LIVRE II DE L'ÉDUCATION DANS LA FAMILLE.
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CHAPITRE PREMIER L'unité des parents.—La mère, premier éducateur.
La moitié des enfants, au moins, meurent avant la douzième année. Et cela dans les meilleures conditions de climat, de société. Une créature si fragile périrait certainement, entraînant la disparition absolue de l'espèce humaine, si la nature ne la gardait par le concours des parents, et n'assurait ce concours en faisant des deux personnes un même être, une même vie.
Voici la loi capitale qu'a posée la physiologie par une série d'observations et de découvertes (commencées vers 1830): «L'homme et la femme deviennent par la cohabitation la même personne physique. Si cette unité n'est pas obtenue, l'enfant ne vit pas.»
Il vit à la condition d'avoir en ces deux personnes un seul et même éducateur.
Il est curieux de voir que, depuis quarante ans, la science et la littérature ont suivi deux voies exactement contraires. Nos romanciers, nos utopistes, ont employé beaucoup d'esprit, d'imagination, de talent, à montrer que le mariage n'a aucune base solide. Et la science a démontré qu'il était très solide, ayant pour base première une si forte unification que rien ne peut l'effacer, qu'elle subsiste même malgré les efforts de la volonté, que les écarts n'y font rien, que les conjoints se retrouvent toujours la même personne. C'est une profonde garantie pour l'existence de l'enfant. L'unité qui le créa, dure maintenant fatalement. Le père et la mère ont beau faire: ils sont et resteront uns. Ainsi l'espèce est assurée par une loi immuable, aussi fixe que les grands faits d'astronomie, de chimie.
Ce qu'ont peint nos romanciers, les écarts de la volonté, les caprices de la passion, tout cela est étranger aux masses. Cela se passe à la surface, aux classes élevées, peu nombreuses. Ces caprices ne changent rien au grand cours de la nature.
On avait remarqué que souvent la femme, en très peu de temps, même quelques mois après le mariage, prenait non seulement l'allure, mais l'écriture du mari. Chose indépendante de la volonté, même de l'énergie des personnes. Un mari doux, un peu mou, que sa femme appelait: «Mademoiselle», n'en avait pas moins donné son écriture à cette dame bien supérieure.
La voix, le visage même, changent. De deux sœurs du Canada, belles et fortes, que je vis un jour, l'une, mariée à un Anglais, avait l'aspect tout anglais, l'autre était restée française.
Changement plus profond encore dans l'organisme intérieur. Les physiologistes notent (Voy. Lucas, etc.) les exemples assez fréquents de la femme remariée, qui, plusieurs années après la mort du premier mari, a du second des enfants qui ressemblent au premier.
Cette fatalité physique, commune à toute espèce, devient dans l'espèce humaine une grande moralité, la loi de salut pour l'enfant. Des deux personnes dont il vient, la mobile, la réceptive, la plus tendre et la plus aimante, se modifie, se transforme, s'assimile, et par là produit l'unité qui constitue véritablement le mariage. C'est ce qui fait la parfaite fixité de ce berceau où l'enfant pourra dormir, du foyer où il va croître.
Tellement changée par l'homme, la femme le change-t-elle à son tour? Certainement, à la longue. Si l'harmonie se fait d'abord, si le mariage constitue l'unité dont vivra l'enfant, la vie de la femme au foyer, tout le réseau des habitudes dont l'homme est enlacé par elle, lui créent un ascendant profond, qui compense et dépasse même l'effet de la transformation qu'elle a subie au début.
Les plus dociles, les plus silencieuses ne sont pas toujours celles qui acceptent le mieux la loi de l'unité. Sous leur résignation, elles peuvent couver l'infini du roman. C'est le cas parfois de l'Anglaise. La Française au contraire, qui met tout en dehors, qui contredit très haut, souvent en elle-même est plus assimilée qu'elle n'aime à le paraître. Sa vive personnalité, qu'on croirait un obstacle, impose l'heureuse condition de conquérir la volonté, de rendre le mariage réel par une intime union d'âme. Union progressive que l'association, la coopération ou d'affaires ou d'idées peut augmenter toujours, et d'âge en âge, de sorte que le temps, qu'on croit si faussement l'ennemi de l'amour, le consolide et le resserre. Dans le commerce, dans la vie de campagne, l'exploitation rurale, dans l'art et dans l'étude, je vois cet idéal réalisé fort simplement et sans difficulté par l'action commune où la femme concourt avec grande énergie.
Mais l'objet naturel de son activité, c'est l'enfant et l'éducation. C'est le réel, c'est le roman tout à la fois. C'est le second amour, peut-être nécessaire dans la vie monotone. Mettons-lui dans les bras cet amant, ce petit mari qui ne fait pas tort au premier, l'y reporte sans cesse.
Il lui faudra le cœur, et si elle a eu trop (dans sa première jeunesse) de verte sève, un peu virile, si elle fut d'abord trop armée, le bonheur peu à peu la désarmant, l'adoucissant, la rendant cent fois plus charmante, elle se remettra tout à vous, pour être l'enfant elle-même.
CHAPITRE II La mère.—Le paradis maternel.—L'enfant naît créateur.
Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la nature même indiquait! Hier à peine enfin on a fait cette découverte: «La mère doit élever l'enfant.»
Le Moyen-âge, qui regarde la femme comme l'origine du péché et de l'universelle damnation, est loin de confier l'homme à celle qui l'a perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pères, les docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le père seul engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de faiblesse (vas infirmius). Ils appellent la mère (impies! leur mère!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un péché. L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de son lait, ne la regarde point. Aussitôt qu'on le peut, la faible créature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes. Barbares et grotesques nourrices! c'est à eux de bercer l'enfant.
On voit là que l'absurde a sa fécondité. Du dogme injuste et faux, et de la dure légende, descend logiquement cette pratique, impie, insultante à la femme et meurtrière pour l'homme. Car sans la mère l'enfant ne vivra pas.
Détournons nos regards du funeste passé! Écoutons bien plutôt celle qui est un présent éternel, qui ne varie pas, la Nature.
Qui crée l'enfant? la mère.
Tous les hommes éminents de ce temps-ci que j'ai connus, étaient entièrement, sans réserve, les fils de leurs mères.
Il en doit être ainsi. Dans cette œuvre commune, le père mit un instant, un éclair de plaisir. La mère y met neuf mois de souffrances et d'amour, de vives joies mêlées de douleurs, pendant deux ans son lait, ses veilles et ses fatigues,—enfin y met toute sa vie.
Sont-ils un être ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait d'elle-même (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans cesse), et elle est bien des fois sa mère. Il est, de fond en comble, constitué de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son état le plus doux de béatitude profonde, de paradis. C'est bien là qu'il est Dieu.
La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y revenir, de retourner à l'unité. Mais ici la nature s'oppose à la nature. Arraché de son sein, détaché par le fer, il lui faut s'en aller. Dure et cruelle séparation!
Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en distinguant pas, il put à peine aimer. Il faut être deux pour s'unir, pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par delà le paradis même.
D'elle à lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore l'ineffable émotion que donne l'allaitement. Impression si forte, si puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel il est dans les bras de la femme et à sa mamelle, tel il sera, gai et serein; ou (s'il en est privé) farouche, d'humeur âpre, irritable, regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-même. Et quoi? Cette heure adorable et bénie.
Bakewell, l'habile éleveur, qui montra comme on crée des races, laissait à ses jeunes taureaux dans une heureuse plénitude tout le temps de l'allaitement. Un an entier ils possédaient leur mère. Ils ne l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur père Bakewell doux et reconnaissants. Ils lui léchaient les mains.
De grands médecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie sérieux, ne rit presque jamais.
Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de l'enfant, échangés, dit Frœbel, c'est la grande communion qui prépare toute religion, toute société humaine.
Par elle, il est. Et sans elle il n'est pas. Lorsque je visitai le funèbre hospice des Enfants trouvés, on me conta que ceux qu'on apporte un peu tard sont impossibles à consoler, pleurent toujours et sans fin, et meurent à force de pleurer.
La mère lui fut son nid, et son monde complet où il ne put rien souhaiter. Elle fait de son mieux, même après, pour être encore son nid. Éveillé elle le tient entre ses mamelles, et dans son giron, endormi. Mais s'il tombait! il faut encore se séparer, lui donner un berceau. Au moins, rien ne lui est plus cher (dit Frœbel, grand observateur) que de le lever, le coucher, s'unir à l'élan du réveil, bénir et assoupir l'entrée dans le repos.
Il remarque très bien encore que pour lui la parole est un être, c'est sa mère parlante. Et les autres objets? il leur parle; ils se taisent. S'il les touche, ils résistent, lui révèlent le monde, et l'opposition du non-moi. Le voilà découvert ce monde, qui fera ou rire ou pleurer! Il attire toutefois. De là le mouvement.
Il n'a pas grande force. Sa mère le meut d'abord, d'un doux mouvement cadencé. Mais qu'il remue lui-même, c'est son plus cher désir. Certains objets l'attirent ou l'occupent agréablement. «Mettez sur le berceau une petite cage, un oiseau», dit Frœbel. Moi, je n'aime pas trop qu'on lui montre ce prisonnier. Je préfère la boule brillante que les Lapons suspendent au-dessus de sa tête, qui va, vient. Lui, il tâche, ne tarde pas de la saisir.
Tout ce qu'il voit, il veut le prendre. Il le palpe, il le goûte, veut se l'approprier par tous les sens. Légitime égoïsme, instinct tout naturel, excellent, de concentration. Il est tout simple qu'une créature si faible cherche tous les moyens de s'enrichir, de s'augmenter.
Notons là l'insigne bêtise de nos théologiens. Si l'enfant a bon appétit, s'il tette bien: «Péché! voilà le premier homme! voilà Adam! voilà la chute! La gourmandise nous perdit!» Eh! malheureux, vous ne voyez donc pas que toute la nature est gourmande, que la plante est avide et des sucs de la terre et des rosées du ciel? Condamnez-la donc, imbéciles!
Enfant, ton plus sacré devoir est de bien boire ton lait et de manger beaucoup, d'absorber, si tu peux, tous les fruits de l'arbre de vie. Un univers commence. Le paradis revient. Dieu, en vous y mettant, ta mère et toi, vous recommande expressément de manger des deux fruits, la vie et la science, autant que vous pourrez. Et, à ce prix, il vous bénit.
Quelle joie de voir en ce jardin cette jeune Ève et son petit Adam! Vivre en un jardin, dans l'air pur, en communion avec le ciel, avec la bonne terre, notre mère, c'est la vraie vie humaine. L'homme naît arbre en plusieurs légendes. Dans la Perse, l'esprit, la vie, l'âme, c'est l'arbre sacré. Le grand éducateur de notre siècle, Frœbel, était un forestier. «Les arbres, disait-il, ont été mes docteurs.»
Ce petit paradis ne craint pas le serpent. L'enfant garde la mère plus qu'il n'en est gardé. Nul danger du dehors. Un tel amour si fort, si profond, si complet emplit tout, comble l'âme. Il n'a à craindre que lui-même.
L'état divin n'a-t-il pas ses périls? La mère, si elle suit sa tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excès de l'adoration. Et lui, de son côté, qui n'a pas un atome qui ne soit d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les objets extérieurs le repoussent et résistent. Mais elle, elle est si douce! Il se rejette à elle d'autant plus, dans ses tendres embrassements, à ses genoux, à sa bouche, à son sein. Elle est son Ève, une Ève toute séduite et gagnée d'avance, qui lui dit d'être sage, et qui l'est moins que lui.
Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il fut, tout rêve, toute imagination. Pour lui tout est miracle, enfantine poésie. Puissance énorme et énormément forte par la faiblesse même des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la mère seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il éprouver quand, de son petit lit, il regarde, la suit de l'œil, et voit aller, venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fée? Que son petit cœur est plein d'elle! dans quel enchantement étrange! Si jamais sur la terre il y eut religion, c'est bien ici, et à un tel degré que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.
Elle ne peut pas s'en défendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu. N'en rougis pas, ma chère, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en soit ainsi. C'est énorme, excessif. Mais que faire? c'est notre salut. Nous commençons par là, par une idolâtrie, un profond fétichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.
Le sublime de la situation serait qu'elle tâchât d'être moins Dieu, que l'amour limitât l'amour, que la mère de bonne grâce acceptât sa rivale, l'autre mère, la Nature. Mais quel pénible effort! combien il lui est dur de ne plus être sa seule nourrice, son unique aliment, que la terre, que les arbres, les fruits, se mettent à l'allaiter!... Oh! là, elle est jalouse, et pleure.
Elle espérait toujours être son camarade. Et pour gagner cela, que n'eût-elle pas fait! Elle cédait en tout, voulait être gentille, et plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien étonnée), certain esprit le pousse; seul, sérieux, muet, ou bien parlant à demi voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une œuvre à lui, veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et procède précisément comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse, il construit sa petite montagne, son tumulus. Mais on l'a découvert. «Oh! le petit vilain!» Vrai crime. Il a voulu être homme.
S'il y avait quelques petites pierres qu'on pût dresser, il eût fait davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses aïeux. L'architecture celtique, pélasgique, lui est naturelle, une pierre bien posée sur deux autres, selon son tour d'esprit, c'est sa maison à lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il invite sa sœur. Il pratique l'hospitalité.
L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une digue. Ce génie d'hydraulique étonne et indigne la mère. On ne pourra jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?
Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main s'affermit, dans l'épaisse poussière il se trace un bonhomme (pas reconnaissable, n'importe). S'il est sûr d'être seul, il mouillera du sable, pétrira de la terre, bâclera quelque chose d'informe, et se dira: «C'est un chien, un mouton.»
De manière ou d'autre, il échappe. Il veut être et agir. Très difficilement on le tient dans le doux état de momie, convenable et décent, l'état d'innocence imbécile qui ne ferait que jaser, répéter.
Il faut en prendre son parti. S'il naît ouvrier ou maçon, qu'y faire? habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matériaux simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui donnent la satisfaction de contempler ses résultats. Avec quelques petits carrés de bois, en forme de briques, il peut bâtir, édifier, faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un nourrisson qui a à peine dix-huit mois, et qui, dès qu'il a pu dresser deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains, admire, visiblement se dit en créateur: «Cela est bien.» Un autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle sa sœur à témoigner de son talent; il dit: «C'est petit qui l'a fait!»
Gardez-vous de l'aider. N'allez pas, faible mère, ramener cet artiste, cet Adam travailleur, au paradis, dont, grâce à Dieu, il sort. Respectez-le. Regardez ses instincts. Ne les étouffez pas, en croyant les servir.
L'harmonie de la forme, des formes élémentaires régulières (celle des cristaux), lui est infiniment sensible. L'homme naît géomètre, sent fort bien la beauté de ces formes très simples, la sphère, le rond, l'ovale, etc., que notre sens blasé admire moins aujourd'hui.
L'autre harmonie, le rythme, lui est également naturelle. Tout d'abord il le sent, le suit.
C'est dans le jardinage surtout que l'aide de sa mère lui redevient utile. Artiste et créateur, il est impatient, voudrait d'un Fiat faire un monde. Il va incessamment regarder, déterrer le petit germe mis en terre. Elle qui, avec lui, fut si douce, si patiente, elle lui enseignera la patience, l'art réel de créer, celui de ménager, de couver tendrement ce qu'on veut faire croître et qu'on aime.
CHAPITRE III La Famille.—L'Asile.—Dangers dans la famille même.
Frœbel a de l'audace. Dès trois, quatre ans, il croit que l'enfant est mieux à l'école. L'oiseau est lancé hors du nid.
Mais c'est qu'il est trop chaud, ce nid, et trop enveloppant. La femme est si habituée à vouloir, à agir pour lui, à lui sauver toute peine, même si elle pouvait, l'embarras de penser!
Il ne perd pas la mère. Frœbel lui en donne une, plus calme, moins passionnée, une jeune demoiselle (qui par l'éducation se prépare à la vie de famille et au mariage), qui surveille ce petit peuple d'enfants et le dirige un peu.
Ils s'élèvent eux-mêmes avec son secours, sous ses yeux. C'est l'école qui instruit l'école, l'exemple mutuel. On voit travailler; on travaille. On voit jouer; on joue. On est moins en contact avec l'autorité qu'avec ses égaux, ses voisins. La maîtresse, obligée de se partager entre tous, pèse peu à chacun, et soutient peu chacun. Il faut que l'enfant en cent choses se consulte lui-même, avise, développe sa petite activité dans le travail, le jeu, déploie même un peu d'énergie pour bien tenir sa place contre les étourdis et se faire respecter. Image vraie du monde, qui offre déjà (fort adoucies) les luttes et (bien légers) les frottements.
L'Allemande, plus douce, se résigne à cela. Elle gémit, et dit: «Pauvre petit!» mais enfin l'envoie à l'école. Combien plus la Française lutte, dispute, résiste là-dessus! À moins qu'elle ne soit ouvrière, absente tout le jour et commandée par le travail, elle trouvera cent et mille raisons pour ne pas lâcher son enfant. Même pour quelques heures, grand est le sacrifice. L'école! «Mais pourquoi? La famille elle-même déjà est une école. Il a des frères, des sœurs. Qu'ils jouent, travaillent entre eux. N'est-ce pas bien plus sûr qu'un pêle-mêle d'enfants inconnus?»
Grand débat! vraiment solennel! Savez-vous bien qu'ici deux religions contraires sont en présence?
La foi au foyer seul, aux Sacra paterna, aux Divi parentes, au sanctuaire fermé, exclusif, du patriarcat.
La foi au genre humain, à la naturelle innocence du premier âge en tous, la confiance aimante aux instincts primitifs que Dieu a mis en nous.
Je suis grand partisan de l'éducation de famille. Mais, comme aux derniers temps, on en a tant parlé dans certaine vue intéressée, je dois, pour être juste, bien avertir les mères que, même en la famille, l'enfant court des dangers. Il risque moins les chocs, mais plus l'étouffement. Cet air, très renfermé, est souvent peu vital, moins respirable que l'air du vaste monde, mêlé sans doute, mais où les mélanges souvent se corrigent l'un l'autre.
La famille bien close nous rendrait tristement routiniers et imitateurs. On copie les parents, et entre frères (tout en disputant) on se copie. On en prend une empreinte, et l'on reste stéréotypé.
Revoyez-les vingt ans, trente ans après, et interrogez-les. La vie traversée marque peu. Et la famille est tout. Ils ont à peine appris. De cœur ils sont restés enfermés dans leur premier monde, avec une partialité aveugle pour les choses d'alors, les personnes d'alors. Ce qui s'ajouta est fluide, va et vient, ne tient guère. Mais ce que la famille imprima en bien ou mal, en bonnes ou mauvaises habitudes, est à jamais le fond du fond.
Forte éducation, je le crois, mais si forte que c'est tant pis.
Il semble chez plusieurs que cette imbibition trop profonde et définitive a trop mordu, creusé, entamé le dedans. Ils sont secs et hostiles à ce qui n'est pas la famille. Plusieurs réellement seront toute leur vie à l'état de fœtus, n'ajoutant nulle idée à celles qu'ils ont eues dans le sein maternel. Beaucoup restent nerveux, créatures féminines, impropres à l'action, qui ont quelque talent, et presque toujours l'esprit faux.
Ce que la mère adore dans la famille, et ce qui est injuste, c'est d'immobiliser l'esprit, de le retenir au maillot, lié de certaines idées et de certaines habitudes, lié de cette sorte que plus tard on a beau ôter la ligature, il ne peut se mouvoir qu'au degré et de la manière qu'il le fit quand il la portait.
Les livres juifs déjà observent sagement que les tendresses extrêmes et indiscrètes des parents amollissent, énervent l'enfant. Ils veulent que le père soit ferme pour sa fille et la tienne à distance.
Les casuistes en disent autant à la mère, et on ne peut les en blâmer. La science aujourd'hui nous démontre ce que l'on ignorait, que, sous plusieurs rapports, l'enfant presque en naissant est homme. S'il n'en a la puissance, il en a des instincts, comme des rêves de vague sensualité. Déjà parfait, complet pour l'organisation nerveuse, et n'ayant guère encore ce qui fait équilibre (les muscles et la force, l'élément résistant), il est inharmonique, vibrant à tout, le vrai jouet des nerfs. Précocité dangereuse et terrible, très souvent meurtrière, que l'on doit trembler d'éveiller.
Cela est moins frappant dans les races du Nord, mais effrayant chez nous. Un médecin (cité par M. Dupanloup) a vu des nourrissons amoureux au berceau. L'étincelle nerveuse éclate ici avec la vie. C'est un don supérieur de nos Français, qui peut être fatal. Souvent l'enfant en meurt. Souvent il sèche et s'atrophie.
Il ne faut pas nier sottement tout cela, en détourner les yeux. Il faut opposer un régime attentif, sobre, simple, certaine gymnastique élémentaire. (Voy. Frœbel.) Fortifiant les muscles, amenant l'équilibre, elle diminue d'autant l'excessive sensibilité.
Mais tout cela serait fort inutile si la mère elle-même n'était prudente et (faut-il le dire?) un peu froide, n'éludait cet instinct (attendrissant et dangereux) qui reporte l'enfant toujours vers elle, lui fait solliciter ses caresses, le fait tourner incessamment autour d'elle, et l'observer même avec une attention, une pénétration, dont son âge semble peu capable.
Elle est pour lui la vie. Et il veut voir sans cesse comme elle vit, la suit partout curieusement. Elle en rit, s'en défend trop peu.
Presque toujours il est jaloux. Même le plus petit semble dire: «Elle est à moi.» Il écarte ses frères, son père qui voudraient l'embrasser.
À moitié endormi on le couche; mais le lit froid l'a réveillé, et il suit de son mieux la conversation des parents. C'est de lui que l'on parle. La mère raconte, souriante, au père, absent le jour, ses jeux, ses gentillesses: comme il a déjà de l'esprit! Tous deux en sont émus. Et cela les rapproche. La mère dit au petit: «Dors-tu?» Oh! il n'a garde de répondre. On continue doucement à voix basse. La fine oreille n'en perd rien. Les attendrissements de sa mère surtout le préoccupent. Quand, après un dernier regard dans le berceau, et la lumière éteinte, elle est couchée et ne dort pas: «Qu'a donc maman? dit-il. Est-ce qu'elle souffre?... Oh! non!» Mais il n'en est pas moins inquiet et curieux.
Le père, en France, est admirable. Travailleur fatigué, il ne se lève pas moins, si l'enfant crie, il le promène. Mais trop souvent pour éviter cela, lui garder le sommeil, elle couche seule et met l'enfant près d'elle. Chose assez dangereuse au très petit qui peut être étouffé. Il grandit, et pourtant elle le garde par faiblesse. Il lui coûte de s'en séparer. C'est l'hiver; seul il aurait froid. Et il lui semble aussi qu'il est en sûreté avec elle, plus que près d'une domestique. Sans son enfant, dont elle a l'habitude, elle est troublée, ne peut dormir.
En réalité pour tous deux un lien magnétique se fait de plus en plus, et ne se rompra qu'à grand'peine. Le déchirement devient presque impossible. La faible mère ignore combien elle lui nuit. En le gardant d'autres dangers, elle ne lui sauve point le grand danger, l'énervation.
Au même endroit cité, et d'après le même médecin, fort raisonnablement M. Dupanloup dit qu'entre petits enfants, frères et sœurs, la vie commune, si elle n'est fort surveillée, a ses dangers. L'attraction naturelle est tout à fait la même qu'au temps des patriarches, et la nature n'a pas changé. Mais il y a cette différence que dans l'Antiquité (en Perse, Égypte, Grèce) les lois autorisant le mariage entre frères et sœurs, on avait moins à craindre. S'ils s'aimaient de bonne heure, on présageait une heureuse union. Ici, j'ai vu souvent (au moins dans cinq ou six familles estimées, et d'hommes connus), j'ai vu ces attachements précoces, aveugles et excessifs, porter des fruits amers. Pour être sans espoir, ils n'en devenaient que plus forts. Toujours la même histoire, le René de Chateaubriand.
Les Grecs auraient été bien étonnés s'ils avaient su que nos enfants sont élevés ensemble, que nos garçons ont si longtemps l'éducation des filles. Ils y perdent. Les exercices violents qui pourraient préparer le héros du travail, ne vont nullement à la fille, et il serait stupide de les exiger d'elle. À lui la force, à elle l'harmonie. Justement parce que, à eux deux, ils feront un tout, ils doivent développer des aptitudes différentes. Ils ne se conviendront que mieux.
Aujourd'hui bien plus qu'autrefois nous gardons nos enfants avec nous. Nous ne les abandonnons plus à des domestiques vicieux. Mais si nous le sommes nous-mêmes?
Même dans une famille sans vice, telle habitude des parents, innocente pour eux, utile, nécessaire à leur âge, est funeste à l'enfant, est un vice pour lui.
Le travailleur anglais qui emploie fortement la très longue journée, se relève le soir par une puissante nourriture qui n'est pour lui que suffisante, et qui déjà est trop pour la femme inactive. C'est bien pis pour l'enfant. Il grandit, il est vrai, beaucoup, et il prend un éclat, une pléthore sanguine qui le rend admirable, vraie fleur de sang. Mais ce n'est pas la force. Et il a pris déjà une fatale éducation d'intempérance qui, augmentant toujours, donne à cette race effarée un demi-alibi.
Nos Français généralement (surtout ceux du Midi) sont plus sobres, mais peu sobres de langue. Ils parlent étourdiment devant l'enfant. Le père ou les amis racontent les scandales du jour en mots couverts à peine que l'enfant comprend à merveille. Mille riens aussi, des choses vaines, qui, sans être mauvaises, le font léger, frivole, un petit homme blasé.
À la maison encore, on se contient un peu. Mais dans les lieux d'amusements, aux eaux, aux bains de mer, tout est lâché. L'homme et la femme suivent leurs goûts, sans se gêner. L'enfant profite étonnamment en mal. Dans ce grand abandon au plaisir personnel, ils sont faibles pour lui. Il faut bien qu'il jouisse aussi. Tout ce qu'il veut, il l'a. «Pauvre petit! Comment lui refuser ce que nous nous donnons? vin, café? et le reste?» Avec ce régime irritant, fort peu de surveillance, les jeux des filles et des garçons, la précocité prend l'essor. Les sens s'éveillent et sans retour. Essayez donc demain de revenir à l'ordre. Votre éducation de famille, au fond, est finie, perdue. Vous ne regagnez rien par la sévérité.
Ce gouvernement de la Grâce, tel qu'on le voit dans la famille, et qu'on croit le plus doux, est souvent (vu de près) tour à tour mou et violent. La mère, tendre souvent, n'en est pas moins colère. Parfois l'amour d'un fils la rend dure pour la fille. Presque toujours le favori a son contraste, la victime, le souffre-douleur.
Le dogme de la Grâce, d'arbitraire infini, sans justice et sans loi, est réfléchi ici dans la famille. Au foyer, comme au ciel, il y a les élus, favoris de la Grâce, les préférés sans cause. «Dieu, avant leur naissance, aima Jacob, et haït Esaü.» Trop souvent la mère est de même. Les élus de l'amour sont ceux qui plient le plus, les mous, faibles et lâches. Les plus vifs, les plus énergiques, deviennent les élus de la haine, sur lesquels toujours on est prêt à frapper.
Parfois aussi, pourtant, ces cruautés sont des effets de l'amour même. Son élan tyrannique pour avoir l'enfant tout entier à soi et l'absorber, rencontrant un obstacle dans une nature forte, s'indigne, et sans transition passe à la fureur, à la haine. Mais la mère doit le plus souvent s'accuser seule. Sa fréquente colère rend l'enfant colérique. L'imprudence qu'elle a de le gorger, de le crever, de lui donner du vin, etc., crée précisément les orages qu'on réprime si durement. Le même enfant nourri autrement serait calme et doux.
Le 12 mars 1868, dans une rue voisine de l'École de Médecine, je passais devant la boutique d'une fruitière-charbonnière. Je vis une belle femme, forte et fraîche, assez rouge, qui frappait sur la tête une gentille petite fille de sept à huit ans à peu près. Quoique saisi, je sus me contenir: je dis seulement: «Ah! madame...» Elle parut un peu honteuse, et semblait s'excuser. L'instrument était un très fort martinet, à sept cordes, sept nœuds, qui eût pu assommer. L'enfant ne pleura pas, traversa la rue vivement, alla donner la main à deux bons charbonniers (son père, son oncle apparemment), qui la recueillirent sagement, la consolèrent, sans l'embrasser pourtant, ce qui eût irrité la mère. Mon cœur avait passé la rue avec l'enfant. Ces deux hommes me plurent extrêmement. Fort propres (c'était le dimanche), ils avaient l'air doux, calme, des véritables travailleurs. S'ils avertirent la mère, ce fut le soir, et non devant l'enfant. Le père était un homme de trente-cinq ans peut-être, pâle et plus délicat qu'il ne faudrait pour ce métier. Elle, rouge au contraire et forte dans sa vie sans fatigue, assise, visiblement n'avait que trop de sang.
L'enfant le plus souvent est puni, caressé, bien moins pour ce qu'il fait que pour des motifs extérieurs qu'il ignore. Tel état de santé, tel jour du mois, tel mécontentement, bien souvent font pleuvoir une averse de coups.
Le temps va lentement. C'est bien tard, en ce siècle, que deux peuples souffrants se sont manifestés. Celui des femmes a fait entendre de légitimes plaintes, et celui des enfants? à peine un gémissement. On a commencé d'entrevoir qu'envers ce petit monde nous ne sommes point justes du tout, nous n'observons jamais les vrais milieux de la justice. Nous nous satisfaisons sans mesure aux deux sens, dans l'amour ou dans la colère. On les étouffe d'embrassements ou bien on les écrase. Ils pleurent, ne savent ou n'osent dire. C'est par un cas étrange et de précocité et de mémoire fidèle, qu'un livre récemment a été écrit là-dessus. Dans quel ménagement, quel excès de respect! dans quelle attention pour s'accuser soi-même, pour voiler tels détails, faire deviner plutôt que dire et expliquer!... N'importe! D'autant plus pénétrant a monté de l'abîme ce premier, ce faible soupir.
Les femmes vivent avec les enfants, et elles les observent si peu qu'elles ignorent encore une chose terrible: c'est que, malgré l'apparente légèreté de l'âge, c'est celui où souvent on voit le profond désespoir, le violent désir de la mort. Pourquoi? c'est que, bien plus que nous, l'enfant à sa souffrance attache l'accablante idée d'une durée infinie. La vie nous apprend peu à peu que tout change, que rien ne dure, ni le bien ni le mal, qu'il ne faut point désespérer. L'enfant ne le sait pas encore, croit, s'il est misérable, qu'il le sera sans fin.
La vraie désolation existe pour l'enfant quand c'est sa providence, sa protection naturelle, sa mère elle-même qui l'accable. Les très petits, frappés par elle, se jettent à elle, se réfugient en elle, dans son giron et sous la main qui frappe. L'enfant, un peu plus grand, manifestement sent l'horreur d'une chose tellement contre nature. Il crie bien moins des coups que de cette chose monstrueuse. Comme elle est Dieu pour lui, et sa vie, et son tout, il est alors sans Dieu, abandonné de tout, hors des conditions de la vie.
«N'exagérez-vous pas?» Certainement l'enfant ne peut analyser, exprimer tout cela, comme on le fait ici. Cependant les suicides d'enfants ne sont pas rares. Les journaux en témoignent. Mais, non réalisés, ces pensées, ces désirs n'en sont pas moins terribles à observer. Pour la première fois, ils ont été écrits, tracés fidèlement (1866). Que les parents y songent. Dans un âge très tendre où l'on croit que tout glisse, l'âme est entière déjà; l'imagination même, infiniment plus vive qu'elle ne l'est chez nous, parfois centuple les douleurs.
CHAPITRE IV Le foyer ébranlé.—Grand danger de l'enfant.
L'enfant est né de l'unité. Son danger capital, c'est que l'unité ne se rompe, que, ses parents se refroidissant l'un pour l'autre, le mariage ne soit plus qu'apparence, un divorce décent.
On oublie trop, en parlant de l'enfant, qu'il n'est point un être isolé. C'est un fruit sur un arbre (la famille). Et si cet arbre sèche, le fruit sèche, et peut-être meurt.
Notre race, entre toutes, électrique et nerveuse, avec ce don brillant, a un défaut fatal, la mobile imagination. Souvent bien peu de temps après le mariage les époux deviennent distraits. Sans s'écarter beaucoup, ils regardent ailleurs, ils courent un peu le monde. Si la dame n'allaite, cela se voit bientôt. Ou, peu après l'allaitement, elle se dédommage de sa servitude, prend son vol, veut l'amusement. Elle a vingt-deux ans, je suppose, et elle est dans sa haute fleur. On l'admire et on la jalouse. Elle se croit, à tort, peu utile à l'enfant. Et son mari aussi, tenu un peu à part pendant l'allaitement, est sorti de ses habitudes, ne lui est pas indispensable. Aussi léger, et plus (tout au moins en paroles), il l'émancipe, et lui fait dire: «Il s'amuse... Je m'amuse aussi.»
Un homme d'esprit a fort bien dit: «Entre l'amour de nouveauté, et l'amour d'habitude que ramène le temps, il y a un entr'acte, une lacune. C'est l'abîme où souvent sombre le mariage, et qu'il faudrait tâcher de combler à tout prix.»
Tant que l'on est très jeune, les distractions comptent moins. On s'éloigne, et on se rapproche. On oublie, on se passe certaines choses. Souvent un peu plus tard, quand l'enfant est déjà absent, va aux écoles (la mère a vingt-cinq ans peut-être), alors des crises graves peuvent troubler à fond le ménage, mettre en péril la maison, la fortune, briser violemment la famille. Là, c'est la perte de l'enfant.
Une gravure anglaise de l'autre siècle, faible et fade, mais d'un effet très doux, m'arrêta l'autre jour. C'était un étroit intérieur, une chambre à vieille fenêtre dont les petits carreaux ne montraient au delà que toits et cheminées, une maussade rue de Londres. Sur une chaise, une dame, une belle grasse Paméla, y dort de tout son cœur. Sa nurse, une jeune Irlandaise, garde un petit qui marche et un nourrisson au berceau. La dame (de vingt-huit ans, je crois) a très probablement un enfant plus âgé, mais il est aux écoles. Elle est un peu forte déjà, un peu trop bien nourrie. La bonne créature a une figure honnête; elle est et elle veut être sage. La voilà bien seule pourtant. Elle dort, elle rêve innocemment, et sa nature sanguine rêve pour elle. Où est son mari? que fait-il? soigne-t-il assez son trésor? Il est aux affaires, je le veux. Mais s'il la laisse trop longtemps, cette belle ennuyée, elle peut s'échapper dans un petit roman, fatal à la maison, briser tous les plans du mari, ses romans de fortune, ses ambitions de famille.
C'est sur l'enfant alors que d'aplomb tout retombe. Il pâtit de mille choses qu'il ne peut deviner.
La personnalité féminine, d'abord subordonnée, modifiée fatalement, se dédommage, réagit, veut s'étendre et prendre sa place. De là, chez la plus douce, certain esprit d'opposition. Les défauts du mari apparaissent alors, et fort grossis. Elle a en ce moment une excessive clairvoyance. Elle voit mille détails fâcheux, réels, mais les voit trop. Que serait-ce, madame, si vous subissiez cette épreuve, si votre fine peau rosée était mise sous un microscope? vous en auriez l'effroi vous-même.
Je vois d'ici deux ennuyés, un couple sombre au coin du feu. Quel est-il? Quelles sont ces personnes? De classe, je suppose, moyenne, laborieuse. C'est le samedi soir, dimanche demain. On est quitte de la semaine, et on a plus de temps. L'homme n'est pas un pilier de café. Mais il rentre chez lui un peu tard. On l'a attendu. Premier point qui dispose assez mal. Il est préoccupé, ne dit guère ses pensées. Mais moi je vais les dire. Il a rencontré tel ami. On a causé d'élections, de la stagnation des affaires. Il arrive plein de tout cela, et comme toujours, songeant à changer sa situation, à monter, à se cultiver. Il a acheté un livre.
On allume la lampe, et il lit. Elle respecte son étude; cependant elle est blessée fort justement de ce mutisme. Et moi aussi j'en suis blessé. Il y a si peu de bons livres, vraiment utiles. Et c'est pour ce bouquin sans rapport à son temps qu'il oublie son livre vivant, bien autrement intéressant, où il eût lu mille choses du cœur, de la nature.
Elle coud, mais qu'elle est sombre!
Lui, s'il pose son livre, il regarde le feu. Gravement. Et cependant, sa mobile idée n'est guère grave: «Cette femme est ennuyeuse. Comme elle est nerveuse, tendue! Garçon, j'eus meilleur temps. Les petites d'alors étaient tout au moins amusantes.» Et il aperçoit dans le feu la Closerie, etc. Son ami, à cette heure, y mène sa rieuse maîtresse.
Que ne voit-on pas dans le feu? Dans la braise, les petits jets bleus, de légers lutins dansent et attirent les yeux de la femme. C'est le riant visage de la dame d'en bas, qui a tant de bontés pour elle, qui l'invite sans cesse, son salon cramoisi, et près de la dame son fils, si élégant et si aimable. Mais le salon se fait chapelle, une chapelle de charbons cerise, d'où un fin petit prêtre l'observe de ses yeux ardents!
Vaines figures! vaines pensées! Laissez cela, madame, pensez plutôt au fils qui vous revient demain dimanche. Vous n'êtes point gâtée, vous êtes vaniteuse, blessée, un peu crédule. Avec des flatteries, on peut vous mener loin. C'est votre mari, je le sais, qui a le plus grand tort. Les heures passent et il lit. Cela est irritant. Ma foi, elle perd patience, se lève; elle a mis son chapeau...
«Non, madame, ne sortez pas.» Je l'arrête, et dis au mari: «Vous êtes inexcusable. Voyons, ne soyez pas si sot! Vous lui avez fait mal. Son pauvre cœur est tout gonflé. Laissez votre bouquin, laissez la dignité. Rompez la glace, allez, et retenez-la dans vos bras.» Que l'enfant eût été utile ici, près de la mère! Quelle sottise a-t-on fait de lui ôter son enfant! Si la longue journée lui laisse au moins l'espoir de le voir revenir pour le souper, elle prend patience. Et si dans la soirée certain moment d'humeur rend les époux muets, pour lui on ne peut l'être. Le mauvais charme du mutisme est rompu. On lui parle, et bientôt on se parle aussi l'un à l'autre; c'est à cause de lui, pour son souper, pour ses devoirs. Il ne sait rien du froid qui a existé tout à l'heure; il parle haut, il conte et il rit. S'il voit que l'on est froid, usant de la liberté de son âge, il s'empare de la main de sa mère, et la donne au père.
CHAPITRE V L'enfant raffermit le foyer.
Balzac, sur le plus beau sujet, a fait un pauvre livre, un très faible roman. Mais le titre seul vaut un livre. Il fait songer: La femme de trente ans.
C'est, pour une Française surtout, le grand moment et l'apogée réel pour l'agrément, l'esprit, la grâce. La grâce qu'on peut définir la beauté du mouvement, dans ses aspects divers, sa variété infinie, est aussi riche d'effets que la simple beauté des lignes est monotone. Elle promet; on espère une âme, et la statue ne vous rend rien. Mais la grâce donne sans cesse, et de cent manières elle éveille.
La vie sanguine est peut-être moins forte. Celle des nerfs prévaut. Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent à tout, avec une délicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu à peu, s'accroît, se nuance surtout par la vie cérébrale, de cent manières, et centuple l'effet par les échos de la pensée.
De vingt à trente, il s'est fait une autre âme, une personne toute nouvelle. Si le mari était absent quelques années, il verrait au retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des maîtresses, des petites filles insipides qu'il serait tenté de chercher! La jeune dame qui sent sa valeur, est très justement exigeante. Elle s'étonne de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blessée de voir que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connaître, n'avoir rien à apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive guère; il est léger, mobile; il veut un succès, et c'est tout.
Ce moment où la jeunesse a gagné tellement en dons charmants, brillants, c'est celui au contraire où l'homme (entre trente et quarante) semble enterré dans le métier, dans l'étroite spécialité, concentré dans l'effort qui peut le mener à son but (de fortune, d'ambition, d'idées, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans la concurrence terrible où nous vivons. Malheur à lui, s'il restait l'homme agréable, le parleur de salon qu'il fut à vingt-cinq ans peut-être. Une femme d'esprit doit songer à cela. Pour l'homme, la beauté, c'est la force, c'est la poursuite persévérante d'un même but, c'est la grandeur des résultats, au moins celle de la volonté. Et pour qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut l'oublier: s'il ne perd dans la grâce qu'en augmentant dans la puissance, elle doit s'en réjouir, s'unir à lui de cœur. Il pâtit aujourd'hui, et il vaincra demain.
Je dois le lui dire à l'oreille. Demain, elle perdra, et il aura gagné. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins d'éclat, sera moins admirée. Et lui, ayant atteint son but et le prix de sa vie, sera entouré à son tour. Alors, elle pourra regretter de n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonné l'alibi du travail. Il aura peu changé alors, elle beaucoup. Les grands succès d'affaires ou d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent guère à l'homme qu'à l'âge où le succès de la femme est fini.
Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mêmes, c'est qu'en ce temps de froid et de malentendu, ils ne s'éloignent pas, ne se déshabituent pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne pensent. Le lien intérieur est fort. Cela se voyait bien quand le divorce était permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire) qui semblaient l'un pour l'autre à jamais refroidis, dès qu'ils vivaient à part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait, dès qu'on s'était perdu.
Rien de plus bizarre que le cœur. Des sots disent que le sentiment éteint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux d'observer combien des circonstances imprévues le réveillent. Parfois une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mère qui seule avait rempli le cœur, rendent la femme à son mari. Parfois un danger que l'on court; exemple, au dernier siècle où la petite vérole était si meurtrière, des époux séparés se rapprochaient alors; ils se souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira et un simple changement de milieu. Un grand et vaste hôtel où l'on est éloigné, est un demi-divorce; dans un petit local, rapproché, peu à peu on revient à l'intimité.
Les revers font beaucoup. Un échec dans le monde ramène à l'intérieur. Parfois la brillante étourdie, moins coupable que vaine, vrai papillon, brûle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors où est son ami sûr. La tendresse indulgente émeut profondément. Un vif réveil du cœur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, à l'enfant, au bonheur.
«Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon enfant. À nous de l'élever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les jours au retour de l'école. Je serai son école, son précepteur et tout.»
Mais, ma chère, songez-y. L'éducation exige de la suite. Vous voudrez bien deux jours, puis vous vous lasserez?...
«Moi! jamais!»
Dans cet excès de zèle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'école, que l'enfant absent quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un répétiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficultés.
Sais-tu bien à quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les salons! les spectacles!...
«Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaieté, ma divine comédie.»
«Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange. Fatigué tout le jour, j'aime assez le repos du soir.»
Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien sa vie, son travail gagneront! Je suppose un véritable homme, occupé, sérieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, énerve pour la journée du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galériens qu'on nomme des maris, traînés constamment en soirées. Ils expient rudement la faute d'avoir épousé une femme dotée, orgueilleuse et mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avoué que je connais, parle ou écrit dix heures par jour. Il finit au moment où sa femme, levée fort tard, achève sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il peut commander son tombeau.
L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le tue, ou le rend imbécile.
Quel gain de temps immense, de vie et de santé, peut donner une femme! Adorez celle-ci. Bénissez-la, bénissez Dieu.
Ceci est-ce un roman? Point du tout. À Paris, dont on dit tant de mal, j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre fréquemment ce tableau. Dans une seule maison où il se fait d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs habitudes, acceptant tout à fait la vie la moins mondaine, concentrées tout entières dans l'idée de l'enfant. «De quelle classe ces dames?» Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de professeurs et de négociants.
Les très longues absences de l'homme, occupé tout le jour, sont ainsi saintement et admirablement remplies.
La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle, et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du soir.
Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite. Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent, s'amusant à toute chose.
Lui absent, elle étudie fort. Chose peu difficile, après tout. La mère intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher devant l'enfant.
L'hiver seulement il est dur de se lever si tôt. Son mari a compassion. Mais elle a si grand cœur! L'enfant serait grondé s'il n'avait appris ses leçons. «Eh bien! chère, dit-il, je me lève.—Non, tu es fatigué d'hier. C'est moi qui le ferai répéter, et je veux d'ailleurs l'arranger à ma guise et le faire déjeuner. C'est le Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.»
Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir aussi, comme l'enfant, de très bonne heure elle a sommeil. Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que, non sans peine, elle et lui on les met au lit.
«Monotone existence», me diront les mondaines; mais combien celle-ci y gagne en fraîcheur, en beauté! Combien elle en est rajeunie!
Si ces gens-là avaient le malheur d'être riches, ils ne pourraient avoir cet intérieur. Le fils aurait un précepteur. Un étranger, un témoin, serait là. L'éducation n'exigeant pas leur concours, ils pourraient à leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait pas de les éloigner l'un de l'autre.
Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages, et dans la meilleure hypothèse, tous souffriront. S'il est très bon et excellent, ce précepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera, il l'aura volé aux parents et il deviendra le vrai père. Pauvre célibataire, devant la jeune dame, pleine de grâce, peut-il crever ses yeux? peut-il s'empêcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bonté, le voilà troublé et malade, hélas! et bientôt amoureux.
«Il est timide. Et elle est sage; elle est fière, et tout ira bien», me dit l'homme du monde.
Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers près d'eux, mes plans avortent, mon projet est manqué.
Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.
En élevant l'enfant par les parents, je songe à une seconde éducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reçoivent de l'enfant même. Je songe à la grande influence morale qu'il exerce sur eux. Leur forte unité fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure son bonheur, son développement. Et c'est lui, à son tour, qui charme et qui resserre cette unité, en double l'intérêt. Le mariage n'est pas, comme on peut croire, un état immobile; s'il n'a un mouvement, un progrès, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La coopération d'affaires ou d'idées, de travail, donne à l'intimité des aspects imprévus, du renouvellement. Mais de toutes les œuvres communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes, c'est l'éducation de l'enfant.
Nécessité heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue de l'éducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du débat, n'a jamais même force; souvent il s'étouffe ou s'oublie. Ainsi, sans le savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intérêt, on comprime, on supprime bien des divergences naissantes qui, manifestées librement, rompraient, troubleraient l'union.
Un point très capital, c'est que le père maintienne, relève en toute occasion l'autorité maternelle que l'enfant n'est que trop porté à traiter légèrement. Il doit, par le tendre respect qu'il manifeste lui-même, bien faire sentir au fils que cette douce personne, faible pour lui et désarmée pour lui, la mère, n'en est pas moins le saint des saints.
Une jeune créature est toute en soi d'abord, comme un simple élément. Elle semble indifférente à tout, plus même qu'elle ne l'est en effet. Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur à la mère. Le garçon, en naissant presque, a l'orgueil du mâle. Il méprise les petites filles. Il se croit fort et sa mère faible. Il dirait, s'il osait: «Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.»
Les soins même excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant en tout, lui donnent l'attitude d'un maître. De là certaines sécheresses, des duretés. S'il s'en souvient à un autre âge, il en aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin de sentir les très réelles piqûres qu'il fait.
À mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades. Elle voudrait bien l'être; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme même, sa grâce que d'y échouer. La femme ne naît pas avec l'aile au talon. Court-elle? Il est déjà au but, revenu à moitié, qu'il la trouve en chemin.
Qu'elle travaille, étudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du savoir de sa mère. S'il revient de l'école avec une dictée mauvaise, un texte estropié, s'il est embarrassé et qu'elle fasse effort pour l'aider, il la croit ignorante. Le père voit à son tour, et le plus souvent trouve qu'un mot capital est passé.
J'ai vu parfois une scène d'intérieur qui n'est pas rare et qui donne à songer sur la nature humaine. Une mère, une jeune dame, très capable, mettait une coquetterie innocente à bien montrer au père les progrès de l'enfant, ses efforts, son petit succès. Et elle se faisait une fête de donner leçon devant lui. Elle y était de cœur, de volonté, attentive à veiller, à soutenir l'enfant s'il déviait. Et elle y mettait tant de zèle, d'ardeur, qu'elle se troublait, s'embrouillait elle-même. Les rôles étaient changés. Bégayant, rougissante, elle était très charmante (et si touchante à ce moment!). Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du père, qui pourtant, contenu, d'un mot bien jeté, la sauvait, la remettait en route. Mais tout était gâté! Elle continuait, triste, ayant bien envie de pleurer.
Et elle pleurait en effet dès que l'enfant était parti. Le mari avait peine à la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'était l'émotion qu'il avait témoignée, son vif empressement à la tirer de là, sans qu'il y parût trop. «Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?... Mais lui, hélas! est-ce qu'il m'aime?» Les pleurs redoublaient là-dessus.
Pénible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est à cent lieues de savoir: «Ce que c'est que l'éducation.»
Toute femme imagine que l'éducation et l'amour sont même chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un être de deux, que la mère et l'enfant, par exemple, seront même cœur.
Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'éducation, c'est que, toute désintéressée, elle consiste à faire un être indépendant, et non semblable, souvent fort différent, et qui soit vraiment lui; un être, s'il se peut, qui vous soit supérieur, qui ne vous copie pas, qui dépasse, éclipse le maître.
L'élève continue, mais contredit l'éducateur, le plus souvent en suit très peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.
Si la mère réussissait trop près de son fils et l'imprégnait trop d'elle, elle aurait un succès bien contraire à ses vues: elle en aurait fait une femme.
Aurait-il les dons de sa mère, ses finesses, ses délicatesses? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mâle, les vives énergies par lesquelles son sexe est fécond.
Donc l'enfant, pour son bien, doit être un peu à part, observé et tenu tendrement, mais toujours à certaine distance, non mêlé indiscrètement à la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste, s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en est un accessoire. L'intimité intime doit lui être fermée. Si la mère, par exemple, veut, près de son mari, dans l'intérêt de l'enfant même, se cultiver, étudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la voie pas écolière. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut qu'elle lui soit, autant que le père même, l'autorité sacrée, idéal de raison autant que de bonté, premier objet de culte, et pour toute la vie comme un temple, un autel.
CHAPITRE VI Culture supérieure de la mère.—Savoir trop pour savoir assez.
Les mères commencent souvent, mais rarement elles persistent; la lassitude vient bientôt, le découragement. C'est qu'elles n'étudient juste que dans la mesure de l'enfant, n'apprennent que ce qui peut l'aider, traînent dans ces éléments d'intolérable aridité. Elles sont un peu paresseuses, s'en tiennent là, disant: «C'est bien assez.» La chose ainsi réduite est trop fastidieuse, elle excède la mesure de toute patience.
Il faut planer sur ce qu'on fait. Il faut savoir bien plus, et au-dessus et au-dessous, à côté et de tous côtés, envelopper son objet et s'en rendre maître; alors, on peut le pénétrer, alors on s'y attache par la facilité que l'on y trouve. On en saisit tous les aspects.
Il ne faut pas rester à mi-chemin, aux degrés inférieurs, dans les fades lectures que l'on impose aux femmes, sous prétexte de les ménager. C'est une honte qu'on leur interdise toujours la haute culture, qu'on leur donne les livres secondaires, imités des grandes œuvres, qui n'en sont que de faux reflets, des formes affaiblies. On leur fait lire le Tasse, plutôt qu'Homère et Dante, le faible Télémaque, au lieu de son modèle l'Odyssée, ce poème et si jeune et si sage, d'un éternel amusement. Quoique écrites dans la décadence, les Vies de Plutarque nous gardent mille choses grandes, héroïques, de la belle Antiquité, intéressantes, et plus qu'aucun roman. Mais elles lisent plutôt Walter Scott, auteur très inégal, fort dans ses romans écossais, ailleurs presque toujours faible et banal. Innocente lecture qu'on donne aux demoiselles, et qui pourtant éloigne des livres sérieux, qui développe en elles le goût de l'aventure et la maladie du roman. Elles en boivent bientôt l'alcool, les romans d'adultère; puis les tristes romans de filles et de camélias; puis (tel est le progrès de ces honteuses habitudes) toutes sortes de compilations grossières, les unes sales et les autres fades, de même que plus d'une, par un goût dépravé, avale du plâtre et du charbon. Ainsi débilitées, fanées, elles perdent tout sens de la nature, souvent de l'amour même! Qu'espérer pour l'enfant de cette mère vieillie et tarie?
Quel roman cependant peut avoir plus de charme que l'enfant, cette histoire vivante, que l'on fait de soi jour par jour? Le bonheur le plus vif, ici-bas, c'est créer. Comment se priver de cela? Comment s'y rendre impropre par cette sèche alimentation? La vraie nourrice se respecte, ne mange pas pour elle-même, craint les funestes friandises, les indigestes sucreries.
Parfois la solitude fait ces goûts dépravés. En pays protestant, où la femme n'est pas préparée au roman par la confession, où elle vit renfermée, elle a pourtant ses tentations, déguste volontiers le mysticisme galant-dévot des livres catholiques. Le mari, moins subtil et qui a plus de sens, mais qui est dans la prose des affaires, est mis un peu à part comme un être inférieur. Elle se croit plus haut, se sent plus délicate. Elle a tort cependant de méconnaître tout ce que peut apporter à la communauté un esprit positif, hors de ces vains raffinements. Elle a tort d'oublier que cet homme, aujourd'hui tout au métier, a reçu une éducation forte, énormément plus forte que la sienne. Il s'est rouillé sans doute, et il a oublié, moins pourtant qu'il ne semble. Ce qu'on apprit enfant peut disparaître quelque temps, puis souvent reparaît et nous suit dans la vie.
«Mais, monsieur, mon mari a peu de temps. Il est occupé tout le jour. Et le soir, il sort.»
Sortirait-il s'il avait près de vous, madame, un doux foyer, sans humeur, sans caprice, s'il était retenu par une bonne communication de cœur et de pensées, par le besoin surtout que vous avez de lui pour l'éducation de l'enfant?
Pour le temps, pourquoi en parler? Il en aura beaucoup si vous savez le retenir. Les six heures qu'il perdrait au dehors chaque soir, c'est un temps bien considérable. Quel présent je lui fais en lui donnant ces heures! J'ajoute réellement des années à sa vie.
«Idée bizarre qui ne pouvait, dit mon censeur, venir qu'à un homme étranger au monde! Supposer qu'un mari reste près de sa femme, avec elle passe ses soirées! Où a-t-on vu cela?» Et il ferme, il jette le livre.
Le monde? mais, cher critique, vous-même, savez-vous ce que c'est? savez-vous bien que les quelques oisifs qui, dans nos capitales, traînent le soir aux cafés, aux spectacles, c'est bien peu de monde en Europe? Savez-vous que ce petit point d'un quart de lieue, ce boulevard d'éternelle promenade, où vous allez, venez, vous cache l'infini du monde réel?
Vous voyez, revoyez toujours ce même point. Vous ne connaissez pas deux cents millions d'Européens qui tous mènent une vie absolument contraire. Je vois partout le Nord, Allemagne, Suède, Suisse, Hollande, Angleterre, en parfait contraste avec vous. Ces nations actives, qui vont en cent pays où vous n'allez jamais, n'en ont pas moins la vie serrée, fermée, le grand attachement du home.
«Mais le soir, que fait-on?» On songe, on couve l'affaire du lendemain. Ou on lit quelque peu. Ou on fait un peu de musique (du moins en Allemagne). L'homme revient parfois à ses études. D'éminents personnages d'Angleterre, d'Allemagne, des politiques, des ministres reprennent un Homère, un Horace. Un de mes amis, helléniste distingué de Genève, étant de passage à Berlin, vers 1860, est invité par un ministre à sa soirée. Et là que trouve-t-il? le conseil au complet des ministres de Prusse, qui, pour délassement, s'assemblait deux fois par semaine pour lire, devinez quoi? Thucydide, dans l'original.
Cela empêche-t-il les affaires? Point du tout. Vous l'avez vu à Sadowa.
Un excès de culture, érudite, parfois pédantesque, est le défaut du Nord. Si l'homme est sédentaire, reste au foyer le soir, c'est trop souvent pour quelque étude solitaire, et la famille y gagne peu. Entre ses livres et sa bière, un peu narcotisé, est-il un homme encore? Non, de bonne heure un livre. Il épaissit souvent. Faust croit beaucoup trop à cet esprit qui rôde dans ses livres enfumés, au noir barbet du poêle. Ce barbet est deux choses, tantôt vain ergoteur, tantôt compilateur, Faust en apprendrait cent fois plus avec Marguerite.
Ici, je ne ris point. Elle est peu préparée, et on ne peut lui lire aucun livre érudit, mais pour les grandes œuvres capitales du génie humain, la femme les comprend, même vous les fait voir sous un aspect nouveau. Ces livres que vous savez d'enfance, que souvent, malgré vous, vous appreniez par cœur, vous y êtes endurci, blasé. Elle qui y vient toute neuve, elle sent tout. C'est un très délicat plaisir de voir comme à tel mot qui ne vous frappait plus, elle s'arrête et elle est touchée. Son cœur, plus fin, plus tendre, plus près de la nature, a vibré; elle essaye de cacher une larme.
Charmant enseignement de l'ignorance à la science! La femme enseigne l'homme tour à tour, et donne et reçoit. Tout cela tôt ou tard reviendra à l'enfant. Rien de leur a parte, de leur secrète étude, qui ne puisse par sa mère lui arriver, et mieux que par les maîtres. C'est ce qui la rend studieuse. Pour lui elle lit et elle écoute.
Quel bonheur de pouvoir lui expliquer Virgile! C'est tout exprès pour elle qu'il chanta, ce grand Italien. Elle pleurera sur Didon, Eurydice, sur la Lycoris de Gallus. Mais il est dans Virgile un bien autre mystère, sa douleur contenue, ses larmes étouffées sur le destin de l'Italie. On le sent en dessous. Elle n'y sera pas insensible. Elle y prendra un sens élevé, tout nouveau, que les femmes ont bien peu: la pitié pour les nations.
Le Moyen-âge avait reconnu dans Virgile le magicien qui ouvre les deux mondes. Est-ce à dire qu'il est le plus fort? point du tout. Mais il est au milieu des choses. Il a le rameau d'or, et comme la Sibylle il vous conduit partout. Il tient de l'Évangile et du Ramayana. De lui on peut monter dans le lumineux Orient. De lui on peut descendre au clair-obscur des temps chrétiens. D'où viennent-ils, ces temps? sinon de la même origine, du soir du monde antique, du soupir résigné des nations, finissant dans l'Empire, qui saluaient la fin et le repos.
Mais ces mélancolies sont un peu maladives, énervantes souvent, comme les sons de l'harmonica. Elle veut être mère avant tout; elle veut s'affermir, donner force à son fils. Elle dit: «Tout ceci me va trop, mon ami. Assez de ces belles tristesses. Ces grands effets du soir, ces dernières heures du monde, m'affaibliraient aussi. Mon cœur, associé à l'essor d'un enfant, de la vie qui commence, voudrait plutôt des chants d'héroïsme et d'aurore.»
Un grand livre viendra de lecture populaire, qui nous ouvre à tous l'Orient, qui rende à la femme, à l'enfant, au peuple (et qui n'est peuple?) les belles régions de la lumière. Comment nous retient-on toujours dans ce triste Occident, aux brouillards de l'Europe? Tout au plus on nous mène dans l'Arabie Pétrée, au désert Sinaïque, au paysage lugubre de Judée. J'ai pitié de l'espèce humaine.
Oui, il faut lire la Bible. Mais pourquoi la seule Bible juive, sombre toujours, souvent morbide? de lecture si scabreuse? Elle a les dangers du désert. Souvent, quand tout est plane, quand vous suivez avec votre candide épouse, votre innocente fille, un beau récit empreint de sainteté, au détour d'un verset (comme derrière un noir genévrier) l'impur esprit paraît... La voilà bien troublée, qui ne veut pas comprendre. On continue de lire... Mais entend-elle encore? Elle dormira mal cette nuit.
Donnez-lui bien plutôt le poème de la fidélité, la jeune, l'admirable Odyssée, Ulysse et Pénélope. Lisez-lui le Ramayana, le délicieux poème, la Pénélope indienne, sa fidélité héroïque et l'amour de Rama, sa guerre, et sa victoire où ce dieu de bonté associe toute la nature. Qu'elle ait en main surtout la Bible de la Perse, sans danger, sans détour et lumineuse autant que l'hébraïque est sombre. Ici tout est honnête, tout est dans le grand jour de la vraie sainteté. C'est le pays des purs. Le purificateur, le tout-puissant soleil, illumine tout de son regard. Et que voit-il qui ne soit aussi pur? le labeur, le labour, le travail héroïque du Juste. Un parfum sain, salubre, s'élève de ces livres de labourage, «comme la bonne odeur de la terre, dit un ancien, quand, après la pluie, la charrue ouvre le sillon».
Il y a aujourd'hui un siècle depuis que Anquetil, le héros voyageur, nous conquit ce trésor. Pourquoi l'a-t-on peu lu? c'est qu'il est dispersé dans ces chants fragmentaires et peu liés de l'Avesta.
Les poèmes qui en seraient l'interprétation naturelle, ne nous sont arrivés qu'à travers les mains musulmanes, l'or pêle-mêle avec le gravier.
N'importe, je le crois, ces trésors dispersés seront repris, et réunis, largement expliqués par un grand cœur tout plein de la flamme sacrée.
Dix mille ans ne sont rien. Ni le soleil, ni l'homme, ni la terre n'ont changé. L'idéal est le même. Cet antique génie se retrouve encore jeune. Les batailleurs passèrent, grecs et romains. Et les pleureurs chrétiens. L'humanité reprend sa vraie voie: le travail dans la lumière et la justice.
Que j'aurais volontiers brûlé mes livres pour écrire celui-là. Il est tard, et trop tard. Je ne sais point ces langues, ces hautes origines. Des grands fleuves de vie qui ont tombé de là, je n'ai point vu la source, et n'ai mouillé mes lèvres qu'à leur dernier ruisseau. J'y venais altéré, des poudreux chemins de l'Histoire où chemina ma vie, âprement et aveuglément. L'Histoire, cette violente fée, m'a traîné par cent choses de fâcheuse réalité: j'ai revécu trop de misères. Pèlerin attardé, j'y viens à temps pour boire, non pas pour rétablir le cours des grandes eaux. Un plus jeune, un plus digne le fera, et sera béni.
Quel charme y trouveront les jeunes cœurs en leur primitive pureté! Et les femmes le sont toujours bien plus que nous, quand elles sont vraies femmes, quand elles ont gardé le foyer, presque ignoré le monde (chose si ordinaire dans les classes laborieuses). Entre ce saint foyer et le berceau de son enfant, l'épouse est toujours jeune, d'un cœur tout virginal. La fécondité n'y fait rien. Remontrez-lui ces choses; elle se reconnaît, dit: «C'est moi.» Elle est toujours l'épouse qui, unie avec toi, priait au feu de Zoroastre, celle qui, d'un même cœur, avec toi trouvait, chantait l'hymne, le premier chant du Rig-Véda.
CHAPITRE VII Le Devoir.
Le père est pour l'enfant une révélation de justice.
Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.
Avantage si grand en leur faveur qu'à lui seul il compense les mille facilités d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le pauvre tout d'abord naît homme, ayant constamment sous les yeux la sérieuse image du travail et du dévouement, ayant la notion d'un devoir de reconnaissance que l'enfant riche n'aura que tard et faiblement. Bref, en ouvrant les yeux, il a le meilleur de la vie humaine, l'enseignement de la justice.
Il faut le dire, la mère n'y plaint pas la leçon, c'est le spectacle le plus touchant du monde.
Aux grands froids de l'hiver, vers six heures du matin, le père se lève et part. La mère, à la faible lumière d'une petite lampe, lui a donné la soupe chaude. Le petit ouvre l'œil. Il voit les ramages aux carreaux; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se renfonce. Il entend, il comprend à merveille ce que dit la mère: «Ton père va travailler pour toi.»
Il a sa soupe aussi: «Mange, grandis, petit. Dépêche-toi. Tu dois, en récompense, à ton tour travailler pour lui.»
La vraie grandeur du Judaïsme, ce qui fait qu'il dure et durera, c'est qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau trait supérieur des religions antiques, de nous représenter la hiérarchie du devoir. Du père qui crée et nourrit la famille, à la mère qui la soigne, descend l'autorité. C'est toute une morale et une éducation, et l'enfant n'a qu'à regarder. Le père est prêtre à son foyer. Et même au temple, quand la bénédiction commune descend sur lui, retourné vers les siens, il les bénit, les couve, les embrasse de ses bras ouverts, c'est-à-dire est leur prêtre encore.
La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux déjà (n'ayant que dix-huit siècles, temps si court pour la longue vie des religions!), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image du Père, qui fit la vie, et la fera toujours.
D'une part, il a caché le soleil du monde, Dieu-le-Père, derrière sa lune blafarde. Jusqu'à l'an 1200, le Père n'a plus ni temple, ni autel, ni symbole. (Voy. Didron.)—D'autre part, au foyer et à la table de famille, le père n'a plus autorité. Est-il père? qui le sait? La légende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur tous les temps chrétiens. De là la déplorable littérature de l'adultère, si riche au Moyen-âge, et si riche depuis. Phénomène tout particulier aux sociétés chrétiennes, ver dont elles sont piquées au cœur et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut durer de ce qui est anti-social. C'est, nous le répétons, une des choses qui rendent le Christianisme déjà vieux, et très peu viable (selon la prédiction de Montesquieu).
Dans la douloureuse légende de Joseph que j'ai citée ailleurs d'après les Évangiles (mal nommés Apocryphes), le père, bon travailleur qui nourrit la famille, en est le serviteur; la mère, l'enfant, paraissent de caste supérieure. Quel renversement de nature! Il aime cet enfant, il adore cette femme, mais jusqu'à la mort doute de ce qu'ils sont pour lui. Et le pis, par moments, doutant de ce doute même, il s'accuse, n'accuse que lui! Image prophétique, trop cruellement vraie, de la famille au Moyen-âge. Tableau révoltant d'injustice! Leçon d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte-Famille, et placé sur l'autel, proposé à l'imitation!
Les noëls et les fabliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux d'église, la malice des peintres, un peu plus contenue, plus corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la risée du nourricier, du bienfaiteur, autrement le mépris du père.
Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre, c'est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et écarte le dogme. Notre famille humaine y présente l'envers de la Sainte-Famille: un enseignement de justice. La réelle table de famille est le véritable idéal. Elle dément le ciel, et lui fait honte.
La mère est admirable, constamment relève le père, marque à l'enfant ce qu'il lui doit.
Tu dois. Est-ce une idée compliquée qui demande explication? On le croirait d'après nos subtils esprits de ce temps, excellents pour embrouiller tout. Cette idée de devoir est-elle un résultat tardif, la dernière fleur d'un enseignement raffiné? Nullement. S'il en était ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont le temps de raisonner. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du travail que, sans éducation et sans raisonnement, par cette simple intuition apparaît de bonne heure la lumière du Devoir.
Si nos premières activités étaient des résultats tardifs d'éducation, nous aurions le temps de mourir cent fois avant d'y arriver.
La mère enseigne-t-elle réellement? transmet-elle ces premières facultés? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais elles existent d'elles-mêmes. Observez. Vous verrez qu'elle n'enseigne point à marcher. Elle aide un peu, soutient la marche et surtout l'encourage. L'enfant se traîne, puis se dresse, il marche debout de lui-même, avec plus d'assurance parce qu'il croit être soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-même. La mère le rectifie, à ses interjections peu à peu substitue des mots. À proprement parler, elle n'enseigne point le langage (il lui est naturel), mais bien sa langue à elle et l'idiome du pays.
De même, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait créer ce sens par la voie du raisonnement, il ne viendrait que tard et peut-être jamais.
L'irréprochable pierre de touche qui essaye les systèmes, les éprouve en bien ou en mal, c'est l'enfant. Très naïvement, il les couronne ou il les tue.
À mes amis Saint-Simoniens, aux apôtres de la femme libre, je n'opposai jamais de très longs plaidoyers. Je disais seulement: «Avec la mère errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? L'enfant ne vit pas».
À mon illustre et cher voisin, M. Littré, qui nie le libre arbitre, qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture tardive, certaine fleur de luxe qui couronne le tout à la fin,—au lieu de disputer, je dis: «Vous ne construirez point une morale, une éducation. Votre culture tardive n'aboutira à rien. L'âme en attendant séchera. La famille sera impossible. Moralement, l'enfant ne vivra point.»
Le rapport de la mère à l'enfant est si étroit, si naturel, l'enfant croit tellement que sa mère est à lui, et d'abord se distingue si peu d'elle, qu'en cette identité l'intuition du devoir naît à peine. Il y faut l'opposition nette de deux personnes, la dualité forte. Et c'est ce que donne le père.
Le père fait ce qu'il peut pour que l'opposition soit moindre. Il se fait doux, gentil et presque mère. Et même il a un avantage, c'est que, voyant bien moins l'enfant, à ses heures de repos où il joue avec lui, il peut le gâter à son aise. Aussi il est aimé. Cela n'empêche pas qu'il ne reste une autre personne, un non-moi (et la mère c'est moi). Cette personne aimée, pourtant si différente, à barbe noire, à gestes forts et brusques, par moments peut-être un peu colère (comme un jeune homme sanguin), cela ressemble peu à maman dont la voix est si douce, le menton si uni. Le père le plus aimé (pour le garçon surtout) est un homme et un personnage avec qui il faut bien compter, avec qui l'on comprend le rapport du Devoir.
C'est une morale très complète qu'il trouve en ce Devoir vivant.
1o Ton père travaille. Si tu travaillais, mon petit? Il ne demande pas mieux. Il touche volontiers, manie les outils de son père. Ils sont trop lourds. On lui donne de légers objets. Pour jouer? Oui, sans doute. Mais le jeu est plus beau s'il laisse un résultat. Plus beau s'il est long, patient. Plus beau s'il n'est plus jeu, mais un travail voulu, comme celui du père. La mère lui donne ainsi une idée haute: le mérite du labeur.
2o Mais pour qui travaille le père? Pour lui seul? Nullement. Pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et le lait, et les fruits, etc.
Qu'il est bon! Mais comment fait-il pour leur donner cela? Il se donne moins à lui-même. Il pouvait manger tout, et il aime mieux ne pas le faire.
Voilà l'idée du sacrifice. L'enfant le plus léger l'entend parfaitement. Et je n'en ai guère vu qui n'en parût touché.
Il faut voir à quel point une femme aimante s'émeut de ses idées, et les rend émouvantes, ineffaçables, chez l'enfant. Dans vingt ans, dans trente ans (et mille, s'il les vivait), il reverra toujours l'œil humide et si tendre de sa mère quand elle dit, à la table du soir: «C'est lui qui nous nourrit», et son sourire charmant, quand, se mettant son châle, et l'abritant dessous, elle dit: «Que c'est chaud! que c'est bon! Je sens, c'est encore de ton père!»
Cette table du soir, ce souper, l'attente du jour, c'est la plus forte école qui puisse être jamais. Le père apporte les nouvelles du dehors, les dit à la femme qui les commente sérieusement. Le temps est difficile, la vie est dure, l'enfant l'entrevoit bien, aux tristesses de sa mère. Le père craint d'en avoir trop dit, et voudrait être gai. «Oh! on s'en tirera!» De là, entre eux, certain débat sur les espoirs, les craintes, les remèdes, les voies et moyens. L'enfant regarde ailleurs, ou joue avec le chat. Mais rien ne lui échappe.
Mes souvenirs là-dessus sont extrêmement nets, confirmés, jamais démentis, par les observations que j'ai pu faire plus tard. L'enfant prend là l'idée de deux autorités. Le père, plus informé, en rapport avec le dehors, apporte ce qu'on pense, ce qu'on dit dans ce vaste inconnu qu'on appelle le monde; il ne parle pas seul; il semble être la voix de tous. Cela peut ajouter grand poids à ce qu'il dit. La mère qui en sait moins, mais qui, craintive de tendresse, regarde en tout les suites, les inconvénients ou dangers qui peuvent en résulter, sans contredire, pourtant balance ce qui vient de se dire. L'enfant muet, sans s'en apercevoir, écoute et songe. À peine, il en a la notion. Mais plusieurs jours après, que par hasard un mot fasse allusion à tout cela, il éclate et dit vivement ce qu'il en a pensé... Il avait pris parti, il avait son idée à lui.
La soirée est déjà avancée. Laissons les affaires. Une petite lecture ferait du bien, calmerait tout, avant qu'on s'endormît. Les plus calmes seraient les lectures d'Histoire naturelle. L'enfant en est avide. Les animaux, ses amis, camarades, l'intéressent beaucoup, lui ouvrent des côtés spéciaux de la vie, que l'homme résume comme dans une sphère générale. Les Voyages sont bons (mais pas trop les naufrages qui le feraient rêver). Très bel enseignement, et meilleur que l'Histoire, miroir de tant de vices, récit de tant de fautes. Ajournons-la un peu. La Géographie nous vaut mieux, avec les bons voyages, l'excellent Robinson.
Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent trace, qui lui servent de texte pour ses rêves et ses questions. Souvent on croit qu'il dort; il songe. Il est dans tel pays, et il repasse tel beau fait d'histoire naturelle, d'instinct des animaux, telle singularité de mœurs humaines. Et tout à coup il en parle à sa mère, demande explication. C'est à elle, sage et prudente, de lui montrer combien toute cette diversité d'usages est extérieure, combien au fond tout se rapproche, se ressemble réellement. À elle de lui donner l'idée, heureuse et consolante, ce grand appui du cœur, l'accord du genre humain.
Donc, nul trouble dans son esprit. Tout s'harmonise en lui, pour y justifier son trésor intérieur, né avec lui, mais toujours agrandi: le sens du Bon moral, du Juste.
En son père, en sa mère, il en voit les deux formes, les deux pôles, si bien concordants. Lui, la justice exacte, la loi en action, énergique et austère, l'héroïque bonté rectiligne. Elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que conseille le cœur et qu'autorise la raison. Elle ne s'oppose en rien à l'autre, mais parfois tourne autour, l'adoucit, la fléchit. L'image la plus belle en est dans l'Odyssée, dans cette chère figure d'Arétè, si bonne à son mari, à ses enfants, à tous, conseillère excellente des ménages, sage arbitre des pauvres, qui leur arrange leurs affaires et leur épargne les procès. Cette Arétè me plaît encore plus que la Femme forte des livres juifs. Aussi sage, elle touche par l'aspect surtout de bonté.
La lecture était courte, et la voilà finie. Neuf heures n'ont pas sonné. Un quart d'heure (davantage peut-être), reste encore. Levant les yeux du livre, tous deux s'adressent un regard, qui ensuite se tourne vers l'enfant. Mais entre eux ils conversent, et pour eux, sans plus s'informer s'il est là. Des paroles du cœur viennent alors et parfois touchantes. La mère, naïvement sur son bonheur présent, laisse échapper un mot tendre et pieux. «Que d'autres sont plus mal!» L'excellent travailleur, sur qui porte pourtant le poids de la vie, ne disconvient en rien du grand ordre du monde, qui sans doute ira vers le mieux. Chacun d'eux, dans sa forme, a la parole religieuse.
Moment fort grave pour l'enfant, et qui doit influer sur la vie tout entière. Nul sermon, nul symbole, n'en feront autant, sachez-le, que ce sursum corda des parents, la voix grave du père louant la Loi du monde, et le soupir profond de sa mère adressé à la Cause (aimante, sans nul doute) par qui nous sommes et nous durons.
Mais ne vaut-il pas mieux que l'enfant soit couché avant cet épanchement de tendresse religieuse? Je le croirais. Il ne faut rien précipiter. Sans ajourner, comme Rousseau, si longuement, il est sûr que cette haute pensée, qui prête tant au malentendu, peut être très funeste si on la donne avant l'éveil de la conscience, l'idée fixée du Juste. Que Dieu reste caché tant qu'on ne peut comprendre qu'il doit être un Dieu de justice.
Cela vient peu à peu. Aux maladies, l'enfant peut apprendre déjà la patience, la résignation, accepter les effets, même pénibles, des lois générales. À mesure qu'il agit, travaille et crée, il sent qu'il faut agir, d'accord avec la puissance aimante et juste en qui la nature se crée elle-même. Jeune homme et citoyen, il s'associera volontiers de cœur et de raison à la grande Cité, à son âme sublime, le dieu de Marc-Aurèle. Mais tout cela doit venir à la longue.
Pour aujourd'hui, j'aime autant le coucher. Le mystère est encore bien haut pour lui. Dans la plus antique formule (et la plus belle aussi) de culte qui reste sur la terre, dans celle qu'on lit au Rig-Véda, je ne vois point l'enfant. Je sens bien qu'il est là, mais sans doute endormi, déjà dans son berceau.