Victor Hugo
Reading edition
LE ROI S'AMUSE
1832
Table des matières
PERSONNAGES
MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE II., III., IV., V.
SALTABADIL ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE., II., III., IV., V.
LE ROI ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE., II., III., IV.
BLANCHE ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE II., III., IV., V.
TRIBOULET ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE., II., III., IV., V.
NOTES
L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel inouï.
Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le billet suivant, dont il conserve précieusement l'original:
«Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'ordre[1] de suspendre les représentations du Roi s'amuse.
«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.
«Ce 23 novembre.»
Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire au point d'être incroyable.
En effet, ce qu'on a appelé la Charte-Vérité dit: «Les Français ont le droit de publier» Remarquez que le texte ne dit pas seulement le droit d'imprimer, mais largement et grandement le droit de publier. Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de la pensée. La loi fondamentale ajoute: «La censure ne pourra jamais être rétablie.» Or, le texte ne dit pas la censure des journaux, la censure des livres, il dit la censure, la censure en général, toute censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait donc désormais être légalement censuré.
Ailleurs la Charte dit: La confiscation est abolie. Or, la suppression d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à l'auteur.
Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à son texte et à son esprit.
Ceci est formel. La suppression ministérielle d'une pièce de théâtre attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation. Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait.
L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre, intimé l'ordre en question. Le ministre n'avait pas de raison à donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui avait pris sa chose. Il ne restait plus qu'à le mettre, lui poëte, à la Bastille.
Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu'un pareil acte vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la première impression est un profond étonnement. Mille questions se pressent dans votre esprit.—Où est la loi? Où est le droit? Est-ce que cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose qu'on a appelé la Révolution de juillet? Il est évident que nous ne sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?—
La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de cette étrange décision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me trompe, le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée. Le 23, ce n'était qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du ministère. Le 23, la pièce n'était que suspendue; le 24, elle fut définitivement défendue. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de son affiche ces quatre mots redoutables: Le Roi s'amuse Il lui fut enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble de résister à un despotisme si asiatique; mais les théâtres n'osent pas. La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets, taillables et corvéables à merci, eunuques et muets.
L'auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il ne dépend, lui poëte, d'aucun ministre. Ces prières et ces sollicitations que son intérêt mesquinement consulté lui conseillait peut-être, son devoir de libre écrivain les lui défendait. Demander grâce au pouvoir, c'est le reconnaître. La liberté et la propriété ne sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une faveur. Pour une faveur, réclamez devant le ministre; pour un droit, réclamez devant le pays.
C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes deux.
Devant l'opinion publique, le procès est déjà jugé et gagné. Et ici l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et indépendantes de la littérature et des arts, qui lui ont donné dans cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialité. Il comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de lutter pour la liberté de l'intelligence et de la pensée, il n'ira pas seul au combat.
Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lâche calcul, s'était flatté d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque dans les rangs de l'opposition, les passions littéraires soulevées depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines littéraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant sur ce que les premières ont leurs racines dans les amours-propres, et les secondes seulement dans les intérêts. Le pouvoir s'est trompé. Son acte brutal a révolté les hommes honnêtes dans tous les camps. L'auteur a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice, ceux-là même qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par hasard quelques haines invétérées ont persisté, elles regrettent maintenant le secours momentané qu'elles ont apporté au pouvoir. Tout ce qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu lui tendre la main, quitte à recommencer le combat littéraire aussitôt que le combat politique sera fini. En France, quiconque est persécuté n'a plus d'ennemis que le persécuteur.
Si maintenant, après avoir établi que l'acte ministériel est odieux, inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un moment à le discuter comme fait matériel et à chercher de quels éléments ce fait semble devoir être composé, la première question qui se présente est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:—Quel peut être le motif d'une pareille mesure?
Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas le détail le moins curieux de ce curieux événement; il paraît que nos faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par le Roi s'amuse; cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade Léotaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des mœurs s'est voilé la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de nous, le voici tout net: C'est que la pièce est immorale.—Holà! mes maîtres! silence sur ce point.
Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police à laquelle, moi, honnête homme, je défends de parler de ces matières, mais avec le petit nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des ouï-dire ou après avoir mal entrevu la représentation, se sont laissé entraîner à partager cette opinion, pour laquelle peut-être le nom seul du poëte inculpé aurait dû être une suffisante réfutation. Le drame est imprimé aujourd'hui. Si vous n'étiez pas à la représentation, lisez; si vous y étiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette représentation a été moins une représentation qu'une bataille, une espèce de bataille de Monthléry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) où les Parisiens et les Bourguignons ont prétendu chacun de leur côté avoir empoché la victoire, comme dit Mathieu.
La pièce est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond. Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au vice; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la fille à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fête, au moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de monsieur de Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du drame, c'est la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. Écoutez. Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée? Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est père, qui a un cœur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est là. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache à tous les yeux, dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence, dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh bien! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet pousse au rapt, ravira sa fille, à Triboulet. Le bouffon sera frappé par la Providence exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piége au roi pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux élèves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le roi madame de Cossé, c'est sa fille qu'il enlève. Il veut assassiner le roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment ne s'arrête pas à moitié chemin; la malédiction du père de Diane s'accomplit sur le père de Blanche.
Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée dramatique, mais à coup sûr c'est là une idée morale.
Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalité. Au fond de celui-ci, il y a la Providence.
Nous le redisons expressément, ce n'est pas avec la police que nous discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la partie du public à laquelle cette discussion peut sembler nécessaire. Poursuivons.
Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par l'exécution? La question ainsi posée nous paraît se détruire d'elle-même, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au second acte. Est-ce la situation du troisième qui vous choque? lisez ce troisième acte, et dites-nous, en toute probité, si l'impression qui en résulte n'est pas profondément chaste, vertueuse et honnête?
Est-ce le quatrième acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis à un roi de courtiser sur la scène une servante d'auberge? Cela n'est même nouveau ni dans l'histoire ni au théâtre. Il y a mieux, l'histoire nous permettait de vous montrer François Ier ivre dans les bouges de la rue du Pélican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas même nouveau non plus. Le théâtre grec, qui est le théâtre classique, l'a fait; Shakspeare, qui est le théâtre romantique, l'a fait; eh bien! l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a écrit de la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohémienne Maguelonne, tant calomniée, n'est, assurément, pas plus effrontée que toutes les Lisettes et toutes les Martons du vieux théâtre. La cabane de Saltabadil est une hôtellerie, une taverne, le cabaret de la Pomme du Pin, une auberge suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas un lieu obscène.
Restent donc les détails du style. Lisez[2]. L'auteur accepte pour juges de la sévérité austère de son style les personnes mêmes qui s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du père d'Ophélia, de Beaumarchais et de Regnard, de l'École des Femmes et d'Amphitrion, de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scène du Tartufe, du Tartufe, accusé aussi d'immoralité dans son temps! seulement, là où il fallait être franc, il a cru devoir l'être, à ses risques et périls, mais toujours avec gravité et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art prude.
La voilà pourtant cette pièce contre laquelle le ministère cherche à soulever tant de préventions! Cette immoralité, cette obscénité, la voilà mise à nu. Quelle pitié! Le pouvoir avait ses raisons cachées, et nous les indiquerons tout à l'heure, pour ameuter contre le Roi s'amuse le plus de préjugés possible. Il aurait bien voulu que le public en vînt à étouffer cette pièce sans l'entendre pour un tort imaginaire, comme Othello étouffe Desdémona. Honest Iago!
Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas étouffé Desdémona, c'est Iago qui se démasque et qui s'en charge. Le lendemain de la représentation, la pièce est défendue par ordre.
Certes, si nous daignions descendre encore un instant à accepter pour une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin de la morale publique qui émeut nos maîtres, et que, scandalisés de l'état de licence où certains théâtres sont tombés depuis deux ans, ils ont voulu à la fin, poussés à bout, faire, à travers toutes les lois et tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un écrivain, certes, le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le choix de l'écrivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si étrangement? C'est un écrivain ainsi placé que, si son talent peut être contesté de tous, son caractère ne l'est de personne. C'est un honnête homme avéré, prouvé et constaté, chose rare et vénérable en ce temps-ci.
C'est un poëte que cette même licence des théâtres révolterait et indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que l'inquisition des théâtres allait être illégalement rétablie, est allé de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques, avertir le ministre qu'il eût à se garder d'une pareille mesure; et qui, là, a réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre, tout en protestant contre la censure avec des paroles sévères que le ministre, à coup sûr, n'a pas oubliées. C'est un artiste dévoué à l'art, qui n'a jamais cherché le succès par de pauvres moyens, qui s'est habitué toute sa vie à regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincère et modéré, qui a déjà livré plus d'un combat pour toute liberté et contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernière année de la Restauration, a repoussé tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait pour le dédommager de l'interdit lancé sur Marion de Lorme, et qui, un an plus tard, en 1830, la Révolution de juillet étant faite, a refusé, malgré tous les conseils de son intérêt matériel, de laisser représenter cette même Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait être une occasion d'attaque et d'insulte contre le roi tombé qui l'avait proscrite; conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur eût tenue à sa place, mais qui aurait peut-être dû le rendre inviolable désormais à toute censure, et à propos de laquelle il écrivait, lui, en août 1831:
«Les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. Et puis, c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement, sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand on a toute liberté, il sied de garder toute mesure[3].»
Jugez maintenant. Vous avez d'un côté l'homme et son œuvre; de l'autre le ministère et ses actes.
À présent que la prétendue immoralité de ce drame est réduite à néant, à présent que tout l'échafaudage des mauvaises et honteuses raisons est là, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le véritable motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer à soi-même, le motif qu'on avait si bien caché sous un prétexte. Ce motif a déjà transpiré dans le public, et le public a deviné juste. Nous n'en dirons pas davantage. Il est peut-être utile à notre cause que ce soit nous qui offrions à nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la modération. Il est bon que la leçon de dignité et de sagesse soit donnée par le particulier au gouvernement, par celui qui est persécuté à celui qui persécute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent guérir leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai qu'il y a au troisième acte de cette pièce un vers où la sagacité maladroite de quelques familiers du palais a découvert une allusion (je vous demande un peu, moi, une allusion!) à laquelle ni le public ni l'auteur n'avaient songé jusque-là, mais qui, une fois dénoncée de cette façon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche déconcertée du Théâtre-Français reçût l'ordre de ne plus offrir une seule fois à la curiosité du public la petite phrase séditieuse: le Roi s'amuse. Ce vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le signalerons même ailleurs qu'à la dernière extrémité, et si l'on est assez imprudent pour y acculer notre défense. Nous ne ferons pas revivre de vieux scandales historiques. Nous épargnerons autant que possible à une personne haut placée les conséquences de cette étourderie de courtisan. On peut faire, même à un roi, une guerre généreuse. Nous entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants méditent sur l'inconvénient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait écraser qu'avec le pavé de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser sur leur visage.
Nous ne savons même pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque indulgence pour le ministère lui-même. Tout ceci, à vrai dire, nous inspire une grande pitié. Le gouvernement de juillet est tout nouveau né, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de petites fureurs d'enfant. Mérite-t-il en effet qu'on dépense contre lui beaucoup de colère virile? Quand il sera grand, nous verrons.
Cependant, à n'envisager la question, pour un instant, que sous le point de vue privé, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore plus de dommage peut-être à l'auteur de ce drame qu'à tout autre. En effet, depuis quatorze ans qu'il écrit, il n'est pas un de ses ouvrages qui n'ait eu l'honneur malheureux d'être choisi pour champ de bataille à son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou moins long sous la poussière, la fumée et le bruit. Aussi, quand il donne une pièce au théâtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant espérer un auditoire calme dès la première soirée, c'est la série des représentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte par le tumulte, que sa pensée ne soit pas comprise, les jours suivants peuvent corriger le premier jour. Hernani a eu cinquante-trois représentations; Marion de Lorme a eu soixante et une représentations; le Roi s'amuse, grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui rendra intacte et au point où elle en était cette troisième expérience si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette première représentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce public qui enseigne le poëte et que le poëte enseigne?
Le moment de transition politique où nous sommes est curieux. C'est un de ces instants de fatigue générale où tous les actes despotiques sont possibles dans la société même la plus infiltrée d'idées d'émancipation et de liberté. La France a marché vite en juillet 1830; elle a fait trois bonnes journées; elle a fait trois grandes étapes dans le champ de la civilisation et du progrès. Maintenant beaucoup sont essoufflés, beaucoup demandent à faire halte. On veut retenir les esprits généreux qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs qui sont restés en arrière et leur donner le temps de rejoindre. De là une crainte singulière de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile à comprendre, difficile à définir. Ce sont toutes les existences qui ont peur de toutes les idées. C'est la ligue des intérêts froissés du mouvement des théories. C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes; c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir; c'est la boutique armée qui se défend.
À notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de cette crainte des révolutions nouvelles. Il en est venu à tyranniser petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a maintenant indifférence dans les esprits pour les idées de liberté, il se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demandé sévèrement compte un jour de tous les actes illégaux que nous voyons s'accumuler depuis quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant à trembler pour la liberté. Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art, sont tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades.
Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de juillet, mulier formosa supernè.
Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant, que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et, quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire, avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé dans la cité littéraire comme dans la cité politique.
Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte, inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra paisiblement à l'œuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon au Luxembourg!
30 novembre 1832
PERSONNAGES
FRANÇOIS PREMIER. TRIBOULET. BLANCHE. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER. SALTABADIL. MAGUELONNE. CLÉMENT MAROT. MONSIEUR DE PIENNE. MONSIEUR DE GORDES. MONSIEUR DE PARDAILLAN. MONSIEUR DE BRION. MONSIEUR DE MONTCHENU. MONSIEUR DE MONTMORENCY. MONSIEUR DE COSSÉ. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. MADAME DE COSSÉ. DAME BÉRARDE. Un Gentilhomme de la reine. Un Valet du roi. Un médecin. Seigneurs, Pages. Gens du Peuple.
Paris, 152..
I. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER
Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire—des valets portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de seigneurs et de dames passent sur le théâtre.—La fête tire à sa fin; l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un peu le caractère d'une orgie.—Dans l'architecture, dans les ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE ROI,—comme l'a peint Titien.—MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. LE ROI. Comte, je veux mener à fin cette aventure. Une femme bourgeoise, et de naissance obscure Sans doute, mais charmante! MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Et vous la rencontrez Le dimanche à l'église? LE ROI. À Saint-Germain-des-Prés. J'y vais chaque dimanche. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Et voilà tout à l'heure Deux mois que cela dure? LE ROI. Oui. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. La belle demeure? LE ROI. Au cul-de-sac Bussy. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Près de l'hôtel Cossé? LE ROI, avec un signe affirmat Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Ah! je sais, Et vous la suivez, sire? LE ROI. Une farouche vieille Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille, Est toujours là. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Vraiment? LE ROI. Et le plus curieux, C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux, Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre, D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre, Entre dans la maison. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Hé! faites de même! LE ROI. Hein! La maison est fermée et murée au prochain! MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Par Votre Majesté quand la dame est suivie, Vous a-t-elle parfois donné signe de vie? LE ROI. Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur, Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Sait-elle que le roi l'aime? LE ROI, avec un signe négatif. Je me déguise D'une livrée en laine et d'une robe grise. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, riant. Je vois que vous aimez d'un amour épuré Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé! Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet. LE ROI, à monsieur de la Tour-Landry. Chut! on vient.—En amour il faut savoir se taire Quand on veut réussir. Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières paroles et les a entendues. N'est-ce pas? Le mystère Est la seule enveloppe où la fragilité D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.
SCÈNE II
LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, plusieurs Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son costume de fou, comme l'a peint Boniface. Le roi regarde passer un groupe de femmes. MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. Madame de Vendosme est divine! MONSIEUR DE GORDES. Mesdames D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes. LE ROI. Madame de Cossé les passe toutes trois. MONSIEUR DE GORDES. Madame de Cossé! sire, baissez la voix. Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre. —Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros gentilhommes de France,» dit Brantôme. Le mari vous entend. LE ROI. Hé! mon cher Simiane, Qu'importe! MONSIEUR DE GORDES. Il l'ira dire à madame Diane. LE ROI. Qu'importe! Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent. TRIBOULET, à monsieur de Gordes. Il va fâcher Diane de Poitiers. Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers. MONSIEUR DE GORDES. S'il l'allait renvoyer à son mari? TRIBOULET. J'espère Que non. MONSIEUR DE GORDES. Elle a payé la grâce de son père. Partant, quitte. TRIBOULET. À propos du sieur de Saint-Vallier, Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier, De mettre dans un lit nuptial sa Diane, Sa fille, une beauté choisie et diaphane, Un ange que du ciel la terre avait reçu, Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu! MONSIEUR DE GORDES. C'est un vieux fou.—J'étais sur son échafaud même Quand il reçut sa grâce.—Un vieillard grave et blême. —J'étais plus près de lui que je ne suis de toi. —Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi! Il est fou maintenant tout à fait. LE ROI, passant avec madame de Cossé. Inhumaine! Vous partez! MADAME DE COSSÉ, soupirant. Pour Soissons, où mon mari m'emmène. LE ROI. N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris, Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits, Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie, À l'instant le plus beau d'une si belle vie, Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous, Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups, À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes, Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes, Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour, Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour, Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince, Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province! MADAME DE COSSÉ. Calmez-vous! LE ROI. Non, non, rien. Caprice original Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal! Entre monsieur de Cossé. MADAME DE COSSÉ. Voici mon jaloux, sire! Elle quitte vivement le roi. LE ROI. Ah! le diable ait son âme! À Triboulet. Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme! Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi? TRIBOULET. Je ne lis pas de vers de vous.—Des vers de roi Sont toujours très-mauvais. LE ROI. Drôle! TRIBOULET. Que la canaille Fasse rimer amour et jour vaille que vaille. Mais près de la beauté gardez vos lots divers, Sire, faites l'amour, Marot fera les vers. Roi qui rime déroge. LE ROI, avec enthousiasme. Ah! rimer pour les belles, Cela hausse le cœur.—Je veux mettre des ailes À mon donjon royal. TRIBOULET. C'est en faire un moulin. LE ROI. Si je ne voyais là madame de Coislin, Je te ferais fouetter. Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques galanteries. TRIBOULET, à part Suis le vent qui t'emporte Aussi vers celle-là. MONSIEUR DE GORDES, s'approchant de Triboulet et lui faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre. Voici par l'autre porte Madame de Cossé. Je te gage ma foi Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi Le ramasse. TRIBOULET. Observons. Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui il entame une conversation qui paraît fort tendre. MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet. L'ai-je dit? TRIBOULET. Admirable! MONSIEUR DE GORDES. Voilà le roi repris! TRIBOULET. Une femme est un diable Très-perfectionné. Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à Triboulet.—Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi et de sa femme. MONSIEUR DE GORDES, à Triboulet. Le mari! MADAME DE COSSÉ, apercevant son mari, au roi, qui la tient presque embrassée. Quittons-nous! Elle glisse des mains du roi et s'enfuit. TRIBOULET. Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux? Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire. MONSIEUR DE COSSÉ, s'avançant sur le devant du théâtre, tout rêveur. À part. Que se disaient-ils? Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire. Quoi? MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, mystérieusement. Votre femme est bien belle! Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui paraît avoir quelque chose à lui confier. MONSIEUR DE GORDES, bas. Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle? Pourquoi regardez-vous si souvent de côté? Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre, pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge déployée. TRIBOULET, bas à monsieur de Cossé. Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté! Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort furieux. LE ROI, revenant. Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules Et Jupiter ne sont que des fats ridicules! L'Olympe est un taudis!—Ces femmes, c'est charmant! Je suis heureux! et toi? TRIBOULET. Considérablement. Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes; Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu. LE ROI. Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu! Regardant monsieur de Cossé, qui sort. Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête. Comment te semble-t-il? TRIBOULET. Outrageusement bête. LE ROI. Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît. Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet! Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre! Quel bonheur! TRIBOULET. Je crois bien, sire, vous êtes ivre! LE ROI. Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras! TRIBOULET. Madame de Cossé? LE ROI. Viens, tu nous garderas! Il chante. Vivent les gais dimanches Du peuple de Paris! Quand les femmes sont blanches TRIBOULET, chantant. Quand les hommes sont gris. Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes.
SCÈNE III.
MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, jeune page blond; MONSIEUR DE VIC, maître CLÉMENT MAROT, en habit de valet de chambre du roi; puis MONSIEUR DE PIENNE, un ou deux gentilhommes. De temps en temps MONSIEUR DE COSSÉ, qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux. CLÉMENT MAROT, saluant monsieur de Gordes. Que savez-vous ce soir? MONSIEUR DE GORDES. Rien; que la fête est belle, Que le roi s'amuse. MAROT. Ah! c'est une nouvelle! Le roi s'amuse? Ah! diable! MONSIEUR DE COSSÉ, qui passe derrière eux. Et c'est très-malheureux; Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux. Il passe outre. MONSIEUR DE GORDES. Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme. MAROT, bas. Il paraît que le roi serre de près sa femme? Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de Pienne. MONSIEUR DE GORDES. Eh! voilà ce cher duc! Ils se saluent. MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux. Mes amis! du nouveau! Une chose à brouiller le plus sage cerveau! Une chose admirable! une chose risible! Une chose amoureuse! une chose impossible! MONSIEUR DE GORDES. Quoi donc? MONSIEUR DE PIENNE. Il les ramasse en groupe autour de lui. Chut! À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin. Venez çà, maître Clément Marot! MAROT, approchant. Que me veut monseigneur? MONSIEUR PIENNE. Vous êtes un grand sot. MAROT. Je ne me croyais grand en aucune manière. MONSIEUR PIENNE. J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné, Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...—» Vous êtes un grand sot! MAROT. Que Cupido me damne Si je vous comprends! MONSIEUR DE PIENNE. Soit! À monsieur de Gordes. Monsieur de Simiane, À monsieur de Pardaillan. Monsieur de Pardaillan, Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour du duc. devinez, s'il vous plaît. Une chose inouïe arrive à Triboulet. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Il est devenu droit? MONSIEUR DE COSSÉ. On l'a fait connétable? MAROT. On l'a servi tout cuit par hasard sur la table? MONSIEUR DE PIENNE. Non. C'est plus drôle. Il a...—Devinez ce qu'il a.— C'est incroyable! MONSIEUR DE GORDES. Un duel avec Gargantua! MONSIEUR DE PIENNE. Point. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Un singe plus laid que lui? MONSIEUR DE PIENNE. Non pas. MAROT. Sa poche Pleine d'écus? MONSIEUR DE COSSÉ. L'emploi du chien du tourne-broche? MAROT. Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis? MONSIEUR DE GORDES. Une âme, par hasard? MONSIEUR DE PIENNE. Je vous le donne en dix! Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme, Cherchez bien ce qu'il a...—quelque chose d'énorme! MAROT. Sa bosse? MONSIEUR DE PIENNE. Non, il a...—Je vous le donne en cent! Une maîtresse! Tous éclatent de rire. MAROT. Ah! ah! le duc est fort plaisant. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Le bon conte! MONSIEUR DE PIENNE. Messieurs, j'en jure sur mon âme, Et je vous ferai voir la porte de la dame. Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun, L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun. Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close, Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose. Gardez-moi le secret. MAROT. Quel sujet de rondeau! Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido! MONSIEUR DE PARDAILLAN, riant. Une femme à messer Triboulet MONSIEUR DE GORDES, riant. Une selle Sur un cheval de bois! MAROT, riant. Je crois que la donzelle, Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais, Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais! Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son doigt sur sa bouche. MONSIEUR DE PIENNE. Chut! MONSIEUR DE PARDAILLAN, à monsieur de Pienne. D'où vient que le roi sort aussi vers la brune, Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune? MONSIEUR DE PIENNE. Vic nous dira cela. MONSIEUR DE VIC. Ce que je sais d'abord, C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort. MONSIEUR DE COSSÉ. Ah! ne m'en parlez pas! MONSIEUR DE VIC. Mais que je me soucie De quel côté le vent pousse sa fantaisie, Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver, Méconnaissable en tout de vêtements et d'air, Si de quelque fenêtre il se fait une porte, N'étant pas marié, mes amis, que m'importe! MONSIEUR DE COSSÉ, hochant la tête. Un roi,—les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,— Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a. Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire! Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire. Il est bien des sujets de craindre là dedans. D'une bouche qui rit on voit toutes les dents. MONSIEUR DE VIC, bas aux autres. Comme il a peur du roi! MONSIEUR DE PARDAILLAN. Sa femme fort charmante En a moins peur que lui. MAROT. C'est ce qui l'épouvante. MONSIEUR DE GORDES. Cossé, vous avez tort. Il est très-important De maintenir le roi gai, prodigue et content. MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes. Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie, C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie. MONSIEUR DE PARDAILLAN. C'est un amour sans duel. MONSIEUR DE VIC. C'est un flacon plein d'eau. MAROT, bas. Le roi revient avec Triboulet-Cupido. Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect.
SCÈNE IV.
LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET. TRIBOULET, entrant, et comme poursuivant une conversation commencée. Des savants à la cour! monstruosité rare! LE ROI. Fais entendre raison à ma sœur de Navarre. Elle veut m'entourer de savants TRIBOULET. Entre nous, Convenez de ceci,—que j'ai bu moins que vous. Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses, Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes, Un avantage immense, et même deux, je crois C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi. —Plutôt que des savants, ayez ici la peste, La fièvre, et cætera! LE ROI. L'avis est un peu leste. Ma sœur veut m'entourer de savants! TRIBOULET. C'est bien mal De la part d'une sœur.—Il n'est pas d'animal, Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette, Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte, Pas de mahométan, pas de théologien, Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien, Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes, Plus carapaçonné d'absurdités énormes, Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent, Que cet âne bâté qu'on appelle un savant! —Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes, Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes? LE ROI. Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas Que les femmes toujours ne me suffiraient pas, Et quand je m'ennuirai TRIBOULET. Médecine inouïe! Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie! Madame Marguerite est, vous en conviendrez, Toujours pour les partis les plus désespérés. LE ROI. Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes TRIBOULET. Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes, D'un poëte, toujours de rime barbouillé, Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé. LE ROI. Cinq ou six TRIBOULET. Cinq ou six! c'est toute une écurie! C'est une académie, une ménagerie! Montrant Marot. N'avons-nous pas assez de Marot que voici, Sans nous empoisonner de poëtes ainsi! MAROT. Grand merci! À part. Le bouffon eût mieux fait de se taire! TRIBOULET. Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre! C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez, De vouloir des savants! LE ROI. Moi, foi de gentilhomme! Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme. Éclats de rire dans un groupe au fond.—À Triboulet. Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi. Triboulet va les écouter et revient. TRIBOULET. Non, c'est d'un autre fou. LE ROI. Bah! de qui donc? TRIBOULET. Du roi. LE ROI. Vrai! que chantent-ils? TRIBOULET. Sire, ils vous disent avare, Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre, Qu'on ne fait rien pour eux. LE ROI. Oui, je les vois d'ici Tous les trois.—Montchenu, Brion, Montmorency TRIBOULET. Juste. LE ROI. Ces courtisans! engeance détestable! J'ai fait l'un amiral, le second connétable, Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel. Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel? TRIBOULET. Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre, Les faire quelque chose. LE ROI. Et quoi? TRIBOULET. Faites-les pendre. MONSIEUR DE PIENNE, riant, aux trois seigneurs qui sont toujours au fond du théâtre. Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet? MONSIEUR DE BRION. Il jette sur le fou un regard de colère. Oui, certe! MONSIEUR DE MONTMORENCY. Il le paîra! MONSIEUR DE MONTCHENU. Misérable valet! TRIBOULET, au roi. Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme Un vide...—Autour de vous n'avoir pas de femme Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui! LE ROI. Qu'en sais-tu? TRIBOULET. N'être aimé que d'un cœur ébloui, Ce n'est pas être aimé. LE ROI. Sais-tu si pour moi-même Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime? TRIBOULET. Sans vous connaître? LE ROI. Eh! oui. À part. Sans compromettre ici Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy. TRIBOULET. Une bourgeoise donc? LE ROI. Pourquoi non? TRIBOULET, vivement. Prenez garde. Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde. Les bourgeois sont parfois de farouches Romains. Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains. Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes, Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes. LE ROI. Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé. TRIBOULET. Prenez-la. LE ROI, riant. C'est facile à dire et malaisé À faire. TRIBOULET. Enlevons-la cette nuit. LE ROI, montrant monsieur de Cossé Et le comte? TRIBOULET. Et la Bastille? LE ROI. Oh! non. TRIBOULET. Pour régler votre compte, Faites-le duc. LE ROI. Il est jaloux comme un bourgeois. Il refusera tout, et crîra sur les toits. TRIBOULET, rêveur. Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se frappe le front avec joie. Mais il est un moyen commode, très-facile, Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé. Monsieur de Cossé se rapproche et écoute. —Faites couper la tête à monsieur de Cossé. Monsieur de Cossé recule tout effaré. —... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome MONSIEUR DE COSSÉ, éclatant. Oh! le petit satan! LE ROI, riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé. À Triboulet. Là, foi de gentilhomme, Y penses-tu? couper la tête que voilà! Regarde cette tête, ami: vois-tu cela? S'il en sort une idée, elle est toute cornue. TRIBOULET. Comme le moule auquel elle était contenue. MONSIEUR DE COSSÉ. Couper ma tête! TRIBOULET. Eh bien? LE ROI, à Triboulet. Tu le pousses à bout? TRIBOULET. Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout, Pour ne point se passer la moindre fantaisie. MONSIEUR DE COSSÉ. Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie! TRIBOULET. Mais c'est tout simple.—Où donc est la nécessité De ne vous pas couper la tête? MONSIEUR DE COSSÉ. En vérité! Je te châtirai, drôle! TRIBOULET. Oh! je ne vous crains guère! Entouré de puissants auxquels je fais la guerre, Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou Autre chose à risquer que la tête d'un fou. Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre, Ce qui m'enlaidirait. MONSIEUR DE COSSÉ, la main sur son épée. Maraud! LE ROI. Comte, arrêtez.— Viens, fou! Il s'éloigne avec Triboulet en riant. MONSIEUR DE GORDES. Le roi se tient de rire les côtés! MONSIEUR DE PARDAILLAN. Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne! MAROT. C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne! Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et suivent Triboulet d'un regard de haine. MONSIEUR DE BRION. Vengeons-nous du bouffon! TOUS. Hun! MAROT. Il est cuirassé. Par où le prendre? où donc le frapper? MONSIEUR DE PIENNE. Je le sai. Nous avons contre lui chacun quelque rancune, Nous pouvons nous venger. Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne. Trouvez-vous à la brune, Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,— Près de l'hôtel Cossé.—Plus un mot de ceci. MAROT. Je devine. MONSIEUR DE PIENNE. C'est dit? TOUS. C'est dit. MONSIEUR DE PIENNE. Silence! il rentre. Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes. TRIBOULET, seul de son côté, à part. À qui jouer un tour maintenant?—au roi...—Diantre! UN VALET, entrant, bas à Triboulet. Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir, Demande à voir le roi. TRIBOULET, se frottant les mains. Mortdieu! laissez-nous voir Monsieur de Saint-Vallier. Le valet sort. C'est charmant! comment diable! Mais cela va nous faire un esclandre effroyable! Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte. UNE VOIX, au dehors Je veux parler au roi! LE ROI, s'interrompant de sa causerie. Non!... Qui donc est entré? LA MÊME VOIX. Parler au roi! LE ROI, vivement. Non, non! Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec étonnement.
SCÈNE V.
LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, grand deuil, barbe et cheveux blancs. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, au roi. Si! je vous parlerai! LE ROI. Monsieur de Saint-Vallier! MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, immobile au seuil. C'est ainsi qu'on me nomme. Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête. TRIBOULET. Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme. À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale. Monseigneur!—Vous aviez conspiré contre nous, Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux. C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre? Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné, Marqué d'une verrue au beau milieu du né, Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême, Ventru comme monsieur, Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre. Bossu comme moi-même. Qui verrait votre fille à son côté rirait. Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles, Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles, Ventrus comme monsieur, Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne. Et bossus comme moi! Votre gendre est trop laid!—laissez faire le roi, Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes. Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats de rire. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, sans regarder le bouffon. Une insulte de plus!—Vous, sire, écoutez-moi Comme vous le devez, puisque vous êtes roi! Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève, Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve, Et je vous ai béni, ne sachant en effet Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait. Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne. Oui, sire, sans respect pour une race ancienne, Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans, Tandis que, revenant de la Grève à pas lents, Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire, Vous, François de Valois, le soir du même jour, Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour, Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes, Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes, Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé Diane de Poitiers, comtesse de Brezé! Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne, Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane! Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard, Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard, Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte, Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser! Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser, Avant la fin du jour devait être, ô misère! Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père! Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut, Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée, La luxure royale en clémence habillée? Sire! en faisant cela, vous avez mal agi. Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi, C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable, Le méritait, étant de ceux du connétable. Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant, Que vous ayez broyé sous un pied triomphant La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte, C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte! Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas. Le père était à vous, mais la fille, non pas. Ah! vous m'avez fait grâce!—Ah! vous nommez la chose Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose! —Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot! Je vous aurais crié:—Faites-moi mourir, grâce! Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race! Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront! Pas de tête plutôt qu'une souillure au front! Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme, Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme, Soit moins décapité, répondez, monseigneur, Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur? —J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église, Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise, Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré, Honorée, eût prié pour son père honoré! —Sire, je ne viens pas redemander ma fille; Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille. Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé, Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé. Gardez-la.—Seulement je me suis mis en tête De venir vous troubler ainsi dans chaque fête, Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux, —La chose arrivera,—nous ait vengés de vous, Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire: —Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!— Et vous m'écouterez, et votre front terni Ne se relèvera que quand j'aurai fini. Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire, Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire, De peur que ce ne soit mon spectre qui demain Montrant sa tête. Revienne vous parlez,—cette tête à la main! LE ROI, comme suffoqué de colère. On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...— À monsieur de Pienne. Duc! arrêtez monsieur! Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de chaque côté de monsieur de Saint-Villier. TRIBOULET, riant. Le bonhomme est fou, sire! MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, levant le bras. Soyez maudits tous deux!— Au roi. Sire, ce n'est pas bien. Sur le lion mourant vous lâchez votre chien! À Triboulet. Qui que tu sois, valet à langue de vipère, Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père, Sois maudit!— Au roi J'avais droit d'être par vous traité Comme une Majesté par une Majesté. Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône. Nous avons tous les deux au front une couronne Où nul de doit lever de regards insolents, Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs. Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre, C'est vous qui la vengez;—c'est Dieu qui venge l'autre.
II. SALTABADIL ACTE DEUXIÈME
Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le goût de la renaissance.—La porte du premier étage de la maison donne sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.—À gauche, les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.—Au fond, des maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin.
SCÈNE PREMIÈRE.
TRIBOULET, SALTABADIL. —Pendant une partie de la scène, MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES au fond du théâtre. Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit. TRIBOULET, rêveur. Ce vieillard m'a maudit! L'HOMME, le saluant. Monsieur TRIBOULET, se détournant avec humeur Ah! Cherchant dans sa poche. Je n'ai rien. L'HOMME. Je ne demande rien, monsieur! fi donc! TRIBOULET, lui faisant signe de le laisser tranquille et de s'éloigner. C'est bien! Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en observation au fond du théâtre. L'HOMME, le saluant. Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée. TRIBOULET, reculant. Est-ce un voleur? L'HOMME, s'approchant d'un air doucereux. Monsieur a la mine occupée. Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder. Vous avez l'air d'avoir une femme à garder! TRIBOULET, à part. Diable! Haut. Je ne dis pas mes affaires aux autres. Il veut passer outre; l'homme le retient. L'HOMME. Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres. Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux. S'approchant. Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux, Et vous êtes jaloux? TRIBOULET, impatienté. Que voulez-vous, en somme? L'HOMME, avec un sourire aimable, bas et vite. Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme. TRIBOULET, respirant. Ah! c'est fort bien! L'HOMME. Monsieur, vous voyez que je suis Un honnête homme TRIBOULET. Peste! L'HOMME. Et que si je vous suis C'est pour de bons desseins. TRIBOULET. Oui, certe, un homme utile! L'HOMME, modestement. Le gardien de l'honneur des dames de la ville. TRIBOULET. Et combien prenez-vous pour tuer un galant? L'HOMME. C'est selon le galant qu'on tue,—et le talent Qu'on a. TRIBOULET. Pour dépêcher un grand seigneur? L'HOMME. Ah! diantre! On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre. Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair. Le grand seigneur est cher. TRIBOULET. Le grand seigneur est cher! Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent De se faire tuer entre eux? L'HOMME, souriant. Mais ils s'y mettent! —C'est un luxe pourtant,—luxe, vous comprenez, Qui reste en général parmi les gens bien nés. Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes, Tiennent à se donner des airs de gentilhommes, Et me font travailler.—Mais ils me font pitié. —On me donne moitié d'avance, et la moitié Après.— TRIBOULET, hochant la tête. Oui, vous risquez le gibet, le supplice L'HOMME, souriant. Non, non, nous redevons un droit à la police. TRIBOULET. Tant pour un homme? L'HOMME, avec un signe affirmatif. À moins... que vous dirai-je, moi? Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi! TRIBOULET. Et comment t'y prends-tu? L'HOMME. Monsieur, je tue en ville Ou chez moi, comme on veut. TRIBOULET. Ta manière est civile. L'HOMME. J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu. J'attends l'homme le soir TRIBOULET. Chez toi, comment fais-tu? L'HOMME. J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille. Elle attire chez nous le galant une nuit TRIBOULET. Je comprends. L'HOMME. Vous voyez, cela se fait sans bruit, C'est décent.—Donnez-moi, monsieur, votre pratique. Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique, Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint, Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée, Bandits dont le courage est court comme l'épée. Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue. Voici mon instrument.— Triboulet recule d'effroi. Pour vous servir. TRIBOULET, considérant l'épée avec surprise. Vraiment! —Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment. L'HOMME, remettant l'épée au fourreau. Tant pis.—Quand vous voudrez me voir, je me promène Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine. Mon nom, Saltabadil. TRIBOULET. Bohême? L'HOMME, saluant. Et bourguignon. MONSIEUR DE GORDES, écrivant sur ses tablettes au fond du théâtre. Bas, à monsieur de Pienne Un homme précieux, et dont je prends le nom. L'HOMME, à Triboulet. Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie. TRIBOULET. Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie! L'HOMME. À moins de mendier et d'être un fainéant, Un gueux.—J'ai quatre enfants TRIBOULET. Qu'il serait malséant De ne plus élever...— Le congédiant. Le ciel vous tienne en joie! MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes, au fond, montrant Triboulet. Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie. Tous deux sortent. TRIBOULET, à l'homme. Bonsoir! L'HOMME, le saluant. Adiusias. Tout votre serviteur. Il sort. TRIBOULET, le regardant s'éloigner. Nous sommes tous les deux à la même hauteur. Une langue acérée, une lame pointue. Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.
SCÈNE II.
L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution, puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et préoccupé. TRIBOULET, seul. Ce vieillard m'a maudit...—Pendant qu'il me parlait, Pendant qu'il me criait:—Oh! sois maudit, valet!— Je raillais sa douleur.—Oh! oui, j'étais infâme, Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.— Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre. Maudit! Profondément rêveur et la main sur son front. Ah! la nature et les hommes m'ont fait Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet. Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme! Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme, Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour, Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour! Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire Que rire!—Quel excès d'opprobre et de misère! Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau, Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne, À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne, À tout homme ici-bas qui respire et se meut, Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut, Je ne l'ai pas!—Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise, Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise, Tout rempli de dégoût de ma difformité, Jaloux de toute force et de toute beauté, Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre, Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre, Si je veux recueillir et calmer un moment Mon âme qui sanglote et pleure amèrement, Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître, Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être, À force de bonheur oubliant le tombeau, Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau, Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire, Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire! —Ô pauvre fou de cour!—C'est un homme après tout! —Eh bien! la passion qui dans son âme bout, La rancune, l'orgueil, la colère hautaine, L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine, Le calcul éternel de quelque affreux dessein, Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein, Sur un signe du maître, en lui-même il les broie, Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie! —Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied, Toujours il sent le fil qui lui tire le pied. —Mépris de toute part!—Tout homme l'humilie. Ou bien c'est une reine, une femme jolie, Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien, Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien! Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes, Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes! Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains! Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains! Il est le noir démon qui conseille le maître. Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître, Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir! —Vous l'avez fait méchant!—Ô douleur! est-ce vivre? Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre. Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer, Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser, Traverser chaque jour, comme un mauvais génie, Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie, Démolir le bonheur des heureux, par ennui, N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui, Et contre tous, partout où le hasard vous pose, Porter toujours en soi, mêler à toute chose, Et garder, et cacher sous un rire moqueur Un fond de vieille haine extravasée au cœur! Oh! je suis malheureux!— Se levant du banc de pierre où il est assis. Mais ici que m'importe? Suis-je pas un autre homme en passant cette porte? Oublions un instant le monde dont je sors. Ici je ne dois rien apporter du dehors. Retombant dans sa rêverie. Suis-je fou? Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras.
SCÈNE III.
TRIBOULET, BLANCHE, ensuite DAME BÉRARDE. TRIBOULET. Ma fille! Il la serre sur sa poitrine avec transport. Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou! —Sur mon cœur!—Près de toi, tout rit, rien ne me pèse, Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise! Il l'a regarde d'un œil enivré. —Plus belle tous les jours!—Tu ne manques de rien, Dis?—Es-tu bien ici?—Blanche, embrasse-moi bien! BLANCHE, dans ses bras. Comme vous êtes bon, mon père! TRIBOULET, s'asseyant. Non, je t'aime, Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même? Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais, Mon Dieu! BLANCHE, lui posant la main sur le front. Vous soupirez: quelques chagrins secrets, N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille. Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille. TRIBOULET. Enfant, tu n'en as pas. BLANCHE. J'ignore votre nom. TRIBOULET. Que t'importe mon nom? BLANCHE. Nos voisins de Chinon, De la petite ville où je fus élevée, Me croyaient orpheline avant votre arrivée. TRIBOULET. J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent. Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant. J'avais besoin de toi, besoin d'un cœur qui m'aime. Il la serre de nouveau dans ses bras. BLANCHE. Si vous ne voulez pas me parler de vous-même TRIBOULET. Ne sors jamais! BLANCHE. Je suis ici depuis deux mois, Je suis allée en tout à l'église huit fois. TRIBOULET. Bien. BLANCHE. Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère! TRIBOULET. Oh! ne réveille pas une pensée amère; Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé, —Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,— Une femme contraire à la plupart des femmes, Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes, Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté, M'aima pour ma misère et ma difformité. Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle L'angélique secret de son amour fidèle, De son amour, passé sur moi comme un éclair, Rayon du paradis tombé dans mon enfer! Que la terre, toujours à nous recevoir prête, Soit légère à ce sein qui reposa ma tête! —Toi seule m'es restée!— Levant les yeux au ciel. Eh bien! mon Dieu, merci! Il pleure et cache son front dans ses mains. BLANCHE. Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi, Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire! TRIBOULET. Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire? BLANCHE. Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom. Oh! versez dans mon sein toutes vos peines! TRIBOULET. Non. À quoi bon me nommer? Je suis ton père.—Écoute: Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute, Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit. Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit? Je veux ici du moins, je veux, en ta présence, Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence, N'être pour toi qu'un père, un père vénéré, Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré! BLANCHE. Mon père! TRIBOULET, la serrant avec emportement dans ses bras. Est-il ailleurs un cœur qui me réponde? Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde! —Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela. Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà Ensemble, et que ta main entre mes mains repose, Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose? Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis. D'autres ont des parents, des frères, des amis, Une femme, un mari, des vassaux, un cortège D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je? Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,—eh bien! Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien! Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme! D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme, Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé, Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté! Chère enfant!—Ma cité, mon pays, ma famille, Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille, Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi, Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi! De tout autre côté ma pauvre âme est froissée. —Oh! si je te perdais!...—Non, c'est une pensée Que je ne pourrais pas supporter un moment! —Souris-moi donc un peu.—Ton sourire est charmant. Oui, c'est toute ta mère!—elle était aussi belle. Tu te passes souvent la main au front comme elle, Comme pour l'essuyer; car il faut au cœur pur Un front tout innocence et des yeux tout azur. Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme, À travers ton beau corps mon âme voit ton âme: Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois. Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde, Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde! BLANCHE. Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux! TRIBOULET. Qui? moi? Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi, Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde. Il lui passe la main dans les cheveux en souriant. Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde, Qui le croirait? BLANCHE, prenant un air caressant. Un jour, avant le couvre-feu, Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu. TRIBOULET, impétueusement. Jamais, jamais!—Ma fille, avec dame Bérarde Tu n'es jamais sortie, au moins? BLANCHE, tremblante. Non. TRIBOULET. Prends-y garde! BLANCHE. Je ne vais qu'à l'église. TRIBOULET, à part. Ô ciel! on la verrait, On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait! La fille d'un bouffon, cela se déshonore, Et l'on ne fait qu'en rire! oh!— Haut. Je t'en prie encore, Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais! Comme les débauchés vont courant par la ville! Oh! les seigneurs surtout Levant les yeux au ciel Ô Dieu! dans cet asile, Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs, Garde de toute haleine impure, même en rêve, Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve En puisse respirer le parfum abrité, Cette rose de grâce et de virginité! Il cache sa tête dans ses mains et pleure. BLANCHE. Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce, Ne pleurez pas ainsi! TRIBOULET. Non, cela me délasse. J'ai tant ri l'autre nuit! Se levant. Mais c'est trop m'oublier. Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier. Adieu. Le jour baisse. BLANCHE, l'embrassant. Reviendrez-vous bientôt, dites? TRIBOULET. Peut-être. Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître. Appelant. Dame Bérarde! Une vieille duègne paraît à la porte de la maison. DAME BÉRARDE. Quoi, monsieur? TRIBOULET. Lorsque je vien, Personne ne me voit entrer? DAME BÉRARDE. Je le crois bien, C'est si désert! Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes d'impatience et de dépit. TRIBOULET, tenant Blanche embrassée. Adieu, ma fille bien-aimée! À dame Bérarde. La porte sur le quai, vous la tenez fermée? Dame Bérarde fait un signe affirmatif. Je sais une maison, derrière Saint-Germain, Plus retirée encor. Je la verrai demain. BLANCHE. Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse D'où l'on voit les jardins. TRIBOULET. N'y monte pas, de grâce! Écoutant. Marche-t-on pas dehors? Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que Triboulet laisse entr'ouverte. BLANCHE, montrant la terrasse. Quoi! ne puis-je le soir Aller respirer là? TRIBOULET, revenant. Prends garde, on peut t'y voir. Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre. Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre. DAME BÉRARDE, joignant les mains. Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre? Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le roi lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse dans sa main, et qui la fait taire. BLANCHE, à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une lanterne. Quelles précautions! mon père, dites-moi, Mais que craignez-vous donc? TRIBOULET. Rien pour moi, tout pour toi! Il la serre encore une fois dans ses bras. Blanche, ma fille, adieu! Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et Blanche. LE ROI, à part, derrière l'arbre. Triboulet! Il rit Comment, diable! La fille à Triboulet! l'histoire est impayable! TRIBOULET. Au moment de sortir, il revient sur ses pas. J'y pense, quand tu vas à l'église prier, Personne ne vous suit? Blanche baisse les yeux avec embarras. DAME BÉRARDE. Jamais! TRIBOULET. Il faut crier Si l'on vous suivait. DAME BÉRARDE. Ah! j'appellerais main-forte! TRIBOULET. Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte. DAME BÉRARDE, comme enchérissant sur les précautions de Triboulet. Quand ce serait le roi! TRIBOULET. Surtout si c'est le roi! Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la porte avec soin.
SCÈNE IV.
BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI. Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière l'arbre. BLANCHE, pensive, écoutant les pas de son père qui s'éloigne. J'ai du remords pourtant! DAME BÉRARDE. Du remords! et pourquoi? BLANCHE. Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme! En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme. Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir, Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme? DAME BÉRARDE. Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme Votre père est un peu sauvage et singulier Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier? BLANCHE. Moi, le haïr! oh! non.—Hélas! bien au contraire, Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire. Du jour où son regard à mon regard parla, Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là. Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...— Il me semble plus grand que tous d'une coudée! Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier, Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air! DAME BÉRARDE. C'est vrai qu'il est charmant! Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle empoche. BLANCHE. Un tel homme doit être DAME BÉRARDE, tendant la main au roi, qui lui donne toujours de l'argent. Accompli. BLANCHE. Dans ses yeux on voit son cœur paraître. Un grand cœur! DAME BÉRARDE. Certe! un cœur immense! À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui remplit de pièces d'or. BLANCHE. Valeureux. DAME BÉRARDE, continuant son manège. Formidable! BLANCHE. Et pourtant... bon. DAME BÉRARDE, tendant la main. Tendre! BLANCHE. Généreux. DAME BÉRARDE, tendant la main. Magnifique. BLANCHE, avec un profond soupir. Il me plaît! DAME BÉRARDE, tendant toujours la main à chaque mot qu'elle dit. Sa taille est sans pareille! Ses yeux!—son front!—son nez!...— LE ROI, à part. Ô Dieu! voilà la vieille Qui m'admire en détail! je suis dévalisé! BLANCHE. Je t'aime d'en parler aussi bien. DAME BÉRARDE. Je le sai. LE ROI, à part. De l'huile sur le feu! DAME BÉRARDE. Bon, tendre, un cœur immense! Valeureux, généreux LE ROI, vidant ses poches. Diable! elle recommence! DAME BÉRARDE, continuant. C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant, Et quelque chose en or de brodé sur son gant. Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien. BLANCHE. Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince, Mais un pauvre écolier qui vient de sa province! Cela doit mieux aimer. DAME BÉRARDE. C'est possible, après tout, Si vous le préférez ainsi. À part. Drôle de goût! Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie! En essayant encore de tendre la main au roi. Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie. Le roi ne donne pas. À part. Je crois notre homme à sec.—Plus un sou, plus un mot. BLANCHE, toujours sans voir le roi. Le dimanche jamais ne revient assez tôt. Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande. Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande, Qu'il allait me parler, et le cœur m'a battu! J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu, L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre Que toujours dans son âme il porte ma figure. C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien! D'autres femmes que moi ne le touchent en rien; Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête. Il ne pense qu'à moi, DAME BÉRARDE, faisant un dernier effort et tendant la main au roi. J'en jurerais ma tête! LE ROI, ôtant son anneau qu'il lui donne. Ma bague pour la tête! BLANCHE. Ah! je voudrais souvent, En y songeant le jour, la nuit en y rêvant, L'avoir là...—devant moi Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a le visage tourné du côté opposé. pour lui dire à lui-même: sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête, pétrifiée. LE ROI, lui tendant les bras. Je t'aime! Achève! achève!—oh! dis: je t'aime! Ne crains rien. Dans une telle bouche un tel mot va si bien! BLANCHE, effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a disparu. Bérarde!—Plus personne, ô Dieu! qui me réponde! Personne! LE ROI, toujours à genoux. Deux amants heureux, c'est tout un monde! BLANCHE, tremblante. Monsieur, d'où venez-vous? LE ROI. De l'enfer ou du ciel, Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel, Je t'aime! BLANCHE. Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...—J'espère Qu'on ne vous a point vu! sortez!—Dieu! si mon père LE ROI. Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens, Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens! —Tu m'aimes! tu l'as dit. BLANCHE, confuse. Il m'écoutait! LE ROI. Sans doute. Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute BLANCHE, suppliante. Ah! vous m'avez parlé.—Maintenant, par pitié, Sors! LE ROI. Sortir, quand mon sort à ton sort est lié, Quand notre double étoile au même horizon brille, Quand je viens éveiller ton cœur de jeune fille, Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour Ton âme vierge encore et ta paupière au jour! Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme! Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme? Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend, La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant, Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines, Être empereur ou roi, ce sont choses humaines; Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour, Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour! Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte, Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte! La vie est une fleur, l'amour en est le miel. C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel, C'est la grâce tremblante à la force appuyée, C'est ta main dans ma main doucement oubliée —Aimons-nous! aimons-nous! Il cherche à l'embrasser. Elle se débat. BLANCHE. Non! Laissez! Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser. DAME BÉRARDE, au fond du théâtre, sur la terrasse, à part. Il va bien! LE ROI, à part. Elle est prise! Haut. Dis-moi que tu m'aimes! DAME BÉRARDE, au fond, à part. Vaurien! LE ROI. Blanche! redis-le moi! BLANCHE, baissant les yeux. Vous m'avez entendue. Vous le savez. LE ROI, l'embrasse de nouveau avec transport. Je suis heureux! BLANCHE. Je suis perdue! LE ROI. Non, heureuse avec moi! BLANCHE, s'arrachant de ses bras. Vous m'êtes étranger. Dites-moi votre nom. DAME BÉRARDE, au fond, à part. Il est temps d'y songer! BLANCHE. Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme? Mon père les craint tant! LE ROI. Mon Dieu, non, je me nomme À part. —Voyons? Il cherche. Gaucher Mahiet.—Je suis un écolier Très-pauvre! DAME BÉRARDE, occupée en ce moment même à compter l'argent qu'il lui a donné. Est-il menteur! Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan, enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main. MONSIEUR DE PIENNE, bas à monsieur de Pardaillan. C'est ici, chevalier! DAME BÉRARDE, bas, et descendant précipitamment la terrasse. J'entends quelqu'un dehors. BLANCHE, effrayée. C'est mon père peut-être! DAME BÉRARDE, au roi. Partez, monsieur! LE ROI. Que n'ai-je entre mes mains le traître Qui me dérange ainsi! BLANCHE, à dame Bérarde. Fais-le vite passer Par la porte du quai. LE ROI, à Blanche. Quoi! déjà te laisser! M'aimeras-tu demain? BLANCHE. Et vous? LE ROI. Ma vie entière! BLANCHE. Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père. LE ROI. Jamais!—Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux. DAME BÉRARDE, à part. Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux! BLANCHE, faisant quelque résistance. Non, non! Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la maison. Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués. Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet les suit portant une échelle.
SCÈNE V.
LES GENTILSHOMMES, puis TRIBOULET, puis BLANCHE. Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse. Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage. BLANCHE, sur la terrasse. Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime, Grave-toi dans mon cœur! MONSIEUR DE PIENNE, aux gentilshommes. Messieurs, c'est elle-même! MONSIEUR DE PARDAILLAN. Voyons! MONSIEUR DE GORDES, dédaigneusement. Quelque beauté bourgeoise! À monsieur de Pienne. Je te plains Si tu fais ton régal de femmes de vilains! En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes peuvent la voir. MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes. Comment la trouves-tu? MAROT. La vilaine est jolie! MONSIEUR DE GORDES. C'est une fée! un ange! une grâce accomplie! MONSIEUR DE PARDAILLAN. Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet! Le sournois! MONSIEUR DE GORDES. Le faquin! MAROT. La plus belle au plus laid. C'est juste.—Jupiter aime à croiser les races. Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la fenêtre. MONSIEUR DE PIENNE Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces. Nous avons résolu de punir Triboulet. Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est, Avec notre rancune, et, de plus, une échelle. Escaladons le mur et volons-lui sa belle; Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté À son lever demain trouve cette beauté. MONSIEUR DE COSSÉ. Le roi mettra la main dessus, que je suppose. MAROT. Le diable à sa façon débrouillera la chose! MONSIEUR DE PIENNE. Bien dit. À l'œuvre! MONSIEUR DE GORDES. Au fait, c'est un morceau de roi. Entre Triboulet. TRIBOULET, rêveur, au fond du théâtre. Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi! MONSIEUR DE COSSÉ, aux gentilshommes. Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde, Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde? Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait Si quelqu'un usurpait la reine. TRIBOULET, avançant de quelques pas. Oh! mon secret! —Ce vieillard m'a maudit!—Quelque chose me trouble! La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui et qu'il le heurte en passant. Qui va là? MONSIEUR DE GORDES, revenant effaré, bas aux gentilshommes. Triboulet, messieurs! MONSIEUR DE COSSÉ, bas. Victoire double! Tuons le traître! MONSIEUR DE PIENNE. Oh! non. MONSIEUR DE COSSÉ. Il est dans notre main. MONSIEUR DE PIENNE. Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain! MONSIEUR DE GORDES. Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle. MONSIEUR DE COSSÉ. Mais il va nous gêner. MAROT. Laissez-moi la parole. Je vais arranger tout. TRIBOULET, qui est resté dans son coin aux aguets et l'oreille tendue. On s'est parlé tout bas. MAROT, approchant. Triboulet! TRIBOULET, d'une voix terrible. Qui va là? MAROT. Là! ne nous mange pas. C'est moi. TRIBOULET. Qui, toi? MAROT. Marot. TRIBOULET. Ah! la nuit est si noire! MAROT. Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire. TRIBOULET. Dans quel but? MAROT. Nous venons, ne l'as-tu pas pensé? Enlever pour le roi madame de Cossé. TRIBOULET, respirant. Ah!...—très-bien! MONSIEUR DE COSSÉ, à part. Je voudrais lui rompre quelque membre! TRIBOULET, à Marot. Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre? MAROT, bas à monsieur de Cossé. Donnez-moi votre clé. Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet. Tiens, touche cette clé. Y sens-tu le blason de Cossé ciselé? TRIBOULET, palpant la clef. Les trois feuilles de scie, oui. À part. Mon Dieu, suis-je bête! Montrant le mur à gauche. Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête? À Marot en lui rendant la clef, Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis! MAROT. Nous sommes tous masqués. TRIBOULET. Eh bien! un masque! Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui attache sur les yeux et sur les oreilles. Et puis? MAROT. Tu nous tiendras l'échelle. Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir. TRIBOULET, les mains sur l'échelle. Hum! êtes-vous en nombre? Je ne vois plus du tout. MAROT. C'est que la nuit est sombre. Aux autres en riant. Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd. Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd. Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans; puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat. BLANCHE, échevelée, dans l'éloignement. Mon père, à mon secours! ô mon père! VOIX DES GENTILSHOMMES, dans l'éloignement. Victoire! Ils disparaissent avec Blanche. TRIBOULET, resté seul au bas de l'échelle. Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire? —Ont-ils bientôt fini? quelle dérision! Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le bandeau. J'ai les yeux bandés! Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne; l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris inarticulés. Enfin la voix lui revient. Oh! la malédiction! Il tombe évanoui.
III. LE ROI ACTE TROISIÈME
L'antichambre du roi, au louvre.—Dorures, ciselures, meubles, tapisseries, dans le goût de la renaissance.—Sur le devant de la scène, une table, un fauteuil, un pliant.—Au fond, une grande porte dorée.—À gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière en tapisserie.—À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et d'émaux.—la porte du fond s'ouvre sur un mail.
SCÈNE PREMIÈRE.
LES GENTILSHOMMES. MONSIEUR DE GORDES. Maintenant arrangeons la fin de l'aventure. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture, Et ne devine pas que sa belle est ici! MONSIEUR DE COSSÉ. Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire? MONSIEUR DE MONTCHENU. Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit. MONSIEUR DE PARDAILLAN. De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit, Pour lui donner le change est allé sur sa porte Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte, Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort Une femme à minuit qui se débattait fort. MONSIEUR DE COSSÉ, riant. Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre! MONSIEUR DE GORDES. Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre. MAROT. J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet: Il tire un papier et lit. «Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet! Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles, Hors de France avec moi.» Tous rient. MONSIEUR DE GORDES, à Marot. Signé? MAROT. «Jean de Nivelles!» Les éclats de rire redoublent. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Oh! comme il va chercher! MONSIEUR DE COSSÉ. Je jouis de le voir! MONSIEUR DE GORDES. Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir, Ses poings crispés, ses dents de colère serrées, Nous payer en un jour de dettes arriérées! La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne rient aux éclats. LE ROI, désignant la porte du fond. Elle est là? MONSIEUR DE PIENNE. La maîtresse à Triboulet! LE ROI. Vraiment! Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant! MONSIEUR DE PIENNE. Sa maîtresse ou sa femme! LE ROI, à part. Une femme! une fille! Je ne le savais pas si père de famille! MONSIEUR DE PIENNE. Le roi la veut-il voir? LE ROI. Pardieu! Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied nonchalamment dans son fauteuil. MONSIEUR DE PIENNE, à Blanche. Ma belle, entrez. Vous tremblerez après tant que vous le voudrez. Vous êtes près du roi. BLANCHE, toujours voilée. C'est le roi, ce jeune homme! Elle court se jeter aux pieds du roi. À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir.
SCÈNE II.
LE ROI, BLANCHE. Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache. LE ROI. Blanche! BLANCHE. Gaucher Mahiet! ciel! LE ROI, éclatant de rire. Foi de gentilhomme! Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour. Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour, Viens dans mes bras! BLANCHE, reculant. Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,— Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...— Monsieur Gaucher Mahiet...—Non, vous êtes le roi.— Retombant à genoux. Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi. LE ROI. Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore! Ce que Gaucher disait, François le dit encore. Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux! Être roi ne saurait gâter un amoureux. Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être. Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître, Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif De me prendre en horreur subitement tout vif! Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe! BLANCHE, à part. Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte! LE ROI, souriant et riant plus encore. Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois, Les doux propos d'amour le soir au fond des bois, Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile: Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle! Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux! Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous, Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent, Quelques instants d'amour par places étincellent, N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là! Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela, Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père, Aimons et jouissons, et faisons bonne chère! BLANCHE, atterrée et reculant. Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant! LE ROI. Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant, Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes, Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux, De pousser des soupirs avec un air piteux? BLANCHE, le repoussant. Laissez-moi!—Malheureuse! LE ROI. Oh! sais-tu qui nous sommes? La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes, Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi, Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi! Eh bien! du souverain tu seras souveraine. Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine! BLANCHE. La reine! et votre femme? LE ROI, riant. Innocence! ô vertu! Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu! BLANCHE. Votre maîtresse! oh! non! quelle honte! LE ROI. La fière! BLANCHE. Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père! LE ROI. Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet! Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît! Il veut ce que je veux! BLANCHE, pleurant amèrement et la tête dans ses mains. Ô Dieu! mon pauvre père! Quoi! tout est donc à vous? Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler. LE ROI, avec un accent attendri. Blanche! oh! tu m'es bien chère! Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur. BLANCHE, résistant. Jamais! LE ROI, tendrement. Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais. BLANCHE. Oh! c'est fini! LE ROI. Je t'ai, sans le vouloir, blessée. Ne sanglote donc pas comme une délaissée. Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux, J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie Pour un roi sans courage et sans chevalerie! Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu! Lâcheté! BLANCHE, égarée et sanglotant. N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu? Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure. Faites-moi ramener près de lui. Je demeure Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien. Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien. Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête! Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête! Pleurant. Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux, Si je vous aime encor! Reculant avec un mouvement d'horreur. Vous roi!—J'ai peur de vous! LE ROI, cherchant à la prendre dans ses bras. Je vous fais peur, méchante! BLANCHE, le repoussant. Oh! laissez-moi! LE ROI, la serrant de plus près Qu'entends-je? Un baiser de pardon! BLANCHE, se débattant. Non! LE ROI, riant, à part. Quelle fille étrange! BLANCHE, s'échappant de ses bras. Laissez-moi!—Cette porte! Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la referme violemment sur elle. LE ROI, prenant une petite clef d'or à sa ceinture. Oh! j'ai la clef sur moi. Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui. MAROT, en observation à la porte du fond depuis quelques instants. Il rit. Elle se réfugie en la chambre du roi! Ô la pauvre petite! Appelant monsieur de Gordes. Hé! comte.
SCÈNE III.
MAROT, puis LES GENTILSHOMMES, ensuite TRIBOULET. MONSIEUR DE GORDES, à Marot. Est-ce qu'on rentre? MAROT. Le lion a traîné la brebis dans son antre. MONSIEUR DE PARDAILLAN, sautant de joie. Oh! pauvre Triboulet! MONSIEUR DE PIENNE, qui est resté à la porte, et qui a les yeux fixés vers le dehors. Chut! le voici! MONSIEUR DE GORDES, bas aux seigneurs. Tout doux! Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous. MAROT. Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître. Il n'a parlé qu'à moi. MONSIEUR DE PIENNE. Ne faisons rien paraître. Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle. MONSIEUR DE PIENNE, ayant l'air de poursuivre une conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant Triboulet. Oui, messieurs, c'est alors,—hé! bonjour, Triboulet!— Qu'on fit cette chanson en forme de couplet: Il chante: Quand Bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens: Vrai Dieu! quel capitaine Trouverons-nous dedans? TRIBOULET, continuant la chanson. Au mont de la Coulombe Le passage est étroit, Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts. Rires et applaudissements ironiques. TOUS. Parfait! TRIBOULET, qui s'est avancé lentement jusque sur le devant du théâtre, à part. Où peut-elle être? Il se remet à fredonner. Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts MONSIEUR DE GORDES, applaudissant. Ah! Triboulet, bravo! TRIBOULET, examinant tous ces visages qui rient autour de lui.—À part. Ils ont tous fait le coup, c'est sûr! MONSIEUR DE COSSÉ, frappant sur l'épaule de Triboulet avec un gros rire. Quoi de nouveau, Bouffon? TRIBOULET, aux autres, montrant monsieur de Cossé. Ce gentilhomme est lugubre à voir rire. Contrefaisant monsieur de Cossé. —Quoi de nouveau, bouffon? MONSIEUR DE COSSÉ, riant toujours. Oui, que viens-tu nous dire? TRIBOULET, le regardant de la tête aux pieds. Que si vous vous mettez à faire le charmant Vous allez devenir encor plus assommant. Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air de chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas l'œil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son habitude, d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les gentilshommes, de leur côté, ricanent entre eux et se font des signes, tout en parlant de choses et d'autres. Où l'ont-ils cachée?—Oh! si je la leur demande, Ils se riront de moi! Accostant Marot d'un air riant. Marot, ma joie est grande Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé. MAROT, jouant la surprise. Cette nuit? TRIBOULET, clignant de l'œil d'un air d'intelligence. Un bon tour, et dont je suis charmé! MAROT. Quel tour? TRIBOULET, hochant la tête. Oui! MAROT, d'un air candide. Je me suis, pour toutes aventures, Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures, Et le soleil brillait quand je me suis levé. TRIBOULET. Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé! Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus. MONSIEUR DE PARDAILLAN, bas à monsieur de Pienne. Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre. TRIBOULET, laissant tomber le mouchoir, à part. Non ce n'est pas le sien. MONSIEUR DE PIENNE, à quelques jeunes gens qui rient au fond. Messieurs! TRIBOULET, à part. Où peut-elle être? MONSIEUR DE PIENNE, à monsieur de Gordes. Qu'avez-vous donc à rire ainsi? MONSIEUR DE GORDES, montrant Marot. Pardieu, c'est lui Qui nous fait rire! TRIBOULET, à part. Ils sont bien joyeux aujourd'hui! MONSIEUR DE GORDES, à Marot, en riant. Ne me regarde pas de cet air malhonnête, Ou je vais te jeter Triboulet à la tête. TRIBOULET, à monsieur de Pienne. Le roi n'est pas encore éveillé! MONSIEUR DE PIENNE. Non, vraiment! TRIBOULET. Se fait-il quelque bruit dans son appartement? Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient. MONSIEUR DE PARDAILLAN. Ne va pas réveiller Sa Majesté! MONSIEUR DE GORDES, à monsieur de Pardaillan. Vicomte! Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte! Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où, Ont trouvé l'autre nuit,—qu'en dit ce maître fou?— Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres MAROT. Cachées. TRIBOULET. Les morales du temps se font si relâchées! MONSIEUR DE COSSÉ. Les femmes, c'est si traître! TRIBOULET, à monsieur de Cossé. Oh! prenez garde! MONSIEUR DE COSSÉ. Quoi? TRIBOULET. Prenez garde, monsieur de Cossé! MONSIEUR DE COSSÉ. Quoi? Je voi Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille. MONSIEUR DE COSSÉ. Quoi donc? TRIBOULET, lui riant au nez. Une aventure absolument pareille! MONSIEUR DE COSSÉ, le menaçant avec colère. Hun! TRIBOULET. Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux. Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux. Contrefaisant monsieur de Cossé. —Hun! Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine. MONSIEUR DE PIENNE. Qu'est-ce, Vaudragon? LE GENTILHOMME. La reine ma maîtresse Demande à voir le roi pour affaire qui presse. Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le gentilhomme insiste. Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant. MONSIEUR DE PIENNE, avec impatience. Le roi n'est pas levé. LE GENTILHOMME. Comment, duc! dans l'instant Il était avec vous. MONSIEUR DE PIENNE, dont l'humeur redouble, et qui fait au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que Triboulet observe avec une attention profonde. Le roi chasse! LE GENTILHOMME. Sans pages Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages Sont là. MONSIEUR DE PIENNE, à part. Diable! Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère. On vous dit, comprenez-vous ceci? Que le roi ne peut voir personne! TRIBOULET, éclatant et d'une voix de tonnerre. Elle est ici! Elle est avec le roi! Étonnement dans les gentilshommes. MONSIEUR DE GORDES. Qu'a-t-il donc? il délire! Elle! TRIBOULET. Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire! Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en! —La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan, Brion, Montmorency!... la femme désolée Que vous avez hier dans ma maison volée, —Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!— Oh! je la reprendrai, messieurs!—Elle est ici! MONSIEUR DE PIENNE, riant. Triboulet a perdu sa maîtresse!—gentille Ou laide, qu'il la cherche ailleurs. TRIBOULET, effrayant. Je veux ma fille! TOUS. Sa fille! Mouvement de surprise. TRIBOULET, croisant les bras. C'est ma fille!—Oui, riez maintenant! Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille? Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille? Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez! D'une voix terrible. Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez! Ma fille, je la veux, voyez-vous!—Oui, l'on cause, On chuchote, on se parle en riant de la chose. Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant. Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant! Il se jette sur la porte du roi. Elle est là! Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et l'empêchent. MAROT. Sa folie en furie est tournée. TRIBOULET, reculant avec désespoir. Courtisans! courtisans! démons! race damnée! C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits! —Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis! Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches, Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches, Les servent fort.—L'honneur d'une vierge, pour eux, C'est un luxe inutile, un trésor onéreux. Une femme est un champ qui rapporte, une ferme Dont le royal loyer se paye à chaque terme. Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où, C'est un gouvernement, un collier sur le cou, Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente! Les regardant tous en face. —En est-il parmi vous un seul qui me démente? N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?—En effet, Il va de l'un à l'autre. Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait. Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère, À monsieur de Brion. Toi, ta femme, Brion! À monsieur de Gordes. Toi, ta sœur! Au jeune page Pardaillan. Toi, ta mère! Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en fredonnant: Quand bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens: Vrai Dieu! quel capitaine TRIBOULET, se retournant. Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson, Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson! À tous. Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne, Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne, Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan, Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan, Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme, Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme! —Non, il n'appartient point à ces grandes maisons D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons! Non, vous n'en êtes pas!—Au milieu des huées, Vos mères aux laquais se sont prostituées! Vous êtes tous bâtards! MONSIEUR DE GORDES. Ah! ça, drôle! TRIBOULET. Combien Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien? Il a payé le coup, dites! S'arrachant les cheveux. Moi qui n'ai qu'elle! —Si je voulais.—Sans doute.—Elle est jeune, elle est belle! Certes, il me la paîrait! Les regardant tous. Est-ce que votre roi S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi? Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres? Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres? —Enfer! il m'a tout pris!—Oh! que ce tour charmant Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement! Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes, Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes! Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut À la fin! allez-vous me la rendre bientôt? —Oh! voyez cette main,—main qui n'a rien d'illustre, Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre, Cette main qui paraît désarmée aux rieurs, Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs! —Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble! Rendez-la-moi!—La porte! ouvrez-la! Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux. Tous ensemble Contre moi! dix contre un! Fondant en larmes et en sanglots. Hé bien! je pleure, oui! À Marot. Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui. Si tu gardes une âme, une tête inspirée, Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée, Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis! Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits, Faisons cause commune en frères que nous sommes! Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes. Marot! mon bon Marot!—Tu te tais! Se traînant vers les seigneurs. Oh! voyez! Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds! Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie! —J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie. Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas, Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas. On a comme cela ses mauvaises journées Quand on est contrefait.—Depuis bien des années, Je suis votre bouffon: je demande merci! Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi! Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire! Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire! Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi! Mon unique trésor!—Mes bons seigneurs, par grâce! Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse Sans ma fille?—Mon sort est déjà si mauvais! C'était la seule chose au monde que j'avais! Tous gardent le silence. Il se relève désespéré. Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire! C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront! La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de son père avec un cri terrible. BLANCHE. Mon père! ah! TRIBOULET, la serrant dans ses bras. Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille! Ah! messieurs! Suffoqué de sanglots et riant au travers. Voyez-vous, c'est toute ma famille, Mon ange!—Elle de moins, quel deuil dans ma maison! —Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison, Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse, Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce, Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur, Cela ne se perd pas sans des cris de douleur! À Blanche. —Ne crains plus rien.—C'était une plaisanterie, C'était pour rire.—Ils t'ont fait bien peur, je parie. Mais ils sont bons.—Ils ont vu comme je t'aimais. Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais. Aux seigneurs. —N'est-ce pas? À Blanche en la serrant dans ses bras. —Quel bonheur de te revoir encore! J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore Si ce n'est pas heureux,—je ris, moi qui pleurais!— De te perdre un moment pour te ravoir après! La regardant avec inquiétude. —Mais pourquoi pleurer, toi? BLANCHE, voilant dans ses mains son visage couvert de larmes et de rougeur. Malheureux que nous sommes! La honte TRIBOULET, tressaillant. Que dis-tu? BLANCHE, cachant sa tête dans la poitrine de son père. Pas devant tous ces hommes! Rougir devant vous seul! TRIBOULET, se tournant avec un tremblement de rage vers la porte du roi. Oh! l'infâme—elle aussi! BLANCHE, sanglotant et tombant à ses pieds. Rester seule avec vous! TRIBOULET, faisant trois pas, et balayant du geste tous les seigneurs interdits. Allez-vous-en d'ici! Et si le roi François par malheur se hasarde À passer près d'ici, À monsieur de Vermandois. vous êtes de sa garde, Dites-lui de ne pas entrer,—que je suis là. MONSIEUR DE PIENNE. On n'a jamais rien vu de fou comme cela. MONSIEUR DE GORDES, lui faisant signe de se retirer. Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose. Veillons pourtant, de peur d'accident. Ils sortent. TRIBOULET, s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa fille. Allons, cause, Dis-moi tout.— Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se lève à demi en lui montrant la porte. M'avez-vous entendu, monseigneur? MONSIEUR DE COSSÉ, tout en se retirant comme subjugué par l'ascendant du bouffon. Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur! Il sort.