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Le Roi s'amuse

Victor Hugo (continued 2)

Reading edition

SCÈNE IV.

BLANCHE, TRIBOULET. TRIBOULET, grave. Parle à présent. BLANCHE, les yeux baissés, interrompue de sanglots. Mon père, il faut que je vous conte Qu'il s'est hier glissé dans la maison...— Pleurant, et les mains sur ses yeux. J'ai honte! Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec tendresse. Depuis longtemps,—j'aurais dû vous parler plus tôt,— Il me suivait.— S'interrompant encore. Il faut reprendre de plus haut. —Il ne me parlait pas.—Il faut que je vous dise Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église TRIBOULET. Oui! le roi! BLANCHE, continuant. Que toujours, pour être vu, je crois, Il remuait ma chaise en passant près de moi. D'une voix de plus en plus faible. Hier, dans la maison il a su s'introduire TRIBOULET. Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire! Je devine le reste!— Il se lève. Ô douleur! il a pris, Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris! Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne! Il a brutalement effeuillé ta couronne! Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis! Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits! Âme par qui mon âme à la vertu remonte! Voile de dignité déployé sur ma honte! Seul abri du maudit à qui tout dit adieu! Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu! Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde, La seule chose sainte où je crusse en ce monde! Que vais-je devenir après ce coup fatal, Moi qui dans cette cour, prostituée au mal, Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre Que vice, effronterie, impudeur, adultère, Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux Que ta virginité pour reposer mes yeux!— Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère. Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire, L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé, Le rire du mépris sur mes maux aiguisé, Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle, J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle! Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut. Il faut bien un autel auprès d'un échafaud. L'autel est renversé!—cache ton front,—oui, pleure, Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure, N'est-ce pas? pleure bien.—Une part des douleurs, À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.— Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père! Rêvant. Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire, Nous quitterons Paris.—Si j'échappe pourtant! Rêvant toujours. Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant? Se relevant avec fureur. Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire Que cette cour infâme, effrénée, en délire, Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant, Échappée à travers tout ce que Dieu défend, N'effaçant un forfait que par un plus étrange, Éparpillant au loin du sang et de la fange, Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux, Éclabousser ce front chaste et religieux! Se tournant vers la chambre du roi. Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute Te faire trébucher bientôt dans cette route! Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours! BLANCHE, levant les yeux au ciel. À part. Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours! Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur de Pienne. MONSIEUR DE PIENNE, appelant. Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille. Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y arrête et se tourne vers la chambre du roi. MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, d'une voix haute. Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé, Ma malédiction n'a pas encor trouvé Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde, Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde, Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera. TRIBOULET, relevant la tête et le regardant en face. Comte, vous vous trompez!—Quelqu'un vous vengera.

IV. BLANCHE ACTE QUATRIÈME

Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.—À droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint, troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne d'auberge.—Le reste du théâtre représente la grève.—À gauche, il y a un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel est scellé le support de la cloche du bac.—Au fond, au delà de la rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans l'éloignement.

SCÈNE PREMIÈRE.

TRIBOULET, BLANCHE, en dehors; SALTABADIL, dans la maison. Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure. Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté. TRIBOULET. Et tu l'aimes? BLANCHE. Toujours! TRIBOULET. Je t'ai pourtant laissé Tout le temps de guérir cet amour insensé. BLANCHE. Je l'aime. TRIBOULET. Ô pauvre cœur de femme!—Mais explique Tes raisons pour l'aimer. BLANCHE. Je ne sais. TRIBOULET. C'est unique! C'est étrange! BLANCHE. Oh! non pas. C'est bien cela qui fait Justement que je l'aime. On rencontre en effet Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie, Des maris qui vous font riche et digne d'envie.— Les aime-t-on toujours?—Lui ne m'a fait, je crois, Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi. Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie, Et que, s'il le fallait,—voyez quelle folie!— Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux, Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous! TRIBOULET. Je te pardonne, enfant! BLANCHE. Mais, écoutez, il m'aime. TRIBOULET. Non!—Folle! BLANCHE. Il me l'a dit! il me l'a juré même! Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur, De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur! Et puis il a des yeux si doux pour une femme! C'est un roi brave, illustre et beau! TRIBOULET, éclatant. C'est un infâme! Il ne sera pas dit, le lâche suborneur, Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur! BLANCHE. Vous aviez pardonné, mon père TRIBOULET. Au sacrilége! Il me fallait le temps de construire le piége. Voilà. BLANCHE. Depuis un mois,—je vous parle en tremblant,— Vous avez l'air d'aimer le roi. TRIBOULET. Je fais semblant. —Je te vengerai, Blanche! BLANCHE, joignant les mains. Épargnez-moi, mon père! TRIBOULET. Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère S'il te trompait? BLANCHE. Lui? non. Je ne crois pas cela. TRIBOULET. Et si tu le voyais de ces yeux que voilà? Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore? BLANCHE. Je ne sais pas.—Il m'aime, il me dit qu'il m'adore. Il me l'a dit hier. TRIBOULET, amèrement. À quelle heure? BLANCHE. Hier soir. TRIBOULET. Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir! Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle regarde. BLANCHE, bas. Je ne vois rien qu'un homme. TRIBOULET, baissant aussi la voix. Attends un peu. Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque chambre voisine. BLANCHE, tressaillant. Mon père! Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l'intérieur de la salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d'un tremblement convulsif.

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE. Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé brusquement dans son opération. LE ROI. Deux choses sur-le-champ. SALTABADIL. Quoi? LE ROI. Ta sœur et mon verre. TRIBOULET, dehors. Voilà ses mœurs. Ce roi par la grâce de Dieu Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu, Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne Est celui que lui verse une Hébé de taverne. LE ROI, dans le cabaret, chantant. Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie! Une femme souvent N'est qu'une plume au vent! Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser; mais elle lui échappe. LE ROI, à Saltabadil, qui s'est remis gravement à frotter son baudrier. L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair, Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air. SALTABADIL. Je comprends. Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au roi, et Blanche observe avec terreur.—Bas à Triboulet, désignant du doigt la maison. Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure? Votre homme est dans nos mains.—Là. TRIBOULET. Reviens tout à l'heure. Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune bohémienne, qui le repousse en riant. MAGUELONNE, que le roi veut embrasser. Nenni. LE ROI. Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près, Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès. Nenni, c'est un grand pas.—Toujours elle recule! —Causons.— La bohémienne se rapproche. Voilà huit jours,—c'est à l'hôtel d'Hercule —Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,— Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois. Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore. Je n'aime que toi seule! MAGUELONNE, riant. Et vingt autres encore! Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait! LE ROI, riant aussi. Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet. C'est vrai, je suis un monstre. MAGUELONNE. Oh! le fat! LE ROI. Je t'assure. Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure, Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal Avec du vin que fait ton frère, un animal Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche. C'est égal, je prétends y passer cette nuit. MAGUELONNE, à part. Bon, cela va tout seul. Au roi, qui veut encore l'embrasser. Laissez-moi! LE ROI. Que de bruit! MAGUELONNE. Soyez sage! LE ROI. Voici la sagesse, ma chère: —Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère. Je pense là-dessus comme feu Salomon. MAGUELONNE. Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon. LE ROI, lui tendant les bras. Maguelonne! MAGUELONNE, lui échappant. Demain! LE ROI. Je renverse la table Si tu redis ce mot sauvage et détestable. Jamais une beauté ne doit dire demain. MAGUELONNE, s'apprivoisant tout d'un coup et venant s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi. Eh bien! faisons la paix. LE ROI, lui prenant la main. Mon Dieu, la belle main! Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre, Soufflets de celle-là que caresses d'une autre! MAGUELONNE, charmée. Vous vous moquez! LE ROI. Jamais! MAGUELONNE. Je suis laide! LE ROI. Oh! non pas. Rends donc plus de justice à tes divins appas! Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines, Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines, Et que, quand la beauté nous accepte pour siens, Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens? MAGUELONNE, éclatant de rire. Vous avez lu cela quelque part dans un livre. LE ROI, à part. C'est possible. Haut. Un baiser. MAGUELONNE. Allons, vous êtes ivre! LE ROI, souriant. D'amour. MAGUELONNE. Vous vous raillez avec votre air mignon, Monsieur l'insouciant de belle humeur! LE ROI. Oh! Non Le roi l'embrasse. MAGUELONNE. C'est assez! LE ROI. Çà, je veux t'épouser. MAGUELONNE, riant. Ta parole? LE ROI. Quelle fille d'amour délicieuse et folle! Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne, pâle et tremblante, vers Triboulet. TRIBOULET, après l'avoir regardée un instant en silence. Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant? BLANCHE, pouvant à peine parler. Ô trahison!—L'ingrat! Grand Dieu! mon cœur se fend! Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme! Mais c'est abominable! Il dit à cette femme Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi. Cachant sa tête dans la poitrine de son père. —Et cette femme, est-elle effrontée!—oh! TRIBOULET, à voix basse. Tais-toi. Pas de pleurs. Laisse-moi te venger! BLANCHE. Hélas!—Faites Tout ce que vous voudrez. TRIBOULET. Merci! BLANCHE. Grand Dieu! vous êtes Effrayant. Quel dessein avez-vous? TRIBOULET. Tout est prêt. Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait! Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme, Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme, Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin, Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain. —Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère? L'habit est là.—Je l'ai d'avance exprès fait faire.— Le cheval est sellé.—Que tout soit fait ainsi. Va.—Surtout garde-toi de revenir ici: Car il va s'y passer une chose terrible. Va. BLANCHE. Venez avec moi, mon bon père! TRIBOULET. Impossible. Il l'embrasse. BLANCHE. Ah! je tremble! TRIBOULET. À bientôt! Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant. Fais ce que je te dis. Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne, toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries et de se parler à voix basse en riant.—Une fois Blanche éloignée, Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour baisse.

SCÈNE III.

TRIBOULET, SALTABADIL, dehors.—MAGUELONNE. LE ROI, dans la maison. TRIBOULET, comptant des écus d'or devant Saltabadil. Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix. S'arrêtant au moment de les lui donner. Il passe ici la nuit, pour sûr? SALTABADIL, qui a été examiner l'horizon avant de répondre. Le temps se couvre. TRIBOULET, à part. Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre. SALTABADIL. Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir. La tempête et ma sœur le retiendront ce soir. TRIBOULET. À minuit je reviens. SALTABADIL. N'en prenez pas la peine. Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine. TRIBOULET. Non, je veux l'y jeter moi-même. SALTABADIL. À votre gré. Tout cousu dans un sac je vous le livrerai. TRIBOULET, lui donnant l'argent. Bien.—À minuit!—J'aurai le reste de la somme. SALTABADIL. Tout sera fait—Comment nommez-vous ce jeune homme? TRIBOULET. Son nom? Veux-tu savoir le mien également? Il s'appelle le crime, et moi le châtiment! Il sort.

SCÈNE IV.

LES MÊMES, moins TRIBOULET. SALTABADIL, resté seul, examinant l'horizon qui se charge de nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques éclairs. L'orage vient, la ville en est presque couverte. Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte. Réfléchissant. Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi, Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi. Je ne devine rien de plus, l'aze me quille! Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi badine avec Maguelonne. LE ROI, essayant de lui prendre la taille. Maguelonne! MAGUELONNE, lui échappant. Attendez! LE ROI. Ô la méchante fille! MAGUELONNE, chantant. Bourgeon qui pousse en avril Met peu de vin au baril. LE ROI. Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie, Qu'il est blanc!—Jupiter! la belle anatomie! Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus Ait mis le cœur d'un Turc dans ce corps de Vénus? MAGUELONNE. Lairelanlaire! Repoussant encore le roi. Point. Mon frère vient. Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui. LE ROI. Qu'importe! On entend un tonnerre éloigné. MAGUELONNE. Il tonne. SALTABADIL. Il va pleuvoir d'une admirable sorte. LE ROI, frappant sur l'épaule de Saltabadil. Bon. Qu'il pleuve!—Il me plaît cette nuit de choisir Ta chambre pour logis. MAGUELONNE. C'est votre bon plaisir? Prend-il des airs de roi!—Monsieur, votre famille S'alarmera. Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes. LE ROI. Je n'ai ni grand'mère, ni fille, Et je ne tiens à rien. SALTABADIL, à part. Tant mieux! La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire. LE ROI, à Saltabadil. Tu coucheras, Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras. SALTABADIL, saluant. Merci. MAGUELONNE, au roi, très-bas et très-vivement, tout en allumant une lampe. Va-t'en! LE ROI, éclatant de rire et tout haut. Il pleut. Veux-tu pas que je sorte D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte? Il va regarder à la fenêtre. SALTABADIL, bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a dans la main. Laisse-le donc rester!—Dix écus d'or! et puis Dix autres à minuit. Gracieusement au roi. Trop heureux si je puis Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre! LE ROI, riant. On y grille en juillet, en revanche en décembre On y gèle, est-ce pas? SALTABADIL. Monsieur la veut-il voir? LE ROI. Voyons. Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi. MAGUELONNE, restée seule. Pauvre jeune homme! Allant à une fenêtre, Ô mon Dieu! qu'il fait noir! On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le grenier. SALTABADIL, au roi. Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table. LE ROI. Combien de pieds en tout? Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise. Trois, six, neuf,—admirable! Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher, Qu'ils sont tous éclopés? S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés. Et l'on dort en plein air. Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite Le vent qui veut entrer de façon plus honnête! À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table. Bonsoir. SALTABADIL. Que Dieu vous garde! Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement l'escalier. LE ROI, seul, débouclant son baudrier. Ah! je suis las, mordieu!— Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu. Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et s'étend sur le lit. Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte! Se redressant. J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte. —Oui, c'est bien! Il se recouche, et en un moment on le voit profondément endormi sur le grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre. Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée le roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d'une idée grave. MAGUELONNE. Ce jeune homme est charmant! SALTABADIL. Je crois bien. Il met vingt écus d'or dans ma poche. MAGUELONNE. Combien? SALTABADIL. Vingt écus. MAGUELONNE. Il valait plus que cela. SALTABADIL. Poupée! Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée? Descends-la. Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paraître, au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de cheval, des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier, considère avec sa lampe le roi endormi. MAGUELONNE, les larmes aux yeux. Quel dommage! Elle prend l'épée. Il dort. Pauvre garçon! Elle redescend et rapporte l'épée à son frère.

SCÈNE V.

LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE dans la salle basse, BLANCHE dehors. BLANCHE, venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des éclairs. Il tonne à chaque instant. Une chose terrible!—Ah! je perds la raison. —Il doit passer la nuit dans cette maison même. —Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.— Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici. Je vous désobéis d'y revenir ainsi; Mais je n'y puis tenir.— S'approchant de la maison. Qu'est-ce donc qu'on va faire? Comment cela va-t-il finir?—Moi qui naguère, Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs, Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs, Me voir soudain jetée en des choses si sombres!— Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres! Tout est deuil!—Dans les cœurs où ses flammes ont lui L'amour ne laisse donc que ruine après lui? De tout cet incendie il reste un peu de cendre. Il ne m'aime donc plus!— Relevant la tête. Il me semblait entendre, Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit Sur ma tête. Il tonnait, je crois.—L'affreuse nuit! Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse. Moi qui craignais mon ombre! Apercevant la lumière de la maison. Oh! qu'est-ce qui se passe? Elle avance, puis recule. Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi! Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici! Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle voisine. SALTABADIL. Quel temps! MAGUELONNE. Pluie et tonnerre. SALTABADIL. Oui, l'on fait à cette heure Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure. BLANCHE. Si mon père savait à présent où je suis! MAGUELONNE. Mon frère! BLANCHE, tressaillant. On a parlé, je crois. Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du mur ses yeux et ses oreilles. MAGUELONNE. Mon frère! SALTABADIL. Et puis? MAGUELONNE. Sais-tu, mon frère, à quoi je pense? SALTABADIL. Non. MAGUELONNE. Devine. SALTABADIL. Au diable! MAGUELONNE. Ce jeune homme est de fort bonne mine. Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus. Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus. Ne le tuons pas. BLANCHE, qui entend et voit tout. Ciel! SALTABADIL, tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible. Recouds-moi tout de suite Ce vieux sac. MAGUELONNE. Pourquoi donc? SALTABADIL. Pour y mettre au plus vite, Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo, Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau. MAGUELONNE. Mais SALTABADIL. Ne te mêle pas de cela, Maguelonne. MAGUELONNE. Si SALTABADIL. Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne. Raccommode le sac. BLANCHE. Quel est ce couple-ci? N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi? MAGUELONNE, se mettant à raccommoder le sac. J'obéis.—Mais causons. SALTABADIL. Soit. MAGUELONNE. Tu n'as pas de haine Contre ce cavalier? SALTABADIL. Moi! C'est un capitaine! J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un. MAGUELONNE. Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun, Pour un méchant bossu fait comme un S! SALTABADIL. En somme, J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme, Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord; J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort. Livrons. C'est clair. MAGUELONNE. Tu peux tuer le petit homme Quand il va repasser avec toute la somme. Cela revient au même. BLANCHE. Ô mon père! MAGUELONNE. Est-ce dit? SALTABADIL, regardant Maguelonne en face. Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit? Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie! MAGUELONNE, lui montrant un fagot. Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie. Dans l'ombre, il le prendra pour son homme. SALTABADIL. C'est fort. Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort? C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide, Cela n'est pas vivant. BLANCHE. Que cette pluie est froide! MAGUELONNE. Grâce pour lui! SALTABADIL. Chansons! MAGUELONNE. Mon bon frère! SALTABADIL. Plus bas! Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi. MAGUELONNE. Je ne veux pas! Je l'éveille et le fais évader. BLANCHE. Bonne fille! SALTABADIL. Et les dix écus d'or? MAGUELONNE. C'est vrai. SALTABADIL. Là, sois gentille, Laisse-moi faire, enfant! MAGUELONNE. Non. Je veux le sauver! Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance, revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un moyen de tout concilier. SALTABADIL. Voyons.—L'autre à minuit viendra me retrouver. Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe, Vient nous demander gîte et frappe à notre porte, Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien, Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien. Il jouira toujours autant dans la nuit close, Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose. C'est tout ce que je puis faire pour toi. MAGUELONNE. Merci. Mais qui diable veux-tu qui passe par ici? SALTABADIL. Seul moyen de sauver ton homme. MAGUELONNE. À pareille heure! BLANCHE. Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure! Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas? Oh! non, je suis trop jeune!—Oh! ne me poussez pas, Mon Dieu! Il tonne. MAGUELONNE. S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille, Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille. SALTABADIL. Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort. BLANCHE, frissonnant. Horreur!—Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort, D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père. Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire, J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis! Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine! Ah! Une horloge frappe un coup. SALTABADIL. Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine. Deux autres coups. C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit? Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure. Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant. MAGUELONNE. Mon frère, encore un peu! BLANCHE. Quoi! cette femme pleure! Et moi, je reste là, qui peux le secourir! Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir. Hé bien! mourons pour lui.— Hésitant encore. C'est égal, c'est horrible! SALTABADIL, à Maguelonne. Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible. BLANCHE. Encor si l'on savait comme ils vous frapperont! Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front, Au visage... Ô mon Dieu! SALTABADIL, essayant toujours de se dégager de Maguelonne, qui l'arrête. Que veux-tu que je fasse? Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place? BLANCHE, grelottant sous la pluie. Je suis glacée! Se dirigeant vers la porte. Allons! S'arrêtant. Mourir ayant si froid! Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible coup. MAGUELONNE. On frappe. SALTABADIL. C'est le vent qui fait craquer le toit, Blanche frappe de nouveau. MAGUELONNE. On frappe. Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors. SALTABADIL. C'est étrange! MAGUELONNE, à Blanche. Holà! qu'est-ce? À Saltabadil. Un jeune homme. BLANCHE. Asile pour la nuit. SALTABADIL. Il va faire un fier somme! MAGUELONNE. Oui, la nuit sera longue. BLANCHE. Ouvrez! SALTABADIL, à Maguelonne. Attends!—Mordieu! Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu. Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux. BLANCHE. Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble! MAGUELONNE. Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau. BLANCHE. Je tremble. Quoi! je vais donc mourir! Tombant à genoux. Ô Dieu, vers qui je vais, Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais; Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même, Au roi François Premier, que je plains et que j'aime, À tous, même au démon, même à ce réprouvé, Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé! J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice. S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!—et puisse, Dans sa prospérité que rien ne doit tarir, Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir! Se levant. —L'homme doit être prêt! Elle va frapper de nouveau à la porte. MAGUELONNE, à Saltabadil. Hé! dépêche, il se lasse. SALTABADIL, essayant sa lame sur la table. Bon.—Derrière la porte attends que je me place. BLANCHE. J'entends tout ce qu'il dit. Oh! Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au spectateur. MAGUELONNE, à Saltabadil. J'attends le signal. SALTABADIL, derrière la porte, le couteau à la main. Ouvre. MAGUELONNE, ouvrant à Blanche. Entrez. BLANCHE, à part. Ciel! il va me faire bien du mal! Elle recule. MAGUELONNE. Hé bien! qu'attendez-vous? BLANCHE, à part. La sœur aide le frère. —Ô Dieu! pardonnez-leur!—Pardonnez-moi, mon père! Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit Saltabadil lever son poignard. La toile tombe.

V. TRIBOULET. ACTE CINQUIÈME

Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres.

SCÈNE PREMIÈRE.

TRIBOULET, seul. Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain. Je vais donc me venger!—Enfin! la chose est faite.— Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette, Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur, Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur. Examinant une porte basse dans la devanture de la maison. Cette porte...—Oh! tenir et toucher sa vengeance!— C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense! Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant. Oui, je regarderai la porte en attendant. Oui, c'est toujours cela.— Il tonne. Quel temps! nuit de mystère! Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre! Que je suis grand ici! ma colère de feu Va de pair cette nuit avec celle de Dieu. Quel roi je tue!—un roi dont vingt autres dépendent, Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent! Il porte maintenant le poids du monde entier. Quand il n'y sera plus, comme tout va plier! Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs, Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!— Songer que si demain Dieu disait à la terre: —Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère? Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman, Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman? Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre, Jette les nations ainsi l'une sur l'autre? Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît? La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.— Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde. La vengeance d'un fou fait osciller le monde! Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à une horloge éloignée. Triboulet écoute. Minuit! Il court à la maison et frappe à la porte basse. VOIX DE L'INTÉRIEUR. Qui va là? TRIBOULET. Moi. LA VOIX. Bon. Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul. TRIBOULET. Vite! LA VOIX. N'entrez pas. Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant, une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la maison.

SCÈNE II.

TRIBOULET, SALTABADIL. SALTABADIL. Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas. Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un cadavre. Votre homme est dans ce sac. TRIBOULET. Voyons-le! quelle joie! Un flambeau! SALTABADIL. Pardieu non! TRIBOULET. Que crains-tu qui nous voie? SALTABADIL. Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit. Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!— L'argent! TRIBOULET, lui remettant une bourse. Tiens! Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte. Il est donc des bonheurs dans la haine! SALTABADIL. Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine? TRIBOULET. J'y suffirai tout seul. SALTABADIL, insistant. À nous deux, c'est plus court. TRIBOULET. Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd. SALTABADIL. Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise! Allant à un point du parapet. Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise. Lui montrant une brèche dans le parapet. Ici, c'est très-profond.—Faites vite.—Bonsoir. Il rentre et ferme la maison sur lui.

SCÈNE III.

TRIBOULET, seul, l'œil fixé sur le sac. Il est là!—Mort!—Pourtant je voudrais bien le voir. Tâtant le sac. C'est égal, c'est bien lui.—Je le sens sous ce voile.— Voici ses éperons qui traversent la toile. C'est bien lui. Se redressant et mettant le pied sur le sac. Maintenant, monde, regarde-moi. Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!— Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul. Qui donc a fait cela? Croisant les bras. Hé bien! oui, c'est moi seul. Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir? quel long étonnement, Parmi les nations, d'un tel événement! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! Une des majestés humaines les plus hautes, Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu, —À l'éternité près,—un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles, Il tonne de temps en temps. L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées, N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées, Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé, Dieu! comme il se sera brusquement en allé! Emporté tout à coup, dans toute sa puissance, Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée! Ce roi qui se levait dans une aube enflammée, Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! Apparu, disparu,—comme un de ces éclairs! Et peut-être demain, des crieurs inutiles, Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes, Et criront au passant, de surprise éperdu: —À qui retrouvera François Premier perdu! —C'est merveilleux! Après un silence. Ma fille, ô ma pauvre affligée, Le voilà donc puni, te voilà donc vengée! Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or, Et je l'ai! Se penchant avec rage sur le cadavre. Scélérat! peux-tu m'entendre encor? Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne, Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as Rendue avec la honte,—et le malheur, hélas! Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange, Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! Parce que je feignais d'avoir tout oublié, Tu t'étais endormi!—Tu croyais donc,—pitié! La colére d'un père aisément édentée!— Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée, Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur. Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur! Je te tiens. Se penchant de plus en plus sur le sac. M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme, Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme, Cet animal douteux à qui tu disais:—Chien!— Il frappe le cadavre. C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien, Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme, Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme, L'esclave tire alors sa haine du fourreau, Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau! Se relevant à demi. Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore, Sans pouvoir remuer!— Se penchant de nouveau. M'entends-tu? je t'abhorre! Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis, Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis! Se relevant. À l'eau François Premier! Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au moment où il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison s'entr'ouvre avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle avec inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes qu'il n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en refermant la porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la direction que lui a indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se dispose à pousser le sac dans la Seine. TRIBOULET, la main sur le sac. Allons! LE ROI, chantant au fond du théâtre. Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie! TRIBOULET, tressaillant. Quelle voix! quoi! Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi? Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on l'entend chanter dans l'éloignement. VOIX DU ROI. Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie! TRIBOULET. Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai! Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé, On m'a trompé!— Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte. Bandit! La mesurant des yeux comme pour l'escalader. C'est trop haut, la fenêtre! Revenant au sac avec fureur. Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître? Quel innocent?—Je tremble Touchant le sac. Oui, c'est un corps humain! Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec anxiété. Je n'y vois pas!—La nuit! Se retournant, égaré. Quoi! rien dans le chemin! Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille! S'accoudant avec désespoir sur le corps. Attendons un éclair. Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a tiré Blanche à demi.

SCÈNE IV.

TRIBOULET, BLANCHE. TRIBOULET. Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique. —Ma fille! Ah! Dieu! ma fille! Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent! Tâtant sa main. Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang? —Ma fille!—Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible! C'est une vision! Oh! non, c'est impossible, Elle est partie, elle est en route pour Évreux. Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel. Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux, Que vous avez gardé ma fille sous votre aile, Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu? Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et les yeux fermés de Blanche. Si! c'est elle! C'est bien elle! Se jetant sur le corps avec des sanglots. Ma fille! enfant, réponds-moi, dis, Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits! Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille! Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille! BLANCHE, comme ranimée aux cris de son père, entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte. Qui m'appelle? TRIBOULET, éperdu. Elle parle! elle remue un peu! Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu! BLANCHE. Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le sac. Où suis-je? TRIBOULET, la soulevant dans ses bras. Mon enfant, mon seul bien sur la terre, Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis? BLANCHE. Mon père! TRIBOULET. Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?— Je crains en te touchant de te faire du mal. Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure? Conduis ma main. BLANCHE, d'une voix entrecoupée. Le fer a touché,—j'en suis sûre,— —Le cœur,—je l'ai senti...— TRIBOULET. Ce coup, qui l'a frappé? BLANCHE. Ah! tout est de ma faute,—et je vous ai trompé. —Je l'aimais trop,—je meurs—pour lui. TRIBOULET. Sort implacable! Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable! Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi. Dis! BLANCHE, mourante. Ne me faites pas parler. TRIBOULET, la couvrant de baisers. Pardonne-moi. Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche! BLANCHE, faisant un effort pour se retourner. Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe! TRIBOULET, la soulevant avec angoisse. Blanche! Blanche! Ne meurs pas! Se retournant, désespéré. Au secours! quelqu'un! personne ici! Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi? —Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille. Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant! Blanche fait signe que c'est inutile. Non, tu ne le veux pas!—Il le faudrait pourtant! Appelant sans la quitter. Quelqu'un! Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre. Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe! Blanche agonise. Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe, Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien. Ne meurs pas, je t'en prie! BLANCHE. Oh! TRIBOULET. Mon bras n'est pas bien, N'est-ce pas, il te gêne!—Attends, que je me place Autrement.—Es-tu mieux comme cela?—Par grâce, Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un Vienne nous assister!—Aucun secours! Aucun! BLANCHE, d'une voix éteinte et avec effort. Pardonnez-lui, mon père... Adieu! Sa tête retombe. TRIBOULET, s'arrachant les cheveux. Blanche!... Elle expire! Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur. À l'aide! au meurtre! au feu! Revenant à Blanche. Tâche encor de me dire Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié! Essayant de la relever. Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié? Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte! Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte! Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi? Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des flambeaux. Le ciel fut sans pitié de te donner à moi! Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme, Avant de me montrer la beauté de ton âme! Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor? Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor, Le jour où des enfants en jouant te blessèrent! Mon enfant! mon enfant!

SCÈNE V.

LES MÊMES, HOMMES, FEMMES du peuple. UNE FEMME. Ses paroles me serrent Le cœur! TRIBOULET, se retournant. Ah! vous voilà! vous venez, maintenant! Il est bien temps! Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main. As-tu des chevaux, toi, manant! Une voiture? dis! LE CHARRETIER. Oui.—Comme il me secoue! TRIBOULET. Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue! Il revint se jeter sur le corps de Blanche. Ma fille! UN DES ASSISTANTS. Quelque meurtre! un père au désespoir! Séparons-les. Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat. TRIBOULET. Je veux rester! je veux la voir! Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre! Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre? À une femme. Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous! Dites-leur de ne pas m'emmener. La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche. Tombant à genoux. À genoux! À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle! LA FEMME. Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle, On va vous remmener. TRIBOULET, égaré. Non, non, laissez!— Saisissant Blanche dans ses bras. Je crois Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi! Allez vite chercher du secours à la ville. Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille. Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant endormi. Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas; Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme; On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe; Elle m'aime, elle!—elle est ma joie et mon appui. Quand on rit de son père, elle pleure avec lui. Si belle et morte! oh! non.—Donnez-moi quelque chose Pour essuyer son front. Il lui essuie le front. Sa lèvre est encor rose. Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or! Elle était blonde alors.— La serrant sur son cœur avec emportement. Ô ma pauvre opprimée! Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée! Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi. Elle dormait sur moi tout comme la voici! Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange! Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange! Elle me souriait avec ses yeux divins, Et moi je lui baisais ses deux petites mains! Pauvre agneau!—Morte! oh! non, elle dort et repose. Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose. Elle s'est cependant réveillée.—Oh! j'attends, Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant! Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne; Je suis tranquille et doux, je n'offense personne: Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend, On peut bien me laisser regarder mon enfant. Il la contemple. Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!— J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes; Voyez, touchez-les donc un peu! Entre un médecin. LA FEMME, à Triboulet. Le chirurgien. TRIBOULET, au chirurgien qui s'approche. Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien. Elle est évanouie, est-ce pas? LE CHIRURGIEN, examinant Blanche. Elle est morte. Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif. Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte. Le sang a dû causer la mort en l'étouffant. TRIBOULET. J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant! Il tombe sur le pavé.

FIN DU ROI S'AMUSE.

NOTES:

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