LETTRE DE SOPHIE AU CHEVALIER D'OLZAN (continued 3)
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Le maniement de tous ces vits fit une telle impression sur elle que, se laissant aller sur le dos et donnant deux ou trois coups de cul, elle leur fit connaître qu'elle déchargeait.
Tous voulaient, dans cet instant, monter sur elle, mais elle les arrêta:
— Je veux avant, dit-elle, prononcer mon jugement.
Le plus âgé fut tenu de payer les vins et les liqueurs; Vernol aurait été chargé du restant s'il n'eût été par tous exempté des obligations de la convention dont il n'était pas. Ce fut au second, presque du même âge que le premier, que cette chance tomba, n'étant guère mieux fourni que Vernol. Il était d'une figure agréable, et Rose, pour dissiper le chagrin qu'il témoignait, lui promit qu'il serait le premier à passer aux épreuves. Elle les désirait avec passion: tous ces vits, toutes ces couilles l'avaient mise en fureur. Ils la prièrent de les y admettre; elle ne se fit pas presser et, se renversant sur le lit, elle tendit la main à celui auquel elle l'avait promis, qui, sautant sur elle, enfonça sur-le-champ son dard dans l'anneau qu'elle présentait; Vernol le suivit et les trois autres à leur tour selon la gradation qu'elle avait observée. Rose, enchantée, arrosée de foutre, nageait dans le plaisir: sans cesse déchargeant, à peine avait-elle le temps de respirer; l'un n'avait pas plus tôt quitté la place que l'autre aussitôt y rentrait.
Enfin, il fallut se reposer un moment. On était fort échauffé: boire, rire et caresser remplirent les entractes.
Rose était toute livrée aux baisers et aux mains fourrageuses de ces cinq fouteurs. Ils ne purent la souffrir plus longtemps couverte du moindre voile; bientôt elle fut mise dans l'état où étaient les trois déesses au jugement de Pâris.
Tous, jeunes et vigoureux, ne la virent pas plus tôt ainsi que leurs désirs se montrèrent plus furieux. Rose aurait cédé volontiers la ceinture de Vénus pour une guirlande de cons afin de les recevoir tous à la fois, à moins que cette ceinture de la mère des Amours ne fût de cette espèce.
Mais, n'en pouvant avoir que deux, elle changea la scène en faisant mettre le plus gros et le plus long couché sur le lit, la tête au pied; elle se mit sur lui, les tétons appuyés sur sa bouche; le moins avantagé se mit sur elle entre leurs cuisses; chacun prit la route qui lui était présentée; de chaque main, elle tenait le vit des deux autres, et réserva Vernol, dont elle prit le hochet entre les lèvres, qu'elle chatouillait et suçait du bout de sa langue.
Enfin Rose, au milieu du foutre qui ruisselait de toutes parts, demeura victorieuse après qu'ils se furent présentés entre eux vingt-deux fois au combat, qu'elle eut arrosé trente-neuf fois par elle-même le champ de bataille. Elle était excédée mais ivre de plaisir.
Je la vis le lendemain; je la trouvai mourante, les yeux languissants et abattus. Surprise de la trouver dans cet état, je la questionnai avec adresse, et je la pressai tant qu'elle et Vernol me firent enfin l'aveu de cette orgie.
Je ne me mêlai pas de leur donner des conseils, je voyais trop combien ils seraient inutiles; je ne daignai pas même les blâmer. Aussi je ne mets pas en doute qu'elle ne l'ait renouvelée aussitôt qu'elle l'a pu; mais je ne me mis plus à même de l'apprendre, et de ce jour je ne les vis plus.
Rose, livrée sans frein à la passion furieuse dont elle faisait l'idole de son bonheur, à la fin y succomba. Ses règles n'avaient point paru; elle ne fut pas longtemps sans essuyer un épuisement total, suivi de vapeurs affreuses. Sa vue s'en ressentit, elle ne ressemblait plus qu'à une ombre ambulante. Sa gaieté fut totalement perdue et un dépérissement, produit par une fièvre lente, la conduisit enfin au tombeau.
Vernol, qu'elle avait jeté dans le même excès, fut saisi d'une fièvre putride dont il eut beaucoup de peine à revenir, et, peu de mois après son rétablissement, la petite vérole lui fit essuyer des ravages qui le défigurèrent totalement. Il fut encore très mal et ne fit que languir depuis.
Mon père avait prévu tous ces événements; nous nous entretenions souvent sur ce sujet. Je sentis mieux que jamais le prix de ses soins, et mon coeur avait peine à soutenir les épanouissements qu'il ressentait pour lui.
Nous nous ménageâmes de plus en plus: plus tendres, plus voluptueux et délicats que passionnés, nous passions souvent des nuits dans les bras l'un de l'autre, sans autre plaisir que celui d'y être, accompagné de douces caresses.
Quelquefois, rappelant à ma mémoire ce qui s'était passé, le souvenir m'en donnait un vrai chagrin; et dans une de ces nuits heureuses où mon coeur plein de lui jouissait de toute sa félicité, il m'échappa de le lui faire connaître: j'en versais des larmes.
— Qu'as-tu donc, ma chère Laurette? Pourquoi répands-tu des pleurs? Tes joues viennent d'en mouiller les miennes.
— Ah! cher papa, vous ne devez plus m'aimer, vous ne pouvez plus estimer votre fille. Je ne peux concevoir comment, dépendante de vous et de vos volontés, vous avez pu vous prêter aux écarts et aux extravagances d'une imagination fascinée, et permettre que je m'y livre.
(Discours du père)
— Es-tu folle, ma chère enfant? Crois-tu que je fasse dépendre mon estime et mon amitié des préjugés reçus?
Qu'importe qu'une femme ait été dans les bras d'un autre amant si les qualités de son coeur, si l'égalité de son humeur, la douceur de son caractère, les agréments de son esprit et les grâces de sa personne n'en sont point altérés, et si elle est encore susceptible d'un tendre attachement?
Crois-tu qu'elle ait moins de prix qu'une veuve, à mérite égal, sur qui l'on aura jeté quelques gouttes d'eau et marmotté des paroles pour lui permettre de coucher avec un homme au su de tout le monde, et d'en promener les fruits avec ostentation? Dis-moi, n'en a-t-elle pas plus que tant de veuves, et même de prétendues filles dont le mérite est inférieur? Les femmes sont-elles donc comme les chevaux, auxquels on ne met de prix qu'à proportion qu'ils sont neufs? Ecoute mes principes, ma chère fille, je serai satisfait s'ils peuvent te tranquilliser et te persuader que je t'aime aussi tendrement et que je ne t'estime pas moins qu'auparavant." Rien ne me surprend si peu que de voir faire une infidélité, quoiqu'on ait le coeur rempli d'une affection bien tendre pour un objet qu'on chérit uniquement; j'en suis un exemple pour toi. Je t'aime, ma Laurette, et mon amour est né presque avec toi; je peux même assurer que tu avais à peine sept ans que je n'aimais uniquement que toi; tu remplis entièrement mon coeur. T'en ai-je moins fait infidélité avec Lucette, avec Rose et même avec Vernol? Crois-moi, cette action, qui tient à la constitution de nos organes, est trop naturelle pour n'être pas pardonnable, tandis que l'inconstance, qui provient du sentiment, ne me le paraît pas lorsque l'objet auquel nous sommes engagés par les liens de l'estime, de la bonne foi, de la reconnaissance, et par son attachement, ne nous en donne pas lieu. Encore faut-il des sujets très graves pour autoriser un dégagement entier: comme la méchanceté du coeur, l'aigreur dans le caractère et l'emportement journalier dans une humeur récalcitrante. Mais j'ai supposé un choix heureux: alors l'inconstance, suivant moi, décèle un coeur léger, ingrat, perfide et mauvais; je n'en ferais jamais un ami. Tout homme capable de perfidie et d'inconstance pour une femme qui a de la délicatesse dans les sentiments, et un esprit agréable et cultivé, qui s'est livrée à lui et à sa discrétion, est toujours perfide et inconstant pour son ami.
Mais l'infidélité passagère ne démontre qu'un tempérament susceptible d'irritation, que souvent le besoin, l'occasion, ou même des circonstances imprévues auxquelles on ne peut se refuser, engagent à satisfaire.
"Nous sommes composés de contradictions apparentes, la volonté n'est souvent pas d'accord avec nos actions parce qu'elles ne dépendent pas d'elle; souvent nous ressentons des impulsions qui conduisent à des résultats qui paraissent contradictoires, quoiqu'ils partent cependant de la même source; et celui qui a reconnu un sixième sens dans le centre de nos individus en connaissait bien la nature. En effet, dépend-il de notre volonté de le faire agir ou non? Il n'est point soumis à ses lois. Tout en nous, au contraire, l'est à notre organisation et à la fermentation des liqueurs qui la mettent en mouvement. Rien ne peut s'y opposer, ni les changer, que le temps seul qui détruit tout. C'est à cet ensemble, qui compose chaque être différent, que se rapportent les variétés qu'on y découvre, et c'est encore du sort donné à chacun d'eux qu'ils tiennent cet ensemble, qui s'y rapporte avec une liaison parfaite.
"Nos sens éprouvent, dans l'union des sexes, des impressions dont nous ne sommes pas les maîtres. Tel objet frappe, séduit, inspire des désirs aux uns, qui ne produit rien sur les autres, quoique réellement agréable: j'en ai vu bien des exemples. Sommes-nous affectés par un objet?
Tout nous y traîne ou nous y porte; quelquefois nous haïssons son humeur et son caractère, cependant il fait naître en nous l'idée d'un plaisir vif, nous en sentons l'effet; le sixième sens s'élève, nous désirons, nous voulons en jouir à quelque prix que ce soit, sans avoir le dessein de nous y attacher, et souvent on le fuit après l'avoir possédé. En un mot, attachements solides, goûts passagers, tout est dans le cercle que nous avons à parcourir. Si nous trouvons de la résistance à nos poursuites, l'amour-propre vient se mêler de l'entreprise, et l'on emploie plus de souplesses et de moyens réunis pour vaincre cette résistance que pour attaquer ceux qu'on estime et qu'on chérit le plus. Enfin, la volupté, l'ambition et l'avarice, passions qui, du plus au moins, mènent et maîtrisent tous les hommes pendant leur vie, nous déterminent et nous entraînent nécessairement dans un enchaînement de circonstances qui forment le tissu dont notre existence est enveloppée. Et fais-y bien attention, ma Laure, ces trois mobiles, qu'on pare souvent de voiles brillants et de noms adoucis, sont les seuls qui mettent en mouvement les humains et qui les gouvernent: tels individus par un, par deux, tels autres par tous les trois ensemble, suivant la marche qui leur est tracée et la carrière qu'ils ont à parcourir.
"Si l'on a reçu de la nature et du rôle qu'on doit faire un coeur susceptible d'une passion forte et durable, d'un attachement tendre et délicat, c'est l'analogie des humeurs et des caractères qui les approche et les unit. L'idée du plaisir est plus éloignée; on en est moins affecté que de l'intimité d'une union remplie de douceurs et d'agréments, qui allie les esprits et les goûts. On est méprisable de relâcher, par sa faute, des liens de fleurs que vivifie et entretient l'aménité; aussi ces chaînes sont-elles bien difficiles à rompre, et cette modification dans les individus a des influences bien plus déterminées. On y mêle, il est vrai, les sensations du plaisir; mais leur genre a quelque chose de différent. Il est un âge où tout ce que je te dis, ma chère Laurette, paraît une fable; cependant il est puisé dans la nature.
"Arrive enfin, à pas plus ou moins lents, l'habitude qui, sans éteindre les sentiments, sans détruire ces liens aimables, émousse néanmoins cette pointe de volupté, amortit cette vivacité de désirs qu'un nouvel objet fait renaître; désirs qui semblent ajouter à notre existence et faire mieux sentir le prix et les charmes de la vie dont on jouit; mais on n'en est pas moins fixé: si l'on peut avoir assez de raison et de fermeté pour sacrifier une fantaisie, un caprice, un écart momentané qui pourrait détruire l'accord d'une union intime, il n'y a pas à balancer; mais la jalousie qui vient y jeter ses serpents ne la détruit-elle pas plus encore que cette infidélité passagère? Et n'est-il pas nécessaire que, de part et d'autre, on sache se prêter sans humeur et sans tracasseries aux lois imposées par la nature, dont la puissance est invincible? Ecoutons sa voix, elle parle partout: ne fermons point nos yeux, ne bouchons point nos oreilles et notre entendement à ce qu'elle prononce et démontre; elle annonce en tout la variété, et même que tout finit. Pourquoi se plaindre d'une loi qui ne peut être éludée, à laquelle nous sommes absolument soumis, et aussi despotique que celle de la destruction qui anéantit la modification de notre être? L'amour-propre et ce fatal égoïsme nous y font résister. Eh bien! qu'on ne la seconde pas, cette loi, elle n'en a pas besoin; mais qu'on détourne la vue sans aigreur.
"Beaucoup de nations, plus près de ses principes, moins écartées de ses impressions primitives, en suivent bien mieux l'impulsion que nous qui, à force de polissure, sommes si éloignés de ses premières notions.
"Jette les yeux, ma chère Laure, sur toutes les espèces d'animaux répandus sur notre globe: voit-on les femelles enchaînées aux mâles qu'elles ont eus l'année précédente?
La tourterelle, dont on fait une peinture qui n'est si touchante que parce qu'elle éveille et pique notre amour propre, ne reste dans le même ménage que jusqu'au temps où sa famille n'a plus besoin d'elle; souvent le même été la voit choisir un nouveau favori. Cherche d'autres exemples, ils sont tous pareils. Consultons la nature, quels ont été son but et ses desseins? La reproduction des êtres; et elle n'a imprimé tant de plaisir dans l'union des sexes que pour y parvenir d'une manière agréable et, par conséquent, plus sûre. Le plaisir est même si dominant dans notre espèce que, souvent, il nous fait agir malgré nous. Si je me suis détourné de ce but avec toi, nos coutumes et nos préjugés m'en ont imposé l'obligation absolue; mais ce dessein est si marqué qu'un homme bien constitué peut, en jouissant de plusieurs femmes fécondes, se reproduire autant de fois qu'il en aura connu. Si, dans ces deux sexes, on trouve des individus qui ne répondent pas à ses vues, c'est une erreur passagère de constitution qui ne détruit pas les lois générales.
"J'avoue que cette faveur faite aux hommes ne rejaillit pas sur les femmes; elles ne peuvent ordinairement produire qu'un seul être; plusieurs hommes n'en feraient pas éclore davantage, et, souvent même, un mélange trop prompt détruirait le germe fructifiant s'il n'avait pas été bien fixé; sans compter encore les fâcheux effets qui résulteraient d'un mélange diversifié et très prochainement successif. Cependant, si le premier germe avait pris de profondes racines, et qu'à quelque temps le même homme ou un autre anime et vivifie un nouveau germe, elles peuvent produire un second fruit, et même un troisième; mais ces cas ne sont pas dans le cours commun de la nature pour notre espèce.
"Si cette nature a comblé les hommes de faveurs, elle n'a pas été tout à fait injuste ni marâtre avec elles: les femmes portent un vide qu'une nécessité perpétuelle, un appétit indépendant d'elles les porte à remplir. Si l'un ne le peut ou ne le veut pas, un sentiment plus fort qu'elles et que tous leurs préjugés en appelle un autre; mais le choix dépend de leur goût. En effet, pourquoi vouloir absolument qu'elles souffrent les approches et les caresses de tel objet qu'elles abhorrent? Que peut produire une union qu'elles détestent et qui les révolte? Rien, ou des avortons qu'elles ont en horreur. Combien en voit-on d'exemples? C'est dans de pareilles conjonctures, qui ne sont que trop multipliées, que le secours d'une désunion entière serait bien nécessaire. Elles tiennent de leur existence et de leur constitution le droit de choisir, et même de changer si elles se sont trompées. Eh! qui ne se trompe pas? Enfin, c'est ce droit né avec elles qui les rend plus inconstantes que les hommes, qui tiennent des lois générales d'être plus infidèles.
"S'il est en elles, par la constitution de leur sexe, un degré de volupté plus grand, un plaisir plus vif ou plus durable que dans le nôtre, qui les dédommage en quelque sorte des accidents et des peines auxquels elles sont soumises, quelle injustice de leur en faire un crime! leur tempérament dépend-il d'elles? De qui l'ont-elles reçu? Leur imagination, plus aisément frappée et plus vivement affectée en raison de la délicatesse et de la sensibilité de leurs organes, leur curiosité excessive et ce tempérament animé leur présentent des images qui les émeuvent violemment, et qui les obligent de succomber d'autant plus aisément que le moment présent est, en général, ce qui les remue avec le plus d'énergie.
"Ecartons donc la contrainte produite par la jalousie, enfantée par l'amour-propre et l'égoïsme; elles reviendront bientôt d'elles-mêmes et sauront, mieux que les hommes, connaître leurs pertes. Il se trouvera, sans doute, des exceptions, mais où n'y en a-t-il point? D'ailleurs, mériteront-elles des regrets? Apprenons donc à nous prêter à leur essence, rendons plus léger le joug qui leur est imposé, chargeons de fleurs les liens dans lesquels elles sont engagées, pour captiver leur esprit, subjuguer leur coeur et fixer l'inconstance qu'elles ont reçue de la nature. Passons-leur une infidélité, s'il est nécessaire, pour ne point les aliéner, ce qui arriverait bientôt, sans doute, si les chaînes leur paraissaient trop pesantes et trop resserrées; sans cela, cette belle moitié du genre humain serait trop malheureuse. Mais ce qu'il y a de singulier c'est que, si ces principes ne sont point autorisés, ils n'en sont pas souvent moins suivis en beaucoup de parties et dans bien des climats.
— Mais, cher papa, si les femmes n'ont pas reçu, comme les hommes, un droit à l'infidélité, pourquoi voit-on un nombre d'entre elles qui, non seulement s'arrogent une telle prétention, mais encore qui la portent beaucoup plus loin puisqu'elles la poussent jusqu'à la publicité? Il faut donc que ce penchant tienne autant à la constitution de notre sexe qu'à celle du tien.
— Erreur, ma fille: dans ton sexe, c'est un écart excessif des lois générales de la nature, dans lequel les individus sont portés ou entraînés par un assemblage de circonstances où il entre souvent de la nécessité, où, souvent aussi, le penchant n'entre pour rien et dans lequel la plus grande partie ne reste que par les mêmes circonstances dont la chaîne se perpétue, ou par fainéantise, habitude, gourmandise, mépris d'elles-mêmes, et tant d'autres raisons que je ne peux te détailler. Tu vas voir, par les effets qui en résultent, que la nature même s'y oppose fortement puisque cet écart, poussé jusqu'à son dernier période, emporte avec lui des malheurs, des maux affreux, des suites fâcheuses et tout ce qu'on peut imaginer de plus funeste. Effets qui ne sont point produits par l'infidélité des hommes qui ne voient point de femmes publiques.
"Je dois, en premier lieu, te faire une comparaison qui te rendra plus sensibles et plus claires ces lois générales de la nature. Que, dans vingt vases différents, on verse une même liqueur, qu'on la survide dans le vaisseau d'où elle est sortie, elle ne change point de nature, elle sera tout au plus affaiblie par la transvasion si elle est spiritueuse. Mais que, dans un même vase, on verse vingt liqueurs différentes et hétérogènes, il s'établit une fermentation qui change la combinaison naturelle de ces liqueurs; qu'on vide ce vase sans le rincer ni l'essuyer, les parois, infectées de la liqueur fermentée, suffiront pour insinuer un levain qui changera l'essence d'une seule des vingt qu'on remettrait dedans; ou qu'on prenne une goutte de cet assemblage fermenté, et qu'on la mette dans le vaisseau qui en contient une seule, l'effet en sera le même.
"De cet exemple, voici les conséquences: qu'un homme sain se joigne à plusieurs femmes, il ne peut en résulter aucun mal; c'est la même liqueur versée dans plusieurs vases. Mais qu'une femme, fût-elle même très saine, s'unisse à plusieurs hommes coup sur coup qui ne seraient pas infectés, cette diversité de semence produira, par la fermentation aidée et accélérée par la chaleur du lieu, les effets les plus dangereux.
"Qu'une fille, une femme jeune, jolie, libre et indépendante, mais de la lie du peuple et, par conséquent, sans éducation, sans soin, sans propreté, sans précaution, se trouve abandonnée à là publicité, soit par son propre besoin, soit par celui de vieilles coquines qui, fondant sur ses appas leurs avantages, la dirigent et l'entraînent dans cette affreuse conduite, soit par les suites d'un engagement où la séduction des hommes l'aura jetée, soit enfin par tempérament ou libertinage de caractère, reçoive plusieurs hommes en un jour et presque à la suite l'un de l'autre, il est constant qu'elle ne tardera pas à être infectée: ce sont différentes liqueurs versées dans un même vase; elle peut même être sujette à des fleurs blanches très âcres, à des reliquats de règles de mauvaise qualité, à des ulcères de matrice. Les semences de ces différents hommes, qui sont hétérogènes, soit par la diversité du tempérament des individus, soit par la prodigieuse différence qui se trouve dans l'état de leur santé, - tels que ceux qui ont des maladies cutanées qui les rendent encore plus âpres auprès des femmes, tels encore que ceux qui ont des maladies habituelles qui n'ôtent point la puissance génératrice, et autres de cette espèce -, mêlées les unes avec les autres dans le même lieu, où déjà se trouve quelquefois en lui-même une liqueur viciée ou tout au moins en disposition de l'être, ces semences fermentent avec plus d'aisance et de promptitude par la chaleur, s'aigrissent, se tournent en acide et deviennent un poison d'autant plus subtil que la matière qui l'a produit l'est elle-même; ce qui prouve que les femmes ne sont point faites pour être infidèles, et encore moins pour la prostitution.
"D'après ce résumé, qui tient à la saine physique, à la raison et à l'expérience, il est certain que, du moment où il s'est trouvé des femmes livrées à cet abandon général, la contagion a dû se développer dans les sources de la vie.
Ce qui n'est malheureusement que trop général, et, de la plus vile populace où elle a probablement commencé, elle est montée jusques aux grands.
"Mais puisqu'elle existe en action ou en puissance, il est sans doute nécessaire que des hommes éclairés, remplis de connaissances appuyées d'une longue expérience, cherchent tous les moyens de l'arrêter dans son principe, et les communiquent lorsqu'ils les ont trouvés. Il y en a, ma chère Laure, de ces hommes bienfaisants qui, sans redouter le blâme et les cris des sots, sont utiles, non seulement à leurs contemporains mais encore à la postérité, en découvrant sans fard et sans déguisement tout ce qu'ils ont acquis pour prévenir et parer aux accidents qui résultent de la prostitution des femmes.
"C'est encore ici, ma Laurette, un des avantages de l'éponge. Mais elle ne suffit pas seule; il s'agit de l'imbiber avant d'une liqueur où se trouve répandu un sel dont la ténuité est infinie, qui, par ses préparations étant un alcali puissant, s'unit avec précipitation aux sels acides de la liqueur viciée, absorbe dans l'instant leur action, en détruit la nature, les réduit au moment même en sels neutres et préserve par conséquent de contagion dans l'union des sexes dont l'un ou l'autre serait infecté.
"Qu'une femme trempe l'éponge dans cette eau composée, qu'elle se l'introduise, elle peut sans risque s'unir de suite à plusieurs hommes; elle peut même recevoir un homme malsain; ou, dans le cas de la contagion, ayant soin, pour plus de sûreté, de la retirer avec son petit cordon aussitôt qu'il est dehors, de se laver et de s'injecter de la même eau, ou bien de remettre à chaque fois une éponge imbibée de la même composition; on peut ensuite laver ces éponges dans une quantité assez étendue d'eau simple, et s'en servir de nouveau en les retrempant dans l'eau composée.
"Si c'est un homme sain qui se joint à une femme qui ne l'est pas, il peut de même lui introduire cette éponge trempée de cette composition, ayant attention, quand il sera dehors, de tremper le membre décalotté dans cette eau qu'on aura soin de mettre dans un vase de verre, de faïence ou de porcelaine. Et, pour plus de sûreté, il en fera couler par injection dans le canal, avec une petite seringue d'ivoire, et non de métal. S'il était d'une sensation très délicate dans cette partie, cette eau composée serait coupée par moitié avec de l'eau de rose ou de plantain. Je ne te dis rien, ma chère Laure, dont je ne sois très assuré par nombre d'expériences.
"Je pourrais, ma chère Laure, t'apporter encore nombre d'autres raisons pour te prouver que la nature n'a pas donné le même droit aux femmes pour être infidèles; mais il est constant qu'elle a mis dans leur coeur et dans leur manière d'être plus d'inconstance que dans notre sexe. On est fort heureux, quand un objet nous touche sensiblement, de ne pas essuyer cet événement, et, dût-il nous en coûter quelque chose, il faut savoir faire un petit sacrifice pour éviter une perte totale."
(Fin du discours du père)
Dieux! chère Eugénie, qu'il lisait bien dans notre coeur! tu l'avoueras sans doute avec moi. Il dégagea mon âme, par cet exposé de ses sentiments, d'un poids qui la surchargeait; il lui rendit sa tranquillité et la remplit d'une joie parfaite. Je voulais cependant encore éclaircir un soupçon que nos scènes de la campagne m'avaient donné, et je souhaitais qu'il se vérifiât pour ôter tout retour aux regrets que j'avais éprouvés; mais je n'eus pas lieu de tirer cet avantage de la demande que je lui fis:
— Je désire, cher papa, te faire une question sur laquelle je te prie de me satisfaire sans déguisement.
— Quoi donc? ma Laurette, pourrais-je en avoir pour toi, et te donner cet indigne exemple après avoir cherché moi-même à te rendre toujours sincère? Parle, la vérité dans ma bouche ne sera pas même fardée.
— Quand nous avons été la première fois à la campagne avec Rose et Vernol, après t'avoir entendu dire à quelle condition tu te prêtais à ma folie, je me suis persuadée que la vue des grâces de ce beau garçon avait fait naître tes désirs comme il avait excité les miens, et que, pour en jouir, tu avais consenti de céder aux siens en exigeant cette obligation de lui. Ma persuasion était-elle fondée?
— Que tu t'es trompée, ma chère enfant! j'avais des désirs, il est vrai, tu en voyais les signes certains. Eh! qui n'en aurait pas eu? Mais les attraits et les charmes répandus sur toute ta personne en étaient les principaux mobiles; la scène y ajoutait, mais Vernol n'y était pour rien. Je t'avoue même que le goût de beaucoup d'hommes pour leur sexe me paraît plus que bizarre, quoiqu'il soit répandu chez toutes les nations de la terre; outre qu'il viole les lois de la nature, il me paraît extravagant, à moins qu'on ne se trouve dans une disette absolue de femmes; alors la nécessité est la première de toutes les lois. C'est ce qu'on voit dans les pensions, dans les collèges, dans les vaisseaux, dans les pays où les femmes sont renfermées; et ce qu'il y a de malheureux, ce goût, une fois pris, est préféré. Je ne vois pas du même oeil celui des femmes pour le leur; il ne me paraît pas extraordinaire, il tient même plus à leur essence, tout les y porte, quoiqu'il ne remplisse pas les vues générales; mais au moins il ne les distrait pas ordinairement de leur penchant pour les hommes. En effet, la contrainte presque générale où elles se trouvent, la clôture sous laquelle on les tient, les prisons dans lesquelles elles sont renfermées chez presque toutes les nations, leur présentent l'idée illusoire du bonheur et du plaisir entre les bras d'une autre femme qui leur plaît; point de dangers à courir, point de jalousie à essuyer de la part des hommes, point de médisance à éprouver, une discrétion certaine, plus de beautés, de grâces, de fraîcheur et de mignardises.
Que de raisons, chère enfant, pour les entraîner dans une tendre passion vis-à-vis d'une femme! Il n'en est pas de même à l'égard des hommes, rien ne les y porte; en général, ils ne manquent point de femmes, le chemin qu'ils recherchent n'est pas moins semé de dangers que celui qu'ils fuient dans les femmes; enfin, il me paraît contraire à tout, et tu dois te souvenir, que c'est l'unique fois que j'aie agi de même avec Vernol. Si ce goût recherché me paraît plus que bizarre avec les hommes, ne pense pas que je le regarde de même avec les femmes: un homme mal fourni dans un vaste chemin est obligé de chercher la voie étroite pour répandre, après, la rosée bienfaisante dans le champ qu'il doit ensemencer. Mais il y a plus: il existe des femmes qui ne peuvent être aimées que par ce moyen, et, chez elles, l'entrée du sentier est presque toujours exempt d'épines.
"Voici donc les raisons de ma conduite avec Vernol: mon amour et ma complaisance, tous deux extrêmes pour toi, ma façon de penser exempte de préjugés, le vif désir de te plaire de toute façon et de posséder ton affection entière, enfin la différence que je souhaitais que tu connusses entre les divers sentiments des hommes (car tu as dû juger que la passion de Vernol n'avait pour but que la jouissance), tous ces motifs m'ont fait condescendre à des désirs que tu aurais pu satisfaire à mon insu si j'avais pris d'autres moyens; désirs enfin qui t'auraient engagée à me regarder, dans ton coeur, comme un tyran jaloux si je m'y étais opposé, et j'aurais perdu pour jamais ta tendresse et ce coeur dont seul je suis jaloux; mais je ne voulais pas, en te souffrant entre les bras de Vernol, qu'il s'autorisât de ma complaisance pour toi et qu'il s'en fit un titre pour penser intérieurement, ou pour parler, d'une manière désavantageuse. Je désirai qu'il ne pût même, ainsi que Rose, songer au bonheur qu'il avait trouvé dans tes bras sans se souvenir, en même temps, qu'il l'avait payé de sa personne, et que cette réflexion fût un frein pour ses idées et pour sa langue. Je le fis avec d'autant plus de raison qu'en général, dans la jouissance des femmes, les hommes ne sont guère prudents ni discrets. Pour ajouter encore une preuve de ma franchise et de mes vues réelles, c'est que Rose, de ce côté-là, n'a pas reçu de ma part une pareille offrande, quoique cela soit plus naturel avec une femme, comme je te l'ai déjà dit, et que même elle y gagne presque toujours: mais elle ne m'était pas nécessaire; et malgré que ce fût la première fois qu'elle en eût essayé, j'ai laissé ces prémices à Vernol. Juge de là si tu t'es trompée.
Je pris mon papa dans mes bras, je le serrai contre mon coeur, je le pressai contre mon sein, je l'étouffais:
— Cher et tendre papa, je sens plus que jamais jusqu'où s'étendent tes bontés et ton amour pour ta Laurette. Tous les moments de mes jours seront désormais consacrés à te prouver le mien. Mes soins, ma complaisance, mes plus secrètes pensées dont je te ferai part, enfin la constance et la fidélité de ma tendresse pour toi en seront des témoignages continuels et des preuves certaines. Des baisers et des caresses sans nombre en furent les gages.
Je jouissais avec lui, depuis près de quatre ans, d'une tranquillité douce et charmante; j'en faisais toute ma félicité: prévenante et prévenue, caressante et caressée, mes jours étaient filés par le plaisir et le bonheur quand, au bout de ce terme, il fut troublé par la mort de Lucette. Son souvenir m'était toujours bien cher, il était le fruit de la sincère amitié que nous avions l'une pour l'autre, en tout sa conduite avait été guidée par la tendre affection qu'elle avait pour mon père et pour moi. J'avais trop bien connu la différence qu'il y avait entre elle et Rose et je mettais à son attachement un tout autre prix. Mais la perte que je faisais était un préparatif aux tourments et aux noirs chagrins que je devais essuyer. Quel récit exiges-tu de moi, chère Eugénie? Pourquoi renouveler ma douleur? Mon coeur se déchire encore au souvenir de mon infortune; les mêmes angoisses se font sentir avec une force pareille au moment de ce détail. Non, je ne puis passer outre…"
Je reprends, trop chère amie, ce fatal et cruel récit que j'ai été forcée de suspendre. Je n'étais plus à moi, mon coeur était navré, ma main tremblante laissait tomber ma plume, les sanglots m'étouffaient, mes yeux offusqués ne pouvaient retenir l'abondance de larmes où tu m'as vue plongée, et que ton amitié consolante aurait encore essuyée si j'avais été près de toi. Enfin mon coeur, un peu dégagé, me rend la liberté de retracer mon malheur à tes yeux.
Tu sais que j'étais dans ma vingtième année quand mon papa, le plus tendre et le plus aimable des pères, et en même temps le plus chéri, duquel j'aurais voulu racheter la vie de tout mon sang et dont la perte est irréparable pour moi, fut emporté par une fluxion de poitrine dont tout l'art des médecins ne put le sauver. Je ne le quittais point, j'étais jour et nuit près de son lit que j'arrosais de mes pleurs; je m'efforçais de les cacher; ma bouche était collée sur ses mains. Ce spectacle le pénétrait; il aurait voulu m'épargner celui de son état, il tâchait de m'éloigner mais il ne fut pas possible de m'y faire consentir: je n'écoutais rien, à peine pouvais-je prêter un peu d'attention à quelques conseils qu'il me donnait; car il sentait sa situation et la soutenait avec fermeté. Enfin le coup me fut porté et je reçus sur mes lèvres son dernier soupir. Ah! quelle perte pour moi, Eugénie! chère Eugénie! mes yeux arrosent encore le papier sur lequel je trace ce douloureux récit. Je lui étais mille fois plus attachée que s'il eût été réellement mon père. Il m'avait fait connaître le comte de Norval, aux plaisirs duquel je devais le jour: je l'avais vu sans émotion et sans autre intérêt que celui de la curiosité; mon coeur ne disait rien. Le désir d'envisager celui qui avait contribué à mon existence était le seul guide qui me conduisait. Où est donc, disais-je en moi-même, cette voix intérieure qui nous porte vers ceux à qui nous devons la vie?… Vains propos, chimères: notre coeur parle, mais c'est pour ceux qui ont fait et préparé notre bonheur.
Enfin, ma douleur sombre, le désespoir, le désordre de mes facultés anéanties, le déchirement de mon coeur et mes regrets amers avaient totalement éloigné de moi le repos et le sommeil. L'embrasement se mit dans mes veines et je fus moi-même très mal: je voulais mourir, mais mon heure n'était pas venue, et ma jeunesse fut un des moyens dont le sort se servit pour me sauver. Aussitôt que j'eus repris mes forces, je n'eus d'autres pensées que de m'enterrer vive: j'avais tout perdu, la vie m'était odieuse. Un couvent fut le seul but de mes désirs: aurais-je jamais pu croire y trouver quelque adoucissement à mes peines? Mon chagrin serait encore dans toute sa force s'il n'avait été modéré dans tes bras. Souffre, belle et tendre amie, que, pour ma propre satisfaction, je peigne à tes yeux mêmes l'image des doux instants que j'ai passés près de toi et où tu as versé un baume salutaire sur les plaies de mon coeur. Ce penchant qu'on nomme sympathie, cet intérêt qu'on prend aux infortunés par la similitude où l'on peut se trouver avec eux, te fit concevoir de l'amitié pour moi presque aussitôt que je fus dans ton couvent, où je voulais me fixer et pleurer en liberté. Tu pénétras l'état de mon coeur sans en connaître les motifs, tu vins essuyer mes larmes, tu quittais ta cellule pour dissiper ma langueur. Ta jeunesse, tes grâces, tes attraits et ton esprit donnaient du poids à tes discours, mais tu t'apercevais aisément, le lendemain, que la solitude de la nuit détruisait tous les soins que tu avais pris pendant le jour. Tu parvins enfin à partager mes ennuis et mon lit.
Que je fus surprise des trésors que ta guimpe et tes habits recelaient! Cet instant ranima d'un sentiment vif le souvenir de mes peines: tu vis couler mes pleurs, tu en fus étonnée, tu voulais connaître la cause et découvrir un secret que tu as si bien su m'enlever depuis.
Je ne tenais à rien, j'étais dans une inertie totale, à peine aurais-je su que j'existais sans le sentiment de ma douleur.
Je concevais le besoin d'une amie, mais je n'espérais plus en trouver une telle que je la désirais. Ce fut dans cet instant que je sentis plus vivement combien Lucette me manquait, je ne comptais pas pouvoir la remplacer, bien moins me flattais-je d'en trouver une semblable sous le masque qui te couvre. Ton caractère, ton humeur, ton âme vinrent sans déguisement se montrer à moi et se joindre à ta figure charmante; j'en fis quelque temps mon étude, et mes observations furent toutes en ta faveur; enfin ton amitié et ta confiance établirent les miennes. Tes confidences furent payées par celles que je te fis alors, et je trouvai dans tes bras l'adoucissement que tu cherchais à me procurer. Avec quelles satisfactions je me rappelle encore cette nuit où tu me dis:
— Aimable Laure, chère amie, j'ai lieu d'être persuadée que tes chagrins sont cuisants; mais si je puis, en te faisant part des miens, émousser le sentiment de ceux qui t'accablent, j'aurai du moins le contentement que me donnera la diminution de ta douleur.
Tu jugeais avec raison qu'observant une réserve exacte sur le secret de mon coeur, je pouvais aussi garder le tien: tu ne te trompais pas; il me semble encore t'entendre me dire:
— Écoute, ma chère, j'aime, oui, j'aime aussi tendrement qu'on puisse aimer, et j'ai le malheur cruel d'être couverte des livrées religieuses. Des béguines emmiellées et trompeuses ont entouré de murs et de grilles ma jeunesse sans expérience et l'ont attirée dans leur cachot infernal. Mon ignorance, des voeux, des préjugés sont mes tourments; les désirs, mes bourreaux, et j'en suis la victime. La nuit, le sommeil est loin de mes yeux, et les larmes s'en emparent; le jour, tout me déplaît et m'ennuie; mon âme est absorbée: juge de mon état. Libre comme tu es, tu peux au moins sans crainte livrer à l'amant que tu chéris les appas que j'ai vus et que je touche.
Ta main, que tu mis sur mon sein, me fit frissonner:
— Ah! chère Eugénie, te dis-je avec transport, voilà le jour de mon désespoir! je l'ai perdu cet amant que j'adorais, et la mort me l'a ravi. Dieux! que n'est-il ici! mais c'est lui, oui, c'est lui que je tiens.
Je te serrais dans mes bras, tu me faisais illusion. Hélas! le détail de tes charmes, que je parcourus, me rendit à moi-même; ce qui te manquait détruisit le prestige de mon imagination et le fantôme qu'elle se créait. Cependant, tes attraits répandirent sur ma langue tous les éloges que tu méritais si bien. Ton sein, ta taille, tes fesses, tes cuisses, ta motte et ta peau, tout en fut un sujet pour moi:
— Quel plaisir! m'écriai-je, pour ton amant et pour toi s'il te tenait dans ses bras comme je te serre dans les miens.
Tu désirais t'instruire, tu voulais savoir, tu balançais, tu cherchais à m'interroger, et tu n'osais. Je te voyais venir.
Tu pris enfin la résolution de me demander si j'avais connaissance de ces plaisirs et s'ils étaient si grands. Je te l'avouai; je t'en fis une peinture qui t'enchantait sans pouvoir les concevoir:
— Il faut les éprouver, te dis-je. Quoi donc! à dix-sept ans passés ne les pas connaître? Si tu veux, ma chère, je t'en ferai goûter au moins ce qu'ils ont de plus vif.
Ta curiosité, tes désirs que mes caresses faisaient naître et qui firent couler le feu de la volupté dans toutes les parties de ton corps, t'y firent consentir. L'envie de te consoler à mon tour, et de dissiper les ténèbres de ton ignorance, suspendit mes peines. Tu te prêtas à mes leçons: j'écartai tes cuisses, je caressai les lèvres de ton petit conin dont les roses étaient à peine épanouies; je n'osai t'y enfoncer le doigt, tu n'étais pas encore assez endoctrinée pour que tu eusses regardé la première douleur comme propre à produire une augmentation de plaisir. Bientôt je gagnai le trône de la volupté, et ton charmant clitoris, que je caressai, te jeta dans une extase dont tu pouvais à peine revenir:
— Ah! Dieux! me dis-tu, ma chère Laurette, quelles suprêmes délices!
Tu me pris à ton tour pour ton amant; j'étais couverte de tes baisers; tes mains s'égarèrent sur tout mon corps: tu voulus me rendre le service que tu venais de recevoir de moi, mais mon coeur, encore trop serré, ne s'y prêtait pas et je retins ta main. Je te repris bientôt dans mes bras et, renouvelant mes caresses, je t'en appris davantage sur le premier instant de jouissance. Tu étais animée, tu fus aisément persuadée.
— Eh bien! me dis-tu avec cette charmante vivacité qui te va si joliment, fais de moi ce que tu voudras.
Je repris ton petit conin, j'y enfonçai le doigt d'une main tandis que je te branlais de l'autre. La douleur, mêlée au plaisir, te le fit trouver encore plus délicieux: c'est moi, chère et tendre amie, oui, c'est moi l'heureuse mortelle qui ai cueilli ton pucelage, cette fleur si rare et si recherchée.
Plus libre avec toi, qui venais de connaître et sentir les attraits de la volupté, je ne craignis plus de t'ouvrir mon coeur en entier, de t'en faire parcourir toutes les routes et de te raconter, en raccourci, ce que je retrace ici dans toutes ces circonstances. Si le plaisir et ma main ont su te dégager des entraves de l'ignorance et des préjugés qu'elle enfante, combien n'ai-je pas eu de peine à te vaincre sur tous les autres! La crainte de la grossesse ne te faisait plus trembler, je t'en avais guérie par mon récit et ma propre expérience. Ton amant me devait déjà tes premiers pas à son bonheur et à ta jouissance:
— Hélas! me disais-tu, la plupart des dogmes dont on a bercé mon enfance jusqu'à présent, les voeux qu'on m'a dictés, cette guimpe, ces grilles qui nous entourent, tout s'y oppose.
Mais ton amour, mes avis et mon assistance ont affaibli ces préjugés et vaincu tous les obstacles. Tu me dois donc, chère Eugénie, la tranquillité d'esprit et de société dont tu jouis. De toute façon ton amant me doit sa victoire, de toute manière mon amitié vous a servis tous deux. Mais avant, j'ai voulu connaître ce Valfay si cher à ton coeur, étudier sa façon de penser, et juger s'il méritait ton amour, ta confiance et tes faveurs. Ces soins, tu le sais, n'ont pas été l'affaire d'un jour. Les femmes dont le jugement a été cultivé ont le tact fin, délicat et sûr pour pénétrer dans le coeur des hommes malgré leurs détours, leur duplicité et les voiles dont ils cherchent à se couvrir. Mais je fus contente de Valfay, je trouvai suffisamment en lui pour me faire présumer que je ne risquais plus rien à prendre tout sur moi pour satisfaire tes désirs, aider ton peu d'expérience et bannir tes frayeurs. Heureusement je servais, dans ton couvent, de prétexte à son amour tandis que je travaillais pour vous deux, car ta faiblesse et ta timidité n'auraient jamais été vaincues sans mon secours. Retrace-toi ce jour où, après un temps assez long, ton amant te pressait avec les instances les plus vives de le rendre heureux: je le secondais de tout mon pouvoir, tu t'en défendais et tu le désirais. Tu lui opposais des raisons qui te paraissaient bien fortes, tu lui présentais des obstacles insurmontables à tes yeux, tu me faisais compassion. J'avais pitié de lui; je ne vous le cachai pas, je voyais l'ardeur de vos désirs portée à son comble. L'instant me parut favorable, je m'enivrai de l'idée de contribuer à ta félicité:
— Eh bien! te dis-je, je vais tout surmonter. Valfay, tu serais un ingrat, un homme indigne de son bonheur si ma conduite pour te le procurer influait, dans ton esprit, à mon désavantage.
Je fermai les portes du parloir de notre côté, malgré tes oppositions apparentes; ton amant en fit autant du sien.
Je te pris dans mes bras, je t'approchai de la grille, je soulevai ta guimpe; il prit tes tétons, il baisait tes lèvres, il suçait ta langue que tu lui donnas à la fin. Mais la soif dévorante du désir lui fit porter sa main sous tes jupes pour saisir ta motte et s'en emparer. Je te pressais contre lui, je te baisais aussi, tu ne pouvais m'échapper ni retirer tes bras des miens: il eut enfin l'adresse et la satisfaction de les lever et de saisir cet aimable petit conin où tous les attraits de la jeunesse et de la fraîcheur sont répandus. Ses caresses t'embrasèrent du feu de la volupté; il en était dévoré, il maudissait cette impitoyable grille qui nous séparait et s'opposait à sa jouissance. J'étais émue, hors de moi-même:
— Quoi! dis-je à ton amant, vous avez en vous si peu de ressources? Ah! Valfay, quand on aime bien tout devient facile. J'aime donc ma chère Eugénie plus tendrement que vous; je veux lui prouver que ce sentiment me rend tout possible, et que rien ne peut m'arrêter pour le satisfaire, en vous obligeant tous deux; car si elle est abandonnée à elle-même vous êtes perdu.
Tu te rendis enfin. Je te fis monter sur l'appui de la grille, tes mains posées sur mes épaules; je .te soutenais. Valfay releva ces habits noirs qui faisaient briller l'éclat et la blancheur de tes fesses charmantes; il les maniait, les baisait, leur rendait l'hommage qui leur était dû. Ton petit conin, encadré dans un des carreaux de la grille, était un tableau vivant qui l'enchantait. Il lui donna cent baisers. Mais, pressé de couronner son bonheur, il te le mit, tandis que, passant moi-même ma main entre tes cuisses, je te branlais.
Le plaisir que nous appelions, que nous caressions, vint s'emparer de toi; tu prenais mes tétons, tu me baisais, tu me mangeais, tu déchargeais. Valfay, prêt à en faire autant, eut la prudence de se retirer; sa volupté vint expirer entre mes doigts et se répandre sur ma main comme la lave d'un volcan. Je vous abandonnai pour lors tous deux à vous mêmes; tu vis, tu pris en main, tu caressas ce bijou dont tant de fois je t'avais fait la peinture; mais, manquant des facilités que je te procurais, tu ne pus recommencer d'en faire usage. Tu m'en fis, à ton retour, des plaintes amères; tu n'osais me demander de servir encore ta maladresse; j'apercevais à quel point tu le désirais, tu me pressais, tu me conjurais de ne plus te quitter. Tu voulus, cruelle amie, que je fusse témoin de tes plaisirs et de ta félicité pendant que la mienne était perdue pour toujours. Il fallut que ma complaisance et mon amitié pour toi me sollicitassent encore de t'offrir de nouveaux secours. Mes offres t'enchantèrent, tu m'accablas de caresses et de baisers; je te fis penser, en cet instant, à te munir de l'éponge salutaire, et tu m'entraînas pour être présente à vos transports et au bonheur dont vous jouissiez. Toi-même me fis voir le dieu que portait Valfay, ce dieu que tu chérissais, avec lequel tu badinais et dont il m'avait, dès la première fois, fait sentir la présence. Tu ajoutais de jour en jour à tes folies, tu lui découvrais mes tétons et tout ce que j'avais de plus caché, je me prêtais à ton badinage, tu les lui faisais toucher. Dans quel état et dans quelle émotion me mettiez-vous tous les deux! Je te le disais à l'oreille, et la pitié perfide te faisait révéler mon secret. Tu voulais me faire jouir de ton amant, tu lui souhaitais mes faveurs, tu me pressais de les lui accorder, tu voulais enfin me porter à la place que tu avais occupée. Ton aveu, tes empressements et ses désirs, dont tu mettais entre mes mains les témoignages sensibles, l'engageaient à m'en solliciter. Je résistai toujours: tes prières, ses sollicitations, le feu même qui roulait dans mes veines, ne purent m'y déterminer. Non, ma chère Eugénie, non, en vain espères-tu de lui faire remporter la victoire, je n'y consentirai jamais. A tort me fais-tu des reproches, ce n'est ni par haine, ni même indifférence: Valfay détruit l'une et n'est point fait pour inspirer l'autre; mais ton amitié seule me suffit. Après la perte que j'ai faite, je renonce pour toujours à toute liaison intime avec les hommes, et je serai ferme dans cette résolution. Tu dois en être persuadée puisque, malgré vos plaisirs, les caresses que vous vous faisiez, celles que j'ai reçues, la vue et le toucher de ce que vous avez de plus intéressant, et vos transports qui animaient mes sens et les mettaient en désordre, je ne me suis pas laissé vaincre. J'étais contente et satisfaite lorsque, la nuit, dans tes bras, tu apaisais les feux que tu avais allumés le jour.
Un destin, jaloux de la tranquillité que j'avais retrouvée, est venu l'interrompre: le mariage de ma cousine, la nécessité de mes affaires ont précipité mon départ et nous ont séparées pour quelque temps. Tu as exigé de mon amitié, tu lui as commandé que, pendant mon éloignement, je t'entretinsse encore et te fisse un détail exact de ce que je t'avais dit en plus grande partie et que tu écoutais avec tant de plaisir et d'avidité. J'ai rempli ma promesse: quel sacrifice je fais à la prudence! Tu connais ton pouvoir sur moi, tu sais combien je te chéris; tu réunis aujourd'hui tous les sentiments de mon coeur: partagés autrefois dans le monde et la société, tu les rassembles tous. Reçois-en pour assurance mille baisers que je t'envoie, ils te diront combien je soupire après le doux instant de te les donner moi-même enveloppée de tes bras et serrée dans les miens. Ah! ma chère, pourquoi cet instant n'est-il pas encore arrivé? Je me flatte au moins qu'il sera très prochain. Je t'apporterai ce bijou, semblable à celui de Valfay mais moins dangereux: s'il n'est pas aussi naturel, ses avantages n'en sont pas moins grands puisqu'il remplira, sans les risques des alentours, le vide qui se fait sentir dans nos plaisirs. Si tu te trouves bien de son usage, notre tendre amitié nous tiendra lieu de tout. Et puisque Valfay se trouve dans l'obligation de s'éloigner de toi pour un temps, crois-moi, chère amie, laissons affaiblir les liaisons étrangères qui pourraient, à la fin, devenir fatales, étant hors de nous. J'irai bientôt à mon tour essuyer tes pleurs. Oui, tendre amie, oublions l'univers pour ne nous en tenir qu'à nous-mêmes.
Attends-moi donc au plus tôt.