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Le Peuple / Nos Fils

LIVRE PREMIER DE L'ÉDUCATION AVANT LA NAISSANCE.

Reading edition

CHAPITRE PREMIER L'homme naît-il innocent ou coupable?—Deux éducations opposées.

Dans l'histoire de la Renaissance, j'ai décrit une œuvre sublime, les Prophètes et Sibylles que peignit Michel-Ange aux voûtes de la chapelle Sixtine. Je n'ai pas dit assez avec quelle vigueur il y pose les deux esprits contraires qui se disputent le monde.

Tous ont vu ces figures, au moins gravées. Chacun a remarqué la plus violente, celle d'Ézéchiel, qui, le bonnet au vent, soutient une dispute acharnée contre quelqu'un qu'on ne voit pas, un rabbin, un docteur sans doute. Ézéchiel et Jérémie sont les prophètes de la Captivité. Les captifs se croyaient punis des péchés de leurs pères. Jérémie et Ézéchiel le nient dans les versets célèbres: «Ne dites plus: Nos pères mangèrent du raisin vert; c'est ce qui nous fait mal aux dents. Non, cela n'est pas vrai. Chacun répond pour soi. Chacun sera sauvé ou perdu par ses propres œuvres.»

Plus de péché originel. Point de fils puni pour le père. L'enfant naît innocent, et non marqué d'avance par le péché d'Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. À sa place solidement se fondent la Justice et l'Humanité.

Ceux qui ont, comme nous, la gravure sous les yeux, voient qu'aux pieds des prophètes de petites figures occupent les compartiments inférieurs de la voûte, et traduisent, expliquent les grandes figures d'en haut. Aux pieds d'Ézéchiel et sous la violente dispute, est l'objet du combat, une jeune femme enceinte, d'un visage ingénu. Elle ne se doute guère de la bataille qui se fait pour elle là-haut. Quel serait son effroi si elle entendait ces docteurs qui jurent qu'on naît damné, qui vouent l'enfant et elle aux flammes éternelles! Par bonheur, elle dort. Elle en mourrait de peur.

Michel-Ange, qui agrandit tout, n'a pas suivi la Bible de trop près. Il n'a pas fait la créature avilie dont parle le texte. Il a fait une femme, une vraie femme, un être doux, fragile, touchant, quelque jeune Italienne, je pense, qu'il a vue au repos de midi. En elle est tout le genre humain. Oui, voilà bien la femme et l'enfant et le monde. On est ému, on fait des vœux pour elle. Le ciel et la terre prient...

La figure est plus fine qu'il ne les fait communément. Ses formes sveltes et peu nourries seraient plutôt d'une fille. Elle est à son premier enfant, et peut-être au cinquième mois. Si c'est pécher que de continuer cette race coupable et condamnée d'Adam, elle ne peut nier; on le voit trop. Mais a-t-elle voulu pécher? qui le saura? Elle n'a guère d'assiette solide. Du corps elle est assise, elle pose sur un siège très haut, mais ses jambes sont flottantes. L'enfant déjà l'opprime, et pour mieux respirer, sans détourner le corps, elle incline vers nous sur l'épaule sa tête et ses yeux clos, son visage très doux.

Elle a si peu d'aplomb! c'est un vaisseau en mer. Puisse Dieu te sauver, pauvre petite!... et ta fragile barque où l'humanité flotte, chancelante en ton jeune sein! Quelle horrible tempête je vois autour de toi! Mais je me fie à lui, ton pilote, ton fort défenseur. Contre le dogme absurde il a le Droit, la Piété et Dieu même. Contre l'armée des prêtres, rabbins, docteurs, évêques, et leurs textes barbares, il a la Loi plus haute, écrite au fond des cœurs. Il couvre la faiblesse, il absout la nature. Il jure qu'ici est l'innocence, qu'elle est en cet enfant, que, si, la terre, le ciel, le monde la perdaient, on la retrouverait entière en ce berceau.

Toute l'Église est contre Ézéchiel. Tous les tribunaux sont pour lui.

L'Église tout entière enseigne l'hérédité du crime, tous coupables d'avance par le péché d'Adam.

Si le juge y croyait, il descendrait du siège, fermerait le prétoire. Mais la loi, mais le droit, mais la jurisprudence repoussent l'hérédité du crime. Nul ne paye pour son père ou ses parents, chacun pour ses faits personnels.

Tous étant nés coupables, Dieu de sa pleine grâce arbitraire gracie qui lui plaît.

Cet arbitraire terrible, qui a autorisé tous les arbitraires de ce monde, n'a osé se produire dans cette audace solennelle qu'à la faveur du vieux dogme barbare que l'homme naît damné, qu'à ce damné l'on ne doit rien. «Nous naissons enfants de colère», dit saint Paul. Et Augustin: «Tous naissent pour la damnation.»

Terrible arrêt!... épouvantable aux mères!... «Quoi! mon enfant aussi? Cet ange en ce berceau?...» Plusieurs mollissaient, voulaient faire pour les petits un lieu intermédiaire, où, privés de la vue de Dieu, mais exempts de supplices, ils resteraient gémissants, vagissants, et rêvant de leur mère encore. Augustin ne le permet pas. Il dit: «Ne promettez ce lieu entre le Ciel et la damnation.» Et ailleurs: «Gardez d'imaginer un soulagement à ces petits. L'Enfer seul les attend. C'est la ferme foi de l'Église.» Robustissima ac fundatissima Ecclesiæ fides. (Voir tous ces textes dans Bossuet, t. XI, p. 191, éd. 1836.)

Saint Augustin a raison de le dire. Il a tous les conciles pour lui. Conciles de Lyon et de Florence, concile de Trente, tous damnent les enfants. «C'est la ferme foi de l'Église.»

Pas un mot de pitié, mais la froide logique quelquefois réclamait. Le grand distingueur, saint Thomas, osa un heureux distinguo. Le mot Enfer ne dit pas toujours flammes: l'enfant damné peut n'être pas brûlé. Noris, au dix-septième siècle, y cherche un moyen terme: «Brûlés? non. Chauffés seulement.»

À quel degré chauffés? Humanité atroce. Voulez-vous dire roussis? voulez-vous dire grillés?... Quoi qu'il en soit, ce mot maladroit ne fit pas fortune. Il parut trop humain. Les Dominicains mirent Noris à l'index de l'Inquisition.

Autre essai, plus hardi encore, plus mal reçu. Sfondrata avait dit: «L'enfant mort sans baptême ne verra pas le Ciel, mais il a mieux. Dieu lui a sauvé le péché et l'éternel supplice; cela vaut mieux que le Ciel même.» À quoi Bossuet, Noailles et nos évêques opposent avec indignation l'unanimité de l'Église.

Ils donnent tous les textes, la perpétuité de cette opinion, et l'avis du grand théologien officiel du pontificat, de Bellarmin, qui la résume ainsi: «L'enfant sera dans un lieu noir, dans un cachot d'enfer, sub potestate diaboli.»

Bellarmin ajoute aigrement: «Ne suivons pas le sentiment humain (qui entraîne la plupart). Notre pitié ne servirait de rien.»—Dures paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre angulaire sur laquelle repose l'Église. Elle est suspendue à ce mythe du premier, du second Adam, du Pécheur qui perd tout, du Sauveur qui rachète tout. Cela se tient d'une seule pièce. Si la chute d'Adam ne nous a pas perdus, n'a pas damné d'avance tout enfant qui naîtra, pourquoi faut-il un Rédempteur? Si l'enfant ne naît pas plein du souffle du Diable, pourquoi l'exorciser au baptême du nom de Jésus pour expulser ce souffle (Exsufflatur. Bossuet, ibidem)? De la faute d'Adam tout procède. Grâce au péché d'Adam, nous dit encore Bossuet, nous chantons avec toute l'Église: «Heureuse faute!»—Et encore: «Ô péché vraiment nécessaire!» (T. XI, 188.)—Nécessaire pour damner l'humanité entière, moins le nombre minime, imperceptible des élus! nécessaire pour jeter l'innocence à l'Enfer! nécessaire pour créer les exorcismes du Baptême, le premier sacrement qui constitue l'Église. Sans Adam, plus d'Église, plus d'évêques, et plus de Bossuet.

Nul progrès n'est possible sur ce point, que l'on ne peut toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher, l'humanité se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle n'entrera pas, restera dehors à jamais.

Au Petit Catéchisme du diocèse de Paris, aujourd'hui 1er mai 1868, je lis: «Le péché d'Adam s'est communiqué à tous ses descendants, en sorte qu'ils naissent coupables du péché de leur premier père.» Au Catéchisme de la Doctrine chrétienne, celui des missions des deux mondes, Catéchisme approuvé par la Propagande romaine, je lis: «Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du péché originel?—Parce que leur volonté était renfermée dans celle d'Adam leur chef.»

Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et d'Augustin, la volonté humaine, renfermée dans celle d'Adam, est serve du péché, non libre.

C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de nos lois.—Toute leur autorité repose sur cette idée unique: Que l'homme est libre, responsable.—Autrement comment lui ordonner ceci, lui défendre cela?—Autrement, comment le punir?

La liberté de l'homme, qui, proclamée ou non, fut la foi intérieure, la base de toute société, a été formulée, promulguée souverainement par la Révolution française. C'est le premier mot qu'elle ait dit.

Donc deux principes en face: le principe chrétien, le principe de 89.

Quelle conciliation? aucune.

Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec l'injuste, jamais 89 avec l'hérédité du crime.

Car à quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature, devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est-à-dire en n'existant plus.

À quel prix le vieux dogme qui, si longtemps lui-même s'est proclamé l'Absurde (voir Augustin), l'Anti-Raison,—à quel prix pourrait-il traiter pour vivre encore? En quittant sa nature et se faisant Raison, c'est-à-dire en n'existant plus.

Songez que les deux routes ne sont pas seulement différentes, mais bien deux lignes divergentes qui doivent, en s'écartant toujours, diverger jusqu'à l'infini.

Imaginez un centre du réseau des chemins de fer, d'où part le Nord pour Lille, le Midi pour Bordeaux. Quel est le sot qui croit que ces chemins se rejoindront? Ils se tournent le dos. Plus ils vont, plus ils sont étrangers l'un à l'autre. Regardez donc, avant que le départ sonne, choisissez bien votre wagon.

CHAPITRE II Principe héroïque de l'éducation.

Il n'est pas difficile de savoir ce que rêve cette dormeuse de Michel-Ange. Son enfant, à coup sûr. C'est le rêve de toute mère. Elle le voit qui rayonne, tout gracieux, charmant, et de lumière et de sourire.

Il tient d'elle beaucoup, aimable miniature, et de figure plus féminine encore. Est-ce un ange? ou le doux Jacob, l'aimable Benjamin? Si pourtant il était trop doux, il lui plairait bien moins. La femme adore la force. La figure s'accentue. Le blond reluit en teintes d'or. L'or royal! que c'est beau! Ne dirait-on le roi David? Qu'il est fier, quel regard! L'or est flamme, a des teintes fauves. Tel apparemment fut David quand il tua le géant.

Voilà les fluctuations maternelles. Le double idéal marie, associe tout. L'enfant est un miracle: il aura toutes beautés, toutes grâces et toutes grandeurs. Il sera si doux, si doux que nul cœur n'échappera. Il sera si fort, si fort que rien ne résistera. Ainsi va l'Océan du rêve.

Elle s'éveille. Quel dommage! Elle tâche, quoique éveillée, de rêver encore, repasse amoureusement tout cela. La charmante image a pâli. Elle est devenue confuse. Est-ce une vraie vue de l'avenir? «Si c'est un rêve divin, peut-il être contradictoire? Est-ce qu'on peut être à la fois un héros et un saint? S'il est bon et doux, paisible, pourra-t-il être un héros? S'il a la force héroïque, sera-t-il un homme de Dieu?...

Hélas! tout cela, c'est un rêve!»

«Un rêve? non, la réalité.»

C'est son mari qui la rassure. Il était là, entendait tout.

Ne réduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutôt. Laissons-la couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.

«Oui, oui, ce sera un saint,—non pas l'efféminé rêveur, non l'oisif du Moyen-âge,—mais le saint de l'action, du travail fort et patient, des œuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.

«Oui, ce sera un héros,—non pas un héros de meurtre, de barbare destruction,—un héros de généreuse et magnanime volonté, de force et de persévérance.

«Plus qu'un saint, plus qu'un héros! il sera un créateur: c'est le nom de l'homme aujourd'hui. Là tu as raison, ma chère, de sentir en lui un Dieu. De son cerveau productif il fera jaillir des arts. Il sera un Prométhée. Il n'aura pas à voler la flamme. Il en vient déjà. Né d'un si divin moment, n'a-t-il pas le feu du ciel?

«Donc soyons gais. Attendons. Il fut conçu du matin, d'un joyeux rayon de l'aurore. Puisse-t-il en garder toujours quelque lueur, quelque reflet! C'est assez pour porter bonheur. Qui l'a, s'en va dans la vie heureux, fort, aimable, aimé.»

Il est minuit. Son mari, fatigué des travaux du jour, est endormi. Elle, non. Elle a prié, elle a rêvé, lu quelques bonnes paroles écrites sur la vie à venir. Elle va à la fenêtre, et regarde les étoiles, se sent au-dessus d'elle-même. Une certaine attraction, comme une gravitation morale, élève, élance son cœur vers ces mondes de lumière dont la scintillation amie semble un appel à l'existence ailée, légère, supérieure, et à l'éternel progrès.

Mais comment la soutenir dans cet élan de volonté? Que je lui voudrais un bon livre, dans l'absence de son mari, un livre simple et serein, plein de la moelle héroïque, qui la nourrît puissamment! Ce livre est à faire encore. Je ne l'ai jamais rencontré. Nul n'est digne.—Ce qu'on appelle la Bible, la grande encyclopédie juive, avec ses fortes lueurs,—mais tant de choses obscures, impures et contradictoires,—est très bon pour troubler l'esprit.—Plus funestes encore seraient les livres pleureurs et chrétiens, les mystiques, qui regardant en haut si le miracle va tomber tout fait, nous empêchent ainsi de le faire. La pauvre âme n'a pas besoin qu'on l'énerve de rêveries, qu'on l'amollisse de pleurs, lorsque déjà la nature l'ébranle et la trouble tant.—La noble et forte Antiquité la soutiendrait bien autrement. Mais elle lui est si étrangère! Cette mâle littérature est si loin de l'éducation fade et faible qu'elle a reçue!

Il lui faut un livre vivant: le cœur de celui qu'elle aime.

Ici, le jeune homme a peur. Il sourit, et il recule. En la voyant si honnête, d'une si droite volonté, si prête à tout sacrifier pour l'amour de son enfant, il me dit en confidence: «Vraiment, je ne suis pas digne.»

«Je l'aime, mais avec cet amour, j'ai trop traversé la vie, trop de pauvres et basses choses. En ai-je perdu l'empreinte? Il s'en faut. Je n'ose le croire.»

Croyez-le. Si vous aimez vraiment, tout est effacé. De quel moment admirable vous disposez maintenant! Cela dure peu. Un an ou deux ans peut-être, sa foi sera complète en vous.

Méritez-le, et donnez-lui ce que, malgré vos misères, vos vices, vous avez de meilleur, ce dont elle manque entièrement, la grande pensée sociale.

Je ne parle pas au hasard; j'écris au milieu de classes corrompues, dans la grande ville qu'on dit la Babylone du monde. Eh bien, chez les jeunes gens qui se croient les plus gâtés, ce sens revit par moments. Il dort plus qu'il n'est amorti. L'éducation d'humanités pour les uns, et pour les autres la fraternité ouvrière, tient l'esprit de l'homme ouvert à mille idées collectives qui sont à cent lieues de la femme. Née surtout pour l'individu, pour un mari, pour un enfant, elle est fort lente à s'élever aux conceptions de patrie, de bien-public, d'humanité. Des maîtres habiles, estimables, qui par année ont à leurs cours des centaines de jeunes filles, pleines de zèle, d'intelligence et de bonne volonté, me disent que là est l'obstacle.

La politique moderne leur est fort peu accessible, entourée, hérissée qu'elle est d'économie financière, de subtilités d'avocats. C'est là que l'homme doit montrer s'il a assez d'intelligence pour parler plus simplement, hors de toutes ces scolastiques, dire peu et le nécessaire, ce qui peut le mieux toucher. Peu, très peu de polémique, ce n'est pas par la dispute que tout cela lui plaira. Elle hait l'aigreur et les risées. Prenez-la où elle est sensible, par son admirable cœur, plein de tendresse et de pitié. Ne l'accablez pas des chiffres d'un budget de deux milliards; mais montrez-lui tant de pauvres en ce si riche pays. Montrez-lui la pompe cruelle qui aspire cet or énorme du plus nécessaire de l'homme, du pain réduit de la famille, de ce que la mère épargne sur la bouche de l'enfant. Ne riez pas devant elle de l'église où elle est née. Point de fades plaisanteries. Mais dites-lui l'histoire même. Rappelez-lui, par exemple, à la plus belle des fêtes, celle du Saint-Sacrement (si mal nommée Fête-Dieu), que c'est celle qui solennise l'extermination du Midi, cette terreur de tant de siècles. Ces roses restent rouges de sang.

C'est à elle que vous devez vos plus sérieuses pensées. Vous les épanchez volontiers entre amis, souvent peu connus, dans les cafés pleins d'espions. Le premier ami, et le frère qui vous touche de plus près, c'est votre innocente femme, si croyante à ce moment, si heureuse de vous entendre. Elle est peu préparée, sans doute. Vous avez besoin avec elle de sortir de votre langue convenue de formules toutes faites. Vous avez besoin de comprendre vous-même beaucoup mieux les choses, pour les mettre en langage humain; c'est ce qui vous éloigne d'elle et vous fait chercher ceux avec qui, sans grands frais, vous jasez d'après les journaux.

Pour un homme d'esprit, cependant, quelle circonstance unique, quelle vive jouissance de profiter de ce moment de foi, d'épancher en cette jeune âme tant de choses qui lui sont nouvelles, qu'elle aime pour celui qui les dit, qu'elle aime pour l'enfant, pour les lui dire un jour. Elle en a bien besoin. Il lui faut prendre force pour ce long enfantement qui ne durera pas neuf mois, mais quinze ou vingt ans peut-être. Ce sera là le miracle, la merveille de l'amour, que cet être léger, petite fille hier, aujourd'hui fixée tout à coup, trouve au berceau ce don qui va la changer elle-même, ce trésor, la persévérance.

Faut-il en l'homme, à ce moment, les puissances supérieures, ces vertus rares et singulières qu'on ne voit que dans les romans? Point. Il ne faut qu'une chose, aimer beaucoup, mettre son cœur tout entier et dans cet amour, et dans l'idée noble et grande à laquelle on veut l'élever.

Faiblement nourrie jusqu'ici dans la vaine éducation, un peu dévote, un peu mondaine, vide au total, qu'elles ont, elle t'arrive bien touchante, docile, te préférant à tout. Ah! c'est bien le cas d'être bon, de se régénérer pour elle. Tu ne le ferais pas pour toi, mais pour elle tu feras tout. Verse-lui le vin généreux des bonnes et hautes pensées. Tu es jeune, malgré tes vices, et tu as du sang encore: verse-lui un flot de ton sang.

Es-tu faible? ne sois pas seul. Appelle à toi autour d'elle la société des forts, l'auguste assemblée, souriante, des grands sages et des héros. Un sentiment paternel les amènera sans peine pour l'affermir, la consoler, lui répondre que cet enfant va naître beau, grand, digne d'eux, la transfigurer enfin dans cette lumière héroïque que le bonhomme Luther a nommée noblement la Joie.

Il ne suffit pas, madame, d'enfanter dans la sainteté. Il faut que cette sainteté ait l'aspiration active, que l'enfant n'ait pas langui dans un sein mélancolique, ému, rêveur et tremblant. Il ne serait qu'un mystique. Il pleurerait à sa naissance. Le vrai héros rit d'abord.

CHAPITRE III Fluctuations religieuses.—La cloche.—Les mélancolies du passé.

Au mariage heureux et le plus désiré de deux cœurs bien unis d'avance, quel que soit le ravissement, la jeune femme pourtant trouve un grand changement d'habitudes. Lui, il est occupé de devoirs journaliers, et souvent obligé de s'absenter longtemps. Le jour dure; elle attend, va, vient dans la maison, regarde à la fenêtre. Une autre maison lui revient qu'elle avait un peu oubliée, une famille souvent nombreuse, des frères et sœurs de son âge ou petits, tout ce nid gazouillant. Ce monde en mouvement, bruyant et parfois importun, c'était la vie pourtant, une jeune vie, une comédie perpétuelle. Et lorsque tout cela bien propre, habillé, soigné, par elle avec sa mère, s'en allait un dimanche d'été à la messe, c'était une sorte de fête. Toute la grande assemblée de la paroisse en ses plus beaux habits qu'un œil curieux parcourait, les fleurs et les costumes, les chants (discordants même et incompréhensibles, qu'on est d'autant dispensé d'écouter), tout ce brouhaha amusait. Rien au fond, ou bien peu de chose; mais enfin une foule, des hommes, des femmes et des enfants. Voir la figure humaine, c'est un besoin. Traversant le Tyrol, j'observai des bergers, des chasseurs, qui, passant la semaine dans la montagne, descendaient le dimanche, non pas pour se parler, mais s'asseoir en face seulement sans mot dire, et se regarder.

Les démons de la solitude ont prise là. La lutte est forte, surtout aux fêtes, entre les deux esprits. La vieille vie ignorante, toute de décors et de théâtre, vide au fond, reste aujourd'hui, règne sans concurrence. La jeune vie puissante, qui disposerait de toute la magie des sciences et de leurs miracles amusants, avec tant de moyens d'occuper l'esprit et les yeux, n'a point organisé ses fêtes. Celles du nouveau dogme d'équité fraternelle qui seraient si touchantes, sont interdites encore. Les deux autorités qui pèsent sur nous, frémissent qu'il ne se manifeste, empêchent tout éclat public du libre esprit. Celui-ci, solitaire, sans théâtre ni fêtes, vaincra par la vie vraie, mais attriste les faibles par l'absence du culte, la solitaire austérité.

Tout cela le dimanche revient, et dans les insomnies. Plus la grossesse avance, et plus les nuits sont troubles, mêlées de fiévreuses pensées. Le matin vient enfin. Elle sort pour respirer ou pour les besoins du ménage. Elle est heureuse de trouver la fraîcheur. La grande ville est gaie déjà, toute arrosée; les marchés pleins de fleurs, de toutes choses bonnes à la vie. C'est comme de riches corbeilles, combles des dons de la nature. À travers ces fleurs et ces fruits, elle marche rêveuse, pleine de douces émotions, de Dieu, de lui, de son enfant, du pur désir d'aller droit dans la vie. La nuit s'est envolée et tous les mauvais songes. La lumière l'a calmée. Elle est toute au devoir de sa situation nouvelle, et fort unie à lui de cœur.

Cependant au marché, l'église est ouverte déjà. Qu'elle est belle à cette heure, bien éclairée, auguste, dans sa solitude lumineuse! Le banc de la famille où elle s'assit toute petite et tant d'années, elle le voit. Pour le regarder? non; cela lui ferait trop de peine. Un coin seul est obscur, la noire petite église dans la grande, demi-cachée sous l'orgue, le confessionnal où le samedi soir... N'en parlons pas, sortons. Que l'air est pur et frais dehors!

Tout est fait de bonne heure, le ménage, le déjeuner. Il est parti. Elle reste dans sa chambrette solitaire. Elle coud à la fenêtre. Le quartier est paisible, écarté. Rien dans la rue. Elle coud, et sa pensée voltige; un doux souvenir d'hier soir, ce marché du matin, l'église, occupent tour à tour son esprit, lui surtout, son adieu et le dernier baiser. Des deux âmes qu'elle a, il est à coup sûr, la plus forte. Et que n'est-il la seule! Elle le voudrait bien! quel repos elle aurait!... Mais enfin les vingt ans d'avant le mariage ont-ils passé en vain? n'en revient-il jamais d'écho? L'oreille par moments lui en tinte... Un bruit vague, léger, lointain, doux, est venu... Erreur peut-être? Rien? Le vent a pu changer, emporter l'onde sonore... mais non, le bruit revient. Oui, c'est bien une cloche, de son connu, toute semblable à celle de la paroisse où elle est née. Et, ma foi, je crois, c'est la même. Elle sonna si souvent pour nous, trop souvent! Tant de morts aimés reviennent, et tous les souvenirs. Puissante évocation!... La chambre en est remplie; aux murs et aux plafonds se tracent tous les événements domestiques. Elle est mêlée, la cloche, à tout cela. Et elle y a pris part, en a été émue, vibrant de joie, de deuil. Elle est de la famille... Ah! que le cœur se gonfle! De grosses larmes pèsent, et vont sortir des yeux. Elle veut se contenir. Il s'en apercevra, cela lui fera de la peine. Mais elle a beau faire, tout échappe. Et longtemps même après, quand il rentre, voyant les yeux baissés, humides, qu'on voudrait dérober, le voilà inquiet, attendri et pressant... Mais là, c'est un torrent. Elle est noyée de pleurs. Elle se cache enfin dans son sein, et s'excuse: «Je suis bien faible, ami! que veux-tu? La cloche me disait tant de choses!... Ah! je n'ai pas pu résister!»

«Eh! pourquoi t'excuser? Moi aussi, je le sens, elle est bien puissante, cette cloche, j'en ai le cœur ému. Pour toi, elle sonne la famille, et la grande famille pour moi, le Peuple (c'est moi-même) qui par elle autrefois parlait. Elle fut si longtemps la voix de la Cité, et comme l'âme de la Patrie!

«Tu sauras tout cela un jour. Et tu sauras aussi pourquoi moi, sans pleurer, je soupire quelquefois, pourquoi dans mon bonheur je sens parfois une ombre, pourquoi je fais des vœux pour que des temps meilleurs arrivent à notre enfant, et qu'il vive d'une plus grande vie. Le signe où le vrai Roi, le Souverain, le Peuple reconnaîtra sa force, le retour en son droit, ce sera le retour de la cloche à son maître. Qui l'a fondue, si ce n'est lui?

«Ce n'est pas de la mort, de la religion de la mort, que sortit cette vivante voix. C'est la forte Commune, c'est la Grande Amitié (ainsi on la nommait) qui, pour dire l'unité des cœurs, des volontés, créa et mit là-haut le double personnage, l'homme au marteau de fer et la cloche d'airain. Jacquemart, Jacqueline, voix toujours véridiques, représentants fidèles de la Cité, mesuraient le travail, avertissaient du temps, proclamaient la pensée du peuple, lui disaient ses dangers, le sommaient loyalement du salut public... Ah! comment a-t-on pu nous arracher cela? Longue est l'histoire, ma chère, pleine de pleurs. J'en verserais aussi. Il n'a pas fallu moins que l'accord de deux tyrannies pour fausser, faire mentir l'incorruptible airain.

«Trahison! trahison!... L'Italie le prévit. Pour défendre le clocher, hors l'église et contre l'église elle bâtissait une tour. Tour bien-aimée. Jamais elle n'était assez belle. Le noble marbre blanc y était prodigué. La tour penchée de Pise, la Miranda de tant de villes, sont les touchants témoins de cette foi du peuple qui, dans ces monuments, eut son cœur suspendu.

«Quelle gaieté dans celles de Flandre! Aux caves les plus noires, le tisserand était illuminé du carillon ami, de son joyeux concert, qui sonnait: «Allons! tisse encore!... Le jour avance! Allons! tout à l'heure, c'est fini.»

«Jamais il n'était seul. Dans l'accord du peuple des cloches, il entendait l'accord de la Cité pour le garder, le soutenir. Et il en était fier. Il sentait sa grande Patrie.

«Ah! ma chère, que ton cœur tendre et bon songe à ces familles qui travaillaient sous cet abri. Il y avait aussi, dans ces grandes villes, des femmes tremblantes, gardées, averties par la cloche, qui faisait leur sécurité. Tu liras quelque jour ces touchantes histoires, oubliées aujourd'hui. Tu sauras quel grand cœur sentait dans sa poitrine le pauvre tisserand quand Rœlandt lui parlait, quand sonnait à volée Rœlandt, la forte cloche de l'incendie ou du combat. Plus forte que la foudre, et pourtant maternelle, elle disait distinctement ces mots: «Rœlandt! Rœlandt!... À moi! à moi! à moi!... Cours, ami! Le jour est venu!... À moi! pour ta maison, pour ta femme chérie! pour ton petit enfant!... Je vois reluire la plaine... Va, marche! n'aie pas peur! Demain ton fils serait écrasé sur la pierre. Un monde est derrière toi, qui va te soutenir. Tu vaincras, je le jure. N'entends-tu pas ma voix?... Rœlandt! Rœlandt! Rœlandt!»

«Ils l'entendaient aussi, la cloche redoutée, les chevaliers, barons, et ils en frémissaient. Moins terrible eût sonné la trompette du Jugement. Pâle, élancé des caves, le tisserand marchait, mais grandi de dix pieds. Unis comme un seul homme au moment du combat, ils communiaient de la Patrie, se mettant dans la bouche un peu de terre de Flandre, mordant leur mère la Flandre pour ne pas la lâcher.

«Ainsi la voix d'airain, le Rœlandt de la guerre, c'était la voix de paix, de justice et d'humanité. Quelle joie dans la Cité quand la mère en prière disait: «Il a vaincu... Je n'entends plus Rœlandt», et quand, poudreux, sanglant, mais souriant, vainqueur, il embrassait sa femme enceinte!»

CHAPITRE IV Fluctuations religieuses et morales.—Naissance.

Dans le premier élan du crédule et loyal amour, la fiancée voudrait se donner davantage, n'avoir rien qui ne fût de lui, s'offrir entière et neuve, comme un blanc vélin pur, où il écrirait ce qu'il veut.

Mais cela se peut-il? La fille catholique, à vingt ans, a un long passé.

Dès sept ans, on est responsable, on pèche, on doit se confesser. Donc, de huit ans à vingt, pendant douze ans, elle a (hors de la portée de sa mère) communiqué avec des hommes non mariés. Je veux bien les croire sages. Que de choses, en douze années, ils eurent le temps d'écrire sur ce vélin de l'âme,—et lorsque toute petite elle savait à peine, recevait tout les yeux fermés,—et lorsque, grandissant, dans la crise de l'âge, elle a pu comprendre trop bien.

Au jour du mariage, tout ce passé pâlit. Ces caractères écrits semblent avoir disparu. Elle ne les voit plus. Encore moins son mari qui n'en saura jamais grand'chose. Je ne l'en avertis que pour lui dire ceci: «Ces caractères subsistent en dessous (prends-y garde), et voudront toujours reparaître. À toi d'écrire dessus (tu le peux, elle t'aime), d'écrire avec tant de cœur, tant d'amour, tant de force et d'ascendant, qu'elle-même elle efface ce qui reparaîtrait, veuille décidément oublier.»

La Française a beaucoup de bon sens. L'expérience lui profite; elle est très lucide en amour. Et cette lucidité ne nuit pas toujours au mari. Il a pour lui ce beau moment. Elle compare ses guides équivoques, glissant toujours entre deux mondes, avec l'homme au cœur simple et fort. Elle trouve une paix singulière dans la vie transparente, dans l'aimable gaieté du travailleur serein.

Si elle semble orageuse, inquiète, n'accusons pas sa volonté, mais l'état où elle est, enceinte, le combat de nature dans cette dualité de vie. Pauvre âme qui d'elle-même veut s'élancer en haut, n'en est pas moins tirée en bas.

«Mon ami, je sens en moi des choses extraordinaires. Cela n'est pas naturel; cela n'arrive qu'à moi. Parfois je croirais volontiers qu'il me viendra deux enfants, parfois que je suis malade. Mon cœur saute... Je palpite. Je suis dans la grande mer, je vais à la dérive... Plus de bord... Je suis entraînée...

«—Non, non, tu es sur la terre. N'aie pas peur. Donne-moi la main. Ne crains aucun naufrage. Je te tiens contre mon cœur, je réponds de toi, je te serre et tu ne m'échapperas pas.

«—Hélas! cher ami, qui le sait? Je ne suis pas une peureuse. Mais dans cette situation on est si faible, si tremblant!... Les cloches que j'entendais hier, elles tintent encore aujourd'hui, mais lugubres, si lugubres!... C'est, dit-on, pour une femme... Dans ces cloches d'enterrement, il y en a une petite, de son aigu et si aigre! On dirait qu'elle est fêlée; c'est comme la risée stridente d'une vieille à la voix cassée qui rit de moi, qui m'appelle.

«Je n'ai pas peur. Mais lui, lui!... Si je meurs, il meurt aussi (cela se voit bien souvent). Où sera sa petite âme? Mort en naissant, est-il sauvé? Non, répond toute l'Église. Quelle épouvantable chose! Que le pauvre, arraché de moi, mis en terre, n'ait pour nourrice que la terre: c'était déjà trop de douleur. Mais si l'on croit qu'à jamais il ira, dans les ténèbres de ce noir monde inconnu, souffrir...» Et elle sanglote, ne peut continuer.

«—Ah! ma chère! quelle impiété! Quelle horrible idée de Dieu te fais-tu? Croire qu'il se crée des damnés, qu'il fait des coupables d'avance, punit celui qui n'a rien fait.»—«Sans doute, l'enfant n'a rien fait. Mais son premier père Adam... Mais ses pères depuis Adam, ont-ils été saints et purs? Nous-mêmes sommes-nous bien sûrs, ami, d'avoir gardé Dieu présent?... Je n'en sais rien, à vrai dire. Ce pauvre enfant n'est-il pas le péché vivant de sa mère, qui sera punie en lui?»

«—Mais, chère! chère! le mariage n'est donc pas un sacrement? Par lui Dieu continue le monde. Sans ces transports, sans cette ivresse, son œuvre s'accomplirait-elle? S'il les proscrit, à la fois il veut et il ne veut pas. Chose absurde, impie à dire... Ne doutons pas de sa bonté. C'est un père. En ces moments il couvre ses aveugles enfants du large manteau de la Grâce.

«Tu as raison, et j'ai tort. Avec toi il faut raisonner, et je n'en suis guère capable. Je me sens la tête si faible! Il faut avoir pitié de moi... Je ne raisonnais jamais, avant toi. J'étais une fleur, passive au vent, résignée. On me guidait. Je n'avais à penser ni à vouloir. J'ai quitté tout cela pour toi... Ai-je regret? non, et pourtant, c'est commode de ne pas vouloir. Te le dirai-je? (aime-moi! ne m'en veux pas! je te dis tout.) Eh bien, approche ton oreille, et je le dirai tout bas. Quand certaines pensées me viennent, quand je crains de t'aimer trop, j'ai peur que Dieu ne m'en punisse sur mon petit. J'ai envie de m'alléger de ce poids, et (je ne le ferais jamais qu'autant que tu le permettrais) envie de me confesser.»

Un jour elle a pâli: «Qu'as-tu?—Ah! quel vif mouvement!... C'est lui! il a passé! Il glissait sous ma main!... Merci, mon Dieu! il vit. J'en suis sûre, maintenant.»

Non seulement il vit, va et vient, s'agite et sans précaution pour son pauvre logis souffrant; mais il règne, il est maître, domine toute la personne. Un grand poète de la physiologie, Burdach, le dit très bien. En l'homme l'amour agit sur un point, par accès. En la femme, il s'étend à tout, pénètre l'organisme. Elle est envahie, possédée (c'est le mot propre) d'une vie inconnue. Nul homme ne saurait le comprendre. Mais une femme délicate l'expliquait bien disant: «Tout est changé. On est dans un étrange rêve, profond, dans un enveloppement dont on n'a nullement envie d'être dérangée. Au fond, c'est un second amour. On aime bien le premier; mais l'autre!... Qu'en dire? et comment en parler? Il n'y a pas encore de mots trouvés dans aucune langue. On aime mieux d'ailleurs tout garder, n'en rien perdre. C'est trop intime. Nul ne doit s'en mêler, tout serait dissonance maladroite et qui déplairait.»

—Quoi! lui-même, l'auteur de la chose ne peut risquer un mot... pas un mot tendre et bon?

«—S'il parle, qu'il ait l'air de parler par hasard, et sans intention, sans insister surtout et sans trop demander. Maintes choses coûteraient à dire. Ce sont des choses à deux. Un tiers gêne. Le mari curieux d'ailleurs en serait-il content!»

S'il est sage et discret, cet état, où tout semble asservi à un autre, a cependant pour lui des échappées heureuses. Favorables moments. Mais d'autres leur succèdent, absolument contraires, où tout à coup elle s'éloigne, comme si elle en voulait un peu à celui qui l'a mise en cette dépendance des aveugles instincts. L'enfant est-il jaloux alors? on le croirait. Le sens, si vif, si doux, qu'on a de sa présence, rend fort indifférente à l'amour du dehors, on le trouve importun, on l'arrête à distance, on devient tout à coup timide: «Je tremble; mon ami. Il est bien fin! il vibre à ma pensée; il sent, il entend tout. Je suis d'ailleurs bien grosse, déjà bien languissante. Me voilà au cinquième mois.»

Moment prévu d'avance, de grands ménagements. Mais ces ménagements plairont-ils? N'en viendra-t-il quelque scrupule? Elle se ressouvient de l'église, et se dit: «Si je consultais?»

Que l'on est faible alors, en la voyant ainsi, cette chère et bien-aimée femme! Elle arrache des larmes... Et pourtant comment faire? La risquer? La lâcher? L'envoyer devant l'ennemi!

Oui, l'ennemi et le jaloux. Mettez-vous à sa place. Vous mourriez de jalousie.

Que ferez-vous dans ce demi-divorce? Que vouloir, qu'obtenir d'une personne en pleurs? Il serait bien plus court de la laisser aller au confessionnal. L'autorité d'un mot rassure, aplanit tout. La casuistique fleurit toujours, et depuis Pascal même a fait un notable progrès. Liguori a permis ce que défendait Escobar.

Cependant le temps marche. Plus de vaines pensées. Un jour la crise arrive, l'orage de douleur, l'effroi, la foudre tombe!... C'en est fait. Il est né!

Deus! ecce Deus!... La faible créature n'a pas moins l'auréole.—À genoux! disputeurs! faux docteurs! durs esprits, qui calomniez la nature! Loin d'ici, casuistes impurs! Il est la pureté.

Réparation pour vos dogmes impies!... Expiez... Mais non, adorez.

La maison s'illumine de ce Noël. Elle est comme une église. Si quelque chose y fut moins selon Dieu, dès que l'enfant arrive, tout est sanctifié.

Il est le purificateur, bien loin d'avoir besoin d'être purifié.

Voyez d'ici ces sots avec leurs exorcismes, ces fils de l'équivoque, qui voudraient expulser le démon, et de qui? d'un ange qui rayonne! souffler dehors Satan (exsufflatur, dit pitoyablement Bossuet).

Ne sentez-vous donc pas que vos mythes insensés, ce grimoire du néant, tout a péri?... Quel docteur que l'enfant, et quel théologien! il a tranché ces nœuds au fil d'un rayon de lumière. Il regarde bientôt, sourit. La noire armée des songes et songeurs, légion de ténèbres, s'enfuit avec son bénitier.

La maison est alors bien plus que pure. Elle est transfigurée. Qu'elle est touchante alors, la mère! Cette beauté nouvelle, ce divin ornement, ce sein délicieux, est pour elle une source trop souvent de supplices. L'aveugle avidité qui s'éveille le ménage peu. Spectacle très navrant. Devant un tel objet, la pauvre mamelle sanglante, bien dur celui qui peut avoir d'autres pensées. D'un vertueux effort, elle contient ses cris, tout en pleurant, tâche de rire. Elle cache, elle étouffe moitié de ses douleurs. Un mot pourtant échappe de ses lèvres serrées: «Grâce! ô mon enfant! grâce!» Mais elle ne retire pas le sein.

Notes in this chapter

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