Front matter (continued 4)
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—La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que je rêve depuis si longtemps?
Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et calme dans l'oeil louche de son interlocuteur.
—Il y a peut-être autre chose, dit-elle...
—Autre chose?... quoi donc?
—L'absence de certaine personne...
—Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas?
—Précisément, monsieur.
—Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?
—C'est vrai... je me souviens parfaitement.
—Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la lumière de la vérité.
—Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec gravité.
En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers le groupe formé par son futur gendre et sa fille.
—Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu permets, n'est-ce pas?
—Faites, répondit Laure, avec insouciance.
Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.
Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.
Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens—l'un rayonnant comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!
Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru?
Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.
Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.
Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur; mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême désespoir.
—Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons courageusement notre sacrifice...,. Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma part de bonheur sur la terre!
Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de mariage, faite en ce moment par le notaire.
Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée.
Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces froides colères que l'on ne maîtrise pas.
Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer son cousin.
Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph Lapierre, son siège et sa plume.
—Signez, monsieur, dit-il.
Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout en présentant la plume au notaire.
—A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur.
Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.
Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard vers la porte d'entrée, madame Privat intervint.
—Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs?
—J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole.
Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança silencieuse et résignée.
Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale plume.
La victime se mit en devoir de signer sa condamnation...
Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange. On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme pâle et le visage ruisselant de sueur...
A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.
L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, c'était le sauveur, c'était Gustave Després.
CHAPITRE XXVII
Deux vieilles connaissances
Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.
On se rappelle que vers le soir du 22 juin—c'est-à-dire quatre fours auparavant—Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six prunelles d'acier de son revolver.
Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait.
Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.
Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel: «Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et, rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses menées.
Que faire?...
Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre domicile?
Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha autre chose.
Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la victoire assurée?
C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et il ne ferait que passer chez lui—le temps de prendre un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de l'ex-fournisseur des armées américaines.
Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait pas un seul instant perdue de vue.
Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention, dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.
Un autre se fût découragé.
Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.
Enfin, vers six heures du soir. Argus—le dieu des espions—eut pitié de son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors de l'appui pour inspecter la rue.
Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre une petite promenade à la Canardière.
Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.
Là, il ne dit qu'un mot:
—Votre homme va venir.
—C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez.
Bill, surgissant du cabinet privé, emboîta le pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat.
Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais.
C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme Privat.
La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.
Mais revenons à Gustave Després.
Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi des Étudiants se disposa au départ.
Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges, où il demeurait.
Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit lui sauter au cou.
—Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, de vous ni vent ni nouvelle!...
—Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà tout.
—Tant mieux. Seigneur!...
Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.
Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans l'impossibilité absolue de bouger.
Cela fait, le plus grand des bandits—une espèce de géant, aux formes massives—sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.
—Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix sourde.
—Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation! ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.
Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops.
Il se contenta donc de rager in petto et de déplorer son imprévoyance. Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin.
—Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me débarrasser de mes deux coquins.
Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités du parc.
Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure.
On était arrivé.
Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à côté de la voiture.
Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère Friponne.
Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.
—Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette vieille bicoque.
Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.
Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par la porte de derrière.
—La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard.
—Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.
—En avant, alors.
Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt.
—C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.
—Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de sa formidable épaule.
—Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout.
Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.
—Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.
—On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu.
La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non équivoques de whisky.
—Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec satisfaction.
—Sapristi! oui, appuya Passe-Partout.
—Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs de la cave.
Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de jour que par un soupirail grillé.
—C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant avec une politesse comique.
—Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du ciel.
—Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la toiture du firmament.
—En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit observer la maîtresse du logis.
—Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une nuit est bientôt passée.
Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations du whisky.
La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.
Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper.
Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.
Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.
Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.
Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les convoitises en éveil des deux acolytes.
Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.
Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un parti héroïque.
—Hé! la mère, dites donc! cria-t-il.
—Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne.
—Ça sent bien bon, ici...
—Ensuite?
—Eh bien! là où ça sent bon...
—Achevez.
—Moi, je reste.
—Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.
—Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux marches qu'elle venait de gravir.
—C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument.
—C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument.
Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son vieux coeur racorni.
—Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.
—Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé.
—C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend.
—A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill.
Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le lecteur.
Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs.
Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; Simon, puis—ô surprise agréable!—nos joyeuses connaissances des premiers chapitres: Lafleur et Cardon.
Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur?
Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse—d'où était résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas le sou!
Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût trouvé sur le calendrier!...
Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse qui résulte d'une grande émotion.
Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une pitié protectrice.
Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux:
—Ami Cardon? dit-il.
—Que veux-tu?
—As-tu trouvé?
—Non.
—Rien?
—Rien.
—Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime?
—Hélas... pas d'argent et... pas de crédit!
—C'est vrai.
Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.
—Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché?
—Si.
—Et tu n'as rien trouvé?
—Si.
—Comment, tu as un moyen?
—J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: Eurêka! j'ai trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon marché.
—Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une singulière émotion.
—C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie organique, n'est-ce pas?
—Un peu.
—Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières amylacées?
—Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.
—En alcool, as-tu dit?
—Oui, en alcool.
—Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit?
—C'est, ma foi, vrai.
—Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières.
Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.
De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée.
Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.
Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la ville.
Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.
La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta avec enthousiasme.
Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où leur contenu faisait les délices des carabins.
Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus—c'est-à-dire deux ans après sa fondation—l'assiette de cet établissement reposait sur une base solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il atteindrait un âge patriarcal.
Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre récit.
CHAPITRE XXVIII
Ou tout le monde se retrouve
Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs installés autour de la table.
Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient...
Ce que voyant la mère Friponne:
—M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont deux gentlemen de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de partir.
Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant la parole:
—Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable.
Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine:
—Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.
—Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de son supérieur.
—A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau simple—aqua simplex—alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà mon opinion!
—J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine.
—En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant par un plein verre de whisky.
—Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon.
—C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier.
—A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se versant un énorme verre de whisky.
Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus grand enthousiasme.
Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur—qui n'avait pas encore ouvert la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus explorateurs—Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant sur l'épaule:
—Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous regarder, sans lier plus ample connaissance?
—Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire fonctionner son brûle-gueule.
—Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous emmatelotter, comme viennent de le faire nos compagnons?
—Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.
—Alors, votre main, mon ami!
—La voilà, jeune homme.
—Vous vous appelez?
—Bill.
—Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant lesquelles nous serons ensemble.
Le gros homme sourit largement.
—Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire.
—Laquelle?
—Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky.
—Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement Lafleur.
Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes rasades:
—Simon! appela-t-il.
Celui-ci accourut, en trébuchant.
—Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes oreilles.
Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait bien un acquiescement.
Lafleur poursuivit:
—Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. As-tu compris?
Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre mère.
Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait amoureusement sur son coeur.
Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria:
—Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.
—Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié!
—A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau.
Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter largement le gosier.
La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire.
A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.
Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson favorite: le Grand-père Noé, à laquelle répondait, d'une voix de girouette rouillée, l'illustre Cardon.
Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui restait.
Bill se récria:
—Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton lamentable.
—Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.
—Au diable les affaires!... reprenait le géant.
—Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi?
—Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre...
—Chut!
Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur leurs escabeaux.
Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.
Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et toute trace d'ivresse avait disparu.
Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos lecteurs.
On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.
Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la puce à l'oreille.
Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre.
Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce Lapierre de malheur en était bien capable, après tout!
—Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce soir pour rien.
—Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon.
—Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça...
L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus explorateurs—une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille—mit fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des gentlemen aussi considérables.
Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations—réelles pour Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable géant et—ô néant de la vertu humaine!—chez l'incorruptible lieutenant de Lapierre.
Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près de cinq heures du matin, toute tentative pour faire jouer les deux apôtres avait échoué.
De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; ils feignirent de dormir.
C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon.
La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.
L'effet fut instantané.
Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le matin même!...
Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de fraîche date...
Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla proprement coller à la muraille.
De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et de lui ôter son poignard.
—Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després.
Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do lui.
—A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible.
—Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants.
C'était, en effet, Gustave Després.
Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé?
Nous allons le dire.
La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se débarrasser de ses liens.
La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le ficelage exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets derrière le dos.
Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber sur le soi, dans un état de prestation complète.
Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.
Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je pouvais prendre mon couteau!»
Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment l'atteindre?...
N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe...
Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol!
Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq minutes.
Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il était libre... dans sa prison!
Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés.
Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore.
Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se tirer d'affaire.
On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot.
Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la pesanteur.
Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs.
Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure nord de la cave.
Restait le deuxième plancher—celui qui formait le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du couteau.
Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la muraille.
Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les madriers en tombant.
Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était réservée.
En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait Després en prenant pied dans son réduit.
Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément:
—Gustave!
—Louise!
Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières rumeurs de sa passion expirante.
Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein d'angoisses.
—Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes circonstances.
—Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et évanoui?
C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied.
—Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.
—Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer.
—Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée!
—Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur Lapierre.
—Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...?
—De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce qu'il vient de faire.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un monstre que cet homme?
—Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant froidement.
Puis, au bout de quelques secondes, il reprit:
—Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici?
—Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, baignant dans votre sang.
—Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une certaine anxiété.
Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce:
J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous allions à votre rencontre;
—A ma rencontre!... Et pourquoi?
Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en sanglotant:
—J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée!
Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion...
Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement:
—Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne!
La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit qu'un mot:
—Merci!
Puis elle ajouta aussitôt:
—Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi et vole à la Canardière.
—Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.
—Je suis prête à tout.
En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la maison, chantant ce refrain connu:
C'est notre grand-père Noé, Patriarche digne, Que l'bon Dieu nous a conservé, Pour planter la vigne.
—Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre!
Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si violemment de son pied, qu'elle vola en éclat;
C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur.
Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait:
—Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller.
C'est compris, n'est-ce pas?
—Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les étudiants.
—A tantôt, alors!
—A tantôt! Vive le Roi des Étudiants!
Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui la remontait.
Il ne put retenir une exclamation:
—Le Caboulot!
—Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé.
—D'où sors-tu?
—De chez Lapierre.
—Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé?
—Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai entendu nommer de ma prison.
Ma soeur doit y être.
—Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle te dira où.
—J'y vole... Et, toi?
—Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir!
Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.
Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps.
CHAPITRE XXIX
Le jugement de Dieu
Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, alors envahi par l'élite de la société québecquoise.
Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.
Quand à Laure—nous l'avons dit—elle laissa échapper la plume qu'elle tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de gratitude.
Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple qui allait bientôt s'unir.
Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans qu'il fit aucune résistance.
Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de son ébahissement:
—Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me voici!
Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie, se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement railleur, que ce dernier ne put soutenir.
La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne société pour ne pas y répondre poliment.
—Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie pas de me dire votre nom.
—Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després.
—C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond.
—Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.
—Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat de se signer.
—Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame.
—Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma fille?
—J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle Laure.
—En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle.
—J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després.
Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.
Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait en résulter...
Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une sorte d'impatience:
—Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il? de quoi s'agit-il?
—De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de Lapierre.
—Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?...
—Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de vous.
—Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon cher gendre: vous effeuillez mes illusions.
—Ma bonne mère!... supplia Laure.
—Ma tante! appuya Champfort, ces paroles...
—Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond.
—Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à genoux, est le meurtrier de son mari.
A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée:
—Infâme calomniateur!
—Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là?
—J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat.
—L'assassin de mon mari?
—Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins coupable que l'instrument qui l'exécute.
—Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était: voilà ce que je sais.
—C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.
—Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là!
—Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à cette tâche.
—Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre la voix narquoise de Lapierre.
—Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps.
Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, accourus pour protéger Després.
Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.
—Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens de dire?
—Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son enfant dans le but de t'emparer de sa dot.
—C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente.
—Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques.
Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria:
—Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable compagnie.
Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos forfaits?
—Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou M. Després qui doit sortir d'ici.
En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d'un feu singulier.
Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant:
—Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité...
L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue, qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils s'installaient résolument.
—Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle nous venons d'assister.
«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts.
—Approchez, mesdames et messieurs.
Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes.
Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul, semblable à un accusé sur la sellette.
Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait.
Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas bon de l'acculer dans ses retranchements.
La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et s'adressant de nouveau à l'assemblée:
—Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe; je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est familière.
—Adopté! adopté! firent tous les voix.
Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant l'amphitryon:
—Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez; et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable.
Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame Privat.
Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte:
—Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas, veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des accusations.
—Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et mépriser de pareils moyens.
—Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à faiblir.
—Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans réticences et sans crainte.
Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt:
—L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu, ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi.
Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne leur fasse pas défaut au moment du danger.
C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.
Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été tué.
Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.
Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour le pénitencier de Kingston!
Un murmure d'indignation parcourut la salle.
Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.
Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut de chagrin!
—Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime!
Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot sanglant:
«Le lâche!»
—Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force. Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver un seul de ses dires.
—Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur.
Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat. Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle et belle figure.
—Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement calomniée par Joseph Lapierre.
—Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury.
Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, le front baigné d'une sueur froide.
—C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer.
Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit attirée par une douée traction et se retourna.
—Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque deux soeurs?
Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être malheureuse à tout jamais, et murmura:
—Oh! c'eût été trop dommage!
Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait.
Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon.
Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.
Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després et Laure—conversation qui roula exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat—nous ne voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible révélation.
Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières phrases furent celles-ci:
—Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux projets...
—C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de l'armée du nord.
Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame Privat.
—Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller jusqu'au bout!
—Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne jouiras pas longtemps de ta victoire!
Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi aussitôt d'une seconde détonation.
La panique s'empara des femmes.
Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous les bruits:
—Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde tentative de meurtre.
En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule phrase:
—Tout est bien qui finit bien!
ÉPILOGUE
Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite.
On célébrait, ce jour-là, deux mariages fashionables, et les curieux qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages.
On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le oui solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce dernier en tomba mort de confusion...
Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien, mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la peine.
Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.
Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et d'hommes en costumes de gala.
Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux par deux sur le pavé de la vaste nef.
Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur, s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des fauteuils luxueux, installés à leur intention.
Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... Reine des Étudiants!
Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques suivantes:
—Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde borné, les petites causes peuvent amener de grands effets!
—Comment, l'entends-tu, illustre Cardon?
—Tu vas voir: suis bien mon raisonnement.
—Je ne te quitte pas d'une semelle.
—N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de la mère Friponne?
—C'est indubitable. Ensuite?
—N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à fond de cave?
—Je te concède cela. Poursuis.
—N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre d'épouser Mlle Privat?
—C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion?
—Ma conclusion, ami Lafleur, c'est qu'à quelque chose whisky est bon!
Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir profondément.
Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son grand-père Noé.
La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante poussière des rues de Québec.