A L’ÉCART
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Ce sont les conditions exceptionnelles qui créent l’artiste : tous les états intimement liés aux phénomènes maladifs, de sorte qu’il ne semble pas possible d’être artiste sans être malade.
(Nietzsche, la Volonté de Puissance.)
Les artistes ne sont pas les hommes de la grande passion, quoi qu’ils s’imaginent et quoi qu’ils nous disent.
(Id. Ibid.)
I
Je fis sa connaissance au deuxième relais de la route de Laghouat au M’Zab. Je roulais depuis neuf heures à travers la Daya, dans le coupé de l’énorme voiture. J’étais descendu péniblement, en chancelant dans la nuit. La diligence dételée semblait une épave du désert. Un Arabe était étendu sur le marchepied arrière, blanc et immobile comme un cadavre sous son drap. Un bref tourbillon de poussière se soulevait parfois, au-devant du fanal. On se sentait rejeté du monde, vomi au hasard, en un point quelconque de l’immensité plate et morte.
Pourtant, un rectangle de lumière, dressé sur l’obscurité, attestait l’existence d’une maison. J’entrai dans une pièce où s’entendaient le tic-tac d’un réveil et la respiration d’hommes endormis. Un feu de tourbe éclairait suffisamment. Le cocher buvait du café, accroupi devant la flamme. Des Arabes étaient allongés sur la terre battue. Au fond de la chambre, adossé au mur, un Européen me regardait. Je lui offris une cigarette, qu’il accepta avec une espèce d’empressement inquiet.
Dès les premières paroles, il me fut évident qu’il n’appartenait pas aux catégories humaines le plus souvent rencontrées dans ces parages : officiers en tournée d’inspection, ou fonctionnaires civils rejoignant leur poste. Je lui demandai s’il descendait au M’Zab avec moi. Non, il venait d’errer à cheval parmi les tribus et il regagnait Laghouat en flânant.
Au bout d’un quart d’heure de causerie, il me dit, à brûle-pourpoint :
— D’ailleurs, vous ne trouverez rien, là-bas.
Je le regardai avec surprise.
— A quel point de vue ?
— Musique, sourit-il brièvement, en baissant les yeux.
— Mais je suis peintre, protestai-je.
— Oui… Vous devez être mieux doué pour la musique.
C’était cruellement exact. Je le regardai avec stupeur.
— Et vous ? questionnai-je.
— Moi ?… Je m’occupe de musique.
On avait attelé des mules fraîches. Nous nous séparâmes sur des paroles banales et je continuai mon voyage.
Trois semaines plus tard, je le retrouvai dans la salle à manger de mon auberge, à Ghardaïa. Il était arrivé de nuit. Je lui demandai s’il comptait rester longtemps dans le M’Zab.
— Je ne sais pas, hésita-t-il. Je n’ai pas de projets… Je suis tout à fait libre… et… Eh bien, coupa-t-il d’une voix forte, dites-moi donc que j’avais raison. Vous n’avez rien trouvé, n’est-ce pas ?
— En effet.
— C’est fini. Voilà douze siècles qu’ils dorment. Il y a d’autres races qui dorment aussi… Mais elles chantent quelquefois en rêve… Celle-ci, non… D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne m’en plains pas… Ils ont tout de même une musique… Regardez-les bien… et… vous l’entendrez peut-être.
— Vous composez ? questionnai-je.
Il me jeta un regard fuyant et répondit, comme la première fois :
— Je m’occupe de musique.
Je demandai son nom à l’hôte, après le déjeuner : Michel Sarterre. Je me souvins, tout à coup, que six ans auparavant, tandis que je voyageais en Orient, les artistes de Paris s’étaient émus à l’apparition d’un jeune musicien de ce nom. Il avait fait exécuter un ballet d’une conception si originale, d’une audace harmonique si grande, que le public s’était révolté. Entré dans la gloire à coups de sifflet, il n’avait pas profité de cette exaltation de colère et d’enthousiasme. Au lieu de produire, suivant l’usage des habiles, une seconde œuvre, aux violences calculées pour le scandale, il s’était fait oublier. Je ne doutai pas que le hasard ne nous eût réunis, mais sa réserve me conseillait de n’en rien témoigner.
Nous causions, un soir, sur le seuil de l’auberge, à cette heure bienheureuse où la ville blanche devient rose, où une voix s’échappe de son bizarre minaret, dressé comme un pistil noir sur le couchant, où tout un peuple en burnous commence sa rumeur. Il y avait des formes claires couchées à même la piste. Un crapaud donnait ses deux notes. Dans un café, les chocs sourds des tambours et les broderies obsédantes de la flûte annonçaient la volupté renaissante de la nuit.
Mon compagnon me désigna une fillette qui passait devant nous :
— Regardez.
Elle portait un turban orange d’une si riche nuance, qu’il semblait distiller de la couleur. Le kohl entourait ses yeux d’un ovale bleu. Deux signes bleus sur le front, drapée avec mollesse dans une robe indigo, elle marchait fièrement, une agrafe d’argent posée sur l’épaule nue.
— C’est pourtant vrai, dis-je. Il leur reste cette musique-là. Mais qui peut la noter ?
Il sourit vaguement, suivant des yeux l’enfant, qui se balançait dans la cendre pourpre du crépuscule.
Quelques instants après, un garçon au burnous en loques, à l’œil impudent, passa nonchalamment près de nous. Avant de disparaître, il se retourna et fit un signe impatient à Sarterre, qui devint nerveux, puis me quitta, sous un prétexte quelconque.
Vers deux heures du matin, je prenais l’air sur ma terrasse. Un grand vent doux faisait lever des nuages bleuâtres, qui couraient timidement vers l’ouest, comme avertis que bientôt le soleil jaillissant les dévorerait.
Quelqu’un pénétrait dans l’auberge. Je me penchai et reconnus Sarterre. Il me vit, leva vers moi une face illuminée par je ne sais quelle ivresse et me fit un geste familier de la main.
Après le déjeuner, il s’approcha de ma table.
— Je ne vois pas, dit-il, pourquoi je ne vous raconterais pas ma nuit.
Je lui offris une chaise. La salle était presque fraîche. Ali, le domestique, une grande brute arabe à la voix retentissante, allait et venait.
— Vous avez remarqué cette fillette, hier au soir, n’est-ce pas ? C’est une amie de la petite crapule au burnous déchiré qui venait derrière elle. Treize ans… l’âge des entremetteurs, ici. Celui-là m’a conduit par un détour jusque dans l’oasis. On peut y aller en traversant la ville, mais celle-ci n’est pas éclairée et ses rues voûtées, ses impasses, ses recoins souterrains conseillent à l’Européen de ne pas s’y risquer le soir. D’ailleurs, dans les jardins, on peut recevoir le coup de fusil destiné au maraudeur ou à l’adultère. C’est peut-être pour cela qu’ils sont si beaux. Ah ! je suis sûr que ce vieil âne de Rimsky les aurait aimés !
J’avais remarqué déjà sa coutume d’injurier affectueusement ses maîtres les plus chers.
— La nuit, continua-t-il, la palmeraie sent l’eau et les roses mouillées. On y marche sous une mer de verdure, à cause des vignes que les Mozabites font courir d’un tronc à l’autre. Une fraîcheur faible et sentante vous monte à la tête. Mais la plus grande ivresse, c’est encore celle qu’on porte en soi… Le désir de cette enfant farouche, la pensée qu’elle vous échappe de jardin en jardin, l’incertitude de la poursuite… Oui, c’est plus fort que leur lagmi !
Je crois qu’elle nous guidait, tout en paraissant nous fuir, car, arrivée près d’une porte pratiquée dans un mur de terre, elle nous attendit et le marchandage commença. Il y eut de longs chuchotements passionnés et gutturaux. A la fin, le petit Arabe me dit : « C’est oui. »
La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes dans un jardin. Une forme bleue faisait le guet. Je sentis le contact d’un bras noir et maigre cerclé d’argent. Nous traversâmes un carré d’orge et trouvâmes une vieille, assise près d’un gourbi. Les chuchotements recommencèrent. On paraissait craindre l’arrivée de quelqu’un. Puis l’enfant se mit à avoir peur de moi. La vieille lui fit honte de sa timidité. Le jeune entremetteur l’encouragea en riant. Finalement, elle pénétra dans une espèce de cave, où la guetteuse nous rejoignit avec une bougie allumée. Je vis une tête noire au nez crochu, des pommettes saillantes, un œil gauche vitreux. La pièce n’avait pas de meubles ; rien qu’une natte et une toile brune. Des babouches minuscules traînaient. La guetteuse proposa du café, que je refusai, puis nous quitta.
La fillette se tenait debout, la tête un peu penchée. Elle toucha sa robe d’un geste mutin, pour dire : « Faut-il l’enlever ? »… Ah ! comme cette palpitation du désir est plus forte que la tendresse ! L’amour que nous imposent les femmes civilisées m’a toujours paru maladif. Il naît, se développe et meurt dans une brume de sentiments. Et si je n’ai plus de sentiments, moi ? Si les mots qui les expriment me font défaillir de honte et d’écœurement ? Si je suis devenu pareil à un chacal ? Faut-il encore mentir ? Qui donc y gagnera ?
Cette enfant avait un corps brun, très clair, presque blanc ; non point potelé, mais ferme comme la terre. Elle était docile et grave. Elle ne prononça que deux mots : merci, quand je jetai cinq francs sur le sol et demain, quand je la quittai.
Vous êtes-vous jamais senti libre, auprès d’une femme d’Europe ? Moi pas. Je ne parle pas de celles qui nous aiment. Mais les filles elles-mêmes nous enchaînent, par leur bavardage et leur comédie du plaisir. Ce prétendu partage de la volupté nous oblige à une sorte de reconnaissance, au mensonge de la camaraderie ou de la pitié. C’est un poids à traîner en commun, une complicité de tristesse et de joie. Au contraire, avec ces petits démons bruns, je me sens divinement seul. Elles sont inertes et aussi privées de sentimentalité qu’une pierre polie. Leur obéissance est servile, mais glaciale. C’est pour cela qu’elles m’enivrent. Elles me haïssent peut-être : elles ne contrecarrent jamais ma folie de liberté. Elles ignorent les gestes qui emprisonnent. Combien de fois, — du temps où je me croyais capable d’aimer, — combien de fois n’ai-je pas fait sournoisement glisser le bras qu’une femme arrondissait autour de mon cou !
Je retrouvai mon jeune Arabe dans le jardin. La guetteuse à l’œil mort nous ouvrit la porte et nous vagabondâmes de nouveau dans l’oasis.
Mon guide mordait une rose. Il voulait me conduire chez un de ses petits amis, beau comme la lumière, disait-il. Je préférai visiter une Ouled-Naïl qui habite hors la ville, en haut d’un roide escalier de faïence. C’est une fille de seize ans, de la couleur du cuivre rouge. Ses bras fluets pendent, sans vouloirs ; son corps semble ramolli par le fleuve de débauche qui, sans cesse, déferle sur lui. Ses seins renflés résistent pourtant. Son visage, à la lèvre inférieure saillante, fait songer à la tête d’un poisson qu’on tiendrait par les ouïes. Elle est primitivement bestiale et ne prononce que de rares syllabes enrouées. Je sortais de chez elle, quand vous me vîtes rentrer. J’étais ivre et je n’avais pas bu.
Il se tut, inconscient de la gêne que ces confidences me causaient. Il n’y attachait évidemment aucune importance. Mais sa pudeur était ailleurs : je crus pouvoir lui dire, un instant après, que j’avais entendu parler de sa première œuvre ; aussitôt, il rougit, balbutia un acquiescement et, pivotant sur ses talons, me demanda si je connaissais un débit d’excellent vin de palme, à la porte du midi.
Je ne le vis pas le jour suivant.
Le surlendemain, je le trouvai hors des murs de la ville, dans un ravin de sable désolé par la lumière. Il était échoué sur un talus où s’étalaient des ordures, non humiliées et croupissantes, comme aux pays humides, mais rutilant impudemment derrière un rideau de flamme. Il y avait eu là, jadis, un cimetière et les immondices débordaient sur les tombes en miettes. On foulait pêle-mêle des mâchoires de bêtes, des débris de cruches, des déchets de nourriture et des stèles éclatées. Des morceaux de fer-blanc étincelaient comme le diamant. L’astre de midi trempait tout d’un feu jaune et rouge, qui vous revenait à la face et vous mordait les yeux.
Sarterre était assis sur un crâne de mouton et son talon martelait une boîte à conserves défoncée. Il me regardait approcher d’un œil lourd. Je ne savais comment l’aborder.
— Vous vous demandez probablement ce que je fais là ? me dit-il enfin. Ce matin, vers dix heures, je suis sorti… J’ai vu, sur la route, une tache mauve qui dansait dans la lumière. J’ai pressenti un corps de femme. Je l’ai suivie… dépassée… Elle m’a regardé d’un air farouche. Elle allait à Melika. Je l’ai vue entrer par la porte à cinq dents qui ouvre sur une voûte noire. Elle m’aurait griffé, si j’avais pénétré dans les murs. Je me suis assis au pied du rempart. Une jeune nomade est sortie de la voûte. Je l’ai suivie jusqu’aux tentes en loques de sa tribu. Les chiens aboyaient ; les hommes me surveillaient obliquement. Je suis revenu vers Ghardaïa. J’avais encore dans la chair cette promesse d’un bonheur inouï, dans l’esprit ce chaud engourdissement lumineux qu’une joie soudaine, aiguë comme l’éclair, va déchirer tout à coup… Je suis allé… je suis venu… j’ai relevé des traces de pas… poursuivi des silhouettes lointaines… Peu à peu, ma nuque et mes reins se sont appesantis… J’ai viré… guetté, sous le soleil de plus en plus lourd… Et me voici… Ma nuque s’est tout à fait prise… mon pouce se retourne… Je sais qu’il n’y a rien… que l’heure est vide… la piste déserte… mais j’attends… Ce n’est pas très intelligent, n’est-ce pas ?… Je ne sais rien faire d’intelligent…
— Je m’étonne, dis-je, qu’une vie comme la vôtre ne vous remonte pas quelquefois à la gorge.
— Oh, je connais le dégoût, reprit-il sourdement. L’ivresse est brève, incapable de délivrer un peu longuement cette carcasse. Le frisson du désir passe comme une brise du nord. Il ne rafraîchit ni la pensée ni la chair. A l’heure du plaisir, presque tout est bu d’avance. La lampée me semble courte et fade. Elle est à peine engloutie que la machine reprend sa poursuite. L’esprit pèse vainement cette folie. Quand je recompte les secondes de joie et les heures d’angoisse… oui, la nausée m’envahit. J’étouffe.
Je me taisais. Je venais de m’apercevoir avec émotion que celui qui me parlait dans une si inquiète misère était un enfant. Il ricana :
— Vous n’allez pas vous apitoyer, n’est-ce pas ?
Je posai ma main sur son bras :
— Excusez-moi si la question vous blesse, mais pourquoi n’avez-vous rien produit, depuis six ans ?
Il serra les lèvres, le regard fuyant :
— Un jour… je vous dirai ce qui m’est arrivé.
— En ce moment, insistai-je, pourquoi ne travaillez-vous pas ?
— Ah, je vois ! s’écria-t-il avec une espèce de gaieté. Vous vous imaginez que la vie que je mène a détruit mon talent ? Vous croyez que j’ai sombré « dans la débauche » ? Détrompez-vous. D’abord, je travaille. J’écris une symphonie. Ensuite, je ne sache pas que ses vices aient jamais entamé le pouvoir créateur d’un artiste, à condition qu’il ne devienne pas leur esclave. Ils sont la goutte de poison toujours en suspens dans son rêve. Si le poison déborde, le rêve s’alourdit… Les miens ne sont pas assez grands pour m’apaiser, mais ils colorent féeriquement ma musique. Longs désirs, voluptés brèves, tourments absurdes, voilà la source de mes plus beaux songes.
— Je ne sais si je vous comprends, interrompis-je.
— Écoutez, reprit-il, c’est de nuits comme celle que je vous ai contée, c’est de matinées comme celle-ci, qu’a jailli le meilleur de ma pensée. Qu’y a-t-il là d’incompréhensible ? La beauté peut sortir de l’ordure. Une vie pure peut mener au desséchement. Un cœur sec peut épancher les harmonies les plus chargées de tendresse. Le vice, engendrer la fraîcheur. L’amour, venir de la haine et l’impuissance de la bonté. L’agitation sans but conduit parfois à la plénitude et le dégoût aride à la joie impétueuse. A chacun sa loi. La mienne m’a été lentement révélée. Pendant les heures amères de la poursuite, ou dans l’étreinte d’une chair inconnue, j’ai compris que, pour moi, l’inquiétude et le désir étaient créateurs.
Il réfléchit un instant, sous le soleil pesant, puis reprit :
— J’avais tort de me plaindre, tout à l’heure. Le plus libre génie doit payer son inspiration, comme l’ouvrier paie son pain… On paie de sa raison, de son bonheur, quelquefois de sa vie. Moi, j’ai payé de ma paix et de ma substance. J’ai accepté ma loi. Ce que j’endure ne compte pas. Ma personne est sans importance. Je crois même… oui, je suis presque heureux d’être aussi misérable !… Avez-vous remarqué cette grosse fille du café des rouliers, avec sa tête de bœuf et son souffle asthmatique ? J’étais avec elle, l’autre jour, dans une mansarde envahie par les cafards, sur un grabat. Sa peau est rugueuse comme l’écorce ; elle sent mauvais… Eh bien, j’étais content qu’elle fût si repoussante, comprenez-vous ? Je l’aurais souhaitée plus hideuse encore ! Je ne veux pas de l’amour ! Je ne veux pas du bonheur ! Je hais tout ce qui m’arracherait à moi-même ! Je crains d’être assouvi. J’ai peur de la jouissance. J’aime mes tourments ! Je ne demande qu’à rester ce que je suis. Oui, aussi mesquin, aussi ridicule que vous me voyez, pourvu que je puisse continuer à produire ! Pourvu que ce paradis, qui est à moi seul, ne me soit jamais repris !
Il s’était levé. Le soleil brûlait nos pieds, à travers la toile des souliers. Une vague d’air chaud traversa le ravin.
— Vous ririez, ajouta-t-il, si je vous disais sincèrement ce que je pense de mon œuvre. Je donnerais ce pays et la vie de ses habitants pour une seule de mes pages !… Voilà l’homme que je suis.
Je me tus. Je réfléchissais au mystère que sera toujours pour moi l’artiste de notre temps. Celui-ci croyait m’inspirer de l’horreur ; peut-être le souhaitait-il… Non… Non. Je le trouvais jeune, maladif et d’une loyauté émouvante, comme la musique de son époque. J’éprouvais pour lui la plus tendre curiosité. J’avais envie de le serrer dans mes bras.
Nous rentrâmes en longeant les hauteurs teintées de noir, comme goudronnées, qui dominent la Chebka. De là, on découvre un grand pays mort de lumière, des houles de pierres jaunes, à l’infini.
En contournant la ville, nous vîmes, le long d’un mur, une dizaine de prostituées au repos. Elles étaient accroupies, silencieuses, drapées d’étoffes multicolores : on eût dit une rangée de beaux insectes venimeux.
— La voilà, ma symphonie, dit Sarterre, avec un geste qui englobait la Chebka, les femmes et la cité bruissante.
II
Il s’enferma pendant une semaine. Je le vis descendre, un matin, l’œil vif et le pas léger.
— Je suis content, me dit-il. J’ai terminé le second mouvement de ma symphonie. Si vous n’avez rien à faire aujourd’hui, nous irons dans les jardins et nous causerons.
Après la sieste, nous prîmes des mules et gagnâmes la palmeraie en contournant la ville. Il me conduisit dans un enclos où il avait accès. Un tapis était posé sur l’orge épaisse. Les palmes et la vigne, qui courait d’un tronc à l’autre sur des cordes, interceptaient le soleil. Il y avait des tortues d’eau et de petits lézards à queue rose. Nous nous étendîmes dans la béatitude toujours nouvelle du sous-bois au désert.
— Il y a cinq ans, dit Sarterre, je n’avais pas encore hérité de la somme qui me permet de paresser sous ces latitudes. Je vivais de leçons nauséabondes. Je me traînais dans les bars, sur les trottoirs, dans les parcs et brûlais d’ennui sur des corps apprivoisés. J’écrivais cependant ce ballet qui a paru si sauvage, et qui me semble aujourd’hui péniblement sage. Je me sentais gonflé d’une musique nouvelle, riche de paroles jamais prononcées. Je vivais dans une solitude magnifique, sans me rendre compte que ma puissance créatrice n’avait pas encore subi l’épreuve du feu. Personne ne l’avait menacée, car personne ne m’avait aimé.
Un matin de février, j’épousai assez distraitement Thérèse V. Sa voix m’était chère, mais elle, je ne savais pas si je l’aimais. Elle le savait probablement. Elle me comprenait mieux que moi-même. Nous vécûmes retirés, pauvres et dans une grande indépendance mutuelle. Ma femme s’ingéniait pour ne pas devenir un obstacle à mon travail. Son amour avait choisi la forme la plus difficile du sacrifice : l’absence. Nous nous voyions aussi peu que des amants clandestins. Je me souviens que plusieurs fois, comme je m’attardais avec elle, elle se sauva sans rien dire. J’étais touché, mais je ne sais quelle sensation de gêne se mêlait à mon émotion. Thérèse n’avait pas tardé à reconnaître combien mes habitudes errantes étaient liées à ma faculté d’écrire de la musique. Aussi me poussait-elle à voyager. Quand nous avions économisé quelques centaines de francs, elle me disait :
— Pars, mon chéri.
Je partais pour la montagne ou la mer, mais je ne retrouvais pas l’ivresse de liberté que j’avais goûtée jadis. Il m’arrivait d’écourter mes absences, rappelé au foyer par la pensée qu’elle y était triste et seule. Au retour, ses premières questions étaient sur mon travail. Je répondais avec une hâte joyeuse, pour ne pas la décevoir et aussi pour mettre fin à la conversation, qui me rendait timide. J’aurais voulu qu’il ne fût jamais question de mon art entre nous, qu’elle n’y pensât même jamais. Je ne sais comment vous faire comprendre la sensation pénible que j’éprouvais à savoir son esprit occupé de ce qui était en train de naître dans le mien. C’était une paralysie momentanée, un suspens douloureux de la vie intérieure. Je n’osais lui avouer cette faiblesse. Notez que je n’aurais pu lui reprocher aucune pensée hostile, ou seulement critique. Elle appréciait avec un sens musical délicieux ce que je venais de composer. Elle se taisait sur mes erreurs, persuadée que je les découvrirais seul. Elle ne discutait pas, ne conseillait pas, ne préférait pas. Mais à un mot qui lui échappait, je comprenais qu’elle avait longuement médité sur mon inspiration, qu’elle en connaissait les plus secrètes ressources. Et bien souvent, indécis, buté ou mécontent, je venais lui demander un avis, lui soumettre des variantes. Elle ne se prononçait qu’avec timidité. Une fois la question résolue, nous parlions plus librement. Je l’encourageais à me dire toute sa pensée. Je me rappelle une époque où, dans une aberration de confiance mutuelle, nous bavardions des heures sur le don mystérieux que j’avais reçu. Comment aurais-je su qu’elle me détruisait ?
Je m’apercevais pourtant d’un changement dans mon travail. A la fièvre joyeuse et tout à fait inconsciente des années précédentes, avait succédé une période de demi-stérilité, nous disions de recueillement, d’attente. Je n’étais plus que rarement submergé par ce torrent d’harmonie qu’on ne sait comment contenir. Je ne goûtais plus qu’une espèce de plaisir froid et volontaire à noter mes pensées. Et ces pensées, il me fallait les appeler, les faire monter avec effort d’une région à demi vidée de musique.
Je crois vous avoir dit que nous nous aimions. Je devais bientôt apprendre à quel point sa tendresse était généreuse. J’avais tout à fait renoncé, dans les premiers temps de notre union, à mes habitudes de libertinage. Un jour, cependant, — un jour de travail maussade, — je sentis renaître le parfum de mon ancienne vie. Je longeais une avenue déformée par la brume, quand la vue d’une prostituée fit briller de nouveau en moi le bienfaisant mirage du désir. Je la suivis longtemps, perdu dans cette ivresse retrouvée. Son corps ondoyait devant moi et le brouillard me devenait un rêve sonore. Je l’accompagnai dans un hôtel. En la quittant, je fus envahi par un sentiment nouveau. Au lieu de cet allègement, de cette innocence que j’avais si souvent connus après la débauche, j’éprouvais une espèce de remords, une hâte de rentrer et d’avouer. C’est avec une oppression maladive que je parlai à Thérèse. Elle se tut et réfléchit longuement. J’aurais voulu la voir en larmes, jalouse, injuste. Mais elle dominait ses sentiments. Elle me questionna sur mon existence d’autrefois, sur le lien qui, dans ma pensée, unissait mes désordres à ma faculté créatrice… Je la vois encore, dans son ample robe violette, sa tête blonde contre la mienne, son bras autour de mon cou, me confessant, écoutant sans dégoût mes cyniques confidences. Pas un reproche, pas une révolte : elle ne voulait que comprendre. Que de noblesse perdue ! Quel démon change en force dissolvante les plus touchants sacrifices de la tendresse féminine ? Elle finit par me dire :
— Il se peut que tu aies raison… Ces… ces choses peuvent t’être nécessaires… Je ne veux pas y mettre obstacle… Tu es libre… Je ne te demande que la vérité… Promets-la moi et je te promets, à mon tour, de t’épargner tout reproche.
Je ne sais pourquoi cette obligation me parut si gênante, au premier abord. J’eus une hésitation, qui lui fit dire :
— Tu ne voudrais pourtant pas me mentir ?
Ah ! que n’eus-je alors le courage ou la clairvoyance de lui crier :
— Si, je veux te mentir ! Si, je veux préserver mon intimité ! Je veux avoir ma vie secrète ! Cette liberté que tu m’offres ne m’est d’aucun prix, si je dois t’en rendre compte. Il y a des êtres auxquels le mystère est indispensable. Certaines explications détruisent la vie naissante. Les paroles sont des drogues abortives. Taisons-nous et laisse-moi seul !
Mais tout se passa comme elle l’avait décidé. Je crois qu’elle ne souffrit pas. Elle était aisément dupe des mots. Elle croyait que la débauche et l’amour sont des mondes séparés. D’autres femmes pouvaient me donner le plaisir ; il lui suffisait que ma tendresse lui fût réservée. Elle ne concevait pas que telle fille, dans le hasard d’une rencontre, pût m’arracher des larmes. Elle ne savait pas que l’homme ne peut étreindre un corps sans que son cœur déborde.
Je poursuivais mes aventures dans une espèce d’ivresse désespérée. La certitude que Thérèse saurait, le lendemain, le jour même, les dépouillait de leur charme. J’essayais parfois de me taire, mais alors, un tourment bizarre m’empoisonnait, une sensation de faute, un besoin d’absolution. Et après quelques heures de lutte, je parlais.
— Vois comme tu es sincère, disait-elle en riant. Tu voudrais mentir et tu ne le peux pas.
C’était vrai. Mes pensées lui appartenaient ; mes sentiments, mes appréhensions, mes rêves, toute ma vie intérieure coulait vers elle. Mais cette communion, qui, chez d’autres, eût été une source de bonheur, ne m’apportait qu’une insupportable angoisse. Mon pouvoir d’artiste s’anéantissait. Mon travail devenait pénible, mécanique. Les idées m’arrivaient, sèches, isolées, sans cette suite pressante qui veut s’exprimer. Construire, dominer, je ne le pouvais plus. Peut-être aurais-je fini, dans la solitude, par retrouver cette chose sans nom qui m’échappait. Mais mes inquiétudes étaient nos inquiétudes, mes tourments, nos tourments.
Elle s’imagina que ma déchéance provenait d’un excès de complaisance à l’égard de ce qu’elle appelait mon vice. Je tentai de changer de vie. Je remportai sur moi-même plus d’une victoire ridicule. Bientôt, je n’eus même plus à lutter. Je me souviens d’un jour d’hiver où j’arpentais machinalement les mauvais quartiers d’une ville de province. Les rues étaient vides. Parfois, un visage fardé paraissait derrière une vitre. Mais aucune grimace de luxure ne m’émouvait. Il tombait de la neige fondue, qui formait sur mon parapluie une lourde carapace gluante. Je ne pouvais la secouer. Mon poignet s’engourdissait… Le poids augmentait toujours. Il me semblait qu’on voulût m’enfoncer en terre… Ah, je l’ai porté, le fardeau de l’existence ! Je connais la charge humaine !
L’été suivant, nous restâmes à Paris. Un dimanche de juillet, j’étais dans mon cabinet de travail, volets clos, sans pensées. Elle entra, me croyant sorti. Je m’approchai d’elle et commençai à pleurer sur son épaule. Elle se mit à pleurer aussi. Nous étions d’une extrême docilité d’impressions. Elle eut pitié. Je la plaignis de souffrir par moi. Je l’attirai, dans un mouvement de tendresse. Elle serra ma tête contre sa joue. Mais aussitôt, un étrange instinct de révolte m’arracha d’elle. Il me semblait que je devais fuir, qu’un danger était là, tout près… J’avais peur. Thérèse me tendait les bras : je sortis en frémissant.
Quelques semaines plus tard, je pus nommer le mal qui m’avait atteint. Je faisais fréquemment le même rêve. Je me voyais à ma table, en train de travailler. Peu à peu, mes idées se brouillaient ; la gêne m’envahissait ; j’éprouvais la sensation de ne plus être seul. Je me retournais : une forme se tenait derrière moi, muette et voilée. Je partais en voyage ; je traversais les mers ; j’arrivais dans un pays aux couleurs indicibles… Mais quand je voulais le parcourir, l’angoisse m’étreignait ; je sentais la forme voilée à mes côtés. Voulais-je la chasser, elle reculait légèrement. Si je tentais de fuir, elle glissait derrière moi. Si, pris de colère, je la frappais, elle me regardait d’abord avec tristesse, puis se penchait sur moi, se faisait lourde, plus lourde et je me débattais vainement sous un fantôme de plomb.
Je compris, en analysant ce rêve, que j’avais trouvé la conscience.
Quand, voulant enfin savoir si l’espoir d’accomplir mon œuvre m’était interdit, je confrontai mes derniers essais avec mes premières productions, je compris que j’avais perdu mon instinct.
Il va sans dire que Thérèse fut dans le secret de cette double découverte. Elle tenta de la nier, de l’atténuer, mais ma certitude l’emporta sur ses raisonnements. Elle finit par me déclarer :
— Je ne puis vivre avec l’idée que je te détruis. Séparons-nous.
J’aurais dû profiter de sa générosité. Je n’en avais déjà plus la force. Elle m’était nécessaire, parce qu’elle était une partie de moi-même.
Je lui répondis que je ne pouvais vivre sans elle.
Nous passâmes plusieurs mois dans un complet abandon. Nous avions amassé quelque argent : elle, pendant une tournée de concerts, moi, en faisant des transcriptions. Nous nous installâmes dans un hôtel de Nice. J’étais la proie docile de sa tendresse. Nous parcourions ce pays d’argent aux monts poudrés de neige. Elle était heureuse. La nappe de vin lilas d’une rade oscillant sous la pleine lune, certains couchers de soleil, trempant dans un bain d’or les arcades lépreuses, les barils de goudron, les ancres et les câbles d’un vieux port, lui donnaient l’impression du bonheur. Hélas, même devant ces spectacles, je n’entendais pas en moi le chant fidèle de l’existence.
Je ne pouvais penser à ma vie que comme à une succession de petits instants satisfaits ou mécontents. Vivais-je vraiment ? Je répondais, je marchais, je regardais, mais toutes ces actions disjointes étaient-elles le fait d’une personne unique et continue ? Je me semblais un fragment d’être vivant à demi digéré.
Je ne retrouvais l’illusion de la personnalité que dans mes rêves. Il m’arrivait alors de subir le supplice enivrant d’une musique parfaite qu’on ne peut noter. D’autres fois, le charme de la vie des sens m’était rendu par des visions brutales. Tantôt, c’était une sommelière aux mains un peu rouges, mais douces quand même, comme en ont parfois les très jeunes gardes-malades, et dont la langue folle attaquait durement mes lèvres. Ou bien, c’était un monstrueux torse de femme cambré devant moi, un estomac dilaté, des seins avachis, aux mamelons noirs imprégnés de goudron. Ces songes dont vous souriez, je m’y accrochais comme aux dernières épaves de moi-même. Ils me faisaient soupçonner l’existence d’une région lointaine, enfouie sous la conscience et pas encore violée. Tout le reste de mon âme était étalé, transparent, percé de lumière, comme ces blancs nuages épars qui annoncent les vents du sud.
Ne croyez pas que cette dispersion me fût douloureuse. Au contraire. J’en goûtais la volupté. Il ne me suffisait pas de me dissoudre sans cesse dans un autre être. Je recherchais les amitiés et les bavardages d’hôtel.
Il m’était égal de causer avec la dame anglaise réputée « ennuyeuse », ou avec le professeur suédois qu’on trouve « intéressant ». Si l’on parlait du climat de Nice, je le proclamais bracing avec l’une et alcyonien avec l’autre. J’aimais à parler du climat de Nice. Je prenais plaisir aux discussions éternelles sur la psychologie des races, sur l’amour et les tables tournantes. J’éprouvais une sorte d’ivresse à exprimer des opinions recueillies sur d’autres lèvres, et qui, par leur tour consentant, excitaient immédiatement la sympathie. Je ne cherchais pas ma pensée, ni celle des autres, mais ce je ne sais quoi de mêlé, de coulant, de donné, qui est dans la nature vivante.
Je me souviens d’une promenade que nous fîmes aux ruines de Châteauneuf. Nous étions plusieurs couples, hommes en complets et feutres clairs, femmes en jerseys de soie jaune, violette ou cerise. Nous avancions sur une pente de neige d’un rose vif et vermeil. Le soleil couchant nous traçait un doux chemin de feu jusqu’en haut. Nous nous donnions la main. Nous formions une grappe joyeuse et sonore dont les grains différaient bien peu, sous l’abîme du ciel. Nos rires s’élevaient ensemble, au passage d’une des pointes de roche qui ponctuaient la neige ; nos souffles s’accéléraient ensemble, quand la pente s’accentuait ; nous nous tûmes ensemble, quand, au sommet, nous découvrîmes, grise, enfoncée, presque disparue, un grand nœud de nuées mortes au-dessus d’elle, la Méditerranée.
Je compris alors, pour la première fois, cette idée familière aux philosophies de l’Extrême-Orient, que la vie individuelle n’existe pas. Oui, peut-être les sages de là-bas avaient-ils raison de nier la personne ; peut-être chacun de nous n’était-il, — dans la chimère de sa pensée propre et de sa volonté divergente, — qu’une vaguelette unie aux millions d’autres vaguelettes.
J’agitais ces pensées, tandis que le soleil tombait comme une fleur de cuivre. Et je savais qu’elles préoccupaient plusieurs d’entre nous. Même ceux qui ne les concevaient pas avec netteté en étaient confusément impressionnés. Ils se prenaient le bras ou la main. Nous fûmes longtemps un groupe multicolore parmi les pierres des ruines. Quand les croupes des montagnes, qui étaient d’un rose crémeux, tournèrent au jaune, sous la pleine lune montante, nous descendîmes. J’étais presque heureux. Étrange rêve, en somme, que de se poursuivre, de vouloir s’attendre seul ! Comme si l’on pouvait n’être que soi ! Chaque contact m’avait modifié. J’avais donné et reçu, chaque fois qu’un corps s’était appuyé sur le mien. Pourquoi méconnaître ces liens humains ?
Oui, pensais-je le soir, mais, illusion ou réalité, une vie séparée des autres vies est la condition de mon art. Je ne puis plus produire, si je cesse d’y croire… Et qu’importe que je produise ? me répondais-je en m’abandonnant au sommeil.
Dès notre retour à Paris, Thérèse tomba malade. Les premières crises, qui furent violentes, eurent une singulière répercussion sur moi. J’étais gagné physiquement par sa souffrance. Je ressentais ses douleurs. Quand elle gémissait, mon souffle devenait haletant, mes jambes tremblaient, ma main se crispait sur mes yeux. Elle poussait parfois des cris dont le souvenir me fait encore tressaillir. C’était le hurlement clair, presque mélodieux d’un animal qu’on torture. Alors, je sortais de sa chambre et me jetais, tout tremblant, sur mon lit. Je sanglotais de pitié, de rage contre ce qui la broyait. J’aurais voulu, ne fût-ce qu’une heure, assumer son supplice. Je me labourais le poignet avec des ciseaux, pour souffrir, moi aussi. Le souvenir d’un mouvement de tendresse, d’une phrase enfantine prononcée par elle m’emplissait de désespoir… Mais bientôt après, un démon glacial travaillait ma pensée. Il me représentait Thérèse plus malade, agonisante, morte. Et je cessais de pleurer. J’écoutais, j’attendais sournoisement. Je ne pouvais empêcher de grandir en moi je ne sais quel horrible espoir de libération. Des promesses féroces m’étaient soufflées à l’oreille : « Tu revivras, murmuraient-elles, tu redeviendras toi-même, tu travailleras… mais seulement à une condition… »
Je me rends compte du dégoût que ces confidences doivent éveiller en vous. Je ne veux ni m’accuser, ni m’excuser. J’essaye simplement de retracer une des périodes les plus troubles, les plus contradictoires de mon existence. Ce que j’ai encore à dire me vouera sans doute au mépris définitif : je le dirai cependant.
Le médecin, jugeant une opération nécessaire, avait fait transporter Thérèse dans une clinique, où j’allais la voir chaque jour. Les premiers frais de sa maladie avaient épuisé nos ressources. Le directeur de la clinique consentit à nous faire un crédit de plusieurs mois, mais je ne savais plus comment vivre. J’étais trop bouleversé par ce que je commençais à déchiffrer en moi pour chercher du travail. Je passais des heures seul à la maison, dans la chambre qu’elle avait quittée. Je touchais ses vêtements accrochés dans un placard obscur. Une faible odeur de chair et de poudre les imprégnait. J’en étais plus ému que d’une présence. Elle me faisait revivre une succession d’instants heureux. Des plis de ces étoffes fatiguées sortait pour moi la féerie de certains couchants, en Provence, quand la terre et les oliviers se consument d’un feu sombre comme le sucre brûlé. Je me souvenais de réveils alertes au soleil de neuf heures, qui vernit les palmiers et danse sur les balcons de marbre. Je retrouvais un geste d’abandon qu’elle avait eu, le soir, dans un chemin rocailleux, sous les oliviers, un silence de bonheur devant la mer violette… Je l’aimais alors comme je crois n’avoir aimé aucun être. Puis, une vague d’indifférence me submergeait et, de nouveau, quelque chose en moi l’imaginait morte. Je me voyais seul à jamais, au bord d’un avenir sans limites… Mon pouls s’enfiévrait de désir. A l’heure de la visite, je courais à la clinique et telle était la puissance de nos habitudes, que je ne pouvais m’empêcher de lui confier mes cruelles pensées. Elle me caressait le front, d’un petit geste d’effacement et de pardon.
— Ce n’est rien, mon chéri, murmurait-elle. Ne te tourmente pas.
Peu de jours après l’opération, une de ses amies, qui connaissait notre gêne, lui apporta cinq cents francs. Le billet était encore sur la table, quand j’entrai. La garde, qui sortait, me recommanda de ne pas m’attarder. Thérèse avait passé une nuit assez douloureuse et le docteur avait autorisé une piqûre de morphine. Elle ne souffrait pas, en ce moment. Elle regardait devant elle d’un air voluptueux, la bouche déclose. Sa lèvre supérieure se retroussa dans une contraction involontaire, puis elle s’endormit paisiblement. Son sommeil m’émouvait toujours. Elle m’apparaissait alors comme totalement innocente et je ne m’en voulais plus de la chérir ; je n’éprouvais plus cette crainte de m’abandonner à un être. Elle n’a pas connu le meilleur de ma tendresse.
Je la contemplais, les larmes aux yeux, quand j’entendis des pas. D’un mouvement instinctif, je pris le billet de cinq cents francs, qui était à portée de ma main ; je traversai la chambre sur la pointe du pied et croisai la garde à la porte… Nous nous fîmes signe que « tout allait bien ».
A peine dans la rue, je fus traversé par une sensation de joie extraordinaire. Il me semblait que je venais d’accomplir un acte important, définitif, qui allait transformer ma vie. Je n’éprouvais aucun remords. J’avais fait cette chose comme celles que l’on fait en rêve. Elles semblent incohérentes, au premier abord, puis, quand on les analyse, on leur découvre presque toujours un sens symbolique. Il en fut ainsi de mon geste. Plus tard, j’en vins à l’interpréter comme le sursaut désespéré d’un être en perdition. Au moment même où je pleurais d’amour sur cette femme, l’instinct de conservation m’avait poussé à agir contre elle. Et il fallait que l’acte fût le plus bas, le plus ignoble, pour nous séparer à jamais. Il fallait qu’il me vengeât de toute son œuvre destructrice, qu’il me libérât, par la honte, de ma tendresse. Fausse et misérable impulsion ! Car si Thérèse avait vécu, elle m’eût encore emprisonné dans la douceur de son pardon. Si nous avions pu parler ensemble de ma vilenie, elle l’eût effacée d’un : « Ce n’est rien. Ne te tourmente pas. »
Je n’en eusse retiré que l’amertume des crimes inutiles. Mais l’homme se retourne comme il peut, entre les bras étouffants de sa destinée.
Aucune de ces pensées ne m’effleurait alors. Je me sentais libre et léger comme un enfant. Elle allait mieux ; j’avais de l’argent ; j’étais seul. Ce triple bonheur me grisait. Je remontai les Champs-Élysées, où coulait le ruisseau d’or du couchant, dans un de ces rêves de puissance qui m’emplissaient à quinze ans.
Devant un bar, le regard d’une fille assise dehors m’arrêta net. Je pris place à côté d’elle. Son bavardage me charmait. J’écoutais s’épancher, dans une détente voluptueuse, le flot de sa sottise. J’avais à peine besoin de lui répondre, sauf quand elle me demandait si « un poète, c’était la même chose qu’un écrivain ». Je la trouvais belle et étrangement innocente. Nous dînâmes ensemble. Je l’accompagnai chez elle. Nous avions bu. Elle parlait sans interruption :
— Moi, je suis surtout bien de profil. On m’a dit que j’avais un profil de camée. Il paraît que c’est une médaille. Est-ce vrai ? Souvent, on m’a demandé la permission de dessiner mon profil… Et puis, je suis très bonne… J’ai beaucoup de pitié…
— Va, lui disais-je, dans une exaltation qu’elle attribuait sans doute à l’ivresse ; parle !… Tu ne m’aurais pas fait de mal, toi ! Tu aurais pu, des années, déverser sur moi ta bêtise, tu ne m’aurais pas détruit. Oui, tu es belle et bonne. Je voudrais te garder !
Elle n’écoutait pas et entamait avec importance le récit de la mort de sa sœur :
— Elle avait une méningite. Ce sont les cervelles qui s’émiettent, vous comprenez ?… Et c’était tellement grave, qu’il a fallu faire une autopsie. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ?
Elle ne se tut qu’assommée par le whisky.
Aux premières lueurs du jour, je contemplai avec émotion cette tête ravissante, où jamais ne fermenterait le mauvais vin de la pensée.
En rentrant chez moi, je trouvai la domestique penchée sur la rampe de l’escalier, une lettre à la main :
— On est venu trois fois de la clinique, chercher Monsieur. Madame n’est pas bien.
Je sautai dans une automobile. Là-bas, je fus reçu par le docteur. Au lieu de m’introduire auprès de ma femme, il me gardait dans le salon d’attente, parlant de péritonite, d’intervention chirurgicale impossible…
— Mais laissez-moi donc passer, criai-je en m’élançant dans les couloirs.
La garde se tenait devant la porte de la chambre. Je n’eus qu’à la regarder pour comprendre ce qui était arrivé. Je n’osais plus entrer. La jeune fille chuchotait :
— Nous avons envoyé chez vous à sept heures, puis dans la soirée, puis vers deux heures du matin.
Je me rappelle que je répondis nettement, avec la présence d’esprit que l’on apporte aux mensonges mondains :
— J’étais à Ville-d’Avray, chez des amis.
La porte fut ouverte et Thérèse m’apparut.
La garde murmurait :
— Elle n’a presque pas souffert… Monsieur le professeur a donné de la morphine…
C’est ainsi qu’elle m’était apparue la veille. J’étais comme paralysé, mais froidement attentif ; je n’éprouvais rien. Mon esprit ne pouvait s’abstenir d’une comparaison odieuse : elle ressemblait à la fille que je venais de quitter. Il y avait sur ses traits la même innocence…
Certains hommes se seraient tués, n’est-ce pas ? Mais moi, est-ce que j’ai du cœur ? Est-ce que je peux souffrir plus de huit jours de suite ? L’incident du billet de banque et les circonstances de la mort de Thérèse furent connus ; des gens me tournèrent le dos. Est-ce que je m’en souciai ? Sais-je ce qu’est l’honneur ? ou l’orgueil ? ou seulement la conscience du mal ? Non, non. J’ai peut-être fait le mal : je ne lui ai jamais trouvé de saveur distincte.
La morte m’avait avoué jadis, avec une sorte de bizarre tendresse :
— Mais mon chéri, tu sais bien que je te crois capable de tout.
Si j’étais arrivé trois heures plus tôt à la clinique, si elle avait pu entendre, dans son agonie, le récit de ma nuit, je suis sûr qu’elle eût murmuré, caressant mon front :
— Ce n’est rien. Ne te tourmente pas.
III
Sarterre reprit :
— Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments : je crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour celles qui ne comprennent pas.
J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes tourmentées ; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis cachés ; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure ; je les dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la musique, en moi, restait muette.
Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës, prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots ? Je l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son argumentation devait pourtant se réduire à ceci : que je l’aimasse et la force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées.
Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les chimères humaines, aspirant au néant ; mais l’aigre chagrin d’être moins désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa pensée a dévoré tous les siens ; sa tendresse même contient un germe d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne : elle croit vouloir la joie ; elle ne veut que la puissance. Elle se pense généreuse et saine : je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas : elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les mots comme un serpent sous les pierres… Elle est d’un vieux pays de l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et qui efface.
Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour ; mais je la pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu d’importance à ce geste ! Je me sens parfois devant une femme comme devant un rocher à gravir : une action rapide, un peu grisante ; la rude étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le ciel plus proche.
Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse. Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se faisait petite, répétait avec un sourire de soumission :
— Moi qui suis une femme sans importance…
Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations. Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de paillettes au soleil : le monde fut cela pour moi.
Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves. Création plus pénible que la stérilité ! Enfantement plus douloureux que la mort ! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas qu’un poison coulait dans leurs veines.
— Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois.
Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière ? Je ne sais.
De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris, car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, en imitant inconsciemment son écriture.
Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa.
L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et raillant la science qu’il avait délaissée.
— On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux, disait-il. L’histoire ? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal ! J’étais bien ridicule. Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre.
Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit :
— Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste ! Je ne connaîtrai la paix que quand tout sera par terre.
Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule. Peut-être souffrait-il.
Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais trop :
— Guerre et paix est pourtant une chose charmante.
Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue. Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui demandai :
— Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst ?
— Admirable, admirable ! répondit-il vivement.
— Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je viens d’inventer.
Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.
— C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours n’importe quoi. C’est plus facile… et… en général… on ne s’en aperçoit pas.
Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé, luisant comme une coulée de cire bleue.
Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire :
— Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.
Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me parlait d’elle.
— Quel cerveau ! n’est-ce pas ?
Il ajouta, voyant que je l’observais :
— Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle m’a enlevé la peine de vivre.
— Et la personnalité.
— Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il.
Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de souffrance.
Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental.
Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie.
— Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.
Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours. Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel aux forces destructrices de sa pensée.
Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans Candida : « Il est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une œuvre diabolique. »
Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui qu’elle s’attaqua.
Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives. Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous demanderez comment, avec des mots, — avec si peu de mots, — un être peut se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable. L’opposition de ses ennemis le stimule parfois : celle de ses proches le paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes.
— J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer, un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant ?… étouffant ?… Non, vous ne le saviez pas ? C’est curieux, mon ami s’en est tout de suite aperçu.
Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge continuellement allumée… Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce que j’avais méprisé.
— J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable, parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour… Oui, c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart, tout seul.
Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance, dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse douleur commune qui courbe tout ce qui vit. — Et pourtant, mon instinct m’avait toujours crié de la fuir. — Mon instinct, ou ma lâcheté ?… J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales. — Mais si mon art périssait, faute d’aliment ? Si je succombais, peu à peu, à la soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi ?
Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de l’incertitude !
Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un orgueil bafoué.
Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois.
— Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle. Voyez comme elles revivent contre ma peau !
Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais comme suspendu, absent de moi-même.
Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur un sentier, de l’autre côté de la vallée :
— Vous voyez ? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de l’hôtel. Il y en a… trois, quatre, cinq, six… Voilà un homme vraiment riche et qui se donne ! L’autre jour, pendant que vous étiez enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu tout à coup une telle pitié de vous ! Pauvre garçon, enchaîné par devoir à sa petite besogne inutile ! En train de « créer », pendant que les autres vivent !
Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante :
— Je vous trouve parfois si lamentable ! Je vous plains ! J’ai peur pour vous, mon amour !
Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel, m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un mouvement des lèvres, comme pour demander pardon.
Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret poétique.
Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un alpage, elle commença :
— C’est curieux : le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations enfantines. Il m’a dit : « En somme, c’est un garçon qui a perdu son instinct et qui fait bonne contenance comme il peut. » Je l’ai contredit. Mais il pourrait avoir raison.
Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui, la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais que je m’en sentais étourdi.
Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient autour des cimes, dont on ne voyait que la base : pierriers gris, névés souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses.
— Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un ! Je ne suis pas une femme supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là aussi va se mettre à vivre de moi ?
Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres involontaires.
— Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie ! Quel enfant !
Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues ; le hâle des hauteurs avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées, découronnées par le temps… spectres sans tête se regrettant sous le brouillard… Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse, mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume.
Rébecca parlait maintenant de la « fin de mon art ».
— Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé : « Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire ? » Tout a été dit, dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas le faire éclater ! Vous n’êtes pas encore libéré du système du tempérament ! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels. Ensuite, on verrait… Mais cela vous est impossible, parce que vous ne les entendez pas… Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira : « Voilà comment ils grinçaient, dans leur agonie… » Ayez donc le courage de vous faire cet aveu !
Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme ! Cette volonté d’anéantissement, tournée contre moi… et en moi, la sensation délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma force et ma plénitude perdues !
Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui qu’elle disait, ce raté, cette épave ! Je le voulais si ardemment qu’une rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil ; ils crevèrent avec violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté, réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir.
Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là ! Je chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été sevré de cela ! Est-ce que cela était revenu pour toujours ? Est-ce que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon oreille ? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un dieu ? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles. Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments ? « Au travail ! au travail ! » me répétais-je. Mais l’abondance était trop grande. Que choisir ? Que rejeter ?… Ah, tout prendre et succomber ! Boire, boire à la source jusqu’à défaillir !
C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu Rébecca.
IV
J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires. L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé.
Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations. Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité. Il m’avait dit un jour :
— L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une succession d’états artistiques… Trop belle ! Il faut qu’il se contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui présente qu’une image déformée de lui-même… Mais l’exacte connaissance le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans le même temps : mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit caché. Je n’oserais pas creuser plus avant ; je ne veux pas tout savoir.
Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la nourriture, à l’aubergiste, « qui l’intoxiquait avec des conserves ». L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui… Il ne tenait plus en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs ; nous longions les rebords de la Chebka, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des bouffées de désolation.
Quand son travail « marchait », je ne le voyais pas de la journée. Le soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis.
L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque jour devant moi les murs ardents du bordj, la balustrade blanche du jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante ; las d’entendre chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir des Arabes.
J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe.
— Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons… Non, je ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote m’applaudiront de nouveau. Je me dis : « Le jour où ils applaudiront les nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront laissé attraper ! » Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je veux rester libre et maladroit devant cette race… terrible et furieux en face de ses doctrines… et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de lui ressembler.
Il ajouta plus tard avec une rancune contenue :
— Il y a une espèce qui m’écrase : celle des gens au regard tendre qui croient l’univers bâti pour eux… les bouches régulières qui parlent de progrès… les belles consciences qui luttent pour la justice… Elles auraient fini par me réduire au silence… J’ai besoin d’une joie cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant.
Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la violence :
— Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le soleil à travers un arbuste… Il y en a d’autres où je sens en moi des forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il déplace les dunes… Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma musique, avant de partir.
Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait saupoudré de sable les manuscrits et le pavé.
Sarterre se mit au piano.
— Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents. Ceci n’est pas fait pour mes « semblables ». Totalement incapable de les émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains !
Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans, l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art différent du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait.
Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa musique lui ressemblait peu ! Je ne savais pas encore à quel point l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair. Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une panthère…
Pourquoi ? Peut-être, — il me l’a dit un jour, — parce que le génie se paie ; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine. Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage…
Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces muettes interrogations, me dit, les yeux brillants :
— Je vais vous confier un grand secret : j’ai profité d’un moment où personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre comme un requin dans l’Atlantique !
Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre ; il ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient.
— Vous n’allez pas sortir ? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante.
— C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la flûte, accroupi dans un coin.
Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise. J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua :
— Ensuite, j’irai dans la Chebka. Je ne regarderai pas ce grand trou azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du zénith ! Ha, ha !… Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de feu qui dansent derrière les bancs de sable… Au revoir.
V
Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.
Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui, que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude.
Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme. Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les convives cherchèrent en vain à s’interposer ; Sarterre continua, jusqu’à ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table.
— S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit.
Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà. Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme, parce qu’il commençait à l’aimer. Il avait immolé cette amitié naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même.
Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans curiosité.
— Savez-vous ce qui m’arrive ? commença-t-il d’une voix assourdie par la colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois d’ici, l’abattoir.
— Mais je vous croyais réformé ?
— Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une révision ! Ah, les brutes ! Venez, je vous raconterai.
Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les hommes d’un air farouche.
— Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue, jovialement d’abord, nous appelant « mes amis » ; mais bientôt, il se mit à nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail.
Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement, l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade ; la voix enrouée du commandant de recrutement criait : « Service armé ! » et d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots service armé retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois, après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier : « Maintenu ! » et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait :
— Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque !
A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me parlait dans une angoisse invincible :
— J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout.
On le regarda quelques secondes avec dégoût et le service armé du commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite : « Vanini ! » Une voix répondit : « Décédé ! » puis deux cultivateurs produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux effarés.
— Il est fou, expliquèrent ses camarades.
Un des officiers cria : « Foutez le camp ! » et ils discutèrent entre eux le mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre aliéné ; l’autre, insuffisance mentale. Ils tombèrent d’accord sur faible d’esprit. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait : service armé ! Ils appelèrent de nouveau : « Vanini ! » Il y eut des rires et un baryton psalmodia : « Il est aux cieux ! »
Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le service armé ! retentit et le second major me poussa de côté. Alors, perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai : « Je proteste. Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien. » Le vieux soldat me regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana :
— Ah, vous êtes musicien ? Et bien, vous irez sur le front. C’est là qu’on entend la meilleure musique, en ce moment.
Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui, me demanda confidentiellement :
— Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice ?
On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois cents têtes avaient été marquées pour la boucherie.
Sarterre frappa la table du poing et se tut.
Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent.
— Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en connais pas d’autre.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement.
— Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers d’hommes tombent…
Il m’interrompit :
— Oh ! n’essayez pas de m’émouvoir : je n’ai pas de sentiments humains.
Une colère me prit :
— Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une bête venimeuse.
— C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela m’arrivât.
Je lui posai la main sur l’épaule.
— J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai maudit, ergoté, demandé des raisons… Mais depuis, j’ai consenti mon sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on exige de nous.
Il me regardait avec surprise.
— Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province : j’ai quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité ; je sentais que ma force dérivait de l’instable : j’ai refusé. A vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les enfants, le tilleul sous la lampe : j’ai refusé… Et depuis, que n’ai-je pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré ? Que n’ai-je pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé ? Je connais mon effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca comme un voyou ne traiterait pas une fille ! Pourquoi ? Par méchanceté ? Pour le plaisir ? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal… et vous venez me parler de sacrifice ! Mais vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur ma croix ? Que puis-je donner encore ? Et comment voulez-vous que je donne à une idole qui n’est pas la mienne ? Jésus lui-même ne serait pas mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru.
— Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je. Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne comprenez pas. Voilà le difficile… Il ne me paraît plus nécessaire de mourir pour ce que j’aime… Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi je mourrai… Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la justifier ? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure folie.
— La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance physique… et vous savez bien que je suis un lâche.
— Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure volupté à vous faire mépriser.
Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes.
— Non. Ce n’est pas cela… La vérité, c’est que je me sens ridicule… étranger… tout seul… même avec vous !… En quelques semaines, l’art est devenu risible. Oui… même pour vous ! Ah, je souffre comme un homme qui verrait la foule se moquer de sa mère !… Je sens que toutes mes paroles sont attribuées au cabotinage… On ne peut plus me croire, parce qu’on ne peut plus me comprendre ! Personne, pas même vous… Alors, j’aime mieux être appelé lâche !… Je préfère dire que je suis un lâche !… D’ailleurs… j’en suis peut-être un… je ne sais pas…
Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans paroles.
Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête disparaissait dans un étrange capuchon imperméable.
Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire.
— Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé ! Les premières nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front. J’espère claquer avant.
J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris.
— Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à le nettoyer.
Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je lui parlai de sa musique.
— J’ai écrit un quatuor, me dit-il.
— Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée ?
Il me jeta un regard singulier et répondit :
— Non, heureusement.
— Pourquoi, heureusement ?
— Parce que, hésita-t-il… si ça revient… Je ne sais pas ce qui arrivera.
Il reprit, un moment après, en ricanant :
— Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe !
Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille. Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement ; sa voix était affaiblie.
— Voici, m’expliqua-t-il : nous partons dans huit jours pour le front. Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on nous engueule : c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je voulais vous prier de m’acheter quelques provisions.
Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants.
— Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu… Ah ! c’est qu’on devient de telles canailles, là dedans ! Si je vous disais…
Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux.
Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres silhouettes effarées.
Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à franchir la frontière.
J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai tranquillement assis dans une cellule obscure.
— Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui connaissais pas.
— Comment vous êtes-vous fait prendre ? questionnai-je.
— Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps, remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie, étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables. Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses spectacles.
Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques eussent diminué. Je refusai, craignant un piège.
— Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il faut que je passe cette nuit ; je me débrouillerai sans vous.
Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu nous harcelait.
— La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression, entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les genoux et, sur le col, plus haut que le ventre.
— Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer ?
— Nous mettons des skis… ou des raquettes.
— Eh bien, procurez-m’en.
Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois.
Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi, parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il me semblait reconnaître…
La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait subtilement tourmenté : un départ de la caserne et un exil atroce, dans une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était apparu, cinq ans auparavant…
Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca murmurer avec sa douceur menaçante :
— Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à l’écart, tout seul.
Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du café, car je me trouvais dans une auberge ; mais à partir de ce moment, je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les péripéties.
L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler… Je ne me couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir… Peut-être y avait-il autre chose…
Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige. Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures.
J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer un chemin. Le soleil les argentait par plaques ; on eût dit les pièces d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide et insensée.
J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une fureur de liberté… Je me précipitai hors de la maison et me lançai dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour votre vie ? Non ? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de trébucher. Et nulle crainte ; rien que l’excitation de la course. Je descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler… En réalité, ma tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter, derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre exécutait — un peu plus rapidement — un crochet destiné à me couper la route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé à une pierre, je « faisais tête », dans une attitude probablement comique. Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent, docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie. L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en disant :
— Vaï, il n’est pas lourd, le moineau !
J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin. L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.
— Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas laissé le temps de demander ma note !
Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs.