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Le Roi des Étudiants

Front matter (continued 3)

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Després continua:

—Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord, semblent ne pas me concerner le moins du monde.

—Je vous avoue que je ne saurais deviner...

—Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont mis sur la piste d'un grand crime; la seconde...

—Quelle est-elle?

—La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir.

Laure regarda le Roi des Étudiants.

Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras étendu dans un geste de suprême menace.

Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs l'envoyaient à son secours.

La confiance pénétra dans son coeur.

Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit.

—Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre chose.

—Je vous écoute, monsieur.

—Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda Després, en regardant tout autour de lui.

—Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez qu'il ne songe guère à vous écouter.

En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave.

Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une sympathie presque paternelle;

—Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi prochain, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux.

—Votre décision est bien prise?

—Mais, monsieur!...

—Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en supplie.

—Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée.

—Irrévocablement?

—Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de me forcer la main?

—Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després; mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré.

Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face:

—Monsieur! dit-elle, vous abusez...

—Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous me rendrez justice.

Puis continuant:

—Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui sera bientôt votre époux.

—Je vous laisse dire, puisqu'il le faut.

—Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et ne s'éteignent jamais.

Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle haussa bravement les épaules et feignit de rire.

—Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le coeur d'une femme—surtout d'une femme que vous voyez pour la première fois.

—Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin, mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue.

Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un accent ému:

—C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre chose que le raisonnement...

—Que faut-il donc?

—Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère, des goûts, des sympathies innées de cette femme.

—En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire...

—Achevez.

—Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre en silence à cause de vous.

Laure essaya de rire.

—Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle.

—Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.

Allez...

—Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît louche ou déloyal.

—Vous me flattez.

—Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus profond mépris pour votre fiancée?

—Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour?

—Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une voix concentré.

Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.

Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à ce frôlement significatif.

Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua:

—Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de preuves très positives...

—Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants... Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus tarder.

Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et ses sinistres conséquences.

Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.

Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.

Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de tous ces méfaits.

Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi:

—Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous faire la biographie.

—En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure.

—Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père.

—Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite.

—Est-ce que je me trompe?

—Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est connue.

—Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui convoite votre dot.

—Quoi! mon père serait...?

—L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie.

—En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien renseigné.

—Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell, division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants.

—Et vous avez connu mon père.

—Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine d'homme.

—Mon brave père!

—Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne l'appelait plus que le Murât de l'armée du Sud.

Laure garda un instant le silence.

Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide s'allumait d'étranges lueurs.

Tout à coup, elle demanda brusquement:

—Quelle est la vérité sur la mort de mon père?

—Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait à cette question.

—Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction, ou, du moins, ferait tomber son chef—le colonel Privat—entre les mains des Unionistes.

—Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.

—Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même, le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, appelé Big Creek Gap ou Cumberland Gap.

—C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent souvent cheminer qu'un à un, en file indienne.

—Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour faire leurs expéditions chez nous.

—L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était résolue.

—Vous savez ce qui se passa.

—Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de chaque côté du Cumberland Gap; et lorsque le terrible escadron, trompé par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.

—Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en réchappèrent-ils.

—Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper.

—C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants.

—Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.

—Ce ne fut pas long.

—Le colonel mourut le lendemain.

—Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva.

—La même chose fut faite pour la malle du colonel.

—Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir d'essayer un autre petit talent qu'il possédait—le talent d'imiter l'écriture d'autrui...

Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction croissante, joignit les mains et s'écria:

—Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible?

—Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement Després.

Puis il reprit:

—Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du colonel—une riche héritière sur laquelle il avait des vues—une lettre touchante, signée: Ton père mourant, que vous devez connaître, mademoiselle.

—Hélas! hélas! gémit la jeune fille..., C'était donc lui!

—Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de voir à l'oeuvre se nommait...

Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.

—Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère.

Laure se leva vivement.

—Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després.

—Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté en arrière et disparaissait dans le feuillage.

Laure eut le temps de lui crier:

—Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci! ...................................

Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc.

CHAPITRE XX

Le guet-apens

Cet individu n'était autre que Lapierre.

Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.

Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix métallique des aigles américains ou des souverains anglais...

Le misérable aimait sa victime et il était jaloux!

Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets!

Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore flegmatique.

Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer.

C'est ce que fit Lapierre.

Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée.

Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle créole de donner son coeur à un autre.

Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la progression amoureuse?...

Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au petit moyen que nous connaissons.

Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.

On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion.

Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se tenait blotti l'ex-fournisseur.

Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea résolument dans un sentier du parc.

Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue...

—Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir?

Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser l'inconnu.

Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste.

Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une réflexion terrible:

—Il va la rencontrer... il va lui parler..., Je suis perdu!

Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches...

C'est ce qui le sauva.

Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit...

Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui l'avait fait arrêter.

Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à réfléchir profondément.

La situation était grave, et la brusque intervention de Després—nous lui conserverons ce nom—dans des affaires déjà singulièrement compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de Mlle Privat.

Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il eut peur—car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que devait lui réserver l'amant de Louise.

Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de longues années.

L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution énergique:

—Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je saurai à qui en veut mon ancien ami...

—Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps.

Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver.

Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le rond-point.

Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux entrelacés.

Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager.

Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du feuillage.

Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus mauvaises allaient se réaliser.

Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers la de Després.

Pourtant, le misérable se contint encore....

—Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît de moi mon ancien rival.

Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à l'écart, comme l'on sait.

—Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa trace...

Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de l'intéressant couple.

Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre et ses ignobles calomnies...

L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée...

—Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de l'autre affaire!

Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.

Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du Cumberland Gap; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus...

Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave Després...

Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.

Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le jeune disciple d'Esculape.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.

Lapierre le voyait venir.

—Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire—comme tu m'appelles—va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en travers de ses projets.

Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son habit...

Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de rage...

Le revolver n'y était plus!

Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop tard pour essayer de le retrouver.

Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se tenait Lapierre... Il allait passer...

Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du Roi des Étudiants...

Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même pousser une plainte.

Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se trouva dans le chemin royal.

Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares.

Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la Folie-Privat.

CHAPITRE XXI

Deux attentats dans une journée

A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple s'arrêta, étonné.

Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux arpents du parc.

—C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.

—Qui, lui? fit celle-ci un peu émue.

—Lapierre!... Joseph Lapierre!

—C'est impossible...

—Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne ne s'oublie pas.

—Mais, que faisait-il dans ce bois?

—Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous promener un peu de ce côté.

—Quelle idée!

—Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, ma soeur; je vais te frayer un passage.

—Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu'un nous surprenait...

—Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours.

La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de l'autre côté de la haie.

Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux.

Ils s'y engagèrent.

Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent simultanément un cri d'effroi:

—Un cadavre!

Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.

Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en valait guère mieux.

Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després.

Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en murmurant:

—Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons toujours.

Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa blessure.

La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer une parole.

Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et se releva d'un bond, en poussant un cri terrible:

—Gustave!... c'est Gustave!

—Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et s'avançant, pâle d'effroi.

—Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort.

—Grand Dieu! serait-ce possible?

—Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt.

La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné et releva son voile pour mieux voir.

Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.

Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.

Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, cet excellent Caboulot.

Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les faire travailler de concert à la vengeance commune.

Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du repentir et des larmes de sa soeur.

Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.

Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements.

—Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.

—Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une semblable démarche.

—Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche!

Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa soeur et l'avait conduite nous savons où.

Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait:

—Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état!

—Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société!

—Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre.

—Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.

—Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je l'attraperai bien.

—Et il se disposa à prendre son élan.

—Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?...

Et elle posa la main sur le coeur du moribond.

Le Caboulot trépignait.

Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot!

—Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.

—Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur.

Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.

—Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, s'écria-t-elle.

Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où brillait un rayon d'espérance.

—Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.

—En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu.

Puis se relevant:

—Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, Louise.

Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau.

Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.

Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.

Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres pâles du jeune homme.

Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts.

—Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.

—Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être...

—Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: je ne serai pas longtemps.

Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.

Louise resta donc seule, en face du moribond.

La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes sombres de la forêt.

Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration comateuse du blessé.

Louise eut peur...

Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar.

Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du sentier durci...

A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, en voilant sa figure de ses mains tremblantes.

Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, et se trouva noué derrière la nuque de Louise...

La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure lui apparut, grimaçante et moqueuse...

Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées murmuraient:

—Encore lui! ................................................

Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre et un homme apparut dans le sentier.

C'était le Caboulot.

Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.

La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur.

—Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il.

Pas de réponse.

—Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix.

Même silence.

L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels réitérés de son frère.

Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller le parc: rien!

Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, s'il eût été seul.

Que faire?...

Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à tous les saints du calendrier.

Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient pas les choses...

Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un homme de bon conseil.

Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai?

—Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.

Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit virginal de Louise.

Un médecin était à son chevet.

CHAPITRE XXII

Une distillerie clandestine

A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière habitation.

C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres branlantes.

Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à quelques arpents de Québec.

La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer.

Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se signaient formidablement, en face de la maison suspecte.

Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos d'alentour.

Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y faire leur sabbat.

Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui s'échappait de la haute cheminée.

Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à plein nez.

Donc, la vieille maison était hantée!

Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale!

Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une manufacture d'allumettes!

Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse n'était pas hantée!

Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils aux trois-quarts idiot.

Que faisait là ce quatuor disparate?

Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus superstitieuse que rusée.

Ceux-là seuls—et ils étaient en petit nombre—qui auraient été à même de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement inflexibles.

Voici comment et pourquoi...

La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc et le reste du matériel indispensable.

La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.

Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière première—les céréales—contre les rats et autres vermines de la même catégorie.

Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.

Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant chez le père Gaboury.

Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.

Entrons.

Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un cabinet noir.

Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.

La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du succulent souper qui se prépare.

C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de ses pensées.

Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la mère Friponne—une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses pratiques.

En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.

A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui retarde.

A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et apostrophe ainsi son aimable rejeton:

—Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis une demi-heure.

A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée:

—C'est pour empêcher le gosier de me racornir.

—Ivrogne! bois de l'eau.

—L'eau m'est contraire.

—Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac!

—Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère.

—Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.

—Hé! c'est pour ça que je bois tant—pour jeter de l'eau sur le feu.

—Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines.

—Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici.

—Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les policemen ont le nez fin...

—Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande chaudière ne crève pas...

—Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me chiffonne.

—Quoi donc, la mère?

—C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.

—As pas peur, la mère... je les boirai, moi.

—Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.

—C'est encore curieux, allez...

—Tu es fou.

—Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un marché.

—Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée.

Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette importante opération.

Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.

Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur la table.

La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant le poing resté libre:

—Brigand! rugit-elle, tu m'as volée.

—Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon.

—Non, je vas t'étrangler tout-à-fait.

—Aïe! ouf!

—Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes.

—Aïe! aïe!! aïe!!!

—Mon argent! mon argent!! mon argent!!!

La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon ad patres, lorsqu'un spasme suprême le dégagea.

Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot.

Après quoi, il cria:

—C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui vient de me le donner.

—Tu mens! grogna Friponne.

—Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié!

Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa au passage.

—De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible.

—De l'Américain.

—Ah!

—C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me battre, c'est sûr.

—Pourquoi t'a-t-il donné cet argent?

—Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça:

—Y a-t-il du monde chez vous?

—J'sais pas, que j'ai répondu.

—Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici.

—Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore que je vous vole?

Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement devant sa mère.

Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.

—Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux.

—Tiens, c'est pourtant vrai!

—Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans crainte.

-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle grommelait entre ses dents:

—Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent belles piastres, le faire attendre!

Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une jeune fille exténuée...

Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury.

—Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme?

—J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus mignonnes les unes que les autres.

—Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici.

—Alors, c'est la chambre du nord—un vrai nid d'hirondelle pour la tenue.

—Cette chambre ferme-t-elle à clé?

—Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux.

—Très bien. Et les fenêtres?

—Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous.

—Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre—pendant trois ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne s'échappe pas...

—Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne.

—Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma protégée. Ça vous va-t-il?

—Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous serez obligé de l'emmener de force.

Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans sa poche les précieux billets de l'Américain et se mit en devoir d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.

La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir.

Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre.

—Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme sur des roulettes.

—C'est bien, répondit distraitement Lapierre.

Et il ajouta d'une voix sourde:

—Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de la signature du contrat. Quant à l'autre...

Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda:

—Votre cave est-elle sûre?

—Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite industrie.

—Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi.

—Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille.

—C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question:

—Votre cave est-elle sûre?

—Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par des barreaux de fer gros comme mon poignet!...

—Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait qu'avec votre permission?

—Pour ça, oui.

—En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, vous ne le garderez pas longtemps.

La mère Friponne était éblouie.

—Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite fortune!

—Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à partir.

—N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de chez la mère Friponne.

—C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir.

Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en grommelant:

—Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves que tu lui as promises...

Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.

CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup

Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère friponne.

La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles scintillaient au firmament.

Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta devant une haute maison de la rue Saint-Louis.

Il était arrivé.

Lapierre sonna.

Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement.

Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de s'effacer, tout en murmurant avec respect:

—Ah! c'est vous, monsieur Lapierre...

—Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, Madeleine?

—Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur.

—Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle heure ces hommes se sont-ils présentés?

—Environ vers cinq heures, cette après-midi.

—Bien. Et doivent-ils revenir?

—Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée.

—C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé—vous savez... celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de faim.

Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût dressée dans la salle à manger, située en arrière.

Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît à réfléchir.

La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions qui devaient en découler.

Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.

Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître.

Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion:

—En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir alias Després ne parlera plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit.

Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.

Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne réagissent pas sur leur estomac.

Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille.

Le remords—cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences bourrelées—ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes.

Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de sonnette retentit.

—Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre.

Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond de la maison et qu'il appelait judicieusement son cabinet privé.

Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du lieutenant-gouverneur.

C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.

Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant jour du côté de la cour.

C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes visiteurs.

Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.

Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et d'audace cynique que de toute autre chose.

Le premier répondait au prénom de Bill; le second s'appelait le plus innocemment du monde Passe-Partout. Tous deux étaient bizarrement vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.

Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du logis leur adressa la parole.

—Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... Du diable si je n'en fais pas quelque chose!

Puis, tout haut:

—Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves.

Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans articuler une parole.

—Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la stagnation des affaires dans votre ligne?...

—C'est le cas, affirma le petit homme.

—C'est le cas, appuya le gros.

—Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon coup à faire, quelque petite mine à exploiter...?

—Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.

—Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule.

—Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier et le faire lever...?

—Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous.

—Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau?

—Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la perspective.

—Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous?

—Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher.

—Ni tuer, ni voler.

—Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout.

—Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un autre à garder... voilà tout.

—Pas davantage?

—Pas davantage.

—Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.

—Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!...

—Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin.

—A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.

—Ce sera ton lot, mon brave.

—All right! j'en suis.

—Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te fais mon collaborateur, mon lieutenant.

—Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.

—Eh bien! ça y est-il?

—Voyons le prix.

—Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour.

—Mettons cinq: c'est un compte plus rond.

—Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu?

—C'est convenu.

—Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.

Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, s'écria:

—Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous!

Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux heures du matin, par les ordres suivants:

—Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain.

Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du juste.

La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.

—Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux?

Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère.

Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.

—Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse.

—Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir.

Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à manger, en même temps qu'elle.

C'était le Caboulot!

Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement:

—Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur?

—Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le jeune homme qui l'apostrophait ainsi.

—Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... où est-elle? Parle vite, scélérat.

—Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire.

—Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et faussaire que tu es!—eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, tu es mort.

Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.

Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit.

—Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire.

Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent à l'impuissance.

Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au collaborateur Passe-Partout.

Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre; mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du filé.

On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier in partibus était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son patron.

En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état de nuire.

Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de dépense, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux vitres, soigneusement grillé.

C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.

Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, lui disait:

—Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison.

CHAPITRE XXIV

Ou Bill et Passe-Partout se distinguent

Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.

Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là—du moins le Québec aristocratique, le Québec de la fashion, la quintessence de la société dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est rien ne manque!

C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour y être dignement représentée—si bien que la date du 26 juin, cette année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste!

Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre entamait les premières mesures du quadrille d'honneur.

Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres figurants étaient des officiers de la garnison.

Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc.

N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous le rapport de la fraîcheur.

En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de chorégraphes.

Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la dive et du buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant que le commun dos mortels s'amuse; cavaliers et blondes à qui le tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; beaux en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses gouttes:—tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.

Le coup d'oeil était charmant.

Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées—blondes ou brunes—rubans de toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect pittoresque au possible.

C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de fantasmagorie!

Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!

Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de danse—contenant et contenu.

Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se distraire.

Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes appréhensions.

Ces deux compères—un grand et un petit—après une foule de détours et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point.

On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat.

Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.

Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations enjouées.

Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.

Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit des profondeurs en arrière du banc.

—Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est capable de ne pas venir.

—Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron l'a dit.

—Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset.

—La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la contre-basse.

Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.

Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon, qui n'était autre que Bill.

Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune?

On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise.

Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.»

L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de Després—toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses amis—servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était enlevée.

Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.

Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion habitué à toutes les roueries.

Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point.

De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance pour arriver jusqu'à Laure.

Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là comme en plein jour.

Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri.

Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient toujours leur besogne en conscience.

Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre Passe-Partout grommela joyeusement:

—Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de vrais artisses...

—Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons proprement vers la geôle de la mère Friponne.

En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.

CHAPITRE XXV

Trop tard

Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les premières mesures d'une valse.

Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse s'ébranlait.

Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place au couple retardataire.

Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs.

Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à dérouler ses anneaux de couples enlacés.

Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général.

Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige.

Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!»

La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura:

—C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous.

Champfort obéit.

Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé.

Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de Laure.

La jeune créole parut se remettre.

—Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort.

—Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là.

—Vous êtes toute pâle!

—Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront avec le repos.

—Voulez-vous que j'appelle ma tante?

—N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi.

Et voyant le jeune homme se troubler un peu;

—N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à votre malade.

Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la porte donnant sur le salon.

Laure vit ou plutôt devina ce regard.

—Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête?

—Oh! fit Champfort.

—Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble...

—Je crois, en effet...

—Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache?

—Non, mais il rentrera... et, à dire vrai...

—Voyons.

—Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs vainqueurs.

—Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a pas eu combat.

Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons plus.»

«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue.

—Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même?

—Vous admettez donc?

—Sans aucun doute.

—En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche.

Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit froidement:

—Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en avons l'occasion.

—Qui sait! murmura Laure.

Il y eut alors un silence de quelques secondes,—silence pénible et plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise: Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées tumultueuses.

A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle commença sur un ton indifférent:

—Eh bien! Paul, comment va la fête?

—Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne sachant où voulait en venir sa cousine.

—Tout Québec, y est, n'est-ce pas?

—Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.

—Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités?

—C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste.

—Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus?

—Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit.

—Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut?

—C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond.

—Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle n'en voulait laisser paraître.

—Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix et regardant de nouveau du côté du salon.

—Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et devant tout le monde?

—Oui et non.

—Encore une énigme?

—Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne.

—Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant certaine personne?

—Je parle au singulier, ma cousine.

—Ah...

Laure hésita une seconde, puis reprenant:

—Je parie que cette personne, je la connais...

—Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.

—Mais pas son moral, n'est-ce pas?

—Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma chère Laure.

—Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot Gustave.

—C'est juste. Dites.

—Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre que M. Lapierre.

—Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le nom de Gustave éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon.

—Vous en êtes sûr?

—Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de la perdition.

Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son cousin et lui dit d'une voix altérée:

—Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une explication.

Champfort se taisait..

—Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé?

—A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder.

—A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver de l'abîme où je glisse, d'après vous.

—Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat, produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis.

Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son cousin.

—Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle inconsidérément.

—Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.

—Qui vous fait dire cela?

—Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a pas reparu.

—Ciel! dites-vous vrai?

—J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat.

—Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves établissant...

—Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave Després?

—Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine; je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant...

—Achevez, de grâce.

—Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.

—Comment cela, mon Dieu?

—D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que—faute de preuves du contraire—je dois obéir à la voix d'un mourant.

—Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que des preuves vous arrivent...

—Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme, fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur, tout!...

Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.

Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée:

—Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes contenues rendent sacré!

Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.

Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes.

—Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, et—ajouta-t-elle plus bas—je t'aime encore!

—Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?... Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.

—Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps.

—Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement.

En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin.

—Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait être remarquée.

—Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la signature du contrat, ou sinon...

Il ajouta en lui-même: Gare à Lapierre!

Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra dans le salon.

Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.

A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de l'avenue.

CHAPITRE XXVI

La Tête de Méduse

D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, une heure auparavant?

C'est ce que nous allons dire en peu de mots.

Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir une nouvelle statue du Commandeur.

Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.

Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et, chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait dans ses yeux.

C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts convaincue—une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être...

—Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici.

En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.

Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le frais dans le parc.—permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut octroyée de grand coeur.

Lapierre sortit donc.

Au lieu de suivre les allées illuminées a giorno, il prit un sentier perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.

Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille.

Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de l'orchestre répétés par les échos du parc.

Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour écouter.

Même silence et mêmes bruits.

Alors, il appela doucement:

—Passe-Partout! Bill!

Les deux mécréants ne répondirent pas—et pour cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de Charlesbourg,—avec leur prisonnier Gustave Després.

Lapierre eut un rayon d'espérance.

—Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu.

Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.

—C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer!

Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité.

Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même moment—comme nous l'avons vu—où Paul Champfort en sortait par les appartements de derrière.

Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.

Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir. Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion pour elle.

Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari?

Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement.

—Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de vous demander si cette faiblesse est passée?

—Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure, une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites.

—Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore va poindre bientôt.

—Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure, avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser.

—Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, mademoiselle—d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.

—Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de parler, je ne m'en occupe guère.

—Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez encore la plus charmante.

—En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez transformé de la sorte.

Le jeune homme se mordit les lèvres.

—Vous trouvez? fit-il narquoisement.

—Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux, préoccupé...

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