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Le pacifisme

CONCLUSIONS

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Le pacifisme est donc essentiellement chimérique. Bon gré mal gré, il ne peut fonder que sur l’antipatriotisme. Il ne pourrait établir son règne que si le patriotisme était aboli et chez tous les peuples en même temps, au même moment ; car il est bien évident que le peuple qui cesse d’être patriote pendant que les autres restent patriotes est simplement un peuple qui veut mourir.

Il faudrait donc, pour que le pacifisme établît son empire, que tous les peuples cessassent de tenir à eux, et j’ai montré combien c’est chose impossible. Le patriotisme est éternel. Il peut s’éteindre ici, mais c’est pour persister là ou pour y renaître. Je crois même, et je l’ai dit souvent, pour d’autres sujets, que si le genre humain tout entier perdait le sentiment du patriotisme, il se créerait très vite, ici et là, comme des noyaux de patriotisme nouveau. L’humanité aura sans doute toujours des parties fermes et des parties molles. Comme dans la nation la plus nivelée et la plus pulvérisée, il se trouve des individus encore énergiques qui se cherchent, qui s’associent, qui s’engrènent et qui forment un corps résistant et un centre d’attraction ; de même dans l’humanité nivelée, invertébrée et amorphe, il se trouverait telle province, telle région, plus énergique, qui voudrait avoir une personnalité, qui à la vouloir la créerait, qui deviendrait autonome, qui, pour défendre son autonomie deviendrait belliqueuse et qui recommencerait le cycle.

Pour nous en tenir aux temps où nous sommes, le patriotisme s’oppose au pacifisme de telle sorte que, comme dit M. Stead, « la guerre est en hausse » plus qu’elle n’est en baisse. Le patriotisme s’oppose au pacifisme partout. Chez les grands peuples ascendants il s’oppose au pacifisme parce qu’il devient impérialisme — forme aiguë du patriotisme — et esprit de conquête et esprit de domination. Chez les petits peuples restés énergiques, il s’oppose au pacifisme en tant qu’instinct de défense, instinct d’autonomie, instinct de personnalité. Il n’y aurait qu’un peuple à la fois affaibli matériellement et contempteur de ses traditions et dévoré de passions anarchiques qui pourrait perdre le sentiment patriotique. Celui-là, s’il existe, disparaîtra rapidement de la carte du monde ; mais il n’en sera que cela, et le pacifisme n’aura pas fait un seul pas.

Car remarquez. J’entends dire qu’aux temps où nous sommes le patriotisme n’existe plus véritablement que sous forme d’impérialisme ; qu’il existe dans les deux ou trois grandes nations ascendantes sous forme d’orgueil national et qu’il n’existe plus que comme souvenir un peu confus et instinct qui s’émousse dans les autres. C’est, je crois, une erreur. Dans les grands peuples qui, pour ainsi dire, nourrissent leurs citoyens d’orgueil national, règne et brûle le patriotisme de la grande patrie ; dans les peuples plus faibles, et qui ne peuvent nourrir leurs citoyens du même aliment, renaît et prend force le patriotisme des petites patries. Anglais, Écossais, Irlandais même, peut-être, ne sont plus qu’Anglais ; Saxons, Bavarois, Prussiens, ne sont plus qu’Allemands ; c’est le grand patriotisme. Hongrois et Tchèques ne sont plus Autrichiens, mais ils sont ardemment Tchèques et Hongrois ; Norvégiens ne sont plus Suédois, mais ils sont Norvégiens de tout leur cœur ; c’est le patriotisme de petite patrie. Or ni ici ni là le pacifisme ne trouve son compte.

Bien au contraire, grands et petits patriotismes — si l’on me permet de me servir de ces mauvais mots pour faire court — sont précisément, les uns heurtant les autres, de quoi se sont faites toutes les guerres et de quoi il est extrêmement probable qu’elles se feront dans l’avenir.

Ce qu’on peut prévoir, c’est que l’Europe, pour ne parler que d’elle, continuera d’être emportée dans le grand mouvement où elle est engagée depuis un siècle : les grands empires deviendront plus grands ; les nations faibles seront conquises, et l’Europe ne comptera plus que deux ou trois grandes agglomérations nationales.

On m’arrête pour me dire : ne voyez-vous pas que c’est le contraire : « Les peuples, loin de se grouper et de se fondre, se désagrègent plutôt. Partout on voit des provinces se hausser au rang de patries, des races particulières revendiquer leur autonomie, les unes remuant dans leurs tombeaux, les autres s’agitant dans leurs langes… Norvégien contre Suédois, Flamand contre Wallon, Polonais contre Allemand, Hongrois contre Tchèque, Bulgare contre Grec, l’Europe se divise et se subdivise encore. En vérité, il y avait plus de cosmopolitisme au temps du prince Eugène, du maréchal de Saxe et de Voltaire. » (Hanotaux).

Ceci est très vrai et va très bien contre le pacifisme et le socialisme, et, à cet égard, j’en fais mon profit. Mais cela ne prouverait pas contre la prévision d’énormes agglomérations nationales et d’immenses empires. Car remarquez que ce n’est que dans les nations faibles que ces tendances séparatistes se manifestent et que les « petites patries » renaissent. Dans les nations fortes les petites patries s’effacent, dans les nations faibles les petites patries s’affirment. Donc affaiblissement des nations faibles, renforcement des nations fortes, voilà la formule probable de l’avenir. Précisément parce que les nations déjà faibles « se diviseront et se subdiviseront », les nations fortes annexeront plus facilement les petites patries qui se seront formées du débris des nations moyennes. Ce n’est pas l’Europe qui s’effrite, ce sont les parties fatiguées de l’Europe qui se pulvérisent, et cet effritement ne peut que profiter aux parties de l’Europe qui ne s’effritent point. Je reviens donc et je dis que l’avenir appartient aux grandes agglomérations. Et ces grandes agglomérations se heurteront les unes contre les autres, infailliblement, dans des luttes terribles.

— Tant mieux peut-être, répondront les pacifistes ; car : ou, luttant les unes contre les autres en se faisant d’horribles blessures, mais sans se tuer, les grandes agglomérations en viendront à reconnaître qu’il vaut mieux arbitrer que se battre et créeront la cour suprême d’Europe que nous rêvons, ce qui est plus facile à faire à trois qu’à trente ; — ou l’une des grandes agglomérations vaincra d’abord l’une des deux autres, puis la seconde, et il n’y en aura plus qu’une, et l’empire romain sera rétabli, et la paix faite.

Il est possible ; mais il n’est pas très probable. Car pour ce qui est de la première hypothèse, il est très faux que trois grands empires voisins se supportent et s’entendent mieux que séparés les uns des autres par de petits États indépendants, « États tampons » qui amortissent les chocs ; — et pour ce qui est de la seconde hypothèse, le plus probable est que si toute l’Europe se trouvait un jour former un seul empire, c’est alors que, indistinctement, un peu partout, les séparatismes se manifesteraient, parce que les peuples ne seraient pas unis entre eux, mais soumis à l’un d’entre eux, ce qui serait insupportable à tous excepté au peuple dominateur ; et ce peuple-ci, quelque vainqueur qu’il eût été, ne serait pas assez fort pour maintenir longtemps dans l’obéissance les peuples soumis.

On m’objectera les États-Unis, et je trouve l’objection excellente. Les États-Unis sont bien une agglomération de peuples différents et ils sont bien, à un autre égard, un peuple composé de deux peuples dont l’un a vaincu l’autre, dont l’un a conquis l’autre ; cela est certain. Mais… d’abord je ne suis pas sûr que les États-Unis ne se désagrègent pas un jour, et la preuve n’est pas encore faite que l’Union soit indissoluble. Ensuite — car un argument reposant sur une hypothèse ne doit compter que pour mémoire — ensuite les États-Unis sont une confédération très libre, et c’est-à-dire plutôt une alliance entre plusieurs peuples qu’un peuple comme nous l’entendons ; et dans ces conditions le désagrément est beaucoup plus évitable. Enfin il y a là, non pas tout à fait un peuple conquis, et un peuple qui a conquis ; mais un peuple qui, avant qu’une de ses parties conquît l’autre, avait vécu comme peuple un ; qui, par conséquent, a des souvenirs communs et des traditions communes remontant à une période antérieure à la conquête, souvenirs et traditions qu’il a pu renouer ; et de là la possibilité d’un patriotisme américain.

Il n’y a donc pas d’assimilation à faire entre les États-Unis actuels et ce que pourrait être l’Europe conquise en définitive par un peuple européen. Précisément il n’y aurait rien là de définitif.

Il n’y a donc pas lieu d’aspirer à cette solution, et les autres paraissent impossibles.

Le pacifisme est donc une illusion d’esprits peu capables de réel ou de cœurs trop tendres qui ne peuvent pas se soumettre à la réalité. Il est destiné, chez les peuples ascendants, à ne rien faire du tout, à n’entamer ni le patriotisme ni même l’impérialisme ; il est destiné, chez les peuples descendants, à précipiter leur décadence, de quoi du reste il n’est guère qu’une forme et un signe ; il est destiné chez les peuples énergiques, mais de forces restreintes, à ne rien faire de plus ni de moins que chez les peuples ascendants et à échouer devant le patriotisme qui retardera pour ces peuples, peut-être indéfiniment, le moment de la disparition.

Tout compte fait, on ne peut que souhaiter à tous les peuples qu’ils ne prennent du pacifisme que la sagesse, que la prudence, que la circonspection à s’engager dans des aventures téméraires ou prématurées, toutes choses qui, du reste, ne sont pas du pacifisme à proprement parler. On ne peut que souhaiter à tous les peuples de rester patriotes sans mégalomanie.

Aux peuples même qui ont été absorbés par les puissances conquérantes ; aux peuples aussi qui demain seront absorbés ou partagés par les puissances conquérantes, il faut souhaiter encore qu’ils gardent tout leur patriotisme, intact et vivace.

— Inutile !

— Mais non pas, puisqu’il arrive que la conquête recule ; puisqu’il arrive, témoin l’Espagne se délivrant des Maures et l’Italie se délivrant de l’Autriche, que les peuples se relèvent même du tombeau. Il faut donc que les peuples existants soient patriotes dans leur passé, et les peuples morts, ou qui vont l’être, patriotes dans leur avenir. Tant que l’Italie rêvait qu’elle existerait un jour, elle existait déjà. La patrie est un fait qui devient une idée et souvent aussi une idée qui devient un fait. Que les peuples ne se laissent pas leurrer par les théories pacifiques. Le véritable pacifisme, c’est encore le patriotisme ; car ce qui maintient la paix, relativement je le sais bien, mais de la seule façon, je crois bien, qu’elle puisse être maintenue ici-bas, c’est que chacun se tienne énergiquement sur la défensive, et, par abandonnement, indifférence ou insouci, n’invite pas la conquête à avancer.

Juin-Juillet 1907.

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