GEORGE SAND (continued 2)
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—Oui, oui, grommela Barbagallo, qui, contrairement à ses habitudes de réserve et de politesse, était, ce soir-là, d'une humeur massacrante: voilà comme chacun lui fait la cour, à ce vieux entêté, et il se soucie fort peu de faire damner les autres.
—Au lieu de gronder, vous devriez aider à clouer, ou à allumer les lustres, dit Pier-Angelo d'un air moqueur. Mais, bah! vous craindriez de gâter vos culottes de satin et de déchirer vos manchettes!
—Maître Pier-Angelo, vous devenez trop familier, et je vous jure que je vous emploie aujourd'hui pour la dernière fois.
—Plût au ciel! répliqua l'autre avec son flegme accoutumé, en s'accompagnant de vigoureux coups de marteau, frappés en cadence sur les nombreux clous qu'il plantait rapidement; mais, à la prochaine occasion, vous viendrez encore me supplier, me dire que rien ne peut se faire sans moi; et moi, comme à l'ordinaire, je vous pardonnerai vos impertinences.
—Allons! dit l'intendant au jeune Michel, qui descendait lentement de son échelle, c'est donc fini? C'est bien heureux! Vite! vite! aidez aux tapissiers, ou aux fleuristes, ou aux allumeurs. Faites quelque chose pour réparer le temps perdu.
Michel toisa le majordome d'un air hautain. Il avait si bien oublié jusqu'à la pensée de se faire ouvrier, qu'il ne concevait pas que ce subalterne lui ordonnât de prendre part à des travaux en dehors de ses attributions; mais, au moment où il allait lui répondre avec vivacité, il entendit la voix de son père qui l'appelait.
—Allons, Michel, apporte-nous ici des clous, et viens aider à ces bons compagnons, qui n'arriveront pas à temps sans nous.
—Rien de plus juste, répondit le jeune homme. Je ne serai peut être pas très-adroit à ce travail; mais j'ai des bras solides pour tendre. Voyons, que faut-il faire? commandez-moi, vous autres!
—A la bonne heure! dit Magnani, un jeune ouvrier tapissier, plein de feu et de franchise, qui demeurait dans le faubourg, porte à porte, avec la famille Lavoratori. Sois bon camarade comme ton père, que tout le monde aime, et tu seras aimé comme lui. On nous disait que, pour avoir étudié la peinture à Rome, tu faisais un peu le glorieux, et il est certain que tu vas par la ville avec un habit qui ne convient guère à un artisan. Tu as pourtant une jolie figure qui plaît, mais on te reproche d'avoir de l'ambition.
—Où serait le mal? répondit Michel, tout en travaillant avec Magnani. A qui cela est-il défendu?
—J'aime la bonne foi de ta réponse; mais quiconque veut être admiré doit commencer par se faire aimer.
—Suis-je donc haï dans ce pays où j'arrive, où je ne connais encore personne?
—Ce pays est le tien: tu y as vu le jour, ta famille y est connue, ton père estimé; et c'est parce que tu arrives, que tout le monde a les yeux sur toi. On te trouve beau garçon, bien mis et bien tourné. Autant que je puis m'y connaître, tu as du talent, les figures que tu as dessinées et enluminées là-haut ne sont pas des barbouillages vulgaires. Ton père est fier de toi; mais tout cela n'est pas une raison pour que tu sois déjà fier de toi-même. Tu es encore un enfant, tu es plus jeune que moi de plusieurs années; tu n'as guère de barbe au menton, tu n'as pas pu faire encore tes preuves de courage et de vertu... Quand tu auras un peu souffert, sans te plaindre, des maux de la condition, nous te pardonnerons de porter haut la tête et de te balancer sur tes hanches en traversant les rues, le bonnet sur l'oreille. Autrement nous te dirons que tu veux t'en faire accroire, et que si tu n'es pas un artisan, mais un artiste, il faut aller en voiture et ne pas regarder en face les jeunes gens de ta classe; car enfin ton père est un ouvrier comme nous; il a du talent dans sa partie, et il peut être plus difficile de peindre des fleurs, des fruits et des oiseaux sur une corniche, que de suspendre des draperies à une fenêtre et d'assortir des couleurs dans un ameublement. Mais la différence n'est pas si grande qu'on ne soit cousin-germain dans le travail. Je ne me crois pas plus que le menuisier et le maçon; pourquoi te croirais-tu au-dessus de moi?
—Je n'ai pas cette pensée, répondit Michel; Dieu m'en préserve!
—Et alors, pourquoi n'es-tu pas venu à notre bal d'artisans, hier soir? Je sais que ton cousin Vincenzo a voulu t'y mener et que tu as refusé.
—Ami, ne me juge pas mal pour cela; peut-être suis-je d'un caractère triste et sauvage.
—Je n'en crois rien. Ta figure annonce autre chose. Pardonne-moi de te parler sans façon; c'est parce que tu me plais, que je t'adresse ces reproches. Mais, voici notre tapis cloué par ici. Il faut aller ailleurs.
—Mettez-vous donc deux et trois à chaque lustre! criait le maître lampiste à ses ouvriers; vous n'en finirez jamais si vous vous divisez ainsi!
—Eh! moi, je suis tout seul! criait à son tour Visconti, un gros allumeur, bon vivant, qui, ayant déjà un peu de vin dans la cervelle, plaçait toujours la mèche enflammée à deux doigts de la bougie. Michel, frappé de la leçon que Magnani lui avait donnée, dressa un escabeau et se mit en devoir d'aider à Visconti.
—Ah! c'est bien! dit l'ouvrier; maître Michel est un bon garçon, et il sera récompensé. La princesse paie bien, et, de plus, elle veut que tout le monde s'amuse chez elle les jours de fête. Il y aura souper pour nous, de la desserte du souper des seigneurs, et le bon vin ne sera pas épargné. J'ai déjà pris un petit à compte en passant par l'office.
—Aussi vous vous brûlez les doigts! dit Michel en souriant.
—Vous n'aurez peut-être pas la main aussi sûre que vous l'avez maintenant, dans deux ou trois heures d'ici, reprit Visconti: car vous viendrez souper avec nous, n'est-ce pas, jeune homme? Votre père nous chantera ses vieilles chansons, qui font toujours rire. Nous serons plus de cent à table à la fois. Oh! va-t-on se divertir!
—Place, place! cria un grand laquais, galonné sur toutes les coutures; voici la princesse qui vient voir si tout est prêt. Dépêchez-vous, rangez-vous! Ne secouez pas les tapis si fort, vous faites de la poussière. Hé! là-haut, les allumeurs, ne répandez pas de bougie! ôtez vos outils, ouvrez le passage!
—Bon, dit le majordome, vous allez vous taire, j'espère, messieurs les ouvriers! Allons, hâtez-vous; que, si vous êtes en retard, vous ayez au moins l'air de vous dépêcher. Je ne réponds pas des reproches que vous allez recevoir. J'en suis fâché pour vous. Mais c'est votre faute; je ne saurais vous justifier. Ah! maître Pier-Angelo, cette fois-ci, vous n'avez que faire de venir quêter des compliments.
Ces paroles arrivèrent aux oreilles du jeune Michel, et toute sa fierté lui revint au cœur. L'idée que son père pût quêter des compliments et recevoir des affronts lui était insupportable. S'il n'avait pas encore pu voir la princesse, il pouvait se rendre cette justice qu'il n'avait guère cherché à la voir. Il n'était pas de ceux qui courent avidement sur les traces d'un personnage riche et puissant, pour repaître leurs regards d'une banale et servile admiration. Mais, cette fois, il se pencha sur son escabeau, cherchant des yeux cette altière personne qui, au dire de maître Barbagallo, devait humilier d'un geste et d'un mot d'intelligents et généreux travailleurs. Il restait ainsi matériellement au-dessus du niveau de la foule, afin de mieux voir, mais tout prêt à descendre, à s'élancer auprès de son vieux père et à répondre pour lui, si, dans un accès d'humeur bienveillante, l'insouciant vieillard venait à se laisser outrager.
L'immense salle que l'on se hâtait de terminer n'était autre chose qu'une vaste terrasse de jardin recouverte extérieurement de tant de feuillages, de guirlandes et de banderoles, qu'on eût dit d'un berceau gigantesque dans le goût de Watteau. A l'intérieur on avait établi des parquets volants sur le terrain sablé. Trois grandes fontaines de marbre, ornées de personnages mythologiques, loin de gêner cet intérieur improvisé, en faisaient le plus bel ornement. Il y avait, entre leurs masses élégantes, assez de place pour circuler et pour danser. Elles lançaient leurs gerbes d'eau cristalline au milieu de buissons de fleurs, sous la clarté resplendissante des grands lustres qui les semaient d'étincelles. Des gradins, disposés comme dans un amphithéâtre antique et coupés de buissons fleuris, offraient une libre circulation et des siéges nombreux pour les assistants.
Eh, moi, je suis tout seul, criait à son tour Visconti. (Page 45.)

La hauteur de la voûte factice était telle que le grand escalier du palais, admirable morceau d'architecture, tout orné de statues antiques et de vases de jaspe du plus beau style, s'y encadrait tout entier. Les degrés de marbre blanc étaient fraîchement recouverts d'un immense tapis de pourpre, et le laquais qui précédait la princesse, en ayant balayé la foule des ouvriers, il y avait là un vide solennel. Un silence instinctif se fit dans l'attente d'une apparition majestueuse.
Les ouvriers, partagés entre un sentiment de curiosité, naïf et respectueux chez les uns, insouciant et railleur chez les autres, regardèrent tous à la fois vers la grande porte fleuronnée qui s'ouvrait à deux battants au haut de l'escalier. Michel sentit battre son cœur, mais c'était de colère autant que d'impatience. «Que sont donc ces nobles et ces riches de la terre, se disait-il, pour qu'ils marchent avec tant d'orgueil sur les autels, sur les tréteaux, que nos mains avilies leur dressent? Une déesse de l'Olympe serait à peine digne de se montrer ainsi, du haut d'un pareil temple, aux vils mortels prosternés à ses pieds. Oh! insolence, mensonge et dérision! La femme qui va se produire ici, devant mes regards, est peut-être un esprit borné, une âme vulgaire; et, pourtant, voilà tous ces hommes forts et hardis qui se découvrent à son approche.»
Michel avait fait très-peu de questions à son père sur les goûts et les facultés de la princesse Agathe; à ce peu de questions, le bon Pier-Angelo n'avait guère répondu, surtout dans les derniers jours, qu'avec distraction, selon sa coutume, lorsqu'on mêlait une idée étrangère à la contention de son esprit absorbé par le travail. Mais Michel était orgueilleux, et la pensée qu'il allait être aux prises avec un être quelconque plus orgueilleux que lui, faisait entrer du dépit et une sorte de haine dans son cœur.
Il vit que le hallebardier qui gardait la porte... (Page 21.)

VII.
UN REGARD.
Lorsque la princesse de Palmarosa parut au haut de l'escalier, Michel crut voir une fille de quinze ans, tant elle était svelte et souple dans sa taille et dans son attitude; mais, à chaque marche qu'elle descendit, il vit apparaître une année de plus sur son front; et, quand il l'observa de près, il put juger qu'elle en avait trente. Cela ne l'empêchait pas d'être belle; non pas éclatante et superbe, mais pure et suave comme le bouquet de cyclamens blancs qu'elle portait à la main. Elle avait une réputation de grâce et de charme plus que de beauté, car elle n'avait jamais été coquette et ne cherchait point à faire de l'effet. Beaucoup de femmes beaucoup moins belles avaient allumé des passions, parce qu'elles l'avaient voulu. La princesse Agathe n'avait jamais fait parler d'elle, et, s'il y avait eu des émotions dans sa vie, les gens du monde n'en avaient rien su positivement.
Elle était fort charitable, et comme exclusivement occupée de répandre des aumônes; mais cela se faisait sans faste et sans ostentation, et on ne la nommait point la mère des pauvres. La plupart du temps, les gens qu'elle secourait ignoraient la source du bienfait. Elle n'était pas très-assidue à l'église et au sermon, sans cependant fuir les cérémonies religieuses. Elle avait des goûts d'artiste et s'entourait avec discernement des plus belles choses et des plus nobles esprits. Mais elle ne brillait point au centre, et ne se faisait un piédestal ni de ses relations, ni de ses richesses. En tout, il semblait qu'elle aimât à faire comme tout le monde, et que, soit apathie, soit bon goût, soit timidité intérieure, elle eût pris à tâche de ne point se faire remarquer. Il n'était point de femme plus inoffensive. On l'estimait, on l'aimait sans enthousiasme, on l'appréciait sans jalousie. Mais l'appréciait-on à sa juste valeur? C'est ce qu'il eût été difficile de dire. Elle ne passait point pour un grand esprit. Ses plus anciens amis disaient d'elle, comme éloge culminant, que c'était une personne très-sûre et d'une humeur toujours égale.
Tout cela pouvait se juger dès le premier coup d'œil jeté sur elle, et le jeune Michel, en la voyant descendre l'escalier avec une grâce nonchalante, sentit son aversion se dissiper avec sa crainte. Il était impossible de se conserver irrité en présence d'un visage si pur, si calme et si doux. Mais comme, au milieu de sa colère, il s'était préparé à affronter le terrible regard d'une beauté arrogante et splendide, il éprouva comme un soulagement intérieur à voir une femme ordinaire. Déjà il pressentait que, si elle venait pour gronder, elle n'aurait ni l'énergie, ni peut-être l'esprit d'être blessante. Son cœur s'apaisa, et il la regarda avec une tranquillité croissante, comme si le fluide rafraîchissant émané d'une sérénité intérieure se fut communiqué d'elle à lui.
Elle était simplement et richement vêtue d'une robe d'étoffe de soie lourde et mate d'un blanc lacté, sans aucun ornement. Une légère guirlande de diamants ornait ses cheveux d'un noir doux, séparés en bandeaux sur un front lisse et pur. Sans doute elle eût pu avoir de plus riches pierreries, mais sa couronne était une œuvre d'art d'un excellent travail, et ne fatiguait point d'un poids abrutissant sa tête fine et admirablement attachée. Ses épaules, à demi découvertes, avaient perdu l'intéressante maigreur de l'adolescence et ne se noyaient pas encore dans l'embonpoint fastueux de la troisième ou quatrième jeunesse des femmes. Il y avait encore des contours délicats dans ses formes, et dans tous ses mouvements une souplesse abandonnée, qui semblait s'ignorer elle-même et ne poser pour personne.
Elle écarta lentement, du bout de son éventail, le laquais et l'intendant qui s'évertuaient à lui faire faire place, et passa devant eux, enjambant avec facilité et sans empressement maladroit les planches et les tapis roulés qui s'opposaient encore à sa marche; laissant traîner, avec une sorte d'insouciance humble ou opulente, les longs plis de sa belle robe de soie blanche sur la poussière qu'avaient laissée les pieds des manœuvres. Elle effleura, sans éprouver de dégoût ou sans les remarquer, les ouvriers baignés de sueur, qui ne pouvaient se ranger assez vite. Elle passa dans un groupe de jardiniers qui remuaient des caisses énormes, et ne parut pas s'apercevoir ou se soucier du danger d'être écrasée ou blessée. Elle salua ceux qui la saluaient, sans prendre aucun air de commandement ou de protection; et, quand elle fut au milieu de la cohue des hommes, des toiles, des planches et des échelles, elle s'arrêta fort tranquillement, promena ses regards sur ce qui était achevé et sur ce qui ne l'était pas, et dit d'une voix douce et encourageante:—Eh bien, Messieurs, espérez-vous avoir fini à temps? Nous n'avons plus guère qu'une demi-heure.
—Je vous réponds de tout, ma chère princesse, répondit Pier-Angelo en s'approchant d'elle d'un air enjoué; ne voyez-vous pas que je mets la main à tout?
—En ce cas, je suis tranquille, répondit-elle, et je compte aussi sur tout le monde. Il serait fâcheux de laisser imparfait un aussi bel ouvrage. Je suis extrêmement contente. Tout cela est conçu avec goût et exécuté avec soin. Je vous remercie beaucoup de la peine que vous prenez pour bien faire, Messieurs, et cette fête sera à votre gloire.
—Mon fils Michel en aura sa part, j'espère, reprit le vieux peintre en décors; Votre Seigneurie veut-elle me permettre de le lui présenter? Allons, Michel, approche, et baise la main de la princesse, mon enfant: c'est une bonne princesse, tu vois!
Michel ne fit pas un mouvement pour s'approcher. Quoique la manière dont la princesse venait de gronder son père l'eût attendri et gagné, il ne se souciait pas de faire acte de servilité devant elle. Il savait bien que la coutume italienne de baiser la main à une dame est l'hommage d'un ami ou la prosternation d'un inférieur, et, ne pouvant prétendre à l'un, il ne voulait pas descendre à l'autre. Il ôta son bonnet de velours et se tint droit, affectant de regarder la princesse avec aplomb.
Elle fixa alors ses yeux sur lui, et soit, qu'il y eût dans son regard une habitude de bonté et d'effusion qui fit contraste avec la nonchalante bienveillance de ses manières, soit que Michel fut frappé d'une étrange hallucination, il fut remué jusqu'au fond des entrailles par ce regard inattendu. Il lui sembla qu'une flamme insinuante, mais intense et profonde, pénétrait en lui à travers les douces paupières de la grande dame; qu'une ineffable tendresse, partant de cette âme inconnue, venait s'emparer souverainement de tout son être; enfin que la tranquille princesse Agathe lui disait dans un langage plus éloquent que toutes les paroles humaines: «Viens dans mes bras. Viens sur mon cœur.»
Michel étourdi, fasciné, hors de lui, tressaillit, pâlit, s'approcha par un mouvement convulsif et involontaire, prit en tremblant la main de la princesse, et au moment de la porter à ses lèvres, leva encore ses yeux sur les siens, croyant s'être trompé et pouvoir sortir d'un rêve à la fois pénible et délicieux. Mais ces yeux purs et transparents lui exprimaient un amour si absolu et si confiant qu'il perdit la tête, se sentit défaillir et tomba comme terrassé aux pieds de la signora.
Quand il recouvra sa présence d'esprit, la princesse était déjà à quelques pas de lui. Elle s'éloignait suivie de Pier-Angelo, et, quand ils furent isolés au bout de la salle, ils parurent s'entretenir de quelque détail de la fête. Michel était honteux: son émotion se dissipait rapidement, à la pensée qu'il avait donné à tous ses compagnons le spectacle d'une faiblesse et d'une présomption inouïes: mais, comme les bonnes paroles de la princesse les avaient tous électrisés, comme on s'était remis au travail avec une sorte de rage joyeuse, on remuait, on chantait, on frappait autour de lui, et son aventure n'était qu'un incident perdu, ou du moins incompris, dans la foule. Quelques-uns avaient remarqué, en souriant, qu'il saluait plus bas qu'il n'était besoin, et qu'apparemment c'était une manière aristocratique et galante qu'il avait apportée de loin avec son air fier et ses beaux habits. D'autres pensèrent qu'il avait trébuché sur des planches en voulant s'incliner, et que sa maladresse lui avait fait perdre contenance.
Le seul Magnani l'avait observé attentivement et à moitié deviné.
—Michel, lui dit-il au bout de quelques instants, quand un travail commun les eut rapprochés, tu parais fort timide, mais je te crois follement hardi. Il est certain que la princesse t'a trouvé beau garçon et qu'elle t'a regardé d'une certaine manière qui aurait pu signifier tout autre chose de la part d'une autre femme; mais ne sois pas trop présomptueux, mon enfant; cette bonne princesse est une dame vertueuse; on ne lui a jamais connu d'amant, et si elle en voulait prendre un, il n'est pas probable qu'elle commencerait par un petit peintre à la détrempe, lorsque tant d'illustres seigneurs...
—Taisez-vous, Magnani, dit Michel avec impétuosité; vos plaisanteries me blessent, et je ne vous ai point autorisé à me railler de la sorte; je ne le souffrirai pas.
—Allons, pas de colère, reprit le jeune artisan; je n'ai pas l'intention de t'offenser, et quand on a des bras comme les miens, on serait lâche de provoquer un enfant tel que toi. D'ailleurs, je n'ai pas l'âme malveillante, et, je te l'ai dit, si je te parle franchement, c'est parce que je me sens disposé à t'aimer. Je sens en toi un esprit au-dessus du mien qui me plaît et me charme. Mais je sens aussi que ton caractère est faible et ton imagination folle. Si tu as plus d'intelligence et de finesse, j'ai plus de raison et d'expérience. Ne prends pas mes réflexions en mauvaise part. Tu n'as pas encore d'amis parmi nous, et déjà tu compterais plus d'une antipathie prête à éclater, si tu cherchais à voir clair autour de toi. Je pourrai t'être bon à quelque chose, et, si tu écoutes mes avertissements, tu éviteras beaucoup d'ennuis que tu ne prévois point. Voyons, Michel, me dédaignes-tu, et refuses-tu mon amitié?
—Je te la demande, au contraire, répondit Michel, ému et subjugué par l'accent de franchise de Magnani; et, pour m'en montrer digne, je veux me justifier. Je ne sais rien, je ne crois rien, je ne pense rien de la princesse. Je vois, pour la première fois, d'aussi près, une aussi grande dame, et.... Mais pourquoi souris-tu?
—Tu t'arrêtes à mon sourire pour ne point achever ta phrase. Je vais la compléter pour toi. Tu trouves qu'une grande dame est quelque chose de divin, et tu en tombes épris comme un fou. Tu aimes la grandeur! J'ai bien compris cela le premier jour où je t'ai vu.
—Non, non! s'écria Michel, je ne tombe pas amoureux; je ne connais pas cette femme, et, quant à sa grandeur, j'ignore où elle réside. Autant vaudrait dire que je suis épris de son palais, de sa robe, ou de ses diamants, car jusqu'ici je ne lui vois d'autre supériorité que celle d'un goût auquel nous aidons beaucoup, ce me semble, ainsi que son joaillier et sa couturière.
—Puisque tu ne la connais pas autrement, c'est assez bien parlé, reprit Magnani; mais alors m'expliqueras-tu pourquoi tu as failli t'évanouir en lui baisant la main?
—Explique-le-moi toi-même si tu peux; quant à moi je l'ignore. Je savais bien que les dames avaient une manière de se servir de leurs yeux, qui était plus hardie que celle des courtisanes, et en même temps plus dédaigneuse que celle des nonnes. Oui, j'avais remarqué cela: et ce mélange de provocation et de fierté me mettait hors de moi quand il m'arrivait, malgré moi, d'en coudoyer quelques-unes dans la foule. Et c'est pour cela que je haïssais les grandes dames.... Mais celle-ci a un regard qui ne ressemble à celui de personne. Je ne saurais dire si c'est langueur voluptueuse ou stupidité bienveillante; mais jamais aucune femme ne m'a regardé ainsi, et... que veux-tu, Magnani? je suis jeune, impressionnable, et cela m'a donné le vertige: voilà tout. Je ne suis point enivré de vanité, je le jure, car je suis bien certain qu'elle t'eût regardé de même si le hasard eût mis ta figure devant elle à la place de la mienne.
—Je n'en crois rien, dit Magnani tout pensif.
Il avait laissé tomber son marteau; il s'était assis sur un gradin. Il paraissait chercher assez péniblement à résoudre un problème.
—Ah! jeunes gens! leur dit le vieux Pier-Angelo, en passant auprès d'eux; vous babillez et ne travaillez pas: il n'y a que les vieux qui sachent se dépêcher.
Sensible au reproche, Michel courut aider à son père, après avoir dit à demi-voix à son nouvel ami qu'il reprendrait plus tard cet entretien avec lui.
—Le mieux pour toi, lui dit à la dérobée Magnani d'un air singulier, sera d'y penser le moins possible.
Michel aimait ardemment son père, et il avait raison. Pier-Angelo était un homme de cœur, de courage et de sens. Artiste à sa manière, il suivait, dans son travail, de bonnes vieilles traditions et ne s'irritait point de voir innover autour de lui. Tout au contraire, il s'assimilait très-vite les progrès qu'on lui faisait comprendre. C'était un caractère facile et enjoué, optimiste en général et tolérant en particulier, ne croyant presque jamais aux mauvaises intentions, mais ne transigeant point avec elles quand il ne pouvait plus se faire d'illusion généreuse; une âme droite, simple, désintéressée, se contentant de peu, s'amusant de tout, aimant le travail pour lui-même et l'argent pour les autres, c'est-à-dire vivant au jour le jour, et ne sachant rien refuser à son prochain.
La Providence avait donné au bouillant Michel le seul guide qu'il fût capable d'accepter: car ce jeune homme était tout le contraire de son père sous plusieurs rapports. Il était inquiet, ombrageux, un peu personnel, porté à l'ambition, au doute et à la colère. Et pourtant c'était une belle âme aussi, parce qu'elle était sincèrement éprise du beau et du grand, et s'abandonnait avec enthousiasme quand on avait justifié sa confiance. Mais il est bien certain que le caractère était moins heureux qu'il n'eût pu l'être, que l'intelligence active et chercheuse se dévorait souvent elle-même; enfin, que l'esprit tumultueux et délicat livrait parfois une bataille acharnée à la tranquillité du cœur.
Si une main rude, la pesante main d'un ouvrier acharné au gain, ou porté à toutes les jalouses indignations républicaines, eût voulu manier le caractère mobile et l'âme souffrante du jeune Michel, elle les eût exaspérés et promptement brisés ou éteints. L'humeur imprévoyante et joviale du vieux Pier-Angelo avait servi de contre-poids et de calmant à ses instincts exaltés. Il lui parlait rarement le langage de la raison froide, et ne contrariait jamais ses inclinations changeantes. Mais il y a dans l'insouciance vaillante de certaines natures une action sympathique qui nous fait rougir de nos faiblesses, et qui agit plus sur nous par l'exemple, par le précepte mis en action simplement et noblement, que tous les discours et les sermons ne sauraient le faire. C'est par là que le bon Pier-Angelo, tout en paraissant céder aux désirs et aux fantaisies de Michel, exerçait pourtant sur lui le seul ascendant qu'il eût été jusque-là capable de subir.
VIII.
L'INTRUS.
Cette fois encore, en voyant son père travailler pour deux, Michel eut honte de ses distractions, et se hâta de le seconder. Il y avait encore un escalier volant à dresser sur un des côtés de la salle, pour communiquer avec une galerie plus élevée, et ouvrir à la foule qu'on attendait une nouvelle voie de circulation.
On entendait déjà rouler au loin de nombreuses voitures sur cette magnifique rue qu'on nomme pompeusement la Voie Etnéenne, et qui traverse Catane en droite ligne, du bord de la mer au pied de l'Etna, comme si, a dit un voyageur, les habitants qui ont planté leurs fiers palais le long de cette voie avaient voulu offrir aux colères du volcan un chemin digne de lui.
Dans les moments de crise où le temps ne suffit plus, où l'heure semble courir plutôt que marcher, où les forces humaines sont aux prises avec l'impossible dans un travail ardent, bien peu d'hommes sont doués d'assez de volonté pour conserver l'espoir de triompher. Il s'agit tout simplement, dans ces moments-là, de décupler ses propres facultés et d'accomplir un miracle. La plupart des ouvriers se sentirent découragés, et proposèrent d'abandonner cette construction volante, de masquer le passage avec des fleurs et des toiles: enfin, de laisser aux ordonnateurs de la fête la désagréable surprise d'une infraction à leur plan. Pier-Angelo ranima ceux qui parurent de bonne volonté et se mit à l'ouvrage. Michel fit des prodiges pour les seconder, et, en dix minutes, l'ouvrage qu'on avait déclaré devoir durer deux heures fut terminé comme par magie.
«Michel, dit alors le vieillard en essuyant son front nu jusqu'à l'occiput, je suis content de toi, et je vois que tu es un bon ouvrier; ce qui, à mes yeux, est indispensable à quiconque veut devenir un grand artiste. Ne se dépêche pas qui veut, et la plupart de ceux qui font vite font mal. Il ne faut pas les mépriser pour cela. Selon le cours ordinaire des choses, tout travail demande du sang-froid, du calcul, de l'ordre, de la prévoyance, enfin du raisonnement... oui, même pour charger une charrette de cailloux, il y a mille manières de s'y prendre, et une seule bonne. Celui-ci en prend trop avec sa pelle, celui-là pas assez; l'un élève trop le bras, et jette par dessus la charrette; l'autre ne lève pas assez, et jette tout dans les roues. N'as-tu jamais examiné, comparé et réfléchi, en regardant les plus simples travaux de la campagne? As-tu vu bêcher la terre? Pour cela comme pour le reste, il y a un bon ouvrier sur vingt maladroits. Et que sait-on, si celui qui bêche à lui seul autant que quatre, sans se fatiguer et sans perdre une seconde, n'est pas un homme supérieur qui ferait admirablement bien des choses plus savantes? Voyons, que t'en semble? Moi, je me suis toujours imaginé cela, et en voyant les jeunes filles cueillir des fraises dans la montagne, j'aurais deviné celle qui devait un jour le mieux tenir son ménage et le mieux élever ses enfants. Crois-tu que je divague? réponds.
—Je pense que vous avez raison, mon père, répliqua Michel en souriant; pour aller vite et bien, il faut pouvoir réunir la présence d'esprit à l'ardeur de la volonté; il faut avoir la fièvre dans le sang et la tête lucide. Il faut penser et agir simultanément. Non, certes, cela n'est pas donné à tous; et c'est une chose affligeante de voir tant d'organisations débiles et incomplètes, pour un si petit nombre de calmes et de puissantes. Hélas! je m'effraie de moi-même, malgré les éloges que vous venez de me donner; car je me sens rarement dans cette disposition souveraine et féconde, et, si j'y ai été tout à l'heure, c'est à votre exemple que je le dois.
—Non, non, Michel, il n'y a pas d'exemple qui serve aux impuissants. Pauvres êtres! ils font ce qu'ils peuvent, et c'est une raison pour que les plus robustes et les plus capables se fassent un devoir de les soulager. Ne sens-tu pas du contentement et de l'orgueil de l'avoir fait?
—Vous avez raison, mon père! vous savez trouver le côté noble et légitime de mes instincts mieux que moi-même. Ah! Pier-Angelo! tu ne sais pas lire, et tu m'as fait apprendre mille choses que tu ne connais pas. Pourtant, tu es la lumière de mon âme, et, à chaque pas, je sens que tu ouvres les yeux à un aveugle.
—C'est bien dit, cela! s'écria le bon Pierre avec un ravissement naïf. Je voudrais que cela fût écrit. C'était comme quand les acteurs récitent de belles sentences sur la scène. Voyons, comment as-tu dit? répète cela. Tu m'as tutoyé, tu m'as appelé par mon nom, comme si je n'étais pas là et que tu vinsses à penser à ton vieux ami... Oh! j'aime les belles paroles, moi! Pier-Angelo, tu ne sais pas lire... tu as commencé ainsi... Et puis, tu t'es comparé à un aveugle dont j'étais la lumière, moi, pauvre ignorant, mais dont le cœur voit clair pour toi, Michel... Je voudrais savoir faire des vers en pur toscan; mais je ne sais qu'improviser dans mon dialecte de Sicile, où, pourvu qu'on rime en i et en ù, on arrive toujours à faire quelque chose qui ressemble à des vers. Si je pouvais, je ferais une belle chanson sur l'amour et la modestie d'un fils qui attribue à son vieux bonhomme de père tout ce qu'il découvre de lui-même: une chanson!... il n'y a rien de plus parfait au monde qu'une bonne chanson... J'en sais beaucoup, mais il y en a peu dont je sois parfaitement content. Je voudrais pouvoir refaire à toutes quelque chose qui manque. Cela me fait penser qu'il faudra que je chante ce soir à souper. Hum! après avoir avalé tant de poussière! mais il y aura de bon vin à la buvette des ouvriers. Tu ne veux donc pas y venir? Décidément tu n'aimes pas à trinquer avec tout le monde. Tu as peut-être raison, toi. On te dit fier; mais, d'un autre côté, tu es sobre et digne. Il faut faire ce qui te convient. Après tout, tu as beau dire, tu ne seras jamais, quoi que tu fasses, un simple ouvrier comme moi. Tu m'aides comme un manœuvre à l'heure qu'il est, et c'est bien. Mais une fois nos petites dettes payées, tu retourneras à Rome, car j'entends que tu continues ces nobles études qui te charment.
—Ah! mon père, chacune de vos paroles me perce le cœur. Nos petites dettes! c'est moi qui les ai contractées, et non pas seulement pour de bonnes études, mais pour de sots amusements et de folles vanités d'enfant. Et quand je songe que chaque année passée par moi à Rome vous coûte tout le fruit de votre labeur!
—Eh bien! pour qui donc gagnerais-je de l'argent, si ce n'était pour mon fils?
—Mais vous vous privez!
—De rien du tout. Je trouve, partout où l'on m'emploie, de l'amitié, de la confiance; et, sauf un peu de bon vin, qui est le lait des vieillards, et qui, Dieu merci, n'est ni rare ni cher dans nos heureux climats, je n'ai besoin de rien. Que faut-il à un homme de mon âge? Ai-je besoin de songer à l'avenir? Ta sœur est laborieuse: elle trouvera un bon mari. Mon sort n'est-il pas ce qu'il sera jusqu'à ma dernière heure? Je n'ai rien de nouveau à apprendre dont je puisse faire usage. Pourquoi amasserais-je de l'argent? En amasser pour ton âge mûr, serait folie: ce serait priver ta jeunesse des moyens de se développer et de s'assurer l'avenir.
—Hélas! c'est votre avenir qui m'effraie justement, mon père! L'avenir d'un vieillard, c'est la perte des forces, les infirmités, l'abandon, la misère! Et, si tous vos sacrifices étaient perdus! Si j'étais sans vertu, sans intelligence, sans courage, sans talent! Si je n'arrivais pas à faire fortune, à bien marier ma sœur et à vous assurer de l'aisance et de la sécurité pour vos vieux jours!
—Allons, allons! c'est outrager la Providence que de douter de soi-même quand on se sent porté à bien faire. D'ailleurs, mettons tout au pire, et tu verras que rien n'est perdu. Je suppose que tu ne sois qu'un artiste ordinaire; tu gagneras toujours ton pain, et, comme tu as de l'esprit, tu sauras te contenter des plaisirs qui seront à ta portée. Tu feras comme moi, qui, sans jamais être riche, ne me suis jamais considéré comme pauvre, n'ayant jamais eu plus de besoins que de ressources. C'est une philosophie que tu ne connais pas encore, parce que tu es dans l'âge des grands désirs et des grandes espérances, mais qui te viendra si tes projets échouent. Je n'admets pas encore qu'ils puissent échouer. Voilà pourquoi je ne te prêche pas maintenant la modération. La puissance vaut encore mieux. Celui qui court bien au jeu de bagues est enivré de joie. Il remporte le prix et s'applaudit d'avoir osé courir. Mais celui qui a rompu des lances en pure perte s'en va chez lui en disant: j'ai du malheur, je ne jouerai plus. Et celui-là est encore content d'avoir profité de l'expérience et de pouvoir se donner une sage leçon à lui-même. Mais je sens la brise du soir sécher un peu trop vite la sueur sur mon vieux front; je vais me rafraîchir à l'office. Toi, puisque tu n'as plus rien à faire ici, rassemble nos outils et va-t'en à la maison.
—Et vous, mon père, quand donc rentrerez-vous?
—Ah! moi, Michel, je ne sais trop ni quand ni comment! cela dépendra du plaisir que j' aurai à souper. Tu sais qu'au fond je suis sobre et ne bois pas plus que ma soif; mais si l'on me fait chanter et rire, et babiller, je m'exalte, j'entre dans des accès de joie et de poésie qui m'emmènent jusque dans la lune; et, alors, il ne faut plus me parler d'aller me coucher. Ne sois pas inquiet de moi. Je ne tomberai pas dans un coin, je n'ai pas l'ivresse des brutes; j'ai celle des beaux esprits, au contraire, et je ne me conduis jamais plus raisonnablement que quand je me sens un peu fou; c'est-à-dire que je travaillerai encore ici demain au grand jour, pour aider à défaire tout ce que nous avons fait cette semaine, et que je serai moins fatigué que si j'avais passé la nuit dans mon lit.
—Vous devez bien me mépriser de ne savoir pas trouver dans le vin cette force surhumaine qu'il vous donne!
—Tu n'as jamais voulu essayer!... s'écria le vieillard; et il reprit tout aussitôt: Et tu as bien fait! parce qu'à ton âge c'est un stimulant inutile. Ah! quand j'étais jeune, le moindre regard de femme m'eût donné plus de force que toute la cave de la princesse ne m'en donnerait à l'heure qu'il est! Allons, bonsoir, mon enfant.»
En parlant ainsi, Pier-Angelo remontait le perron de bois qu'il venait de construire, car il avait causé avec son fils dans le jardin, où il s'était jeté sur le gazon pour reprendre haleine. Michel l'arrêta, et, au lieu de le quitter:
«Mon père, dit-il avec une émotion extraordinaire, est-ce que vous aurez le droit de rester dans ce bal après que le beau monde sera entré?
—Mais certainement, répondit Pier-Angelo surpris du mouvement du jeune homme. Nous avons été choisis plusieurs de chaque profession, en tout une centaine d'ouvriers d'élite, pour veiller à ce que rien ne se dérangeât durant la fête. Au milieu d'un semblable mouvement, une charpente peut fléchir, une toile se détacher et s'enflammer aux lustres; mille accidents doivent toujours être prévus, et un certain nombre de bras éprouvés tout prêts à y porter remède. Nous n'aurons peut-être rien à faire, et alors nous passerons joyeusement la nuit à table; mais, à tout événement, nous sommes là. De plus, nous avons le droit de circuler partout, afin de donner notre coup d'œil et de prévenir l'incendie, la confusion, la mauvaise odeur des lumières qui s'éteignent, la chute d'un tableau, d'un lustre, d'un vase, que sais-je? On a toujours besoin de nous, et, à tour de rôle, nous faisons notre ronde, ne fût-ce que pour empêcher les filous de s'introduire.
—Et vous êtes payés pour faire ce métier de serviteurs?
—Nous sommes payés si bon nous semble. A ceux qui le font par pure amitié, la princesse fait toujours quelque agréable présent, et, pour les vieux amis comme moi, elle a toujours de bonnes paroles et des attentions délicates. Et puis, d'ailleurs, quand même cela ne rapporterait rien, n'est-ce pas un devoir pour moi de mettre ma prévoyance, mon activité et ma fidélité au service d'une femme que j'estime autant qu'elle? Je n'ai pas encore eu besoin d'elle; mais j'ai vu comment elle secourait ceux qui tombent dans la peine, et je sais qu'elle me panserait de ses mains si elle me voyait blessé.
—Oui, oui, je sais cela, dit Michel d'un air sombre: bienfaisance, charité, compassion, aumône!
—Allons! allons! maître Pier-Angelo, dit un valet en passant auprès d'eux, voici le moment de remettre vos habits. Otez votre tablier, le monde arrive; passez au vestiaire, ou à la buvette d'abord, si bon vous semble.
—C'est juste, dit Pier-Angelo, nous sommes un peu mal peignés pour coudoyer de si belles toilettes. Adieu, Michel, je vais me faire beau. Va-t'en te reposer.»
Michel jeta un regard sur ses vêtements poudreux et tachés en mille endroits. L'orgueil lui revint; il descendit lentement les gradins qui le ramenaient à la grande salle et la traversa au milieu des groupes étincelants qui commençaient à s'y répandre. Un jeune homme, qui entrait au moment où Michel allait sortir, le heurta assez rudement. Michel allait se fâcher; mais il se calma en voyant que ce jeune homme était aussi préoccupé que lui.
C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, d'une petite taille et d'une figure charmante. Cependant sa physionomie et sa démarche avaient quelque chose de singulier qui fixa l'attention de Michel, sans qu'il pût trop se rendre compte à lui-même de l'intérêt qu'il pouvait prendre à cet inconnu. Il fallait bien pourtant qu'il y eût en lui quelque chose d'insolite, car le gardien auquel il avait remis son billet d'entrée reporta plusieurs fois ses yeux de lui à la carte, et réciproquement, comme s'il eût voulu bien s'assurer qu'il était en règle. A peine l'inconnu eût-il fait trois pas que les regards des autres arrivants se portèrent sur lui, comme par un instinct de contagion, et Michel, resté debout près la porte, entendit une dame dire au cavalier qui l'accompagnait: «Qui est-ce? je ne le connais pas.
—Ni moi, répondit le cavalier; mais que vous importe? Dans une réunion aussi nombreuse que va l'être celle-ci, croyez-vous donc que vous ne rencontrerez pas beaucoup de figures nouvelles?
—Certes, je m'y attends, reprit la dame, et nous allons avoir, dans ce bal payant, un amalgame qui nous divertira. Et, pour commencer, je m'amuse de ce personnage qui vient d'entrer et qui s'arrête court sous le premier lustre, comme s'il cherchait son chemin dans cette grande salle. Regardez-le donc, il est fort étrange; c'est un joli garçon!
—Vous êtes vraiment fort occupée de ce garçon-là, dit le cavalier, qui, amant ou mari, connaissait sa Sicilienne par cœur. Aussi, au lieu de regarder celui qu'on lui montrait, il regarda derrière lui, pour voir si, pendant qu'on occupait son attention d'un côté, on ne tendait pas un billet doux, ou si on n'échangeait pas un regard d'intelligence du côté opposé. Mais soit vertu, soit hasard, la dame était de bonne foi dans ce moment-là et ne regardait que l'inconnu.»
Michel ne s'en allait pas, et pourtant il ne pensait plus à l'étourdi qui l'avait heurté: il avait aperçu, tout au fond de la salle, une robe blanche et une couronne de diamants qui scintillaient comme de pâles étoiles. Il n'avait vu la princesse qu'un instant, et il y avait, dans le bal, bien d'autres femmes en blanc, bien d'autres diadèmes de pierreries. Pourtant il ne s'y trompait point et ne pouvait en détacher ses regards.
La dame et le cavalier qui venaient de commenter l'arrivée du jeune homme inconnu s'éloignaient, et un autre groupe parlait à côté de Michel.
«J'ai vu cette figure-là je ne sais où, disait une dame.»
Une belle personne pâle, qui donnait le bras à celle-ci, s'écria, avec un accent qui tira Michel de sa rêverie:
«Ah! mon Dieu! quelle ressemblance!
—Eh bien! qu'avez-vous donc, ma chère?
—Rien; un souvenir, une ressemblance; mais ce n'est point cela...
—Mais quoi donc?
—Je vous le dirai plus tard. Regardez d'abord cet homme-là.
—Ce petit jeune homme? décidément je ne le connais pas.
—Ni moins non plus; mais il ressemble d'une manière effrayante à un homme que...»
Michel n'en entendit pas davantage; la belle dame avait baissé la voix en s'éloignant.
Quel était donc ce personnage qui ne faisait que d'entrer, et qui, déjà, produisait une impression si marquée? Michel le regarda et le vit revenir sur ses pas, comme s'il voulait sortir; mais il s'arrêta devant lui, et lui dit d'une voix douce comme celle d'une femme: «Mon ami, voulez-vous bien me dire laquelle de toutes les dames qui sont déjà ici est la princesse Agathe de Palmarosa?
—Je n'en sais rien, répondit Michel, poussé par je ne sais quel instinct de méfiance et de jalousie.
—Vous ne la connaissez donc pas? reprit l'inconnu.
—Non, Monsieur, répondit Michel d'un ton sec.»
L'inconnu rentra dans le bal, et se perdit dans la foule, qui grossissait rapidement. Michel le suivit des yeux et remarqua quelque chose de singulier dans son allure. Quoiqu'il fût mis à la dernière mode et avec une recherche qui frisait le mauvais goût, il semblait gêné dans ses habits, comme un homme qui n'aurait jamais porté un frac noir et des chaussures fermées. Il y avait pourtant dans ses traits et dans son air quelque chose de fier et de distingué qui ne sentait point le petit bourgeois endimanché.
Comme Michel se retournait pour s'en aller décidément, il vit que le hallebardier qui gardait la porte était préoccupé aussi de la tournure de l'inconnu.
«Je ne sais pas, disait-il au majordome Barbagallo, qui venait d'approcher de lui, apparemment pour l'interroger; je connais un paysan qui lui ressemble, mais ce n'est pas lui.»
Un troisième subalterne approcha et dit:
«Ce doit être le prince grec arrivé hier ou quelqu'un de son escorte.
—Ou bien, reprit le hallebardier, quelque attaché de l'envoyé égyptien.
—Ou bien encore, ajouta Barbagallo, quelque négociant levantin. Quand ces gens-là quittent leur costume pour s'habiller à l'européenne, on ne les reconnaît plus. A-t-il acheté son billet à la porte? C'est ce que vous ne devez permettre à personne.
—Il avait son billet à la main, je l'ai vu le présenter ouvert, et le contrôleur a même dit: «La signature de Son Altesse.»
Michel n'avait pas écouté cette discussion; il était déjà loin sur le chemin de Catane.
Il regagna son pauvre logis et s'assit sur son lit; mais il oublia de se coucher. En rejetant en arrière sa chevelure, dont le poids lui brûlait le front, il en fit tomber une petite fleur. C'était une fleur de cyclamen blanc. Comment s'était-elle brisée et accrochée à ses cheveux? Il n'y avait pas de quoi s'étonner ni s'inquiéter beaucoup. Le lieu où il avait travaillé, remué, passé et repassé cent fois, était tapissé, en mille endroits, de tant de fleurs de toutes sortes!
Michel ne s'en souvint pourtant pas. Il se rappela seulement un énorme bouquet de cyclamen que la princesse de Palmarosa tenait à la main, au moment où il s'était penché avec agitation pour la lui baiser. Il approcha cette fleur de ses lèvres; elle exhalait une odeur enivrante. Il prit sa tête à deux mains. Il lui sembla qu'il devenait fou.
IX.
MILA.
Le trouble qu'éprouvait notre jeune peintre avait deux causes qui tenaient, l'une à une sorte de jalousie absurde qui venait de s'emparer de lui, comme un accès de fièvre, à propos de la princesse Agathe; l'autre à l'inquiétude de n'avoir pas obtenu le suffrage de cette noble dame à propos de ses peintures. On pense bien que ce n'était pas l'amour du gain, le désir d'être payé plus ou moins largement qui l'agitait ainsi. Tant qu'il avait été dans sa fièvre de production, il s'était fort peu occupé de l'opinion personnelle de la signora; il n'avait songé qu'à réussir, qu'à se contenter lui-même; puis, ayant à peu près réussi à ses propres yeux, et n'ayant pas encore vu sa mystérieuse patronne, il s'était demandé avec plus d'espoir que d'effroi s'il trouverait assez de juges éclairés dans ce pays pour enter sa réputation sur un essai de ce genre. En somme, il avait eu tant à faire jusqu'au dernier moment qu'il n'avait pu encore se rendre bien compte de l'anxiété de son esprit.
Quand il se vit seul, il s'aperçut qu'il souffrait étrangement de savoir qu'on était en train de le juger, et de ne pouvoir être là. Qui l'en empêchait? Aucune consigne relative à sa chétive position dans le monde, mais une fausse honte poignante, et qu'il ne se sentait pas la force de surmonter.
Pourtant Michel n'était pusillanime, ni comme homme, ni comme artiste. Malgré son jeune âge, il avait déjà beaucoup réfléchi sur les chances de son avenir, et il résumait déjà d'une manière assez serrée le chapitre des succès et des revers attachés à sa destinée. En se sentant saisi de défaillance au début, il s'étonna et chercha à se combattre. Mais plus il s'interrogea, plus il reconnut sa faiblesse sans vouloir s'en avouer la cause. Nous la dirons donc au lecteur.
Au fond de cette tristesse et de cette terreur, il y avait l'incertitude du jugement que la princesse avait porté sur son compte. Pier-Angelo lui avait dit, le matin, que dans la journée du dimanche Son Altesse était venue examiner la salle; mais que, comme il n'était pas présent, il ne savait point ce qu'elle avait dit. Maître Barbagallo, ayant pris de l'humeur à cause des grands embarras de la fête, s'en était expliqué avec lui très-froidement, sans dire toutefois que la princesse eût paru mécontente, ni qu'elle eût rien critiqué. Puis, le bon Pierre avait ajouté, avec sa confiance ordinaire: «Sois tranquille, elle s'y connaît. Il est impossible qu'elle ne soit pas satisfaite au delà de ce qu'elle attendait.» Michel s'était laissé aller à cette confiance, sans tenir beaucoup à ce qu'elle fût justifiée. Il s'était dit que, quand même la princesse ne s'y connaîtrait pas, il y aurait bientôt assez de connaisseurs autour d'elle pour redresser son jugement.
Et puis, maintenant il avait peur de tout le monde, parce qu'il avait peur de la princesse. Elle l'avait bien regardé d'une manière qui l'avait bouleversé; mais elle ne lui avait rien dit: pas un mot d'éloge ou d'encouragement n'avait accompagné ce regard plus que bienveillant, il est vrai, mais par cela même incompréhensible. Et, s'il s'était trompé sur l'expression de son visage! si, en attachant ainsi sur lui ses beaux yeux enivrés, elle avait pensé à tout autre qu'à lui... à son amant, par exemple, car elle devait avoir un amant, quoi qu'en pensât Magnani!
A cette seule idée, Michel se sentait transir; il croyait alors voir la princesse appuyée sur le bras de l'heureux mortel pour qui elle affectait de renoncer au mariage. Ils jetaient un regard distrait sur les peintures du jeune artiste, et ils souriaient en se regardant l'un l'autre; comme pour se dire:
«Que nous importe? rien n'est beau, rien n'existe pour nous deux que nous-mêmes.»
Las de souffrir si follement, Michel crut se vaincre et se calmer en prenant une résolution superbe.
«Je vais me coucher et m'endormir comme un prince, comme un héros, se dit-il, pendant qu'on me juge, qu'on discute, qu'on s'agite peut-être beaucoup à propos de moi là-bas. Demain matin, mon père viendra me secouer pour me dire que je suis couronné ou sifflé. Que m'importe, après tout?»
Il lui importait si peu, en effet, qu'au lieu de se déshabiller pour dormir, il s'habilla pour aller au bal. Emporté par une distraction prodigieuse, il arrangea sa belle chevelure, qui eût été un peu trop longue pour un patricien austère, mais qui était un magnifique cadre pour sa figure intelligente et passionnée. Il se purifia avec le plus grand soin de toutes les traces du travail; il endossa son plus beau linge et ses meilleurs habits: et, quand il eut jeté un regard sur son petit miroir, il se trouva, avec raison, aussi distingué que quelque invité que ce fût au bal de la princesse.
Ainsi préparé à se mettre au lit, il prit le chemin de la porte, et quand il eut fait dix pas dehors, il s'aperçut qu'une étrange préoccupation le conduisait au palais Palmarosa. Indigné contre lui-même, il rentra, ôta son habit, le jeta sur son lit, et, ouvrant sa fenêtre, il resta partagé entre le projet héroïque de se coucher et l'irrésistible tentation d'aller voir la fête.
Les mille lumières du palais brillaient devant lui, et les sons de l'orchestre arrivaient à son oreille dans la nuit sonore. Les voitures roulaient de tous côtes; personne ne dormait dans la ville ni dans la campagne environnante. Au fait, il n'était pas neuf heures, et Michel se sentait peu disposé au sommeil. Il ferma sa fenêtre et voulut prendre un livre; mais le cyclamen qu'il avait jeté sur sa table, dans un mouvement de dépit contre lui-même, fut le seul objet qui lui tomba sous la main.
Alors, à travers la fine et pénétrante odeur de musc qu'exhalait le nectaire rosé de cette jolie petite plante, il lui sembla voir des images palpables se former et se répandre autour de lui. Des femmes, des lumières, des fleurs, des eaux jaillissantes, des diamants au feu bleuâtre; et, à ces choses qui semblaient réelles, des choses fantastiques se mêlaient comme dans un rêve. Les belles danseuses antiques, que Michel avait peintes à la coupole, se détachaient mollement de la toile, et, relevant au dessus du genou leur tunique d'azur et de pourpre, elles se glissaient dans la foule, et lui jetaient, en passant, des regards lascifs et de mystérieux sourires. Enivré de désirs, il les suivait, les perdait, les cherchait encore, saisissant à l'une sa ceinture flottante, à l'autre son peplum transparent, mais s'épuisant en vains efforts, en vaines prières, pour les retenir et les fixer.
Alors une femme blanche passait lentement et s'emparait seule de sa passion vagabonde. Elle s'arrêtait devant lui et le regardait, d'abord avec des yeux pétrifiés, qui s'animaient peu à peu et finissaient par lui lancer des flammes dont il se sentait consumé. Immobile à ses pieds, il la voyait se pencher sur lui. Il croyait sentir son haleine effleurer son front; mais aussitôt la bande échevelée des courtisanes latines l'enlaçait dans un réseau d'étoffes diaprées et l'entraînait dans un tourbillon jusque sous les combles de la voûte. Il se trouvait alors seul sur son échelle, barbouillé de peinture, couvert de taches, accablé, haletant, dans une effrayante solitude, et à peine éclairé d'un jour incertain. Le silence planait sur les salles vides et froides; il ne lui restait de sa vision qu'une petite fleur brisée, dont il avait épuisé le parfum à force de l'aspirer.
Cette fantasmagorie devint si pénible que Michel, effrayé, repoussa encore une fois le cyclamen, pensant que ses émanations avaient quelque chose de narcotique et de vénéneux. Cependant, il ne put se résoudre à l'anéantir. Il le plaça dans un verre d'eau, et, ouvrant de nouveau sa fenêtre:
«Pourquoi souffrir ainsi sans cause et sans but? se dit-il; est-ce un regard de femme, est-ce la vue lointaine d'une grande fête, qui font travailler ainsi mon imagination désordonnée? Eh bien! si la folie est indomptable, donnons-lui carrière; sans doute, le spectacle de la réalité va ou l'éteindre ou lui fournir des aliments nouveaux. Ou je me calmerai ou je changerai de souffrance; qu'importe!
—Qu'as-tu donc à parler ainsi tout seul, Michel? lui dit une voix douce, en même temps que la porte de sa petite chambre s'entr'ouvrait derrière lui. Et Michel, en se retournant, vit sa petite sœur Mila, qui, les pieds nus et le corps enveloppé dans une piddemia (mante brune à l'usage des femmes du peuple), s'approchait avec précaution.
Il n'y avait rien au monde d'aussi joli, d'aussi gracieux et d'aussi aimable que Mila. Michel l'avait toujours tendrement aimée. Cependant, son apparition, en cet instant, lui causa un peu d'humeur.
«Que viens-tu faire ici, petite? lui dit-il, et pourquoi ne dors-tu pas?
—Dormir déjà! dit-elle, quand j'entends rouler les carrosses dans le faubourg, et quand je vois le palais de la princesse briller là-bas comme une étoile? Oh! je ne saurais reposer! Notre père m'avait fait promettre de me coucher comme à l'ordinaire, et de ne pas aller courir autour du palais avec les autres jeunes filles pour tâcher de regarder la fête par les portes entr'ouvertes. Je m'étais donc couchée, et, quoique ces violons, qu'on entend d'ici, me fissent sauter le cœur en mesure, j'allais m'endormir résolument, lorsque mon amie Nenna est venue me demander d'aller avec elle.
—Et tu veux y aller, Mila? désobéir à ton père? Courir la nuit aux abords de cette maison entourée de valets, de mendiants et de vagabonds, avec une petite écervelée comme Nenna? Tu ne le feras pas, je m'y oppose!
—Eh! il n'est pas nécessaire de prendre ces grands airs paternels, monsieur mon frère, répondit Mila d'un ton piqué. Me croyez-vous assez folle pour écouter Nenna? Je l'ai renvoyée; elle est déjà loin d'ici, et j'allais me rendormir quand je vous ai entendu marcher et parler. J'ai cru que mon père était avec vous; mais, en regardant par la fente de la porte, j'ai vu que vous étiez seul, et alors...
—Et alors, tu viens babiller pour te dispenser de t'endormir?
—Le fait est que je n'ai nulle envie de me coucher si tôt, et que le père ne m'a pas défendu d'écouter et de regarder de loin ce qui se passe la-bas! Oh! que cela doit être beau! On voit bien mieux de ta fenêtre que de la mienne, Michel; laisse-moi donc rassasier mes yeux de cette grande clarté si réjouissante!
—Non, petite. La brise est fraîche cette nuit, et tu es à peine vêtue. Je vais fermer la fenêtre et me coucher. Fais-en autant, bonsoir.
—Tu vas te coucher, toi; et tu viens de t'habiller! à quel propos, je te prie? Michel, tu me trompes, tu vas voir le bal, tu vas y entrer! Je parie que tu es invité, et que tu ne m'en dis rien!
—Invité! on n'invite pas les gens comme nous à de pareilles fêtes, ma pauvre petite! Quand nous entrons là, c'est comme ouvriers et non comme amis.
—Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'on y soit? Tu y entreras donc? Oh! que je voudrais être à ta place!
—Mais quelle est donc cette rage de voir?
—Voir ce qui est beau, Michel, n'est-ce pas tout? Quand tu dessines une belle figure, j'ai du plaisir à la regarder peut-être plus que toi qui l'as faite.
—Mais si tu étais là, ce serait à la condition de te tenir cachée dans quelque petite niche, car si l'on te voyait on te ferait sortir; tu ne pourrais ni danser, ni te montrer!
—Fort bien; mais je verrais danser, ce serait beaucoup.
—Tu es un enfant. Bonsoir.
—Je vois bien que tu ne veux pas m'emmener!
—Non, certes, je ne le puis. On te chasserait, et il me faudrait casser la tête à l'insolent valet qui t'insulterait à mon bras.
—Comment! il n'y a pas un petit coin grand comme la main où je pourrais me cacher? Je suis si petite! Vois, Michel, je tiendrais dans ton armoire. D'ailleurs, sans me faire entrer, tu pourrais bien me conduire à la porte, et notre père ne serait pas mécontent de me savoir là avec toi.»
Michel fit un beau sermon à Mila sur la curiosité puérile, et sur ce besoin instinctif et violent qu'elle éprouvait d'aller s'enivrer du spectacle des grandeurs patriciennes. Il oublia qu'il était dévoré du même désir, et qu'il lui tardait de se trouver seul pour s'y abandonner.
Mila entendit raison lorsque Michel lui dit qu'il allait aider son père à surveiller l'ordonnance matérielle de la fête; mais elle n'en fit pas moins un gros soupir.
«Allons, dit-elle en s'arrachant de la fenêtre, il n'y faut plus songer. Au reste, c'est bien ma faute; car si j'avais pu prévoir que cela me donnerait tant d'envie, j'aurais très-bien pu dire à la princesse de m'inviter.
—Voilà que tu redeviens folle au moment où je te croyais raisonnable, Mila! Est-ce que la princesse pourrait t'inviter, quand même elle en aurait la fantaisie?
—Mais certainement; n'est-elle pas maîtresse de son propre logis?
—Oui-da! et que diraient toutes ces antiques douairières, toutes ces augustes pécores, si elles voyaient sauter au milieu de leurs nobles poupées de filles, la petite Mila avec son corset de velours et son jupon rayé?
—Tiens! j'y ferais peut-être meilleure figure qu'elles toutes, jeunes et vieilles!
—Ce n'est pas une raison.
—Cela, je le sais; mais la princesse est reine dans sa maison, et je parie qu'elle m'invite au premier bal qu'il lui plaira de donner.
—Tu le lui demanderas, n'est-ce pas?
—Certes! je la connais et elle m'aime beaucoup; c'est mon amie.»
Et, en disant cela, Mila se redressa et prit un air d'importance si drôle et si joli que Michel l'embrassa en riant.
«J'aime à voir, Mila, dit-il, que tu ne doutes de rien. Et pourquoi te détromperais-je? Tu perdras assez tôt les illusions confiantes de ton âge d'or! Mais, puisque tu connais si bien cette princesse, parle-m'en donc un peu, ma bonne petite sœur, et dis-moi comment il se fait que tu sois si intimement liée avec elle, sans que j'en sache rien.
—Ah! ah! Michel, tu es curieux de savoir cela, à présent! et jusqu'ici pourtant tu ne l'étais guère. Mais, puisque tu as été si peu pressé de me questionner, tu attendras bien encore jusqu'à ce qu'il me plaise de te répondre.
—C'est donc un secret?
—Peut-être! que t'importe?
—Il m'importe fort peu, en effet, de savoir quoi que ce soit touchant cette princesse. Elle a un beau palais, j'y travaille, elle me paie, je ne me soucie pas d'autre chose pour le moment. Mais rien de ce qui intéresse ma petite Mila ne peut m'être indifférent et ne doit m'être caché, ce me semble?
—Tu me flattes maintenant pour me faire parler. Eh bien, je ne parlerai pas, voilà! Seulement, je te montrerai quelque chose qui te fera ouvrir de grands yeux. Tiens, regarde, que dis-tu de ce bijou?»
Et Mila tira de son sein un médaillon entouré de gros diamants.
«Ils sont fins, dit-elle, et valent je ne sais combien d'argent. Il y aurait de quoi me faire une dot si je voulais les vendre; mais je ne m'en séparerai jamais, puisque cela vient de ma meilleure amie.
—Et cette amie, c'est la princesse de Palmarosa?
—Oui, c'est Agathe Palmarosa; ne vois-tu pas son chiffre gravé sur l'or du médaillon?
—Oui, en vérité! Mais qu'y a-t-il dans ce bijou précieux?
—Des cheveux, de beaux cheveux châtain clair, nuancés de blond, frisés naturellement, et si fins! dit la jeune fille en ouvrant le médaillon. N'est-ce pas qu'ils sont doux et brillants?
—Ce ne sont pas ceux de la princesse, car les siens sont noirs.
—Tu l'as donc vue, enfin?
—Oui, je l'ai aperçue tantôt. Mais dites-moi donc, Mila, quels sont ces cheveux que vous portez sur votre cœur et dans un médaillon si précieux?
Que viens-tu faire ici, petite? (Page 23.)

—Curieux que tu es! tu es aveugle et lourd comme tous les curieux. Tu ne les reconnais pas? Tu ne te souviens pas d'où ils me viennent?
—Non, en vérité.
—Eh bien, pose-les auprès des tiens, et tu les reconnaîtras, quoique ta tête ait un peu bruni depuis un an.
—Chère petite sœur! oui, je me souviens, en effet, que tu les a coupés sur mon front le jour où tu as quitté Rome... et tu les a conservés ainsi!...
—Je les portais dans un petit sac noir. Mon amie Agathe m'a demandé de quel saint était la relique de mon scapulaire, et quand je lui ai dit que c'étaient les cheveux de mon frère unique et bien-aimé, elle les a pris en me disant qu'elle me les renverrait le lendemain; et, le lendemain, elle me faisait remettre par notre père ce beau joyau plein de tes cheveux. Pourtant il en manquait. Le bijoutier qui les a enchâssés là-dedans en aura volé ou perdu.
—Perdu, cela se peut, dit Michel en souriant, mais volé!... Ces cheveux n'ont de prix que pour toi, Mila!
X.
PROBLÈME.
—Mais, enfin, d'où vient cette amitié de la princesse, reprit Michel après une pause, et quel service lui as-tu jamais rendu pour qu'elle te fasse de pareils présents?
—Aucun. Mon père, qui est bien avec elle, m'a emmenée un jour au palais pour me présenter. Je lui ai plu; elle m'a fait mille caresses; elle m'a demandé mon amitié, je la lui ai promise et donnée tout de suite. J'ai passé la journée toute seule avec elle à me promener dans sa villa et dans ses jardins. Depuis ce temps-là, j'y vais quand je veux, et je suis toujours sûre d'être bien reçue.
—Et tu y vas souvent?
—Je n'y suis encore retournée que deux fois, car il n'y a pas longtemps que j'ai fait connaissance avec elle. Depuis huit jours, je sais que le palais a été sens-dessus-dessous pour les apprêts de ce bal, et j'aurais craint de gêner ma chère Agathe dans un moment où elle avait sans doute beaucoup d'occupations. Mais j'irai dans deux ou trois jours.
Mais la princesse n'était pas seule... (Page 28.)

—Ainsi, voilà tout le mystère? Pourquoi te faisais-tu prier pour me le dire?
—Ah! parce que la princesse m'a dit en me quittant: «Mila, je te prie de ne parler à personne de la bonne journée que nous avons passée ensemble, et de l'amitié que nous avons contractée. J'ai mes raisons pour te demander le secret là-dessus. Tu les sauras plus tard, et je sais que je peux compter sur ta parole, si tu veux bien me la donner.» Tu penses bien, Michel, que je ne la lui ai pas refusée?
—Fort bien; mais tu y manques, maintenant.
—Je n'y manque pas. Tu n'es pas un autre pour moi, et certainement la princesse n'a pas compté que j'aurais un secret pour mon frère ou pour mon père.
—Mon père sait donc tout cela?
—Certainement, je lui ai bien vite tout raconté.
—Et il n'a été ni surpris ni inquiet de ce caprice de la princesse?
—Et pourquoi surpris? C'est ta surprise qui est singulière et un peu impertinente, Michel. Est-ce que je ne peux pas inspirer de l'amitié, même à une princesse? Et pourquoi inquiet? Est-ce que l'amitié n'est pas une bonne et douce chose?
—Mon enfant, je suis cependant, sinon inquiet, du moins étonné de cette amitié-là, moi. Dis-moi quelque chose qui me l'explique, au moins? Notre père a donc rendu quelque grand service à la princesse Agathe?
—Il a fait beaucoup de belles peintures de décor dans le palais. Il a fait des feuillages superbes dans la salle à manger, entre autres.
—J'ai vu tout cela; mais il est bien payé. La princesse l'a pris en amitié pour son activité et son désintéressement, n'est-ce pas?
—Oui, cela doit être. Tous ceux qui voient mon père pendant quelque temps, ne l'aiment-ils pas?
—C'est juste. Allons, c'est à cause de notre digne père que tu inspires tant d'intérêt à cette grande dame!
—Oh! ce n'est pas une grande dame, va, Michel! c'est une bonne femme, une excellente personne.
—Et qu'a-t-elle pu te dire, à toi, enfant, durant toute une journée?
—Elle m'a fait mille questions, sur moi, sur mon père, sur toi, sur notre séjour à Rome, sur tes occupations, sur notre vie de famille, sur nos goûts. Je crois qu'elle m'a fait raconter notre histoire, jour par jour, depuis que je suis au monde; à tel point que j'étais fatiguée, le soir, d'avoir tant parlé.
—Elle est donc terriblement curieuse, cette dame; car, que lui importe tout cela?
—Tu m'y fais songer; oui, je la crois un peu curieuse; mais il y a du plaisir à lui répondre: elle vous écoute avec tant d'intérêt, et elle est si aimable! Tiens, ne m'en dis pas de mal, je me fâcherais contre toi!
—Eh bien, n'en parlons plus, et Dieu me préserve de te faire connaître la méfiance et la crainte, à toi, mon beau cœur d'ange! Va te coucher; mon père m'attend. Demain, nous causerons encore de ton aventure, car c'est déjà une aventure merveilleuse dans ta vie que cette grande amitié contractée avec une belle princesse...qui ne pense pas plus à toi, à l'heure qu'il est, qu'à la dernière paire de pantoufles qu'elle a mise... N'importe! ne prends pas un air offensé. Dans un jour de solitude et de désœuvrement, il se pourra que la princesse de Palmarosa te fasse venir pour s'amuser encore de ton caquet.
—Vous ne savez pas ce que vous dites, Michel. La princesse n'est point désœuvrée, et, si vous voulez le prendre ainsi, je vous dirai que, quoique bonne, elle passe pour être assez froide avec les gens comme nous. Les uns disent qu'elle est haute, d'autres qu'elle est timide. Le fait est qu'elle parle toujours avec douceur et politesse aux ouvriers et aux serviteurs qui l'approchent, mais qu'elle leur parle si peu, si peu!... qu'en vérité elle est renommée pour cela, et que des gens qui ont travaillé pour elle, durant des années, n'ont pas su la couleur de ses paroles et l'ont à peine vue dans sa propre maison. Ainsi, son amitié pour mon père et pour moi n'est pas banale; c'est de l'amitié véritable, et vos moqueries ne m'empêcheront pas d'y compter. Bonsoir, Michel, je ne suis pas trop contente de toi, ce soir; je ne t'ai jamais vu cet air railleur. Tu as l'air de me dire que je ne suis qu'une petite fille et qu'on ne peut pas m'aimer!
—Ce n'est pas là ma pensée, en ce qui me concerne, toujours! puisque, toute petite fille que tu es, je t'adore!
—Comment dis-tu cela, mon frère? Tu m'adores? c'est beau, ce mot-là. Embrasse-moi.»
L'enfant vint se jeter dans ses bras. Michel l'y pressa tendrement, et comme elle appuyait sa belle tête brune sur son épaule, il baisa les longs cheveux qui retombaient sur le dos à demi nu de la jeune fille.
Mais tout à coup il la repoussa avec un frémissement douloureux. Toutes les pensées brûlantes qui avaient agité son cerveau une heure auparavant se présentaient à lui comme un remords, et il lui semblait que ses lèvres n'étaient plus assez pures pour bénir sa petite sœur.
Il se vit à peine seul, qu'il franchit tout d'un trait la porte de la vieille maison qu'il habitait, sans avoir daigné fermer celle de sa chambre. A vrai dire, il ne s'aperçut pas de la distance qu'il franchissait, et, toujours poursuivi par ses rêves, il s'imagina passer de plain-pied du palier de sa mansarde au péristyle de marbre de la villa. Il y avait pourtant un mille de chemin à peu près entre ce palais et les dernières maisons du faubourg de Catane.
La première figure qui frappa ses regards, comme il allait entrer dans la salle, fut celle de l'inconnu qui l'avait occupé au moment d'en sortir. Ce jeune homme se retirait lentement en s'essuyant le front avec un mouchoir garni de dentelles. Michel, intrigué, et se demandant si ce n'était point une femme déguisée, l'accosta résolûment. «Eh bien! mon maître, lui dit-il, avez-vous réussi à voir la princesse Agathe?»
L'inconnu, qui paraissait absorbé dans ses pensées, releva brusquement la tête, et lança à Michel un regard d'une défiance et même d'une malveillance si étranges, que le jeune homme en eut comme une sensation de froid. Ce n'était pas là le regard d'une femme, mais bien celui d'un homme énergique et irascible. Le sentiment de l'hostilité est étranger aux jeunes cœurs, et celui de Michel se serra comme à une douleur imprévue. Il lui sembla que l'inconnu faisait le geste de chercher un couteau dans son gilet de satin broché d'or, et il s'arrêta pour suivre ses mouvements avec surprise.
«D'où vient, lui dit l'autre de sa voix douce qui contrastait avec un accent de colère et de menace, que vous étiez tout à l'heure un ouvrier, et qu'à présent vous êtes un gentilhomme?
—C'est que je ne suis ni l'un ni l'autre, répondit Michel en souriant; je suis un artiste employé au palais. Êtes-vous rassuré? ma question paraît vous avoir choqué beaucoup. Pourtant, une question en vaut une autre. Ne m'en aviez-vous pas fait une sans me connaître?
—Avez-vous l'intention de railler, Monsieur? reprit, l'inconnu, qui s'exprimait en bon italien, sans aucun accent qui pût justifier l'origine grecque ou égyptienne que Barbagallo lui avait attribuée.
—Pas le moins du monde, répondit Michel, et si je vous ai adressé la parole, pardonnez à un mouvement de curiosité qui n'avait rien de malveillant.
—Curiosité? pourquoi curiosité? reprit l'inconnu en serrant ses dents et ses paroles d'une manière tout indigène.
—Ma foi! je n'en sais rien, répondit Michel. Voilà bien trop d'explications pour une parole oiseuse; je n'ai pas eu l'intention de vous blesser. Si votre mécontentement persiste, ne cherchez pas de prétextes pour engager une querelle, je n'ai pas l'intention de reculer.
—N'est-ce pas vous plutôt qui voudriez me chercher querelle? répondit l'inconnu en lui lançant un regard plus sombre que le premier.
—Ma foi! Monsieur, vous êtes fou, dit Michel en haussant les épaules.
—Vous avez raison, repartit l'inconnu, car je m'arrête ici à écouter les discours d'un sot.»
A peine cette parole fut-elle lâchée, que Michel s'élança vers l'inconnu avec la résolution soudaine de lui donner un soufflet. Mais, craignant de frapper une femme, car le sexe du personnage lui paraissait encore suspect, il s'arrêta; et il s'en applaudit en voyant cet être problématique s'enfuir et disparaître si vite que Michel ne put comprendre quelle direction il avait prise, et crut avoir fait un rêve de plus.
«Assurément, se dit-il, je suis, ce soir, assiégé par des fantômes.»
Mais à peine fut-il en présence d'êtres réels qu'il recouvra la notion de la réalité. On lui demanda sa carte d'entrée. Il se nomma.
«Ah! Michel! lui dit le gardien de la porte, je ne te reconnaissais pas. Tu es si brave! Tu as l'air d'un invité. Passe, mon garçon, et fais bien attention aux lumières. Le feu prendrait si vite aux jolis oripeaux que tu as tendus sur nos têtes! Il paraît qu'on te donne de grands éloges. Tout le monde dit que les figures sont faites de main de maître!»
Michel fut offensé d'être tutoyé par un valet, offensé d'être rappelé à l'office de pompier, et secrètement, flatté pourtant d'avoir obtenu un succès qui faisait déjà la nouvelle de l'antichambre.
Il se glissa dans la foule, espérant passer inaperçu et gagner quelque recoin d'où il pourrait voir et entendre à son aise; mais il y avait tant de monde dans la grande salle, qu'on se froissait et se marchait sur les pieds. Il se trouva porté à l'autre extrémité de cette vaste construction sans se rendre compte du mouvement que la masse compacte lui imprimait, et arriva ainsi au pied du grand escalier. Là seulement il put s'arrêter, haletant, et ouvrir ses yeux, ses narines, ses oreilles, son âme, au spectacle enchanteur de la fête.
Placé à une certaine élévation sur les gradins fleuris et ombragés, il pouvait embrasser d'un coup d'œil, et les danses qui tournoyaient autour des fontaines, et les spectateurs qui s'entassaient et s'étouffaient pour regarder les danses. Que de bruit, de lumière et de mouvement à éblouir et à faire tourner une tête plus mûre que celle de Michel! que de belles femmes, de parures merveilleuses, de blanches épaules et de chevelures splendides! que de grâces majestueuses ou agaçantes! que de gaieté feinte eu réelle! que de langueurs jouées ou mal dissimulées!
Michel fut enivré un instant; mais, quand l'ensemble commença à s'éclaircir et à se détailler sous ses yeux, quand il se demanda laquelle de ces femmes serait, à son sens, un modèle idéal, il reporta ses regards vers les figures qu'il avait peintes au plafond et fut plus content, l'orgueilleux! de son œuvre que de celle de Dieu.
Il avait rêvé la beauté parfaite. Il avait cru la trouver sous ses pinceaux. Il s'était probablement trompé; car il est impossible de créer une image divine sans la revêtir de traits humains, et rien sur la terre n'est doué d'une perfection absolue. Quoi qu'il en soit, Michel, encore hésitant et maladroit dans son art, sous plusieurs rapports, avait approché, autant que possible, de la beauté vraie dans ses types. C'était là ce qui frappait tous ceux qui regardaient son œuvre; ce fut là surtout ce qui le frappa lui-même lorsqu'il chercha, dans la réalité, la personnification de ses idées. Sur la quantité, il ne vit que deux ou trois femmes qui lui parurent véritablement belles, et encore eût-il voulu les tenir sur sa toile, pour ôter à l'une ou donner à l'autre certain contour ou certaine teinte, qui lui paraissait manquer de plénitude ou de pureté.
Il se sentit alors très-froid, froid comme un artiste qui analyse, et il reconnut que la physionomie humaine rachetait seule par l'expression de la vie ce qui manquait à la perfection des linéaments. «J'ai inventé de plus belles têtes, se dit-il, mais elles ne sont pas vraies. Elles ne pensent pas, elles ne respirent pas. Elles n'aiment pas. Il vaudrait mieux qu'elles fussent moins régulières et plus animées. En roulant ces toiles demain, je les crèverai toutes, et désormais je modifierai, je bouleverserai peut-être toutes les notions d'après lesquelles je me suis dirigé jusqu'ici.»
Et il ne s'occupa plus de chercher l'idéal de la forme parmi les danseuses vivantes qu'il étudiait, mais le mouvement, la grâce, l'attitude du corps, l'expression du regard et du sourire, en un mot, le secret de la vie.
Ravi d'abord, il se sentit encore une fois refroidi en prenant chaque être en particulier. Probablement il existe chez les femmes et chez les hommes beaucoup d'âmes naïves; mais il n'est guère de figures naïves dans un bal du grand monde. On s'y compose un maintien presque toujours opposé à son propre caractère, soit qu'on cherche ou qu'on craigne les regards. Michel crut voir que les uns cachaient hypocritement leur vanité, que les autres l'étalaient avec arrogance; que telle jeune fille, qui voulait paraître pudique, avait un fonds d'audace; que telle femme, qui voulait sembler amoureuse, était froide et blasée; que la gaieté de celle-ci était morne, et la mélancolie de celle-là minaudière. Un parvenu voulait avoir l'air noble; un noble voulait avoir l'allure populaire. Tout le monde posait plus ou moins. Les plus humbles cherchaient à se donner de l'aplomb, et l'intéressante timidité elle-même se contraignait pour éviter la gaucherie qui triomphait de ses efforts.
Michel vit passer quelques jeunes ouvriers de sa connaissance. Ils vaquaient au service qu'ils avaient accepté, et se faisaient remarquer par leur bonne mine et quelque chose de pittoresque dans l'arrangement de leur toilette de gala. L'intendant les avait choisis évidemment parmi les plus présentables, et ils le savaient bien: car, eux aussi, se maniéraient ingénument: l'un avançait alternativement chaque épaule pour en déployer la vaste carrure; l'autre ne perdait pas un pouce de sa haute taille en passant auprès de maint petit grand personnage; un troisième raidissait l'arc de ses sourcils pour montrer aux belles dames un œil brillant comme l'escarboucle.
Michel s'étonna de voir ces garçons se transformer de la sorte et perdre les avantages de leur belle prestance ou de leur agréable extérieur par une affectation involontaire, mais à coup sûr ridicule. «Je savais bien, pensa-t-il, que tous les hommes cherchaient ardemment l'approbation dans quelque classe et dans quelque genre que ce fût. Mais pourquoi ce besoin d'attirer les regards nous ôte-t-il tout à coup le charme ou la dignité de nos manières? Serait-ce que le désir est immodéré, ou que le but est méprisable? Faut-il nécessairement que la beauté s'ignore pour ne rien perdre de son éclat? Ou bien suis-je seul doué d'une insupportable clairvoyance? Où est le plaisir enthousiaste que je croyais trouver ici? Au lieu de subir l'action des autres, j'exerce la mienne sur moi-même pour juger sèchement tout ce qui frappe mes regards et m'ôter toute jouissance extérieure!»
A tant regarder et à tant comparer, Michel avait oublié le principal but de sa présence au bal. Il se rappela enfin qu'il voulait surtout étudier avec calme une certaine figure, et il allait se disposer à monter le grand escalier et à parcourir l'intérieur du palais, où tout était ouvert et éclairé, lorsqu'en se retournant il vit, à deux pas de lui, un détail de la fête, dont il avait oublié d'observer l'effet.
C'était une grotte en rocaille, qui formait, sous le profil du grand escalier, un assez vaste enfoncement. Lui-même avait orné de coquillages, de branches de corail et de plantes pittoresques ce frais réduit, au fond duquel une naïade d'albâtre versait son urne dans une vaste conque toujours pleine d'eau limpide et courante.
Le goût que Michel avait montré dans tous les détails dont il avait été chargé, avait déterminé le majordome à lui laisser arranger beaucoup de choses à sa guise; et, comme il avait trouvé cette naïade charmante, il s'était plu à placer dans sa grotte les plus jolis vases, les plus fraîches guirlandes et les plus beaux tapis. Il avait bien perdu une heure à encadrer la conque nacrée d'une bordure de mousse fine et douce comme du velours, à choisir et à disposer avec grâce et mollesse des touffes d'iris, de nénuphar; et de ces longues feuilles rubanées qui s'harmonisent si bien avec les mouvements onduleux des eaux courantes.
Maintenant la grotte était éclairée d'une pâle lumière cachée derrière des feuillages, et, comme tout le monde était occupé à voir la danse, l'entrée en était libre. Michel y entra furtivement; mais, à peine y eut-il fait trois pas, qu'il vit au fond une personne assise ou plutôt couchée, dans le demi-jour, aux pieds de la naïade. Il se dissimula précipitamment derrière une saillie du rocher, et il allait se retirer lorsqu'une invincible fascination le retint.
XI.
LA GROTTE DE LA NAIADE.
La princesse Agathe était assise sur un divan de velours sombre, où sa forme élégante et noble se dessinait pâle comme une ombre au clair de la lune. Michel la voyait de profil, dans la demi-teinte, et un reflet de la lumière voilée, placée derrière elle, dessinait avec une admirable pureté cette silhouette fine et suave comme celle d'une jeune vierge. Sa longue et ample robe blanche prenait, sous cette molle clarté, toutes les nuances de l'opale, et les diamants de sa couronne lançaient des feux changeants tantôt comme le saphir, tantôt comme l'émeraude. Cette fois, Michel perdit tout à fait la notion qu'il avait pu prendre de son âge à la première vue. Il lui sembla que c'était une enfant, et, quand il se souvint qu'il lui avait attribué une trentaine d'années, il se demanda si c'était un rayon céleste qui la transfigurait désormais, ou une lueur infernale dont, comme une magicienne, elle savait s'envelopper pour tromper les sens.
Elle paraissait fatiguée et accablée. Pourtant son attitude était chaste et sa figure sereine. Elle respirait son bouquet de cyclamen et jouait languissamment avec son éventail. Michel la regarda longtemps avant d'entendre, ou, du moins, d'attacher un sens aux paroles qu'elle disait. Il la trouvait plus belle qu'aucune des beautés qu'il venait d'examiner avec tant d'attention, et il ne pouvait se rendre compte de l'admiration sans mélange et sans bornes qu'elle lui inspirait. Il s'efforçait en vain de se faire à lui-même le détail de ses traits et l'analyse de ses charmes; il n'en venait point à bout. Il semblait qu'elle nageât dans un fluide magique qui la préservait d'être étudiée comme une autre femme. De temps en temps, croyant l'avoir comprise, il fermait les yeux et tâchait de faire son portrait dans sa mémoire, de la dessiner en imagination, avec des traits de feu, sur ce voile noir qu'il tendait lui-même devant lui en abaissant ses paupières. Mais, alors, il ne voyait plus que des lignes confuses et ne se représentait aucune figure distincte. Il était forcé de rouvrir les yeux à la hâte et de la contempler avec anxiété, avec délices, avec surprise surtout.
Car il y avait en elle quelque chose d'inouï. Elle était naturelle; seule de toutes les femmes que Michel venait de voir, elle ne paraissait pas songer à elle-même; elle ne s'était composé aucun air, aucun maintien; elle ne savait pas ou ne voulait pas savoir ce qu'on penserait d'elle, ce qu'on sentirait pour elle en la regardant: elle avait la tranquillité d'un esprit détaché de toutes les choses humaines, et l'abandon qu'elle aurait eu dans une solitude complète.
Et pourtant elle était parée comme une vraie princesse; elle donnait un bal, elle étalait son luxe, elle jouait son rôle de grande dame et de femme du monde, tout comme une autre, apparemment. Pourquoi donc cet air de madone, cette méditation intérieure, ou ce ravissement de l'âme au-dessus des vanités terrestres?
Elle était une énigme vivante pour l'imagination inquiète du jeune artiste. Quelque chose de plus étrange encore le bouleversait, c'est qu'il lui semblait ne pas l'avoir vue ce jour-là pour la première fois.
Où pouvait-il l'avoir déjà rencontrée? Il rassemblait en vain tous ses souvenirs. Lorsqu'il était arrivé à Catane, son nom même avait été nouveau pour lui. Une personne d'aussi grande maison et si remarquable par sa richesse, sa beauté et sa réputation de vertu, n'avait pu venir à Rome incognito. Michel se creusait l'esprit. Il ne se rappelait aucune circonstance où il eût pu la voir; d'autant plus qu'en la regardant, il ne se figurait pas la connaître un peu, mais la connaître intimement depuis longtemps, depuis qu'il était au monde.
Quand il eut bien cherché, il se dit qu'il y avait à cela une raison abstraite. C'est qu'elle était le vrai type de beauté qu'il avait toujours rêvé sans pouvoir le saisir et le produire. C'était un lieu commun poétique. Il lui fallait bien s'en contenter, faute de mieux.
Mais la princesse n'était pas seule, car elle parlait, et Michel s'aperçut bientôt qu'elle était là, tête à tête avec un homme. C'était certainement une raison pour l'engager à se retirer, mais la retraite était difficile. Pour conserver à la grotte son obscurité mystérieuse et empêcher l'éclat des lumières de la salle de bal d'y pénétrer, on avait masqué l'entrée par un grand rideau de velours bleu, que notre curieux venait, par le plus grand hasard du monde, d'écarter un peu pour passer, sans que les deux personnes occupées à causer y fissent attention. L'entrée de cette grotte, étant de moitié moins grande que l'intérieur, formait un cadre, non de rochers factices, comme cela pourrait être arrangé chez nous, dans nos imitations de rococo, mais de véritables blocs de lave vitrifiés ou nuancés de diverses couleurs, échantillons étranges et précieux qu'on avait recueillis jadis dans le cratère même du volcan, pour les enchâsser comme des joyaux dans la maçonnerie. Cette corniche brillante formait donc une saillie assez considérable pour cacher Michel, qui pouvait regarder à travers ses anfractuosités. Mais, pour sortir tout à fait, il fallait encore toucher au rideau, et, cette fois, il était difficile d'espérer que la princesse ou son interlocuteur fussent assez distraits pour ne pas s'en apercevoir.
Michel s'avisa de tout cela trop tard pour réparer son imprudence. Il n'était plus temps de sortir naturellement, comme il était entré. Et puis, il était cloué à sa place par une inquiétude et une curiosités ardentes. Cet homme, qui était là, c'était sans doute l'amant de la princesse.
C'était un homme de trente-cinq ans environ, d'une haute stature et d'une figure grave et douce, admirablement belle et régulière. Dans sa manière d'être assis en face d'Agathe, à une distance qui tenait le milieu entre le respect et l'intimité, il n'y avait pourtant rien à reprendre; mais quand Michel eut recouvré assez de sang-froid pour entendre les paroles qui frappaient ses oreilles, il crut voir un indice certain d'affection partagée dans cette phrase que prononça la princesse:
—Dieu merci, personne ne s'est encore avisé de lever ce rideau et de découvrir cette retraite charmante: malgré l'espèce de coquetterie que je pourrais mettre à y conduire mes hôtes (car elle est décorée à ravir, ce soir), je voudrais pouvoir y passer cette nuit toute seule, ou avec vous, marquis, pendant que le bal, le bruit et la danse iraient leur train derrière le rideau.
Le marquis répondit, d'un ton qui n'indiquait pas un homme avantageux:
—Vous auriez dû faire fermer tout à fait la grotte, par une porte dont vous auriez eu la clé, et vous en faire un salon réservé, où vous seriez venue de temps en temps vous reposer de la chaleur, de la lumière et des compliments. Vous n'êtes plus habituée au monde, et vous avez trop compté sur vos forces. Vous serez horriblement fatiguée demain matin.
—Je le suis déjà; mais ce n'est pas le monde et le bruit qui m'ont brisée ainsi en un instant.
—Cela, je le conçois, chère amie, dit le marquis en pressant fraternellement la main d'Agathe dans les siennes. Tâchez de vous en distraire, du moins pour quelques heures, afin qu'il n'y paraisse point; car vous ne pouvez échapper aux regards, et, hormis cette grotte, vous ne vous êtes pas laissé, dans tout votre palais, un coin où vous puissiez vous réfugier, sans traverser une foule de salutations obséquieuses, de regards curieux...
—Et de phrases banales dont je me sens déjà le cœur affadi, répondit la princesse en s'efforçant de sourire. Comment peut-on aimer le monde, marquis! concevez-vous cela?
—Je le conçois pour les gens satisfaits d'eux-mêmes, qui croient toujours avoir du profit à se montrer.
—Tenez, le bal est charmant ainsi, à distance, quand on ne le voit pas, et qu'on n'y est pas vu. Ce bourdonnement, cette musique qui nous arrivent, et l'idée qu'on s'amuse ou qu'on s'ennuie là-bas, sans que nous soyons forcés de nous en mêler, ont du piquant et presque de la poésie.
—On dit pourtant aujourd'hui que vous allez vous réconcilier avec le monde, et que cette fête splendide à laquelle vous a décidé l'amour des bonnes œuvres, va vous donner le goût d'en donner ou d'en voir d'autres. Enfin, c'est un bruit que vous allez changer toutes vos habitudes, et reparaître comme un astre trop longtemps éclipsé.
—Et pourquoi dit-on une si étrange chose?
—Ah! pour vous répondre, il faudrait que je me fisse l'écho de tous les éloges que vous n'avez pas voulu recueillir, et je n'ai pas l'habitude de vous dire même des vérités, quand cela pourrait ressembler à des fadeurs.
—Je vous rends cette justice, et je vous autorise, ce soir, à me redire tout ce que vous avez entendu.
—Eh bien! l'on dit que vous êtes encore plus belle que toutes celles qui se donnent de la peine pour le paraître; que vous effacez les femmes les plus brillantes et les plus admirées, par une certaine grâce qui n'appartient qu'à vous, et par un air de simplicité noble qui vous gagne tous les cœurs. On recommence à s'étonner que vous viviez dans la solitude, et... faut-il tout dire?
—Oui, tout absolument.
—On dit (je l'ai entendu de mes oreilles, en coudoyant des gens qui ne me croyaient pas si près): «Quelle fantaisie singulière a-t-elle donc de ne pas épouser le marquis de la Serra?»
—Allez, allez, marquis, dites encore, ne craignez rien; on dit sans doute que j'ai d'autant plus de tort que vous êtes mon amant?
—Non, Madame, on ne dit point cela, répondit le marquis d'un ton chevaleresque, et on ne le dira point tant qu'il me restera une langue pour le nier et un bras pour venger votre honneur.
—Excellent et admirable ami! dit la princesse en lui tendant la main; tu prends cela trop au sérieux. Je parie bien que tout le monde dit et pense que nous nous aimons.
—On peut dire et penser que je vous aime, puisque c'est la vérité, et, qu'à la longue, la vérité perce toujours. C'est pour cela qu'on sait aussi que vous ne m'aimez point.
—Noble cœur! Mais, a présent moins que jamais... Demain je te parlerai de cela plus que je ne l'ai fait encore. Il le faut. Je te dirai tout. Ce n'est pas ici le lieu et le moment. Il faut que je reparaisse dans ce bal où l'on s'étonne peut-être de ne me point voir.
—Êtes-vous assez reposée, assez calme?
—Oui; maintenant je puis reprendre mon masque d'impassibilité.
—Ah! il t'en coûte peu de le prendre, femme terrible! s'écria le marquis en se levant et en pressant convulsivement contre sa poitrine le bras qu'elle venait d'appuyer sur le sien. Au fond de l'âme, tu es aussi invulnérable qu'à la surface.
—Ne dites pas cela, marquis, dit la princesse en l'arrêtant et en le regardant avec des yeux clairs qui firent tressaillir Michel. Dans ce moment solennel de ma vie, c'est une cruauté dont vous ne sentez pas la portée. Demain, pour la première fois, depuis douze ans que nous nous parlons sans nous comprendre, vous me comprendrez parfaitement! Allons! ajouta-t-elle en secouant sa tête charmante, comme pour en chasser les pensées sérieuses, allons danser! Mais, auparavant, disons adieu à cette naïade si bien éclairée, et à cette grotte charmante, qui sera bientôt profanée par la foule des indifférents.
—Est-ce le vieux Pier-Angelo qui l'a si bien ornée? demanda le marquis, en se tournant vers la naïade.
—Non, répondit la princesse, c'est lui!
Et, s'élançant dans le bal, comme par l'effet d'une résolution courageuse, elle tira brusquement le rideau et le rejeta sur Michel, qui, par un hasard inespéré, se trouva ainsi doublement caché au moment où elle passait près de lui.
Le trouble que sa situation personnelle lui causait fut à peine dissipé, qu'il entra dans la grotte, et, s'y voyant seul, il se laissa tomber sur le divan, à côté de la place que venait d'y occuper la princesse. Tout ce qu'il avait entendu l'avait agité singulièrement; mais toutes les réflexions qu'il eût pu faire étaient dominées maintenant par le dernier mot que cette femme étrange venait de prononcer.
Ce mot eût pu être une énigme pour un jeune homme tout à fait humble et candide: Non, ce n'est pas Pier-Angelo, c'est lui! Quelle mystérieuse réponse, ou quelle distraction singulière! Mais, pour Michel, ce n'était pas une distraction: ce lui ne se rapportait pas à Pier-Angelo, mais à lui-même. Pour la princesse, il était donc celui qu'on n'a pas besoin de nommer, et c'est avec cette concision énergique qu'elle le désignait à un homme épris d'elle.
Cette inexplicable parole, et les réticences qui l'avaient précédée, le refus qu'elle avait fait d'aimer le marquis, ce moment solennel de sa vie dont elle avait parlé, cette émotion terrible qu'elle disait avoir éprouvée dans la soirée, cette confidence importante qu'elle devait faire le lendemain, tout cela se rapportait-il donc à Michel?
Quand il se rappelait l'incroyable regard qu'elle avait jeté sur lui en le voyant pour la première fois avant l'ouverture du bal, il était tenté de se livrer aux plus folles présomptions. Il est vrai qu'en parlant au marquis, il y avait eu un instant où ses yeux rêveurs avaient brillé aussi d'un éclat extraordinaire; mais il ne semblait pas à Michel qu'ils eussent alors la même expression que lorsqu'ils avaient plongé dans les siens. Regard pour regard il aimait encore mieux celui qu'il avait obtenu.
Qui pourrait raconter les étranges et magnifiques romans que, pendant un quart d'heure, forgea la cervelle de ce téméraire enfant? Ils étaient tous bâtis sur la même donnée, sur le génie extraordinaire d'un jeune artiste qui s'ignorait lui-même, et qui venait de se révéler subitement dans une grande et vive peinture de décor. La belle princesse qui avait fait exécuter cet essai, était venue souvent, à la dérobée, pendant huit jours, examiner les progrès de l'œuvre magistrale; et, pendant huit jours que l'artiste avait fait la sieste et mangé à de certains moments, dans de certaines salles mystérieuses du palais enchanté, cette fée invisible était venue le contempler, tantôt de derrière un rideau, tantôt d'une rosace du plafond. Elle s'était prise d'amour pour sa personne, ou d'admiration pour son talent, enfin, d'un engouement quelconque pour lui; et ce sentiment était trop vif pour qu'elle eût trouvé le sang-froid de le lui manifester par des paroles. Son regard lui avait tout révélé malgré elle; et lui, tremblant et bouleversé, comment s'y prendrait-il pour lui dire qu'il avait bien compris?
Il en était là, lorsque le marquis de la Serra, l'adorateur de la princesse, reparut tout à coup devant lui et le surprit, tenant dans ses mains, et contemplant sans le voir, l'éventail qu'elle avait oublié sur le divan.
—Pardon, mon cher enfant, lui dit le marquis en le saluant avec une courtoisie charmante, je suis forcé de vous reprendre cet objet qu'une dame redemande. Mais si les peintures chinoises de cet éventail vous intéressent, je pourrai mettre à votre disposition une collection de vases et d'images curieuses, où vous serez libre de choisir.
—Vous êtes beaucoup trop bon, monsieur le marquis, répondit Michel, blessé d'un ton de bienveillance où il crut voir une impertinente protection; cet éventail ne m'intéresse point, et la peinture chinoise n'est pas de mon goût.
Le marquis s'aperçut fort rien du dépit de Michel, il reprit en souriant:
—C'est apparemment que vous n'avez vu que des échantillons grossiers de l'art de ce peuple; mais il existe des dessins coloriés, qui, malgré la simplicité élémentaire du procédé, sont dignes, pour la pureté des lignes et la naïveté charmante des mouvements, d'être comparés aux étrusques. Je serais heureux de vous montrer ceux que je possède. C'est un petit plaisir que je voudrais vous procurer et qui ne m'acquitterait pas encore envers vous, car j'en ai eu un bien grand à voir vos peintures.