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Le moyen de parvenir, tome 2/3

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XXV. Mais pour vous rendre joyeux comme un âne qui a un bas tout neuf, je vous commencerai encore à vous dire qu'il y a ici plusieurs messieurs qui se fâchent d'être nommés, parce qu'ils dédaignent la sotte gloire, & ne veulent pas qu'on estime qu'ils soient payés pour cela. Pensez-vous que Ciceron soit aise qu'on dise de lui: voilà des épîtres qu'il a faites? Non, non; il veut que l'on croie qu'il est avec une belle épée, faisant le tiercelet d'empereur. Ainsi plusieurs, qui sont gentilshommes portant les armes, témoignent par leurs écrits que ce qu'ils font, en vers ou en prose, n'est que pour dire que, s'ils y prenoient autant de peine que treize, ils en tireroient quelque échantillon. Ceux-là sont galants; ils ont le laurier des armes, où souvent ils ne savent gueres, & encore moins aux lettres; d'autant qu'il est mal séant à un guerrier de savoir.

Cusa. Et puis dites que vous en avez, hérétiques, qui crevez de dépit, quand vous voyez un homme de bien qui profite, & que vous venez à lire les authentiques des peres, & vous ne savez qui les a écrites.

Quelqu'un. Or ça, pour l'amour que je porte à la bonne chrétienté, je vous veux enseigner une chose notable, & que vous ne trouverez autre part, parce que ce qui doit être dit, doit être ici. Jadis, il y avoit une sorte de gens qui vivoient quatre fois autant que les autres, il y en a encore en la hiérarchie de double linge.

Ciceron. Qu'est-ce à dire?

L'autre. Que tu es sot! Ceux qui ont un surplis, n'ont-ils pas double linge? Ceux-là sont les secrétaires de vérité. Aussi ont-ils charge de considérer les femmes grosses, les enfans qui en naissent, afin que, s'il avient que quelqu'un soit ou grand, ou saint, ils sachent à dire ce que déja il faisoit dans le ventre de sa mere, encore qu'elle eut vécu cent ans. Hé bien, vous ne saviez pas cela? Je vous en dirai bien d'autres, si vous me voulez promettre de ne vous enquérir plus de nos amis. Que si vous les savez, & qu'il vous plaise vous en donner au cœur joie, mettez leurs noms devant les articles de ces dialogues. Ceci, se fait, parce que nous sommes au plus délicieux des secrets, & on diroit: c'est tel ou tel qui les a découverts. Il ne le faut pas. Je ne sais si je me pourrai amancher en discours.

Asclepiades. Là, donc, mon mignon du Touret, pour l'amour de la compagnie, je vous prie ne me reprochez la vieille mode des dames; je m'en souviens assez. Quand j'étois page de madame Combardavit, il avint en ce temps-là que nous allions en un voyage d'amour; j'étois émérillonné comme un sacre; les filles étoient allées ployer le toret, c'est-à-dire, pisser. Or il y en avoit une qui, pour n'avoir eu le loisir de sortir du chariot, avoit chié en ses queues, sous le nez de vous. Elle étoit en la garderobe, fort empêchée, & coupoit le derriere de sa chemise emplâtrée, comme le cataplame d'un goutteux. Je l'épiois, d'autant que c'étoit une belle foireuse. Elle qui m'avisa, me va droit jetter au nez ce qu'elle avoit coupé de son derriere. Au diable le parfum! J'en eus une belle museliere; & dieu merci & vous, vous m'en faites la guerre.

Cesar. Oh bien, je ne le dirai plus; en dà, poursuivez.

Asclepiades. Par mon ance! on pourroit aller autre part, qu'on ne trouveroit pas un homme si délibéré que moi.

Alexandre. Je voudrois pour la récompense, cher ami, que tu eusses épousé, c'est-à-dire, que tu fusses marié à la plus jolie nonnain du monde.

Asclepiades. Ho, monsieur, pardonnez-moi, s'il vous plaît; il ne m'appartient pas: quoi, c'est la perdrix du monde! Il faut bien pour colloquer la douer avec le faisan du monde, qui est le chanoine; ainsi tout ordre aura lieu. Hé gai, gardez-vous-en: mon pere qui avoit mangé de la vache enragée, & étoit délié comme soie fendue en deux, avoit fait mettre au front de la porte de sa maison:

Chassez au loin ces prêtres & ces moines Et ne donnez entrée à ces chanoines.

Le Bon Homme. En dà, tout ira bien, puisque nous rimons. Monsieur Bacchus commence à faire mines, aussi-bien que font les moines.

Cesar. Que font les moines?

Œcolampade. Ils font des traits mignons & de fait; toutes bonnes rencontres & proverbes vieux viennent d'eux, & toutes belles inventions en sortent: témoin les moyens de faire hâter les jours aux papes, empereurs & rois. Mais, pour la modestie de Psellus qui me le fait dire, je passerai outre.

Tostat. Vraiment, je vous dirai un bon conte de frere Jean Dissolez, qui prenoit les poires de bon chrétien du pauvre Tournereau, qui lui disoit: frere Jean, je vous vois bien. Et frere Jean de mettre au capuchon, disant: quand tu ne me verras plus, je m'en irai. Le pauvre homme s'en alla cacher, afin que frere Jean ne le vît plus; comme le gentilhomme de Bousille, qui se cachoit quand il voyoit les pauvres qui lui déroboient son bois, & disoit, qu'il le faisoit, parce que, s'ils l'eussent vu, ils n'eussent rien emporté. Frere Jean descendu, Tournereau le prit à part, & lui dit: frere Jean, monsieur le prieur, mon ami, vivons en paix, je vous prie; ne me dérobez plus mes poires, j'aime mieux vous en donner. Combien m'en bailleras-tu? Je vous en fournirai trois quarterons. Ho, ho, dit le moine, je n'ai garde de faire ce marché-là, j'y perdrois trop.

Beze. Sandé, celui-là savoit bien le tu autem.

Tostat. Hé bien! qui pourra dire ce que cela prétend, s'il n'a été moine, ou à peu près?

Beze. Aussi nul ne peut médire, ni bien parler d'un état, s'il n'en a été, ou s'il n'a trop fréquenté les compagnons.

Tostat. Quand les moines dînent, il y en a un qui est en chaire, qui leur fait lecture des actions des satrapes; & ainsi légendant, il barbillonne les oreilles de ses confreres, qui cassent la bribe, sans songer à ce que dit ce pauvre lamponnier, qui est là-haut perché sur les intentions dénouées, bien loin de ce qu'il dit: d'autant qu'il a l'oreille attentive vers le prieur, qui est sous le dais, ou en la belle place à mouler des intelligences de tripes; durant quoi il se souvient par fois de ce pauvre diable qui s'égueule à faute de s'écouter, & dit, en touchant du doigt sur table: tu autem; qui est à dire, qu'il finisse, parce qu'à chaque bout de leçon on dit cette fin. Si de fortune ce lecteur est si sot d'avoir plus d'attention à sa lecture qu'au dîner, (absit) & qu'il veuille achever jusques au sens parfait, & qu'ainsi il perde le temps; les autres disent, en concluant chapitralement contre lui, qu'il n'entend pas le tu autem. Ainsi en est-il du reste; cachez-le.

Asclepiades. Avant que laisser les moines, & devant qu'ils nous oient, voyez-vous, en voila un qui regarde. C'est le même que je vis tant arguër, quand notre maître Benoît fut passé docteur; il trépignoit, & venoit aux atteintes: pourquoi il eut un docteur, qui, se fâchant & se tournant, vit ce carme, & pource qu'il faut parler latin, lui va dire: iste carmen. A cela, il se tut; & ne fut plus si impudent, parce qu'on dit, bran pour les carmes.

Cesar. A cause de quoi?

Asclepiades. Ne savez-vous pas qu'il y a les quatre temps pour les mendians, ainsi fait au compost. Post. Pan. Cru. Lu. Bran. Quatuor tempora. Pan; c'est pour les cordeliers, qui ont une corde toute prête. Cru; c'est pour les jacobins, qui ont la croix, ils sont riches. Lu; pour les augustins, qui sont luxurieux, à cause qu'ils portent tantôt le blanc, tantôt le noir. Bran, pour les carmes.

Beze. Quelle différence y a-t-il entre son, bran & merde! Je le dirai.

Diogenes. Son, est pour les cloches, ou bien en vient; bran, pour les pourceaux, & merde pour les médecins & pour vous. A, ha, né.

Asclepiades. Voilà bien de quoi rire! Laissez-moi conter ce que je voulois dire. Je vous dirai ce que frere Ambroise le Sené m'a dit d'un de ses confreres, quand j'étois enfant, & dont je me souviens, comme de ma premiere chemise, & vous de la premiere fois que vous vous torchâtes le cul tout seul, après avoir appris à manger tout seul. Ce confrere avoit nom Ferrand, qui étoit gaillard, & avoit toujours plus d'argent qu'un chien: parquoi il payoit pour un autre, nommé frere Margeou, qui savoit détourner la biche. Voilà comment les inventions se trouvent, pour avoir du crédit. Sur un bon avertissement, ces deux-ci vont ensemble chez Conscience, qui avoit une chambre garnie d'un lit & d'une couchette.

Piso. Vous parlez des moines: que ne mettez-vous aussi souvent des ministres en campagne.

Asclepiades. Ils n'ont encore guères régné; & puis, s'ils venoient à périr, ainsi que cela aviendra bientôt, d'autant que leur fondement est foible, & que l'on en trouveroit tant en ce registre, cela feroit éveiller les esprits, pour s'enquérir quelles gens c'étoient: & par ainsi on réveilleroit l'hérésie, qui sera éteinte comme feu de paille dessus l'eau, quand on aura toujours quelque conte de moine qui fera rire, au lieu de s'aller amuser mélancoliquement à égratigner la théologie pour en abuser. Or, en la chambre préparée aux moines, il y avoit un malade à demi guéri, qui étoit dans la couchette; & le grand lit fut apprêté pour ces deux amis, qui, après souper, se retirerent pour se coucher, & en se déshabillant parlerent de propos de consolation à ce malade, qui incontinent leur donna le bon soir, & eux à lui, & se mirent au lit. La dame, qui avoit fait provision pour l'exercice du cas, avoit baillé le mot à la chambriere, qui laissa l'huis ouvert, ayant fait semblant de le fermer. Quelque petit espace de temps après, selon la diligence qu'en avoit fait Margeou, vinrent deux mignonnes, telles que celles qui ont ci-après été dites chevres à oreilles d'étoffe, & se placerent avec toute humilité auprès des freres qui les attendoient, non touchés de l'infirmité naturelle, (aussi ce n'est pas de tel biais que l'on peche, comme certains malotrus de docteurs veulent prouver, pour déguiser leur puante ambition ou triste avarice) mais en habileté, gaieté, vigueur & fermeté de nature, selon lesquelles ils firent leur devoir de cognebas, fesser les doucettes, qui s'en trouverent naturellement bien; tant pour la délicatesse, que par sympathie, elles en reçoivent ès oreilles, par le grand bien que cela fait où il touche.

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