PETIT PRÉCIS DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
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CHOIX DE QUINZE DIALOGUES GRADUÉS ET FACILES POUR CAUSER EN SOCIÉTÉ SUIVIS D’UN EXERCICE DU DEGRÉ SUPÉRIEUR A LA FAÇON DES PIÈCES DE THÉATRE
I. Pour choisir un appartement.
II. Pour rendre les premières visites.
III. Pour donner un grand dîner.
IV. Pour jouer au bésigue.
V. Pour inviter sans façon.
VI. Pour aller à la préfecture.
VII. Pour attendre de la famille.
VIII. Pour faire un voyage d’agrément.
IX. Pour enterrer le directeur.
X. Pour assister à un mariage.
XI. Pour blâmer une certaine personne.
XII. Pour arriver de Paris.
XIII. Pour dire son fait à Wagner.
XIV. Pour aborder les questions d’art.
XV. Pour agiter les grands problèmes.
PETIT PRÉCIS DE LA CONVERSATION FRANCO-INSTAR
I. — Pour choisir un appartement
— Ce à quoi nous tenons, justement, c’est à avoir une maison seule, avec un petit jardin.
— C’est ce qui avait décidé le commandant de recrutement, surtout à cause des enfants.
— Quand on fait tant que d’habiter la province, ce n’est pas pour avoir les inconvénients de Paris.
— Et puis à Paris on peut vivre vingt ans sur le même palier sans se connaître.
— Dieu sait que ce n’est pas la même chose en province !
— Malheureusement l’appartement me semble bien petit.
— Dans la position de mon mari, nous ne pouvons pas nous dispenser de recevoir.
— Si au moins il y avait une porte à deux battants entre le salon et la salle à manger…
— En somme, madame, il n’y a que deux marches à monter, et le service se fait très facilement par le corridor.
— Il faudrait pouvoir loger ici la belle console.
— Oui, mais le commandant n’avait pas de piano.
— Si vous preniez l’appartement, on s’entendrait toujours pour les papiers.
— Crois-tu, Émile, que les grandes potiches japonaises que tu m’as rapportées du Louvre…
— On en sera quitte pour mettre le portrait de parrain dans mon cabinet.
— Son portrait en conseiller de préfecture ? Mieux vaudrait celui de ta mère.
— Madame aurait bien des commodités avec tous ces placards.
— Si les Barbotin nous tombent comme l’été dernier, en même temps que les Giloteux…
— On a toujours la ressource de dresser un lit dans le cabinet de toilette.
— Et puis après tout, ma bonne amie, il y a des hôtels.
— Vous avez le boucher à deux pas, et la boulangère est en face.
— Si on a du monde au dernier moment, et qu’il faille courir…
— Je trouve qu’on est bien peu chez soi dans le jardin.
— Oh ! quand le chèvrefeuille sera poussé…
— D’ailleurs vous n’aurez pas à vous plaindre du voisinage : une dame en deuil, très convenable, avec deux petits garçons au lycée.
— Voici le petit endroit ; si vous voulez vous rendre compte comment ça fonctionne ?
— Dame, c’est une chose qui est bien aussi à considérer.
— Tu sais comme ta tante Anna est désagréable.
— Quant à ça, madame peut être tranquille, le commandant était un homme très propre.
II. — Pour rendre les premières visites
— Monsieur est sans doute le nouvel inspecteur des contributions ?…
— Nous étions dans les meilleurs termes avec votre prédécesseur, quel homme charmant !
— Je sais que je prends une succession difficile.
— Il est certain qu’il sera très regretté…
— C’est ce que tout le monde veut bien nous dire.
— Quel dommage que sa pauvre petite femme était toujours malade !…
— Je crois que l’air du pays ne lui convenait pas.
— Pourtant on s’acclimate généralement ; — vous êtes en famille ?
— Nous avons eu le malheur de perdre un petit garçon…
— Ah !…
— Et vous êtes complètement installés dans la maison Taupin ?
— C’est bien difficile pour trouver exactement ce qu’on voudrait…
— Nous avons beaucoup de meubles : la bibliothèque de mon mari…
— Trois déménagements valent un incendie.
— C’est l’ennui de cette vie de fonctionnaires…
— Ne m’en parlez pas ! — A qui le dites-vous !
— Vous étiez à Gap ? Je me souviens que, quand je me suis mariée, mon mari fut sur le point d’y être nommé…
— A Gap ? Attendez donc : ne connaissez-vous pas là-bas un médecin, qui est conseiller d’arrondissement, qui a deux grandes filles à marier… un nom en eau…
— Le docteur Camus ?…
— Précisément ; c’est un bon ami d’Adolphe !
— Voyez, nous nous retrouvons presque en pays de connaissance.
— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la montagne.
— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la mer…
— La ville n’est pas très gaie, mais il y a la proximité de Lyon…
— D’ailleurs, ce qui fait qu’on s’attache à une ville, ce sont plutôt les relations.
— Quand on peut trouver un petit noyau de gens aimables…
— L’important est de se créer un petit noyau.
III. — Pour donner un grand dîner
— Les Robineau étaient à la Préfecture.
— Oui, mais remarque bien que, si nous nous mettons sur le pied d’inviter les Robineau, il n’y a pas de raison pour ne pas inviter aussi les Gibelin et les Chaninel, et alors toute la ville…
— Enfin, ma bonne amie, tu feras ce que tu voudras.
— Nous ne pouvons pourtant pas laisser le commandant de gendarmerie à côté de Mme Gombaud !…
— Avec une rallonge de plus, on ne pourrait pas ouvrir le buffet.
— Il me semble que quatre bouteilles suffiront.
— Mais si, ça se fait très bien, rappelle-toi à la Banque de France…
— Les coupes, c’est plus distingué.
— Oui, mais ça en tient davantage.
— N’oublie pas d’emprunter des fourchettes à dessert, tu te souviens, pour éplucher les poires…
— Il n’y aura pas assez de compotiers du beau service.
— Ce qu’il faut, c’est qu’on voie de l’argenterie quand on arrive.
— As-tu pensé aux cigares ?
— Oui, mais si je n’avais pas été un imbécile, j’aurais écrit au cousin Jules de nous envoyer des cigares de député.
— Quand tu m’auras donné les bouts de table que tu m’avais promis pour ma fête, on pourra les mettre.
— Si on ne voit pas assez clair, on aura toujours la ressource de prendre les deux grosses lampes de mon cabinet.
— D’ailleurs, tant de fleurs que ça, ça entête…
— Mme Lambert se sert chez notre pâtissier, et il m’a dit ce qu’il lui avait fourni la dernière fois.
— Est-ce que précisément, la dernière fois, chez les Lambert, ça n’a pas paru un peu juste ?
— Tu verras, à la Papeterie des Deux Mondes, il y a des menus très originaux qui représentent des petits marmitons et des hirondelles.
— Jolly les écrira, mon nouvel expéditionnaire ; il a une très belle main.
— Tu n’aurais pas pu avoir de ces choses que nous avons mangées à la Préfecture, tu sais, dans du papier, avec des truffes : ça faisait beaucoup d’effet…
— Oui, mon bon ami ; mais la Préfecture est la Préfecture, et ils font tout venir directement de chez Potin.
IV. — Pour jouer au bésigue
— On n’a pas besoin d’être joueur pour aimer les cartes.
— Faire un petit bésigue de temps en temps, ce n’est pas ce qui s’appelle être joueur.
— Moi, ça m’amuse autant de jouer deux sous que de jouer vingt francs.
— J’ai connu une époque où on faisait la forte partie au cercle du Commerce.
— Le capitaine Beaulieu sait ce que ça lui a coûté !
— Il y a de ces petits jeunes gens de la Préfecture qui y laissèrent quelques plumes.
— Un grand joueur devant l’Éternel…
— Un fervent de la dame de pique…
— Moi qui ne jouais pas, je les ai vus passer des nuits entières au baccara !
— Comme c’est agréable pour leurs femmes !
— Je ne vois pas le plaisir qu’on peut éprouver à perdre son argent.
— On perd la notion de l’argent.
— Je m’explique, à la rigueur, quand on a une très grosse fortune…
— Alors, qu’on aille à Vichy ou à Monaco.
— Encore une jolie invention, la roulette !
— J’ai perdu une fois vingt sous aux petits chevaux, mais j’ai bien juré qu’on ne m’y reprendrait plus.
— Et dire qu’il y a des gens qui se passionnent !
— Quand Mme Gombaud est assise là, elle y laisserait sa dernière chemise !
— C’est peut-être encore plus vilain chez une femme que chez un homme !
— Je conçois le jeu comme une distraction ; rien de plus.
— Si on joue des mille et des cents, ce n’est plus une distraction.
— Au lieu qu’un petit bésigue, ou un piquet à quatre, pour s’occuper les mains, sans se faire de mal…
— Et c’est encore la façon la plus intelligente de passer la soirée.
V. — Pour inviter sans façon
— Je vous répète que c’est tout à fait sans façon…
— C’est qu’avec vous il faut toujours se méfier !…
— Ne vous attendez pas à des choses extraordinaires.
— Vous dites toujours cela, et puis on n’en finit plus de sortir de table.
— On ne peut pourtant pas vous laisser mourir de faim !…
— Ce n’est pas ce que nous craignons !
— D’ailleurs, Mme Robin est encore un peu en deuil : il n’y aura absolument que vous.
— Nous n’acceptons qu’à cette condition.
— Et vous amènerez votre petit Paul ?
— Non, cela vous ferait trop de dérangements : il ira dîner chez l’oncle Gaspard…
— Et que dira alors sa petite amie Florentine ?…
— Oh ! mais votre Florentine est déjà une grande personne, qui se tient très bien à table ; tandis que notre Paul est si polisson !…
— Pas du tout, et si vous ne l’amenez pas, nous dirons que c’est vous qui faites des cérémonies…
— Vous savez bien le contraire, et que, quand vous venez à la maison…
— N’oubliez pas le violon de M. Sicard.
— Nous n’aurions pas osé… le deuil de Mme Robin…
— Un petit air de violon, ça n’empêche pas le deuil : d’ailleurs, on n’est pas forcé de jouer des contredanses.
— Et puis, n’est-ce pas, on est entre soi…
— Il est certain qu’il vaut bien mieux se recevoir plus simplement et plus souvent…
— Allez donc dire ça aux Chaninel…
— Il y a des gens qui semblent ne vous inviter que pour chercher à vous éblouir.
— C’est la vérité, aussi on n’ose plus les avoir chez soi…
— Je ne suis pas l’ennemi d’un bon dîner, parbleu ! mais je ne demande pas qu’on me serve tout le temps des truffes…
— Moi, je pense que, quand on s’invite, c’est d’abord pour se voir, et non pas seulement pour manger.
VI. — Pour aller à la Préfecture
— On vous verra au bal de samedi, à la Préfecture ?
— Mon mari ne saurait s’en dispenser, en sa qualité de chef de service.
— Vous vous rappelez, l’an dernier, quelle cohue…
— C’est le fait de tous ces grands bals officiels, on est obligé d’inviter des tas de monde, et tout le monde se croit obligé d’y aller.
— Oh ! nous, nous y allons surtout pour le coup d’œil…
— Mme Bouton s’est commandé une toilette exprès à Saint-Étienne.
— Alors nous verrons aussi le beau Lambert ?
— Il paraît qu’il y aura des accessoires de cotillon qui sont des merveilles.
— Vous vous souvenez des lanternes, à la Trésorerie ?
— M. Rubillet m’avait donné la sienne, cela m’en a fait quatre, avec celle de mon mari, et une autre qu’on avait laissée sur une chaise.
— Et Mme Chamoix et ses rubans de bergère, que lui avait mis le petit Richard…
— Vous trouviez ça drôle ? Moi, je trouve ça inconvenant.
— Cette grosse femme qui persiste à danser comme une jeune fille…
— D’autant que ces messieurs se croient obligés de la faire danser, et il y a de pauvres jeunes filles qui restent sur leur banquette.
— Le nouveau colonel est très bien avec la Préfecture.
— Il faut reconnaître ceci en faveur des officiers, c’est qu’ils ne ménagent pas leurs jambes.
— Nos jeunes gens ne dansent plus, un genre qu’ils affectent…
— Comme dit mon mari, ce sont les vieux qui sont forcés de donner l’exemple.
— M. Ballot n’est pas encore dans la catégorie des vieux.
— Il a toujours adoré la danse ; d’ailleurs, comme je lui dis quelquefois en plaisantant : Sans cela, je ne t’aurais pas épousé !
— Je crois que le préfet fera très bien les choses.
— On ne se figure pas ce qui se gaspille dans ces soirées-là !
— On a bien des commodités pour recevoir, dans une Préfecture, que l’on n’aurait pas ailleurs.
— N’empêche, je trouve qu’une préfète a joliment du mérite.
— Qu’est-ce que vous voulez, ils sont payés pour ça.
— Savez-vous s’il y aura un buffet, ou si l’on passera des plateaux ?
— Au fond, cela revient aussi cher, mais ce sont toujours les mêmes personnes qui vont au buffet, tandis que, les plateaux, tout le monde peut en prendre.
— Je mange toujours très peu, en soirée, et je ne bois que du champagne, c’est un principe absolu.
— On parle d’un souper par petites tables ?
— Il faudra nous arranger pour être ensemble, on tâchera de ne pas s’ennuyer.
— Nous nous amuserons à voir les têtes…
VII. — Pour attendre de la famille
— Ce train de 11 h. 57 est bien incommode.
— Pour peu qu’il ait du retard, ça fait déjeuner à des heures impossibles.
— Surtout, quand on habite comme vous un peu loin de la gare.
— Il y a presque toujours du retard en cette saison.
— Les Compagnies en prennent à leur aise.
— Je me demande comment il n’arrive pas plus fréquemment d’accidents.
— Ce sont des cousins de mon mari, voilà six ans qu’ils nous promettaient de nous faire signe en allant à Vichy.
— Non, il n’est pas fonctionnaire, il est à la tête d’une grande industrie.
— Son père était dans la magistrature, et lui-même a échoué à Polytechnique.
— Il y a toute une branche de la famille de mon mari dans la magistrature.
— Ce sont eux qui avaient envoyé à Marcel ce joli cinématographe.
— Est-ce que M. Girard est arrivé à bout de le faire marcher ?
— C’est un meurtre de donner à des enfants des objets de ce prix, c’est de la folie !
— Ils ont chevaux, voitures, bien entendu, et tout ce qui s’ensuit.
— J’ai entendu un jour un fabricant de soieries demander au général le chiffre de ses appointements, et il ajouta : — C’est ce que je donne à mon caissier.
— Il est certain que, dans l’industrie, quand ça se met à aller, ça va vite.
— Maintenant il faut dire que, nous autres fonctionnaires, nous avons pour nous la sécurité, et la retraite.
— Il est regrettable de gagner peu, mais être sûr de le gagner, c’est quelque chose.
— Nous comptons bien leur faire faire quelques jolies promenades.
— Ce sont des occasions pour nous de visiter le Musée.
— Vous avez une installation qui vous permet de recevoir.
— Notre cousine emmène toujours sa femme de chambre en voyage.
— On ne se gêne pas avec de la famille comme avec des étrangers.
— Je n’aime pas à être gêné chez les autres, je ne veux pas qu’on soit gêné chez moi.
— Je ne conçois pas qu’on puisse éprouver un plaisir quelconque à venir se peser au milieu d’une gare.
— Il y a des gens tellement désœuvrés !
VIII. — Pour faire un voyage d’agrément
— Le Français ne sait pas voyager.
— Il est certain qu’à ce point de vue nos voisins d’outre-Manche nous sont joliment supérieurs.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Nous nous trouvons trop bien chez nous.
— Oui, mais ce sont les étrangers qui connaissent le mieux notre pays.
— Sans aller plus loin, voyez ce qui s’est passé en 70.
— Tous les ans, nous nous absentons pendant les vacances.
— On ne peut pas non plus rester toujours chez soi.
— On a quelquefois à sa porte des merveilles que l’on ne soupçonne même pas.
— Il y a de ces petits coins de France qui sont ravissants.
— On se demande vraiment ce que l’on va chercher en Suisse.
— Qu’est-ce qu’il y a de plus joli que toute cette région du plateau Central ?
— Les stations d’eaux sont agréables surtout quand on n’est pas malade.
— Moi, ce que j’aime dans les villes d’eaux, c’est cette société cosmopolite…
— Cette nourriture des hôtels est si fatigante !
— Ce n’est pas tant le chemin de fer qui coûte cher…
— Quand on sait s’organiser avec les billets circulaires…
— Malgré tout, pour peu qu’on ait de la famille, ça chiffre encore vite !
— Naturellement, vous emportez vos bicyclettes ?
— On n’a pas besoin de faire des tours de force comme les professionnels.
— Ce qu’il y a d’agréable surtout avec la bicyclette, c’est de pouvoir se dire : Je veux partir, je pars…
— Un jour viendra où tout le monde aura son automobile.
— La photographie, c’est autre chose.
— Même, si on ne réussit pas très bien, cela fixe des souvenirs.
— L’année prochaine, nous avons l’intention d’aller au bord de la mer.
— Ah ! la mer… c’est encore le spectacle dont on se lasse le moins !
— Moi, je resterais des heures au bord de la mer, sans avoir besoin de penser à rien.
— Cependant certaines personnes préfèrent la montagne.
— Très beau, la montagne, mais je trouve cette beauté un peu monotone.
— Et puis ce sont des choses qui se sentent, mais qui ne se discutent pas.
— Le mieux serait d’avoir, à la fois, la mer et la montagne.
IX. — Pour enterrer le directeur
— En voilà un qui a été vite enlevé !
— Ce que c’est que de nous, tout de même !
— D’ailleurs, il paraît que ce dont il est mort, ce n’est pas du tout pour ça qu’on le soignait.
— Est-ce que vous croyez aux médecins, vous ?
— Je ne crois pas à la médecine, mais je crois à la chirurgie.
— Tous les médecins ne sont pas des empiriques.
— Et puis, on aura beau dire, faire venir le médecin, ça rassure toujours.
— Parce que, en général, c’est le moral qui est atteint, et que les médecins agissent sur le moral.
— Il est certain que le moral joue un très grand rôle.
— Mens sano in corpore sana !
— Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait certaines précautions à prendre.
— Pas de drogues, mais de l’hygiène !
— Il n’est pas douteux que, si l’on suivait un peu mieux les règles de l’hygiène, il n’y aurait pas tant de pharmaciens.
— Et ils ne vendraient pas deux francs ce qui leur revient à deux sous.
— Ce n’est toujours pas dans notre famille qu’on enrichit les pharmaciens.
— Mon père est mort à soixante-seize ans sans avoir jamais été malade.
— Je voudrais seulement qu’on m’en souhaite autant.
— Je crois que nous sommes tous les deux de la même promotion.
— Oui, comme on dit, quand l’un partira, l’autre fera bien de graisser ses bottes.
— J’espère que nous n’en sommes pas encore là.
— Ça vient quand ça vient, le mieux est de n’y pas songer.
— Oh ! je vous garantis que ce n’est pas ça qui m’empêche de dormir.
— Tout dépend aussi de ce qu’on laisse derrière soi.
— Il passait pour avoir une certaine situation de fortune, indépendamment de sa position.
— On n’est jamais riche quand on a quatre enfants.
— Et le voilà parti sans sa croix…
— Avouez que maintenant ça lui ferait une belle jambe !
— Je ne dis pas ça : il y a toujours la satisfaction morale.
— Voyez si Rabaud se donne de l’importance !
— Voilà une petite mort qui lui fait gagner au moins deux ans et demi.
— Je ne lui veux pas de mal et je ne suis pas riche, mais je donnerais bien quelque chose de ma poche pour que ce ne soit pas lui qui soit nommé.
— Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
— C’est la vie.
X. — Pour assister à un mariage
— Et votre grande Germaine, quand la marions-nous ?
— L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien marier.
— Le mariage n’est une loterie que pour les gens qui l’ont bien voulu.
— On ne se marie pas tous les jours.
— C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y réfléchisse.
— Le divorce est une porte de sortie peut-être commode, mais ce ne sera jamais qu’une porte de sortie.
— Le hasard est un grand maître.
— Neuf fois sur dix, l’homme qu’on épouse ne vous avait jamais fait danser.
— Mariage d’amour, mariage d’argent, voilà des mots : il y a les bons et les mauvais mariages.
— On ne vit pas de l’air du temps.
— Tous les ménages d’officiers ne sont pas heureux.
— Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse.
— Il y a des enfants légers, mais il y a des parents bien coupables.
— Le jour de son mariage, ce n’est pas ma fille qui sera la plus émue.
— Ce n’est pas la peine d’annoncer une cérémonie pour midi, quand on sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à une heure moins le quart.
— Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Mendelssohn sans avoir envie de pleurer.
— Les libres penseurs auront beau faire, rien ne remplacera l’autel avec les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.
— Même si j’étais libre-penseur, je n’épouserais pas une femme sans religion.
— Il y a des femmes qui vont à la messe en sortant du bal.
— N’empêche que c’est toujours une garantie.
— Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes soient jolies.
— Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégraphes ?
— C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue depuis dix ans.
— Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans petits enfants.
— Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit comme un petit singe.
— Avouez que cette institution du lunch est plus commode et plus économique.
— Vous pensez bien que j’ai déjeuné.
— Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure qu’il est je ne connaîtrais pas l’Italie.
— Les voyages, c’est comme le piano : aussitôt que les bébés arrivent…
— J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous.
XI. — Pour blâmer une certaine personne
— Quand on ne veut pas qu’on vous remarque, il faut commencer par ne pas se faire remarquer.
— C’est sans doute ce qu’on appelle l’éducation américaine ?
— Nous sommes en France, nous ne sommes pas en Amérique.
— Une honnête femme n’a pas besoin de se mettre de la poudre aux joues et du rouge aux lèvres.
— Je consens qu’une femme ait des clartés de tout, mais ce n’est pas une raison pour qu’elle lise toutes les ordures qui paraissent.
— Nos grand’mères ne montraient pas leurs mollets à bicyclette, et elles ne s’en portaient pas plus mal.
— On se demande ce qui reste au mari.
— Il ne faut pas tenter le diable.
— Une femme comme il faut ne se promène pas à la musique avec tous les petits lieutenants de la garnison.
— Moi, je ne crois pas à la camaraderie entre homme et femme.
— Une femme n’a tant de camarades que pour mieux choisir un amant.
— Si au moins elle était jolie !
— Je vous accorde qu’elle a un genre particulier, mais c’est un genre qui ne me plairait pas, voilà tout.
— Une femme trouve toujours des hommes pour lui faire la cour.
— Il y a des silences qui autorisent et des sourires qui encouragent.
— On commence par laisser dire, et on finit par laisser faire.
— Je n’admets pas qu’une femme se fasse accompagner au buffet après chaque danse.
— Les mauvaises langues ont bon dos.
— Il n’y a jamais de fumée sans feu.
— Quand une femme est honnête, elle se conduit comme une honnête femme.
— Il faudrait pourtant laisser quelque chose aux filles.
XII. — Pour arriver de Paris
— Songer qu’hier, à cette heure-ci, nous étions en plein boulevard.
— Le calme aussi a du bon.
— Nos cousins habitent Vaugirard, et, le soir, pour peu qu’on aille au théâtre…
— Vaugirard, ce n’est déjà plus tout à fait Paris.
— Quand on est à Paris, on n’a le temps de voir personne.
— Nos cousins sont de vrais Parisiens, ils savent ce qu’il en est, et ils nous excusent.
— Nous avons découvert un petit restaurant au Palais-Royal, où l’on mange admirablement pour ses 2 fr. 50.
— Je ne sais pas comment font certains restaurateurs parisiens.
— L’avantage du restaurant à prix fixe, c’est qu’on ne dépense jamais que ce qu’on veut bien dépenser.
— Évidemment, dans ces grands magasins, on trouve des occasions extraordinaires, mais une fois que l’on est là, on voudrait tout emporter.
— Si j’habitais Paris, je voudrais m’habiller pour rien.
— Croiriez-vous que nous n’étions jamais allés au musée Grévin ?
— Les Parisiens ne paient jamais leur place au théâtre.
— Nous avons hésité entre l’Opéra-Comique et la Porte-Saint-Martin, et puis, au dernier moment, il était trop tard.
— Il faudrait avoir le loisir de s’installer à la terrasse d’un café, rien que pour voir défiler cette foule.
— On a vite fait de passer la moitié de ses journées en omnibus.
— Monter et descendre tous ces étages !
— Si l’on pouvait, à Paris, emporter son installation de province.
— Paris n’est vraiment agréable à habiter que si l’on a 50.000 livres de rente.
— En général, les gens qui ont 50.000 livres de rente séjournent à peine trois mois d’hiver à Paris.
— Je ne demanderais qu’à venir y passer trois semaines tous les ans, au moment du Salon.
— Les théâtres, les grands concerts, les musées, les cours au Collège de France…
— Nous avons rencontré deux fois Coquelin Cadet sur les grands boulevards : la seconde fois je n’en suis pas bien sûre, mais la première, nous l’avons vu comme je vous vois.
— Ce que la province ne peut pas nous donner, c’est ce foyer intellectuel !…
— Paris est Paris.
XIII. — Pour dire son fait à Wagner
— Y a-t-il longtemps que votre petite fille apprend ? c’est un résultat extraordinaire.
— Ce n’est rien, tout à l’heure, si cela ne vous ennuie pas, elle vous jouera sa cavatine.
— Elle retient tout ce qu’elle entend.
— Je crois que tous les grands musiciens ont commencé très jeunes.
— Ce n’est pas seulement de commencer jeune, il faut être doué.
— Il y a des gens très intelligents qui n’ont jamais pu retenir une note de musique.
— Dans ces cas-là, je crois qu’il vaut mieux ne pas s’entêter.
— Je ne demande pas que ma fille soit une virtuose, mais simplement qu’elle puisse se rendre utile à l’occasion.
— Dans une soirée, quand la conversation languit, quand on ne sait plus quoi faire, un morceau de piano est toujours le bienvenu.
— Avec un piano, on ne s’ennuie jamais.
— Je n’exécute pas, mais j’ai toujours adoré la musique.
— Sous ce rapport, il faut dire qu’à Aubusson, avec les concerts militaires, la Société philharmonique et les troupes de passage, nous étions gâtés.
— L’ouverture de Poète et Paysan, Loin du Bal, et Carmen…
— Je n’ai jamais rien entendu de leur Wagner, et j’avoue à ma honte que je ne le regrette pas.
— Il paraît que la grande musique, c’est de la musique qu’on ne doit pas comprendre.
— Ce n’est plus de la musique, c’est de l’algèbre.
— Au fond, j’imagine que le difficile n’est pas de faire tant de bruit.
— Je me moque un peu que ça soit savant, si cela m’embête.
— Il y a les choses qui me plaisent, et les choses qui ne me plaisent pas.
— Moi, je dis que, lorsque je vais écouter des chanteurs, ce n’est pas pour avoir les oreilles cassées, ou pour sortir de là avec une migraine.
— Nous sommes de la vieille école.
— Les vieux maîtres avaient du bon.
— Nous n’avons pas le tempérament germanique.
— Je veux être pendu si, après l’audition de ces grandes machines, il vous en reste seulement quatre notes à chantonner le lendemain matin.
— Et puis, quand on compare ça, tenez, tout simplement avec une jolie valse de Métra !
XIV. — Pour aborder les questions d’art
— Si j’étais riche, je ne voudrais avoir que de jolies choses dans mon appartement.
— Peu de choses, mais de jolies choses.
— Je n’aime que les meubles de style.
— La première condition, pour une chaise, c’est qu’on puisse s’asseoir dessus.
— Je ne trouve pas qu’il suffise qu’une chose soit ancienne pour être jolie.
— Nous pouvons être fiers de notre cathédrale.
— Il ne se passe guère d’été sans que des Anglais s’arrêtent pour la visiter.
— Une cathédrale intéressante, cela peut devenir une fortune pour les hôtels.
— C’est souvent une question d’engoûment.
— Il suffit qu’il y ait à Paris des gens qui en parlent.
— Charonnat est notre compatriote, le célèbre peintre paysagiste.
— La médaille signifie toujours ceci, qu’elle permet à un peintre de vendre sa peinture trois fois plus cher.
— Il y a des tableaux qui représentent une fortune.
— J’en ai vu la reproduction dans l’Illustration : c’est bien, évidemment, mais ça ne me dit pas grand’chose.
— Ce que la gravure ne peut rendre, c’est le coloris.
— Moi, je n’ai jamais rencontré de chevaux bleus ni de femmes violettes.
— Ça vaut peut-être très cher, c’est peut-être très beau, c’est peut-être moi qui ne m’y connais pas et qui ne suis qu’un imbécile, mais je n’en voudrais pas dans mon salon, même si l’on m’en faisait cadeau.
— Une toile de cette dimension ne peut trouver sa place que dans un musée, ou alors il faut des appartements spéciaux.
— Un joli bronze d’art sur sa cheminée…
— Remarquez que cela revient souvent plus cher de donner un bronze à un médecin, que de lui régler tout simplement ses honoraires.
— Le bronze a toujours une valeur.
— Il n’en coûte souvent pas davantage de montrer qu’on a du goût.
— Il y a une éducation de l’œil que je proclame nécessaire.
— Voyez ce qui se passait à Athènes.
— Je suis pour l’augmentation du confortable, mais je déplorerais que la France ne fût plus qu’une vaste manufacture.
— La France a, dans le monde, une véritable responsabilité artistique.
— Vous êtes un dilettante et un raffiné.
— Je n’aime pas ce qui est laid, voilà tout.
XV. — Pour agiter les grands problèmes
— La paix universelle ne sera jamais qu’une utopie, généreuse sans doute, mais une utopie.
— Pour sentir vraiment ce qu’est la patrie, il suffit de voyager un peu à l’étranger.
— Je n’ai jamais quitté la France que pour faire un petit voyage circulaire en Suisse, et cela me faisait quelque chose de voir flotter un autre drapeau que le mien.
— La France est mieux qu’une expression géographique.
— Je suis le premier à reconnaître que le suffrage universel n’est pas sans défauts, mais que mettrez-vous à la place ?
— Ce n’est pas tout de démolir, il faut pouvoir reconstruire après.
— Je ne dis pas qu’il n’y ait certaines réformes à faire, mais il ne faut pas vouloir aller plus vite que les violons.
— Je suis partisan du progrès, ennemi des révolutions.
— Évolution et non révolution.
— Il y aura toujours des riches et des pauvres, parce qu’il y aura toujours des travailleurs et des fainéants, des hommes intelligents et des imbéciles.
— C’est très joli de faire des phrases, mais j’attends à l’œuvre Messieurs les théoriciens.
— Évidemment ce n’est ni vous ni moi qui nous laisserons prendre à un discours ou à un article de journal, mais il y a la masse des ignorants et des naïfs.
— Si ces gens-là ne sont pas convaincus, ce sont des criminels qu’on devrait poursuivre ; s’ils sont convaincus, ce sont des fous dangereux, et qu’on les enferme !
— En principe je suis avec Victor Hugo contre la peine de mort ; mais parfois la société a le droit, et le devoir, de se défendre.
— Croyez-vous que la criminalité diminuerait le jour où les hommes auraient perdu toute religion ?
— La première religion, c’est la religion du Bien et du Mal.
— Il n’y a pas de plus beau livre que la Bible.
— Appelez-la comme vous voudrez, mais il faut bien reconnaître l’existence d’une puissance mystérieuse qui nous dépasse et qui nous dirige.
— Religieux ne veut pas dire clérical.
— Je ne veux pas qu’on force les gens à aller à la messe, si ce n’est pas leur conviction, mais je n’admets pas davantage qu’on me défende d’y aller si j’en ai envie.
— J’ai peine à croire qu’il n’y ait aucune différence entre la nature d’un Gambetta ou d’un Pasteur, et celle d’un insecte, d’un brin d’herbe ou d’un caillou.
— Si vous supprimez l’immortalité de l’âme, m’aiderez-vous à vivre, en vivrai-je mieux et plus longtemps ?
— Tous autant que nous sommes, nous avons soif d’au-delà, nous avons besoin d’un peu d’idéal.