu’il est impuissant à sortir de son enfer, qu’il s’obstine, lui, à ne pas se reproduire, à ne pas créer d’enfants pour les faire entrer à leur tour dans sa noire géhenne. Et la Bourgeoisie sera par terre. Ce n’est pas elle, vous vous en doutez, qui consentira jamais à peupler de ses fils ses casernes et ses bagnes industriels. Alors quoi, que fera-t-elle? Des Lois? Allons donc, le Peuple, cette fois, se trouve en possession du moyen de salut. Une législation, quelle qu’elle soit, ne peut astreindre les asservis à proliférer s’ils se dérobent à cette fonction. Si vous avez les fusillades, pour assurer la continuité et le respect du monstrueux état de choses présent, vous ne pouvez employer les lebels pour obtenir de la chair à exploitation. Que les travailleurs adoptent seulement le malthusisme dans la mesure où la classe nantie le pratique et vous allez vous trouver avant une génération, avant vingt-cinq ans, devant une véritable disette de travail salarié. Or vous-même, Monsieur Truculor, n’osez assigner une échéance aussi rapprochée à la Révolution. Le suicide progressif du peuple, c’est le bouleversement général de la Société. C’est le capital désarmé et impuissant devant ses richesses accumulées, devant ses tas d’or, qui auront tout juste désormais la valeur de gravats amoncelés. Le rôle de l’or étant de fomenter de la main-d’œuvre, pour exonérer les enrichis de tout labeur, qu’allez-vous en faire quand les bras vont commencer à manquer, quand il n’y en aura plus assez pour les besognes serviles, quand, dans cinquante ans, même, il n’y en aura plus du tout peut-être? Si la caste possédante veut manger, il lui faudra travailler à son tour, œuvrer dans les effroyables besognes qu’elle impose au prolétariat de par la toute puissance de son Code et de son Argent. Si elle veut du pain et du luxe il lui faudra participer à l’activité humaine. Si elle veut jouir toujours, il lui faudra, cette fois, jouir sur elle-même, être le propre artisan de ses innomables voluptés. Si elle veut des armées permanentes, elle enrôlera ses ploutocrates, et si elle veut de la prostitution encore, elle devra jeter ses filles à ses mâles en rut.
Tout croulera par la base, les institutions et les hiérarchies, les gouvernements démocratiques et les dynasties, les cultes et les dieux, sans qu’il soit nécessaire de verser une seule goutte de sang. Jamais plus terrifiante catastrophe n’a menacé, par avance, l’Egoïsme pontifiant. Contre elle, nulle défense n’est possible, sachez-le bien, car, comprenant que c’est le seul procédé de libération pratique, le salariat étranger, auquel les classes dirigeantes pourraient faire appel, l’adoptera spontanément lui aussi. Et par dessus les frontières, s’échangera alors la première étreinte fraternelle entre les déshérités du monde, résolus à disparaître dans le refus magnifique de prolonger leur détresse, leur misère et leur servage...
Il est temps peut-être que quelques hommes aillent dire cela aux masses spoliées, qui imposent la domestication et l’endémique famine à toute la descendance issue de leurs entrailles éternellement douloureuses. Il est temps qu’on aborde franchement le débat et que, méprisant par avance toutes les persécutions, deux ou trois penseurs s’offrent d’eux-mêmes pour affranchir le peuple en lui énonçant, malgré la gouaille et les quolibets du début, les moyens infaillibles de ne plus faire d’enfants. Il est nécessaire de ne point le prendre, tout d’abord, à la thèse philosophique, mais bien au terre à terre du profit immédiat. Qu’on lui donne en exemple la Bourgeoisie qui, pour ne pas morceler sa fortune, s’est déterminée à la quasi-stérilité. Qu’on lui dise dans les réunions publiques, dans les meetings des centres ouvriers, à l’aide de millions de brochures répandues à profusion dans les usines ou à la porte des mairies, envoyées même à chaque nouveau couple, qu’on lui dise et lui rabâche à l’aide de l’écrit et de la parole, enfin, qu’il est ridicule de ne pas imiter la classe moyenne, qu’il est stupide d’employer son infime salaire à nourrir des petits, quand il peut s’abstenir d’en avoir. Définissons-lui, nous, littérateurs, le malthusisme rationnel et sournois des satisfaits, et faisons-lui comprendre que le bourgeois n’a pas supprimé le plaisir de l’acte génésique, mais seulement la résultante: la fécondation, et il ne tardera guère à en faire autant. Au bout de quelques années, dès les premières statistiques des Leroy-Beaulieu ou autres annonçant le péril, le Capitalisme, terrifié à la vue du mal qui va l’exterminer à son tour, accourra suant de peur pour offrir, de lui-même, la justice, et promettre une répartition plus équitable des biens d’ici-bas. Il ne sera plus temps. La caste assouvie, par sa volonté d’iniquité, aura tué ce qu’elle appelle la Patrie et la Race.
Et, qui peut nier la sereine et magique beauté de l’acte? La Démocratie, qui a donné son sang pour toutes les grandes œuvres sociales, la Démocratie, qui par son courage, son labeur, a permis en somme d’édifier la civilisation moderne, la Démocratie, éternelle Parturiante d’Idéal et de Bonté, comprenant qu’elle a tendu le cou à une cangue plus lourde que les chaînes féodales, la Démocratie, consciente enfin que sur sa nuque pèse la pantoufle du bourgeois, ou les cothurnes éculés des histrions de la politique, plus implacables que la botte à éperons d’or des patriciens d’ancien régime, la Démocratie, désireuse de ne point s’avilir, de ne pas se courber plus longtemps dans l’esclavage, se frappe à mort, étouffe la vie dans ses lombes, et entraîne dans le gouffre ceux qui lui refusent l’Équité...
La minute est décisive, sachons-le, et la haine publique, ou la mise hors la loi ne pourront, j’en ai l’assurance, étouffer désormais la parole courageuse des protagonistes de l’Idée salvatrice en actuelle germination. J’aime la vie, certes, moi, mais je me résigne car j’aime encore plus la justice, qui doit en être la condition première, et si c’est le seul moyen de l’arracher aux exacteurs oisifs que de brandir une telle menace au-dessus de leurs fronts implacables dans la férocité, je l’acclame de toutes les forces de mon cœur et de ma pensée. Peut-être serai-je un de ces ouvriers d’émancipation, sans jamais, par la suite, réclamer ni honneur ni mandat. Je m’affligerai, toutefois que les socialistes ou les libertaires ne m’aient point devancé. Mais sans doute, les chefs n’ont-ils cure de voir le Peuple faire sa Révolution tout seul et tout de suite, car il leur faudrait rester sans emploi et résilier leur rôle profitable de pasteurs de bétail...
Truculor ne ramena point l’adversaire.
—La question, dit-il, est d’une telle vastitude et d’une complexité si grande, Monsieur, que je préfère vous répondre demain, dans un Premier-Paris. Karl Marx et Bernstein, démontrent péremptoirement, à l’opposé de Max Stirner... Mais devant les grimaces des commensaux menacés d’un éboulis d’érudition sociologique et d’un laïus pompeux, il rengaina son Larousse et tourna bride tout à coup, en ajoutant néanmoins, d’un ton emphatique: Ces thèses malthusiennes ne gagnent pas à être commentées à table...
Depuis quelque temps déjà, le front du comte de Fourcamadan se ravinait sous l’effort des cérébrations intenses. Son esprit en gésine devait connaître les affres de l’enfantement.
—Béothus n’est qu’un dément qui m’a donné des déman.... geaisons.... ses acarus n’avaient rien à faire avec le non-être, mais bien avec le pyr...êthre... Et, satisfait, exhilarant, le dos en arc de cercle, il pinça, entre le pouce et l’index, l’assiette de Jacques Paraclet.
—C’est l’aboutissant prévu, l’homme définitif que peut élaborer une race qui a répudié Dieu, opina le pamphlétaire, dédaigneux de cette stupidité. Ceux qui, depuis tant d’âges déjà, obscurcissent chaque jour le Front du Crucifié d’un nuage de crachats, ceux qui ont fait chavirer l’Espérance dans le dépotoir du Positivisme, ceux qui depuis Voltaire et Diderot dansent sur le corps du Fils de l’homme la bamboula frénétique des vidangeurs de l’athéisme, devaient nécessairement se trouver acculés à ces théories de négation et de désespoir paroxystes. D’ailleurs je ne suis pas loin, moi aussi, de leur concéder une part de magnificence. Puisque la puanteur de ce monde est telle que les bienheureux, qui gravitent dans le séjour des Justes et des Purs, se trouvent sur le point d’en être asphyxiés d’horreur, il est bon que la création disparaisse, car Dieu, lui-même, a dû reconnaître que sa toute puissance et sa volonté seraient impuissantes à la racheter. Qu’il vienne donc l’ange exterminateur armé de son flamboiement de tonnerres! Qu’il accoure le justicier escorté d’une pyrotechnie de soleils en conflagration, et qu’il détruise pour toujours la purulence et l’immondicité de notre relief planétaire!
—Messieurs, messieurs, avec tous vos goûts de massacre et de destruction universelle, vous ne touchez pas à ce chaud-froid. Je vous prie, maître d’hôtel, faites passer, dit la Truphot, qui prévoyait qu’elle allait vivre plusieurs nuits à rêver de cataclysme général.
Après quelques oscillations réglées par un métronome d’infaillible sottise, qui servit à mettre en mesure et à balancer rythmiquememt les dires de Sarigue, de Madame Truphot, de Boutorgne et du comte de Fourcamadan dont l’intellect respectif, surexcité par la bonne chère, butinait avec acharnement le sens caché des faits du jour, la conversation vint se fixer sur la guerre de Chine, qui déroulait alors ses péripéties les plus corsées.
Cette fois Truculor s’était installé de lui-même dans le bien-penser et le bien-parler. Il se mit donc à réciter, sur les cordes basses de son violoncelle pectoral, un prochain article qu’il destinait à son journal, pour appuyer le ministère à qui quelques dissidents de la gauche reprochaient d’avoir engagé en Extrême-Orient une campagne suscitée par les brigandages des missionnaires.
—Messieurs, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, les Chinois ne sont pas intéressants. Ce peuple abruti d’opium ignore le courage. Que penser, en effet, de trois cents millions d’individus qui se laissent mettre à la raison par un corps expéditionnaire d’à peine cinquante mille baïonnettes? Il suffirait, n’est ce pas? à ces inconcevables fourmilières humaines, de lever les bras, pour que l’air jusque-là placide, déchaîné tout à coup en ouragan par ce simple geste, balayât dans la mer les troupes que leur a dépêchées l’Europe dans un effort parcimonieux. Eh bien! Ils assistent à la chose indolents et apathiques, se contentant de geindre très fort, parce qu’on les pille et les extermine un peu. C’est un peuple figé, désormais incapable d’apporter sa contribution à l’effort et au travail du Monde en gestation de Progrès. Si on leur prend leurs ivoires, leurs soies, leur or et leurs fourrures rares, c’est, en somme, la revanche de la Civilisation sur la Barbarie, c’est la juste vengeance tirée par l’occident, après bien des siècles, des effroyables chevauchées de Tamerlan ou de Gengis. D’ailleurs, qu’ont fait des Chinois depuis douze cents ans? Où donc est leur science et de quelle culture moderne ont-ils témoigné en face de l’Europe en progression constante? Ce que les armées congrégées de cette dernière viennent d’accomplir, ce n’est, à bien y réfléchir, que ce que nous rêvons tous de voir se réaliser en faveur du prolétariat et au détriment de la Bourgeoisie régnante, c’est l’expropriation, la dépossession d’une race fainéante par une humanité laborieuse et féconde...
Ici il prit un temps, debout comme s’il conférenciait, esquissa au-dessus des convives un geste large de sa main arrondie en forme de conque, puis il acheva, se rasseyant et légitimant dans son inconscience la férocité de la classe capitaliste actuelle désireuse de triompher malgré tout.
—Nul ne mérite de vivre, au surplus, qui n’a le courage de se défendre.
Une stupeur régna; des pommettes rubescentes pâlirent d’étonnement, car cette thèse dans la bouche de Truculor déroutait toute la tablée. Mais la Truplot, respectueuse du lustre de son ténor, applaudissait et, du coup, s’y croyant autorisée par une aussi illustre obédience, elle lâchait, en phrases ineptes, et en éructant à demi, sous la poussée des vins, tout ce que sa langue pâteuse lui permettait de débonder d’un nationalisme longtemps réfréné.
—Oui oui! on devrait les égorger jusqu’au dernier. La cause de l’Église est toujours juste, et il faut que le colonel Marchand revienne de là-bas empereur.. D’abord, ce sont des païens, et puis ces misérables méprisent les femmes et crachent sur les crucifix....
—Envoyons-leur Gallifet, avec pleins pouvoirs, appuya son amant.
—La fêlure! se dit Honved, en se rappelant la thèse de la pièce qu’il chérissait, en pensée, depuis longtemps déjà. Oui, Truculor vérifiait le caractère, s’identifiait même, de surprenante façon, à un des personnages qu’il avait déjà configuré mentalement. L’auteur dramatique, dans ces trois actes projetés, voulait offrir une explication aux désolantes attitudes, aux comportements imbéciles dont sont coutumiers les gens notoires de cette époque, réputés, cependant, pour être doués de quelque phosphorescence d’entendement. Quand une race en est à la sénilité, quand le bétail humain qui a trop vécu s’agite, sans pouvoir brouter autre chose que les chardons de la sottise, la Nature suscite alors quelques individus dont la fonction est d’éliminer la dernière réserve de vaillantise morale, la dernière parcelle d’intelligence qui peuvent lui rester. Il n’est pas besoin, pour adopter ce postulat, de croire à une prédestination, ni de concéder à la Fatalité; le monde n’étant qu’une Volonté, comme les philosophes matérialistes l’ont démontré. Or la Nature se sert de ces hommes pour précipiter la déliquescence, pour aider à la désagrégation finale de l’esprit de cette race: elle leur fait à proprement parler tenir le rôle de ptomaïnes de décadence, tels ces ferments qui se mettent dans les corps déjà putréfiés. Par ailleurs, pour qu’ils aient pouvoir sur la masse, elle a fait d’eux des niveaux d’eau parfaits, destinés à déterminer exactement la ligne d’horizon, la parallèle basse nécessaire à l’optique du restant de leurs semblables. Or, elle les a frêtés d’une eau opaque de bêtise cynique, en laquelle, seulement, elle a glissé, pour la réalisation de ses mystérieux desseins, la petite bulle d’air, la petite spiritualité d’un discutable talent. Remuez le niveau d’eau: la molécule gazeuse va chavirer et se démener ensuite, sans pouvoir se fixer de façon stable. Et il faudra des circonstances particulières, une précision de manœuvre infinie, que le moindre heurt vient infirmer, pour que la bulle d’air se maintienne au centre parfait, bien en vue. Ne les faites pas agir sans précautions, sans préméditation, alors qu’ils ne sont pas en représentation voulue et concertée, car le petit globule s’affolera et se perdra alors dans la masse liquide. Seuls les doigts de géomètre du Destin auront le pouvoir de le replacer de ci, de là, par à coups, au point voulu, après cinq ou six mille oscillations fausses. L’avare Nature, sans doute, en paraissant les favoriser d’un quelconque côté, s’était acharnée sur eux, avait fait payer cher à ces cervelles pseudo-reluisantes tout le faux lustre dont elles se réclamaient. Elle semblait avoir rageusement fissuré la calotte cranienne qui servait de récipient à ces méninges glorieuses, laissant, par la fêlure, fuir le meilleur de l’intelligence. Et, en vertu de cette loi d’équilibre qui est sa règle primordiale, elle les avait dotés d’extravagants travers, leur rendant toute pondération impossible—pour balancer ce qu’elle croyait leur avoir donné.
Honved rabrouait vivement le personnage.
—Monsieur Truculor, je ne sache pas que le courage militaire puisse jamais être tenu pour le véritable criterium de la valeur d’un peuple. Les nègres du Dahomey, fusillés et mitraillés à distance par les effroyables engins modernes, sont venus mourir, dans plusieurs combats, emportés par une furia magnifique, sous les pieds mêmes de nos soldats; témoignant ainsi d’une des plus belles ardeurs guerrières qu’on ait jamais vues. Oseriez-vous en inférer que cette race était supérieure? A l’encontre de ce que vous venez de nous dire, le degré de civilisation et d’affinement d’un peuple se mesure à la haine qu’il nourrit des choses de la guerre. N’importe quelle brute militaire, un reitre de l’infanterie allemande, un lansquenet de Wallenstein, par exemple, avec une balle mâchée dans son mousquet, aurait toujours eu raison d’un Spinoza qui répugnait à se défendre ou ne savait pas combattre. Or, quelle que soit votre mésestime pour les maîtres que vous enseignâtes jadis... continua Honved en faisant allusion à l’ancien professorat de Truculor, vous ne sauriez soutenir décemment que le reitre est d’une humanité plus avantageuse que celle du Juif sublime qui écrivit l’Ethique...
Truculor mal en point et congestionné, la face vultueuse, désignait du doigt une ampoule électrique incluse en un surtout de fausse argenterie garni de lilas, d’œillets et de roses pâles, à qui la chaleur de la salle infusait une dolente chlorose. Il persévérait.
—Les Chinois n’ont cependant pas inventé cela.
—Non, comme vous le dites, ils n’ont point découvert la flamme électrique. Mais, faut-il le rappeler à un ancien professeur de la Sagesse? la première méthode de raisonnement rigoureux et scientifique était dans l’Inde avec Kapila, et par conséquent en Chine, dix siècles avant que la Grèce, elle même, possédât une philosophie. Il est plus que probable que cette dernière a pris aux hommes de race jaune, le raisonnement par deux propositions, l’enthymème dont je vous parle, qui plus tard, à son tour, mit au monde le Syllogisme, véritable conquistador de toute réalité abstraite. C’est un peu, croyez moi, cette méthode d’induction et de démonstration—la plus haute que les hommes puissent connaître—qui a enfanté les procédés de recherche scientifique moderne et acheminé l’Occident à la découverte de ce que vous invoquez. D’un autre côté, la civilisation chinoise qui, après une durée ininterrompue de quatre mille ans subsiste toujours—fait sans précédent dans le Monde—la civilisation chinoise, qui n’a pas subi un arrêt de quinze siècles dans des ténèbres médiévales, fait preuve d’une force bien supérieure à la nôtre, puisqu’elle lui a résisté et ne s’est point laissé entamer. Elle vivra encore quand nous ne serons plus. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que les Chinois s’habillaient de soies précieuses, vivaient parmi un idéal réalisé d’art et de beauté, avaient calculé la marche des astres, la rotation de la Terre, et vraisemblablement trouvé la boussole, alors que nous allions tout nus, que nous hurlions d’épouvante à l’apparition du moindre météore, et nous débattions enlizés jusqu’au cou dans la fange chrétienne.
Mais Truculor, qui opérait sa retraite et espérait s’en tirer par une plaisanterie, ripostait dans un rire gras.
—Ne dites donc pas de mal de Jésus, Monsieur Honved. En instituant le repos dominical, la fête du dimanche, le Christianisme n’a-t-il pas forcé une notable partie de l’humanité à changer de chemise au moins une fois par semaine? C’est toujours ça...
Ici, une sorte de barrissement digne d’un animal antédiluvien fit se dresser toutes les têtes et suspendit les haleines. C’était Jacques Paraclet qui se déchaînait, prenait vent et, le poing tendu, dominait tous les convives d’un visage exsudant de négrier dont on déprise ou vilipende la cargaison. La soute aux invectives explosait.
—La redoutable Face de Celui qui nous jugera tous, un prochain jour, m’est témoin, vociféra-t-il, que j’étais venu ici surchargé d’une insolite aménité, et que je m’étais juré, à moi-même, quelles que fussent la culminance de votre impudeur ou l’altitude de votre scurrilité, de ne jamais vider les arçons de la plus sereine indifférence. Par sept fois, sur les saints Évangiles, j’avais fait le serment d’assister, d’un œil invraisemblablement détaché, au cours sinueux, nonchalant ou frénétique de l’Orénoque, du Meschacébé de sottise et d’infamie, dont vous avez, un à un et tour à tour, fendu les flots en hippopotames diligents. Les îles flottantes de votre niaiserie, où se balancent, comme les fleurs d’or dans la description de l’auteur d’Atala, les anaphrodisiaques nénufars de votre studieuse ignorance, auraient pu, devant moi, passer et repasser vingt fois, sans que j’eusse été pris, une seule minute, du désir de les sabouler au passage à l’aide des crocs de fer d’une solide controverse. Monsieur de Fourcamadan aurait pu continuer, en tout loisir, à évacuer ses petites historiettes excrémentielles, et nous enchaîner tous avec les câbles de guano desséché qui lui sortent de la bouche, comme les chaînes d’or au dieu de l’Éloquence, que je me serais bien gardé de déranger l’eurythmie de son discours. Un remords cuisant se fût même, sur l’heure, insinué en moi, ainsi qu’un bourreau tenace, si j’avais prié l’Africain, égorgeur de femmes, que je vois là-bas, d’aller restituer son derrière aux gardes-chiourmes invertis, qui prirent soin de sa personne, durant un lustre tout entier. Je n’ai même pas, vous me rendrez cette justice, favorisé d’une épithète l’épilepsie de monsieur Pharamond Robomir, collaborateur dichogame du Pégase, et qui paraît avoir permuté de sexe avec madame Dieulafoy. Oui, j’aurais opposé à vos dires une anesthésie d’indifférence semblable en tous points à celle qu’un individu saturé de chloroforme peut opposer au couteau des tortionnaires, oui, j’aurais tout enduré, même l’ocarina de mon voisin, si Monsieur Truculor ne s’était mis soudain à insulter le christianisme jugulé...
Je ne veux pas connaître le degré d’apathie des Chinois et leur indigence d’ardeur belliqueuse me trouve sans indignation. Il suffit, pour me les rendre sympathiques, qu’ils aient été choisis par Dieu pour bien prouver au Monde que Son supplice et Sa crucifixion continuaient; il suffit qu’ils aient été élus par Sa volonté afin de Lui permettre, une fois de plus et au regard des hommes, de Se soûlerde douleur et d’effroi.
Certes, ils font éclater aux yeux des plus incrédules la Divinité péremptoire, ceux-là, puisqu’ils ont permis à une torture toute fraîche et à une honte nouvelle, infligées à Jésus, par les monstrueux missionnaires de là-bas, de venir s’ajouter à celles qui n’avaient pas été prévues au Mont des Oliviers. Que les hommes jaunes incinèrent tout vifs, dilacèrent avec un art de tourmenteurs poussé jusqu’au génie, les innomables carcasses des soutaniers qui, chargés de répandre la Parole dans l’Empire du Milieu, ont pratiqué le vol et le banditisme, cambriolé les métaux précieux et les fourrures inestimables dans une maëstria dont les juifs eux-mêmes n’ont pas donné d’exemple à travers l’histoire, j’y applaudis des deux mains. Qu’ils aient intercis, en plusieurs quartiers et tronçons salés vifs, les rufians infâmes estampillés d’une croix; qu’ils aient donné des lavements d’huile bouillante aux brigands immondes qui créaient des comptoirs d’usure, faisaient escompter leurs chèques par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, ouvraient, à l’usage de l’armée, des lupanars, des prostibules, à la caisse desquels l’évêque de Pékin, en chasuble, rendait la monnaie, je n’y saurais contredire, car ces Mongoloïdes de la rue du Bac transformaient le Fils de l’Homme en Dieu des assassins, et surchargeaient ses épaules d’un tel opprobre, qu’il se demande, peut-être, à l’heure actuelle, le Lamentable, si Sa Divinité sera suffisante pour Lui faire supporter le faix d’un pareil Himalaya de déréliction!
Mais tant que l’inanition coutumière que m’ont impartie les multitudes contemporaines, par moi bafouées, n’aura pas à tout jamais congelé le sang de mes veines, nul ne se pourra vanter d’avoir, impunément devant moi, acclamé la force scélérate et vilipendé le Christ momentanément vaincu. Jamais je ne tolérerai, Monsieur le subversif, qu’on vienne excréter sur Lui des plaisanteries d’arrière-département.
Qui êtes-vous donc vous autres, qui osez blasphémer la sublime parthénogénèse de l’Église chrétienne et la suite de confondants miracles poursuivie de façon ininterrompue à travers dix-neuf siècles? Oui qui êtes-vous? Que faites-vous? Pendant que les foules, crétinisées par vos théories, se lamentent au milieu des clameurs de leurs entrailles vides, alors que la détresse des asservis, qui n’espèrent plus en Dieu, semble avoir atteint, comme en ce moment, l’indépassable Solstice de la Famine, on vous voit rouler sous la table des plus sales ribotes bourgeoises et gravir, un à un, les différents échelons poissés de vomissures de l’échelle dite des Honneurs. Alors que le Golgotha n’a pu faire la justice sur la Terre, vous incitez les malheureux à escompter l’attendrissement des Assemblées délibérantes. En Officiant, en Sacerdote rétribué du Mensonge, vous maniez même la sonnette sous-présidentielle, qui vous sert à annoncer l’imminence du solécisme, comme elle sert à l’humble prêtre à annoncer l’imminence de la divine Transsubstantiation. Dès que l’un de vous a soutiré une parcelle de pouvoir, est devenu ministre, comme Millerand pour avoir vendu son parti à 30 deniers, vous accourez tous, tel un essaim de mâchebrans sur une chose diffamée. La bouche pleine, avec le jus des viandes, l’or ou le sang des vins généreux, qui ruissellent à vos commissures, vous bâfrez alors, en des voracités de cynopithèques, tout en flatulant devant le Peuple, une fois de plus trompé, qui sanglote de désespoir à vos pieds vaporants. Et quand les lebels, comme à la Martinique et à Chalon, partent sur la Foule, vous rotez si fort, dans votre indigestion, Messieurs de la Postiche socialiste, que vous en arrivez à couvrir le bruit des fusillades!...
Semblables en tous points aux requins qui, dans les mers chaudes suivent le bateau, le steam-boat, et avalent au passage les bouteilles vides, les boîtes de fer-blanc et les vieilles bottes qu’on leur jette par dessus bord, on vous a vu suivre, avec les socialistes de votre bande, le galion bourgeois et engouffrer à la volée tous les détritus, toutes les déjections de pouvoir et d’argent, que la ripaille sociale voulait bien vous décerner.
C’est vous, les repus du Collectivisme, vous, les victimaires adipeux de vos propres fidèles, qui martelez sournoisement du talon les faces vertes des damnés de l’enfer social, quand ceux-ci, mutilés dans leur énergie et les poignets coupés, s’efforcent de faire sauter les barreaux de leur ergastule, en s’y accrochant avec leurs gencives décharnées et saigneuses dont les convulsions du désespoir et de la faim ont au préalable fait sauter toutes les dents..... Vous êtes les Belphégors de l’abjection, et si vous aviez une âme, il conviendrait de se précipiter sur elle et de l’exterminer avec des pelles à m.... e!.....
Oui, les fulgurances jaillies de la conjonction de deux soleils ne réussiraient pas à éclairer, à purifier l’opacité pestilente de votre intellect, où s’entasse chaque jour le guano de vos pensées et de vos innomables concupiscences!
Vous avez tous les vices des satisfaits sans en avoir la souplesse cynique. Pour ce que vos mères ont été cuisinières au fond des provinces, il n’est pas un infâme poëlon, où mitonne le plus sordide ragoût, la plus nidoreuse des nourritures bourgeoises, que vous ne rêviez de torcher de vos langues frénétiques, de vos langues de révolutionnaires, que vous avez transformées en suppositoires à l’usage des puissants et des rois. Et par dessus tout vous nourrissez la haine implacable de l’art dont la seule vue vous plonge dans les exaspérations forcenées. Pas un artiste, pas un écrivain capable de sauver par la magie de la forme l’exécration du fond ne collabore à vos journaux. Avec plus d’acharnement que les assouvis qu’on a vus parfois aimer la littérature et tolérer les hommes libres, vous enfoncez, de vos propres mains, le bâillon et la poire d’angoisse à quiconque refuse de s’asservir sous la discipline de caporal poméranien qui est celle de votre parti. Les sept Géhennes de la Misère, les in pace de la faim attendent le malheureux, qui ayant donné un moment dans vos insanes théories, et précipité dans une syncope d’épouvante pour vous avoir approché, s’est, par la suite, enfui au loin, en hurlant de terreur dans la nuit pitoyable, dans la ténèbre impuissante à calmer les hoquets de son âme en la tamponnant de lénifiant silence ou en lui dérobant votre squalidité!.....
Tueurs de Dieu! disait le moyen-âge pour exprimer l’horreur ultime du crime humain, tueurs d’artistes! pourrions-nous vous crier à la face pour formuler à notre tour le suprême coefficient des vindictes humaines. Oui, tueurs d’artistes que vous êtes, vous vous mettez à dix mille pour exterminer un pauvre être brûlé par le feu sacré. Des multitudes, qui n’ont jamais connu d’autre prurit que le délirium, le satyriasis de l’ordure, surgissent, suscitées par vous, afin de se précipiter au pourchas du Prédestiné, du Douloureux, dont le cœur tordu de spasmes acclame, comme le mien, une Beauté et une Justice que vous ne connaîtrez jamais. Et il faudra vingt siècles, peut-être, avant que la petite flamme que vous avez éteinte se rallume à nouveau dans un cœur d’homme!
Mais ne vous hâtez pas trop d’incliner à l’optimisme et d’entonner dans vos lutrins le cantique d’allégresse. L’opprobre de votre socialisme d’esclaves et de loups-cerviers jouisseurs n’est pas près de supplanter encore l’opprobre bourgeois qui lui dispute la scélératesse. La patine d’infamie dont vous prétendez revêtir le monde, comme l’émail d’un grès flammé, n’est pas cuite encore dans le four clandestin où vous rêvez de l’élaborer.....
Recevez-moi, ajouta le pamphlétaire après une courte pause qui lui permit de renouveler son souffle et de dérailler en partie selon sa coutume, recevez de moi cette surprenante révélation. Quand, à la suite du trépas du Christ, les assises du Monde se soulevèrent d’effroi; quand les cieux craquèrent dans une épilepsie d’innomable terreur, Dieu dit à sa Création: Je rachèterai à nouveau la Terre, dès qu’entassés les uns sur les autres, les cadavres des Justes et des Purs, iniquement suppliciés par les hommes, formeront une pyramide d’une altitude égale à trente-trois fois celle du Golgotha: autant de fois le Golgotha que la chair de ma Chair et la Substance de mon Esprit avait d’années au moment de mourir. C’est pour cela que vous avez vu tant de saints courir au martyre, dans le moyen âge. C’est pour sauver à nouveau leurs semblables que tant de Bienheureux dans les premiers siècles, ont donné leur vie. Eh bien, le saviez-vous? Il ne manque plus qu’un cadavre à l’épouvantable et rédimante pyramide, un Cadavre que l’on attend vainement depuis cent années, pendant lesquelles aucun cœur n’a eu le courage de s’immoler. Et ce cadavre c’est le mien; oui, j’ai décrété que je serais celui-là et Dieu que j’avais invoqué m’a répondu: je t’en donnerai le courage.
Voilà pourquoi mon époque m’a fait panteler dans les plus inconvenables tourments, voilà pourquoi pas une heure de ma vie ne s’est écoulée sans que je fusse écartelé à vingt chevaux, voilà pourquoi le pal effroyable de l’injustice et de la faim a déchiré mes lombes emplies au préalable de plomb fondu. Car, vous entendez bien, je suis Celui qui couronnera enfin de son corps l’Alpe vertigineuse des glorieux suppliciés, je suis Celui dont l’Agonie sauvera l’Univers derechef. Je suis Celui dont la mort fera régner enfin la justice sur la terre apaisée. Si le Christ était le commencement, moi je suis la fin et le but.
Et cela me donne le droit de vous dire que vous me trouverez toujours quand il s’agira de précipiter à l’égout, à la cloaca maxima, le portique boîteux, le fût de colonne vermoulu des Rostres d’où vous haranguez les plèbes à qui vous rêvez d’infuser les manies ergoteuses des Petdeloups parvenus et le pus de vos propres veines. Je vous hais; je vous exècre si tragiquement que je sens des nervures d’acier s’enfoncer dans mon âme à votre seule apparition, et que je voudrais acquérir la frénésie dynamique des tremblements de terre pour vous balayer tous...
Expirantem transfixo pectore flammas... comme Ajax dont la poitrine transpercée par la foudre vomissait la flamme; fussé-je moribond, j’étoufferai, sous une suprême clameur, vos coassements de batraciens imbriqués de pustules; je domestiquerai des tonnerres pour servir au plain chant de mes fureurs; je remmancherai au bout de ma plume le cyclone familier avec lequel, depuis vingt ans, j’ai pris coutume d’écrire!...
Et quand vous m’aurez assassiné, entendez-moi bien, vous n’aurez point conquis la tranquillité. Vous en trouverez d’autres pour vous faire hurler à leur tour, pour vous tisonner avec le fer rougi de leurs malédictions. Car, ainsi que dans cet extraordinaire épisode de la guerre des Gaules, conté par Jules César, où un soldat du Brennus, embusqué dans un redan d’Avaricum, tenait tête tout seul à l’armée assiégeante, en lançant à découvert la tragule et la poix bouillante et qui, percé d’un trait parti d’un scorpion, fut remplacé par un second combattant, puis par un troisième... par un quatrième... et par d’autres toujours, se disputant jusqu’au soir le poste mortel; comme dans cet extraordinaire épisode où se révèle tout entière la sublime héroïcité de notre race, il se trouvera bien quelques fiers artistes, énergiquement décidés, eux aussi, à se repasser la javeline et le feu médique destinés à embêter la crapule jusqu’à la fin des temps...
Jacques Paraclet, la face embuée de vapeur, reposa alors sur la table, comme il eût fait d’une lame régicide magnifiée pour avoir percé un tyran, l’inoffensif couteau de dessert qui lui avait servi à scander ses fracassantes périodes. Puis il promena une dernière fois le regard issu de son œil vairon sur Truculor qui, depuis dix minutes au moins, gisait écroulé sous cette lame de fond. La Truphot accablée qui, à deux ou trois reprises, s’était vainement efforcée de l’interrompre, se lamentait en des mots sans suite, et pleurait même en sourdine, rien qu’à penser au scandale dans lequel sombrait la fortune littéraire de son salon.
Truculor, maintenant, se déterminait vers la porte.
—Quand on invite des hyènes enragées, Madame, on prévient l’assistance, au préalable, laissait-il tomber d’une voix blanche dont la colère avait assourdi le métal. Et il disparut, cueillant son chapeau et son pardessus, au passage, dans l’antichambre, sans que la veuve de l’officier municipal ait eu le temps de le rejoindre pour lui offrir le tribut de son affliction.
Honved riait aux larmes, amusé de l’événement, parfaitement assuré, d’ailleurs, de ce qui allait suivre. Boutorgne, l’homuncule, se disculpait hypocritement auprès de l’hôtesse.
—Ah! si j’avais su, je ne vous aurais point prié de l’inviter... Le scélérat m’avait donné parole de se tenir tranquille... Quel misérable!... Voulez-vous que je le soufflette, ajoutait-il, après un temps, son torse court redressé en une pose bravache, et tremblant intérieurement qu’on lui donnât licence des voies de fait.
Mais la veuve se tamponnait les orbites.
—Non... non... pas ici... dehors... c’est assez d’esclandre pour ce soir, demain, si vous voulez.....
Et Boutorgne concluait.
—Je ne peux pourtant pas lui envoyer des témoins; on connaît ses idées là-dessus: il ne se bat jamais.
—Mon cher, disait le comte de Fourcamadan à Siemans, c’est un rude goujat, mais il n’y a pas à dire, il a chichité en beauté. Comme c’est dommage qu’il soit sans esprit, car vous l’avez entendu: il n’a pas fait un seul calembour. Il faudra que je lui en passe quelques-uns...
Cependant, d’un geste impérieux, Jacques Paraclet avait fait signe à Madame Truphot, lui enjoignant de le suivre dans l’antichambre.
—La malheureuse, ça va lui coûter cher, prophétisa Honved, tourné vers sa femme, en voyant la maîtresse de maison rengainer son navrement ainsi que ses mouchoirs, et suivre l’Emphatique comme fascinée.
—Est-ce qu’ils vont mijoter une coucherie ensemble, questionna Sarigue, se décidant seulement à émerger de dessous la table où depuis le coup de boutoir du phénomène, coup de boutoir à lui décoché, qui avait dispersé sa bravoure et son esprit de répartie, il s’était mis en sûreté pour laisser passer le typhon.
Tous les convives debout, en désordre, au milieu du salon dressèrent l’oreille, car après une accalmie de quelques minutes la voix de Jacques Paraclet s’enflait progressivement, dans le vestibule, pour de nouveau tonitruer.
—Madame, ce matin même, quand m’est parvenue votre invitation, je me trouvais sans moyen d’y répondre. Un huissier, exempt de miséricorde, venait de saisir le dernier pantalon avouable que je ménageais depuis de longs mois déjà pour m’offrir au regard des personnes qui me veulent du bien. Cet homme impavide, qui aurait saisi avec la même ardeur l’unique vêtement du Crucifié, s’il avait vécu dans ces temps fabuleux et si le Procurateur, plus humain que nos magistrats pour les actuels délinquants, n’avait exonéré par avance le fils de Dieu des frais de son supplice; cet homme à panonceaux emporta donc, avec le haut-de-chausses susdit, un veston longanime qui ayant, par un miracle que je ne m’explique pas, conservé ses deux manches, un présumable col et le nombre de boutons exigibles, me permettait de me faire agréer encore, dans quelques maisons exemptes de décorum. Plus démuni de l’absolu nécessaire que Barrès, Hanotaux ou Saint-Georges de Bouhélier ne le sont de syntaxe ou de pudeur, je n’attendais plus qu’un miracle et, dans une prière, je me remis à Dieu du soin de l’accomplir pour ne pas décéder le jour même, faute d’aliments, puisque je ne pouvais songer à venir manger votre dîner. Mon Dieu, implorai-je, accréditez, une fois de plus encore et à mes propres yeux, la providentielle mission que vous me forcez d’accomplir ici-bas. L’inspiration ne tarda point, une langue de feu descendit sur moi: j’eus instantanément l’idée de me rendre aux Bains Deligny, dont le patron jadis fit de la mystique chrétienne avec Ernest Hello, et de solliciter, de son aide fraternelle, une immersion gratuite. Après m’être documenté pendant plus d’une heure sur la cagnosité et l’escafignon de mes congénères, la grâce divine opéra. J’arrêtai, au sortir de sa cabine, un fringant personnage de qui le lustre vétural et le plat visage—où la sottise était mitoyenne de la prétention—ne me permettaient pas de douter, une seule minute, que je ne me trouvasse devant un mortel dont l’unique fonction sur la terre consiste à culbuter des femmes, à jouer aux courses, et à lire les livres de Paul Bourget.
—Monsieur, lui dis-je, à vous envisager, la conjecture s’impose: vous possédez évidemment deux cents pantalons, comme le comte Boni de Castellane, et pour le moins douze douzaines de jaquettes, comme M. Deschanel. Je vois même que vous portez monocle comme feu Félix Faure, l’académicien Costa de Beauregard, et que vous devez être plus bête encore, si la chose est possible, que ces bipèdes précités. Or, moi, je suis Jacques Paraclet dont il serait ridicule de penser que vous eussiez jamais entendu parler, Jacques Paraclet à qui Dieu a délégué le soin de préparer ses créatures, oublieuses de son Verbe, à l’acceptation sereine des plus imminentes catastrophes. Je suis à l’heure actuelle affligé, comme vous pouvez le voir, d’un complet que répudierait le moins snob des chemineaux et investi surérogatoirement par la plus douloureuse disette de numéraire. Comment osez-vous circuler aussi somptueusement alors que mon dénûment à moi, le Promulgateur du Très-Haut, tirerait des larmes à Job lui-même sur son fumier? Voudriez-vous, après m’avoir rencontré, après que je me fusse adressé à vous, voudriez-vous charger vos nuits sereines du remords de ne m’avoir point secouru, alors que Dieu vous a choisi parmi tous vos semblables afin de me prêter assistance, et qu’il m’envoie vers vous à la seconde d’inexprimable angoisse où je suis prêt de défaillir et d’abandonner la tâche qu’il m’a confiée? Pensez que vous pouvez mourir sur l’heure ou demain et comparaître devant Lui, pendant que du Trône de Justice tombera sur vous l’écrasante Parole: Pourquoi n’as-tu pas tendu à Jacques Paraclet une main fraternelle, pourquoi lui as-tu rendu désormais impossible l’Œuvre dont je l’avais chargé?
Cet homme tremblait en m’écoutant, Madame.—Entrez là, me dit-il, en désignant sa cabine, je suis rédacteur au Sillon. J’ai lu votre Imprécateur. Et il troqua son caparaçon impressionnant contre ma défroque de trimardeur. Dois-je vous dire que, sous mes haillons, il partit transfiguré, la sottise de son faciès obnubilée pour toujours sous le rayonnement magique de l’archange vainqueur que Dieu, dont il venait de servir les desseins, avait fait de lui, immédiatement?
Eh bien! Je viens de requérir de vous un service semblable poursuivait le Catholique dont la voix se haussait maintenant à un tumulte d’orage; je vous somme d’accomplir à votre tour quelque chose d’équivalent à ce que ce scolopendre de sacristie a fait pour moi afin de me permettre de venir, ce soir, exterminer l’adipeux Mazeppa dont dix Ukraines de bêtise et d’impudeur n’auraient point ralenti le galop effréné. Demain, Madame, je serai jeté à la rue sur l’ordre du propriétaire du taudis qui me sert d’Alhambra. Demain, si toutefois auparavant le soleil, de dégoût, ne résilie pas son emploi, Jacques Paraclet sera sans asile et sans pain et la Parole de Dieu, se trouvera, de ce fait, abolie pour toujours. Pensez que vous seule pouvez présentement empêcher cette chose dont les anges pâlissent déjà d’épouvante, tout au fond des étoiles. Pensez que, vous seule, pouvez empêcher les cieux d’éclater d’indignation, et de s’émietter sur la terre pour étouffer tant de scélératesse. Quel compte aurez-vous à rendre un jour, si vous vous dérobez? Songez que si je demande à l’Inexorable Juge de vous faire trépasser sur l’heure, il m’exaucera incontinent en ce vœu dont vous reconnaîtrez vous-même la justesse et la légitimité. J’ai le droit de considérer, moi, toute personne possédant cent sous comme me devant deux francs cinquante. Madame, j’ai besoin de vingt-cinq louis...
En entendant ces dernières paroles, Siemans jusque-là placide n’y put tenir. Il se précipita, fonça sans même prendre le temps, au passage, de soulever entièrement la portière qui, s’enroulant autour de lui, s’arracha et l’accompagna dans sa course, traînant à l’arrière de ses talons comme un manteau de théâtre. Quand il rejoignit la Truphot, il était trop tard: Jacques Paraclet était déjà sur le paillasson de la porte d’entrée, occupé à enfouir des billets de banque dans la poche de son veston et à les y tasser à grands coups de poing vainqueurs.
Le Belge alors secoua furieusement sa maîtresse en lui jetant à la face d’épouvantables injures.
—Pardonne-moi, Adolphe, implorait-elle, c’est un médium; certainement il m’aurait envoûtée... Déjà cela commençait à me chatouiller à l’occiput... tu sais bien les prodromes... il m’aurait fait mourir comme il m’en menaçait le misérable... Puisque depuis plus de dix ans nous faisons de l’occultisme ensemble, tu n’ignores pas qu’on ne plaisante point avec ces choses-là...
Elle ne devait pas avouer le motif véritable qui l’avait fait déférer au tapage. Siemans la regarda bien en face, dans le blanc des yeux, haussa les épaules et revint vers les autres, toujours hors de lui.
Il s’accrocha aux omoplates du comte de Fourcamadan avec qui il se sentait en pleine confiance; et dit, la bouche tordue, congestionné de colère.
—Non, le croiriez-vous? elle a marché de quinze louis... ils ont dû prendre rendez-vous, sûrement elle a des intentions sur lui...
Le comte planta son annulaire aux trois bagues armoriées dans le creux stomacal de son interlocuteur, se dressa sur les pointes et répondit:
—Quinze louis pour ce catholique, le Nonce ne lui prendrait pas plus cher.