CHAPITRE VIII MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION.
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Supposons cependant que, sans renoncer au patriotisme, et d’autre part, sans plus examiner si la guerre est un bien ou est un mal, les peuples, par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent désormais à vivre en paix. Y peuvent-ils parvenir ?
Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre : c’est de désarmer simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage.
Ces deux solutions sont connexes ; car pour désarmer simultanément il faudra déjà qu’un arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement et fixé la quotité de forces armée que chaque nation pourra garder à l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur ; ou il faudra qu’après avoir longtemps apaisé tous les différends par l’arbitrage, un arbitre accepté par tous décide les peuples à renoncer à l’armement, démontré inutile par cette longue série de querelles évitées sans coup férir.
Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire et il est supposé existant.
Examinons cependant, pour plus de clarté, les deux questions séparément.
Les peuples peuvent-ils désarmer ? Peuvent-ils désarmer proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de soldats n’en ait plus que cent mille et celui qui en a deux cent mille n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement leurs charges ? Rien au monde n’est plus difficile et rien au monde ne serait plus fertile en contestations, en différends, en querelles incessantes conduisant droit à la guerre qu’il s’agit précisément d’éviter.
M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à Crispi en 1877 : « Le désarmement ? C’est irréalisable. Il n’y a pas de définition dans les dictionnaires marquant la limite de l’armement et du désarmement. Les institutions militaires des États sont différentes et quand vous auriez réduit toutes les armées sur un pied équivalent [équivalent en apparence], vous n’auriez pas encore mis les nations adhérant au principe du désarmement dans les conditions d’égalité pour la défensive et pour l’offensive. Laissons cela à la société des amis de la paix. »
Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si un peuple est armé autant qu’on lui a permis de l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi ? Parce qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force égale dans un pays et dans un autre, ni un canon, ni un fusil, ni une forteresse. Tel croiseur d’un pays est plus puissant que tel cuirassé d’une autre puissance ; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur de là-bas ; tel canon perfectionné vaut trois canons d’un autre modèle ; tel fusil de même, etc. Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire qu’une nation ne soit pas plus forte qu’une autre !
Prendrez-vous une autre méthode ? Fixerez-vous le chiffre que telle et telle nation ne pourront pas dépasser dans le budget de la guerre ? Mais le pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les pays : avec la même somme, le Japon pourrait bâtir une flotte deux fois plus forte que l’Allemagne. Et comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan du désarmement, « on peut établir dans un budget des ressources extraordinaires, des bons du Trésor, des emprunts à court terme, toutes opérations de trésorerie à contrôle presque impossible, de manière à faire croire qu’on n’a pas augmenté ses dépenses alors qu’on les a en réalité doublées ».
Notez encore que « une armée de deux cent mille hommes très solides, bien pourvus d’armes, de munitions, de forteresses, avec un état-major irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de trois cent mille hommes. Sur quoi portera la limitation ? Sur la quantité des troupes ou sur leur valeur ?… Toute appréciation est impossible… La limitation des armements est une prime donnée à la mauvaise foi », et j’ajouterais une excitation à en user.
Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il ? « Les régiments et les cuirassés ne sont pas les seuls instruments de guerre, dit très justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent, l’industrie, les moyens de transport, sont à la fois des outils et des armes… Un atelier [bien organisé] est une compagnie ; un bateau de commerce est un corsaire ; les murs d’une ferme, crénelés, sont une forteresse ; la plus paisible des bourgades devient une position stratégique… »
Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper l’autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a de plus grave, c’est que chaque nation fouille de tous ses yeux toutes les autres pour voir si elles trompent. C’est à peu près ce qui se passe déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement des autres ; mais c’est plus grave ; chaque nation, sous le régime des armements limités, veut voir comme le dessous de toute l’organisation militaire et le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel, c’est chaque nation chez elle tachant d’être forte ; le régime rêvé, c’est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant ; dès lors à chaque instant, la nation A dénonçant à la magistrature internationale qui aura été instituée la nation B comme outrepassant la limite fixée, et aussi à chaque instant la nation B dénonçant à la magistrature internationale la nation A comme mettant son nez d’une façon indiscrète et insupportable dans toutes les affaires intérieures de la nation B.
L’office de la magistrature internationale serait impossible à remplir ; elle y succomberait, à moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui est une question qui sera examinée plus tard ; et les causes de heurt, de choc et de guerre n’auraient été que multipliées à l’infini par ce système.
— On me dira : vous supposez la mauvaise foi.
— D’abord il faut en effet supposer la mauvaise foi ; car la bonne foi n’existerait que si tous les peuples avaient renoncé à l’ambition, à la volonté de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition et à la volonté de puissance, imposer le désarmement serait inutile : il se ferait de lui-même. Du moment que vous cherchez les moyens de l’imposer, c’est donc que vous supposez la volonté de puissance vivace encore et par conséquent tous les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts, très probablement, à entrer en jeu.
Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je suppose que la crainte de la mauvaise foi ; ce n’est pas tant la mauvaise foi chez chacun que chez chacun la crainte de la mauvaise foi des autres ; et cela est tout ce qu’il y a de plus naturel, et cela suffit pour que chaque État soit porté et se croie obligé à ingérence continue dans les affaires intérieures des autres.
Telles sont les difficultés insurmontables, ou à bien peu près, du désarmement. On a fait remarquer que la conférence de la Haye de 1899 n’a pu qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et que « depuis cette époque le budget naval et militaire s’est partout accru plus rapidement qu’en aucune période analogue de l’histoire du monde » (Stead). La conférence de la Haye de 1907 a fait exactement la même chose et n’a rien fait de plus. Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près à ajourner la question du désarmement et à la renvoyer, ce qui est très méthodique, après la constitution d’une magistrature internationale, après la constitution d’un tribunal permanent d’arbitrage.
Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est en son fond la plus simple du monde. Entre hommes, dans chaque nation, à la place de la guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats ; pourquoi entre nations ne remplacerait-on pas la guerre par la loi appliquée par une magistrature ? Il suffirait de le vouloir. Voulons !
Voilà qui est bien raisonné ; mais avec un oubli ou une omission d’un des éléments de l’affaire. Entre hommes dans chaque nation on n’a point remplacé la guerre par la loi appliquée par des magistrats ; on l’a remplacée par la loi appliquée par des magistrats aidés de gendarmes. Quel sera le gendarme de la magistrature internationale, ou la magistrature internationale sera-t-elle une magistrature sans gendarme ? toute la question est là.
Oui, ou la magistrature internationale sera sans gendarme et dans ce cas, non seulement impuissante, mais ridicule ; ou il faudra lui en trouver un, et c’est cela qui n’est pas facile.
Le premier terme de ce dilemme est nié par quelques-uns. M. Richet dit : Voit-on que, un procès jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se soumettent que sur intervention du gendarme ? « Il paraîtra en droit international aussi insensé à un État de se révolter contre la sentence qu’il est insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter contre le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin d’intervenir pour que le plaideur vaincu se soumette. Il se soumet parce qu’il comprend que toute résistance est absurde. »
Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au gendarme et non au magistrat que le plaideur condamné obéit. Il ne cède pas à l’intervention du gendarme, non ; mais il cède parce que le gendarme existe, et c’est encore et c’est très précisément obéir au gendarme et n’obéir qu’à lui. « Il se soumet parce qu’il comprend que toute résistance est absurde », oui ; mais toute résistance n’est absurde que parce qu’il y a un gendarme. Au fond de tout nous trouvons la force, et nous la trouvons ici comme ailleurs.
Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre chose que, dans une nation, la majorité qui veut vivre selon des règles, s’imposant parce qu’elle est la force collective à ceux qui voudraient vivre selon leurs forces particulières :
« Je prends le champ de mon voisin parce que je suis plus fort que lui.
— Tu ne le prendras pas, répond la société, parce que c’est mon bon plaisir que tu ne le prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce que je suis plus fort que toi. »
Le preneur obéit. A quoi cède-t-il ? A la force, et point à autre chose. Il n’attend pas, il est vrai, que cette force se manifeste. Cela prouve seulement que cette force est si forte et si manifestement forte qu’elle n’a pas besoin de se manifester. S’il faut un gendarme, même devenu apparemment inutile, à la magistrature nationale pour se faire obéir, il faudra un gendarme, même destiné à être un jour apparemment inutile, à la magistrature internationale pour que ses décisions ne soient pas de simples conseils.
M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il, beaucoup de sentences arbitrales entre nations ont été respectées sans que l’arbitre eût une gendarmerie ou songeât à s’en servir. « Sur 275 sentences arbitrales déjà prononcées, il n’y en a eu qu’une qui ait été récusée. Ainsi l’histoire prouve que la sentence arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi alors supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi ? »
M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup d’importance à cet argument, sachant bien que les cas litigieux que l’on soumet à la sentence arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours des cas insignifiants, des différends pour lesquels on est parfaitement résolu des deux parts à ne pas faire la guerre et que l’on soumet à un tiers simplement pour s’en débarrasser et ne pas éterniser une discussion sur un rien. C’est une manière élégante et courtoise de tirer à pile ou face ; ce n’est pas autre chose.
Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en va tout autrement et, depuis même la conférence de la Haye de 1899, je ne sache pas que l’Angleterre ait soumis à un arbitre la question du Transvaal, ni la Russie la question japonaise.
M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui pèsera sur la nation qui n’aura pas accepté la sentence de la magistrature nationale même dépourvue de toute sanction. « L’Europe hostile, la nation [dont le gouvernement se sera révolté contre la sentence arbitrale] incertaine, prête à la révolte et même à la révolution, l’armée hésitante… »
Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent une magistrature internationale et qui la veulent sans sanction ! Ils doivent compter sur l’antipatriotisme de la nation et de l’armée ! Ils doivent compter que cette nation préférera une sentence, où elle aura pu être lésée, à elle-même. Ils doivent compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront plus de patriotisme et des armées qui n’auront plus d’honneur militaire. Rien ne prouve mieux que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme, puisque, pour se voir adopté, il doit supposer d’abord que le patriotisme n’existe plus.
Pour en mieux parler, le pacifisme est un état d’esprit où l’on ne se rend pas compte de ce que c’est que le patriotisme encore aujourd’hui dans la plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si faible qu’il suffirait qu’on en condamnât une manifestation pour qu’il fléchît, proposition qui renferme un formidable contresens.
Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci. Une nation est condamnée en ses prétentions par un tribunal composé en majorité d’étrangers : elle est condamnée ; aussitôt, pour ne pas faire la guerre étrangère à quoi elle songeait, elle fait la guerre civile. Voilà une nation que le patriotisme anime peu et que l’humanitarisme pousse loin ! C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable.
Ceci est pourtant une des idées qui viennent nécessairement quand on recule devant le parti de donner au tribunal international une sanction. Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction n’est pas une force militaire mise à la disposition du tribunal, que reste-t-il ? Que les nations condamnées exécutent elles-mêmes la sentence sur elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour conduire le condamné en prison, que resterait-il ? Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On trouvera peu de condamnés de ce tempérament-là.
Mais encore il peut y avoir autre chose comme sanction que la contrainte par les armes. Par exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que, en cas par une puissance de refus d’exécution de la sentence, les autres États ne sont plus liés par les traités de commerce conclus avec cette puissance ; que, dans le même cas, ils interdisent sur leur territoire la souscription publique d’emprunts faits par cette puissance ? Ne pourrait-il pas être établi (id.) qu’au moment où le litige est déféré aux arbitres, chaque nation en procès remet à une tierce puissance un cautionnement dont le chiffre sera fixé dans une première séance préparatoire par la cour d’arbitrage ? »
Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions financières et commerciales. Ceci est certainement beaucoup plus sérieux, et il est très séduisant. Seulement, pour établir le tribunal international, il faut d’abord le faire accepter par les nations. Or rien n’est de nature à empêcher qu’il le soit comme l’énormité des prétentions qu’on lui permet d’avoir et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui forcera, — car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il n’y a plus rien, — qui forcera les nations neutres, toutes les nations neutres, à rompre des traités de commerce dont elles tirent des avantages considérables ; car si elles n’en tiraient point, elles n’auraient pas conclu ces conventions. Voilà un tribunal qui, avant tout débat, a le droit de faire payer aux nations en procès, une indemnité de guerre, je me trompe, une indemnité de paix, aussi considérable qu’il lui plaira, et de ruiner, pour le bon motif, je le reconnais, des nations qui après tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager une guerre à faire. Voilà un tribunal qui, de ces deux façons, est absolument maître de la fortune des nations, de toutes les nations !
Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un tribunal pareil ; ou je crois, et nous voilà y revenant, que pour avoir une pareille puissance, le tribunal en question devra avant tout avoir été nanti d’une gendarmerie colossale.
M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions sont du domaine de l’impossible, qu’après les avoir énumérées et exposées très lumineusement, il s’empresse d’ajouter : « Mais il n’en sera pas besoin. »
Il n’en sera pas besoin ! Qu’est-ce qui suffira donc ? Il suffira de la sanction morale. Il suffira du respect qu’inspirera à tous la majesté du tribunal international.
On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet argument, qui n’est qu’un cercle. Ou les nations seront tellement, toutes, partisans de la paix à tout prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans ce cas le tribunal est inutile ; ou c’est parce que les nations sont de tempérament à faire la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut que le tribunal ait une force en main pour les contraindre. Si, dans une nation, il n’y avait que gens décidés à ne jamais se faire du tort réciproquement, il n’y aurait pas besoin de tribunaux ; parce qu’il y a des gens qui sont de caractère à se faire du tort réciproquement, il faut des tribunaux et aussi il faut qu’ils aient une force contraignante. Donc, ou le tribunal international est inutile ; ou, s’il est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi qu’il soit armé.
Nous voilà donc acculés à cette solution : tribunal international ayant une gendarmerie ; tribunal international avant une armée. Mais un tribunal international ayant une armée, c’est un État ! Évidemment c’est un État. De même que dans un groupe humain l’État existe quand quelqu’un, prenant des décisions et, rendant des jugements, a une force prépondérante pour faire exécuter tout cela, et que l’État n’existe que dans ces conditions ; de même quand vous aurez créé, au-dessus des nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant des décisions et nanti d’une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez créé un État ; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand nombre de nations, de toutes les nations d’Europe par exemple, vous aurez formé un seul État.
Il n’y a aucune exagération dans cette formule ; car, comme en convient très judicieusement M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée qu’il faudrait au tribunal international, c’est une armée colossale. Voici pourquoi. L’armée du tribunal international est l’armée de la paix, est l’armée du droit. L’armée du droit ne doit jamais être vaincue. « Le gendarme doit toujours, quoi qu’il arrive, être le plus fort », sans quoi il perd tout son prestige, et de même celui qui l’emploie. A cause de cela il faudrait au tribunal international une armée plus forte, aussi forte au moins que toutes les armées particulières des diverses nations ensemble. Or, voyez-vous les différents peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié de son armée pour la donner au tribunal international ? Vous pouvez très bien le voir ; cela n’a rien d’impossible ; mais si cela est, ce sera le signe que toutes les nations d’Europe, d’esprit et de volonté, ne forment déjà qu’un État et ne sont plus que des provinces de la même nation.
Donc le tribunal international et les États-Unis d’Europe, ce ne sont pas deux choses, c’est la même chose ; ou ce sont deux choses dont l’une n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est que la régularisation de l’autre, et qui doute que l’une soit possible doit douter que l’autre le soit. En d’autres termes, le tribunal international n’est possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou en même temps qu’ils se feront. En d’autres termes, ce n’est pas le tribunal international qui fera les États-Unis d’Europe ; c’est les États-Unis d’Europe qui feront le tribunal international.
Le vice de toute cette argumentation, c’est que, toujours, pour résoudre le problème on suppose le problème résolu. Pour pacifier toutes les nations on institue quelque chose qui suppose les nations pacifiées ; pour unifier toutes les nations on invente quelque chose qui suppose toutes les nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux celui qui pourra sortir.
C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très intelligent, se ramène toujours à son idée de tribunal international désarmé. Pour désarmer il faut que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais le tribunal international désarmé, j’ai cru démontrer qu’il serait impuissant, l’autorité morale étant nulle excepté sur ceux qui sont convaincus d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal. Le tribunal international sans sanction ne convertira que des convertis et ne séparera que gens ne voulant pas se battre. Et le tribunal international armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour jamais et depuis longtemps à ne jamais faire la guerre.
Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un cas que dans l’autre, le tribunal international, s’il est possible, sera inutile ; et s’il serait utile qu’on le fît, il sera impossible de le faire.
On me dira : on sort des cercles logiques, parce que dans la réalité il n’y a pas de cercles ; il y a plutôt des spirales : on croit tourner, mais, le circuit fait, on se trouve, non au point de départ, mais un peu en avant ou un peu en arrière. Supposons institué le tribunal international sans sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant ; mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les peuples de la volonté de puissance et de la volonté de repos. Y eût-il beaucoup moins de volonté de repos que de volonté de puissance, la volonté de repos est encore un élément réel, qui existe et qui entre en compte. C’est cet élément que le tribunal international ramasse en lui en quelque sorte et de dispersé fait central et d’intermittent fait permanent. N’est-ce rien que cela ? L’habitude peut se prendre de soumettre au tribunal international d’abord de très petits différends, au lieu de les soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un autre ; puis des querelles plus considérables. Une certaine pudeur, un certain respect humain, peuvent se répandre, qui feront qu’on n’osera guère se jeter dans une lutte armée sans avoir au moins fait le geste de soumettre le procès au tribunal international, et cette courtoisie toute de forme finira par entraîner quelques bons effets, la forme ayant toujours quelque influence sur le fond.
Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à ces considérations une certaine force. Le tribunal international ne sera jamais, à mon avis, un pacificateur ; mais il peut être un modérateur ; il peut être un atermoyeur ; il peut faire perdre du temps, ce qui avant les hostilités est une chose excellente. Si un tribunal international, auquel il eût été d’usage de soumettre les différends avant de se battre, eût existé en 1870, la guerre, par le seul fait du temps perdu en démarches préliminaires, eût peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter en pleine paix les vaisseaux de leurs voisins et qui deux ans après seront conviés à signer des traités d’alliance avec les peuples les plus civilisés du monde, ce qui prouve que nous sommes en pleine barbarie, cependant il n’est pas impossible que le tribunal international rende de temps en temps quelques services.
Oui ; seulement une chose reste qui m’inquiète à son égard, c’est qu’il échouera souvent et qu’il serait presque nécessaire, pour qu’il subsistât, qu’il n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve pour lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne l’aura pas de lui-même et du seul fait qu’il existera. Il ne l’aura que s’il réussit très souvent et presque toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité que vingt succès ne lui en donneront. En somme, le tribunal international sera un aréopage de vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes d’État honoraires, parmi lesquels on pourra toujours dire et l’on dira toujours que l’intrigue circule, autour desquels on dira toujours que les sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura pas beaucoup d’autorité dans le monde.
Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde qui serait religieux, il eût un caractère religieux, et, quand on songe au peu qu’a pu faire la papauté au moyen âge dans le sens de la pacification, on s’excuse d’être un peu sceptique sur le concile laïque permanent de la paix européenne.
Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai toujours songé, une ligue des faibles ! En gros et même à proprement parler, ce qu’on appelle « le droit », c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été inventé que pour que le faible ne fût pas dévoré par le fort. Donc le faible est par définition dépositaire du droit. C’est la coalition des faibles contre les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire la répression des forts dans leurs entreprises ou dans leurs mauvaises intentions à l’endroit des faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou dans une partie considérable du monde, comme l’Europe, les faibles, en se considérant toujours comme solidaires, devraient créer le droit par leur solidarité même. Considérant que les grands États ne songent qu’à s’agrandir, les petits États devraient toujours, quelque petit peuple qui fût attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque cela doit infailliblement leur arriver un jour) et créer des difficultés à l’agresseur. Ils formeraient ainsi une ligue pour le droit et pour la paix ; ils formeraient précisément le tribunal international pourvu d’une force très suffisante pour arrêter les entreprises de la force.
Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement, il est bien tard, les petits peuples étant désormais très peu nombreux et étant très dispersés.
Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens pratiques pour arriver à la paix, c’est ou la ligue des faibles contre les puissances ascendantes, imposant à celles-ci de s’arrêter ; ou, au contraire, la création d’un empire si fort qu’il fera régner la paix comme l’Empire romain la faisait régner. Il faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de canon ne puisse se tirer sans sa permission, et ce quelqu’un peut être soit une coalition de nains, soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est la création d’une personne morale, très respectable sans doute, mais qui n’imposera jamais la paix qu’à la condition que personne ne veuille de la guerre.