A L’ÉCART (continued 2)
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— Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise compagnie !
Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude humiliée du « criminel ». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient une sorte d’ivresse… A l’entrée du bourg, j’aperçus mon « guide » de la veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde !
Je hochai la tête :
— Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au petit jour, vous auriez passé.
— J’en suis convaincu, répondit-il vivement.
— Alors ?
Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de vision intérieure et murmura :
— Il me semble… C’est comme si j’avais voulu me faire prendre.
— Oui… Pourquoi ?
Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité.
Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement.
— C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade.
Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de griffonnages tourmentés.
— Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge… Lisez… Vous ne pouvez pas ?… Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe… Cela ne doit pas subsister.
Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée :
— Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous ? Les malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes : je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un jour : « Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable. » C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque chose d’incroyablement joyeux… une ivresse de par delà les nuages. Il est bien de finir ainsi.
Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire.
— D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré, je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse… Oui, vous ne sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple, d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un homme comme les autres… Aimer la première venue… M’enthousiasmer pour n’importe quoi… Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie.
Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur de la place.
— Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance.
On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de ses manuscrits et continuait :
« Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous ? Je me sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche. Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet… Je l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent ; tantôt, c’est une dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige ; enfin, je suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres, comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité : soulevé, désirant, joyeux.
L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du « châtiment »… c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie. »
Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient à priori comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste. Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora, discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier : « Je mens ! Je ne suis pas cet homme-là ! »
Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à côté de son nom : « Fusillé pour lâcheté. »