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Le salon de Madame Truphot

XVIII (continued 2)

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Loin, bien loin d’ici, dans un des plus vieux palais d’Europe, où il est de règle depuis longtemps déjà de vivre et de réaliser au naturel les drames Shakespeariens, dans un palais où les Hamlet ne se comptent plus, où il y a toujours de nombreux convives autour d’un perpétuel et mystérieux banquet d’Inverness ou de Meyerling, dans un palais où les princesses du sang descendent volontiers des marches du trône sur le trottoir, le plus glorieux des médecins de la ville trancha un jour mon cordon ombilical, et, m’enlevant du paquet d’immondices verdâtres où s’était parachevée ma floraison, il me jeta dans la vie.

Je me crois autorisé à dire qu’en aidant les nouveau-nés à conquérir ainsi l’existence, avec tout ce qu’elle comporte immuablement de hontes et de douleurs, les chirurgiens ne commettent pas un acte dont ils puissent se réclamer devant les esprits affranchis des opinions toutes faites. Comme le dit Montesquieu: «Ce n’est pas à la mort des personnes qu’il convient de pleurer, mais bien à leur naissance.» Où est-il donc, en effet, celui qui dans l’âge mûr ne regrette point de n’avoir pas été, en naissant, empoisonné par le méconium ou étranglé par le forceps. Qu’on me le montre, l’homme intelligent qui se félicite de vivre! Quand votre civilisation décrète qu’il est licite de jeter un être dans la vie, est-ce qu’elle n’agit pas comme la Rome antique qui jetait le vaincu, armé d’un épieu, aux fauves de l’arène? l’enfant que vous lancez dans le monde se trouvant, dès sa naissance, aux prises avec les monstres, les fauves bien autrement redoutables de la vie, qui s’appellent: le typhus, la tuberculose, le mensonge, la laideur, la cautèle et l’imbécillité. Et il ne leur échappera momentanément que grâce à une suite de hasards quasi-miraculeux, pour succomber, tôt ou tard, sous leurs griffes forcenées.

Mais vos esprits indéfrichables, Messieurs, où les idées conventionnelles et les préjugés poussent comme des ronciers hargneux et des orties arborescentes, ne vous permettent pas de goûter la sublime grandeur et la sauvage beauté de ces considérations nihilistes. Vous êtes enlizés dans les préjugés et la routine comme le coléoptère merdiphage dans son caca nourricier. Je reviens donc à moi-même, pour poursuivre, sans digressions désormais, le cours de mon récit.

Mes regards tombèrent, dans l’enfance, sur ce que l’humanité compte de plus servile; on ne me parlait qu’à la troisième personne et je n’étais pas encore sevré, ni tout à fait maître de réfréner l’exode intempestif de mes excrétions, que l’on me traitait déjà d’Altesse Royale. Mes jeunes ans s’écoulèrent donc circonscrits par un horizon de dos courbés, dans un milieu de servilité, de duplicité, d’hypocrisie, de vaine étiquette et d’abjecte platitude. Jamais, vous entendez, jamais je ne connus comme les autres enfants la joie de jouer sans contrainte ni de parler loin des pédagogues. Un peuple d’esclaves chamarrés, de valets coruscants, de courtisans aplatis au ras des planchers, veillait sur moi pour m’insuffler son âme sordide, pour m’apprendre les conventionnels propos d’où la sincérité, l’enthousiasme, l’épanchement juvénile, étaient proscrits par les règles du protocole.

Et la Nature, par paradoxe sans doute, m’avait doué d’un esprit spéculatif et d’un lancinant et précoce besoin d’observer! Mon âme, blottie à l’arrière d’un extérieur apathique, interrogeait les choses, s’efforçait de scruter les êtres et les faits parmi lesquels se déroulait ma vie coutumière, et sur lesquels, vaguement, je devinai qu’on ne me disait point la vérité. Car ce fut une des douleurs les plus vives, un des deuils les plus tenaces de mon existence d’enfant, de m’apercevoir un jour, qu’à propos de tout, les hommes mentaient autour de moi. J’avais vu tuer des animaux sous mes yeux, j’avais vu mourir un jour un vieux serviteur, et j’avais entendu des cris de souffrance. Quand je questionnai là-dessus le vieil abbé qui me servait de précepteur, il me répondait que les animaux avaient été créés par Dieu pour servir aux besoins de l’homme ou à sa nourriture, que leur souffrance ne comptait pas, puisqu’ils n’avaient point d’âme; quand je lui demandai: pourquoi la mort? il m’enseignait qu’elle était la conclusion de la vie et permettait au juste de gagner le ciel; et quand je lui répliquai: alors pourquoi la douleur, Dieu, qui est juste, n’aurait-il pas pu nous donner le bonheur sans cette épreuve? il se perdait en des considérations théologiques, et absorbait d’une seule narine le contenu de sa tabatière. Déjà je me faisais une triste idée du pion constipé, du vieillard hargneux, qui trône dans les espaces. Puis, toujours ma pensée revenait à ceci: l’homme ne peut donc soutenir son existence qu’en suppliciant des créatures inférieures, qu’en faisant couler le sang, qu’en mangeant des proies mortes, et qu’en dupant effrontément son prochain pour excuser ses fautes ou ses crimes. Et par delà tout ceci je pressentais confusément bien d’autres épouvantes, bien d’autres forfaits encore. Tout me semblait affreux, mon esprit, déjà, était martyrisé par l’idée que jamais ces choses qui me faisaient mal ne prendraient fin, puisque mes semblables les accomplissaient avec sérénité, et qu’ils croyaient en une divinité encore plus monstrueuse qu’eux-mêmes, laquelle avait ordonné tout cela.

J’avais perçu aussi derrière les portes d’immondes propos de laquais; j’avais assisté à d’innommables scènes que, plus tard, je sus être de l’amour, et mon âme trop fine, trop sensible, dans l’effroyable et prématuré besoin de savoir qui la rongeait, me faisait rechercher la société des domestiques, car j’avais démêlé qu’eux, parfois, à l’encontre de mon professeur, disaient la vérité sur certains points qui m’intéressaient. Seulement, tout fiers de m’apprendre quelque chose, ils me parlaient avec gouaille, en employant des mots orduriers. Comme eux, je devenais sournois, rétractant, la minute d’après, ce que je venais d’exprimer, et le vieux prêtre, après avoir deux ou trois fois constaté le fait, hocha la tête avec satisfaction et me demanda un jour si je ne voudrais pas, plus tard, au lieu d’être fringant officier, devenir un prince de l’Église. Si je répugnais à entrer dans les ordres, ajoutait-il, il croyait démêler déjà que mes qualités me permettraient de briller dans la conduite d’un État. Et il m’inculquait les rudiments de l’histoire, me parlait des batailles où Dieu avait assisté le plus fort et lui avait donné la victoire après un massacre de trente ou de soixante mille hommes. Alors je courais vers les offices, près des écuries, et, tapi sournoisement, je regardais le cuisinier couper le cou à un canard, essuyer ses mains rougies aux plumes encore frémissantes, pour essayer de me représenter, en multipliant cette horreur, ce que devait être le massacre de trente mille hommes. On me retrouvait pleurant, dans un angle de couloir, les dents claquantes, le front couvert de sueur, et lorsqu’on sollicitait de moi le motif de mes larmes, je répondais: c’est Wilhelm, le premier valet de chambre, qui m’a pincé. Dans mes promenades à cheval, au travers des campagnes environnantes, je voyais des paysans s’acharner sur la terre, travailler de longues heures, le corps ployé en deux, mener la charrue sous l’âpre bise de décembre, ou couper les blés sous l’affolant soleil d’août qui dévore les cervelles. J’eus un jour la curiosité de m’approcher d’eux comme ils s’étaient interrompus pour prendre leur repas, et je restai stupéfié en voyant qu’ils mangeaient du pain noir, dur comme du silex, et du lard rance couleur de rouille dont les chiens courants de mon père n’eussent pas voulu. Je questionnai le vieil abbé.—La terre qu’ils cultivent ne leur appartient donc pas? Il éclata de rire:—Pourquoi voulez-vous qu’elle leur appartienne? Dieu les a créés pour ensemencer vos champs, Monseigneur. Rien ne leur appartient en propre que leur âme et encore la perdent-ils le plus souvent. Mais ne les plaignez pas, ils sont libres, bien qu’on ait eu tort sûrement, de les émanciper du servage que Dieu avait ordonné...

Le même après-midi, nous allâmes visiter une aciérie. Là, devant le brasier flamboyant des fours à puddler, parmi un décor infernal, j’aperçus des hommes demi-nus, cuits vivants dans leur propre sueur, rissolés au passage par les effroyables flammes dardées des foyers gigantesques, des êtres n’ayant plus rien d’humain, brandissant des pelles immenses, luttant à coups de ringard contre les rigoles, contre les ruisseaux de fonte en fusion crachant des étincelles et des vapeurs sifflantes, qui les encerclaient et menaçaient à chaque seconde de les engloutir.

L’abbé lui-même formula ma pensée.—C’est l’enfer, me dit-il, vous irez dans un endroit semblable, après votre mort, Monseigneur, si vous n’avez pas servi les desseins de Dieu. Et je sus que ces hommes, eux aussi, mangeaient à peine à leur faim, mais que l’usinier, leur patron, était le roi des aciers, c’est-à-dire un des plus fabuleusement riches parmi les riches. J’appris qu’ils souffraient cette géhenne pour fabriquer des canons afin de tuer d’autres hommes.—L’agriculture et l’industrie! résumait, la main en l’air, mon professeur didactique: ce qui fait la richesse d’une nation que Dieu protège, Monseigneur. Toujours, il me parlait de cette divinité invisible qui me semblait patronner tout ce qui était injuste, tout ce dont souffraient mes neuves sensations et mon jeune esprit éveillé trop tôt.

Quand je le questionnai sur Ses desseins, sur les moyens par Elle employés pour convaincre l’humanité de son existence, il me parlait de la révélation et des miracles, me citait les pastours et les vachères auxquels Elle était apparue dans les champs ou dans les grottes. Alors je m’étonnais que Dieu eût préféré s’exhiber sans contrôle à des gardeuses d’oie hystériques au lieu de surgir tout à coup au milieu des multitudes assemblées ou quand les foules, ainsi qu’on me le disait, criaient parfois d’angoisse vers Lui en dressant des bras implorateurs. Comme on m’avait déjà incité à raisonner droitement à l’aide de la logique, je ne trouvais là aucune marque de l’Intelligence qui avait dû ordonnancer le monde. Et quand nous revenions, moi toujours triste et le vieux prêtre toujours guilleret, des mendiants, une nuée de miséreux en haillons, couraient vers nous, la main faisant sébille. Lui, me défendait de leur donner trop pour ne pas encourager le vice, disait-il. Et je me rappelais que chez nous, souvent, j’avais vu la livrée ivre se battre jusqu’au sang; je me rappelais que deux gentilshommes avaient été surpris dans un salon de jeu, trichant au baccara, et que Tiercelet, le grand piqueur roux, m’avait dit, un soir, en riant, que ma sœur aînée «avait plusieurs amants», ce qui me semblait être du vice aussi et du meilleur. Une fois, un de ces mendiants me stupéfia. Devant nous, sur la route, il fouillait un tas de crottin de ses maigres mains, semblait positivement le picorer avec ses doigts, et emplissait ensuite une écuelle de terre avec ce qu’il en extrayait.

—Qu’est-ce qu’il fait donc? demandai-je, intrigué.

—Il ramasse les grains d’orge et les grains d’avoine que les chevaux n’ont pas digérés, afin d’en faire une bouillie pour lui et ses enfants. C’est un juif; il ne mérite aucune pitié...

Ainsi, ainsi, à part quelques heureux comme moi, qui détenaient toute la richesse, et à qui, dès le premier âge, on enseignait l’aridité du cœur et l’atroce égoïsme, il n’y avait donc que des misérables ou des résignés sur la Terre!

Alors une voix profonde, une voix plus forte que celle de mes maîtres, s’éleva pour crier en moi:

—Ce n’est pas juste! ce n’est pas juste!

Et pendant des années, mon existence se prolongea pareillement. Des bons soins de l’abbé, je passai à ceux d’un Jésuite qui m’apprit à mentir avec science et génie.

—Dieu lui-même ne dit jamais sa pensée; imitez-le, Monseigneur, et vous deviendrez un prince célèbre, affirmait-il, le regard sinueux et la lèvre pincée. Puis un bataillon de professeurs hiérarchisés succéda à l’Ignacien. Mais tous, quels qu’ils fussent, prêtres ou laïques, me dupèrent avec méthode, travestirent la réalité du monde, arrangèrent l’Histoire et la Vie, comme me l’apprirent des livres: l’immense Rabelais, les Encyclopédistes, les auteurs du XVIIIe siècle: Montesquieu, Condorcet, d’Alembert, Voltaire, Diderot, les poètes: Gœthe, Vigny, Léopardi, les penseurs comme Bayle, Proudhon, Buchner, Renan et le Maître incontesté des libres intelligences: j’ai nommé Schopenhauer, que je fis acheter en cachette parce qu’on les avait vilipendés devant moi. A la bouche de tous ceux qui m’approchent, purule le mensonge, pensai-je; ces livres doivent être beaux puisqu’on m’affirme qu’ils sont odieux. D’ailleurs, est-ce que les crabes peuvent juger les goëlands? me dis-je, en évoquant mes professeurs qui expertisaient les grands hommes. Et ils me façonnèrent. Là, toute ma prescience d’adolescent trop sensitif, toutes mes inductions personnelles vinrent se vérifier avec une précision mathématique.

Tous les mois, l’Empereur venait nous voir. C’était un grand vieillard, svelte et droit, staturé en force comme un coltineur de Trieste, et qui en avait, à peu de chose près, la mentalité. L’Impératrice, sa femme, avait été d’une beauté sensationnelle et d’une intelligence, d’une cérébralité véritablement indécente parmi les Cours européennes.

Amoureuse de toutes les œuvres de l’esprit, passionnée d’art, miraculeusement compréhensive, un Sophocle ou un Euripide eussent, à peine, été dignes de son choix et de sa couche. Elle était mariée avec un balourd qu’elle fuyait onze mois sur douze pour aller vivre à Capri, dans une villa grecque, au péristyle de marbres rares, aux colonnes doriques, au pur fronton, qu’elle avait fait élever d’après le modèle de celles qui, jadis, ourlèrent le Pnyx ou le Céramique.

L’Empereur se consolait en allant chasser l’isard dans le Tyrol ou la gélinotte en Styrie.

Invariablement, il parlait chasse avec mon père.

—Il me part un coq de bruyère à 50 pas... vous comprenez, duc... un coq de bruyère... je récite la moitié d’un ave, les dix premiers mots d’un pater, et je l’abats... à plus de 60 toises...

—Oui, je sais, répliquait mon auteur, vous êtes le premier fusil de la planète, Sire... vous aimez la virtuosité... vous ne tirez jamais de suite.

—C’est ça... c’est parfaitement ça... autrement mes gardes en feraient autant...

Et il prenait mon père par le bras, s’épanchant alors sur le compte de l’Impératrice.

—Vous savez qu’elle est folle... voilà qu’elle s’est toquée des œuvres d’un poète juif... un nommé Henri Heine... Connaissez-ça, vous?...

—Connais pas, ne lis jamais de saletés, Sire... Mort aux juifs!...

Une fois par semaine, je voyais ma mère qui avait un évêque pour amant. Et cela n’étonnait personne dans ce milieu où les coutumes féodales s’alliaient aux mœurs florentines.

Elle me faisait mander dans son oratoire, me posait la main sur l’épaule, sans jamais m’adresser la parole, me tenant une minute sous la radiation de son œil bleu, pour me renvoyer après avoir déposé sur mon front un baiser distrait qui sentait le musc et l’encens d’église. Mon père, l’être responsable du crime de m’avoir enfanté, ne s’inquiétait pas de moi deux fois dans l’année. Le bruit courait dans le château qu’il était au début d’une paralysie générale, tare de notre maison. C’était un petit homme qui, bien qu’il n’eût pas plus de cinquante ans, assumait déjà l’apparence vétuste d’un vieillard tout cassé et égrotant. Il passait ses journées dans une immense volière qu’il avait fait construire dans le palais en abattant les cloisons de quatre grandes salles. Quinze cents oiseaux de tous pays et de tout plumage voletaient, piaillaient, bruissaient dans ce hall treillagé, et mon père ne voulait laisser à personne le soin de remplir leurs mangeoires ou de nettoyer leurs déjections. Constamment, il allait parmi eux, en basquine de soie violette,—car il affectionnait, dans le privé, les habits d’ancien régime—les mains pleines de mil ou de chénevis, incitant de la voix les serins néerlandais ou les perruches du Brésil à venir prendre leur nourriture dans ses paumes ouvertes.

Pendant de longues heures, on entendait ses petit... petit... cui... cui... frou... frou... Et quand il était fatigué, il s’asseyait dans un large fauteuil à oreillettes et, béat, considérait ses oiseaux d’un œil extatique, ne s’arrêtant de rêvasser que pour essuyer d’un mouchoir de batiste, au chiffre impérial, les fientes tombées sur le dos ou les épaules de son habit. Souvent on lui apportait là les pièces à signer par délégation, les pièces d’État que, parfois, les bestioles irrévérencieuses blasonnaient à leur tour d’un sceau blanchâtre, d’une pastille molle et intempestive, que le chambellan, lui, recouvrait gravement de poudre d’or.

—Petit... petit... cui... cui... cui... frou... frou... frou... faisait mon père en apposant son parafe, infatigablement, et sans lire jamais.

Il avait eu, paraît-il, des chagrins d’amour dans sa jeunesse. La diplomatie, en mariant à un autre prince la femme qu’il aimait, lui avait porté un coup terrible. Immédiatement, il était devenu poète, passant ses nuits à composer des vers élégiaques dans lesquels il prenait les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, la lune surtout, à témoin de son malheur. On m’avait montré ses poèmes en me disant que, moi aussi, je n’aurais pas le droit de choisir ma fiancée, car cet avantage que possède le dernier des rustres est refusé à la souche royale, pour motifs supérieurs et raison d’État. Une autre de ses passions était de panneauter des chats—ennemis nés des oiseaux—de les prendre au traquenard d’une chatière. Ce sport, seul, atténuait pour lui le deuil de ne pouvoir chasser, par suite de l’état débile de sa santé. Il avait fait lâcher un peuple de matous à travers le palais, et tous les caniveaux, tous les recoins des cours, étaient semés de ces pièges, de ces chausse-trappes qu’il amorçait d’un morceau de viande saigneuse. Quand un chat était pincé, l’ancien maître d’équipage sonnait du cor à pleines lèvres, faisant entendre l’hallali triomphal. Et mon père quittait ses oiseaux, accourait tout joyeux, en boitillant, appuyé sur sa canne, toussant, crachant, par les vestibules et les perrons, pendant que les familiers et les larbins s’écartaient chapeau bas.—Plus vite, plus vite, Frédéric, criait-il au grand laquais galonné, en culottes de soie et en catogan, qui le suivait à dix pas, portant à la main des pots de couleur et des pinceaux. Alors, pendant que le valet maintenait la malheureuse bête prisonnière, mon père longuement la peignait avec délices, en bleu, en rouge, en vert, lui attachant par surplus une casserole à la queue. Puis, il la lâchait brusquement, roulait parfois à terre, tant il riait d’un petit rire aigu, devant le bond désordonné, la trajectoire folle du chat terrifié qu’on libérait enfin.

—Ah! ah! comme il court! On dirait l’Italien à Custozza.

Et il retournait à ses oiseaux.

Un soir, le Surintendant de Police nous le ramena, car depuis trois jours il avait disparu du château. Il avait été arrêté dans un jardin public de la Capitale voisine, à la nuit tombante, sous la pluie rageuse d’un après midi de mars. Mon père, en cette circonstance, était, paraît-il, accompagné de deux individus entre lesquels il marchait pendant que l’un d’entre eux—celui de gauche—tenait un large parapluie destiné à abriter le déambulant trio. Vingt fois ainsi, revenant sur leurs pas, ils avaient parcouru une allée écartée, cependant que mon père... comment dire cela?... je n’ose... cependant que mon père, de chacune de ses mains, travaillait ses compagnons, comme le duc d’Angoulême avait l’habitude de se travailler soi-même...

L’Empereur, à la suite de cet incident, donna l’ordre de ne plus le laisser sortir. Et désormais, il vécut dans sa volière où il avait fait dresser un lit, et dans laquelle on lui portait ses repas. Il ne voulait plus voir personne, et si parfois quelqu’un s’approchait des grillages, un être étrange, en habit de cour, enlinceulé de blanc par les fientes des oiseaux, s’offrait à sa vue qui, d’une voie cassée, chantait des lieds d’amour et faisait des vers en comptant sur ses doigts. Deux ou trois fois par mois, seulement, le maître d’équipage venait le chercher pour forcer un chat.

A l’époque de ma puberté, dois-je vous le dire? les chambrières ne manquèrent pas de m’enseigner l’accouplement, de me faire goûter à leurs caresses vicieuses, de m’initier à des dérèglements sournois, pendant que leurs amants, les valets de chambre, me suggéraient des habitudes, des travers de prisonnier.

—Avec ça on devient un grand prince; on évite l’écueil des femmes, me disaient-ils en fanfaronnant dans leur turpidité et leur cynisme. Aucun d’eux ne manifestait la moindre crainte au sujet d’un renvoi possible. Qui donc oserait les chasser? Ils avaient bien trop de secrets. Et, moi, je leur étais reconnaissant, car ils m’apprenaient tous les potins, tous les scandales, toutes les hontes de la ville et de la cour.

A dix-huit ans, on me questionna sur mes goûts; on me demanda si j’avais fait choix d’une carrière. Je répondis sans hésiter que je voulais servir l’Église, que depuis soixante ans ma famille n’avait fourni aucun cardinal à la chrétienté, et que je réparerais cette lacune de ma lignée. Tous les miens me félicitèrent, et pendant deux jours, comme faveur et témoignage insigne de satisfaction, mon père qui était sorti de sa volière—ce qui ne lui arrivait plus deux fois par année, peut-être—m’autorisa à assister, à sa droite, au laisser-courre de ses chats. Ma mère, elle, me fit cadeau de son médaillon enrichi de brillants, et l’évêque, son amant, m’embrassa au front, de ses lèvres peintes. Alors, je fus déféré à tout un lot de théologiens chargés de me donner l’enseignement sacerdotal.

Pendant vingt-quatre mois, Messieurs, je témoignai de la ferveur la plus grande, de la piété la plus édifiante; pendant vingt-quatre mois, je ne levai pas trois fois peut-être les yeux sur les gens pour les dévisager, car le regard de mon semblable me paraissait toujours être un outrage à moi-même. Cela fera un saint, disaient les soutaniers, mes professeurs, qui vivaient dans un perpétuel émerveillement. Et la veille même de mon ordination, je priai mon père de les réunir avec ma mère et mes autres parents, dans la grande salle du palais, pour ouïr, de ma bouche, une déclaration importante. Quand tous furent assemblés, quand d’un signe, l’auteur de mes jours, m’eut autorisé à parler, je tirai de ma poche un petit manuscrit, fruit de mes veilles littéraires, et je me mis en devoir de le leur lire incontinent.

Cette nouvelle, Messieurs, vous n’en serez point privés. La voici...

Et, comme il en avait menacé l’auditoire, l’accusé sortit de sa poche un fascicule broché et donna lecture de ce morceau:

CONTE BIBLIQUE.

Marie de Béthanie, debout sur le seuil de sa maison, scrutait de sa prunelle saphirine des lointains poudreux de la route de Jérusalem, que rejoignait, là-bas, vers l’horizon, un grand ciel de pyrope et de safran, balafré par les stries violâtres du soleil au déclin. Une tiédeur douce, une onde de joie chaude, enchantait tout son être, quand aux heures du soir, comme en ce jour, elle attendait son nouvel amant, le Nazaréen, à la parole balsamique et aux cheveux volutés. Marie, cependant, n’était point entièrement heureuse. Un pli soucieux creusait son front, exhaussé par un cimier de nattes couleur de cuivre, lorsqu’elle venait à songer que jamais encore, malgré ses plus vives instances, le nouveau Prophète n’avait consenti à partager complètement sa vie. Pourtant, depuis la dernière Pâque, elle vivait dans l’espoir qu’il cèderait enfin. Et, pour subvenir aux charges lourdes de l’existence commune, le plus souvent possible, elle dérobait à la rapacité de sa mère la majeure partie des monnaies diversement effigiées, avec lesquelles les centurions du Proconsul acquittaient le loyer de son corps.

La mère de Marie de Béthanie avait fourni à Rome une belle et longue carrière de mérétrice retentissante. Pendant vingt-cinq années au moins, l’or fumeux de ses cheveux roux avait été chanté en vers hexamètres, glyconiques, phaleuces ou asclépiades par les plus réputés des poètes qui florissaient dans la ville des Césars, et souvent on s’était égorgé pour elle dans le camp des Prétoriens. A quarante ans, quand elle était belle encore, elle s’était repentie d’avoir délaissé les cataphractaires ou les chrysaspides du Palatin pour les porteurs de lyre, car, l’un d’entre eux, après avoir juré, sans doute, de mourir de façon bizarre et inusitée, avait fait d’elle une infirme dont le visage ne pouvait plus que semer l’épouvante. Ayant acquis, moyennant quinze aureus, la faveur d’être aimé une nuit, il avait sournoisement bu l’euphorbe avant les étreintes, puis s’était lié à la mère de Marie par un réseau de cordes fines qu’il avait, dans une rage d’amour décuplée par l’approche de la mort, serrées comme au cabestan. Cinq heures durant, il avait hoqueté, écumé et pantelé dans les affres de l’agonie, ponctuant les joues, le front et les lèvres de la courtisane de la mousse verdâtre de ses derniers spasmes. Et, lorsqu’au matin des voisins, attirés par ses hurlements, étaient entrés chez la courtisane, ils l’avaient trouvée accolée à un cadavre déjà froid et couleur de bronze oxydé. L’épouvante de la malheureuse avait été telle que son visage s’était tordu comme en une convulsion tétanique qui ne devait plus disparaître, et que ses yeux la veille encore si beaux, semblaient converger toujours vers la même horreur, dans un strabisme définitif.

Aussi, la mère de Marie, de retour à Jérusalem, avait-elle décidé que sa fille ne servirait jamais qu’au plaisir des militaires qui lui avaient laissé de bons souvenirs, et avec lesquels pareille aventure n’était point à redouter, car s’ils s’entretuaient parfois après les orgies, ils étaient notoirement incapables, par pur dilettantisme, de pareils détraquements.

Les centurions de la légion de Judée aimaient en Marie de Béthanie la facile composition. D’humeur passive, elle ne les injuriait pas au matin quand il leur arrivait de se refuser à verser le salaire que, par Perséphone, ils avaient juré la veille. Sa chair de blonde toujours amoureuse était en grande réputation à Iérouchalaïm. Des lettrés qui faisaient profession de n’aimer que les Grecques s’étaient même discrédités auprès de leurs pairs en recherchant ses faveurs, qu’elle leur avait refusées par surcroît. Et ceux-ci s’en allaient répétant, comme excuse spécieuse à leur faiblesse, qu’elle pouvait à la rigueur passer pour une femme d’Ithaque ou de Céphalonie, puisqu’elle savait danser aux crotales tout comme les filles de l’Archipel.

Marie jouissait d’une large aisance jalousée par la plupart de ses compagnes. Si le Nabi devait se refuser toujours à vivre sous son toit, elle pouvait tout au moins, songeait-elle, l’arracher à la grande route et, comme deux ou trois de ses amies l’avaient fait pour des garnisaires, le mettre dans ses meubles, dans des meubles de cèdre ou de santal précieux, et lui acheter des toiles de Perse et des manuscrits hellènes, pour orner sa demeure ou son esprit. Oui, l’avoir constamment près d’elle, ne le quitter que pour satisfaire rapidement, le plus rapidement possible, et comme à la dérobée, aux exigences de sa profession! Cette pensée la confortait quand ses nuits étaient prises par les caresses vénales.

De beaucoup, elle préférait son destin à celui de sa sœur Marthe occupée aux besognes ménagères, alors que son frère Lazare, associé avec un grammate émigré d’Athènes, à la suite de canailleries majeures, avait édifié un Cottabéion à Hyérosolyma. Sans compter les osselets et le cottabe, Lazare y dépouillait fort congrument la jeunesse du négoce—entichée par pose des mœurs de l’Agora—à l’aide de dés pipés que maniait, avec un art incomparable, une équipe salariée par lui. Trois philosophes d’Ionie, ayant depuis longtemps blasphémé la sagesse, composaient cette équipe, que venait renforcer un Ripuaire, staturé comme Héraklès, et sans rival pour contondre les récalcitrants. Le frère de Marie espérait, grâce à l’argent amassé et à la protection du Grand Prêtre, pouvoir acheter, plus tard, une charge de magistrat et finir ainsi ses jours dans le respect unanime.

Donc, avant de connaître Jésus, Myriam n’avait éprouvé d’autre désir que celui d’une prompte fortune, acquise d’après l’exemple maternel.

Lorsque riche elle serait seule au monde et libre ainsi d’orienter son destin, elle conjecturait qu’il lui serait facile de goûter les joies de l’hyménée avec un jeune caravanier, ou bien avec quelque lettré ayant plus de gloire que de pécune.

L’âge et la vénusté de ses amants l’avaient jusque-là indifférée. Comme ses veines charriaient en profusion les généreuses calories d’amour, l’homme, l’individu, s’effaçait à ses yeux pour n’être plus qu’une force, qu’un choc destiné à faire issir la volupté continuellement rembuchée dans la coulée intérieure de ses moelles trop actives. Une seule fois—l’année précédente—elle avait refusé de dormir avec un de ceux qui la sollicitaient, parce qu’avec lui, réellement, aucune conjonction épidermique n’était envisageable. Celui-là était un chef de cohorte. Des sèves sournoises avaient institué sur son visage des sortes de végétations quasi-madréporiques; ses joues boursouflées étaient semblables à de grosses éponges imbibées d’eau malsaine; et des bourgeonnements, des cryptogames charnus et de polychromie désolante, s’incrustaient à ses maxillaires en dispensant une inéluctable fétidité. Cette maladie provenait, paraît-il, du lointain pays des Mèdes, et plusieurs médecins de la ville disputaient sur elle jusqu’au point d’en venir au pugilat public. Cependant, le chef de cohorte, sur qui toute médication avait été essayée, sacrifiait à Isis en désespoir de cause et consultait les poulets sacrés qui avaient prononcé que la Déesse, déchirant ses voiles, viendrait elle-même le guérir un jour, par simple imposition des doigts. Cinq ou six centurions qui pratiquaient, eux, les étranges rites d’amour en usage sur les rives chaudes de la Gétulie avaient trouvé Marie complaisante et même intéressée par tout leur inédit. Jamais non plus, elle ne bayait aux récits parfois itératifs que lui faisaient de leurs campagnes et de leurs blessures quelques-uns de ses amants qui avaient combattu chez les Daces. Elle était donc de toutes leurs nuits orgiaques, quand le kinnor et la sambuque assourdissent imparfaitement les stridulations des femmes en amour, quand l’air se poisse du parfum des cassolettes, des fleurs et des toisons, et que dans le lointain des chairs moites s’enroulent, rampent et se déroulent, comme des vipères possédées, les nerfs que la volupté a tordus.

Mais, contrairement aux intérêts de Marie, les mœurs des centurions commençaient à se modifier sous l’influence des coutumes asiates. Déjà, ils fréquentaient les éphèbes qui servaient aux vices patriciens. Ils ne sortaient plus qu’en litière, gesticulaient avec préciosité en coupant l’air à l’aide de petites baguettes d’agate ou de jade. Ils rémunéraient moins largement les courtisanes, et débitaient contre le peuple d’Israël de violentes diatribes apprises par cœur et que confectionnaient des érudits à gages. La mère de Marie et Marie elle-même vengeaient de leur mieux le peuple élu en leur subtilisant, à chaque occasion propice, quelques-uns de ces bijoux travaillés par les meilleurs orfèvres d’Alexandrie, dont ils alourdissaient maintenant leurs doigts et leurs chevilles, et où s’enlevait, en fines intailles, le scarabée d’Égypte.

Trop souvent à son gré, maintenant qu’elle aimait un homme supérieur, Marie de Béthanie était forcée de consentir aux caresses salariées. Ah! ne partager qu’avec lui la couche basse, marquetée d’ivoire, parmi la nuit aphrodisiaque, aux senteurs opiacées du pays galiléen! Et ce soir-là, douzième soir des Ides du renouveau, elle édifiait en pensée la petite maison du bonheur, la petite maison sertie dans un parterre de passeroses et d’anémones d’Assyrie, où il serait si doux de vivre à deux, toujours... alors qu’à la veillée, avant l’heure amoureuse, il lui conterait à voix basse, quelqu’une de ces histoires de tendresse et d’élégie, qu’ignorent, les centurions au parler rude, et qui font se volupter les âmes sentimentales.

Mais guérir Jésus de son vagabondage?

Tout à coup, il parut devant elle, à l’angle de sa demeure, haut de taille, découplé en vigueur, le profil de chèvre, la peau saurée, les lèvres épaisses et très rouges, toisonné par les frisons, par l’astrakan d’une chevelure brune, en pur Syriaque qu’il était. Elle fut surprise, car elle n’avait point remarqué l’habitude qu’il avait adoptée depuis quelque temps de cheminer dans les fossés des routes ou de se dissimuler derrière les rideaux d’oliviers, pour surprendre les personnes catéchisables, ce qui doublait la profondeur de ses paraboles de tout l’effroi d’un surgissement imprévu. Quelques-uns le disaient thaumaturge et initié à la pratique du pantarbe. Et Marie de Béthanie fut près de croire qu’il était venu, porté sur les ailes du vent d’Arabie.

—Me voilà, femme, dit-il, pourquoi rester ainsi dehors et ne pas employer mieux le recueillement du soir?

Mais elle n’avait point perçu le sens de ses paroles, toute à la délectation de le revoir, l’oreille pleine de délicieux frisselis et les yeux papillotants, ne pouvant point croire encore à l’ineffable réalité, à la joie divine de sa présence. Elle vint à lui pour épouser son corps d’une étreinte; mais elle n’osa point aspirer à sa bouche. Une minute elle resta immobile; puis elle fléchit les genoux. Ses bras frais et nus ceinturèrent les flancs du Nabi, et, se traînant à demi, elle l’entraîna dans la maison.

—Chien errant, voleur de filles, renégat, contempteur de la Loi, honte d’Israël! vociféra une vieille femme bigle, aux paupières sirupeuses, dont l’affreux rictus découvrait les canines crochues, alors que la grisaille de ses poings tendus trouait de vagues blancheurs le clair-obscur de la pièce basse, mal éclairée par la lampe de bronze. C’était la mère de Marie, que chaque visite nouvelle du Nazaréen précipitait aux dernières limites de la fureur: Jésus, loin de payer, recevant des subsides. Et cela la faisait écumer, elle, qui poussait le souci maternel jusqu’à ne point vouloir gêner les ébats de sa fille par sa présence. Car chaque soir productif, elle allait requérir l’hospitalité d’une voisine et revenait aux premières heures du jour, pour passer une éponge mouillée sur les courroies des sandales et battre la toge militaire avec des verges de roseau. Ses tarots lui avaient appris, d’ailleurs, qu’il dégoûterait sa tille de la profession qui toutes deux les faisait vivre, et qu’il vouerait leur race à une éternelle exécration.

Jésus, depuis sa prime enfance, était habitué aux injures. Les siens, eux-mêmes, l’accusaient d’être de mauvaises mœurs et de n’avoir jamais su se faire une position, malgré toute sa facilité à discourir. Il se tourna donc vers la vieille femme et répondit de sa voix toujours quiète:

—Garde tes injures pour tes péchés, femme qui as trop vécu, et invective seulement ta propre nature qui se projette en avant de tes yeux et de ton esprit, et que tu découvres en toutes choses...

Hors d’elle-même, à la pensée que l’amour de sa fille allait, cette fois encore, rester sans salaire, la matrone, les bras dressés, attestait le ciel.

—Malédiction sur nous! La misère et le mauvais sort sont dans notre demeure, depuis que tu y es entré, mauvais fils. Qu’allons-nous devenir, dis, si tu détournes ainsi mon enfant de ses devoirs? Tiens, regarde—et elle brandissait sous le nez de Jésus une paire de chaussures à lunule—regarde, regarde donc, le dernier homme qui est venu visiter Marie nous l’avons pris pour un chevalier romain... Eh bien! ce n’était qu’un décurion, un pauvre décurion qui avait volé les chaussures de son chef. Le matin, il a payé en sesterces périmés, en sesterces du premier des Césars, du «Mœchum calvum» comme il disait en riant, ce bouc de sabbat, et j’ai dû garder ses sandales en gage...

—Le Mœchum calvum! exclama Jésus en jetant sur la porte des regards inquiets... Tais-toi, vieille, on pourrait nous entendre. Respecte l’autorité et les maîtres du monde... n’injurie pas César, surtout, redoute le Proconsul...

Et, marchant sur elle, il traçait dans l’air des signes d’exorcisme.

—Hors d’ici... hors d’ici, car Adonaï pourrait bien changer en crottin de mule les deniers d’or de ton fils Lazare, et, d’un voleur riche, en faire un gueux très pauvre...

La vieille, atteinte au creux de l’être par cette évocation sinistre, poussa coup sur coup deux glapissements de terreur; son rictus de cauchemar découvrit plus amplement ses maxillaires saigneux, un pleur résineux tomba de ses paupières dentelées en crête de coq, et, à reculons, elle s’achemina vers la porte, définitivement vaincue, non sans emporter toutefois, par crainte d’un larcin possible, un miroir d’argent niellé et une robe de lin astragalée d’or, cadeaux d’amour du vieux Caïphas à sa fille.

Alors Jésus tendit ses pieds pour l’ablution du soir. Dehors, des millions de topazes gemmaient le firmament qui enchapait la terre, comme toujours, de son pérennel et méprisant silence.

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C’était le temps béni où l’éclat de rire des hommes venait en partie de renverser l’Olympe, où la plupart des dieux païens jonchaient déjà de leurs débris le sol civilisé. La Raison, fille du Portique, la Vertu, formulée par Zénon, allaient convier le monde aux agapes de paix et d’éternel amour. Mais un calembour imbécile, à peine digne d’un barbier de Suburre: «Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église» prévalut sur Aristote. Mais la sanction du vol et du banditisme fournie par cette maxime: «Rends à César ce qui appartient à César», car César ne possède rien qu’il ne l’ait volé ou extorqué par la force, permit aux forbans et aux supplicieurs de récupérer la Terre. Mais la lâcheté et le servilisme affirmés en cet apophtegme: «Si tu as reçu un soufflet sur la joue droite, tends la gauche immédiatement», étranglèrent la dignité humaine et eurent raison du stoïcien qui tenait la Nature en échec sur le granit aurifère de son âme. L’Occident, énervé par la superstition nouvelle, roula donc entre les jambes des barbares pour la saillie monstrueuse, et, pendant dix-huit siècles, l’humanité devait macérer dans la Ténèbre, le Mensonge et la Peur!

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Le logis de la pécheresse n’était point sans luxe, ni même sans art. Son deuxième amant, un centurion qui rêvait, par le discours et la stratégie, de s’égaler au Grec Phocion, lui avait laissé, à son départ pour Rome, trois terres cuites, trois figurines de Myrina, plus une coupe signée par Euphronius lui-même, et dont les rouges silhouettes historiaient l’aventure de Thésée chez Amphitrite.

Des vases à relief et à lustre noir, des poteries et des hydries de Cumes, servaient aux soins de son corps. Des nattes fraîches recouvraient la mosaïque, près de laquelle, sur une console, parmi des pots de fard, des crayons d’antimoine et des lettres d’amour, s’encanaillait un manuscrit que Marie de Béthanie montrait volontiers à ceux qui lisaient les caractères grecs, et où le centurion prétendait, lui aussi, avoir configuré les véritables dieux. La table, ce soir-là, était frugalement servie d’une moitié d’agneau rôti, d’olives du Carmel et de figues de Chio, blondes et ambrées; dans trois lécythes de terre blanche odorait lourdement le vin noir de Syrie. Jésus, soucieux, avait mangé en silence et Marie, après l’avoir servi sans presque toucher aux mets, s’était assise à terre, s’appuyant à la tiédeur de ses genoux pour embrasser le bas de sa robe, chaque fois qu’il daignait baisser les yeux sur elle. Soudain, comme le sablier marquait la dixième heure, gagné sans doute par la quiétude du foyer, émollié par l’amour de la courtisane, ou se trouvant peut-être en une de ces minutes de découragement où le fond de l’âme remonte comme un flux irréfrénable aux lèvres des plus forts, Jésus parla:

—Je suis las, dit-il, femme, bien las. Les douze au retour de Bethsaïda ont perdu courage pour n’avoir pas réussi à immatriculer un seul esprit dans la foi nouvelle. Comme eux, je suis près de connaître la défaillance... Le doute, le doute affreux m’a envahi... Comprends-tu ce qu’un pareil mot veut dire pour moi? Jusque-là, je croyais tout savoir... Je croyais pouvoir tout expliquer avec les paroles jaillies du cœur. Je croyais que le sentiment devait être enfin victorieux. Un Grec aujourd’hui m’a montré que la raison seule est souveraine.

«Écoute-moi, m’a dit cet homme, comme j’enseignais près du mur aux prières, écoute-moi, bien que ma façon de discourir doive répugner à ta race illettrée, aux hommes dont tu es le frère et qui n’étaient point dignes du sacrifice de Prométhée.

«Je ne sais point parler sans préambule, et il me faut te dire pour donner quelque poids à ce qui va suivre que j’enseignai, jadis la Philosophie proche la fontaine de Callirhoë. Mon académie n’était point sans réputation, et j’allais définitivement bénéficier de l’épithète de Sage, lorsque j’eus le malheur d’improuver un Patricien puissant. Tu vois que je n’avais point droit au titre de Sage! Le Patricien fit fermer mon école, et j’aurais été réduit à la plus noire misère, si l’archonte au pouvoir, qui professait le scepticisme, n’était venu à mon secours et ne m’avait fait donner le poste d’œnopte, c’est-à-dire d’inspecteur des vins.

«Pour un philosophe, veiller à ce que le délire bachique de ses compatriotes soit de bon aloi me semblait plaisant, et j’admirais la prévoyance des dieux, qui fomentèrent la vigne afin que leurs créatures pussent, la bouche empâtée, bénir la vie, dire le plus de bêtises possible et oublier ainsi la scélératesse des Olympiens. Un jour, ivre moi-même, pris de vertige ou d’un prurit de sincérité, je dénonçai l’archonte mon protecteur, qui possédait des ceps en Achaïe, comme un vil trafiquant de breuvages adultérés, et j’allai même jusqu’à l’accuser de ne m’avoir nommé œnopte que pour pouvoir, en toute impunité, empoisonner la divine Athènes. Je dus m’exiler et devenir ici garçon d’étuve. Comme tout Grec, tu le sais, je puis être, tour à tour ou en même temps, grammairien, rhéteur, peintre, augure, mime, médecin, magicien, proxénète. C’est ce qui me vaut aujourd’hui le plaisir de dialoguer avec toi.

«Plusieurs fois déjà, je t’ai entendu te proclamer Dieu et prophétiser en ce sens. Tu es de bonne foi, évidemment. La croyance en ta divinité a dû germer en ton esprit, parce que tu t’imaginais parler autrement que le restant des hommes. Tu parles mal, crois-moi, tu ignores l’enthymème et le syllogisme, et tes gloses ne feraient pas une drachme sur l’Agora. D’ailleurs, si tu es Dieu, rien n’est plus facile à prouver. Tu dois en cette qualité connaître dans son plus petit détail la mécanique du monde. Explique-moi alors comment les étoiles tiennent dans le ciel sans crochets apparents et sont douées de régulières annulations? Quelle force les approche l’une de l’autre, sans qu’elles viennent jamais à se heurter, et les éloigne ensuite en leur faisant décrire des orbes que d’aucuns prétendent avoir calculés? Définis, analyse l’air, l’eau, le feu, le mouvement, la procréation. Pythagore affirme que le soleil est immobile parce qu’il est 1. Es-tu de son avis? Le Dieu ton père n’a pas manqué de t’enseigner tous les secrets que recherchent vainement les hommes, et tu pourrais m’apprendre pourquoi un corps lancé dans les airs ne suit pas toujours l’impulsion première et retombe immuablement vers le sol... Tout cela prouverait autrement ta divinité que tes hyperboles mal construites... Ton père doit être un fameux géomètre, crois-tu que les propositions d’Euclide sont justes?»

Jésus s’était levé et marchait dans la pièce...

—Cet homme avait raison, confessa-t-il. Je ne sais rien, rien, ou si peu! Je lui répondis néanmoins par une parabole:—En ce temps-là, les hommes orgueilleux désiraient la Science, mais Dieu leur envoya son fils qui leur apporta l’amour... Cependant mon contradicteur, paracheva le Nazaréen, de la voix qu’il devait retrouver plus tard dans sa passion, devenait sarcastisque et la foule, visiblement, était pour lui.—«Pose tes métaphores et réponds-nous sans fioritures... Tu n’es pas Dieu, puisque tu ne connais rien à la création et te défiles en mauvais rhéteur...»—Oui, oui, il n’est pas Dieu, grondait le peuple menaçant. Des pierres volaient vers moi; déjà les vieilles femmes commençaient à me lancer des excréments... Je dus fuir... fuir, pendant que le Grec, grimpé sur une borne, proférait la terrible, l’épouvantable parole que je redoutais depuis tant de jours, et qu’il avait trouvée, lui...

«Pourquoi le Dieu, ton père, qui pouvait faire le monde heureux et bon, l’a-t-il fait douloureux et scélérat? Est-ce qu’un homme, un simple humain, coupable d’un pareil crime ne serait pas digne de toutes les malédictions? C’est nous autres, les créatures, qui avons le droit de juger le créateur, et non pas lui... Arrière, imposteur! Tu dis venir nous racheter après que ton père nous a vendus. Qu’est-ce que c’est que cette vente monstrueuse et que ce rachat stupide? On voit bien que tu es d’Israël, à qui toujours les termes du négoce viennent à la bouche, que tu es de la race de Sem, éternellement vouée au commerce et à l’usure!»

Une suette d’angoisse secouait Jésus frissonnant... une exprimable détresse faisait transsuder son front d’une rosée fumante... Ah! n’être qu’un homme, rien qu’un homme, avoir le droit d’être faible, ignorant et lâche! ne plus agir, rêver! ne plus parler, aimer! Et ses deux mains tombèrent aux épaules de la fille, soudain dressée devant lui.

Un ressac de joie délirante et folle venait de chavirer l’âme de Marie de Béthanie. Elle comprit que son rêve, son rêve si longtemps caressé, touchait à sa réalisation. Depuis qu’elle le connaissait, pour le conquérir à jamais, elle désirait un enfant du Nabi, un enfant qui serait blond comme elle, et, plus tard, sentencieux comme le père. Ainsi, elle le posséderait jusqu’à la mort. La maternité, estimait-elle, lui serait facile, car antérieurement elle avait failli concevoir des œuvres d’un scribe de l’Ethnarque. Mais sa mère, experte aux simples qui délivrent, avait résolu facilement la conjoncture improfitable au commerce charnel. Son ventre, frotté d’aromates, poli comme un albâtre pentélique, était donc resté sans rides, et ses seins n’étaient pas bagués à la pointe des larges cernes bleuâtres qui éloignent les lèvres de l’amant. Elle offrait tout cela à Jésus. Elle consentirait avec joie à moins de beauté si la vie qu’il éveillerait en ses flancs pouvait l’unir à lui, indissolublement.

La chair grumelée sous le feu qui ardait du profond de sa féminéité, dans l’envol de sa chevelure cinglant la pièce de parfums âcres, elle clama, les bras au cou du Nazaréen, accolée à lui de tout son être:

—Prends-moi, possède-moi, rends-moi mère, et que tu m’appartiennes à jamais!

Ivre à son tour de volupté réflexe, le thaumaturge chancela, pour descendre vertigineusement, en une seule minute, jusqu’au fin fond du gouffre où le Désir est roi. Pour la première fois, il comprit qu’il venait d’être confronté enfin avec le seul, avec l’unique, avec le véritable Dieu, avec Celui qui enfante la Vie dans la lumière et les étreintes, dont la flamme immortelle galvanise les mondes et régente l’Univers, avec le Désir, tour à tour Créateur, Unité et Absolu. Sur l’holocauste de son orgueil, Jésus pleura; deux larmes ravinèrent ses joues, deux larmes qu’il offrit comme rançon expiatrice aux hommes que, sans l’amour de cette fille, il était sur le point de tromper. Avec son seul vouloir, à l’aide de la Raison indéfectible contre quoi tout attentat est inexpiable et vain, l’humanité accéderait peu à peu à la divinité du Savoir. Et Jésus ouvrit les bras pour étreindre la femme, ouvrit les bras pour la posséder.

Mais on frappa à la porte, et l’homme de Bethléem se recula.

—Accès du seuil au noble Valerius Livianus, mon maître! disait une voix impérative.

C’était en effet le riche Valerius Livianus, tribun militaire et cousin du Proconsul, qui venait rendre visite à Marie de Béthanie. Quatre Nubiens, aux cheveux cotonnés, aux muscles de bronze frissonnant, soulevaient sa lectique aux rideaux de pourpre, et son intendant, précédant les esclaves, heurtait l’huis de sa baguette d’ivoire, afin de discuter avec la pécheresse le prix de la nuitée de son maître: car Valerius Livianus était économe et l’affranchi soucieux de ne perdre aucun courtage. La mère de Marie s’insinuait derrière le Romain, tout heureuse de l’aventure qui la vengeait du Nazaréen, Un ricanement victorieux accentuait l’hiatus de sa denture, et, comme le vin au miel qu’elle avait bu chez la voisine avait ajouté à son habituelle force d’invectives, Jésus, sous une nouvelle ventée, sous un raz de marée d’anathèmes, disparut par le jardin.

Il allait vers le Golgotha; le monde était perdu!

A nouveau, M. Éliphas de Béothus, ayant terminé la lecture de son petit conte, sollicitait une pastille de maître Pompidor, et ce dernier, avec une bonne grâce qui ne défaillait pas, lui passait le drageoir. Un silence tombal planait dans la salle, un silence d’hypogée que seul un prêtre—qu’on était du reste en train d’expulser sur l’ordre du président—avait troublé en protestant à haute voix contre les atteintes portées à la mémoire de Celui dont il était ici-bas le voyageur de commerce, et pour le compte duquel il louait des chambres dans le paradis.

Placidement, l’accusé attendit que le double tambour de la porte se fût refermé sur le placier en miséricorde, et, le geste toujours élégant, la voix sans trouble, il repartit...

—Trois mois d’arrêts furent la récompense de ce talent littéraire et subversif exhibé en famille, trois mois de dure geôle que je passai sans livre, sans papier, sans le réconfort d’une parole amie, mais aussi sans professeur ni jésuite. Au sortir de ma forteresse, je reçus des mains d’un fonctionnaire une feuille de route pour un régiment de cavalerie, où je devais être immatriculé comme cadet. L’envie de m’enfuir, de gagner l’étranger, de vivre au loin d’une libre vie, me vint, mais où aller, puisque j’étais sans ressources aucunes et totalement inapte à me créer des moyens d’existence? J’obtempérai donc, et pendant sept ans, donc cinq d’épaulettes, j’existai parmi les patriciens à sabretaches et à éperons. Mon Dieu! que j’en ai entendu des bêtises, d’outrageantes bêtises, des niaiseries vingt fois vomies et remâchées parmi ces hommes à belliqueuses moustaches dont tout le savoir-faire est orienté vers l’alcôve et l’écurie! Et le plus fort était ceci: lorsque je m’efforçais de montrer à mes soldats, aux cavaliers de mon peloton, quels sots et prétentieux mannequins, quels scurriles fantoches étaient les officiers, mes collègues, ils ne me croyaient point.

Lorsque je leur disais que le plus brillant d’entre eux était certes mieux obturé que le plus hébété des gardes d’écurie, ils reculaient et baissaient les yeux, mal à l’aise. J’avais beau leur démontrer que le dernier des humains pouvait quelquefois penser par soi-même, conquérir, de par son propre entendement si mince fût-il, une parcelle de vérité, et l’officier jamais, car celui-ci pensait toujours à l’aide des idées toutes faites, des idées de sa caste ou de son école; j’avais beau m’acharner à faire vingt fois la preuve de tout cela, les malheureux balbutiaient et se reculaient apeurés et tremblants. Sans doute, l’hérédité d’esclavage était trop forte pour qu’ils pussent jamais se libérer. Sans doute, croyaient-ils que mon intention était de leur soutirer quelque parole d’approbation pour, ensuite, les faire passer au Conseil de guerre. Alors je m’acharnais, car je venais de lire Tolstoï et Ibsen et je voulais réaliser leur morale. A l’encontre de mes égaux ou de mes supérieurs, je m’étais de suite montré humain avec mes hommes, et maintenant une rage de fraternité m’emportait vers eux; je les traitais comme s’ils eussent été de mon propre sang, je leur parlais amicalement, me faisant conter leur vie; je leur distribuais non seulement tout l’argent de ma solde mais encore la plus grande partie de ma pension; je leur répétais dix fois par jour, peut-être, que j’étais officier malgré moi, et que je ne me reconnaissais pas le droit de leur donner des ordres, car nul n’a le droit légitime de commander à son semblable, ici-bas, rien n’y faisait. J’élevais ensuite le débat, espérant mieux me faire comprendre. Je définissais la Patrie, telle qu’elle aurait dû leur apparaître, la Patrie qui ne leur a jamais concédé aucune justice, mais qui, à chaque instant, confisque leur travail, leur liberté et même leur vie. Je leur disais que la Patrie c’était la somme des profits, des privilèges et des jouissances des riches, qu’eux qui ne possédaient rien devaient se désintéresser des querelles que la Patrie pouvait avoir avec les Patries d’à-côté. En quoi cela pouvait-il leur importer que le Français, le Germain ou le Slave triomphât chez eux, puisque toujours ils seraient pareillement exploités. Si les puissants et les satisfaits, en un moment donné, voyaient leurs biens menacés par l’envahisseur, ils n’avaient qu’à les défendre eux-mêmes, à combattre jusqu’à la mort, à mettre à jour de l’héroïsme, sans pousser à l’abattoir les multitudes qu’ils ont dépouillées et qu’ils maintiennent dans l’ignorance et la servitude. Puisqu’au sens des exacteurs, la gloire est une belle chose, et que les prouesses guerrières ennoblissent un peuple, pourquoi ne la réclamaient-ils pas pour eux seuls et réservaient-ils aux autres le soin d’accomplir les hauts-faits? J’ajoutais que, dans quelques siècles, jamais les historiens ne pourraient reconstituer l’état d’âme des foules misérables, des foules asservies et spoliées ne connaissant que l’endémique famine, et qui, cependant, sur un signal donné par un gouvernement, couraient s’égorger, de frontière à frontière, pour défendre le bien de leurs oppresseurs et assurer ainsi la pérennité du joug qui les écrasait. Tout était inutile, pas un œil ne brillait dans la joie de concevoir enfin la vérité et la dignité humaine; pas un front ne se relevait fier et libre parmi la double rangée de têtes rasées que j’avais devant moi. Non, ils ne pouvaient pas comprendre: la classe dont ils relevaient étant asservie depuis toujours; ils ne pouvaient pas m’entendre, car il leur était impossible de croire à la loyauté de mes intentions. J’offris de partager entre eux la moitié de ma fortune afin qu’ils pussent fuir, déserter, vivre heureux au loin, et ils restèrent muets et terrifiés. C’est un fou, pensaient-ils, ou bien c’est un scélérat. Tous redoutaient quelque effroyable traîtrise, tant il leur semblait insolite qu’un grand de la terre pût venir un jour à les plaindre ou à les secourir.

Et moi, rentré dans ma chambre, je pleurai tout seul parmi l’interminable nuit, car j’avais compris enfin que, quoi que je fisse, je ne serais jamais aimé, que je venais de trop haut pour être adopté par les humbles, que je pourrais être bon, pitoyable et généreux, nulle affection sincère ne s’approcherait de moi; j’avais reconnu qu’il était dans la destinée des puissants de toujours semer autour d’eux la haine, la peur ou la défiance, et que l’amour véritable ou l’amitié désintéressée leur avaient été équitablement refusés par la Fortune, jalouse de leur faire payer de cette affreuse rancœur les privilèges abominables du pouvoir et de l’argent.

Alors, à quelque temps de là, un soir de l’an 1889, je pris mon sabre d’ordonnance, mes épaulettes, mes croix, mes parchemins, et j’allai jeter le tout dans les latrines, seul reliquaire approprié à ces reluisantes ordures. Puis je m’expatriai; je courus le monde; je fis des conférences; j’écrivis dans les journaux; je stigmatisai le ridicule, l’infamie, la malfaisance du milieu en lequel j’avais été élevé. Je restituai, en toute sa réalité, à l’aide de la parole et de l’écriture, le vieux décor dont je m’étais évadé, le décor anachronique qui n’abuse plus personne, les figurants ni les spectateurs. Moi qui sortais du sein de cet abominable organisme, moi qui aurais pu y vivre toujours avec les bénéfices et les apanages qu’il confère à ses élus, j’en dénonçai le mensonge et la scélératesse; j’exhortai tous les hommes à s’unir, à fédérer leurs volontés, à surmonter un moment leurs dégoûts, leurs nausées, pour enfouir, d’un seul effort, ce vertige tenace, cet excrément maléfique du passé. Les bourgeois me considéraient bouche bée.

—C’est un dément, disaient-ils, comme mes anciens soldats. Car vous entendez bien, ils ne pouvaient pas penser, eux aussi, que je fusse sincère ni lucide. Ils avaient besoin de croire à ce dogme social, au principe d’autorité, au principe de droit divin; ils avaient besoin de révérer ce hideux et vétuste édifice d’exaction et de s’aplatir devant lui, malgré moi qui m’en étais évadé, malgré moi, archiduc, prince du sang, qui leur en faisais subodorer le souffle délétère, la peste de mort et de ténèbre.—Il parle de République, de Fraternité, de Justice, de Pitié, arrêtez-le, au bagne! à l’eau! à mort l’anarchiste! Ah! s’ils avaient été à ma place, eux, ils n’auraient pas quitté le bateau..., non; ils auraient plutôt renforcé le nombre des forçats qui rament dans la chiourme, ils auraient plutôt calfaté avec des cadavres les voies d’eau que la Raison a faites à la galère maudite.

Malgré tout, je ne me décourageai pas, et puisque les hommes ne voulaient pas de la Vérité et de la Justice, je résolus de faire fumer quelque encens personnel sur les autels de ces deux déesses diffamées. Écoutez bien ceci: moi, apparenté à des rois, je devins l’ennemi des rois, et je fondai, là-bas, en Amérique, un collège où, pendant dix années, l’on enseigna l’assassinat des tyrans. Puis, je fis mieux encore lorsque j’en vins à reconnaître que cette œuvre était inutile. Oui, tant ma soif d’équité et ma volonté de supprimer la douleur étaient surhumaines, je voulus détruire la Terre et la précipiter dans le Néant consolateur avec sa cargaison de damnés, d’imbéciles, de bourreaux, de tortionnaires et d’esclaves, avec ses multitudes de suppliciés qui ne peuvent pas s’abstenir de perpétuer la souffrance en perpétuant la vie monstrueuse. Et si l’homme de génie qui devait machiner la catastrophe libératrice ne s’était pas senti faiblir, ne s’était pas suicidé un mois avant qu’elle fût à point, je ne serais pas sur ce banc, et vous n’auriez point le loisir, Messieurs, de me considérer tous, présentement, avec des yeux plus larges que des hublots de transatlantique et des maxillaires qui pendillent lamentables, comme de vieilles montures de porte-monnaies.

Désâmé, rejeté en dehors de mon axe d’intelligence par l’effondrement, la chute à plat de ce dernier espoir qui était mon unique rai son de vivre, je fus surpris, emporté comme un fétu par les vents alizés, par le mousson de sottise qui balaient les vastes espaces de la mentalité humaine. De l’infini éthéré où m’avait hissé mon sublime concept, je culbutai d’un coup dans les marécages des attirances, des mobiles et des désirs normaux. Je déférai au stupre, au rut, à la salacité, aux braiments sentimentaux, à tout ce qu’en un mot, vous appelez l’amour. C’était sans doute le pénultième désastre que la vie me réservait. D’avoir promené mon corps, ainsi qu’une varlope frénétique sur l’académie de trois ou quatre femmes, je crus que mon cœur, mon cerveau, mon âme allaient exploser sous les déflagrations d’une panclastite de dégoût et d’effroi. Ah! elle est délectable et vaut d’être recherchée, la plus grande des voluptés humaines.

Parlons-en! Comme je vous le disais tout à l’heure sous une autre forme: brouter les chardons du platonique ou bien grouiner dans l’auge sensuelle; évacuer immédiatement toute intelligence, constater en soi la subite intrusion d’une frénésie démentielle qui saccage l’organisme, annihile la volonté et passe les muqueuses au rouge incandescent; sentir son épiderme s’enflammer et crépiter comme une allumette suédoise; gesticuler telle une grenouille touchée par le fil électrique; brasser des sueurs fétides d’aisselles; se rouler dans les pestilentes odeurs du delta périnéal; puis, tout à coup, libérer, du bain-marie des reins où elle mitonnait insidieusement, l’affreuse liqueur qui donne la vie. Évidemment, ma lymphe, trop subtile, épuisée par une permanente consanguinité, adultérée par les successifs incestes d’une lignée vieille de quinze siècles, m’avait fait percevoir ces horreurs qui vous sont parfaitement agréables, Messieurs, et réalisent pour vous, de la puberté à la mort, le superlatif du plaisir. Et c’est alors qu’après m’être acharné, qu’après avoir cru un moment au mensonge de l’art: putréfaction égale à toutes les autres putréfactions humaines, après avoir fait tout le possible, en un mot, pour, comme mes semblables ici-bas, m’amuser d’un hochet ou désirer n’importe quoi, fût-ce une immondice, je sentis s’introduire sournoisement en moi le goût du sang, le besoin du crime. Après avoir quitté le palais de mes pères, après m’être débarrassé de ma livrée d’officier, j’avais cru m’évader, me libérer définitivement, devenir un être sain et fort, me transmuer en juste, en rentrant dans la société de mes congénères. Eh! bien, non! cela n’était pas possible, toujours je devais rester ce que j’étais: un patricien, un aristocrate, un dégénéré élaboré pour opprimer les foules et non pour les secourir. Ma pitié, ma soif de vérité, mon amour des déshérités, mon besoin effréné de lumière et de justice, admirables chez autrui, étaient condamnés, de par ma naissance, à n’être en moi qu’insanes ou ridicules. Puisque j’avais répudié la carrière d’exaction; puisque je n’avais pas consenti à être un chef, il aurait fallu me suicider sur l’heure, car autrement, je ne pouvais être qu’un monstre. Je ne pouvais plus redevenir un homme. Toujours, je devais errer sans mesure, toujours je devais aller du génie cimmérien à la folie meurtrière, pour finalement retourner, en la diversifiant un peu, à l’imbécillité de mes ancêtres.

Pareil à un aérolithe qui s’est volontairement détaché par dégoût d’une planète scélérate et qui vagabonde sans guide dans les nuits sablées d’or, parmi le pollen des étoiles, j’étais astreint à errer, désorbité, jusqu’à ce que je vinsse m’écraser sur un centre d’attraction aussi horrifique que le premier. L’hérédité me commandait de mentir, de duper, de tuer; une âme de carnassier, quoi que j’entreprisse, devait me remonter aux lèvres, parce que j’étais fils de rois... oui, entendez-vous, fils de rois, parce que j’avais derrière moi, dans les ténèbres du passé, une ascendance de potentats fourbes et menteurs, de carnassiers absolutistes et d’hommes de proie couronnés. Le sort m’avait destiné à être un Malfaiteur acclamé, et si je m’étais mis en marche vers une morale supérieure, si j’avais résilié le pacte infâme, rien ne pouvait étouffer dans mon esprit et dans mon cœur le levain congénital qui, sournoisement, les gonflait, pour, finalement, les faire éclater. A la mamelle sainte de Pitié et d’Amour, tu ne boiras jamais, m’avait dit la Nature, car tu es engendré d’un tyran, et, malgré tout, devant la détresse et la misère du Monde, j’avais approché mes lèvres, et mes lèvres s’étaient gelées avant que j’eusse fini de me désaltérer à la source bénie. Bien que tu eusses la volonté d’être bon, la conclusion de ta vie ne sera jamais la Bonté, avait-elle ajouté. Et moi, stupide, dans une minute d’espérance, j’avais cru fuir, m’échapper, libre, secourable, heureux, reconquérir mon autonomie d’être pensant, m’affranchir de l’opprobre, éviter les souillures du Pouvoir, devenir un sage! Ce n’était qu’un leurre. Toujours, l’inexorable Destinée devait me réintroduire de force dans le cycle monstrueux que j’avais osé franchir un soir de ma jeunesse. Vainement, je m’étais révolté; vainement je m’étais efforcé, avec des râles et des cris d’épouvante, d’exterminer ma personnalité profonde, celle que m’avait léguée mes aïeux. Tout avait été illusoire et vain. Où que j’allasse, quoique je devinsse, j’étais marqué pour créer de la souffrance, pour jouir de la douleur, faire couler le sang et être malheureux. Fils de rois j’étais... Fils de rois, je devais rester... et il n’était pas en mon pouvoir d’échapper au mensonge et au crime...

Messieurs, je suis l’archiduc Salvador qui prit un jour la mer, sur le brick la Marguerite, et disparut sous le nom de Jean Orth...

Et ce que l’accusé avait vaticiné se produisit alors. Le Président des Assises se dressa dans un geste si violent que sa robe, s’arrachant à l’épaule, découvrit un tricot de laine, un vieux gilet de chasse lie de vin qu’au lieu et place d’un veston il portait sous sa toge, par économie sans doute. Un triangle de chemise, ponctué des maculatures séniles du café et du tabac à priser, apparut par surcroît. D’une voix étranglée par la terreur et qui avait perdu la majesté congruente aux solennels débats, il criait, pendant que ses deux assesseurs se démenaient, eux aussi, éperdus, boxant l’air de leurs poings désordonnés.

—Gardes... gardes... faites évacuer la salle... l’accusé est fou... l’audience est suspendue.

Fin.

Mayenne, Imprimerie Ch. COLIN.

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