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Le Piccinino

GEORGE SAND (continued 7)

Reading edition

En parlant ainsi, Pier-Angelo ôta son bonnet et découvrit sa tête chauve en se tenant droit, dans l'attitude à la fois respectueuse et fière d'un vieux soldat devant son jeune officier. C'était la première fois de sa vie qu'il disait vous à Michel, et cette locution, qui eût paru froideur et mécontentement dans la bouche d'un autre père, prit dans la sienne une étrange expression de tendresse et de majesté. Il sembla au jeune peintre qu'il venait enfin d'être salué homme par son père, et que ce vous, cette tête découverte et ces trois paroles calmes et graves, le récompensaient et l'honoraient plus que l'éloquence d'un éloge académique.

Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait à préparer leur déjeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons déjà parlé. Il y avait à cela une raison secrète. La chambre de Magnani, qui n'était, à vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fenêtre sans vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens bien portants), se trouvait enfoncée sous l'angle de la maison qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'était pas dans sa chambre; il n'y passait que la nuit, et, dès le jour, il allait travailler dehors ou sur la galerie qui faisait face à celle où Mila s'asseyait souvent pour travailler aussi. C'est de là qu'elle le voyait sans le regarder, durant des heures entières, et ne perdait pas un seul de ses mouvements, bien qu'elle n'eût pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.

Mais, ce matin-là, elle passa et repassa en vain; il n'était point sur la galerie, bien qu'il lui eût promis, ainsi qu'à la princesse, de ne pas sortir. S'était-il laissé vaincre par le sommeil, après deux nuits blanches? Cela n'était point conforme à ses habitudes de volonté stoïque et de vigueur à toute épreuve. Sans doute il déjeunait avec ses parents. Pourtant Mila, qui s'était arrêtée plus d'une fois pour écouter les voix bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingué le timbre grave et mâle qu'elle connaissait si bien.

Elle regarda la fenêtre de sa soupente. La chambre était vide et obscure comme de coutume. Magnani n'avait pas, comme Michel, des habitudes de bien-être, et il s'était à jamais interdit tout besoin d'élégance. Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l'arrivée du jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l'avance, pour cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée à terre, auprès de sa fenêtre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfoncée entre deux pans de mur, pouvait recevoir. Le seul embellissement qu'il se fût permis d'y introduire, c'était une caisse étroite qu'il avait placée sur le rebord extérieur de cette croisée étroite et béante, et dans laquelle il avait semé de beaux liserons blancs qui l'encadraient d'une fraîche guirlande.

Il les arrosait tous les jours; mais, depuis quarante-huit heures, il avait été si occupé qu'il les avait oubliés; les jolies clochettes blanches s'étaient fermées et retombaient languissamment sur leur feuillage demi-flétri.

Mila, en portant légèrement une de ses amphores de grès sur sa tête, à laquelle une énorme natte de cheveux trois fois roulée en couronne servait de coussinet, observa que les liserons de son voisin mouraient de soif; c'eût été un prétexte pour lui parler s'il eût été quelque part aux alentours; mais il n'y avait personne dans ce coin retiré et abrité. Mila essaya d'allonger le bras par-dessus la balustrade pour donner quelques gouttes d'eau à ces pauvres plantes. Mais son bras fut trop court, et l'aiguière n'atteignait pas la caisse. Les enfants n'aiment point l'impossible, et ce qu'ils ont entrepris ils le poursuivent au péril de la vie. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé sur une fenêtre pour atteindre au nid de l'hirondelle et compter, du bout des doigts, les petits œufs tièdes sur leur couche de duvet?

La petite Mila avisa une grosse branche de vigne qui faisait cordon le long de la muraille et venait s'accrocher à la balustrade de la galerie. Enjamber la balustrade et marcher sur la branche ne lui parut pas bien difficile. Elle atteignit ainsi à la lucarne. Mais, comme elle élevait son beau bras nu pour arroser le liseron, une forte main saisit son poignet délicat, et une figure brune, où le sourire faisait briller de larges dents blanches, se pencha vers la sienne.

Magnani ne voulant ni dormir, ni paraître observer ce qui se passait dans la maison, conformément aux ordres d'Agathe, s'était couché sur sa natte pour reposer ses membres fatigués. Mais il avait l'esprit et les yeux bien ouverts, et, à tout hasard, il s'était emparé de ce bras furtif, dont l'ombre avait passé sur son visage.

«Laissez, Magnani, dit la jeune fille, plus émue de cette rencontre que du danger qu'elle pouvait courir; vous allez me faire tomber! cette vigne plie sous moi.

—Vous faire tomber, chère enfant! répondit le jeune homme en passant un bras vigoureux autour de sa taille. A moins qu'on ne coupe ce bras, et l'autre ensuite, vous ne tomberez jamais!

—Jamais, c'est beaucoup dire, car j'aime à grimper, et vous ne serez pas partout avec moi.

—Heureux celui qui sera toujours et partout avec toi, belle petite Mila!.... Mais que venez-vous faire ici avec les oiseaux?

—Je voyais de ma fenêtre que cette belle plante avait soif. Tenez, elle penche sa jolie tête, et les feuilles languissent. Je ne vous croyais pas ici, et je venais donner à boire à ces pauvres racines. Voici l'aiguière. Vous me la rapporterez tantôt. Je retourne à mon ouvrage.

—Déjà! Mila?

—D'autant plus que je suis fort mal à l'aise ainsi perchée. J'en ai assez. Lâchez-moi, que je m'en retourne par où je suis venue.

—Non, non, c'est trop dangereux. La vigne plie toujours, et mes bras ne sont pas assez longs pour vous soutenir jusqu'à la galerie. Laissez-moi vous attirer jusqu'ici, Mila, et vous passerez par ma chambre pour vous en aller.

—Cela ne se peut pas, Magnani; les voisins diraient du mal de moi s'ils me voyaient entrer dans votre chambre par la fenêtre ou par la porte.

—Eh bien, restez là, tenez-vous bien; je vais sauter par la fenêtre pour vous aider ensuite à descendre.»

Mais il était trop tard: la vigne plia brusquement; Mila fit un cri, et si Magnani ne l'eût saisie dans ses deux bras et assise sur le bord de sa croisée, en brisant un peu ses chers liserons, elle serait tombée de dix pieds de haut.

«Maintenant, lui dit-il, petite imprudente, vous ne pouvez plus vous en retourner que par ma chambre. Entrez-y bien vite, car j'entends marcher sous la galerie, et personne encore ne vous a vue.»

Il l'attira vivement dans sa pauvre demeure, et elle se dirigeait aussi vite vers la porte qu'elle était entrée par la fenêtre, lorsqu'en jetant un regard par cette porte entr'ouverte, elle vit que celle du voisin, le cordonnier, qui demeurait sur le même palier, était ouverte toute grande, et que le cordonnier en personne, le plus médisant de tous les voisins, était là, travaillant et chantant, si bien qu'il était impossible de passer devant lui sans s'exposer à ses quolibets désagréables.

XXXIII.

LA BAGUE.

«Voilà! dit la jeune fille en refermant la porte avec un peu de dépit, le malin esprit m'en veut! C'est assez que j'aie eu la fantaisie d'arroser une pauvre fleur, pour que je risque d'être déchirée par les mauvaises langues et grondée par mon père!... et surtout par Michel, qui est si taquin avec moi!

—Cher enfant, dit Magnani, on n'oserait parler de vous comme on parle des autres; vous êtes si différente de toutes les jeunes filles du faubourg! On vous aime et on vous respecte comme aucune d'elles ne le sera jamais. D'ailleurs, puisque c'est à cause de moi.... ou plutôt seulement à cause de mes fleurs, que vous courez ce risque... soyez tranquille... Malheur à qui oserait en médire!

—N'importe, je n'oserai jamais passer devant ce maudit cordonnier.

—Et vous ferez bien. L'heure de son repas est venue. Sa femme l'a déjà appelé deux fois. Il va s'en aller. Attendez ici quelques instants, une minute peut-être... D'autant plus que je voudrais bien vous dire un mot, Mila.

—Et qu'avez-vous à me dire?» répondit-elle en s'asseyant sur une chaise qu'il lui offrait, et qui était la seule de l'appartement. Elle tremblait d'une violente émotion intérieure, mais elle affectait un air dégagé que semblait lui imposer la circonstance. Ce n'est pas qu'elle eût peur de Magnani; elle le connaissait trop pour craindre qu'il prit avantage du tête-à-tête; mais elle craignait, plus que jamais, qu'il ne devinât le secret de son cœur.

«Je ne sais pas trop ce que j'ai à vous dire, reprit Magnani un peu troublé. Il me semblait que ce serait à vous de me dire quelque chose?

—Moi! s'écria la fière Mila en se levant: je n'ai rien à vous dire, je vous jure, signor Magnani!»

Et elle allait sortir, préférant le propos du voisinage au danger d'être devinée par celui qu'elle aimait, lorsque Magnani, surpris de son mouvement, et remarquant sa rougeur subite, commença à pressentir la vérité.

«Chère Mila, lui dit-il en se plaçant devant la porte, un moment de patience, je vous en supplie; ne vous exposez pas aux regards et ne vous fâchez pas contre moi, si je vous retiens un instant. Les conséquences d'un pur hasard peuvent être bien graves pour un homme résolu à tuer ou être tué pour défendre l'honneur d'une femme.

—En ce cas, ne parlez pas si haut, dit Mila, frappée de l'expression de Magnani; car ce cordonnier de malheur pourrait nous entendre. Je sais bien, dit-elle en se laissant ramener à sa chaise, que vous êtes brave et généreux, et que vous feriez pour moi ce que vous feriez pour une de vos sœurs. Mais, moi, je ne me soucie pas que cela arrive, car vous n'êtes pas mon frère, et vous ne me justifierez pas en prenant mon parti. On n'en dirait que plus de mal de moi, ou bien nous serions forcés de nous marier ensemble, ce qui ne ferait plaisir ni à vous ni à moi.»

Magnani examina les yeux noirs de Mila, et les voyant si fiers, il renonça vite à l'éclair de présomption qui venait de lui faire à la fois peur et plaisir.

Le cordonnier qui demeurait sur le même palier.... (Page 87.)

Le cordonnier qui demeurait sur le même palier.... (Page 87.)
Le cordonnier qui demeurait sur le même palier.... (Page 87.)

«Je comprends fort bien que vous ne m'aimiez pas, ma bonne Mila, lui dit-il avec un sourire mélancolique; je ne suis pas aimable; et ce qu'il y aurait de plus triste au monde, après avoir été compromise par moi, ce serait de passer votre vie avec un être aussi maussade.

—Ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire, reprit l'adroite petite fille; j'ai beaucoup d'estime et d'amitié pour vous, je n'ai pas de raisons pour vous le cacher; mais j'ai une inclination pour un autre. Voilà pourquoi je souffre et je tremble de me trouver ici enfermée avec vous.

—S'il en est ainsi, Mila, dit Magnani en poussant le verrou de sa porte et en allant fermer le contrevent de sa fenêtre, avec tant de vivacité qu'il faillit briser le reste de son liseron, prenons toutes les précautions possibles pour que personne ne sache que vous êtes ici; je vous jure que vous en sortirez sans que personne s'en doute, dussé-je écarter de force tous les voisins, dussé-je faire le guet jusqu'à ce soir.»

Magnani essayait d'être enjoué, et se croyait fort soulagé de n'avoir pas à se défendre de l'amour de Mila; mais il venait d'être frappé d'une tristesse subite en entendant cette jeune fille déclarer son affection pour un autre, et sa figure candide exprimait malgré lui un désappointement assez pénible. Ne le lui avait-elle pas avoué déjà durant leur veillée, et, par cette confidence, ne l'avait-elle pas investi, en quelque sorte, des devoirs d'un frère? Il était résolu à remplir dignement cette mission sacrée; mais, d'où vient qu'un instant auparavant il venait de tressaillir en la voyant courroucée; et pourquoi son cœur, nourri d'une amère et folle passion, s'était-il senti vivifié et rajeuni par la présence inattendue de cette enfant qui était entrée par sa fenêtre comme un rayon du soleil?

Mila l'observait à la dérobée. Elle vit qu'elle avait touché juste. «O cœur sauvage! se dit-elle avec une joie muette et forte, je te tiens; tu ne m'échapperas point.

«Mon cher voisin, lui dit cette petite rusée, ne soyez pas offensé de ce que je viens de vous confier, et n'y voyez pas une insulte à votre mérite. Je sais que toute autre que moi serait flattée d'être compromise par vous, avec l'espoir d'être votre femme; mais je ne suis ni menteuse ni coquette. J'aime, et comme j'ai confiance en vous, je vous le dis. Je sais que cela ne peut vous faire aucune peine, puisque vous avez renoncé au mariage, et que vous détestez toutes les femmes, hormis une seule qui n'est pas moi.»

Elle lui présenta son aiguière. (Page 91.)

Elle lui présenta son aiguière. (Page 91.)
Elle lui présenta son aiguière. (Page 91.)

Magnani ne répondit rien. Le cordonnier chantait toujours. «Il est dans ma destinée, pensait Magnani, de n'être aimé d'aucune femme et de ne pouvoir guérir.»

Mila, inspirée par l'espèce de divination que l'amour donne aux femmes, même sans expérience et sans lecture, se disait avec raison que Magnani, étant stimulé dans sa passion par la souffrance et le manque d'espoir, serait effrayé et révolté à l'idée d'une affection qui s'offrirait à lui, facile et provoquante; en conséquence, elle lui montrait son cœur comme invulnérable et préservé de lui par une autre inclination. C'était le prendre par la douleur, et c'était là la seule manière de le prendre, en effet. En le faisant changer de supplice, elle préparait sa guérison.

«Mila, lui dit-il enfin, en lui montrant une grosse bague d'or ciselé qu'il avait au doigt et qu'elle avait déjà remarquée, pouvez-vous m'apprendre d'où me vient ce riche présent?

—Cela? dit-elle en regardant la bague avec un feint étonnement. Il m'est impossible de vous en rien dire.... Mais, je n'entends plus votre voisin, adieu. Tenez, Magnani, vous avez l'air bien fatigué. Vous reposiez quand je suis entrée, vous feriez bien de reposer encore un peu. Il n'y a de danger pour aucun de nous dans ce moment-ci. Il n'y en a pas pour moi, puisque mon père et mon frère sont debout. Il n'y en a pas pour eux, puisqu'il fait grand jour et que la maison est pleine de monde. Dormez, mon brave voisin. Ne fût-ce qu'une heure, cela vous rendra la force de recommencer votre rôle de gardien de la famille.

—Non, non, Mila. Je ne dormirai pas, et je n'en aurai même plus envie; car, quoi que vous en disiez, il se passe encore dans cette maison des choses bizarres, inexplicables. J'avoue que, lorsque le jour commençait à poindre, j'ai eu un instant d'engourdissement. Vous reposiez, vous étiez enfermée, l'homme au manteau était parti. J'étais assis sous votre galerie, me disant que le premier pas qui l'ébranlerait me réveillerait vite si je me laissais vaincre par le sommeil. Et alors, en effet, le sommeil m'a vaincu. Cinq minutes peut-être, pas davantage, car le jour n'avait fait qu'un progrès insensible pendant ce temps-là. Eh bien! quand j'ai ouvert les yeux, j'ai cru voir un pan de robe ou de voile noir, qui passait près de moi et disparaissait comme un éclair. Ma main entr'ouverte à mon côté et pendante sur le banc fit un mouvement vague et fort inutile pour saisir cette vision. Mais il y avait dans ma main, ou à côté, je ne sais lequel, un objet que je fis tomber à mes pieds, et que je ramassai aussitôt: c'était cette bague; savez-vous à qui elle peut appartenir?

—Une si belle bague ne peut appartenir à personne de la maison, répondit Mila; mais je crois pourtant la connaître.

—Et moi aussi, je la connais, dit Magnani: elle appartient à la princesse Agathe. Il y a cinq ans que je la vois à son doigt, et elle y était déjà le jour où elle entra chez ma mère.

—C'est une bague qui lui vient de la sienne; elle me l'a dit, à moi! Mais comment se trouve-t-elle à votre main aujourd'hui?

—Je comptais précisément sur vous pour m'expliquer ce prodige, Mila; c'est là ce que j'avais à vous demander.

—Sur moi? Et pourquoi donc sur moi?

—Vous seule ici êtes assez protégée par la princesse pour avoir reçu ce riche présent.

—Et si je l'avais reçu, dit-elle d'un ton moqueur et superbe, vous pensez que je m'en serais dessaisie en votre faveur, maître Magnani?

—Non, certes, vous n'auriez pas dû le faire, vous ne l'eussiez pas fait; mais vous auriez pu passer sur la galerie et le laisser tomber, puisque j'étais précisément au dessous de la balustrade.

—Cela n'est point! Et, d'ailleurs, n'avez-vous pas vu flotter une robe noire à côté de vous? Est-ce que je suis habillée de noir?

—J'ai pensé pourtant aussi que vous étiez sortie dans la cour pendant cet instant de sommeil qui m'avait surpris, et que, pour m'en punir ou m'en railler, vous m'aviez fait cette plaisanterie. S'il en est ainsi, Mila, convenez-en, la punition était trop douce, et vous eussiez dû m'arroser le visage, au lieu de réserver l'eau de votre aiguière pour mes liserons. Mais reprenez votre bague, je ne veux pas la garder plus longtemps. Il ne me conviendrait pas de la porter, et je craindrais de la perdre.

—Je vous jure que cette bague ne m'a pas été donnée, que je ne suis pas sortie dans la cour pendant que vous dormiez, et je ne prendrai pas ce qui vous appartient.

—Comme il est impossible que la princesse Agathe soit venue ici ce matin...

—Oh! certes, cela est impossible! dit Mila avec un sérieux plein de malice.

—Et pourtant elle y est venue! dit Magnani, qui crut lire la vérité dans ses yeux brillants. Oui, oui, Mila, elle est venue ici ce matin! Je sens que vous êtes imprégnée du parfum que ses vêtements exhalent; ou vous avez touché à sa mantille, ou elle vous a embrassée, il n'y a pas plus d'une heure.»

«Mon Dieu! pensa la jeune fille, comme il connaît tout ce qui tient à la princesse Agathe! comme il devine, quand il s'agit d'elle! Si c'était d'elle qu'il est si amoureux? Eh bien! veuille le ciel que cela soit, car elle m'aiderait à le guérir: elle m'aime tant!»

«Vous ne répondez plus, Mila? reprit Magnani. Puisque vous êtes devinée, avouez donc.

—Je ne sais pas seulement ce que vous avez dit, répondit-elle; je pensais à autre chose... à m'en aller!

—Je vais vous y aider; mais auparavant, je vous prierai de mettre cette bague à votre doigt pour la rendre à madame Agathe, car, à coup sûr, elle l'a perdue en passant près de moi.

—En supposant qu'elle fût venue ici en effet, ce qui est absurde, mon cher voisin, pourquoi ne vous aurait-elle pas fait ce présent?

—C'est qu'elle doit me connaître assez pour être certaine que je ne l'accepterais pas.

—Vous êtes fier!

—Très-fier, vous l'avez dit, ma chère Mila! Il n'est au pouvoir de personne de mettre un prix matériel au dévouement que mon âme donne avec joie. Je conçois qu'un grand seigneur présente une chaîne d'or, ou un diamant, à l'artiste qui l'a charmé une heure par son génie, mais je ne comprendrais jamais qu'il entendit payer à prix d'or l'homme du peuple auquel il a cru pouvoir demander une preuve d'affection. D'ailleurs, ce ne serait pas ici le cas. En m'avertissant que votre frère courait un danger, madame Agathe ne faisait que m'indiquer un devoir que j'aurais rempli avec le même zèle, si tout autre m'eût donné le même avis. Il me semble que je suis assez son ami, celui de votre père, et j'oserai dire aussi le vôtre, pour être prêt à veiller, à me battre, et à me faire mettre en prison pour l'un de vous, sans y être excité par qui que ce soit. Vous ne le croyez pas, Mila?

—Je le crois, mon ami, répondit-elle; mais je crois aussi que vous interprétez très-mal ce cadeau, si cadeau il y a. Madame Agathe est femme à savoir encore mieux que vous et moi qu'on ne paie pas l'amitié avec de l'argent et des bijoux. Mais elle doit sentir, comme vous et moi, que quand des cœurs amis se réunissent pour s'entr'aider, l'estime et la sympathie augmentent en raison du zèle que chacun y porte. Dans bien des cas, une bague est un gage d'amitié et non le paiement d'un service; car vous avez rendu service à la princesse en nous protégeant, cela est certain: quoique je ne sache pas comment cela se fait, sa cause est liée à la nôtre, et notre ennemi est le sien. Si vous pensiez à ce que je vous ai dit, vous reconnaîtriez bien que cette bague est moralement précieuse à la princesse, et non pas matériellement, comme vous le dites; car c'est un joyau qui n'a pas une grande valeur par lui-même.

—Vous m'avez dit qu'il lui venait de sa mère? dit Magnani ému.

—Et vous avez remarqué vous-même qu'elle la portait toujours! A votre place, si j'étais sûr que cette bague m'eût été donnée, je ne m'en séparerais jamais. Je ne la porterais pas à mon doigt, où elle fixerait trop l'attention des envieux, mais sur mon cœur, où elle serait comme une relique.

—En ce cas, ma chère Mila, dit Magnani, attendri des soins délicats que prenait cette jeune fille pour adoucir l'amertume de son âme, et pour lui faire accepter avec bonheur le don de sa rivale, reportez-lui cette bague, et, si elle a voulu me la donner en effet, si elle insiste pour que je la garde, je la garderai.

—Et vous la porterez sur votre cœur comme je vous l'ai dit? demanda Mila en le pénétrant d'un regard plein de courage et d'anxiété. Songez, ajouta-t-elle avec énergie, que c'est le gage d'une sainte patronne; que la femme dont vous êtes épris, quelle qu'elle soit, ne peut pas mériter que vous lui en fassiez le sacrifice, et qu'il vaudrait mieux jeter ce gage dans la mer que de le profaner par une ingratitude!»

Magnani fut ébloui du feu qui jaillissait des grands yeux noirs de Mila. Devinait-elle la vérité? Peut-être! mais si elle se bornait à pressentir la vénération de Magnani pour celle qui avait sauvé sa mère, elle n'en était pas moins belle et grande, en voulant lui procurer la douceur de croire à l'amitié de cette bonne fée. Il commençait à se sentir gagné par l'ardeur chaste et profonde qu'elle portait cachée dans son cœur, et ce cœur fier et passionné se révélait malgré lui, au milieu de ses efforts pour se vaincre ou se taire.

Un élan de reconnaissance et de tendresse fit plier les genoux de Magnani auprès de la jeune fille.

«Mila, lui dit-il, je sais que la princesse Agathe est une sainte, et j'ignore si mon cœur serait digne de receler une relique d'elle. Mais je sais qu'il n'existe au monde qu'un seul autre cœur auquel je voudrais la confier; ainsi, soyez tranquille; aucune femme, si ce n'est vous, ne me paraîtra jamais assez pure pour porter cette bague. Mettez-la à votre doigt maintenant, afin de la rendre à la princesse ou de me la conserver.»

Mila, rentrée dans sa demeure, eut un instant d'éblouissement, comme si elle allait s'évanouir. Un mélange de consternation et d'ivresse, de terreur et de joie enthousiaste faisait bondir sa poitrine. Elle entendit enfin la voix de son père, qui s'impatientait pour son déjeuner: «Eh bien, petite! criait-il, nous avons faim, et soif surtout! car il fait déjà chaud, et les couleurs nous prennent à la gorge.»

Mila courut les servir; mais, quand elle posa son aiguière sur le banc où ils déjeunaient, elle s'aperçut qu'elle était vide. Michel voulut aller la remplir, après avoir raillé sa sœur de ses distractions. Sensible au reproche, et se faisant un point d'honneur d'être l'unique servante de son vieux père, Mila lui arracha l'amphore et se dirigea légère et bondissante vers la fontaine.

Cette fontaine était une belle source qui jaillissait du sein même de la lave, dans une sorte de précipice situé derrière la maison. Ces phénomènes de sources envahies par les matières volcaniques et retrouvées au bout de quelques années, se produisent au milieu des laves. Les habitants creusent et cherchent l'ancien lit. Parfois, il n'est que couvert; d'autres fois, il s'est détourné à peu de distance. L'eau s'est frayé un passage sous les feux refroidis du volcan, et, dès qu'on lui ouvre une issue, elle s'élance à la surface, aussi pure, aussi saine qu'auparavant. Celle qui baignait le pied de la maison de Pier-Angelo était située au fond d'une excavation profonde que l'on avait pratiquée dans le roc, et où l'on descendait par un escalier pittoresque. Elle formait un petit bassin pour les laveuses, et une quantité de linge blanc suspendu à toutes les parois de la grotte y entretenait l'ombre et la fraîcheur. La belle Mila, descendant et remontant dix fois le jour cet escalier difficile, avec son amphore sur la tête, était le plus parfait modèle pour ces figures classiques que les peintres du siècle dernier plaçaient inévitablement dans tous leurs paysages d'Italie; et au fait, quel accessoire plus naturel et quelle plus gracieuse couleur locale pourrait-on donner à ces tableaux, que la figure, le costume, l'attitude à la fois majestueuse et leste de ces nymphes brunes et fières?

XXXIV.

A LA FONTAINE.

Lorsque Mila descendit l'escalier entaillé dans le roc, elle vit un homme assis au bord de la source, et ne s'en inquiéta point. Elle avait la tête toute remplie d'amour et d'espérance, et le souvenir de ses dangers ne pouvait plus l'atteindre. Lorsqu'elle fut au bord de l'eau, cet homme, qui lui tournait le dos, et qui avait la tête et le corps couverts de la longue veste à capuchon que portent les gens du peuple[5], ne l'inquiéta pas encore; mais, lorsqu'il se retourna pour lui demander, d'une voix douce, si elle voulait bien lui permettre de boire à son aiguière, elle tressaillit; car il lui sembla reconnaître cette voix, et elle remarqua qu'il n'y avait personne, ni en haut ni en bas de la fontaine; que pas un enfant ne jouait comme à l'ordinaire sur l'escalier, enfin, qu'elle était seule avec cet inconnu, dont l'organe lui faisait peur.

Elle feignit de ne l'avoir pas entendu, remplit sa cruche à la hâte, et se disposa à remonter. Mais l'étranger, se couchant sur les dalles, comme pour lui barrer le passage, ou comme pour se reposer nonchalamment, lui dit, avec la même douceur caressante:

«Rebecca, refuseras tu une goutte d'eau à Jacob, l'ami et le serviteur de la famille?

—Je ne vous connais pas, répondit Mila en tâchant de prendre un ton calme et indifférent. Ne pouvez-vous approcher vos lèvres de la cascade? Vous y boirez beaucoup mieux que dans une aiguière.»

L'inconnu passa tranquillement son bras autour des jambes de Mila, et la força, pour ne pas tomber, de s'appuyer sur son épaule.

«Laissez-moi, dit-elle, effrayée et courroucée, ou j'appelle au secours. Je n'ai pas le temps de plaisanter avec vous, et je ne suis pas de celles qui folâtrent avec le premier venu. Laissez-moi, vous dis-je, ou je crie.

—Mila, dit l'étranger en rabattant son capuchon, je ne suis pas le premier venu pour vous, quoiqu'il n'y ait pas longtemps que nous avons fait connaissance. Nous avons ensemble des relations qu'il n'est pas en votre pouvoir de rompre et qu'il n'est pas de votre devoir de méconnaître. La vie, la fortune et l'honneur de ce que vous avez de plus cher au monde reposent sur mon zèle et sur ma loyauté. J'ai à vous parler; présentez-moi votre aiguière, afin que, si quelqu'un nous observe, il trouve naturel que vous vous arrêtiez ici un instant avec moi.

En reconnaissant l'hôte mystérieux de la nuit, Mila fut comme subjuguée par une sorte de crainte qui n'était pas sans mélange de respect. Car il faut tout dire: Mila était femme, et la beauté, la jeunesse, le regard et l'organe suave du Piccinino n'étaient pas sans une secrète influence sur ses instincts délicats et un peu romanesques.

«Seigneur, lui dit-elle, car il lui était impossible de ne pas le prendre pour un noble personnage affublé d'un déguisement, je vous obéirai; mais ne me retenez pas de force, et parlez plus vite, car ceci n'est pas sans danger pour vous et pour moi.» Elle lui présenta son aiguière à laquelle le bandit but sans se hâter; car, pendant ce temps, il tenait dans sa main le bras nu de la jeune fille et en contemplait la beauté, tout en le pressant, pour la forcer à incliner le vase par degrés, à mesure qu'il étanchait sa soif feinte ou réelle.

«Maintenant, Mila, lui dit-il en couvrant sa tête qu'il lui avait laissé le loisir d'admirer, écoutez! Le moine qui vous a effrayée hier viendra aussitôt que votre père et votre frère seront sortis: ils doivent dîner aujourd'hui chez le marquis de la Serra. Ne cherchez pas à les retenir, au contraire; s'ils restaient, s'ils voyaient le moine, s'ils cherchaient à le chasser, ce serait le signal de quelque malheur auquel je ne pourrais m'opposer. Si vous êtes prudente, et dévouée à votre famille, vous éviterez même au moine le danger de se montrer dans votre maison. Vous viendrez ici comme pour laver; je sais qu'avant d'entrer chez vous, il rôdera de ce côté et cherchera à vous surprendre hors de la cour, où il craint vos voisins. N'ayez pas peur de lui; il est lâche, et jamais en plein jour, jamais au risque d'être découvert, il ne cherchera à vous faire violence. Il vous parlera encore de ses ignobles désirs. Coupez court à tout entretien; mais faites semblant de vous être ravisée. Dites-lui de s'éloigner, parce qu'on vous surveille; mais donnez-lui un rendez-vous pour vingt heures[6] dans un lieu que je vais vous désigner, et où il faudra vous rendre seule, une heure d'avance. J'y serai. Vous n'y courrez donc aucun danger. Je m'emparerai alors du moine, et vous n'entendrez plus jamais parler de lui. Vous serez délivrée d'un persécuteur infâme; la princesse Agathe ne courra plus le risque d'être déshonorée par d'atroces calomnies; votre père ne sera plus sous la menace incessante de la prison, et votre frère Michel sous celle du poignard d'un assassin.

—Mon Dieu, mon Dieu! dit Mila haletante de peur et de surprise, cet homme nous veut tant de mal, et il le peut! C'est donc l'abbé Ninfo?

—Parlez plus bas, jeune fille, et que ce nom maudit ne frappe pas d'aujourd'hui les oreilles qui vous entourent. Soyez calme, paraissez ne rien savoir et ne pas agir. Si vous dites un mot de tout ceci à qui que ce soit, on vous empêchera de sauver ceux que vous aimez. On vous dira de vous méfier de moi-même, parce qu'on se méfiera de votre prudence et de votre volonté. Qui sait si on ne me prendra pas pour votre ennemi? Je ne crains personne, moi, mais je crains que mes amis ne se perdent eux-mêmes par leur indécision. Vous seule, Mila, pouvez les sauver: le voulez-vous?

—Oui, je le veux, dit-elle; mais que deviendrai-je si vous me trompez? si vous n'êtes pas au rendez-vous?

—Ne sais-tu donc pas qui je suis?

—Non, je ne le sais pas; personne ne me l'a voulu dire.

—Alors, regarde-moi encore; ose me bien regarder, et tu me connaîtras mieux à mon visage que tous ceux qui te parleraient de moi.»

Il entr'ouvrit son capuchon, et sut donner à son beau visage une expression si rassurante, si affectueuse et si douce, que l'innocente Mila en subit le dangereux prestige.

—Il me semble, dit-elle en rougissant, que vous êtes bon et juste; car si le diable était en vous, il aurait pris le masque d'un ange.

Le Piccinino referma son capuchon pour cacher la voluptueuse satisfaction que lui causait cet aveu naïf sortant de la plus belle bouche du monde.

—Eh bien, reprit-il, suis ton instinct. N'obéis qu'à l'inspiration de ton cœur; sache d'ailleurs que ton oncle de Bel-Passo m'a élevé comme son fils, que ta chère princesse Agathe a remis sa fortune et son honneur entre mes amis, et que, si elle n'était femme, c'est-à-dire un peu prude, elle aurait donné à l'abbé Ninfo ce rendez-vous nécessaire.

—Mais je suis femme aussi, dit Mila, et j'ai peur. Pourquoi ce rendez-vous est-il si nécessaire?

—Ne sais-tu pas que je dois enlever l'abbé Ninfo? Comment puis-je m'en emparer au milieu de Catane, ou aux portes de la Villa-Ficarazzi? Ne faut-il pas que je le fasse sortir de son antre, que je l'attire dans un piége? Son mauvais destin a voulu qu'il se prît pour toi d'un amour insensé...

—Ah! ne dites pas ce mot d'amour à propos d'un tel homme, cela me fait horreur. Et vous voulez que j'aie l'air de l'encourager! J'en mourrai de honte et de dégoût.

—Adieu Mila, dit le bandit, en feignant de vouloir se relever. Je vois que tu es, en effet, une femme comme les autres, un être faible et vain, qui ne songe qu'à se préserver, sans se soucier de laisser flétrir et frapper autour de soi les têtes les plus sacrées!

—Eh bien, non, je ne suis pas ainsi! reprit-elle avec fierté. Je sacrifierai ma vie à cette épreuve; car, quant à mon honneur, je saurai mourir avant qu'on y attente.

—A la bonne heure, ma brave fille! c'est parler comme il convient à la nièce de Fra-Angelo. Au reste, tu me vois fort tranquille sur ton compte, parce que je sais qu'il n'y a point de danger pour toi.

—Il y en a donc pour vous, Seigneur? Si vous y succombez, qui me protégera contre ce moine?

—Un coup de poignard..., non pas dans ton beau sein, pauvre ange, comme tu nous en menaces, mais dans la gorge d'un animal immonde, qui n'est pas digne de périr de la main d'une femme, et qui ne s'y exposera même pas.

—Et où faut-il lui donner ce rendez-vous?

—A Nicolosi, dans la maison de Carmelo Tomabene, cultivateur, que tu diras être ton parent et ton ami. Tu ajouteras qu'il est absent, que tu as les clefs de sa maison, un grand jardin couvert où l'on entre sans être vu, en descendant par la gorge de Croce del Destator. Tu te souviendras de tout cela?

—Parfaitement; et il y ira?

—Il y viendra, sans nul doute, et sans se douter que ce Tomabene est fort lié avec un certain Piccinino qu'on dit chef de bandes, et auquel il a offert hier la fortune d'un prince, à la condition d'enlever ton frère et de l'assassiner au besoin.

—Sainte Madone, protégez-moi! Le Piccinino! J'ai entendu parler de lui; c'est un homme terrible. Est-ce qu'il viendra avec vous? Je mourrais de peur si je le voyais!

—Et pourtant, dit le bandit, charmé de découvrir que Mila était si peu au courant de l'aventure, je gage que, comme toutes les jeunes filles du pays, tu meurs d'envie de le voir.

—J'en serais curieuse parce qu'on le dit si laid! Mais je voudrais être sûre qu'il ne me vît point.

—Sois tranquille, il n'y aura que moi, moi tout seul, chez le paysan de Nicolosi. As-tu peur de moi aussi, voyons, enfant que tu es? Ai-je l'air bien redoutable? bien méchant?

—Non, en vérité! Mais pourquoi faut-il donc que j'aille à ce rendez-vous? Ne suffit-il pas que j'y envoie l'abbé... je veux dire le moine?

—Il est méfiant comme le sont tous les criminels; il n'entrera jamais dans le jardin de Carmelo Tomabene s'il ne t'y voit promener seule. En venant une heure d'avance, tu ne risques point de le rencontrer en chemin; d'ailleurs, viens par la route de Bel-Passo que tu connais sans doute mieux que l'autre. As-tu jamais été à Nicolosi?

—Jamais, Seigneur; y a-t-il bien loin?

—Trop loin pour tes petits pieds, Mila; mais tu sais bien te tenir sur une mule?

—Oh! oui, je le crois.

—Tu en trouveras une parfaitement sûre et douce, derrière le palais de Palmarosa; un enfant te la présentera avec une rose blanche pour mot de passe; mets la bride sur le cou de cette bonne servante, et laisse-la sans crainte marcher vite; en moins d'une heure elle t'amènera à ma porte sans se tromper, et sans faire un faux pas, quelque effrayant que te paraisse le chemin qu'il lui plaira de choisir. Tu n'auras pas peur, Mila?

—Et, si je rencontre l'abbé?

—Fouette ta monture, et ne crains pas qu'on l'atteigne.

—Mais, puisque c'est du côté de Bel-Passo, vous me permettrez de me faire conduire par mon oncle?

—Non! ton oncle a affaire ailleurs pour la même cause; mais, si tu l'avertis, il voudra t'accompagner: s'il te voit, il te suivra, et tout ce que nous aurons tenté deviendra inutile; je n'ai pas le temps de t'en dire davantage; il me semble qu'on t'appelle; tu hésites, donc tu refuses?

—Je n'hésite pas, j'irai! Seigneur, vous croyez en Dieu?»

Cette question ingénue et brusque fit pâlir et sourire en même temps le Piccinino.

«Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il en croisant son capuchon sur sa figure.

—Ah! vous comprenez bien, dit-elle, Dieu entend tout et voit tout; il punit le mensonge et assiste l'innocence!»

La voix de Pier-Angelo, qui appelait sa fille, retentit pour la seconde fois.

«Va-t'en, dit le Piccinino en la soutenant dans ses bras pour l'aider à remonter vite l'escalier; seulement, si un seul mot t'échappe, nous sommes perdus.

—Vous aussi?

—Moi aussi!

—Ce serait dommage, pensait Mila en se retournant du haut de l'escalier pour jeter un dernier regard sur le bel étranger, dont il lui était impossible de ne pas faire un héros et un ami d'un rang supérieur, qu'elle plaçait, dans sa riante imagination, à côté d'Agathe. Il avait une si douce voix et un si doux sourire! son accent était si noble, son air d'autorité si convaincant! «J'aurai de la discrétion et du courage, se dit-elle; je ne suis qu'une petite fille, et pourtant c'est moi qui sauverai tout le monde!» De tout temps, hélas, le passereau s'est laissé fasciner par le vautour.

Dans tout cela, le Piccinino cédait à un besoin inné de compliquer à son profit, ou seulement pour son amusement, les difficultés d'une aventure. Il est vrai qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'attirer chez lui l'abbé Ninfo, que de l'y faire entraîner par un appât de libertinage. Mais il eût pu choisir toute autre femme que la candide Mila pour jouer, à l'aide d'une certaine ressemblance, ou d'un costume analogue, le rôle de la personne qui devait se montrer dans son jardin. L'abbé était parfois d'une méfiance outrageante, parce qu'il était horriblement poltron; mais, aveuglé par une sotte présomption et troublé par une grossière impatience, il se fût laissé prendre au piége. Un peu de violence, un homme aposté derrière la porte, eût suffi pour le faire tomber dans les mains du bandit. Il y avait encore bien d'autres ruses avec lesquelles le Piccinino était habitué à se jouer, et qui eussent aussi bien réussi; car l'abbé, avec toutes ses intrigues, sa curiosité, son espionnage perpétuel, ses mensonges effrontés et sa persévérance sans pudeur, était un misérable du dernier ordre, et l'homme le plus borné et le moins habile qu'il y eût au monde. On craint trop les scélérats, en général; on ne sait point que la plupart sont des imbéciles. Il n'eût pas fallu à l'abbé Ninfo la moitié des peines qu'il se donnait, pour faire le double de mal, s'il eût eu tant soit peu d'intelligence et de véritable pénétration.

Ainsi, l'on a vu qu'il était toujours à côté de la vérité dans ses découvertes; il avait pris mille déguisements et inventé mille arcanes classiques pour observer ce qui se passait à la villa Palmarosa, et il se croyait certain que Michel était l'amant de la princesse. Il était à cent lieues de soupçonner la nature du lien qui pouvait les rapprocher. Il eût pu aisément surprendre la religion du docteur Recuperati, dont l'honnêteté rigide manquait de prévoyance et de lumière; et pourtant, pour lui dérober le testament, il avait remis de jour en jour, et n'avait jamais réussi à lui inspirer la moindre confiance. Il lui était impossible, tant sa figure portait le cachet d'une bassesse sans mélange et sans bornes, de jouer pendant cinq minutes le rôle d'un homme de bien.

Ses vices le gênaient, comme il l'avouait et le proclamait lui-même quand il était ivre. Débauché, cupide, et intempérant au point de perdre la tête dans les moments où il avait le plus besoin de lucidité, il n'avait jamais mené à bien aucune intrigue difficile. Le cardinal s'était servi de lui longtemps comme d'un agent de police auquel rien ne répugnait, et il ne lui avait jamais attribué plus de valeur qu'à un instrument du dernier ordre. Dans ses jours d'esprit et de cynisme, le prélat l'avait flétri d'une épithète dont il ne pouvait se relever, et que nous ne saurions traduire.

Aussi n'avait-il jamais été pour rien dans les secrets de famille ou les affaires d'État qui avaient occupé la vie de monsignor Ieronimo. Le mépris qu'il lui inspirait avait survécu à la perte de sa mémoire, et le prélat paralytique, et presque en enfance, n'en avait même pas peur, et ne retrouvait la parole avec lui que pour lui appliquer l'infâme surnom dont il l'avait gratifié.

Une autre preuve de l'idiotisme de l'abbé, c'était la confiance qu'il nourrissait de pouvoir séduire toutes les femmes qui lui faisaient envie.

«Avec un peu d'or et beaucoup de mensonges, disait-il, avec des menaces, des promesses et des compliments, on s'empare de la plus fière comme de la plus humble.»

En conséquence, il se flattait d'avoir part à la fortune d'Agathe en faisant enlever celui qu'il présumait être son amant. Il n'était capable que d'une chose, c'était de placer Michel sous la carabine d'un bandit, et de crier feu dans un moment de vanité et de cupidité déçue; il n'eût osé le tuer lui-même, de même qu'il n'eût osé faire outrage à Mila, si elle eût levé seulement une paire de ciseaux pour le menacer.

Mais quelque abject que fût cet homme, il avait une certaine puissance pour le mal; elle ne venait pas de lui, la méchanceté des autres hommes l'en avait investi. La police napolitaine lui prêtait son lâche et odieux secours, quand il le réclamait. Il avait fait exiler, ruiner ou languir dans les cachots bien des victimes innocentes, et il eût fort bien pu s'emparer de Michel, sans aller chercher le secours des bandits de la montagne.

Mais il voulait pouvoir le rendre au besoin, pour une rançon considérable, et il voulait faire discuter l'affaire par des brigands avoués qui auraient intérêt à ne pas le trahir. Tout son rôle, en ceci, consistait donc à aller chercher des bravi et à leur dire: J'ai découvert une intrigue d'amour qui vaut de l'or. Faites le coup, et nous partagerons les produits.»

Mais en cela encore, il avait été dupe. Un bravo adroit, qui travaillait à la ville, sous la direction du Piccinino, et qui ne se fût point permis de rien faire sans le consulter, avait trompé l'abbé en l'attirant à un rendez-vous, où il n'avait pas vu le véritable Piccinino, mais auquel le Piccinino avait assisté derrière une cloison. Le Piccinino avait menacé ensuite de casser la tête au premier des deux complices qui parlerait ou qui agirait sans son ordre, et on le savait homme à tenir parole. D'ailleurs, ce jeune aventurier gouvernait sa bande avec une habileté si grande, un mélange de douceur et de despotisme si bien combinés, que jamais, sur une plus grande échelle, il est vrai, et dans des entreprises plus vastes, son père n'avait été à la fois aimé et redouté comme lui. Il pouvait donc être tranquille; ses secrets n'eussent pas été révélés à la torture, et il pouvait, cette fois, satisfaire le caprice qu'il avait souvent de terminer tout seul, sans confident et sans aide, une entreprise où il n'était pas besoin de force majeure, mais seulement de finesse et de ruse.

Voilà pourquoi le Piccinino, sûr de son plan, qui était des plus simples, voulait y mêler, pour son propre compte, des incidents poétiques, singuliers et romanesques, ou des enivrements réels, à son choix. Sa vive imagination et son caractère froid le lançaient sans cesse dans des essais contradictoires, d'où il savait sortir toujours, grâce à sa grande intelligence et à l'empire qu'il exerçait sur lui-même. Il avait toujours mené si bien sa barque que, hormis ses complices et le nombre très-restreint de ses amis intimes, personne n'aurait pu prouver que le fameux capitaine Piccinino, bâtard del Destatore, et le tranquille villageois Carmelo Tomabene, étaient le même homme. Ce dernier aussi passait bien pour un fils de Castro-Reale; mais il y en avait tant d'autres, dans la montagne, qui se vantaient de cette périlleuse origine!

XXXV.

LE BLASON.

L'ennemi vraiment redoutable, s'il eût voulu l'être, de la famille Lavoratori était donc le Piccinino; mais Mila ne s'en doutait point, et Fra-Angelo comptait sur cet élément d'héroïsme qui faisait, si l'on peut ainsi dire, la moitié de l'âme de son élève. Le bon religieux n'était pourtant pas sans inquiétude; il avait espéré qu'il le reverrait bientôt et qu'il pourrait s'assurer de ses dispositions; mais il l'avait attendu et cherché en vain. Il commençait à se demander s'il n'avait pas enfermé le loup dans la bergerie, et si ce n'était pas une grande faute que de s'associer aux gens capables de faire ce qu'on ne voudrait pas faire soi-même.

Il se rendit à la villa Palmarosa, à l'heure de la sieste, et trouva Agathe disposée à goûter les douceurs de ce moment d'apathie si nécessaire aux peuples du Midi.

«Soyez tranquille, mon bon père, lui dit-elle, mon inquiétude s'est dissipée avec la nuit. Au point du jour j'étais si peu rassurée sur les intentions de votre élève que j'ai été moi-même m'assurer qu'il n'avait point égorgé Michel cette nuit. Mais l'enfant dormait paisiblement, et le Piccinino était sorti avant l'aube.

—Vous avez été vous informer vous-même, Madame? Quelle imprudence! Et que dira-t-on dans le faubourg d'une telle démarche?

—On n'en saura jamais rien, je l'espère. J'ai été seule et à pied, bien enveloppée du mazzaro classique[7]; et si j'ai été rencontrée par quelqu'un de ma connaissance, à coup sûr je n'ai pas été reconnue. D'ailleurs, mon bon père, je n'ai plus de craintes sérieuses. L'abbé ne sait rien.

—Vous en êtes sûre?

—J'en suis très-sûre, et le cardinal est aussi incapable de se rien rappeler que le docteur me l'affirmait. L'abbé n'en a pas moins de mauvais desseins. Croiriez-vous qu'il suppose que Michel est mon amant?

—Et le Piccinino le croyait? dit le moine effrayé.

—Il ne le croit plus, répondit Agathe. J'ai reçu ce matin un billet de lui, où il me donne sa parole que je puis me tenir tranquille; que, dans la journée, l'abbé sera en son pouvoir, et que, jusque-là, il saura l'occuper si bien qu'aucun de nous n'en entendra parler. Je respire donc, et n'ai plus qu'un embarras, c'est de savoir comment je me délivrerai ensuite de l'intimité du capitaine Piccinino, qui menace de devenir trop assidu. Mais nous y aviserons plus tard: à chaque jour suffit son mal; et si, après tout, il me fallait en venir à lui dire la vérité... Vous ne le croyez pas homme à en abuser, n'est-ce pas?

—Je le sais homme à faire semblant de vouloir profiter et abuser de tout; mais ayez le courage de le traiter toujours comme un héros de franchise et de générosité, vous verrez qu'il voudra l'être et qu'il le sera en dépit du diable.»

La princesse et le capucin causèrent encore longtemps et se mirent mutuellement au courant de tout ce qu'ils savaient. Après quoi, Fra-Angelo se rendit au faubourg pour lever la consigne de Magnani, lui donner un nouveau rendez-vous de la part d'Agathe, et le remplacer pour escorter Michel-Ange et son père au palais de la Serra; car, malgré tout, Fra-Angelo n'aimait point l'idée qu'ils eussent à se trouver seuls dans la campagne, tant qu'il n'aurait pas vu lui-même le fils du Destatore.

Nous suivrons ces trois membres de la famille Lavoratori chez le marquis, et nous laisserons Mila attendre avec anxiété la visite du moine, tandis que Magnani, travaillant sur la galerie en face d'elle, était loin de se douter qu'après lui avoir demandé son assistance, elle guettait l'occasion de se dérober à ses regards. Elle avait promis à son père d'aller dîner chez son amie Nenna aussitôt qu'elle aurait lavé et repassé un voile qu'elle disait lui être indispensable pour sortir. Tout se passa comme son ami inconnu le lui avait annoncé. Elle vit le moine à la fontaine et n'eut pas besoin de feindre une grande terreur d'être surprise, car elle se demandait avec angoisse ce que Magnani penserait d'elle si, après ce qu'elle lui avait raconté, il l'apercevait causant de bonne volonté avec ce misérable.

Pour se dispenser de lui parler et de regarder son affreux visage, elle lui jeta un papier écrit qu'il lut avec transport, et il s'éloigna en lui envoyant des baisers qui la firent frémir de dégoût et d'indignation.

A ce moment même son père, son frère et son oncle, bien loin de soupçonner les périls auxquels la pauvre enfant allait s'exposer pour eux, entraient dans le palais de la Serra. Cette riche demeure, plus moderne que celle de Palmarosa, dont elle n'était séparée que par leurs grands parcs respectifs et un étroit vallon couvert de jardins et de prairies, était remplie d'objets d'art, de statues, de vases et de magnifiques peintures, que M. de la Serra y avait rassemblés avec un intérêt de connaisseur sérieux et éclairé. Il vint lui-même au-devant des Angelo, leur serra la main affectueusement, et, en attendant que le repas fût servi, il les promena dans sa noble résidence, leur montrant et leur expliquant, avec courtoisie et avec autant d'esprit que de sens, les chefs-d'œuvre dont elle était ornée. Pier-Angelo quoique simple ouvrier ornateur (adornatore), avait le goût et l'intelligence du beau dans les arts. Il était sensible à toutes ces merveilles qu'il connaissait déjà, et ses réflexions naïves et profondes animaient la conversation la plus sérieuse au lieu de la faire déroger. Michel fut d'abord un peu gêné devant le marquis; mais, remarquant bientôt combien le naturel et l'abandon de son père étaient de bon goût et avaient de mérite aux yeux d'un homme de sens comme le marquis, il se sentit plus à l'aise; enfin, lorsqu'il se trouva devant une table couverte de vermeil, parée et fleurie avec autant de soin que s'il se fût agi de traiter d'illustres convives, il oublia ses préventions, et causa avec autant de charme et d'aisance que s'il eût été le propre fils ou le neveu de la maison.

Une seule chose le tourmenta étrangement pendant ce dîner: c'était la figure et l'attitude qu'il supposait aux valets du marquis; je dis qu'il supposait, parce qu'il n'osait point lever les yeux sur eux. Il avait mainte fois dîné à la table des riches, lorsqu'il était à Rome, surtout depuis que, son père résidant à Catane, il n'y avait plus eu pour lui de vie de famille qui le retînt dans son intérieur et qui le détournât de rechercher la société des jeunes élégants de la ville. Il ne redoutait donc aucun affront pour lui-même; mais, comme c'était la première fois qu'il voyait son père invité avec lui, chez un patricien, il souffrait mortellement de l'idée que les laquais pouvaient hausser les épaules et passer brutalement les assiettes à cet honnête vieillard.

Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colère et de dédain chez ces laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son échelle dans ce même palais, et qui l'avaient traité de pair à compagnon.

Néanmoins, soit que le marquis les eût prévenus par quelques mots de bienveillante et honorable explication propre à flatter et à consoler l'amour-propre chatouilleux de cette classe d'hommes, soit que Pier-Angelo fût tellement sympathique à tous ceux qui le connaissaient, que des valets même dérogeassent en sa faveur à leur morgue habituelle, ils le servirent avec beaucoup de déférence. Michel s'en aperçut enfin lorsque son père, se retournant vers un vieux valet de chambre qui remplissait son verre, lui dit avec bonhomie:

«Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te rendrai cela dans l'occasion!»

Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d'un air satisfait et attendri. Le vieux serviteur souriait aussi à Pier-Angelo d'un air d'intelligence et d'amitié.

Après que le dessert fut enlevé, le marquis fut averti que messire Barbagallo, le majordome de la princesse, l'attendait dans une des salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvèrent en conférence avec Fra-Angelo, dont la sobriété et l'activité ne s'arrangeaient point d'une longue séance à table, et qui leur avait demandé de pouvoir faire un tour de promenade aussitôt après le premier service.

Le marquis s'approcha d'abord seul de Barbagallo pour s'informer s'il n'avait rien de particulier à lui dire de la part de la princesse; et, quand ils eurent échangé à voix basse quelques paroles qui ne parurent avoir aucune importance, à en juger par leurs physionomies, le marquis revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien:

«Vous aurez peut-être quelque plaisir, lui dit-il, à voir mes portraits de famille, qui sont dans une galerie séparée, et que je n'ai pas songé à vous montrer. Ne soyez pas effrayé de cette quantité d'aïeux qui se trouvent rassemblés chez moi. Vous les parcourrez d'un coup d'œil, et je vous arrêterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque maître. Au reste, c'est une intéressante collection de costumes, bonne à consulter pour un peintre d'histoire. Mais, avant d'y entrer, donnons un regard à celui que maître Barbagallo nous présente, et qu'il vient de déterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant, ajouta-t-il à voix basse, accordez un salut à ce pauvre majordome, qui se confond en révérences devant vous, honteux, sans doute, de sa conduite envers vous au bal de la princesse.»

Michel remarqua enfin les avances du majordome et y répondit sans rancune. Depuis qu'il était réconcilié avec sa condition et avec lui-même, il se sentait revenu de sa susceptibilité et pensait, comme son père, qu'aucune impertinence ne peut atteindre l'homme qui possède sa propre estime.

«Ce que je présente à Votre Excellence, dit ensuite le majordome au marquis, est un Palmarosa fort endommagé: mais, quoique l'inscription eût presque entièrement disparu, j'ai réussi à la rétablir, et la voici sur un morceau de parchemin.

—Quoi! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce matamore était capitaine sous le règne du roi Manfred, et qu'il avait accompagné Jean de Procida à Constantinople? C'est admirable! Quant à moi, je lis l'inscription originale avec les yeux de la foi!

—Vous pouvez être assuré que je ne me trompe pas, reprit Barbagallo. Je connaissais parfaitement ce brave capitaine, et il y a longtemps que je cherchais à retrouver son portrait.»

Pier-Angelo éclata de rire.

«Ah! vous avez vécu de ce temps-là! dit-il: je vous savais plus vieux que moi, maître Barbagallo, mais je ne vous croyais pas capable d'avoir vu nos Vêpres siciliennes.

—Que ne les ai-je vues, moi! dit Fra-Angelo en soupirant.

—Il faut que je vous explique l'érudition de messire Barbagallo et l'intérêt qu'il prend à ma galerie de famille, dit le marquis à Michel. Il a passé sa vie à ce travail de patience, et personne ne connaît comme lui les généalogies de la Sicile. Ma famille est alliée dans le passé à celle de la princesse de Palmarosa, et encore plus à celle des Castro-Reale de Palerme, dont vous avez sans doute entendu parler.

—J'en ai entendu parler beaucoup hier, répondit Michel en souriant.

—Eh bien! me trouvant le dernier héritier naturel de cette famille, après la mort du célèbre prince surnommé il Destatore, tout ce qui fut recueilli pour moi de cette succession, dont je m'occupai fort peu, je vous assure, fut une collection d'ancêtres que je ne voulais même pas déballer, mais que messire Barbagallo, amoureux de ces sortes de curiosités, prit le soin de débarbouiller, de classer lui-même et de suspendre en bon ordre dans la galerie que vous allez voir. Déjà, dans cette galerie, outre mes aïeux directs, je possédais bon nombre des aïeux de la ligne de Palmarosa, et la princesse Agathe, qui ne prise pas ce genre de collections, m'envoya tous les siens, pensant qu'il valait mieux les réunir dans un seul local. Ç'a été pour maître Barbagallo l'occasion d'un long et minutieux travail, dont il s'est tiré avec honneur. Allons, venez tous, car j'ai bien des personnages à présenter à Michel, et il aura besoin, peut-être, de l'assistance de son père et de son oncle pour tenir tête à tant de morts.

—Je me retire pour ne pas importuner vos Seigneuries, dit maître Barbagallo après les avoir accompagnés jusqu'à la galerie pour y déposer son capitaine sicilien; je reviendrai une autre fois pour mettre mon tableau en place; à moins pourtant que M. le marquis ne souhaite que je fasse à maître Michel-Ange Lavoratori, dont je suis le très humble serviteur, aujourd'hui et toujours, l'histoire des originaux des portraits qui sont ici.

—Comment, monsieur le majordome, dit Michel en riant, vous connaissez l'histoire de tous ces personnages? Il y en a plus de trois cents!

—Il y en a cinq cent trente, Seigneurie, et non-seulement je connais leurs noms et tous les événements de leur vie, avec la date précise, mais encore je sais les noms, le sexe et l'âge de tous les enfants qui sont morts avant que la peinture ait retracé leurs traits pour les transmettre à la postérité. Il y en a eu trois cent vingt-sept, y compris les morts-nés. Je n'ai négligé que ceux qui n'ont pas pu recevoir le baptême.

—Cela est merveilleux! reprit Michel; et, puisque vous avez tant de mémoire, à votre place, j'aurais mieux aimé apprendre l'histoire du genre humain que celle d'une seule famille.

—Le genre humain ne me regarde pas, répondit gravement le majordome. Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, père de la princesse actuelle, ne m'avait pas investi de la fonction d'enseigner l'histoire à ses enfants. Mais, comme j'aimais à m'occuper, et que j'avais beaucoup de temps de reste, dans une maison où l'on n'a jamais donné ni festins ni fêtes depuis deux générations, il me conseilla, pour m'amuser, de résumer l'histoire de sa famille éparse dans une foule de volumes in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothèque de Palmarosa, et que j'ai tous examinés, compulsés et commentés jusqu'à un iota.

—Et cela vous a-t-il amusé, en effet?

—Beaucoup, maître Pier-Angelo, répondit gravement le majordome au vieux peintre qui le raillait.

—Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n'êtes pas un économe ordinaire, Seigneurie, et que vous êtes plus cultivé que vos fonctions ne l'exigeaient.

—Mes fonctions sans être brillantes ont toujours été fort douces, répondit le majordome, même du temps du prince Dionigi, qui n'était doux pour nul autre que pour moi. Il m'avait pris en considération et presque en amitié, parce que j'étais un livre ouvert qu'il pouvait consulter à toute heure sur ses ascendants. Quant à la princesse sa fille, comme elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu'être heureux auprès d'elle. Je fais à peu près tout ce que je veux, et il n'y a qu'une chose qui me chagrine de sa part: c'est qu'elle ait renoncé à sa galerie de famille, qu'elle ne consulte jamais son arbre généalogique, et qu'elle ne daigne rien connaître à la science du blason. Le blason est pourtant une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec succès.

—Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en décor et des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des ornements heureux dont les vives couleurs et le caractère chevaleresque plaisent aux yeux et à l'imagination: voilà tout.

—Voilà tout? reprit l'intendant scandalisé; pardon, Seigneurie, ce n'est pas là tout. Le blason, c'est l'histoire écrite en hiéroglyphes ad hoc. Hélas! un temps viendra bientôt, peut-être, où l'on ne saura pas mieux lire cette écriture mystérieuse que les caractères sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l'Égypte! Pourtant, que de choses profondes et ingénieusement exprimées dans ce langage figuré! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague toute l'histoire de sa propre race, n'est-ce pas le résultat d'un art vraiment merveilleux? Et de quels signes plus concis et plus frappants les peuples civilisés se sont-ils jamais servis?

—Ce qu'il dit n'est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le marquis à demi-voix en s'adressant à Michel. Mais tu l'écoutes avec un dédain qui me frappes, jeune homme. Eh bien! dis tout ce que tu penses; j'aimerais à le savoir, à comprendre si tu es bien fondé à te railler de la noblesse avec un peu d'amertume, comme tu m'y sembles porté. Ne te gêne point; je t'écouterai avec autant de calme et de désintéressement que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de leurs cadres noircis par le temps.

XXXVI.

LES PORTRAITS DE FAMILLE.

«Eh bien, répondit Michel enhardi par la haute raison et la sincère bonté de son hôte, je dirai toute ma pensée; et que maître Barbagallo me permette de la dire devant lui, dût-elle le choquer dans ses croyances. Si l'étude de la science héraldique était un enseignement utile et moralisateur, maître Barbagallo, nourrisson privilégié de cette science, tiendrait tous les hommes pour égaux devant Dieu, et n'établirait de différence sur la terre qu'entre les hommes bornés ou méchants et les hommes intelligents ou vertueux. Il connaîtrait à fond la vanité des titres et la valeur suspecte des généalogies. Il aurait, sur l'histoire du genre humain, comme nous disions tout à l'heure, des données plus larges; et il jetterait sur cette grande histoire un coup d'œil aussi ferme que désintéressé. Au lieu que, si je ne me trompe, il la voit avec une certaine étroitesse que je ne puis accepter. Il estime la noblesse une race excellente, parce qu'elle est privilégiée; il méprise la plèbe, parce qu'elle est privée d'histoire et de souvenirs. Je parie qu'il se dédaigne lui-même à force d'admirer la grandeur d'autrui; à moins qu'il n'ait découvert, dans la poussière des bibliothèques, quelque document qui lui procure l'honneur de se croire apparenté au quatorzième degré avec quelque illustre famille.

Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)

Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)
Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)

—Je n'ai point cet honneur-là, dit le majordome un peu décontenancé; cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'étais point issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mâles assez honorables dans le clergé et l'industrie.

—Je vous en fais mon compliment sincère, dit Michel avec ironie; quant à moi, je n'ai jamais songé à demander à mon père si nous avions eu des ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue même que cela m'est parfaitement indifférent, et que je n'ai jamais eu qu'une préoccupation à cet égard, c'est de devoir mon illustration à moi-même et de me créer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.

—A la bonne heure, répondit le marquis, c'est une noble ambition; tu voudrais être la souche d'une race illustre dans les arts, et acquérir ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que tes descendants fussent fiers de porter le tien?

—Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes descendants étaient des ignorants et des sots.

—Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que la noblesse est dégénérée en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration à porter et de grandeur à soutenir. Mais en sommes-nous à faire le procès à telle ou telle caste de la société, et avons-nous à nous occuper ici du plus ou moins de mérite des individus qui la composent? Ce qui pouvait être intéressant, et même utile pour nous tous, dans une discussion de ce genre, c'était l'examen de l'institution en elle-même. Veux-tu me dire tes idées, Michel, et si tu blâmes ou si tu approuves les distinctions établies entre les hommes?

—Je les approuve, dit Michel sans hésiter, car j'aspire moi-même à me distinguer; mais je désavoue tout principe d'hérédité dans ces distinctions.

—Tout principe d'hérédité? reprit le marquis. En tant que fortune et pouvoir, je le conçois. C'est une idée française, une idée hardie...; elles me plaisent, ces idées-là! Mais, en tant que gloire désintéressée, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te faire quelques questions, mon enfant?

Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. (Page 98.)

Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. (Page 98.)
Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. (Page 98.)

«Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici présent soit né il y a seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait été l'émule de Raphaël ou de Titien, et qu'il ait laissé un nom digne de rivaliser avec ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais où nous voici lui ait appartenu, et qu'il soit resté l'héritage de ses descendants. Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont poussé vers une autre profession, peut-être même n'as-tu aucune profession; car tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aïeul t'ont constitué une fortune que ses descendants t'ont transmise fidèlement. Tu es ici chez toi, dans la galerie de peinture où tes ancêtres sont venus successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire à tous. Elle a été consignée dans des manuscrits qui se sont conservés et continués avec soin dans ta famille.

«J'entre ici, moi, enfant ramassé sur les marches d'un hospice, supposons cela encore. J'ignore le nom de mon père et jusqu'à celui de l'infortunée qui m'a donné le jour. Je ne tiens à rien sur la terre dans le passé, et, né d'hier, je contemple avec surprise cette succession d'aïeux qui te fait vivre depuis bientôt trois siècles. Je t'interroge avec stupeur, et même je me sens porté à te railler un peu de vivre ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postérité brillante ne se soit pas un peu détériorée en route.

«Tu me réponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies, que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs générations d'artistes jaloux de ne point déroger à leur profession héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu, une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore produire des sujets distingués.

«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille, je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un doux far niente, en contemplant la vie fructueuse de tes pères.

«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:

«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat, je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille, et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte. Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris. Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je fréquente et auxquels je ne puis montrer mes œuvres, m'écoutent, du moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»

«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire, irresponsable sur la terre!

«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale, Il Destatore, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le bien, ni dans le mal.

«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer. C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.

«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait gagné sur un coup de dé.

—Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué, même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?

«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance. Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.

«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante, il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au dernier héritier de la famille.»

Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa rude moustache et de son air sévère.

«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit rentrer le dissoluto en lui-même, sans doute?

—D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces mots d'une voix sépulcrale: «Je ne suis pas content de vous!» Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et ridée comme du parchemin, son œil pénétrant et plein d'autorité. Je ne pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «Je ne suis pas contente de vous!»

«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «Et vous?»

«Ni moi non plus,» répondit le magistrat du ton accablant d'un juge qui prononce une sentence de mort.

«Castro-Reale laissa, dit-on, tomber son flambeau, et, ne sachant ce qu'il faisait, trébuchant à chaque pas, il gagna le fond de la galerie, tandis que le pauvre majordome, transi de peur, se tenait éperdu à la porte par où ils venaient d'entrer, n'osant ni le suivre, ni l'abandonner. Il entendait son maître courir dans les ténèbres, d'un pas inégal et précipité, heurtant les meubles et murmurant des imprécations; et il entendait aussi chaque portrait l'apostropher, au passage, de ces mots terribles et monotones: «Ni moi non plus!... Ni moi non plus!... Ni moi non plus!...» Les voix s'affaiblissaient en se perdant une à une dans la profondeur de la galerie; mais toutes répétaient clairement la sentence fatale, et Castro-Reale ne put échapper à cette longue malédiction dont aucun de ses ancêtres ne le dispensa. Il demeura bien longtemps, à ce qu'il paraît, à gagner la porte du fond. Quand il l'eut franchie et refermée avec violence derrière lui, comme s'il se fût cru poursuivi par des spectres, tout rentra dans le silence; et je ne sache pas que, depuis ce jour-là, les portraits qui sont ici aient jamais repris la parole.»

—Dites le reste, dites le reste, Excellence! s'écria Fra-Angelo qui avait écouté cette histoire avec des yeux brillants et la bouche entr'ouverte; car, malgré son intelligence et l'instruction qu'il avait acquise, l'ex-bandit de l'Etna était trop moine et trop Sicilien pour n'y pas ajouter foi jusqu'à un certain point; dites que, depuis ce moment là, ni l'intendant du palais de Castro-Reale, ni aucun habitant du pays de Palerme n'a jamais revu le prince de Castro-Reale. Il y avait, au bout de cette galerie, un pont-levis qu'on l'entendit franchir, et, comme on trouva son chapeau à plumes flottant sur l'eau, on présuma qu'il s'y était noyé, bien qu'on cherchât vainement son corps.

—Mais la leçon eut un effet plus salutaire, ajouta le marquis. Il s'enfuit dans la montagne, y organisa des partisans, et y combattit dix ans pour sauver ou du moins venger son pays. Fausse ou vraie, l'aventure eut cours assez longtemps, et le nouveau possesseur de Castro-Reale y crut, au point de ne vouloir pas garder ces terribles portraits de famille et de mes les envoyer sur-le-champ.

—Je ne sais si l'histoire est bien certaine, reprit Fra-Angelo. Je n'ai jamais osé le demander au prince; mais il est certain que la résolution qu'il prit de se faire partisan lui vint dans le manoir de ses ancêtres, la dernière fois qu'il alla le visiter. Il est certain aussi qu'il y éprouva de violentes émotions, et qu'il n'aimait point qu'on lui parlât de ses aïeux. Il est certain encore que sa raison n'a jamais été bien saine depuis ce moment-là, et que, souvent, je l'ai entendu qui disait dans ses jours de chagrin: «Ah! j'aurais dû me brûler la cervelle en franchissant le pont-levis de mon château pour la dernière fois.»

—Voilà certainement, dit Michel, tout ce qu'il y a de vrai dans ce conte fantastique. N'importe! Quoiqu'il n'y ait pas la moindre relation entre ces personnages illustres et mon humble naissance, et bien que je ne sache pas avoir à me rien reprocher vis-à-vis d'eux, je serais un peu ému, ce me semble, s'il me fallait passer la nuit, seul, dans cette galerie.

—Moi, dit Pier-Angelo sans fausse honte, je ne crois pas un mot de l'histoire; et pourtant monsieur le marquis me donnerait sa fortune, et son palais avec, que je n'en voudrais pas à la condition de rester seul une heure, après le soleil couché, avec madame l'abbesse, monseigneur le grand-justicier, et tous les illustres militaires et religieux qui sont ici. Les domestiques ont plus d'une fois essayé de m'y enfermer pour se divertir; mais je ne m'y laissais pas prendre, car j'aurais plutôt sauté par les fenêtres.

—Et que conclurons-nous de la noblesse à propos de tout cela? dit Michel en s'adressant au marquis.

—Nous en conclurons, mon enfant, répondit M. de la Serra, que la noblesse privilégiée est une injustice, mais que les traditions et les souvenirs de famille ont beaucoup de force, de poésie et d'utilité. En France, on a cédé à un beau mouvement en invitant la noblesse à brûler ses titres, et elle a accompli un devoir de savoir-vivre et de bon goût en consommant l'holocauste; mais, ensuite, on a brisé des tombes, exhumé des cadavres, insulté jusqu'à l'image du Christ, comme si l'asile des morts n'était pas sacré, et comme si le fils de Marie était le patron des grands seigneurs et non celui des pauvres et des petits. Je pardonne à tous les délires de cette révolution, et je les comprends peut-être mieux que ceux qui vous en ont parlé, mon jeune ami; mais je sais aussi qu'elle n'a pas été une philosophie bien complète et bien profonde, et que, par rapport à l'idée de noblesse, comme par rapport à toutes les autres idées, elle a su détruire plus qu'édifier, déraciner mieux que semer. Laissez-moi vous dire encore un mot à ce sujet, et nous irons prendre des glaces au grand air, car je crains que tous ces trépassés ne vous ennuient et ne vous attristent.

XXXVII.

BIANCA.

—Tenez, Michel, poursuivit M. de la Serra en prenant la main de Pier-Angelo dans sa main droite et celle de Fra-Angelo dans sa main gauche: tous les hommes sont nobles! Et je parierais ma tête que la famille Lavoratori vaut celle de Castro-Reale. Si l'on juge des morts d'après les vivants, voici, certes, deux hommes qui ont dû avoir pour ancêtres des gens de bien, des hommes de tête et de cœur, tandis que le Destatore, mélange de grandes qualités et de défauts déplorables, tour à tour prince et bandit, dévot repentant et suicidé désespéré, a, certes, donné bien des démentis formels à la noblesse des fiers personnages dont l'effigie nous entoure. Si vous êtes riche un jour, Michel, vous commencerez une galerie de famille sans vous en apercevoir, car vous peindrez ces deux belles têtes de votre père et de votre oncle, et vous ne les vendrez jamais.

—Et celle de sa sœur! s'écria Pier-Angelo, il ne l'oubliera pas non plus, car elle servira de preuve, un jour, que notre génération n'était pas désagréable à voir.

—Eh bien, ne trouvez-vous pas, reprit le marquis en s'adressant toujours à Michel, qu'il y a pour vous une chose, bien regrettable? C'est que vous n'ayez pas le portrait et que vous ne sachiez pas l'histoire du père de votre père et de votre oncle?

—C'était un brave homme! s'écria Pier-Angelo; il avait servi comme soldat, il fut ensuite bon ouvrier, et je l'ai connu bon père.

—Et son frère était moine comme moi, dit Fra-Angelo. Il fut pieux et sage; son souvenir m'a beaucoup influencé quand j'hésitais à prendre le froc.

—Voyez l'influence des souvenirs de famille! dit le marquis. Mais votre grand-père et votre grand-oncle, mes amis, qu'étaient-ils?

—Quant à mon grand-oncle, répondit Pier-Angelo, je ne sais s'il a jamais existé. Mais mon grand-père était paysan.

—Comment vécut-il?

—On me l'a dit dans mon enfance probablement, mais je ne m'en souviens pas.

—Et votre bisaïeul?

—Je n'en ai jamais entendu parler.

—Ni moi non plus, répondit Fra-Angelo; j'ai quelque vague souvenir que nous avons eu un trisaïeul marin, et des plus braves. Mais son nom m'a échappé. Le nom de Lavoratori ne date pour nous que de deux générations. C'est un sobriquet comme la plupart des noms plébéiens. Il marque la transition du métier dans notre famille, lorsque, de paysan de la montagne, notre grand-père passa à l'emploi d'artisan de la ville. Notre grand-père s'appelait Montanari: c'était un sobriquet aussi; son grand-père s'appelait autrement, sans doute. Mais là commence pour nous la nuit éternelle, et notre généalogie se plonge dans un oubli qui équivaut au néant.

—Eh bien, reprit M. de la Serra, vous venez de résumer toute l'histoire du peuple dans l'exemple de votre lignée. Deux ou trois générations sentent un lien entre elles; mais toutes celles qui ont précédé et toutes celles qui suivront leur sont à jamais étrangères. Est-ce que vous trouvez cela juste et digne, mon cher Michel? N'est-ce pas une sorte de barbarie, un état sauvage, un mépris révoltant de la race humaine, que cet oubli complet du passé, cette insouciance de l'avenir, et cette absence de solidarité pour les générations intermédiaires?

—Vous avez raison, et je vous comprends, monsieur le marquis, répondit Michel. L'histoire de chaque famille est celle du genre humain, et quiconque sait l'une sait l'autre. Certes, l'homme qui connaît ses aïeux, et qui, dès l'enfance, puise dans l'examen de leurs existences successives une série d'exemples à suivre ou à éviter, porte, pour ainsi dire, la vie humaine plus intense et plus complète dans son sein que celui qui ne se rattache qu'à deux ou trois ombres vagues et insaisissables du passé. C'est donc un grand privilège social que la noblesse d'origine; si elle impose de grands devoirs, elle fournit en principe de grandes lumières et de grands moyens. L'enfant qui épelle la connaissance du bien et du mal dans des livres écrits avec le propre sang qui coule dans ses veines, et dans les traits de ces visages peints qui lui retracent sa propre image comme des miroirs où il aime à se retrouver lui-même, devrait toujours être un grand homme, ou au moins, comme vous le disiez, un homme épris de la vraie grandeur, ce qui est une vertu acquise à défaut de vertu innée. Je comprends maintenant ce qu'il y a de vrai et de bon dans ce principe d'hérédité qui rend les générations solidaires les unes des autres. Ce qu'il y a de funeste, je ne vous le rappellerai pas, vous le savez mieux que moi.

—Ce qu'il y a de funeste, je vais le dire moi-même, reprit le marquis; c'est que la noblesse soit une jouissance exclusive et que toutes les familles humaines n'y aient point part; c'est que les distinctions établies reposent sur un faux principe, et que le paysan héros ne soit pas illustré et inscrit dans l'histoire comme le héros patricien; c'est que les vertus domestiques de l'artisan ne soient pas enregistrées dans un livre toujours ouvert à sa postérité; c'est que la vertueuse et pauvre mère de famille, belle et chaste en vain, ne laisse pas son nom et son image sur les murs de son pauvre réduit; c'est que ce réduit du pauvre ne soit pas même un refuge assuré à ses descendants; c'est que tous les hommes ne soient pas riches et libres, afin de pouvoir consacrer des monuments, des pensées et des œuvres d'art à la religion de leur passé; c'est enfin que l'histoire de la race humaine n'existe pas, et ne se rattache qu'à quelques noms sauvés de l'oubli, qu'on appelle des noms illustres, sans songer qu'à de certaines époques des nations entières s'illustrèrent sous l'influence du même fait et de la même idée.

»Qui nous dira les noms de tous les enthousiastes et de tous les cœurs généreux qui jetèrent la bêche ou la houlette pour aller combattre les infidèles? Tu as des ancêtres parmi ceux-là, sans doute, Pier-Angelo, et tu n'en sais rien! Ceux de tous les moines sublimes qui prêchèrent la loi de Dieu à de barbares populations? Tes oncles sont là aussi, Fra-Angelo, et tu n'en sais rien non plus! Ah! mes amis, que de grands cœurs éteints à jamais, que de nobles actions ensevelies sans profit pour les vivants d'aujourd'hui! Que cette nuit impénétrable du passé est triste et fatale pour le peuple, et que je souffre de songer que vous êtes issus probablement du sang des martyrs et des braves sans que vous puissiez retrouver la moindre trace de leur passage sur vos sentiers! Tandis que moi, qui ne vous vaux point, je puis apprendre de maître Barbagallo quel oncle me naquit et me mourut ce mois-ci, il y a cinq cents ans! Voyez! d'un côté l'abus extravagant de cette religion patricienne, de l'autre l'horreur d'une tombe immense, qui dévore pêle-mêle les os sacrés et les os impurs de la plèbe! L'oubli est un châtiment qui ne devrait frapper que les hommes pervers, et pourtant, dans nos orgueilleuses familles, il ne frappe personne; tandis que dans les vôtres il envahit les plus grandes vertus! L'histoire est confisquée à notre profit, et vous autres, vous ne semblez pas tenir à l'histoire, qui est votre ouvrage plus que le nôtre, cependant!

—Eh bien, dit Michel ému des idées et des sentiments du marquis, vous m'avez fait concevoir, pour la première fois, l'idée de noblesse. Je la plaçais dans quelques personnalités glorieuses qu'il fallait isoler de leur lignée. Maintenant, je conçois des pensées généreuses et fières, se succédant pour les générations, les rattachant les unes aux autres, et tenant autant de compte des humbles vertus que des actions éclatantes. C'est juger comme Dieu pèse, monsieur le marquis, et, si j'avais l'honneur et le chagrin d'être noble (car c'est un lourd fardeau pour qui le comprend), je voudrais voir et penser comme vous!

—Je t'en remercie, répondit M. de la Serra en lui prenant la main et en l'emmenant sur la terrasse de son palais.» Fra-Angelo et Pier-Angelo se regardèrent avec attendrissement; l'un et l'autre avaient compris toute la portée des idées du marquis, et ils se sentaient grandis et fortifiés par ce nouvel aspect qu'il venait de donner à la vie collective et à la vie individuelle. Quant à maître Barbagallo, il avait écouté cela avec un respect religieux, mais il n'y avait absolument rien compris; et il s'en allait, se demandant à lui-même comment on pouvait être noble sans palais, sans parchemins, sans armoiries, et surtout sans portraits de famille. Il en conclut que la noblesse ne pouvait se passer de richesse: merveilleuse découverte qui le fatigua beaucoup.

A ce moment-là, tandis que le bec d'un grand pélican de bois doré qui servait d'aiguille à une horloge monumentale, dans la galerie du palais de la Serra, marquait quatre heures de l'après-midi, les cinq ou six montres à répétition du Piccinino lui semblaient en retard, tant il attendait impatiemment l'arrivée de Mila. Il allait de la montre anglaise à la montre de Genève, dédaignant la montre de Catane qu'il aurait pu se procurer avec son argent (car les Catanais sont horlogers comme les Genevois), et de celle qui était entourée de brillants à celle qui était ornée de rubis. Amateur de bijoux, il ne prélevait sur le butin de ses hommes que les objets d'une qualité exquise. Personne ne savait donc mieux l'heure que lui, qui savait si bien la mettre à profit, et disposer avec méthode l'emploi du temps pour faire marcher ensemble la vie d'étude et de recueillement, la vie d'aventures, d'intrigues et de coups de main, enfin la vie de plaisir et de volupté qu'il ne pouvait et ne voulait savourer qu'en cachette.

Ardent jusqu'au despotisme dans l'impatience, autant il aimait à faire attendre les autres et à les inquiéter par d'habiles lenteurs, autant il était incapable d'attendre lui-même. Cette fois pourtant, il avait cédé à la nécessité de venir le premier au rendez-vous. Il ne pouvait compter que Mila aurait le courage de l'attendre, et même celui d'entrer chez lui, s'il n'allait pas lui-même à sa rencontre. Il y alla plus de dix fois, et revint sur ses pas avec humeur, n'osant se hasarder hors du chemin couvert qui bordait son jardin, et craignant, s'il rencontrait quelqu'un, d'avoir l'air d'être occupé d'un désir ou d'un projet quelconque. La principale science de l'arrangement de sa vie consistait à se montrer toujours calme et indifférent aux gens paisibles, toujours distrait et préoccupé aux gens affairés.

Enfin, lorsque Mila parut au haut du sentier vert qui descendait en précipice vers son verger, il était véritablement en colère contre elle, car elle était en retard d'un quart d'heure, et, parmi les belles filles de la montagne, grâce au discernement ou aux séductions du Piccinino, il n'en était pas une qui, dans une affaire d'amour, l'eût jamais laissé venir au rendez-vous le premier. Le cœur sauvage du bandit était donc agité d'une sombre fureur; il oubliait qu'il n'avait point affaire à une maîtresse, et il s'avança vers Mila d'un air impérieux, prit la bride de sa monture, et, soulevant la jeune fille dans ses bras dès qu'elle fut devant la porte du jardin, il la fit glisser à terre en serrant son beau corps avec une sorte de violence.

Mais Mila, entr'ouvrant les plis de sa double mante de mousseline, et le regardant avec surprise: «Sommes-nous donc déjà en danger, seigneur? lui dit-elle, ou croyez-vous donc que je me sois fait suivre par quelqu'un? Non, non! Voyez, je suis seule, je suis venue avec confiance, et vous n'avez pas sujet d'être mécontent de moi.»

Le Piccinino rentra en lui-même en regardant Mila. Elle avait mis ingénument sa parure du dimanche pour se présenter devant son protecteur. Son corsage de velours pourpre laissait voir un second corset bleu-pâle, brodé et lacé avec goût. Un léger réseau de fil d'or, à la mode du pays, retenait sa splendide chevelure, et, pour préserver sa figure et sa toilette de l'ardeur du soleil, elle s'était couverte de la mantellina, grand et léger voile blanc qui enveloppe la tête et toute la personne, quand elle est jetée avec art et portée avec aisance. La vigoureuse mule du Piccinino, sellée d'un siége plat en velours garni de clous dorés, sur lequel une femme pouvait facilement s'asseoir de côté, était haletante et enflammée, comme si elle eût été fière d'avoir porté et sauvé de tout péril une si belle amazone. On voyait bien, à son flanc baigné d'écume, que la petite Mila ne l'avait pas ménagée, ou qu'elle s'était confiée bravement à son ardeur. La course avait été périlleuse pourtant: des arêtes de laves à gravir, des torrents à traverser, des précipices à côtoyer; la mule avait pris le plus court. Elle avait grimpé et sauté comme une chèvre. Mila, voyant sa force et son adresse, n'avait pu, malgré son anxiété, se défendre de ce plaisir mystérieux et violent que les femmes trouvent dans le danger. Elle était fière d'avoir senti le courage physique s'éveiller en elle avec le courage moral; et, tandis que le Piccinino admirait l'éclat de ses yeux et de ses joues animées par la course, elle, ne songeant qu'aux mérites de la mule blanche, se retourna pour lui donner un baiser sur les naseaux, en lui disant: «Tu serais digne de porter le pape!»

Le brigand ne put s'empêcher de sourire, et il oublia sa colère.

—Chère enfant, dit-il, je suis heureux que ma bonne Bianca vous plaise, et maintenant je crois qu'elle serait digne de manger dans une auge d'or, comme le cheval d'un empereur romain. Mais venez vite, je ne voudrais pas qu'on vous vît entrer ici.»

Mila doubla le pas avec docilité, et, quand le bandit lui eut fait traverser son jardin après en avoir fermé la porte à double tour, elle se laissa conduire dans sa maison, dont la fraîcheur et la propreté la charmèrent.

«Êtes-vous donc ici chez vous, seigneur? demanda-t-elle au Piccinino.

—Non, répondit-il. Nous sommes chez Carmelo Tomabene, comme je vous l'ai dit; mais il est mon obligé et mon ami, et j'ai chez lui une chambre où je me retire quelquefois, quand j'ai besoin de repos et de solitude.»

Il lui fit traverser la maison qui était arrangée et meublée rustiquement, mais avec une apparence d'ordre, de solidité et de salubrité qu'ont rarement les habitations des paysans enrichis. Au fond de la galerie de ventilation qui traversait l'étage supérieur, il ouvrit une double porte dont la seconde était garnie de lames de fer, et introduisit Mila dans cette tour tronquée qu'il avait incorporée pour ainsi dire à son habitation, et dans laquelle il s'était mystérieusement créé un boudoir délicieux.

Aucune princesse n'en avait un plus riche, plus parfumé et orné d'objets plus rares. Aucun ouvrier n'y avait pourtant mis la main. Le Piccinino avait lui-même caché les murailles sous des étoffes de soie d'Orient brochées d'or et d'argent. Le divan de satin jaune était couvert d'une grande peau de tigre royal dont la tête fit d'abord peur à la jeune fille; mais elle se familiarisa bientôt jusqu'à toucher sa langue de velours écarlate, ses yeux d'émail, et à s'asseoir sur ses flancs rayés de noir. Puis elle promena ses regards éblouis sur les armes brillantes, sur les sabres turcs ornées de pierreries, sur les pipes à glands d'or, sur les brûle-parfums, sur les vases de Chine, sur ces mille objets d'un goût, d'un luxe, ou d'une étrangeté qui souriaient à son imagination, comme les descriptions de palais enchantés dont elle était remplie.

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