EXERCICE COMPLÉMENTAIRE DE CONVERSATION (DEGRÉ SUPÉRIEUR)
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Cet exercice fut mis à la scène sous le titre de Vingt Mille Ames, et représenté pour la première fois, le 18 avril 1901, sur le Théâtre du Gymnase, par les soins de MM. Gémier, Arquillière, Noizeux, Janvier, Frédal, Baudoin, Dujeu, Séruzier, etc.
Et de Mmes Milo d’Arcylle, Bussy, Andral, Jousset, etc.
Au gré général, il ne fut pas jugé assez dramatique.
— Voir, en outre, la note de la page 262.
VINGT MILLE AMES
ACTE PREMIER
A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une grille basse en arceaux, la maison de Mme Champenois : La porte cochère est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique.
Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square.
Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer le « Pas des Patineurs ». — Arrêtés près de la maison, deux agents devisent en fumant des cigarettes. — On est au mois de juillet.
SCÈNE PREMIÈRE
LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5e et 6e agents.
LAMBERT.
Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une cigarette en écoutant de la bonne musique.
GUIBAL.
Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en profiter.
Survient un autre agent.
LEROUGE.
Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés.
LAMBERT.
Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter en paix.
GUIBAL.
Oui, l’on respire, comme l’air est douce !
LAMBERT.
Oui, l’on se régale ! Comme cette air est belle !
GUIBAL.
C’est une danse ? Je ne la connais pas…
LEROUGE.
C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de l’Aiguille.
GUIBAL.
Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service.
LEROUGE.
Farceur ! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça le « Pas des Patineurs ».
Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième, puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La musique cesse.
Bon ! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage… nous recommencerons.
LAMBERT.
Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois temps !
SCÈNE II
Les mêmes, GÉRÔME
GÉRÔME, paraissant au seuil de la porte.
Eh ! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier Mlle Champenois ?
LAMBERT.
Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme ; en service de nuit nous n’avons pas tant de distractions.
GÉRÔME.
Une distraction ! On voit bien que vous n’y êtes pas ! Ils ont eu beau ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut !… Rien qu’à passer les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent !
GUIBAL.
Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes !
GÉRÔME.
Toutes les fêtes ? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture ; le Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel gouvernement pour les serveurs !
GUIBAL.
Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver !
GÉRÔME.
Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce qui se passe : voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser ici, chez Mme Champenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils marient leurs filles ! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est un département perdu pour la République.
LAMBERT.
Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre arc !…
LEROUGE.
Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et bedeau à la cathédrale ; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui !
GUIBAL.
Tous les métiers où l’on rigole !
GÉRÔME.
Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes du monde et le respect des traditions… Je puis bien le dire, Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la France dans chaque chef-lieu de département.
GUIBAL.
Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme ?
GÉRÔME.
Enfant !…
On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu une voix qui commence :
« Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève !… »
— Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai profité pour descendre prendre le frais.
LAMBERT.
M. Rabourdin ? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique !
GÉRÔME.
Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur.
GUIBAL.
Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit ? Il y a de jolies femmes ?
LEROUGE.
Il y a la présidente. C’est une belle femme !
GÉRÔME.
Ce n’est pas mon type… Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous offrir ? Un verre de bière, ça ne se refuse pas.
LAMBERT.
Est-ce bien correct ? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une dame dévote… est-ce bien correct ?
GÉRÔME.
Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu !
LAMBERT.
Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade.
Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage.
SCÈNE III
Les mêmes, RAMAGE
GÉRÔME.
Vous partez déjà, Monsieur Ramage ?
RAMAGE.
Oh ! je reviendrai, Mme Ramage est toujours là. Mais ce diable de Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais marcher un peu.
GÉRÔME.
Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous.
RAMAGE.
J’ai une telle migraine !… Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents, qu’est-ce qu’ils font là ? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à Paris. C’est singulier ! Est-ce qu’ils sont en service commandé ?
LAMBERT.
Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé !
RAMAGE.
Bien. Bien. Je n’insiste pas. (En s’éloignant.) C’est singulier !
LEROUGE.
Tu le lui as mis dans la main, Lambert ! En voilà des indiscrétions ; est-ce qu’on est pas en République ? Est-ce que ça le regarde ?
GUIBAL.
Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse ?
GÉRÔME.
Oui on la connaît sa migraine : ça ne manque jamais ; il laisse sa femme danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à gauche…
Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme !
Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square.
Tous (avec un même geste) :
Vas-y !
LAMBERT.
Ça n’est pas la direction.
GÉRÔME.
Parbleu ! c’est un vieux renard ! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu. Mais n’oublions pas l’orangeade !
LEROUGE.
Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde ?
GÉRÔME.
Bien sûr ! Où voulez-vous qu’il aille ; il est marié.
GUIBAL.
Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa ?
GÉRÔME.
Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon…
LEROUGE.
Une belle femme, la grande Mathilde.
GÉRÔME.
Ça n’est pas mon type ! — (Et ainsi causant ils sont entrés. — Sortent M., Mme et Mlle Bédu.)
SCÈNE IV
M. BÉDU, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
Mlle BÉDU.
Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage, s’en aller ainsi, avant la fin…
Mme BÉDU.
Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la cérémonie religieuse.
Mlle BÉDU.
Le substitut me disait bien qu’à Paris…
Mme BÉDU.
Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme tout le monde ! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à la mairie, un autre à l’église ? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas ? Cela crée des situations scandaleuses !
BÉDU.
Où le maire a passé…
Mme BÉDU.
Amélie, j’ai oublié mon éventail… au buffet naturellement !… (A M. Bédu, quand sa fille s’est éloignée.)
Tu as une façon de plaisanter devant ta fille…
BÉDU.
Voyons, ma bonne amie, voyons !… L’hiver a été si triste, sans rien à la Préfecture !… On aurait pu lui laisser danser le cotillon !
Mme BÉDU.
Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit, avais la migraine !
BÉDU.
Certainement ! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas ; je serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher.
Mme BÉDU.
Pas du tout ; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis chez notre amie Mme Champenois : qui sait ce qu’en pensera le nouveau préfet ? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain, que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire ?
BÉDU.
Voyons, Mme Champenois n’est pas un milieu réactionnaire ! Un mariage n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large…
Mme BÉDU.
Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie sous-inspecteur…
BÉDU.
Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier général, quatre magistrats…
Mlle BÉDU (qui revient et s’approche).
Il y avait le substitut !
Mme BÉDU.
Eh bien ! ma fille, tu y as mis le temps !
Mlle BÉDU.
C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger.
Mme BÉDU.
Dans la salle à manger ?
BÉDU.
Dans la salle à manger ? Ils vont souper, parbleu !
Mme BÉDU.
Il n’y a pas de souper !
BÉDU.
Il n’y a pas de souper annoncé, mais Mme Champenois va probablement retenir quelques intimes.
Mme BÉDU.
Allons donc ! Et Mme Champenois ne nous aurait rien dit ? Nous n’aurions certes pas accepté, mais c’est pour le principe ! Un souper… quelques intimes !… ah ! par exemple ! J’ai envie de remonter et que nous restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce qu’elle fera…
BÉDU.
Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux… et puis ce n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi, c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte… et puis un homme, ça se voit moins que deux femmes ; et alors je saurais le fin mot de ce souper…
Mme BÉDU.
Et quels sont les heureux mortels !… Eh bien ! c’est cela, accompagne-nous et tu reviendras… Je suis trop curieuse de savoir…
La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison Champenois.
SCÈNE V
GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE
GÉRÔME, à Lerouge.
Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne.
LEROUGE.
Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet !…
GUIBAL.
Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été élus, sentait plus le sucre…
GÉRÔME.
Bah ! tous se valent… Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme on dit, du champagne de préfecture… La République nous a donné des préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates : le champagne, ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises, même chez Mme Champenois, c’est de celui-là qu’on nous sert !… Les caves s’en vont !
LAMBERT.
Vous n’aimez pas la République ?
GÉRÔME.
On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du chocolat ?
GUIBAL.
Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu !
GÉRÔME.
Avec M. Bédu ? Elle est bonne ! Ils se seront retrouvés devant la porte de Mathilde !
Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et Ramage ; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents.
SCÈNE VI
BÉDU, RAMAGE
BÉDU.
Je suis bien content de vous avoir rencontré.
RAMAGE.
Oui, un peu de migraine… Rabourdin disait ses monologues, alors j’étais sorti fumer un cigare…
Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers :
« Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci ! »
BÉDU.
Moi, j’ai raccompagné ces dames… elles étaient un peu fatiguées… Et puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller… Vous savez ce que c’est que les femmes…
RAMAGE.
Et vous remontez là-haut ?… Il ne faut pas que je vous retienne…
BÉDU.
Oh ! simplement pour faire acte de présence… c’est plutôt vous… il faut sans doute que vous alliez retrouver Mme Ramage. A tout à l’heure !
RAMAGE.
Mais pas du tout !
BÉDU.
Mais si, mais si, allez donc, mon cher… Moi, je fais encore un petit tour.
RAMAGE.
Alors, je vous accompagne… Je dirai à Mme Ramage que j’étais avec vous.
BÉDU.
Non, non ; je ne veux pas ; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais probablement rentrer chez moi.
RAMAGE.
Eh bien ! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte. (Ils s’éloignent ensemble.) A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué ?
BÉDU.
Quoi donc ?
Ils s’arrêtent.
RAMAGE.
La porte de Mme Champenois est joliment gardée ! Tous ces agents…
BÉDU.
Tiens, c’est vrai, c’est singulier !…
RAMAGE.
J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à l’heure… Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée…
Ils s’éloignent en causant.
SCÈNE VII
GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE
GUIBAL.
Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer ?
GÉRÔME.
Mais si ! Ils dansent, ils sont enragés ! J’allais même vous apporter des chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des courants d’air. On n’entendra plus rien.
LEROUGE.
C’est dégoûtant ! Voilà encore une soirée de fichue !
GÉRÔME.
D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse…
LAMBERT.
Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique l’autre dimanche.
LEROUGE.
Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette : chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste à l’église.
GÉRÔME.
Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours.
GUIBAL.
Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire ?
LEROUGE.
Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille ?
LAMBERT.
Merci ! Je ne suis pas en train ; les bals de société comme celui-ci, ça me dégoûte des filles.
GUIBAL.
Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes ?
LAMBERT.
Tu as les étiquettes ?
GUIBAL.
J’ai une trentaine d’« A bas l’armée ! »
LEROUGE.
Tiens, voilà aussi quelques « Vive l’armée ! » qui me restent de la semaine dernière.
LAMBERT.
Alors, trois par trois ; les perdants paieront le café au lait. Le doigt mouillé colle. (Ils se rangent par camps : le 1er et le 2e agent, chefs de camp, tirent au doigt mouillé.) C’est vous qui collez, c’est nous qui grattons : vous passez par là, nous par là…
GUIBAL.
On a le droit de coller sur les arbres ?
LAMBERT.
Oui, mais seulement à hauteur de la main…
GÉRÔME.
A la bonne heure ! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est qu’un mot, que nos petites villes sont mortes !…
GUIBAL.
Au revoir, monsieur Gérôme, et merci…
Ils sortent trois à droite.
LAMBERT.
Merci, Monsieur Gérôme, au revoir !… (Les trois autres agents s’en vont par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.) Paix ! Paix ! voilà le chef…
Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste seul avec Calfa.
SCÈNE VIII
CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME
CALFA.
Rien de nouveau ?
LAMBERT.
Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial !
CALFA.
Oh ! parbleu, je pense bien ! Il ne se passe jamais rien dans cette ville ! Vous n’avez pas vu Jeunhomme ?
LAMBERT.
Non, monsieur le commissaire spécial !
CALFA.
Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors, persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue !… Je n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas à ce que mon anarchiste me claque dans la main !
LAMBERT.
Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille !
A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne le Pas des Patineurs. C’est Jeunhomme.
CALFA.
Mes compliments ! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne surveillez pas Jeunhomme ?…
LAMBERT.
Il faut vous expliquer…
CALFA.
Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en dehors du service !
LAMBERT.
Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire…
Et Jeunhomme chante toujours.
CALFA.
Mais empêchez-le donc de chanter, au moins ; il va s’éreinter !… (L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une violente quinte de toux.) Incorrigible alors ? Toujours la fête ? Je vous demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se donner les gants d’être un anarchiste ! Un anarchiste, monsieur, il me semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que sais-je ?… (Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.) Allons, bon, nous voilà bien… Il faudrait lui faire prendre tout de suite quelque chose de chaud.
LAMBERT, à Gérôme qui paraît au seuil.
Ah ! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de bouillon ?
GÉRÔME.
Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est !…
L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois.
LAMBERT.
La maison du Bon Dieu !…
SCÈNE IX
CALFA, GÉRÔME
CALFA.
Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme…
GÉRÔME.
Eh ! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme ? Il n’en a pourtant pas l’air.
CALFA.
C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences sont tranquilles, plus il importe de les surveiller : car Dieu sait alors ce qu’ils ruminent !
GÉRÔME.
Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup ? Depuis six mois qu’il est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter !
CALFA.
Précisément, il étudie la place.
GÉRÔME.
Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés ensemble.
CALFA.
Oui : quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt un commissaire spécial.
GÉRÔME.
Tous les départements voudront avoir leur anarchiste !…
CALFA.
Vous êtes trop aimable !
GÉRÔME.
Vous ne connaissiez pas ce pays ?
CALFA.
Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse…
GÉRÔME.
Comme Napoléon !
CALFA.
Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie !
GÉRÔME.
La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse…
CALFA.
Tous les Corses sont fonctionnaires ; c’est notre fierté.
GÉRÔME.
Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire ?
CALFA.
Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre la République : elle a continué ; et pourtant je suis bien forcé de reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de la police.
GÉRÔME.
C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai !…
CALFA.
Ah ! le Seize Mai !…
GÉRÔME.
Oui, n’est-ce pas : « Quand les lilas refleuriront !… » Vous soupirez… le Seize Mai…! quel joli renouveau c’était pour la police.
CALFA.
Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne !
GÉRÔME.
Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de l’Empereur, ça vous remontera !…
CALFA.
Mais permettez…
GÉRÔME.
Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à l’Empereur…
CALFA.
Ce sera donc comme compatriote…
Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre, reviennent Ramage avec Bédu.
SCÈNE X
BÉDU, RAMAGE
RAMAGE.
C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés !
BÉDU.
Oui… j’allais rentrer… et puis ce que vous m’aviez dit me trottait par la tête… j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu !…
RAMAGE (après un temps).
En somme, c’est bien clair ; tout dans ce mariage était louche ; je vous recommence mon raisonnement : voilà un garçon que personne ne connaissait ici, qui tombe un beau jour pour épouser Mlle Champenois, ce qui n’est pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays.
BÉDU.
Et qui le présente ? Qui fait le mariage ? Un parent ? Un ami de la famille ? Pas du tout ! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu… Une espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à gaz ! C’est assez dire !
RAMAGE.
Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait un passé indemne ; tranchons le mot, il a une maîtresse !
BÉDU.
La logique veut que cette fille vienne le relancer ici.
RAMAGE.
Du moins cela s’est vu !
BÉDU.
Et cela se voit tous les jours.
RAMAGE.
Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre : quand il n’y a pas d’homme dans une maison…
BÉDU.
Que voulez-vous ? Mme Champenois était trop pressée de marier sa fille ! Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de Mme Champenois. Mais Mme Bédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les pattes d’un Gilotte !
RAMAGE.
En attendant, M. le maire y a passé.
BÉDU.
Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de l’église…
RAMAGE.
C’est ce que je vous disais : ils se méfient. Ils ont pris leurs précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde !
BÉDU.
Tenez ; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison.
Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil.
RAMAGE.
Non ! vous badinez ? Ça, c’est épatant !
BÉDU.
Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à Mme Ramage.
RAMAGE.
Pas du tout ! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne.
BÉDU.
Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois ! Et Mme Ramage ?…
RAMAGE.
Bah ! Elle danse… Et puis je lui dirai que j’étais avec vous…
BÉDU.
Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable. D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h. 52. La grande vie, quoi ! Les noctambules ! Comme quand j’étais garçon !
RAMAGE.
C’est cela, allons à la gare !
Et ils s’éloignent, toujours tous deux.
SCÈNE XI
GÉRÔME, CALFA
GÉRÔME, les regardant s’éloigner.
Pauvre Bédu ! pauvre Ramage ! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous…
CALFA.
Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme ?
GÉRÔME.
Eh bien ! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche Bédu, à vous la pose !…
CALFA.
Mais à qui ? à quoi faites-vous allusion ?
GÉRÔME.
Ne faites donc pas l’étonné : voyons, c’est ma femme, Mme Gérôme, qui blanchit Mlle Mathilde…
CALFA.
Monsieur Gérôme.
GÉRÔME.
Eh ! oui, eh ! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles ! Voyez-vous, nous sommes un peu collègues : seulement, vous, n’est-ce pas ? c’est votre état ; moi, je fais ça par goût… comment dire ?… Je fais ça pour l’honneur…
CALFA.
Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez… Je vais chez Mathilde, oui ; mais croyez bien que je considère cela purement comme une obligation professionnelle : ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents d’information.
GÉRÔME.
Eh bien ! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet !
Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme soutenant Lambert complètement gris.
SCÈNE XII
JEUNHOMME, LAMBERT
JEUNHOMME.
Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé.
LAMBERT.
Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer toutes ces cochonneries ?… Ah ! malheur !
JEUNHOMME.
Il faut aller te reposer.
LAMBERT.
Malheur de malheur ! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le monde…
JEUNHOMME.
Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là !
LAMBERT, montrant le poing aux fenêtres.
Mort aux vaches !
JEUNHOMME.
Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans le square, sur un banc… sur mon banc… tu feras un somme, et puis il n’y paraîtra plus…
LAMBERT.
Ah ! malheur !
Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square.
SCÈNE XIII
(SCÈNE MUETTE)
Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué : il va l’y conduire…
SCÈNE XIV
JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE
JEUNHOMME, sortant du square.
Allons, le voilà bordé : ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire… Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger ! Je vais toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne l’empêche pas de dormir…
Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre. — Au même moment la préfète arrive et l’interpelle.
LA PRÉFÈTE.
Pardon ? L’hôtel du Midi ?
JEUNHOMME.
L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame… Oh ! comme je suis confus !… Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je rallume ?… Et puis je m’attendais si peu… si loin de votre département ! Excusez-moi, madame, madame la préfète…
LA PRÉFÈTE.
Comment ! Même dans les autres villes ?… Préfète !… C’est donc écrit sur mon chapeau ? Vous me connaissez ? Déjà ?
JEUNHOMME.
Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier, François, l’anarchiste…
LA PRÉFÈTE.
A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon mari. Oh ! je me souviens ! Il prétendait même que ça aurait pu le faire sauter, le préfet mon mari…
JEUNHOMME.
Dame ! un anarchiste : car j’étais bel et bien sur les listes ; on avait trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro du Père Peinard !
LA PRÉFÈTE.
Et vous auriez mis le feu à la Préfecture ? Vous auriez tué des gens par principes ?
JEUNHOMME.
Oh ! Je n’aurais tué personne, mais il faut bien que la police vive ! Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme ; moi, je suis seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous, anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la tapisserie : ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète, vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage…
LA PRÉFÈTE.
Ce n’est pas moi, c’est mon mari… Moi, si j’étais homme, je vous assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet…
JEUNHOMME.
On dit cela… D’ailleurs, je ne vous reproche rien : seulement, partout, ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je me suis mis anarchiste militant.
LA PRÉFÈTE.
Eh ! diable !… et ça consiste ?
JEUNHOMME.
Ça consiste à ne plus chercher à rien faire : la propagande par le fait, par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues, la nuit, le jour… je bois… je chante… Le commissaire tient à moi, vous comprenez, il m’entretient…
LA PRÉFÈTE.
Mal !… Je vous trouve vieilli…
JEUNHOMME.
Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme…
LA PRÉFÈTE.
Pauvre Jeunhomme ! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé ; il pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste !
JEUNHOMME.
Ne faites pas cela ! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me relève un peu, c’est ma cocarde ; et ça ne fait de mal à personne.
LA PRÉFÈTE.
Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme : ayant les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices ; je m’amuserais à tout chambarder !
JEUNHOMME.
C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes…, et puis, croyez-vous donc que ce serait si amusant ?
LA PRÉFÈTE.
Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement ! Quand je songe qu’il y a cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici !…
JEUNHOMME.
Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors, c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici ?… C’est curieux, nous faisons carrière ensemble… Je ne le savais pas… je lis pourtant les journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein air. C’est tout récent, sans doute ?…
LA PRÉFÈTE.
C’est d’avant-hier ! Oh ! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs…
JEUNHOMME.
C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard, vous comprenez : c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet n’est-pas content ? C’est pourtant un beau département !
LA PRÉFÈTE.
C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau jardin…
JEUNHOMME.
Il y a un très beau jardin, j’y ai couché !
LA PRÉFÈTE.
Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même ; il y a une foule de choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous pensez bien… aussitôt, j’ai sauté dans le train…
JEUNHOMME.
Vous êtes arrivée par le grand express : 1 h. 52 ?
LA PRÉFÈTE.
Pour ne pas attendre l’omnibus, — pas engageant déjà, l’omnibus : et puis, il fait si beau ! — j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit : C’est tout droit ! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne tout le temps ! Je ne me retrouvais plus…
JEUNHOMME.
Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame la préfète !
LA PRÉFÈTE.
Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète, monsieur Jeunhomme ! pour un anarchiste, ça vous amoindrit : et puis je tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque exactitude…
JEUNHOMME.
Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad !
LA PRÉFÈTE.
C’est vrai ! il faisait comme moi. Oh ! mais vous êtes un poète, monsieur Jeunhomme…
JEUNHOMME.
A force de coucher à la belle étoile…
LA PRÉFÈTE.
Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon ! Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments trop laids.
Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la gare.
SCÈNE XV
BÉDU, RAMAGE
BÉDU.
Mais c’est elle qui s’en va là-bas : elle est avec Jeunhomme !
RAMAGE.
Croyez-vous ? On distingue à peine…
BÉDU.
Parbleu ! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à la silhouette… Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici…
RAMAGE.
Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à Paris !
BÉDU.
Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette personne… qu’est-ce que je vous ai dit ?…
RAMAGE.
Ça y est !
BÉDU.
Et vous voyez, ça y est !
RAMAGE.
Ça, c’est épatant ! Qu’est-ce que nous allons faire ? Il faudrait peut-être prévenir Mme Champenois… Gilotte ?… ou tout au moins envoyer une lettre anonyme ? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme ?
BÉDU.
Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le mariage ; mais il est trop tard : après la mairie le plus gros est fait.
RAMAGE.
Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés ?
BÉDU.
En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant ; après, ça les regarde !
RAMAGE.
Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons tout et qu’ils croient que nous ne savons rien : on nous prend pour des imbéciles…
BÉDU.
C’est vrai. C’est un point de vue !
Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant.
RAMAGE.
Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter pour ne pas donner l’éveil…
BÉDU.
Attendez ! nous allons nous amuser… (Allant au-devant de Calfa.) Eh bien ! Monsieur Calfa, vous l’avez vue ?
SCÈNE XVI
CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME
CALFA.
Je vous demande pardon, Messieurs, je…
BÉDU.
Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au courant, nous l’avions vue avant vous…
CALFA.
Ensemble ?
BÉDU.
Mais certainement, ensemble…
CALFA.
Mathilde m’avait pourtant assuré…
BÉDU.
Mathilde ?
RAMAGE.
Elle aussi ?
BÉDU.
Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié ?
CALFA.
Lui aussi ?
BÉDU.
Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage ?
RAMAGE.
De vieux routiers !
BÉDU.
Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous accomplissez votre mission ; mais nous avons tout surpris. La personne est arrivée par le train de 1 h. 52.
RAMAGE.
Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue…
BÉDU.
Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler…
RAMAGE.
Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien que nous…
CALFA, après un temps.
Je le savais !
BÉDU.
Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme.
CALFA.
Avec Jeunhomme ?
BÉDU.
Ici même, il n’y a pas cinq minutes !
RAMAGE.
Ah ! elle n’a pas perdu son temps !
BÉDU.
Nous non plus ! C’était évidemment préparé d’avance.
CALFA.
Évidemment ! Cela vous étonne ? Privés ou publics, l’anarchiste est le fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre !
RAMAGE.
Et puis c’est peut-être son cousin ?
BÉDU.
Jolie famille !
RAMAGE.
Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au moins Gilotte, qui fait le mariage ?
CALFA.
A quoi bon, Messieurs ? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je réponds de tout !
BÉDU.
Vous êtes joliment fort !
CALFA.
On ne me connaît pas encore, ici… Je n’avais pas encore eu l’occasion de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir ! Je me disais bien aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose ! Brave Jeunhomme ! Et moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment ! Pourvu qu’il n’aille pas courir encore, attraper du mal ! Pourvu qu’il ait bien pris son bouillon ! On va voir !
RAMAGE.
Je crois que l’on ne va pas s’embêter !
Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir.
GÉRÔME.
Bonsoir, Messieurs ! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en va… Tiens, monsieur Ramage, il y a justement Mme Ramage qui vous cherchait…
CALFA.
Ah ! monsieur Gérôme, précisément : vite à l’œuvre ! Ne perdons pas une minute ! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à vous dire deux mots…
GÉRÔME.
Rentrons un moment, monsieur Calfa !
BÉDU.
Je crois que l’on ne va pas s’embêter !
Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec Mme Ramage en sortie de bal.
SCÈNE XVII
Les mêmes, Mme RAMAGE
Mme RAMAGE, à Ramage.
Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu ?
RAMAGE.
Patiente un peu ; j’en aurai à te raconter… n’est-ce pas, Bédu ?
BÉDU.
Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu !
Mme RAMAGE.
Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon.
RAMAGE.
Voyons, tu sais bien que je ne danse pas.
Mme RAMAGE.
Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces figures : mais je songe à mes enfants.
BÉDU.
Jolis, les accessoires ?
Mme RAMAGE.
De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la cheminée de mon salon ? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la Préfecture…
RAMAGE.
On veut montrer que c’est un beau mariage.
BÉDU.
Oui, Gilotte doit toucher la forte prime ! Il y a de quoi, n’est-ce pas, Ramage ?
RAMAGE.
Oui, oui, il y a de quoi !
Mme RAMAGE.
Allons, taisez-vous, mauvaises langues ! Tout s’est très bien passé, en somme ; Mme Champenois est une si excellente femme ! Et Germaine Champenois, était-elle assez gentille ?
BÉDU.
Oui ! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage ?
RAMAGE.
C’est dommage !
Mme RAMAGE.
Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère ? Dommage, quoi ? Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici. Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage, il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a pas tant.
BÉDU.
Évidemment.
RAMAGE.
Attendons la fin !
Mme RAMAGE.
Vous me faites bouillir avec ces réticences.
RAMAGE.
Vous nous accompagnez, Bédu ? Nous te raconterons cela en marchant.
Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc. Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon. Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme.
SCÈNE XVIII
BÉDU, RAMAGE, Mme RAMAGE, GILOTTE, Mme GILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL, etc.
GILOTTE, aux précédents qui s’en allaient.
Eh ! là-bas, les lâcheurs !… vous nous enlevez la belle Mme Ramage.
Mme RAMAGE.
Je ne sais pas ce qu’avait le directeur de l’usine à gaz ce soir : M. Gilotte est très excité.
BÉDU.
Comme quand on vient de faire un mauvais coup qui a réussi.
GILOTTE.
D’abord, nous n’allons pas nous quitter comme ça, n’est-ce pas, commandant ?
LE COMMANDANT DE GENDARMERIE.
Mon cher Gilotte, je vous emboîte le pas !…
GILOTTE.
Commandant, avance à l’ordre. Ralliement !
LE PRÉSIDENT.
Et l’on dit que l’esprit militaire s’en va !
GILOTTE.
C’était très bien, cette petite fête, mais nous n’allons pas nous coucher comme les poules, à deux heures du matin.
LE CONSERVATEUR DES HYPOTHÈQUES.
Quel viveur, ce Gilotte !
Mme RAMAGE.
Et la cérémonie, demain ; on voit bien que vous n’avez pas à vous faire coiffer, ni toilette à mettre.
GILOTTE.
Vous n’avez qu’à rester comme ça. M. le curé ne s’en plaindra pas, ni nous, belle dame…
RAMAGE.
Permettez, mon cher Gilotte…
GILOTTE.
D’abord, il faut souper ; je comprends que cette brave Mme Champenois avait peut-être hâte de nous mettre à la porte… Mais il n’y a pas de belle fête sans souper. N’est-ce pas, commandant ?
LE COMMANDANT.
Assurément, directeur, le souper : assurément !
GILOTTE.
Commandant ! le bras à Mme Gilotte !
Mme GILOTTE.
Mais, mon ami, je ne sais pas si nous pouvons…
GILOTTE.
Bon, bon, la cave n’est pas vide. Et puis, à la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, commandant ?
Mme GILOTTE, bas à son mari.
Tu es fou… tu es ivre… voyons, il reste tout juste un peu de bouilli froid de ce soir.
GILOTTE, prenant à partie Lanvornay.
Ah ! le marié : il vient avec nous le marié… Madame Ramage, enlevez le marié !
RAMAGE.
Messieurs, le marié a besoin d’un peu de repos.
GILOTTE.
Compris ! nous comprenons, n’est-ce pas, commandant ?
LE COMMANDANT.
Je comprends toujours.
GILOTTE.
Seulement, il ne faudrait pas vous figurer, mon cher Lanvornay, que parce que vous êtes en province… Je vous avais prévenu d’ailleurs… On est très gai en province, et vous voyez qu’on ne demande qu’à s’amuser. Quand on est moins nombreux, il y a des chances pour qu’on s’entende mieux ensemble…
LE COMMANDANT.
Et qu’on se trouve entre gens plus intelligents.
GILOTTE.
Voilà la province, une élite. Où trouver un noyau de relations plus agréables, de personnages plus sympathiques…
LE COMMANDANT.
Car vous savez, tout est là : se créer un petit noyau.
GILOTTE.
Il est tout créé, le noyau : notre distingué président, notre excellent directeur des postes, notre vaillant commandant de gendarmerie…
LE COMMANDANT.
Bravo, Gilotte !
GILOTTE.
Notre spirituel conservateur des hypothèques…
LE CONSERVATEUR.
Bravo, Gilotte !
LANVORNAY.
Est-ce qu’il faut que je réponde ?
LE PRÉSIDENT.
Vous parlez bien, Gilotte, mais vous nous éclairez mal ! Voilà un réverbère qui se fiche de vous !
GILOTTE.
Allons ! c’est vous qui vous serez amusé à l’éteindre, mon bec ; comme au quartier latin, pas vrai ? Oui, oui, avant d’être directeur d’usine, j’étais étudiant en pharmacie. Je sais ce qu’il en est. Mais vous ne m’en donnerez pas le démenti : Commandant, la courte échelle ! Messieurs, c’est le président qui va allumer : Oui ! oui ! comme au quartier latin ! (Jeu de scène.) La magistrature s’appuie sur l’armée pour faire la lumière : admirable tableau !… Et nous manifestons notre joie autour !
Prélude des mirlitons du cotillon et des bigophones.
TOUS.
Le pas des patineurs, le pas des patineurs !
Dans un coin, Bédu et Ramage.
RAMAGE.
Cette joie bruyante est bien factice !
BÉDU.
En réalité, tout cela, c’est pour donner le change…
RAMAGE.
Ils ne danseraient pas tant s’ils savaient ce que nous savons.
BÉDU.
Ils dansent sur un volcan !
RAMAGE.
Ce réverbère est un volcan !
SCÈNE XIX
Les mêmes, LAMBERT, CALFA et GÉRÔME
LAMBERT, sortant du square.
Bon Dieu ! est-ce bête, cette lumière, je dormais si bien ! Attendez là, les galopins !… Pardon, excuse !… Mon commandant, Monsieur le Président… Est-ce que j’ai la berlue ?… est-ce que je suis encore saoûl ?
BÉDU.
Un agent, à cette heure-ci, vous trouvez cela naturel ?
CALFA, sortant de la maison avec Gérôme.
Je vous demande pardon, Messieurs ; si cet agent avait pu prévoir ; ne perdons pas une minute ! Venez, Lambert, j’ai besoin de vous…
RAMAGE.
Ainsi, ça ne vous dit rien, toute cette police ?
LANVORNAY, désignant Calfa à Gérôme, qui se trouve près de lui.
Qui est ce monsieur ? Je ne l’ai pas vu à la soirée.
GÉRÔME.
Le nouveau commissaire spécial : oh ! vous avez de la chance, c’est un garçon remarquablement intelligent. Tout ira bien !
LANVORNAY.
Mais, j’espère bien que je n’aurai pas besoin de lui !
GÉRÔME.
Sans doute, sans doute ; mais, au dernier moment, on ne sait pas ce qui peut arriver. Enfin, soyez tranquille, nous venons de nous concerter, toutes les précautions seront prises.
BÉDU, à Calfa.
Alors, il se passera sûrement quelque chose demain ?
CALFA.
S’il ne se passe rien, ce ne sera pas ma faute. Mais vous pouvez compter sur moi !
BÉDU.
Vous me le promettez ? (A part.) Alors, je peux me donner encore une heure de congé et filer chez Mathilde, maintenant que me voilà débarrassé de Ramage ; Mme Bédu n’y fera pas attention, j’en aurai tant à lui raconter. (Aux Ramage.) Bonsoir, mes chers amis.
RAMAGE, courant après lui.
Bédu ? Bédu ?
GILOTTE.
Alors, tout le monde s’en va ? C’est la police qui vous fait fuir ?
BÉDU.
Il en a de bonnes.
RAMAGE.
C’est plus raisonnable ! Pensez que demain, pour la cérémonie, nous avons besoin d’être tous là, frais et valides. Vous le savez mieux que personne.
GILOTTE.
Oui, oui, tout le monde sur le pont ! Eh bien, nous, nous allons souper avec le commandant, n’est-ce pas, commandant ?
LE COMMANDANT.
Je vous emboîte le pas, mon cher Gilotte.
GILOTTE.
Vous ne venez décidément pas, Lanvornay ? Vous préférez enterrer votre vie de garçon tout seul ?
RAMAGE.
Il a des allusions d’un cynisme !
GILOTTE.
Allons, bonsoir, à demain !
RAMAGE, à Bédu.
Vous ne nous accompagnez pas un petit bout de chemin ?
BÉDU.
Oh ! maintenant, il est trop tard, je rentre, je rentre !
Restent seuls en scène Gérôme et Lanvornay.
SCÈNE XX
GÉRÔME, LANVORNAY
GÉRÔME.
Vous rentrez seul à l’hôtel ?
LANVORNAY.
Mais certainement…
GÉRÔME.
Il serait peut-être plus prudent que je vous accompagne ?
LANVORNAY.
En voilà une idée ! les rues sont sûres, j’imagine ?
GÉRÔME.
Sans doute : d’ailleurs, ce sera comme vous voudrez.
LANVORNAY.
Je pense bien.
GÉRÔME.
Mais je croyais… Dans votre situation particulière… on éprouve quelquefois le besoin de se confier à quelqu’un de sûr, de discret et de renseigné…
LANVORNAY.
Merci, monsieur Gérôme, je n’ai besoin de rien !…
GÉRÔME.
Très bien, Monsieur Lanvornay, à votre aise. Bonne chance !
Il sort.
SCÈNE XXI
LANVORNAY seul.
Ils sont un peu bruyants, ou familiers ; mais ce sont de si braves gens. Seulement, moi qui avais promis à ma petite Germaine d’aller devant la fenêtre de sa chambre, de l’autre côté de la maison, et d’écrire : je t’aime dans les airs, comme ça, en lettres de feu, avec le bout de mon cigare… (Geste.) Évidemment ça n’est pas indispensable à notre mariage, et pourtant on ne se marie que pour ces petites choses-là… (En s’éloignant.) Comme tout est paisible ici, comme tout respire un bonheur calme…
Bruit d’une bataille de chats ; un silence ; un chat traverse la scène ; réapparaissent ensemble Bédu et Ramage.
SCÈNE XXII
BÉDU, RAMAGE
RAMAGE.
Oui, ma femme a été tellement impressionnée par ce que je lui ai raconté, qu’elle a voulu que j’aille tout de suite voir, si, en rentrant à l’hôtel, il n’était pas arrivé d’accident au marié… (Entre ses dents.) Et puis zut ! zut !
BÉDU.
C’est comme moi, je n’ai pas voulu me coucher avant d’être sûr… (Entre ses dents.) Nom de Dieu de nom de Dieu !
RAMAGE.
C’est curieux tout de même que nous nous rencontrions toujours au même endroit.
BÉDU.
Oui, c’est une vraie chance !
RIDEAU
ACTE DEUXIÈME
La tribune du grand orgue à la cathédrale. On y arrive par l’escalier en colimaçon qui aboutit au fond de la scène, ou par la galerie, à droite, qui fait le tour de l’église. La gauche de la scène est occupée par la caisse de l’orgue, avec ses tuyaux, que les spectateurs de face voient de profil : là est une porte pour pénétrer dans le réduit du souffleur. A droite, orienté de même, le clavier où s’installe l’organiste. A gauche, porte basse fermée d’un verrou, par où l’on monte dans le clocher.
Au lever du rideau, Gérôme et Calfa causent à l’avant-scène. Les agents en bourgeois sont groupés dans le fond.
SCÈNE PREMIÈRE
GÉRÔME, CALFA, LES AGENTS
GÉRÔME.
Est-ce que vous comptez arrêter la personne avant qu’elle ait jeté le vitriol, ou après ?
CALFA.
Cela dépendra des circonstances, monsieur Gérôme ; permettez-moi de réserver mon appréciation.
GÉRÔME.
C’est moi qui m’excuse. Je ne suis que le bedeau chargé de faciliter l’action de la justice, en mettant à votre disposition les ressources de notre église. Sans vous faire ressortir les avantages stratégiques de la galerie circulaire qui aboutit ici et vous permet de dominer la nef de tous les côtés, vous avez double dégagement : l’escalier par lequel nous sommes montés, et un autre, à l’extrémité opposée, derrière le maître-autel, dans la chapelle de saint Antoine…
CALFA.
Saint Antoine de Padoue ?
GÉRÔME.
Bien entendu.
CALFA.
Bien trouvé. Cette porte ?…
GÉRÔME.
Donne dans l’escalier du clocher. Pas d’indiscrétions à craindre. Le sonneur ne passe jamais par ici, il tire les cloches d’en bas ; quant à l’organiste, M. Canette, vous savez qu’il est extrêmement myope.
CALFA.
En général, tous les bons organistes sont même aveugles.
GÉRÔME.
Enfin, j’ai pensé que, de toute façon, votre quartier général serait mieux ici qu’à la sacristie : l’orgue, c’est encore l’église, mais avec un petit côté profane. C’est plus décent.
CALFA.
Je vous approuve, monsieur Gérôme, j’aime ces nuances. Certes, je sais, quand il le faut, ne reculer devant aucun scandale ; mais, si celui que nous craignons et que nous attendons se produit, il sera assez retentissant, il nous fera suffisamment d’honneur, pour qu’il soit inutile d’y ajouter le piment du sacrilège ! (Aux agents.) Et justement, Messieurs, je vous rappelle ce que je vous ai dit : vous allez être disséminés parmi les fidèles et les invités ; vous ne devez vous faire remarquer pendant la cérémonie que par votre correction et votre recueillement.
GÉRÔME.
Dois-je me retirer si vous avez à donner quelques instructions confidentielles ?
CALFA.
Mais pas du tout. Il ne me reste qu’à jeter un coup d’œil sur ces tenues bourgeoises : vous êtes homme de goût, vous n’êtes pas de trop. (Revue.) Ah ! d’abord une observation générale : je remarque que vous avez tous pris vos matraques, c’est très bien ; même au milieu d’une foule inoffensive, un représentant de la force publique ne doit jamais marcher désarmé. Seulement je vous recommande de vous en servir à la façon des gentlemen, c’est-à-dire en portant votre chapeau au bout. Maintenant, voyons les détails. Ah ! Lambert, il ne fallait pas vous mettre en habit, mon garçon ; même en province, il n’y a que les gens de la noce qui portent l’habit, et vous figurez seulement un invité à la cérémonie… Enfin, vous boutonnerez votre pardessus. Lerouge, on ne vient pas à une messe de mariage en veston de chasse ! Allons, mettez-y ce ruban violet : comme ça, ça ira tout de même. Bien, Guibal, tournez-vous un peu ; bien ! Ah ! seulement la cravate… attendez que je vous arrange un peu ce nœud-là. Bien. Qu’en dites-vous, Monsieur Gérôme ?
GÉRÔME.
Mon Dieu, ces messieurs se sont peut-être donné beaucoup de mal. Vous savez, Monsieur Calfa, dans nos petites villes, tout le monde se connaît. Alors que Guibal, ou Lambert, ou Lerouge, aient ou n’aient pas leur uniforme, chacun sait bien qu’ils en sont.
CALFA.
Raison de plus pour que leur tenue soit irréprochable et qu’ils fassent honneur à la police. Je ne prétends pas qu’ils donnent le ton, mais du moins, en les voyant, je veux qu’on dise : A la bonne heure ! quand les agents d’ici sont en civil, ils ne sont pas habillés comme des mouchards. Mais il est temps que je prenne mes dernières dispositions.
GÉRÔME.
Oh ! nous ne sommes pas pressés, le mariage est pour midi ; les mariés ne seront pas ici avant une heure et quart, c’est un grand mariage. Tenez, passons par la galerie : si vous êtes amateur, je vous montrerai, chemin faisant, de petits chapiteaux assez gaulois…
CALFA.
Oui, je sais, il y en a dans toutes les églises.
GÉRÔME.
On raconte que c’était pour amuser les moines.
CALFA.
Je le croirais assez volontiers. Ce sont des chapiteaux gothiques ?
GÉRÔME.
Gothiques.
CALFA avec un rire fin et satisfait.
Gothon !
Ils s’en vont par la galerie, suivis des agents.
De l’escalier du fond sortent Bédu et Ramage, portant chacun par une extrémité un violoncelle dans sa boîte.
SCÈNE II
RAMAGE, BÉDU
RAMAGE.
Ouf ! cette fois nous y sommes !
BÉDU.
Oui. Le violoncelle est un joli instrument, mais ce n’est pas un instrument de voyage.
RAMAGE.
Je vous demande pardon de cette corvée, mon cher ami, si je ne vous avais rencontré pour me donner un coup de main, je ne sais comment j’aurais fait.
BÉDU.
Heureusement que nous nous rencontrons toujours !
RAMAGE.
Il n’y avait pas moyen d’avoir la bonne, ce matin. Mme Ramage doit inaugurer pour la cérémonie une nouvelle robe qui s’agrafe dans le dos : ça n’en finit plus. Et puis j’ai cherché Jeunhomme pour porter ma boîte ; introuvable !
BÉDU.
Parbleu ! Il prépare le coup.
RAMAGE.
Alors, vous comptez toujours qu’il va se passer quelque chose ?
BÉDU.
Mais absolument ! Je l’ai dit à ma femme.
RAMAGE.
C’est une raison.
BÉDU.
S’il ne se passait rien, elle ne me pardonnerait pas d’avoir passé la nuit dehors.
RAMAGE.
Mais alors ce n’était pas la peine que je trimballe ici mon violoncelle. Ça va me couper mon Ave Maria de Gounod !
BÉDU.
Au contraire, c’est excellent ! Comme cela vous allez être aux premières loges pour tout voir sans courir de risques.
RAMAGE.
Quels risques ?
BÉDU.
Dame ! un attentat, dans la foule, les balles de revolver, le vitriol, ça tombe où ça peut.
RAMAGE.
Il est certain que pour tomber ici, il faudrait que la bouteille fût drôlement lancée.
BÉDU.
Aussi, comme ma fille doit chanter…
RAMAGE.
Mlle Amélie doit chanter : mais c’était une surprise…
BÉDU.
Oui, c’était la surprise : voilà deux mois qu’elle l’étudie. Ma femme et moi en profiterons pour rester à l’orgue.
RAMAGE.
Voilà une excellente idée !
BÉDU.
Remarquez bien que ce que j’en fais, c’est surtout pour éviter des émotions à ces dames. Vous pensez que, personnellement, une femme ne me fait pas peur, et je n’aurais pas été fâché de voir celle-là d’un peu près : n’est-ce pas, c’est toujours un joli souvenir ; c’est même pour cela que j’étais venu un peu en avance. (Il regarde dans la nef, tout en causant.) Tiens, mais, dites donc, voilà une toilette, un chapeau, oh ! oh !…
RAMAGE.
Où donc ?
BÉDU.
Là, en bas, elle disparaît sous la tribune… on ne la voit plus… elle monte l’escalier alors… elle vient par ici…
Il se dirige vivement vers l’escalier et se trouve nez à nez avec Mme Ramage.
SCÈNE III
Les mêmes, Mme RAMAGE
Mme RAMAGE.
Ah ! Monsieur Bédu !… je cherche mon mari…
BÉDU.
Madame Ramage !…
RAMAGE.
Mais c’est ma femme !
BÉDU.
Je vous demande pardon, mon cher ami ; mais, comme vous m’aviez dit, une robe neuve… ces manteaux, ces chapeaux auxquels on n’est pas habitué, changent tellement ces dames…
RAMAGE.
Au contraire, Bédu, au contraire !…
Gérôme et Calfa débouchent par l’escalier.
SCÈNE IV
RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME
GÉRÔME.
Elle est montée par ici, Monsieur le commissaire… je l’ai pistée dans l’église, le temps de vous faire signe : elle est montée par ici…
CALFA.
Madame… messieurs… eh ! bien, Gérôme ?
GÉRÔME.
Mais c’est Mme Ramage !… ce chapeau… ce manteau !…
CALFA.
Comment ? Vous avez pris Madame ? C’est fort désagréable… voilà une erreur ridicule…
GÉRÔME.
Remarquez que personne ne se doute…
Toujours de l’escalier, et vite, débouchent un enfant de chœur et un petit pâtissier.
SCÈNE V
Les mêmes, L’ENFANT DE CHŒUR, LE PETIT PATISSIER
L’ENFANT DE CHŒUR.
Ben ? où qu’elle est la dame au chapeau qu’ils ont dit ? Où qu’elle est leur Parisienne ?
LE PETIT PATISSIER.
Fff… c’est Mme Ramage…
GÉRÔME, à l’enfant de chœur.
Toi, je vais te faire soigner par M. l’Abbé.
CALFA, au petit pâtissier.
Et toi ? polisson, qu’est-ce que tu viens faire ?
LE PETIT PATISSIER.
Mais, m’sieu, je suis enfant de chœur aussi, je suis en extra pour la cérémonie, c’est seulement que je m’ai pas encore habillé…
L’ENFANT DE CHŒUR.
Vrai ! ils n’ont pas l’œil !
Ils se sauvent, croisant Mme et Mlle Bédu.
SCÈNE VI
Mme BÉDU, Mlle BÉDU, RAMAGE, BÉDU, Mme RAMAGE, CALFA, GÉRÔME
Mme BÉDU.
Eh ! bien ! elle est arrêtée ? On m’avait dit en bas qu’elle était montée ici et que M. Calfa l’avait arrêtée…
Mlle BÉDU.
Je vais donc voir une grande grue, une grande grue de Paris !
BÉDU.
Il y a confusion…
Mme RAMAGE.
Oui, il paraît que c’est la faute de mon nouveau chapeau…
Mme BÉDU.
C’est pourtant un chapeau tout ce qu’il y a de plus simple, chère amie.
Mme RAMAGE.
N’est-ce pas, chère amie ?
CALFA.
Permettez-moi, Madame, et vous aussi, Monsieur Ramage, de vous exprimer nos excuses…
RAMAGE.
Mais comment donc ? Cela nous rappelle les premiers temps de notre mariage, où l’on me croyait toujours en bonne fortune quand je sortais avec ma femme.
Mme RAMAGE.
C’était le bon temps !
Mme BÉDU.
M. Bédu n’a jamais eu l’air d’être en bonne fortune avec moi, même aux premiers jours de notre mariage.
BÉDU.
Et pourtant, c’était le bon temps aussi.
Mme BÉDU.
Mais, alors, Monsieur Bédu, toute cette histoire ?… je suppose que ce n’est pas parce que Mme Ramage a un chapeau neuf que vous êtes rentré à trois heures du matin ?
BÉDU.
Mais, ma bonne amie, vois comme tu es avec moi, comme tu manques de confiance ! Je t’assure qu’il y a une autre femme dans l’air, une femme qui n’est pas d’ici, qui va faire un scandale, comme nous en avions été privés depuis longtemps, bref, tout ce que je t’ai raconté. Tiens, tu vois bien qu’il y a déjà le commissaire, demande-le-lui au commissaire. N’est-ce pas, Monsieur Calfa, qu’un grand scandale se prépare…
CALFA.
Cher Monsieur, le secret, le secret professionnel…
BÉDU.
Allons, vous faites des façons parce qu’il y a des dames… mais vous, Gérôme, dites un peu à ma femme…
GÉRÔME.
Je ne dirai qu’une chose, c’est que j’ai déjeuné…
Mme BÉDU.
Quel rapport ?
GÉRÔME.
Si j’ai déjeuné, c’est probablement qu’il pourrait bien ne pas y avoir de lunch, tout à l’heure, chez Mme Champenois.
TOUS.
Pas de lunch ? Il n’y aura pas de lunch ?
GÉRÔME.
Dame ! s’il se passe du grabuge pendant la cérémonie, vous pensez bien que le lunch…
Tous commencent à remonter vers l’escalier de sortie.
RAMAGE.
Pas de lunch, fichtre ! voilà qui est plus sérieux !
Mme RAMAGE.
En somme, la messe ne commencera pas avant une demi-heure ?
Le mouvement de retraite s’accentue.
Mme BÉDU.
Vous comprenez que, nous aussi, nous avons déjeuné. Mais s’il doit réellement se passer quelque chose, je songe que je n’ai pas apporté mes sels.
Ils descendent. Restent en arrière Amélie et son père.
AMÉLIE.
Alors, une grande grue, ça peut être une femme comme Mme Ramage ?
BÉDU, distrait.
Ce sont des gens qui n’y connaissent rien (Se reprenant.) Eh ! bien, Amélie ?
Il ne reste plus que Gérôme qui fermait la marche et s’apprête à descendre, lui aussi, quand la préfète, arrivée par la galerie, l’interpelle.
SCÈNE VII
LA PRÉFÈTE, GÉRÔME
LA PRÉFÈTE.
Monsieur le bedeau ?
GÉRÔME, sans se retourner.
Je le répète : il sera prudent d’avoir déjeuné.
LA PRÉFÈTE.
Merci, j’ai déjeuné ! Est-ce que vous avez fini d’accompagner ces touristes ?
GÉRÔME, l’apercevant.
Hein ? (A part.) Oh ! cette fois, ce n’est pas Mme Bédu, ce n’est pas Mme Ramage, je ne me trompe pas. (Haut.) Vous êtes bien la personne qui est arrivée cette nuit par l’express de 1 h. 52 ? (A part.) Elle va nier, parbleu !
LA PRÉFÈTE.
Tiens, vous savez ça ?
GÉRÔME, à part.
Quel cynisme ! (Haut.) Je sais bien d’autres choses ! (A part.) Mais ne nous trahissons pas !
LA PRÉFÈTE.
Je le pense bien, c’est justement. (A part.) Quel type ! (Haut.) Eh bien, Monsieur le bedeau qui savez tant de choses, dites-moi donc ce qu’il y a encore de curieux à voir dans votre église ? On m’avait parlé de l’orgue, qui n’est pas mal en effet. Je viens aussi de voir là, dans la galerie, des chapiteaux assez peu convenables.
GÉRÔME.
Je ne les ai jamais regardés.
LA PRÉFÈTE.
Ils n’ont pas de chance. Mais est-ce qu’il y a autre chose à visiter, un trésor, une crypte ?
Tout en causant la préfète inspecte la tribune, regarde dans la nef.
GÉRÔME, à part.
Comme elle se possède ! elle est vraiment forte ! (Haut.) Alors, votre résolution est bien arrêtée ? Vous voulez rester ici ?
LA PRÉFÈTE.
Je vous demande s’il y a autre chose à voir ? Il faut bien que je tue le temps…
GÉRÔME.
Que vous tuiez le temps ! (A part.) La malheureuse !
LA PRÉFÈTE.
Qu’est-ce que vous dites ? Eh bien ! Où m’allez-vous conduire ?
GÉRÔME, à part.
Quelle idée ! (Haut.) Voulez-vous monter au clocher ?
Il ouvre la porte.
LA PRÉFÈTE.
Ça vaut la peine ?
GÉRÔME.
La vue est admirable !…
LA PRÉFÈTE.
Si c’est trop haut, je ne grimpe pas…
GÉRÔME, à part.
Elle se méfie ! (Haut.) C’est un tout petit clocher. Voici la porte…
LA PRÉFÈTE, à part.
Il tient à gagner ses quarante sous. (Haut.) Enfin, si ça m’ennuie, je redescendrai. Tenez, mon brave homme…
Elle passe la porte.
GÉRÔME pousse le verrou, regarde et empoche la pièce.
A la grâce de Dieu ! Et maintenant, allons prévenir le commissaire. Je crois que voilà qui répare ma bévue de tout à l’heure. Mais, comment s’y reconnaître dans un temps où les honnêtes femmes mettent des chapeaux à plumes, et les grues des chapeaux canotiers ?… Allons prévenir le commissaire !
Il s’en va par l’escalier.
SCÈNE VIII
JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE
JEUNHOMME, sortant du réduit du souffleur d’orgue.
On étouffe dans cette boîte : je vais établir un petit courant d’air avec le clocher. (Il ouvre la porte du clocher.) Qu’est-ce que je pourrais bien inventer pour me distraire en attendant la messe ? Voyons s’il y a toujours un écho. (Criant par la porte.) Eh ! oh ! eh ! oh !
LA PRÉFÈTE, du clocher.
Oh ! oui, vous savez, je ne reste pas. (Paraissant à la porte.) Non, décidément ! Ce qui m’ennuie, ce n’est pas tant de monter toutes ces marches, c’est de penser qu’il faudrait encore les redescendre…
JEUNHOMME.
Tiens, Mme la Préfète qui visite son église…
LA PRÉFÈTE.
Comment ! C’est encore vous ! et c’est ici que je vous retrouve ?…
JEUNHOMME.
Oh ! je n’y ai pas couché. Je fais seulement une suppléance : je suis venu pour remplacer le souffleur de l’orgue qui est de mes amis…
LA PRÉFÈTE.
Vous avez des relations bien cléricales pour un anarchiste, Monsieur Jeunhomme.
JEUNHOMME.
Il faut avoir des amis dans tous les camps. Donc, il était indisposé, et comme, en somme, ça n’est pas bien difficile, je suis venu souffler à sa place…
LA PRÉFÈTE.
Au pied levé. Mais le curé n’est pas effrayé par votre réputation, il vous accepte ? Je le recommanderai à mon mari, il est tolérant.
JEUNHOMME.
Oh ! moi, je suis à un point où on n’y fait plus attention : je ne suis pas électeur. D’ailleurs le curé n’en saura rien. Je me tiens bien tranquille là, dans ma boîte… personne ne me voit.
LA PRÉFÈTE.
Il y a donc une grande cérémonie ?
JEUNHOMME.
Un mariage. Et même j’y pense, puisque vous êtes venue inspecter la nouvelle résidence de M. le Préfet…
LA PRÉFÈTE.
Oh ! oui, et je m’en donne : c’est si agréable de n’être pas la Préfète, de ne pas se sentir épiée, surveillée : la Préfète était habillée comme ci ; la Préfète est allée par là…
JEUNHOMME.
C’est vrai qu’au fond vous êtes comme moi, nous sommes tous les deux sous la surveillance de la police : moi, c’est la police administrative, et vous la police de vos administrés…
LA PRÉFÈTE.
Et la mienne n’est pas plus amusante, mon pauvre Jeunhomme ! Elle a bien plus d’yeux, d’abord, et bien plus d’oreilles, et elle y met d’autant plus de zèle qu’elle n’est pas payée pour ça. Aussi ce que c’est bon de lui échapper un peu, de se sentir libre : croyez-vous que, lorsque je reviendrai ici, préfète, nous pourrons causer comme cela tranquillement tous deux ?
JEUNHOMME.
C’est vrai ; c’est-à-dire que moi, je le pourrais : je suis presque plus libre que vous.
LA PRÉFÈTE.
Ah ! songer que du moins, en ce moment, personne dans cette église, ne se doute, ne se soucie de ma présence, que personne ne s’inquiète de moi !
JEUNHOMME.
Personne. Et pourtant tout le monde est là, car, je vous le disais, c’est un grand mariage et, si vous voulez rester, vous verrez défiler, sans qu’il s’en doute, tout le personnel de vos réceptions futures, vous le connaîtrez avant qu’il ne vous connaisse.
LA PRÉFÈTE.
Allez, je le connais déjà. Rien ne ressemble tant aux fonctionnaires d’une préfecture que les fonctionnaires d’une autre préfecture : ils ont les mêmes habits, le même langage, et jusqu’aux mêmes têtes. C’est positif ; il y a un moule pour les receveurs d’enregistrement, pour leurs femmes, même pour leurs enfants. Une ville de vingt mille âmes, c’est toutes les villes de vingt mille âmes, et c’est à croire que par toute la France il n’y a que vingt mille âmes en tout.
JEUNHOMME.
Vingt mille, Madame, vingt mille âmes… croyez qu’il n’y en a pas tant.
LA PRÉFÈTE.
Vous êtes philosophe, Monsieur Jeunhomme !
JEUNHOMME.
A force de ne plus travailler de mes mains ! Vous restez pour le défilé ?
LA PRÉFÈTE.
C’est bientôt cette cérémonie ?
JEUNHOMME.
Mon Dieu, il y a une demi-heure que ce devrait être commencé. Mettons encore une demi-heure. Vous pourriez, en attendant, voir le tableau de la sacristie.
LA PRÉFÈTE.
Il y a un tableau à voir ?
JEUNHOMME.
C’est un tableau d’un peintre local, que l’État avait acheté et envoyé. On l’a mis dans la sacristie à cause d’un petit ange qu’on trouvait trop nu pour le montrer, en public, dans une chapelle… la sacristie, vous comprenez, c’est plus intime…
LA PRÉFÈTE.
Allons voir le petit ange…
JEUNHOMME.
Par cette galerie, vous y serez tout de suite, je vais vous indiquer. Vous avez vu les sculptures des chapiteaux ?
LA PRÉFÈTE.
Oui, à l’hôtel on me les avait déjà signalés. Il paraît que c’est la grande attraction de cette église.
JEUNHOMME.
Les archéologues n’y viennent que pour ça.
Ils s’éloignent par la galerie.
SCÈNE IX
LANVORNAY, arrivant par l’escalier du fond
Ma petite Germaine m’a fait promettre que, le matin de notre mariage, j’irais graver nos initiales sur l’escalier du clocher, avec la pointe de mon couteau. Idée puérile, mais charmante ! Et puis il paraît que c’est une coutume du pays. Seulement le coiffeur m’a mis en retard, je n’ai plus beaucoup de temps. N’importe. Évidemment ça ne serait pas indispensable ; mais, n’est-ce pas, on ne se marie que pour avoir de ces petits souvenirs-là !
Il monte au clocher par la porte ouverte, mais Jeunhomme revient qui la ferme soigneusement.
SCÈNE X
JEUNHOMME
Non, il vient trop d’air maintenant, c’est mauvais pour mon rhume, qu’est-ce que dirait Calfa ?… Rentrons chez nous.
Il a réintégré les flancs de l’orgue, quand Gérôme et Calfa paraissent au fond.
SCÈNE XI
GÉRÔME, CALFA
CALFA.
Alors vous l’avez enfermée dans le clocher ?
GÉRÔME.
Oui, et, sans vouloir me poser en maître, il me semble que c’est assez bien imaginé.
CALFA.
Évidemment, c’est une solution. Mais, voulez-vous mon opinion ? Vous ne vous fâcherez pas ? C’est une solution sans élégance.
GÉRÔME.
Comment ! j’assure la tranquillité de la cérémonie, je mets cette femme dans l’impossibilité de nuire…
CALFA.
C’est justement. Vous comprenez bien, si j’avais pensé que ce fût là le résultat à atteindre, ce n’était pas bien malin : je n’avais qu’à la faire garder à vue à l’hôtel.
GÉRÔME.
Tiens, au fait : pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
CALFA.
Ah ! Monsieur Gérôme, Monsieur Gérôme, comme on voit bien qu’avec des dispositions pourtant remarquables vous n’êtes qu’un amateur : vous n’avez pas nos coquetteries professionnelles !
GÉRÔME.
Enfin, l’important est que vous empêchiez un malheur ?
CALFA.
Non ! l’important était qu’on vît bien qu’il pouvait arriver un malheur, mais que nous avions pris toutes nos précautions. Nous ne commandons pas à l’orage, mais nous apportons des parapluies. Si l’orage ne crevait jamais, on finirait par trouver que les parapluies sont des instruments encombrants et d’une forme ridicule. Comprenez-vous la vraie mission de la police ? Enfin ! vous êtes bien sûr, cette fois, que c’est bien la personne qui est là dedans ?
GÉRÔME.
Absolument sûr, comme je vous vois, je le lui ai demandé.
CALFA.
Et elle vous a répondu qu’elle était la maîtresse du jeune marié ?
GÉRÔME.
Pas complètement. Mais c’était facile à comprendre.
CALFA.
D’ailleurs, je vais m’assurer à mon tour, sans avoir l’air…
GÉRÔME.
Si vous n’avez plus besoin de moi, il serait peut-être bon que j’aille m’occuper aussi des derniers apprêts de la cérémonie ?
CALFA.
Mais sans doute. Seulement je remarque qu’il n’y a pas de serrure à cette porte. Il faudrait deux agents pour garder le verrou et empêcher que, si la prisonnière s’impatiente et si l’on entend frapper, il ne prenne à quelqu’un fantaisie d’ouvrir. Voulez-vous être assez aimable pour envoyer deux agents à qui vous expliquerez ce qu’ils auront à faire.
GÉRÔME.
Je leur dirai que vous leur donnez pour consigne de ne laisser tirer ce verrou, sous aucun prétexte ?…
CALFA.
C’est cela même, et merci.
GÉRÔME.
Sans rancune ?
CALFA.
Comment donc : on peut avoir des points de vue différents en matière de police, et cela n’empêche pas qu’on s’estime. Et puis, qui sait ? Le hasard est un grand maître. Assurons-nous toujours.
Gérôme est parti. Calfa ouvre la porte du clocher et se trouve nez à nez avec Lanvornay.
SCÈNE XII
LANVORNAY, CALFA
LANVORNAY.
Ah ! je vous remercie, Monsieur, on voit à peine clair là dedans, je ne pouvais plus ouvrir la porte !…
Il va pour filer.
CALFA.
Voyons, je ne rêve pas ; ce n’est pas un déguisement : c’est bien un homme… C’est même le jeune marié !… Eh ! Monsieur !…
LANVORNAY.
Oh ! je vous demande pardon… on doit m’attendre, je suis très pressé. Tiens, j’ai même laissé mon couteau là-haut… tant pis… Bonsoir, Monsieur !
Il file.
CALFA.
Voyons, Gérôme n’est pas un professionnel, c’est égal, il n’a pu se tromper à ce point : l’homme, je le retrouverai toujours. Mais elle, la femme, qu’est-ce qu’il en a fait, qu’est-elle devenue ? Un dernier rendez-vous, peut-être. Il a parlé de son couteau ? Quelles turpitudes vais-je découvrir, ou quel drame ? Tout va bien.
Il monte au clocher. Les deux agents envoyés de service s’arrêtent devant la porte que Calfa vient de laisser ouverte.
SCÈNE XIII
LAMBERT, GUIBAL
LAMBERT.
Puisqu’il s’agit que personne entre et que personne sorte, si une bonne fois nous poussions le verrou ?
GUIBAL.
Nous n’avons pas d’instructions.
LAMBERT.
Il y a des cas où il faut montrer un peu d’initiative. (Il pousse le verrou) Là ! comme ça nous n’aurons qu’à surveiller du coin de l’œil, et, de l’autre, nous pourrons voir un peu la cérémonie.
GUIBAL.
Je suis libre penseur, mais les grandes cérémonies religieuses, ça m’impressionne toujours.
LAMBERT.
Oui, nous avons tous fait notre première communion.
GUIBAL.
Oui, on aura beau dire, pour un mariage, rien ne remplace l’autel avec les fleurs, et les cierges, et l’orgue, et les suisses.
Ils rôdent autour de l’orgue.
LAMBERT.
C’est curieux un orgue ; je n’en avais jamais vu de près, c’est gros !
GUIBAL.
C’est censément plus gros qu’un piano.
LAMBERT.
M. Canette en joue bien, encore qu’il n’y voit guère…
GUIBAL.
C’est sans doute que, quand on n’y voit pas, on entend mieux.
LAMBERT.
Moi, j’aime surtout quand cela fait un petit bruit, comme si c’était dans le lointain, et que ça tremble.
GUIBAL.
Oui, on dirait qu’on vous chatouille.
LAMBERT, lisant.
Voix céleste… cor anglais…
GUIBAL.
Toujours les Anglais, nom de Dieu ! ça me gâte un peu mon plaisir !
LAMBERT.
A notre poste, voilà qu’on vient.
Ils sont installés près de la porte quand arrivent les Bédu et les Ramage.
SCÈNE XIV
Les mêmes, Mme RAMAGE, Mlle BÉDU, BÉDU, RAMAGE
Mme RAMAGE.
Tiens, il y a d’autres invités qui font comme nous qui s’installent à l’orgue.
Mlle BÉDU.
Nous ne les connaissons pas. Ce sont peut-être des touristes ?
BÉDU.
Chut ! ce sont des agents. Il y en a comme ça plein l’église.
Mme RAMAGE.
C’est très impressionnant ! Mais ils ne sont pas en uniforme ?
BÉDU.
Ils ne sont pas en uniforme pour qu’on ne les reconnaisse pas. (Montrant dans la nef.) Tenez, il y a là Babin, et Lacaze, et Choquart, le petit blond…
Mme RAMAGE.
Cela ne vous fait rien, chère amie, de sentir qu’on est comme cela enveloppée de soldats ?…
Mme BÉDU.
Les sergents de ville ne sont pas des soldats.
Mme RAMAGE.
Sans doute, n’empêche que de les savoir là calmes, immobiles, plein l’église, je trouve que cela donne aux circonstances une solennité particulière : j’imagine que ce que j’éprouve, c’est comme si j’assistais à une messe à bord d’un navire, vous savez, avec tout l’équipage…
Mme BÉDU.
Vous avez de l’imagination.
Mme RAMAGE.
Il faut bien.
Mme BÉDU.
Pour moi, je trouve qu’il n’y a pas de belle cérémonie de mariage sans uniformes dans le cortège.
Mme RAMAGE.
Ils ont dû faire venir leur cousin…
Mme BÉDU.
Oui, ce fameux cousin qui est quelque chose dans les douanes, ou dans l’intendance, et qui s’est promené tout l’été dernier, à la musique, avec une pelisse d’officier…
Mlle BÉDU.
Est-ce qu’un substitut peut être autorisé à se marier en robe ?
Mme BÉDU.
Qu’est-ce que ça peut te faire ?
RAMAGE.
Allons, madame Bédu, Bédu autorise : venez que je vous montre les horreurs que les moines avaient mises dans cette galerie…
Mme BÉDU.
M. Bédu n’a rien à autoriser.
RAMAGE.
Voyons, nous avons encore quelques minutes à perdre, il faut en profiter : on ne marie pas tous les jours la fille d’une amie. Vous verrez, c’est très curieux.
Mme RAMAGE.
En somme, c’est de l’architecture.
Mme BÉDU.
En tous cas, nous ne pouvons laisser Amélie seule. (A Bédu.) Tu vas me faire le plaisir de rester avec elle.
BÉDU.
Mais certainement ! (A part.) Ça m’est égal, j’ai vu ça quarante fois.
Mmes Bédu et Ramage avec Ramage s’en vont dans la galerie.
SCÈNE XV
Mlle BÉDU, BÉDU, les Agents
Mlle BÉDU.
Ce sont les petits chapiteaux, n’est-ce pas, papa ?
BÉDU.
Tiens, tu sais ça, toi ?
Mlle BÉDU.
Je crois bien : à la pension, Germaine Champenois en dessinait sur tous ses cahiers.
BÉDU.
C’est du joli !
Mlle BÉDU.
Oh ! tu vois bien que ça ne l’empêche pas de se marier.
BÉDU.
Tu ferais mieux de repasser un peu ton morceau de chant.
Et laissant Mlle Bédu à l’orgue, il se rapproche des agents qui ont entamé une partie de cartes.
BÉDU.
A quoi jouez-vous donc là, sergents de ville ?
LAMBERT.
Au bonneteau.
GUIBAL.
Nous ne jouons pas, d’ailleurs, nous étudions.
LAMBERT.
Oui, c’est un jeu qui n’est pas très courant en province ; mais monsieur Calfa exige que nous l’apprenions à tout événement, pour la surveillance.
GUIBAL.
Il nous a rapporté ça de Paris.
BÉDU.
J’ai connu ce jeu-là, autrefois. Voyons, voulez-vous que je vous fasse dix sous ?
LAMBERT.
Si vous voulez, monsieur Bédu. (Jeu.) C’est perdu.
BÉDU.
Je recommence. Un homme intelligent, le nouveau commissaire.
LAMBERT, tout en faisant le jeu.
Oui, il va de l’avant. C’est perdu.
Le jeu continue.
GUIBAL.
On ne comprend pas toujours ce qu’il fait faire ; mais comme il dit, moins on comprend, mieux on est discipliné ; il inspire confiance.
LAMBERT.
Et dame, tout est là, pour les chefs, inspirer confiance. C’est encore perdu.
BÉDU.
Sapristi ! je n’ai plus de petite monnaie. Je suppose bien qu’on n’aura pas l’aplomb de venir jusqu’ici faire la quête. Mais c’est égal, en cas, c’est embêtant de se trouver pris au dépourvu, et de n’avoir pas de pièce de dix sous. Je descends jusqu’au bureau de tabac, et je reviens. (A sa fille.) Solfie en m’attendant.
Il s’en va.
Mlle BÉDU, après le départ de son père.
En somme, c’est de l’architecture !…
Et, elle aussi, va voir les chapiteaux.
SCÈNE XVI
LAMBERT, GUIBAL, puis JEUNHOMME
LAMBERT.
Il a parlé de bureau de tabac, moi je fumerais bien une pipe.
GUIBAL.
Pour ce que nous faisons… Pourtant ici, on ne peut guère.
LAMBERT, montrant la porte de l’orgue.
Si on entrait par là, c’est peut-être plus discret. (Il ouvre.) Tiens, Jeunhomme, qu’est-ce que vous faites là, vous ?
JEUNHOMME.
Bon ! on ne peut pas être dix minutes tranquille sans que vous veniez me relancer.
LAMBERT.
Allons ! ne vous fâchez pas : seulement on ne vous savait pas si dévot !
JEUNHOMME.
C’est le père Louche qui m’avait demandé pour souffler l’orgue à sa place…
GUIBAL.
Parbleu ! quand il s’agit de faire de la musique, vous en êtes toujours. Mais il n’est pas question de ça. Le patron nous a collés de service ici.
JEUNHOMME.
Pour quoi faire ?
LAMBERT.
Pour garder cette porte.
JEUNHOMME.
En voilà une idée !
LAMBERT.
C’est son idée !
GUIBAL.
Seulement nous cherchions un petit coin pour en griller une…
JEUNHOMME.
Eh ! bien, mettez-vous là ! Mais ne fichez pas le feu. Et puis je vais vous enfermer pour que la fumée n’aille pas dans l’église.
LAMBERT.
Et vous, si on veut toucher à la porte, prévenez-nous.
JEUNHOMME.
Oui, oui, elle ne va pas s’envoler.
Les agents s’enferment dans l’orgue.
SCÈNE XVII
JEUNHOMME, Mlle BÉDU, puis LA PRÉFÈTE.
Mlle BÉDU.
C’est bien extraordinaire que M. Canette ne soit pas arrivé ; si j’allais n’avoir personne pour m’accompagner ? (A Jeunhomme.) Dites, Monsieur, puisque vous êtes quelque chose dans l’orgue, savez-vous pourquoi l’organiste est si en retard ?
JEUNHOMME.
Oh ! qu’est-ce que vous voulez, il est tellement myope !
Mlle BÉDU.
Il me semble qu’on monte l’escalier, c’est peut-être lui ?
JEUNHOMME.
Eh ! non, c’est Mme la préfète qui revient.
Mlle BÉDU.
La préfète ?
JEUNHOMME.
Ça m’a échappé… Eh ! oui la nouvelle préfète, arrivée ici d’hier soir !
Mlle BÉDU.
La préfète !… Je vais sans doute voir une grue et voici que je me rencontre aussi avec la nouvelle préfète : quelle bonne journée !
LA PRÉFÈTE.
Vous voyez, Monsieur Jeunhomme, j’ai suivi vos conseils, je viens assister au défilé. Mais je ne vais pas vous gêner, vous me permettez, Mademoiselle ?
Mlle BÉDU.
Oh ! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète…
LA PRÉFÈTE.
Allons, bon ! je vois qu’on m’a trahie…
JEUNHOMME.
Ça m’a échappé !…
Il va retrouver les agents dans l’orgue.
Mlle BÉDU.
Oh ! Madame la préfète, j’aurais deviné…
LA PRÉFÈTE.
C’est bien ce que je craignais, c’est une fatalité ! mais enfin, à première vue, à quoi donc reconnaît-on une préfète ?
Mlle BÉDU.
C’est que, je ne sais pas comment dire, Madame, mais bien sûr qu’à la musique, par exemple, on voit tout de suite : ça, ce sont les femmes d’officiers, ça, les femmes de commerçants… ça, les dames des fonctionnaires…
LA PRÉFÈTE.
Et moi aussi, à première vue, je reconnais tout de suite une gentille jeune fille de fonctionnaire, qui sera bien contente si l’on danse cet hiver à la préfecture.
Mlle BÉDU.
Oh ! oui, Madame la préfète : pensez donc, c’est si triste quand la préfecture ne donne pas l’élan !
LA PRÉFÈTE.
Et notre prédécesseur Bavolet ne donnait pas l’élan, lui qui était célibataire…
Mlle BÉDU.
Et avant, madame Laussel, la préfète qui était toujours en deuil… Tandis qu’il y a eu une année, seulement j’étais trop jeune alors pour faire mon entrée dans le monde, une année où il y a eu un bal travesti !
LA PRÉFÈTE.
Si vous étiez préfète, je parie que vous donneriez des bals travestis ?…
Mlle BÉDU.
Oh ! oui, et puis je ferais jouer la comédie : c’est si amusant, paraît-il, surtout les répétitions…
LA PRÉFÈTE.
Vous joueriez très bien la comédie !
Mlle BÉDU.
Oh ! je ne dis pas moi, mais il y a de ces messieurs qui débitent bien, allez, il y a le substitut !
LA PRÉFÈTE.
Vous comprenez, je me renseigne ; tout cela est très important à savoir, Mademoiselle. (Prenant la partition que Mlle Bédu tient à la main.) Et vous chantez, vous allez chanter tout à l’heure ?
Mlle BÉDU.
Germaine Champenois est ma meilleure amie ; elle m’avait tellement fait promettre que je chanterais à son mariage !…
LA PRÉFÈTE.
Il n’y a pas d’organiste pour vous accompagner ?
Mlle BÉDU.
Je commence même à être un peu inquiète ! d’autant que le morceau que je dois chanter est de lui…
La préfète jette un coup d’œil sur les premières lignes.
LA PRÉFÈTE.
Tiens, ça ressemble au Pas des Patineurs…
Mlle BÉDU.
C’est en effet le Pas des Patineurs. Il faut vous dire que Germaine s’est fiancée en dansant cette danse-là. Alors M. Canette a eu l’idée d’arranger le Pas des Patineurs avec des paroles religieuses, en plus lent, bien entendu : c’est pour le souvenir.
LA PRÉFÈTE.
M. Canette est homme de goût. Mais, dites-moi, Mademoiselle ! avec la musique de M. Canette et les monologues du substitut, il me semble que voilà de quoi passer de charmantes soirées : voilà des éléments !
Mlle BÉDU.
Quand on veut, on trouve toujours des éléments ! D’ailleurs, on peut toujours organiser des petits jeux…
LA PRÉFÈTE.
J’allais le dire : les petits papiers, les portraits. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme, qu’est-ce que c’est ?…
Mlle BÉDU.
Le trou…
LA PRÉFÈTE.
Le trou ?
Mlle BÉDU.
Oh ! oui, le trou !… moi, je trouve que c’est le plus amusant, n’est-ce pas, Madame ?
LA PRÉFÈTE.
Oui ? Tiens, voilà un jeu que je ne connais pas du tout ! J’ai pourtant été élevée au couvent. Oh ! mais il faut que vous me l’appreniez, tout de suite.
Mlle BÉDU.
Que je vous apprenne, Madame la préfète !…
LA PRÉFÈTE.
Si, si, tout de suite ! Ah ! par exemple ! Entendez-vous les potins des réactionnaires, quand mon mari aurait pris possession de son poste : Qu’est-ce que cette nouvelle préfète qui ne sait pas seulement jouer au trou !… Je l’ai échappée belle ! Allons, Mademoiselle, c’est pour la République !
Mlle BÉDU.
Oh ! Madame la préfète, bien sûr, Madame la préfète !… Seulement il faudrait être au moins trois…
LA PRÉFÈTE.
Eh ! bien, mais il y avait là Jeunhomme…
JEUNHOMME, sortant de l’orgue, aux agents.
Tiens, je vous crois que je fais Charlemagne ! Et puis, vrai, au bonneteau, vous n’êtes pas de force. Fumez, fumez ! et soufflez un peu si vous voulez pour vous distraire…
LA PRÉFÈTE.
Monsieur Jeunhomme, vous allez venir jouer avec nous.
JEUNHOMME.
Encore un bonneteau ? Jamais de la vie ! J’ai épuisé ma veine, vous comprenez ! Trente sous que je viens de gagner là !
LA PRÉFÈTE.
Fi, des jeux d’argent, Monsieur Jeunhomme, dans votre situation !… Non, nous cherchons un troisième pour jouer au trou ; allons ! ne dites pas non ; moi non plus je ne sais pas jouer, mademoiselle va nous expliquer…
Mlle BÉDU.
Eh ! bien, voilà… Je suis un peu émue… On se met en cercle… et puis on tient la main gauche, comme ceci… ça fait comme un petit puits…
LA PRÉFÈTE.
C’est ça, le trou ? Ah ! très bien !…
Mlle BÉDU.
Comme vous comprenez vite, Madame la préfète ! C’est le trou. Au milieu, c’est le trou commun. Et le trou du voisin de droite, c’est le trou du voisin, bien entendu. Et alors on commande : chacun son trou… trou commun… trou du voisin… et chacun suit avec l’index de la main droite : chacun son trou… trou commun… trou du voisin… Naturellement, plus on est nombreux, plus on va vite, plus on s’embrouille, et plus c’est amusant…
LA PRÉFÈTE.
Je trouve que, rien qu’à nous trois, c’est déjà très amusant, n’est-ce pas, Monsieur Jeunhomme ?…
JEUNHOMME.
Oh ! moi, il faut très peu de chose pour m’amuser.
LA PRÉFÈTE.
Allons, attention ! je commence : Trou commun… chacun son trou… Ah ! Monsieur Jeunhomme, un gage !…
JEUNHOMME.
Un gage ?
LA PRÉFÈTE.
Oui, vous vous êtes trompé. Il faut donner un gage… donnez n’importe quoi… votre mouchoir de poche ?
JEUNHOMME.
Mon mouchoir de poche ?… Si j’avais pu prévoir…
Mlle BÉDU.
Est-ce dommage que M. Canette ne soit pas là… C’est lui qui en fait des gages !… Avec sa myopie, il se trompe tout le temps, ce qu’il est drôle !… Oh ! mon Dieu les cloches !… voilà qu’on sonne…
JEUNHOMME.
On dirait même que c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude…
Mlle BÉDU.
Pendant que nous jouions là, bien tranquillement, le cortège qui arrive, et cette pauvre Germaine va faire son entrée sans musique, une entrée manquée, c’est épouvantable !… Ah ! si je savais jouer de l’orgue…
LA PRÉFÈTE.
Mais, j’en sais jouer, moi ; je ne vais pas à l’église dans les villes où mon mari est préfet, mais chez nous, l’été, à la campagne, c’est toujours moi qui tiens l’harmonium pendant la messe. (Prenant le morceau de musique des mains de Germaine.) Allons, donnez-moi ça… Ces cloches sont folles !… Ne laissons pas rater l’entrée de votre amie Germaine !
Elle joue les premières mesures, Gérôme se précipite.
SCÈNE XVIII
Les mêmes, GÉRÔME, RAMAGE, Mme RAMAGE, Mme BÉDU, CALFA, BÉDU, CANETTE, GILOTTE, LE COMMANDANT.
GÉRÔME.
Arrêtez l’orgue, arrêtez : la noce n’est pas là, c’est un faux départ. (Apercevant la préfète à l’orgue.) La personne ! c’est la personne !… Mais alors on l’a laissée sortir… les agents ne sont plus là… et qui est-ce qui est dans le clocher… qui peut se permettre de toucher aux cloches… (Il va rapidement à la porte du clocher qu’il ouvre et d’où sort un nègre.) Ah ! vous, tout le monde vous avait oublié !… on sonne toujours !
Il monte au clocher.
LA PRÉFÈTE.
Un nègre ?
JEUNHOMME.
Ah ! oui ! le nègre ? C’est l’architecte diocésain délégué du ministère des Beaux-Arts ; voilà onze ans qu’il passe ses journées dans le clocher pour en étudier la restauration ; personne n’y fait plus attention…
LA PRÉFÈTE.
Et il continue.
De la galerie arrivent Ramage, Mme Ramage et Mme Bédu.
RAMAGE.
Que se passe-t-il ? La personne !…
Mme BÉDU.
Ma fille seule avec la personne !… Quelles horreurs lui aura-t-elle apprises ?…
RAMAGE.
Les chapiteaux en action !
Mme RAMAGE.
Oh ! puisque le nègre était là !
Au seuil de la porte du clocher, Calfa et Gérôme.
CALFA, à Gérôme.
J’étais enfermé ! Il a bien fallu que je sonne pour me faire entendre. (A la Préfète.) Bien joué, Madame…
LA PRÉFÈTE.
Oh ! trop aimable… L’orgue, quand on sait un peu de piano, je tapote…
CALFA.
Bien joué, vous dis-je ; mais à deux de jeu ?
LA PRÉFÈTE.
C’est l’organiste ? Mais il n’a pas l’air myope…
CALFA.
Et les agents ? Où sont les agents ?
JEUNHOMME, ouvrant la porte de l’orgue.
Tenez, ils sont là ; ils fument.
CALFA.
De mieux en mieux, Madame : séquestration d’agents de la force publique, le délit se caractérise ; à merveille !
Arrive Bédu, avec l’organiste.
BÉDU.
Voici la noce, dépêchez-vous, monsieur Canette, vous allez être en retard !
GÉRÔME.
Canette ne voit personne : voilà qu’il s’installe.
CALFA[1].
Ne le troublez pas. Seulement je suis forcé de garder Jeunhomme, bien entendu, et madame à ma disposition.
JEUNHOMME.
Mais c’est la préfète !
Mlle BÉDU.
C’est la préfète !
Mme BÉDU, à sa fille.
Petite dinde !
CALFA.
Elle est ingénieuse ! elle est drôle !… Mais je n’ai pas envie de rire.
GÉRÔME.
La préfète ? un nom de guerre, comme la Vrille, ou la Mominette.
CALFA.
Évidemment !
M. Canette commence sur l’orgue son arrangement du Pas des Patineurs. Musique jusqu’au baisser du rideau.
JEUNHOMME, à la préfète.
Voilà les avantages de l’incognito !
LA PRÉFÈTE.
Mais je n’en espérais pas tant : moi arrêtée, c’est admirable, c’est délicieux !
JEUNHOMME.
Si vous en aviez comme moi l’habitude…
Surgissent de l’escalier du fond Gilotte, le commandant, un enfant de chœur.
GILOTTE.
Eh ! bien, voyons, qu’est-ce qui se passe ? Gérôme, le cortège est en bas…
LE COMMANDANT.
L’exactitude militaire, politesse des rois !
RAMAGE, à Gérôme.
Ne dites rien, sacrebleu, le lunch…
BÉDU.
Le lunch !
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Messieurs, je vous suis… (A Calfa.) Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
CALFA.
Pas le moins du monde ; ma mission est accomplie : la noce continue…
Mlle BÉDU.
Ai-je vu une grue qui ressemble à une préfète, ou une préfète qui ressemblerait à une grue ?
CALFA.
Je crois que j’aurai un joli rapport à présenter au nouveau préfet.
RIDEAU
ACTE TROISIÈME
Au jardin public. A gauche, un coin du kiosque couvert où joue la musique : l’escalier par où l’on y monte, et à côté de l’escalier, face au public, la porte basse du hangar sous le kiosque, qui sert pour les chaises. — Au lever du rideau, les enfants Ramage crient et trépignent sur le kiosque.
SCÈNE PREMIÈRE
Mme RAMAGE, Mme BÉDU, Mlle BÉDU
Mme RAMAGE, appelant les enfants.
Yvonne ! Édouard ! Vovonne, Doudou ! voyons ! voulez-vous bien descendre !… oh ! insupportables !… (Aux dames Bédu qui arrivent.) Ah ! bonjour, chère madame, bonjour mademoiselle : vous venez prendre vos chaises ? Gérôme n’est pas encore là… Vovonne ! Doudou !… Je vous demande pardon : ces enfants me rendront folle !…
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux ! Amélie, va les embrasser…
Amélie rejoint les enfants sur le kiosque.
Mlle BÉDU.
Vovonne !… Doudou !…
Mme BÉDU.
Alors, M. Ramage y est allé lui aussi ?… se présenter à cette préfète ?
Mme RAMAGE.
Mais oui… et aussi M. Bédu ?…
Mme BÉDU.
Oh ! vous pensez ! du moment qu’il s’agit d’aller faire la roue devant une péronnelle…
Mme RAMAGE.
Mais, chère amie, je vous trouve sévère !… En somme, cette dame a été victime d’une erreur regrettable, et je trouve très bien qu’en manière d’hommage et de protestation ces messieurs se soient donné le mot pour aller corner leur carte.
Mme BÉDU.
Corner !… je ne vous le fais pas dire !
Mme RAMAGE.
Après tout, c’est la préfète !
Mme BÉDU.
Je ne dis pas non ; c’est tant mieux pour elle : autrement elle s’en serait tirée à moins bon compte ! Le commissaire reconnaît qu’il s’est trompé, c’est une chose entendue ! Mais ce qui ne trompe pas, c’est notre instinct d’honnête femme.
Mme RAMAGE.
Alors, vous croyez qu’il y avait quelque chose ?
Mme BÉDU.
On ne m’enlèvera pas de l’idée que cette dame était parfaitement la maîtresse du petit Lanvornay. D’abord, qu’est-ce que ces façons ? Elle cause un quart d’heure avec ma fille, et quand j’arrive, elle n’a même pas un regard pour moi, moi la mère ? Vous trouvez que ce sont des procédés de femme bien élevée ?
Mme RAMAGE.
Enfin, une préfète est une préfète…
Mme BÉDU.
Vous en êtes encore là ? Mais, chère madame, dans les Basses-Alpes, nous avons connu un préfet qui avait épousé la fille d’un contrebandier espagnol, après l’avoir enlevée d’un cabaret à matelots : tout le monde savait cela, à Digne !
Mme RAMAGE.
Vous me bouleversez ! Celle-ci aurait assez le type espagnol, ne trouvez-vous pas ?
Mme BÉDU.
Toutes ces femmes-là ont le type espagnol ! En attendant, nous sommes forcées de laisser nos maris, trop contents de l’aubaine, se galvauder auprès de cette personne ; et nous-mêmes, il faut que nous venions attendre ici, afin que, s’il lui prend fantaisie de venir s’afficher à la musique, elle trouve les femmes des hauts fonctionnaires prêtes à la saluer, à la face de la ville, pour pallier l’effet de son algarade, et lui constituer une garde d’honneur : pour la réhabiliter !
Mme RAMAGE.
Mais mon mari, en m’envoyant, m’avait dit que c’était vous-même qui aviez eu l’idée…
Mme BÉDU.
Mais certainement, chère amie : j’ai fait la bêtise de me marier à un fonctionnaire, je ne tiens pas à ce que mon mari meure dans la peau d’un sous-inspecteur, j’ai une fille. Mais quand je songe que j’aurais pu épouser un officier, et qu’alors je me serais moquée de la préfecture, de la préfète, et de tous ces croquants !…
SCÈNE II
Les mêmes, GÉRÔME
GÉRÔME.
Je vous demande pardon, Mesdames, je suis un peu en retard pour les chaises. Mais vous vous expliquez sans doute : j’étais allé corner ma carte, comme serveur à la préfecture.
Tout en parlant, il a ouvert la porte basse et tiré quelques chaises.
Trois chaises, n’est-ce pas, à la place habituelle, du côté du jet d’eau. Ne vous donnez pas la peine, je vais les porter.
Il s’éloigne avec les chaises.
Mme RAMAGE, appelant.
Vovonne… Doudou !…
Mlle BÉDU, descendant du kiosque avec les enfants.
Les voilà ! dites que vous vous êtes bien amusés avec votre amie Amélie…
Mme RAMAGE.
Vous n’embrassez pas la dame ; allons, embrassez la maman de votre amie Amélie…
Les enfants hurlent.
Mme BÉDU.
Mais non, mais non, laissez-les donc jouer !
Mlle BÉDU.
Je songeais à une chose : si le commissaire spécial ne s’était pas trompé, si la personne qu’on a arrêtée à l’église avait été coupable, c’est le substitut qui l’aurait jugée ?
Mme BÉDU.
Tu ferais mieux de t’occuper des enfants : tiens, ils vont jeter toutes les chaises par terre…
Mme RAMAGE.
Ce sont des diables ! ce sont des diables !…
Mme BÉDU.
Ils sont délicieux ! (A part.) S’ils étaient à moi, ce que je leur flanquerais des gifles !… (Haut.) Ils sont délicieux !…
Ils s’éloignent.
SCÈNE III
CALFA, GÉRÔME
CALFA, arrivant suivi de deux agents. Il leur montre la cave.
Là ! vous serez très bien là-dedans : c’est parfait ! (A Gérôme qui revient.) Ah ! Gérôme, je réquisitionne votre hangar pendant la musique, c’est là que se tiendront mes agents !