RENÉ BOYLESVE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE (continued 4)
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On osa causer à peine, on voulait éviter de parler de ce départ précipité que M. Durosay jugeait stupide en affirmant que ce pauvre abbé avait le cerveau malade, et que M. Grandier déplorait, manquant de renseignements certains sur les événements des jours derniers, et craignant de voir son roman avorté. Septime était décomposé. La jeune femme seule conservait sa beauté radieuse, un feu sombre dans les prunelles, les yeux molestés alentour, d'un bistre naturel qui en avivait l'éclat tout en donnant l'idée d'une perpétuelle et exténuante caresse. Les hommes la regardaient: elle en était gênée, et hésitait à soulever les paupières: mais ils venaient irrésistiblement comme les noctuelles à la lumière. Grandier lui-même en trembla sur sa chaise; c'était la première fois qu'il la voyait si étrangement séduisante; et il fut presque épouvanté de l'avoir amenée jusqu'à troubler sa vieille carcasse démodée.
M. Durosay fut frappé avant la fin de son potage par les appas d'une personne de belle entournure qui dînait, à une table voisine, en face d'une femme aux cheveux roux, dont le dos était magnifique. Ces dames avaient la tenue décente des courtisanes qui soupent seules. Elles parlaient aussi peu que si elles eussent manqué de conversation et leurs regards se permettaient, avec de la discrétion et de la dextérité, de faire le tour de l'assistance.
Bien que la chaleur eût décolleté toutes les femmes, madame Durosay était en robe montante et noire.
Septime s'efforçait d'anéantir toute pensée. La journée terrible l'avait harassé. Il marchait à son exécution, à la façon d'un condamné, sans pouvoir plus regarder en arrière et s'étant seulement demandé s'il n'abrégerait pas le chemin. On le pouvait traîner, secouer comme un paquet. Ainsi d'un regard et d'un mot, elle l'avait amené là. Mais il n'avait de goût à rien. Cependant, il avait eu celui d'obéir en venant jusque-là? Non! non! il n'en avait plus aucun! Non! il avait menti à l'abbé avec tous ses beaux désirs d'absorber le monde et la nature en soi, de se mêler à tout, de sentir l'ivresse, de se fondre en tout. Tout cela, c'était d'autrefois, c'était du temps qu'il sentait possible l'amour d'une femme. On est capable d'ébranler le monde quand on a seulement l'envie d'embrasser une épaule! Mais à présent!
Elle le regarda deux ou trois fois, avec ses beaux yeux brûlants et fatigués, et l'on en était environ à la moitié du repas quand l'idée vint à Septime de se demander pourquoi il avait empoisonné cette journée, précipité les événements, gâché toute sa vie peut-être... Ainsi, mille choses de l'existence se gonflent tout à coup et prennent des proportions telles que le point initial en disparaît presque complètement. Quoi! C'était pour un mot qu'il n'avait même pas pris le temps d'analyser et sur lequel il était d'un coup parti en campagne! Y avait-il vraiment eu une corrélation entre la question qu'il lui avait adressée à brûle-pourpoint et les mots qu'elle avait prononcés, peut-être dans la terreur légitime du jour, du jour qui réellement naissait et pouvait compromettre sa sortie de la chambre? «Allez-vous-en! voici le jour, allez-vous-en!» Quoi de tragique à cela? avait-elle seulement entendu sa question? ou lui-même avait-il compris ses yeux? n'en avait-il pas travesti l'expression, avec ses terreurs peut-être imaginaires?
Elle le soulevait tout entier à chacun de ses regards. Il restait attaché à ses lèvres et regoûtait ses baisers. Ces regards qu'il avait tant implorés aux heures d'amour! Mais était-il possible qu'elle les lui eût refusés? n'était-ce pas plutôt sa faiblesse, à lui, qui ne les avait pu supporter? n'en avait-il pas été ébloui? En ce moment-ci encore, et combien d'autres fois, devant le monde, il ne les avait pu soutenir et s'était senti trembler de tous ses membres.
Ô faiblesse! folie! extravagances de sa passion débordante, il avait failli se tuer pour une sottise!
Et ces messieurs étant visiblement occupés du côté de la table voisine, quelque chose s'éleva des deux amants, de farouche, de fauve, de brutal, quelque chose fait d'orage, de fièvre, d'une grande quantité de désirs épars, d'une rage, de dépit, de désespérance et de dernière heure venue qui les fit braver tout, risquer tout sans crainte et sans vergogne; ils se levèrent tout simplement et partirent.
On dut croire à une plaisanterie, à un tour.
Dehors, ils sautèrent dans une voiture, et, traversant la ville, ils s'enlaçaient, les visages si confondus qu'ils pouvaient impunément braver toutes les rencontres. Ils ne dirent rien. Des éclairs les faisaient sauter. Quelques gouttes de pluie, larges et espacées, les mouillèrent. Arrivés à la villa, Septime entra au salon, alluma une bougie. Madame Durosay s'assit sur le canapé. Il s'approchait pour l'aider à se lever et monter: mais elle lui ouvrait les bras.
Leurs forces s'achevèrent avant leur extase, et ils s'endormirent là, insoucieux et simples l'un et l'autre, chacun à cause de sa franchise, elle de sensualité, lui, d'amour.
Le premier qui rentra, après eux, à la Villa Julie, fut M. Grandier. Il était tout près de trois heures du matin; un orage s'éloignait en grondant; le sol était trempé, et de grosses gouttes d'eau tombaient des arbres sur les épaules et dans le cou du docteur qui, n'ayant pas de clef particulière, se trouvait fort embarrassé à la petite porte du jardin. Frapper, faire du bruit, il n'y fallait pas songer, car il éveillerait toute la maison avant d'être entendu des domestiques qui logeaient sous le toit. Si Durosay était rentré avant lui, il eût bien dû songer à laisser la clef. Mais Durosay était-il rentré? Aussi, avait-on idée d'une fringale pareille? Il se traitait lui-même, et tout haut, de vaurien, de libertin! «Tonnerre! sacré mille tonnerres de!...»
Comme il achevait ces mots significatifs, une fenêtre du premier s'ouvrit, et le buste étroit de l'abbé parut:
—C'est vous, monsieur Grandier? prononça l'abbé d'une voix un peu étranglée.
—Comment, monsieur l'abbé, debout à cette heure?
—Le pasteur veille quand les brebis sont dehors, dit l'abbé en ouvrant la porte. Mais, comment! vous êtes seul, docteur! qu'avez-vous fait des autres? mon Dieu, qu'est-il arrivé?
—Monsieur Durosay ne serait pas rentré?
—Assurément! mais ni les autres, qu'avez-vous fait des autres?
Grandier dressa l'oreille; se souvint de la fugue des «chers petits», comme il les appelait à part lui, et dont M. Durosay ni lui ne s'étaient inquiétés, convoqués sur-le-champ à d'autres soucis, par la personne blonde de superbe entournure et sa compagne à cheveux roux, qui avait le dos magnifique.
—Personne, reprit l'abbé qui se mourait d'angoisse; personne n'est rentré, je vous le puis affirmer; toutes les chambres à coucher sont vides... j'ai commis l'indiscrétion...
Le docteur imagina un mensonge:
—Mais ils sont, pardieu! à la salle de jeu qui est ouverte la nuit! Mon cher abbé, ils jouent en ce moment leur fortune.
—Ah! Dieu le veuille! et qu'ils ne jouent que celle de ce monde, qui est misérable!...
—... À moins qu'ils ne gagnent aussi bien de quoi construire une basilique à Néans, ce qui vaut, ma foi, une nuit blanche!
—Ne plaisantons pas, monsieur Grandier! je vous en adresse la supplication. Il n'est déjà que trop triste de vous voir arriver vous-même en l'état où vous voici, mouillé, froissé comme une guenille; sans compter que l'on prend à vos lieux de plaisir une odeur qui pue le diable, monsieur Grandier! qui pue le diable outrageusement quand elle imprègne des cheveux blancs!
—Monsieur l'abbé, dit Grandier, le monde est fort mêlé: on y coudoie des anges et des démons à toute heure et l'on ne doit jamais sentir tout à fait bon au nez de Dieu... Mais, tenez! respirez-moi donc un peu l'odeur de cette terre que l'orage, tout à l'heure, a ébranlée et inondée d'eau tiède, hein! l'abbé...
Rorate cæli de super: Et nubes pluant Justum!
»Peut-être bien que le diable mérite quelquefois le nom de Juste, et c'est mon avis; mais, en tout cas, c'est lui que pleuvent cette nuit les nuages. Oui, mon cher abbé, il y a des heures où il pleut du diable, littéralement. Cela n'arrive pas qu'ici! Souvenez-vous d'un soir, à Néans, sous votre parapluie de silésienne brune, en sortant de chez le notaire; c'était du diable qui tombait!
—Monsieur Grandier, il y a entre nous un abîme! prenons garde d'y faire tomber ceux qui s'accrochent à l'un et à l'autre de nous! Ah! Dieu fasse que le malheur ne soit déjà accompli!... Je suis, pour le moment, monsieur, affligé de vertige; je vois trouble, ou bien je ne crois pas mes yeux, ayant la terreur de l'iniquité... Mais, pour Dieu! n'ajoutez pas le fiel exécrable de l'ironie à nos misères!
Ils allaient et venaient, sur la route bordée de villas, épiant le moindre bruit, Grandier lui-même ne pouvait se défendre d'une certaine inquiétude. Il voulait monter dans les chambres, s'informer par lui-même.
—Je vous affirme, dit l'abbé, qu'il n'y a pas âme qui vive à la maison.
—Les domestiques, au moins?
—Je vous confierai, dit l'abbé avec tristesse, que la cuisinière et la femme de chambre de madame Durosay ne couchent point ici, mais à côté, où il y a un valet de chambre et un cocher... Je sais cela parce que je prie longtemps le soir après que vous êtes au repos ou au plaisir du dehors... Rentrons donc, si vous voulez bien, voici la pluie qui recommence.
Ils erraient dans le corridor, à la lueur inégale d'une veilleuse, et l'abbé continuait, baissant la voix à cause de l'obscurité.
—Tout cela n'attire pas la bénédiction de Dieu sur cette maison, qui est de location, d'ailleurs, qui est une maison de hasard, mauvaise pour le foyer, monsieur Grandier. Avec vos villes d'eaux, vous ruinez la paix et la dignité de la maison; avec vos séjours improvisés dans les auberges ou dans de misérables chalets de bois, vous mènerez bientôt tous une vie de bohémiens, sans plus de solidité en les principes que l'on n'en sent aux quatre murs d'occasion qui vous abritent aujourd'hui, que vous verrez brûler demain avec indifférence!...
—Monsieur l'abbé, vous vous ferez mal et nous priverez trop tôt de vos conseils excellents, à vous échauffer de la sorte pour des maux chimériques. Qui donc va mal ici? Si les bonnes s'en vont passer la nuit contre les domestiques voisins, leur service n'a pas l'air d'en souffrir, avouez-le, ni elles non plus apparemment. Quant à ce qui est du reste, je ne vis jamais les signes d'une meilleure prospérité...
—Allez vous laver la barbe et les cheveux, monsieur Grandier! je vous en donne l'avis excellent, comme vous dites, au nom de Dieu. Car je vous jure que vous avez ramassé une odeur mauvaise qui me prend à la gorge et me donne envie de vomir.
La grande ombre de l'abbé s'éparpillait au plafond du corridor, en silhouettage de choses cassées, de débris croulants, et Grandier avait presque peur de ses gestes affaissés et de sa voix lugubre de prophète de malheur. Ce pauvre M. l'abbé véritablement suffoquait! il se démenait comme en quelque chose d'irrespirable. L'excès de sa pénitence, et la scène de la journée, avec Septime, l'avaient exalté outre mesure; les angoisses réitérées et la persuasion qu'il vivait au milieu du mal, entouré d'âmes plus pitoyables que les mauvaises, d'âmes en chemin de perdition, le bouleversaient jusque dans le physique; l'affection du cœur dont il souffrait lui faisait porter instinctivement la main à la poitrine comme pour en comprimer les battements désordonnés, et il avait la figure d'un visionnaire.
—Monsieur l'abbé, comme médecin, je vous supplie de vous aller reposer, ou de venir vous réconforter avec moi dans la salle à manger. Je m'aperçois que vous vous tuez, et, outre que j'en suis désolé, je pense que vous ne croyez pas vous-même en avoir le droit.
—Si je ne vaux rien contre l'iniquité, il est préférable que je me retire du monde!
Le docteur poussa la porte de la salle à manger, et il allait frotter une allumette quand il aperçut par la porte de communication du salon qu'il y avait de la lumière. Il eut si tôt le pressentiment que quelque chose de grave pouvait se passer par là, puisque l'abbé était descendu sans lumière, qu'il comprima une exclamation et fit seulement dans l'obscurité le geste de retenir l'abbé sans prendre le temps de se retourner.
Il poussa doucement la porte du salon, et fit malgré lui:
—Ha!
Ils dormaient; tranquilles et bienheureux. Elle avait la tête appuyée sur un coussin de soie brodée qu'elle avait fait d'un morceau de chasuble; les flots de ses cheveux noirs engloutissaient presque son visage. Le corsage découvrait à demi son épaule et les lèvres de Septime reposaient sur son sein.
Grandier redressa subitement sa haute taille; il fut empli d'une grande joie; il oublia l'abbé et tout le reste du monde; et il cherchait au fond de lui, les paroles de quelque chant d'allégresse qui pût traduire la nature de sa satisfaction. Mentalement, il transposait à son usage le cantique de Siméon: «Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer votre serviteur, car il a vu s'accomplir votre sublime œuvre d'amour!»
Il porta la main à sa nuque, où il avait senti un souffle brûlant; quelque chose lui frôla le dos; et l'abbé s'affaissa à ses pieds sur le parquet.
Grandier ferma avec précaution la porte du salon; alluma un bougeoir et souleva l'abbé. Il l'avait cru mort. Mais ce pauvre M. l'abbé reprit ses sens pour se mettre à pleurer comme un enfant, puis il prononça quelques paroles sans suite qui n'avaient trait que d'une manière allégorique à l'événement présent; les noms de Sodome et de Gomorrhe y revenaient assez mal à propos; et il voulut se mettre à genoux pour prier. Le docteur voulait, à tout prix, éviter d'éveiller les bienheureux. Il entraîna l'abbé dans le corridor et l'allait prendre dans ses bras pour le monter à sa chambre quand il entendit la clef tourner dans la porte d'entrée. D'un coup, ses muscles fléchirent et il prononça:
—Nous sommes f...!
M. Durosay arrivait avec le petit jour, souriant, guilleret, l'œil malin, et le cou baissé, cependant, de quelqu'un qui s'en vient de jouer une bonne farce, mais qui, tout de même, pourrait bien être battu. Son premier geste fut de taper sur le ventre de Grandier qui allait au-devant de lui, machinalement, instinctivement, comme en l'espoir chimérique de le repousser. Cependant, il lui adressa le premier la parole:
—J'aurais grand'honte, fit-il, d'un ton de bonne maman courroucée.
—Hé! hé! gredin! dit M. Durosay, je ne l'aurais pas tout seul à ce qu'il paraît!
Et apercevant l'abbé appuyé à la rampe de l'escalier.
—Quoi! l'abbé aussi! l'abbé est de nuit! ah! je le dirai à monsieur le curé doyen!...
L'abbé au fond du corridor, se cachait les yeux et jetait ses grands bras efflanqués vers le ciel:
—Lui aussi porte les traces de la débauche sur son visage, psalmodiait-il de sa voix épuisée; et il est infesté de l'odeur immonde du bouc qui emplit toute cette maison et la désigne à la malédiction du Seigneur!
—Oh là; je gage que l'abbé a mal dîné encore aujourd'hui, et il manque d'indulgence... L'abbé! Eh bien! puisque bouc il y a, je me charge des péchés du monde et de celui que je vous fais commettre demain en vous accommodant en gentilhomme et vous menant souper à la Villa-des-Fleurs! hé! hé!...
—Dieu tout-puissant! murmura l'abbé.
Le docteur ayant entendu un mouvement dans le salon, en eut froid, et il se résolvait à empoigner ces deux hommes de chacun de ses bras robustes et à les monter là-haut plutôt que de les voir faire un pas.
—Au lit! au lit! fit-il en les poussant l'un et l'autre.
Mais l'abbé, pour éviter le contact, rassembla dans un effort le reste de ses moyens, et monta. Ses grands pieds raidis et trébuchants frappaient les degrés sur un rythme fantomatique, en la pénombre tremblante où la veilleuse se mourait; et les débauchés emboîtèrent la marche du saint homme.
L'escalier craquait sous leur poids. M. Durosay leur toucha à l'un et à l'autre l'épaule:
—Je voudrais bien, dit-il, ne pas éveiller ma femme!
—Dieu! firent en un étrange unisson le docteur et l'abbé.
On entendit en bas que quelque chose se mouvait: heureusement que dans l'instant même, les domestiques rentraient; on les aperçut par la fenêtre du palier, qui s'engageaient dans l'escalier de service, regagnant les mansardes.
—Ce sont vos bonnes, monsieur Durosay, dit le docteur, qui, comme vous voyez, sont fort matinales.
—Eh bien! j'aime autant qu'elles ne nous aient pas vus... Bonsoir! bonsoir!
—L'ironie, dit le docteur en saluant l'abbé, ne vient ni de moi, ni des hommes...
Et il faisait, du doigt, le geste cher à l'homme de Dieu, désignant le ciel.
XXIV
M. de Prébendes eut le délire à l'issue de cette nuit mémorable. Dès sept heures, on l'entendit balbutier dans sa chambre, sur un ton qui n'était pas celui de ses patenôtres ordinaires. La femme de chambre en avertit M. Grandier qui vint, les paupières lourdes et l'esprit mal remis encore de l'émotion des dernières heures.
M. l'abbé ne s'était pas couché et il était seulement tombé de fatigue, assis sur le siège bas de son prie-Dieu. C'est là que le docteur le trouva, la tête dans les mains en la posture d'un Jérémie, les yeux troubles, le front brûlant, avec une forte fièvre. Il se souleva dès qu'il aperçut le médecin de Néans.
—Tiens! dit-il, vous êtes encore là, vous? Vous n'avez donc pas monté à la corde avec tous les autres? C'est étonnant!... Ils y sont tous, mon bon monsieur, tous; il ne reste pas une âme à l'autel du bon Dieu, dans toute la paroisse de Néans... Mademoiselle Hubertine la Hotte est grimpée comme une enfant au mât de cocagne. Monsieur, c'est extraordinaire et bien nauséabond, mais le miracle est possible au démon et dans le sens de l'ignominie!... Savez-vous où ils ont établi le repaire de leurs orgies, monsieur? Dans le clocher! dans le clocher de monsieur le curé doyen qui est à l'agonie. Mais vous le savez bien, vous en venez vous-même, cela se voit à votre figure de damné... Par où donc êtes-vous descendu? Moi, figurez-vous que j'ai lâché la corde, car ils m'entraînaient aussi, j'ai lâché la corde et je suis un peu rompu; j'ai les jambes cassées en deux ou trois morceaux; mais je voudrais bien savoir où est passé mon bréviaire...
Le docteur envoya aussitôt chercher une potion calmante et faire prévenir un confrère d'Aix-les-Bains. Il prit l'abbé à bras-le-corps pour le porter sur son lit, mais l'abbé opposa une résistance de fer, il fallut le laisser, et alors, il joignit les mains.
—Mon Dieu! dit-il, ma faiblesse est extrême vis-à-vis de la vaillance des saints, cependant vous m'avez laissé le pouvoir d'échapper au démon!
Dès lors, Grandier ne fut plus que l'homme suspendu à la corde, qui appelait tout Néans au mauvais lieu. Ce pauvre M. l'abbé avait rejoint dans sa fièvre le cauchemar d'antan qui fut d'abord un pressentiment singulier, et dans lequel, à présent, les choses de la réalité se trouvaient transposées en un mode fantasque.
L'abbé ne consentit à se soumettre que lorsque parut le médecin de la localité.
—J'aime voir, dit-il, des figures nouvelles parce qu'il y a quelque possibilité que celles-là ne soient pas corrompues...
Il se coucha, prit la potion et put enfin s'assoupir. Ces messieurs eurent, en bas, un colloque d'un quart d'heure, puis Grandier remonta au chevet de l'abbé et s'y installa, fort peu rassuré et incliné vers des réflexions.
Vers huit heures, on apporta une lettre à l'adresse de M. l'abbé Gatien de Prébendes. Le docteur, en examinant le timbre, reconnut qu'elle venait du père de Septime.
—Voici des nouvelles de monsieur de Jallais, prononça-t-il à part lui, qui courent risque de n'être plus fraîches quand ce pauvre monsieur l'abbé sera en état d'en prendre connaissance. Et il fit demander Septime.
Septime arriva, n'ayant pris le temps que de passer son pantalon; le col de la chemise ouvert sur son cou moite et blond, de longues mèches de cheveux pendant sur le front, et ses grands beaux yeux clairs affermis par quelque chose de si puissant sans doute que toute surprise étrangère semblait pouvoir surgir sans en entamer la sérénité.
Grandier ne put s'empêcher de l'admirer; sa vue lui donna plus d'émotion que le gisement du pauvre malade. «Voici de la vie, se dit-il, dans le moment qu'elle est adorable! Ce jeune homme vient de cueillir une émotion éternelle, car, vieillard, il s'attendrira encore au souvenir de cette nuit, et la larme qu'il pleurera en mourant sera peut-être du regret de l'heure qui vient de fuir.» Il gardait sur le visage une belle fatigue d'amour; dans sa langueur, une nouvelle énergie et de la virilité se mêlaient; mais ce qui charmait était de sentir qu'il voyait tout en beauté.
Grandier eut envie de l'arrêter avant qu'il eût pénétré dans la chambre et de lui dire! «Allez-vous-en à votre bonheur et à votre rêve que je ne veux pas troubler.» Il hésita un instant:
—Eh bien! mon enfant, voici notre monsieur l'abbé en un fâcheux état!
Septime parut tomber des nues. Quelqu'un était en mauvais état! Quelqu'un n'était pas le mieux du monde! M. l'abbé, c'était M. l'abbé qui n'allait pas bien! Il avait du mal à se mettre au point, étant saturé de la grande insouciance de l'état d'amour. Puis, subitement, il eut une clarté vive comme la lueur d'un éclair. Il vit que l'abbé qui était l'obstacle était aussi le lien, que l'abbé qui, vivant, voulait briser son amour, mort, le détruisait plus sûrement, car sans l'abbé plus de Néans, et sans Néans!... grand Dieu!
Il n'avait jamais envisagé ceci. Puis, la foi reprit le dessus: Non! non! ce n'est pas possible, rien ne peut rompre ce qui est à présent; le monde entier est ouvert; il n'y a pas que Néans; il y fuirait, elle l'y suivrait. Puis la sympathie se raffermit là-dessus, et il fut très sincèrement affecté de ce que l'abbé fût malade. Et il apporta ce singulier visage où le Grandier psychologue lisait tout, lisait le premier plan de la sensibilité si fortement étayé que tout le reste des impressions d'arrière en recevait comme un équilibrement, en était garanti de toute violence excessive.
—Monsieur l'abbé a eu le délire toute la matinée, et il est profondément abattu.
—Ah! mon Dieu! mais aussi, avec ses mortifications, ses pénitences qu'on eût comprises s'il eût commis des crimes...
—C'est bien rarement pour soi que l'on s'abîme. La moitié de l'humanité s'exténue à cause de l'autre moitié sans que l'une ni l'autre ne se rende compte de ce qu'elle fait ou de ce qu'on fait pour elle. On dirait, la plupart du temps, qu'il n'y a aucune bonne raison à cela, mais le monde est ainsi, et les vraies raisons des choses nous échappent. Il y a là une lettre de monsieur votre père.
Septime, qui eût dû encore être remué violemment de l'arrivée de cette lettre, la considéra presque avec calme. Il avait une immense confiance en toutes choses.
—N'attendiez-vous pas précisément une lettre de monsieur de Jallais? dit le docteur.
—Mais oui, et il ne s'agissait de rien moins que d'être autorisé à rester ici.
—Monsieur l'abbé restera quelque temps ici, à ce que je vois, ce matin; ne vous préoccupez donc pas de ce chef. Mais vous auriez aimé, sans doute, avoir des nouvelles de papa? Monsieur l'abbé ne nous les communiquera pas d'ici plusieurs jours...
—C'est bien dommage, car je serais curieux de savoir ce que contient cette lettre...
—Nous allons soigner monsieur l'abbé, de façon qu'il nous le puisse dire au plus tôt.
—Tout de même, docteur, ne le mettez pas en état de faire sa valise... car si je dois le suivre...
—Gredin! fit Esculape.
On frappa à la porte. Madame Durosay, qui venait d'apprendre l'accident de l'abbé, arrivait offrir ses soins. Septime pâlit tout à coup et alla ouvrir doucement sur un signe du docteur. Elle sut tendre la main à Septime de la façon la plus aisée et l'on s'entretint à voix basse, près de la porte. Elle fut très affectée, pensa immédiatement à tout le nécessaire, à faire monter un double tapis sur le palier pour éviter le bruit; à se procurer une presse à viande pour dès le moment que l'abbé pourrait prendre quelque chose; à avoir des œufs frais et des raisins, une veilleuse pour la nuit prochaine: elle s'aperçut qu'on n'avait pas seulement mis un bout de christ dans la chambre de l'abbé: elle en avait un petit en argent, dans une de ses trousses de voyage, et elle vit la place où elle le ferait épingler. Elle conçut en une minute le plan d'une maison transformée par la présence d'un malade et accommodée aux mille exigences délicates que cela réclame. Et parmi tout cela, elle n'oubliait pas son inquiétude, sa douleur, très sincère; elle s'attendrit à de vieux souvenirs de l'abbé, du temps qu'il lui donnait de petites tapes sur la joue et de belles images, à l'issue des vêpres, au Sacré-Cœur du Mans. Puis elle parla de sa mère, madame de Ravaud, qui était une sainte femme; et, ce faisant, elle s'apprêtait à revêtir le tablier de garde-malade et à s'installer au chevet de ce pauvre M. l'abbé.
Grandier, qui avait présent aux yeux le spectacle de la nuit, dont trois ou quatre heures à peine les séparaient, était tenté de lui sauter au cou et de l'embrasser pour être si femme, si complètement femme. Il adora, un instant en elle, toute la femme en sa complexité infinie qu'il faut saisir entièrement, sous peine de quelles déplorables extravagances! Et il regardait l'abbé qui se mourait par elle; et il la regardait qui se tuerait pour l'abbé; et il aperçut dans la glace de l'armoire, où la jeune femme en cet instant prenait du linge, et qui lui apporta brusquement son image, qu'il souriait lui-même au milieu de tout cela...
XXV
L'amour semblait croître à la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait dépérir ce pauvre M. l'abbé. Il n'y avait pas d'inquiétude, pas de soins empressés, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent l'impétuosité de ce courant nouveau, grossi et renforcé plutôt de chaque obstacle. Le docteur se décourageait, au contraire, en son espoir de sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un même regard, ces trois êtres, l'un rongé de fièvre, les deux autres se donnant des baisers dans les coins. «C'est l'éternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux êtres se gorgent de la vitalité qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons rien!» Et réfléchissant un peu plus: «J'ai fait moi-même ce qui est!» Alors, il s'efforçait de garder de la sérénité en face de cette balance aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage, impassible, l'idéal accomplissement d'une grande loi. Or, il était fort ému, et, quoique assuré de la beauté de son œuvre, je ne sais quelle pitié qui vient peut-être d'un mince côté du cœur, lui donnait quelques soubresauts à la poitrine. Son œil d'acier clair s'humidisa un court instant d'une perlette légère qu'il fit sauter d'un prompt geste de doigt.
Depuis quarante-huit heures, M. de Prébendes n'avait pas recouvré sa complète connaissance. La fièvre, avec des intermittences, le tenait toujours, et il avait déliré plusieurs fois encore, revenant avec une insistance singulière à ce clocher, à cette corde et à toute cette paroisse de Néans, hissée par une étrange frénésie bachique au mauvais lieu.
Il y eut une si belle journée de soleil et de léger vent frais à la suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M. l'abbé et ordonna que tout le monde s'allât promener, au moins l'après-midi.
Monsieur et madame Durosay sortirent donc, après le déjeuner, avec Septime, et l'on descendit à pied du côté du Grand-Port, avec un goût prononcé de voir le lac par ce beau temps pur.
Quelques équipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits par des courtisanes, parcouraient élégamment la longue et belle allée qui mène au lac: c'était un va-et-vient gracieux et riche, un remuement de mondanité de parade qui avait une odeur suave et aucune signification.
M. Durosay, contrairement à ses habitudes assez rassises, avait un mot pour chaque beauté rencontrée, et peu s'en fallut qu'il ne portât la main au chapeau en croisant un landau brillant où se trouvait une femme de magnifique prestance à côté d'une autre qui avait les cheveux roux. Il se contenta de dire: «Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de cette couleur-là!» Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un œil distrait.
Le bateau à vapeur partait pour Hautecombe et l'on délibéra un moment si l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout simplement?
—Mes enfants, dit-il, je serais bien fâché de vous empêcher d'aller sur l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me paraît un solide gaillard; je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre cent sous sur le tapis.
Certaines occasions ont tant d'opportunité parfois qu'il en naît presque une gêne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en être mille fois témoin, sont si naturelles, si coutumières malgré leurs apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le moins du monde incommodés. Ils sautèrent dans la barque garnie d'affreux coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras, puis reprit son équilibre et fila, vite, tout d'un coup éloignée du rivage, par l'effort bien rythmé du rameur vigoureux.
—Au revoir! bon voyage!...
—À tout à l'heure!... Adieu! adieu!
La jeune femme et Septime se regardèrent durant que la barque filait.
—Où allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du lac.
—À Bourdeaux, fit pour eux le batelier.
—À Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui porte son nom, vous nous la ferez voir...
Le nom de Lamartine prononcé sur cette eau dormante où la barque glissait, apporta quelque chose d'indéfinissable et de doux à l'esprit. Madame Durosay ne le connaissait guère que pour avoir lu ou chanté le Lac, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens d'un appel au rêve mélancolique qui s'accommodait si bien des promenades en bateau. Et elle eût pu aisément s'attendrir et pleurer au souvenir de ce poète pour la seule pensée qu'il était poète et que l'heure présente était délicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la main à Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui prononça tout bas:
—Vous êtes poète aussi, vous; cela se voit!
Septime sourit et rougit.
—Non! soupira-t-il.
Cependant le docteur prétendait que tous les jeunes gens de son âge qui ne montent pas à bicyclette sont un peu poètes.
Mais elle disait cela avec une conviction sérieuse. Et puis, c'était un besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait à aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de paroles de mauvais goût, et semblait, en toute occasion, prendre un plaisir secret qui ne venait pas des sources où le commun s'alimente. Il parlait peu, semblait éprouver des choses que la langue a mal à traduire, et elle s'apercevait en cet instant même qu'elle avait interprété dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir entendu dire.
Elle lui découvrait tout juste ce qu'il faut de mystère pour qu'un homme en reçoive des proportions illimitées. Elle voulait qu'il fût extraordinaire; elle s'étonnait que ces messieurs ne s'aperçussent pas que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les allait dépasser tous... tous? Elle prononçait le mot en dedans et au fond de soi, et sa rêverie s'élargit et se parsema.
Elle s'étendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du Dauphiné blanches et lointaines et de l'autre côté le si joli bout du lac où le petit château de Châtillon s'avance en décor romantique; Aix, en face, s'éloignait. Elle aperçut au sommet du Revard les chalets, les fameux chalets et même l'endroit où le chemin en lacet descend sur le flanc à pic, et elle fut sur le point de dire: «regardez-donc!» mais quelque chose la retint. L'avancée sur l'eau était rapide et douce, ses yeux retombèrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi Septime, et tous les deux, les mains enlacées, se mêlèrent en l'anéantissement léger qui vient d'être emporté sans heurts sur l'étrange miroir immobile et profond.
Ils se ressaisirent tout à coup et se firent mal aux mains, de la façon qu'ils se les serrèrent, en rejoignant directement leurs regards. Le batelier, désespérant d'être écouté, s'était tu. Il y avait un complet silence.
Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne serait plus complètement heureux. Elle le regardait et il se baignait dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout à elle.
Que demandait-elle donc de plus?
Ce fut à peine un plaisir d'aborder au pied du château de Bourdeaux, et la visite à la grotte où Lamartine s'assit et chanta ne leur représenta rien.
Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance, au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit volume des Méditations. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.
Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église, allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit charmant et dirent ensemble:
«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»
Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église, ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher: il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis, relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa: des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout à l'heure... Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris un peu fort et lui dit:
—Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?
—Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!
Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.
Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!
—Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.
—Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les cheveux.
—Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver...
—Et alors?...
—Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours...
—Toujours... fit-elle. Et ils tombèrent tous les deux dans une songerie.
Le vent, plus frais, faisait frissonner et écartait les feuillages, et dans les éclaircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de temps en temps paraître l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante, cela vous forçait d'ouvrir et de fermer les yeux tour à tour et s'emparait des regards comme doit faire le miroir à l'alouette, vers quoi l'alouette a le soupçon probablement, de quelque chose de mauvais, et vient... Ils ne pouvaient s'empêcher de regarder par les petits jours intermittents... Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des choses de là-bas; ils avaient tous les deux arrêté sur leurs lèvres, la question: «Voit-on d'ici la Villa Julie?» Alors elle reprit la pensée qu'il avait eue et qu'elle avait trouvée folle!
—Un abri!... dit-elle.
Il lui fut impossible de découvrir pourquoi ce mot, si cher à l'oreille des amants, sonnait mal à la sienne. S'abriter à deux, c'est se déclarer deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste dédaigné de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus éclatante marque d'amour.
Elle éprouva comme un léger vertige d'estomac que, plusieurs fois, déjà, elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand creux qui lui était caché d'ordinaire par une masse de petites idées embrouillées et confuses qu'elle appelait aussitôt à son aide.
Par ce mot, lui, au contraire, était séduit tout à fait.
—Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser! Je ne peux plus t'embrasser là maintenant; je veux t'embrasser une fois chez moi, entends-tu? dans un endroit où je sois chez moi; nous fermerons les volets et les rideaux; nous empêcherons jusqu'à l'air de pénétrer, pour que je t'aie à moi, chez moi! Viens! viens, je veux que ça soit tout de suite.
Il l'entraînait vers une maison qui portait une enseigne de location.
Quelque chose d'inouï emportait cet enfant timide qui eût osé à peine, une heure auparavant, demander son chemin. Il était disposé à mettre ses économies à louer une pièce, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait une heure.
—Oh! non, non! pas là dedans... vous ne voudriez pas!...
—Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi... Viens!
Mais il lui plut, avec sa volonté et une certaine violence; elle se dit qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un désir et un instinct sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.
Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints à la chaux, Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:
—Il n'y a plus que nous deux au monde!
Il se pendait à son cou; lui mordait la bouche en lui répétant:
—Je veux t'aimer à l'abri!... Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors! rien du dehors ne vient ici!... Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus rien!...
Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et répondre. Elle se laissait atteindre par cette idée de chambre close et de solitude à eux deux.
—Nous avons fermé les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il; j'ai mis le verrou, un gros verrou énorme, as-tu vu?... Nous nous sommes bâti une forteresse!... Nous nous aimons derrière quatre murs à nous... Je t'ai: je suis à toi, tout seul!...
Elle se mit tout à coup à pâlir, et trembla; puis elle l'écarta d'elle un peu brutalement:
—Non! non! s'écria-t-elle, éperdue; je ne veux pas! je ne peux pas!... Ouvrez la fenêtre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!
—Ma chérie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pénombre, mais pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez fort?...
—Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais je vous jure que je ne peux pas rester ici.
Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurité.
—Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatientée.
Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, privé des feux du couchant par la montagne, était sombre et froid. Ils n'avaient pas prononcé une parole et ils demeuraient absorbés et abattus. On n'entendait que le souffle régulier du rameur et le frottement sourd des avirons. Septime, complètement hébété par l'étrangeté de l'aventure, n'osait tenter de l'éclaircir à cause de l'homme. Et n'était-il pas visible que la jeune femme elle-même s'interrogeait?
Le soir mélancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni l'autre, à la vérité, ne savaient plus où ils allaient et la confusion de leurs âmes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre étaient tièdes, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en l'insensible avancée, le prochain souffle tiède. Ce lac leur parut, tant qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposèrent en l'attente du rivage où sans doute des clartés naîtraient. L'eau fut bientôt moins sombre que la nuit, et ils regardèrent l'eau doucement gémissante au froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de son tintement espacé; et les rives apparurent. Ils se les étaient données comme un demain redouté qui approche infailliblement. On distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses parmi les lumières du port. La jeune femme et Septime, en même temps surpris, ne purent s'empêcher de prononcer ensemble:
—Voici monsieur Lureau-Vélin.
Ils pâlirent l'un et l'autre et tremblèrent également dans la main qu'il leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.
Cet homme était-il la clarté? Était-il «demain»?
XXVI
M. Grandier prononça:
—Monsieur l'abbé est mort!
Il tenait un bougeoir à la main en disant ces mots et se trouvait sur le perron de la Villa Julie, les cheveux en désordre, énorme et cependant défait.
La jeune femme, Septime et M. Durosay que l'on avait cueilli en chemin, montaient les marches de pierre; ils eurent un instant de stupeur et se cramponnèrent tous à la rampe. M. Durosay fit: «Allons donc!» du ton presque que l'on dit: «la bonne blague!» L'annonce de la mort crée un si soudain revirement d'état d'esprit que l'on voit quelquefois, au choc brusque, au contraste inopiné, les personnes les plus touchées avoir un court sourire. Madame Durosay et Septime poussèrent une sorte de «ho!» qui leur dessécha subitement la gorge.
Après cela, on ne dit plus rien; tout le monde fut dans le vestibule et déposa comme à l'ordinaire et à leurs places respectives, cannes, chapeaux, ombrelles, mantilles et pardessus. Ils allaient à leurs petites choses coutumières, ayant des visages de cire où le nouvel état que cette mort allait créer lentement se gravait, mettait son temps à s'établir. Dans ce premier instant glacé, on pensa: demain, maison sens dessus dessous, formalités, lettres, puis cérémonie, prêtres, tentures noires, chants lugubres, transport, puis Néans! Ah! ce pauvre abbé! ce pauvre abbé!... Puis: Mais est-ce bien possible?... Et l'on espérait tout à coup, les esprits se faisant difficilement à l'idée de l'irréparable.
Et l'on s'affaissa dans le salon autour de l'unique bougie que tenait le docteur; les domestiques désorientés, épeurés, ne sachant plus s'il fallait allumer les lampes. Ce fut avec une bien réelle douleur que l'on commença doucement à dire:
—Mais voyons! comment c'est-il arrivé? Ah! mon Dieu! mon Dieu!
Grandier posa la bougie et commença de se promener de long en large, les mains dans ses poches:
—Il était bien abattu ce matin, mais j'étais loin de m'attendre à un dénouement si proche et j'ai pensé que le silence complet de la maison ne lui vaudrait que mieux: je n'ai pas vu d'inconvénient à vous mettre tous dehors. À deux heures, étant sorti de son assoupissement, il ne put seulement avaler une gorgée malgré tous nos efforts et la grande nécessité, car il était d'une extrême faiblesse. Mon confrère vint sur ces entrefaites. Le malade ouvrit les yeux qu'il avait beaucoup plus lucides et nous dit clairement: «Quand la vigne est morte, à quoi bon l'arroser? mais arrangez-la en sarments et distribuez-les aux pauvres pour le feu de l'hiver...» Puis il sourit que nous soyons à prendre soin de sa «guenille terrestre»; il demanda à voir le prêtre qui était déjà venu tous les jours et ce matin encore, et dont nous ne croyions pas qu'il avait aperçu la présence: «Le corps est endormi, dit-il, mais l'esprit veille!» Ce monsieur vint, nous les laissâmes ensemble environ dix minutes. Il était mieux à la suite de cet entretien: il put prendre quelques cuillerées de bouillon avec de l'extrait de viande et nous fûmes bien étonnés de l'entendre nous demander la lettre qui était arrivée à son adresse. De la main, il fit signe de chercher ses lunettes. Nous craignions qu'il ne se fatiguât trop à déchiffrer une lettre et nous ne trouvâmes pas les lunettes. «Voulez-vous bien me la lire?» dit-il, en s'adressant à monsieur l'ecclésiastique qui était là. Par discrétion, nous nous retirâmes, mon confrère et moi, sous un prétexte quelconque et nous attendîmes dans le corridor que le murmure monotone du lecteur eût cessé. Mais ce fut ce monsieur qui vint lui-même ouvrir en nous disant: «Venez donc! venez donc! monsieur l'abbé n'est pas bien!» Nous rentrâmes précipitamment. Monsieur l'abbé avait été pris d'une faiblesse, mais qui dura peu, et il s'en releva pour délirer. «A-t-il écouté votre lecture?» demandâmes-nous à l'ecclésiastique. «Avec beaucoup d'attention!» nous répondit-il. «Contenait-elle quelque chose qui vous parût propre à donner une émotion?» «Mais absolument rien: des formules polies ou flatteuses, des considérations générales, enfin, passez-moi l'expression qui n'a rien de blessant pour l'honorable correspondant qui, sans doute, écrit une lettre de pure convenance, il n'y a là que le banal ordinaire. Lisez-la donc vous-même, docteur, je n'y vois pas la moindre indiscrétion.» Je lus la lettre et n'y vis rien en effet... Cependant, monsieur de Prébendes nous passait dans les mains.
—Ah! ah! ah! firent les trois auditeurs dans le salon obscur.
—Pourrai-je lire cette lettre de mon père? dit Septime.
—Lisez donc!
Septime s'approcha de la bougie et prit, les mains tremblantes, cette lettre à l'attente de laquelle son bonheur, sa vie même, semblait-il, avait été suspendue un moment, puis dont la violence de certaines émotions avait atténué la gravité en plaçant la passion affolée au-dessus des liens de famille, des convenances sociales, en lui ouvrant une perspective d'amour désordonné, n'importe comment, n'importe où, mais sur quoi la puissance paternelle ou divine n'avait plus prise; cette lettre enfin qui avait tout l'air d'avoir tué l'abbé, et qui, cependant, à ce que l'on disait, ne contenait rien. Elle contenait:
«Mon cher monsieur l'abbé,
»Je reçois une lettre de mon fils qui m'apprend l'heureuse surprise qu'a causée votre arrivée aux aimables hôtes de la Villa Julie. Eh bien, voici la confirmation d'une idée que j'ai depuis bien longtemps: que vous êtes l'unique précepteur, le modèle incomparable de ces hommes paternels et savants qu'en principe, d'abord, j'admire tous en bloc. Je vous adresse donc tout de suite mes remerciements très vifs et, au risque de vous faire bondir, je vous fais part de la volonté tyrannique que j'ai pour le moment de supporter tous les frais de votre zèle, à moins que vous ne me donniez la preuve que ce voyage n'a été entrepris qu'en vue de votre agrément personnel, ce dont vous me permettrez de garder un doute tant que les nouvelles du genre de vie que vous menez dans cet endroit mondain n'auront pas pris une autre tournure. Ne voyez, je vous prie, monsieur l'abbé, en cette résolution, que la marque de l'enchantement où je suis, de vos bons soins vis-à-vis de Septime.
»Je suis convaincu, monsieur l'abbé, malgré le caractère un peu inquiet de votre vigilance d'ange gardien, que vous vous félicitez comme moi de voir se débrouiller dans une atmosphère un peu plus animée que celle de Néans ce grand enfant, qui m'a tout l'air de passer jeune homme. C'est un moment bien intéressant d'une évolution nécessaire et je comprends que vous ayez été curieux d'assister à cette métamorphose admirable d'une créature fortement pétrie par vos mains. J'eusse aimé, moi-même, si je n'eusse été retenu par mon conseil général, et si je n'eusse été devancé par vous, ce qui doit m'arriver, hélas! partout où il y a une belle œuvre à accomplir, j'eusse aimé, dis-je, être témoin de ces beaux troubles d'adolescent et n'user de ma qualité de mentor contre cette instinctive sagesse de la nature que pour rappeler, par quelque signe imperceptible et délicat, le tact, le bon ton, la mesure, la prudence que la fougueuse jeunesse peut oublier mais dont ne doit jamais se départir un homme comme il faut. Mais, comme j'eusse été lourd, quoique autrefois galant homme,—paraît-il,—au prix de ce que doit être, mon cher abbé, votre intervention à vous si subtile, je gage, et si discrète. Les hommes du monde que j'ai vus les plus accomplis étaient des ecclésiastiques; quoi d'étonnant que la fréquentation de Dieu vous donne, parmi tant d'autres qualités, celle-ci?
»J'avais l'intention de répondre à mon fils, mais outre que je suis fort paresseux sur le chapitre épistolaire, j'aime encore mieux que ne lui arrive que par vous et accommodée à votre goût l'expression du contentement que j'ai des façons qu'il m'a l'air de prendre. Ce cher enfant est plein de franchise, ce qui n'est que de tradition de famille; mais il possède un art d'accoutrer les choses sans les farder cependant, qui fait la vérité bien aimable, qui, dans la vie, lui rendra les relations aisées, et que nous étions bien loin de connaître, nous autres, qui fûmes privés, en notre temps, de l'enseignement religieux. Je crois que nous en aurons fait quelqu'un, moi sans le vouloir; vous, avec infiniment de talent, par de fortes études et ces alentours adoucis dont vous savez orner vos élèves comme d'un nimbe; enfin, quelques milieux heureux, parmi lesquels celui dont, pour l'instant, je ne saurais trop approuver l'influence. Car je pense, et avec raison, que les brillants examens et la culture philosophique sont peu de choses dans la vie, en regard de cette aisance et de cette souplesse dans le commerce des hommes et des femmes, qu'il n'est jamais trop tôt d'acquérir, monsieur l'abbé, et que j'achèterais pour mon fils, à quelque prix que ce fût.
»Et vous auriez l'intention de quitter Aix déjà, monsieur l'abbé? J'en serais bien fâché pour Septime, s'il est vrai, comme il me l'affirme, que les hôtes charmants qui lui donnent une place sous leur toit s'y opposent tous également de toutes leurs forces. Je ne crains que d'abuser de leur grande indulgence vis-à-vis de mon fils et je me propose d'aller cet hiver à Néans, présenter mes hommages à madame Durosay et la remercier de sa grande bonté.
»Recevez, mon cher monsieur l'abbé, etc., etc.
»S
—En effet, dit Septime en pliant la lettre, elle ne contient rien.
XXVII
Un convoi se dirigea vers Néans, emportant pour un dernier acte, le reste des figurants au divertissement qu'avait réglé le docteur Grandier.
Ce pauvre M. de Prébendes était couché dans son fourgon funèbre, parmi de beau linge blanc et des couronnes de cyclamens; et son âme ardente et religieuse, achevée par le tour frivole d'une dernière ironie, se retrempait peut-être enfin de gravité au sein de Dieu. Dans un compartiment plus confortable, M. Durosay arrondissait sa nature grasse et bonne; madame Durosay recevait de la lumière et Septime une cruelle torture par la présence de M. Lureau-Vélin; Grandier philosophait en compagnie du cadavre.
Le docteur avait cru décent de laisser M. Durosay à la garde de sa femme, et il avait interdit à Septime, qu'il jugeait suffisamment atteint, la sombre veillée mortuaire.
On quitta Aix à une heure de nuit, et le train longea le lac éclairé d'une lune pareille à celle de la nuit d'arrivée. Cela faisait une grande sérénité dormante, environnée de l'ombre tragique des montagnes. Septime pencha la tête à la portière, et madame Durosay voulut aussi voir. Mais quand ils eurent regardé, les larmes leur jaillirent à la fois et ils sanglotèrent, pour des raisons diverses et embrouillées. M. Lureau-Vélin prolongeait l'assujettissement de ses valises dans le filet, et M. Durosay, accoutumé aux larmes depuis vingt-quatre heures, poussait seulement de petits «ah!» lamentables, en se tapant sur les genoux.
Ce lac était sous la lune un véritable paysage d'amour et de mort. Quand ils eurent regardé encore une fois, et qu'un tunnel leur eut coupé la vue, d'un coup net, ils ne purent se retenir l'un et l'autre de pousser un cri. Septime se laissait étrangler par sa douleur. Elle atteignit l'intolérable, aux premières minutes de repos depuis toutes ces affaires de deuil qui l'avaient constamment tenu en haleine. Tout était perdu; l'irrémédiable était accompli; la force même des choses voulait que la rupture eût lieu; ce n'était plus qu'une affaire, non pas même de jours, mais d'heures. M. de Jallais père devait venir à Néans assister aux obsèques et rien plus n'y retiendrait son fils. Mais, de même que des amoureux à qui l'on annoncerait la fin du monde ne penseraient pas à la fin du monde, mais à s'aimer avant qu'il ne finisse, Septime songeait à son angoisse d'amour. Il y songeait en un tel brouhaha de pensées; il s'y heurtait en un tel chaos de contradictions qu'il ne démêlait plus guère autre chose d'un peu clair que ses contusions et ses plaies vives. Ignorant de la femme, après avoir cru s'être trompé outrageusement envers elle, lors de sa fameuse exaltation d'un des derniers jours, il avait renoncé à interpréter contre elle jusque même la plus forte vraisemblance. L'aventure de Bourdeaux, presque énigmatique pour l'héroïne elle-même, ce refus singulier de demeurer avec lui seul, enclose entre quatre murs, ce manifeste étrange de l'obscur instinct, l'avait, lui, laissé stupide; et il l'attribuait à des mystères du caprice féminin qu'il renonçait à pénétrer pour l'heure. De même, elle avait terriblement pâli à la surprise de trouver M. Lureau-Vélin au débarquement; mais il avait eu lui-même une pareille émotion par le seul fait du désagrément, ne l'avait-elle pu éprouver, elle, pour cent raisons autres que la plus redoutable? Quant au voyage à Néans de cet homme inévitable, ç'avait été pour le malheureux jeune homme une perspective amère si longuement savourée à l'avance que toucher aujourd'hui la chose accomplie n'ajoutait presque rien à son état aigu. Même, il oubliait d'envisager l'avenir, le voisinage de propriété, au cas où M. Lureau-Vélin se déciderait à acheter la terre de Saint-Pont, et la séduction si menaçante pour la pauvre abandonnée. Non, tout disparaissait devant les lancinements cuisants que lui causait la présence de l'aimée, si proche et désormais inaccessible même à une parole, presque même à un regard. Il la contemplait en son costume de voyage en flanelle à carreaux, pas très élégant, datant d'avant qu'elle fût coquette, coiffée d'une petite toque écossaise, et jolie! avec la mine un peu fatiguée des tristes dernières besognes et son air pensif, les larmes essuyées, pensif comme jamais encore.
Il était probable que l'on parlerait peu, la proximité du fourgon imposait une sorte de décence silencieuse, et de plus M. Lureau-Vélin, vis-à-vis de l'idylle finissante qu'il ne pouvait ignorer, affectait une discrétion très réservée. Il s'était placé en face de M. Durosay, les deux autres coins étant occupés par madame Durosay et Septime.
Enclos en les vastes plis d'un mac-farlane couleur bure, une main gantée passée dans la boucle d'appui, l'autre caressant sa barbe soyeuse aux reflets bleus, il laissait adroitement errer ses larges yeux veloutés.
Cependant le notaire ne put l'avoir ainsi sous la main sans lui reparler de l'affaire qui le conduisait à Néans.
—Outre les agréments et les qualités positives de la terre de Saint-Pont, dont je vous ai cent fois parlé, je crois, dit maître Durosay, qu'il est temps de vous avertir d'une particularité sur quoi vous avez négligé de m'interroger; et, c'est que vous la pouvez avoir aux trois quarts de sa valeur.
»Au partage après décès de feu le marquis de Thérouette, qui avait demandé que Saint-Pont ne fût à aucun prix découpé, la propriété échut en lot unique à son fils cadet, tandis que toute la fortune liquide, sept à huit cent mille francs à peu près, passait à l'aîné, homme fort distingué, d'ailleurs immensément riche par sa femme, une Esaü! À l'inverse de son frère, le jeune de Thérouette, héritier de Saint-Pont et des chimères paternelles, esprit utopique, sans consistance, engagé dès avant la mort du marquis, par des entreprises philanthropiques au delà de ses forces, sottement marié par emballement à une petite fille de rien, ce qui lui a valu de rompre avec sa famille, a continué de plus belle à obérer son patrimoine, empruntant ici pour faire construire une maison de retraite et là pour faire face à des plantations de vignes, à des semis de bois dont le revenu présumé devait couvrir ses largesses. Bref, Saint-Pont grevé d'hypothèques est aujourd'hui à la merci d'une douzaine de créanciers, fort honorables, la plupart mes clients, que je retiens de provoquer la vente par égard pour le jeune comte et, avouons-le, aussi parce que, si Saint-Pont intact est un domaine superbe, Saint-Pont morcelé n'offre plus rien qui vaille...
Pas un muscle ne bougeait à la face de M. Lureau-Vélin; il semblait écouter ces détails comme des choses étrangères. Le notaire était presque embarrassé de la fixité de son regard doux.
Septime, qui n'entendait rien aux affaires, écoutait malgré lui celle-ci qui lui déplaisait à plusieurs titres et parce qu'il savait que madame Durosay avait toujours manifesté une grande répugnance toutes les fois qu'il s'était agi de la menace de cette vente. Depuis longtemps elle ne permettait même plus à son mari d'en parler devant elle, et le jeune homme se rappelait le mouvement qu'elle avait eu encore à Saint-Laurent-du-Pont, lors de la rencontre de M. Lureau-Vélin, quand M. Durosay avait prononcé, en faisant allusion aux désirs de ce monsieur: «J'ai ce qu'il vous faut!» Aujourd'hui, elle ne sourcillait pas, elle laissait aller l'homme d'affaires, abaissant de temps en temps ses paupières aux longs cils, puis, les relevant sur des yeux suspendus et légèrement humides, comme d'une rêverie tendre.
Le notaire poursuivait.
—Vous vous trouvez donc en présence d'une propriété sur laquelle des frais énormes ont été faits, et tels qu'un administrateur avisé eût hésité à les entreprendre. Avant quatre ans, trente-cinq hectares de vignes seront en plein rapport; une pépinière de plants américains vous permet de doubler votre vignoble sans grands sacrifices nouveaux; les ateliers de greffage, les cuves, les pressoirs, les caves vous attendent. De l'asile de retraite à peu près achevé, vous pouvez faire à votre guise une ferme modèle, un rendez-vous de chasse, que sais-je? En un mot, monsieur, on se ruine pour vous depuis des années, et il ne vous en coûte pas un radis de plus!... Ha! ha! ha! comment la trouvez-vous?
M. Durosay achevait sa description en une vaste hilarité.
M. Lureau-Vélin eut un sourire discret et fin, impénétrable.
Le train roulait dans la nuit, brûlait les stations aux trois ou quatre lumières maigres aperçues, le temps d'un clin d'œil, en la course vertigineuse. Sous la lune, le pays, montagneux d'abord, puis aplani peu à peu, hérissé de silhouettes incertaines, prenait des aspects étranges et fantasques, Septime s'efforçait de distinguer les objets trop tôt emportés, ou déformés par la clarté lunaire, ou brouillés par le mélange des reflets lumineux sur les glaces; et il lui semblait qu'on allait à travers des espaces inconnaissables avec la vitesse et l'aveuglement d'un bolide vers quelque chose de plus obscur encore que les côtés de la route, avec l'écrasement brutal comme perspective et comme fin, comme idéal imposé.
Le souvenir de certaines conversations du docteur se mêlait, comme les gouttes d'une forte liqueur âpre, aux flots de bonté qui jaillissaient par instants de son âme amoureuse. Le docteur riait de la pitié, des petits, des inhabiles et des faibles; se moquait des attendrissements pour les vaincus de la vie, et plusieurs fois, il lui avait entendu prononcer, en manière de personnelle devise, ce rouge et brûlant: «Gloire aux vainqueurs!» dont il concevait pourtant, malgré toutes sortes de secousses de son être, la foudroyante beauté. Oui, la raison était aux forts; même quand la force, à certaines périodes, devait prendre le nom d'habileté. Le triomphe de l'habileté, mais n'était-ce pas la suprématie de l'intelligence appliquée sur l'intelligence contemplative, de l'action sur l'inertie, de l'artiste créateur sur le pur dilettante, et remontant aux sources éternelles, du démiurge sur le logos?
Septime repassait ces idées et ces termes peu familiers et le sens lui en venait, en même temps que la triste évidence, et la révolte au fond de lui contre toute brutalité. Une indignation de chrétien, une colère de Jésus au Temple lui montait au visage, en confondant la sensation de la formidable avancée du train parmi la nature rapetissée, avec la conversation de M. Durosay et la lapidation de ce pauvre noble comte de Thérouette qu'il se rappelait avoir vu plusieurs fois à l'église, agenouillé sur les dalles, beau par la foi ardente de ses yeux clairs en une figure pauvre, et par sa petite femme sans naissance, repoussée par le monde, et qu'il ne conduisait que chez la misère et chez Dieu, ornée d'un grand amour.
Septime regardait madame Durosay dont les longs cils continuaient de balancer une ombre légère sur ses beaux yeux. Elle ne protestera pas, se dit-il, non, elle n'aura pas un mot, cette fois-ci, pas un signe de compassion pour cette noble infortune, ne fût-ce que pour racheter le ricanement odieux de son mari! Combien de fois, cependant, avait-elle juré, avec ce pauvre M. l'abbé, dans les causeries du soir, du temps de son indolence, à Néans, d'employer tout son crédit à retarder cette iniquité légale, à attendre les produits des plantations de Saint-Pont pour désintéresser les créanciers petit à petit; la probité du comte ne leur était-elle pas une sûre garantie? Ainsi, alors, s'arrangeaient les choses pour ces deux jolies âmes généreuses. Songeait-elle que tout effort était désormais vain? Mais en avait-elle seulement tenté un pour éviter le voyage de M. Lureau-Vélin? Et, dans l'instant, avait-elle au moins ce pli de répugnance, qu'on ne maîtrise pas, même aux grandes résignations?
Alors, il se reporta à une heure bienheureuse, en arrière, où une rage d'amour l'avait lui-même fait trouver plaisir à écraser sur les lèvres de la bien-aimée les raisins qu'il imaginait gorgés de l'âme et de la cendre féconde des morts; et il revit son sourire aussi, à elle, à cette idée. Ils se mordaient les lèvres et se pâmaient d'ivresse, tandis que, en face, de l'autre côté du lac, M. de Prébendes agonisait, et ils se sentaient très voluptueusement cruels, et qui donc n'eussent-ils pas écrasé comme ils faisaient des raisins, pour un baiser de plus? «Hélas! hélas!» fit-il, et, lentement, les seules images d'amour repassèrent en sa songerie, délicieuses et déchirantes.
Des minutes où, après les étreintes, le parfum de sa chair montait comme d'une rose que l'on vient de cueillir, et l'étourdissait et l'endormait parfois, dans un demi-songe sur son sein dont il gardait entre les lèvres la fleur sombre! Des minutes où il entendait le frôlement de sa robe, ou bien, où il s'amusait, parmi le monde, en fermant les yeux, à ne percevoir que ses mouvements, à elle, ou que son souffle, et il adorait ce bruit! D'autres où il n'avait que frôlé son doigt! Et d'autres où il goûtait le goût de sa bouche!
Elle tournait le dos à la marche du train, et, la regardant tour à tour et les objets au dehors fuyant en sens inverse, il croyait parfois la voir le quitter, s'enfuir, s'enfuir en le laissant là comme les arbres endeuillés par la nuit et les petites gares anonymes aux lumignons misérables. Et une angoisse le prenait tout à coup; il avait besoin de se cramponner à elle. Alors il eut la sensation très nette qu'il ne la toucherait jamais plus.
Ce fut atroce: il faillit crier, faire un scandale, se jeter sur elle et la couvrir de baisers, ou la tuer. Ses dents se découvraient dans une attitude de chien qui va mordre. Il n'osait pas la regarder, ni personne: il s'attendait qu'on le remarquât et lui demandât s'il était malade, car il devait être horrible. Il eût causé bien de la peur si on eût fait attention à lui.
Comme il y avait eu un long silence, il crut que l'on était endormi, et il osa lever les yeux. M. Durosay en effet commençait de somnoler. On apercevait le mâle profil de M. Lureau-Vélin, longuement prolongé par sa barbe. Madame Durosay gardait son rêve paisible et attendri, son bleu regard humide, pur comme un ciel où de légers flocons blancs étaient suspendus comme des choses caressantes.
Il y eut un arrêt à Lyon, où l'on descendit, mangea des chasselas, et revit Grandier. Comme on l'abordait, à la sortie du fourgon, avec des mines endolories, il dit:
—Je viens de passer quelques heures excellentes avec monsieur l'abbé; sa compagnie est aimable encore par le goût persistant de sa grande probité, et le sillage de sa course achevée est droit.
—Docteur! docteur! lui fut-il fait, en manière de léger reproche, à cause du ton qu'il employait à parler du défunt.
—Il est vrai, reprit-il, que nous n'avons pas tiré, l'abbé ni moi de l'accident qui lui est arrivé, un motif à accablement, ce qui eût été contraire à sa foi solide et à ma sagesse, d'ailleurs misérable. Il se trouve bien parmi de la propreté et des fleurs et son âme est sereine, ce qui est le meilleur sujet de joie d'un homme saint. Réjouissons-nous de ce que les justes, en vérité, ne meurent point.
Et, se tournant vers M. Lureau-Vélin qu'il entraînait par la manche dans un besoin de se délier la langue, toutefois, avec un vivant:
—Il n'y a de mort que pour l'amant vis-à-vis de sa maîtresse et la maîtresse vis-à-vis de son amant, parce qu'à ceux-ci la défaillance seulement d'un muscle est capitale. Hors de là, le parfum que vous sentez était la présence de quelqu'un, demeure et s'affine par la vertu de l'irréparable qui le vient sacrer tout à coup de quelque caractère mystérieux.
Mais M. Lureau-Vélin ne tenait pas à s'écarter, d'autant que sa présence avait de l'utilité. Septime, sorti du réel par l'ardeur souffreteuse de sa songerie, perdait la tête, ne savait plus retrouver le compartiment pour aller chercher le panier de fruits oublié dans le filet, et que l'on voulait partager avec M. Grandier. Avec infiniment de grâce et une habitude des pique-niques ou des soupers improvisés, M. Lureau-Vélin organisa sur un coin de table de salle d'attente, un goûter nocturne dont madame Durosay ne put se tenir de lui faire compliment. Il y maintint une bonne humeur modérée, éloignée de la philosophie paradoxale du docteur autant que d'une douleur d'enterrement. Chacun lui en sut gré; le trouva charmant. Et, faisant une distribution de pêches et de raisins, de la main à la main, il en tendit à madame Durosay une part choisie qu'il sut envelopper d'un indéfinissable, qui n'était ni tout à fait un regard, ni tout à fait un geste, qui restait inaperçu d'un quelconque mais devait être décisif à quelqu'un de préparé, et qui fit que la jeune femme visiblement frissonna.
M. Durosay buvait à la chair humide des fruits, et Grandier concevait peut-être des lendemains à son œuvre. Septime, qui ne mangeait pas, se tenait à la porte, dans une crainte fébrile d'un départ de train. Il dit tout à coup:
—Voilà qu'on fait tourner le fourgon sur la plaque mobile; où donc allez-vous être accroché, monsieur Grandier, avec notre pauvre abbé?...
XXVIII
En s'allongeant sur la couchette du wagon-salon où l'on devait passer la nuit, madame Durosay, seule à seul avec son mari qui déjà dormait, ne pensait ni à son mari, ni au cadavre qui, en tête du train, semblait conduire à quelque obscure vengeance ses futiles bourreaux, ni au philosophe Grandier, auteur mystérieux de toutes les choses accomplies, ni même, hélas! au pauvre enfant qui l'avait aidée, de sa gracieuse tendresse immaculée, à apprendre le goût de vivre, à humer les premières saveurs de sa chair nouveau-née, à se sentir femme et créature d'amour, et qui se mourait de passion de l'autre côté du petit couloir au rideau baissé, tout près de ce parfait M. Lureau-Vélin.
Du fond lointain d'elle-même, quelque chose d'inouï encore, comme le son perceptible à peine d'une musique que l'on sent vous devoir ravir, quelque chose qui, de longtemps montait, sans pouvoir affleurer jamais, qu'elle avait aspiré dans des baisers, demandé à des caresses et imploré d'étourdissements provoqués tout exprès, et vainement, enfin paraissait tout proche et déjà arrosait sa chair trop matériellement épanouie, d'une rosée qui la vivifiait, la pénétrait comme d'une âme. Qu'était-ce que cela? Qu'y avait-il de nouveau possible après les belles ivresses qu'elle avait éprouvées cependant? Les soirs fous, les fuites à la Villa-des-Fleurs en courant comme une fillette, en courant à un endroit lumineux, remuant, pour le plaisir de tourner la tête; les nuits ardentes où elle croyait user sa chair; les instants d'obstiné mutisme où elle essayait dans sa gorge, avant de le risquer aux lèvres, les mots qu'une voix suppliante sollicitait d'elle: «Je t'aime!» ces mots enfin prononcés plus tard et qui lui laissaient un peu d'amer au palais; ah! les creux apparus souvent subitement sous ses pieds, le léger vertige, et une répugnance à penser qui la précipitait à des caresses continues, imprudentes et affolées! Non, elle ne pensait pas, n'avait jamais pensé depuis son mariage au moins. Peut-être autrefois, oui! des désirs, des rêves d'existence heureuse, de tendresses un peu vagues mais qui, cependant, affecteraient assurément des formes fortes en même temps qu'aimables, de quelle manière? elle ne savait. Puis la chute de tout cela en une sorte de trou noir et vide où elle avait fermé les yeux et s'était enclos la cervelle. Et depuis qu'elle ressuscitait dans sa chair, c'était d'aujourd'hui seulement qu'elle se sentait, elle, sa personnalité, son être sûr de soi, ressuscitée. Enfin, son corps et son âme chantaient, et c'était par son cœur ému qu'elle en percevait l'harmonie. Son cœur! ah! son cœur enfin battait! Elle le sentait! elle se sentait toute!
Elle eut encore une de ces jolies mignardises et voulut voir, voir son cœur battre; elle souleva d'un doigt la chemise sur sa gorge et regarda longuement l'agitation de son sein. Elle remarqua qu'elle était attentive à l'agitation plutôt qu'à son sein pour quoi elle avait eu auparavant une infinie complaisance. En vérité, elle n'avait jusqu'à présent aimé qu'elle.
XXIX
Aux petites stations, dans la campagne, en ces endroits où l'on n'aperçoit pas de ville, mais seulement, derrière la gare, des arbres et des champs, et où s'arrête, pour rien, le chemin de fer départemental, le silence glaçait le cœur de Septime. Il n'avait encore rien éprouvé de la sorte. Mais au sortir d'une ville élégante et d'une vie émue, où chaque spectacle était une surprise, chaque être une énigme, et chaque minute un mouvement, l'aspect de cette maison environnée de solitude, de ces prairies muettes où le soleil promenait ses beaux rayons derniers, pour aucun être, de cet unique employé sifflant le départ, seul bruit, donnait au malheureux amant la terreur d'un immense vide, d'une effrayante inanité.
Les beaux projets héroïques d'enlèvement, d'amours à l'autre bout du monde, qu'il avait caressés? Tués, anéantis, par la réalité médiocre. Mais déjà lui-même se formait au réel, et s'il s'étonnait, c'était de ne pas s'étonner davantage de n'avoir pas fui avec elle, d'être encore sur cette route banale de Néans en un état de pitoyable tristesse, au lieu de se pâmer en des endroits rêvés si loin du commun de la vie. Une force des choses, plus puissante que nos pauvres désirs, ne semblait-elle pas s'acharner à tout aplatir, à dompter nos gestes et notre volonté, à tout réduire à un ordinaire train-train Oh! misère! Déjà le romanesque, l'aimable et cher romanesque, floraison de la vie jeune, un peu fate, un peu gauche, un peu ridicule et charmante, se fanait et tombait comme les atours magnifiques d'une comédienne ordinaire qui, un instant, à nos yeux, fut fée. Ainsi on brûlait, on voulait accomplir des choses étonnantes et admirables, et l'on était si pris, si englué dans le commun que les efforts se perdaient dans l'atmosphère filandreuse; autant eût valu se débattre en un tonneau de poix. Et il revenait, le bel amant, heurter son élan contre les murs de ce village infime et plat, apporter son poème paradisiaque en hommage à la minuscule convention de cette société que composaient M. le curé et mademoiselle Hubertine la Hotte, les fournisseurs, les laveuses et les bonnes!...
M. de Prébendes, lui, au moins, était mort.
C'était vers le soir, et on approchait de Néans.
Septime vit le moment que la bien-aimée allait descendre sur le sable et s'éloigner, durant que lui, s'acheminerait du côté de sa chambre, au presbytère; et ce serait fini. Il s'arrêta de penser.
On aperçut dans la cour de la gare ornée de rosiers du Bengale, M. le curé doyen en surplis, avec la croix. Il était si vieux et si faible qu'on lui avait avancé une chaise, et il attendait, les deux mains sur les genoux, entre de petits enfants de chœur en noir et quelques ecclésiastiques des paroisses voisines. Et toute la dévotion de Néans était groupée autour de ce noyau. On aurait vu les rubans verts de mademoiselle Hubertine la Hotte si elle ne les eût remplacés pour la circonstance par tout ce que le deuil peut fournir de plus épaissement lugubre. Elle se tenait à la tête des pieuses femmes, et à certains mouvements qu'elle fit, aussitôt suivis de déplacements de la forêt des voiles noirs, il était apparent qu'elle réglait la pompe des funérailles comme un maître des cérémonies.
Plus loin s'étalait le troupeau du menu peuple avec un bout de crêpe sur le bonnet blanc. Le conseil de fabrique était sur le quai d'arrivée, avec six porteurs en bras de chemise. Hors des barrières de la gare, allaient de groupe en groupe, les autorités de la ville, témoignant par leur présence et par cet écart cependant, de leur déférence envers l'homme qu'était feu M. de Prébendes, et de leur réserve vis-à-vis du caractère religieux dont il était revêtu.
Tout cet appareil fut sur le point d'agir sur Septime; il se sentit une seconde poindre la pauvreté d'une douleur municipale. Mais, levant les yeux sur la jeune femme qui, avant de descendre, s'encombrait de petits paquets, il reçut de quelques-uns de ses gestes un attrait subit, brutal, condensé, résumé de longs mois de charme continu, qui lui souleva littéralement le cœur: il crut que tout, définitivement, se disloquait en lui, qu'il allait mourir. Il dut avoir l'air épouvantablement malheureux, et les pierres mêmes eussent eu pitié de lui au moment où il implorait un regard d'adieu. Elle abaissa par hasard les yeux sur lui; elle le regarda comme un étranger.
Il le comprit, en eut la certitude, par une clairvoyance de malade. Il y a des douleurs si aiguës que, de même que certains sons trop élevés ou trop bas, on ne perçoit plus. Rien ne se contracta davantage sur son visage; il prit des colis, descendit, marcha, sourit même peut-être, en automate sur quoi rien, rien au monde n'avait prise; son cœur était saturé. Elle descendit sur le sable, et le bruit de ses pas s'éloigna. Il s'achemina du côté de sa chambre, au presbytère. Les chantres élevèrent la voix, et le cortège qui conduisait les restes de M. de Prébendes à l'église arrangée en chapelle ardente commença de prendre ce pas au rythme inspiré par tout ce que l'affectation peut inventer en fait d'accablement.
XXX
Le son des cloches de Néans répandait sur la ville ce quelque chose de banalement attristé, qui exaspère la vraie douleur. Un épais fourmillement noir s'échappait du cimetière et dégringolait à pas menus la route inclinée et sinueuse. C'étaient des personnes à dos courbé, tout le corps engoncé dans l'appareil funéraire, appesanties par l'affliction, hormis du côté de la langue qui exprimait avec abondance et agilité des doléances au sujet du défunt, et des hypothèses à perte de souffle au sujet de M. Lureau-Vélin. Les dames de la société s'apercevaient, s'approchaient, se saluaient et reprenaient leur petit train à la façon des insectes qui ont à leur rencontre un choc des antennes et repartent.
Un monsieur dodu, rose et aux favoris blancs tenait compagnie au docteur Grandier, et tout en causant, se faufilait avec lui parmi les groupes. C'était M. de Jallais, conseiller général, le père de Septime. Dans le courant de la conversation, ces messieurs s'arrêtaient parfois, et continuaient de discourir, immobiles. Ils étaient alors frôlés par les pieuses femmes qui font toujours la grasse cérémonie, ne quittent le cimetière qu'après avoir prié sur dix tombes et l'église qu'après un ample supplément d'oraisons. Elles laissaient, en passant, une odeur d'encens, de lavande et de renfermé. On les voyait, sous le prétexte de rattraper un coin de châle, se retourner pour voir la figure de M. de Jallais; et, au-dessus de leur bottine d'étoffe, apparaissait un bas blanc et lâche. Cela s'en allait à grands pas disloqués de créatures aussi éloignées de l'apparence d'un sexe, que de la conception d'une attitude sans simagrées. Le docteur les nommait une à une:
—Mademoiselle Mistouflet, madame Duperrier, mademoiselle Sirop, mademoiselle Pincé... etc. Voici madame Lespingrelet qui, au rebours de ces stérilités, a conçu pour la treizième fois... Nous n'avons pas vu encore mademoiselle Hubertine la Hotte.
»Monsieur, poursuivit le docteur, sans changer de ton, c'est vous qui avez tué notre malheureux abbé...
—Holà donc! mon cher docteur?...
—Eh! n'est-ce pas en écoutant la lecture de votre lettre, que monsieur de Prébendes a rendu l'âme?
—Il fallait qu'il y fût, dès auparavant, fort préparé, car vous avouerez que ma lettre...
— ... Contenait, hélas! tout ce qu'il fallait. Nous l'avons lue, monsieur... oh! mon confrère et moi, rassurez-vous! la soudaineté de l'accident autorisait, n'est-il pas vrai, cette enquête indiscrète? Et, comme elle marquait entre les lignes, que vous étiez informé d'un certain petit drame...
—Vous ne l'ignoriez pas?
—On n'ignore pas les secrets d'un garçon de dix-huit ans... Mais j'eus d'autres raisons d'être renseigné; et puisque, ma foi! nous sommes, comme je vois, l'un et l'autre suffisamment pourvus de documents touchant l'aventure qu'en excellent père, vous n'avez pas paru blâmer...
—Chut! eh! docteur, je vous en prie, voici quelqu'un!
—C'est monsieur Durosay qui fait une opération avec monsieur Lureau-Vélin: nous sommes tout à notre aise... Je puis donc, allais-je vous dire, à propos de notre aventure, me permettre le toupet de vous confesser que je l'arrosai de mes soins...
—Oh!
—Il est tard pour s'effaroucher d'une entreprise dont le succès mérita votre assentiment. Complices d'un crime de lèse-société, ajouterai-je emphatiquement, monsieur, donnons-nous la main!
—Ah! çà, mais! vous me faites apparaître la chose sous un aspect de gravité...
— ... Qui fut celui, tout justement, sous lequel le cher défunt l'envisagea. Croyez-vous donc que je l'aie prise moi-même à la légère?
—Baste! fit en souriant le conseiller général, tout prêt à taper sur le ventre de M. Grandier.
Grandier blêmit: il eût volontiers rendu le tapotement à la figure de l'aimable homme qui concevait cavalièrement l'amour. Rien ne l'offensait davantage. Et, bien qu'il n'eût pas sur l'honneur, tout à fait le sentiment du commun, il avait ici l'orgueil de son œuvre, longuement méditée, religieusement accomplie, et qui était autre chose, en vérité, qu'un gaulois petit jeu égrillard. Il eut un moment de silence et de réflexion glaciale. Sa contenance sévère déconcertait un bon galant papa qui avait tout uniment jugé bonne l'aubaine qui déniaisait son fils dans les conditions les plus confortables.
—Jouer! reprit Grandier, échauffé, mais, monsieur, je vous répète que nous avons tué un homme! est-ce qu'on s'amuse à cela à notre âge?
—Chut! Chut! fit M. de Jallais, qui commençait de s'effrayer.
—La responsabilité que je prends tout haut, mon cher monsieur, vous est la garantie de la conscience que j'ai mise en tout ceci. Je n'ignorais pas ce qui pouvait survenir. L'abbé était un corps fragile et une belle âme sérieuse, passionnée pour votre fils et pour la vertu. Un heurt violent l'a abattu: un petit choc subtil l'a brisé. Pouvais-je éviter l'un, puisque le danger était pour l'ascète délicat, d'être témoin du brutal amour? Étiez-vous maître de lui épargner l'autre puisqu'il s'agissait pour vous de livrer sur ce sujet brûlant votre formule paternelle?
—Quoi! docteur, vous pensez sérieusement que ma façon si discrète d'approuver la nature, de ne pas crier holà! pour un événement, en définitive, assez commun, sinon plaisant, et où la vanité d'un père...
—Monsieur, chaque cerveau humain est un petit monde enveloppé pour ainsi dire d'une atmosphère à soi. La balance où nous pesons nos gestes et nos paroles n'a guère de justesse hors de nous. Ce qui laisse indifférent notre plateau fait pencher celui du voisin et défonce celui du voisin de notre voisin. Il y a ainsi des séries de petits mondes qui ne se touchent point sans se molester, et quelquefois grièvement. L'art serait de les discerner et d'éviter de les mettre en commun. Monsieur de Prébendes était d'une série; vous étiez d'une autre, monsieur: de quelle donc était votre fils? Ah! le parti fâcheux—permettez que je vous maltraite?—a été de laisser monsieur l'abbé ranger ce garçon dans sa série tandis que vous le gardiez dans la vôtre! Il y a un illogisme assez grave de la part des parents non chrétiens—j'entends: hommes du monde—à vouer leurs enfants aux éducateurs religieux—qui, parfois, sont des saints.—C'est faire mijoter un mélange qui détonera un jour ou l'autre. Aujourd'hui, c'est le saint qui paye les pots cassés, parce que le cher homme fut particulièrement susceptible, mais, dans combien d'autres cas, ils eussent pu être portés au compte de monsieur votre fils. J'ai vu des jeunes gens souffrir énormément des premières atteintes de l'amour qui devaient leur être délicieuses; j'en ai vu y succomber comme on se jette dans un abîme par suite de vertige; j'en ai vu s'y refuser après toute la lutte et le courage qu'il faut pour s'ôter la vie,—et n'était-ce pas précisément ce qu'ils faisaient?—On ne prend pas l'âme religieuse au sérieux, et, cependant, elle le mérite. Nous lui prêtons nos rejetons à former selon un modèle qu'il faudra briser d'un coup. C'est une école d'acrobatie où l'on apprend les exercices à rebours de ce qu'il nous convient de les voir exécuter; cependant, nous envoyons nos petits s'y rompre les muscles à l'envers.
—Vous ne voulez voir en l'Église que des démons ou des saints, mais elle a ceci de merveilleux, et que nous apprécions, nous autres indépendants, qu'elle admet précisément un état intermédiaire parfaitement conciliable avec toutes les situations... Elle apporte, comment dirai-je? une morale? une sorte de décence plutôt, j'irai même jusqu'à un vernis... Ainsi, pour ne parler que des écoles en question, vous négligez que nos jeunes gens y trouvent l'avantage de s'y former en douceur au lieu qu'en rébellion et d'y apprendre la politesse à l'encontre de ceux qui sortent à l'état de charretiers de leurs maisons d'éducation.
—Ah! monsieur, vous blasphémez votre Christ et feriez sursauter dans sa bière feu monsieur de Prébendes! L'un a fondé et l'autre a suivi, avec scrupule, une école de philosophie et de vertu dont je ne distingue pas les points de contact avec les préceptes du maintien ou du savoir-vivre, et qui répugne à vos accommodements et à vos compromissions. Vos modernes chefs d'Église ont fait de la religion une espèce de parti politique qui louvoie, comme les autres, et tire vanité, comme les autres, du nombre de ses adhérents... Mais Jésus eût été plus fier d'un seul acte de vertu accompli, que de se voir une séquelle d'un million de disciples!...
»Mais, dans l'espèce, comme dirait monsieur Durosay, vous vous fiez, mon cher monsieur, à de simples apparences. La prétendue politesse de votre éducation vient d'un abri provisoire contre des intempéries qu'il faudra braver un jour ou l'autre; ne vaut-il pas mieux tout de suite s'aguerrir? Quant à l'état de «charretier», vos néophytes qui ont, pour le reste des choses, des façons de petits-maîtres, sont fort mal dégrossis vis-à-vis de l'amour, par exemple, dont la fonction est cependant principale: et rien n'égale leur brutalité, quand, par ce moyen, la nature s'affranchit. Septime eût expédié dix fois monsieur de Prébendes au royaume des justes pour un cheveu de la dame de ses pensées. Et, dans cet instant, sans le savoir, il rétablissait l'ordre; séparait des séries qui n'avaient que faire accouplées; mais le trouvez-vous poli?
»L'exemple de cet enfant vaut tous les raisonnements contre ces demi-mesures que vous crûtes opportunes, parce que, n'est-ce pas? on prend son bien où on le trouve? Eh! le bien n'est pas fait de pièces et de morceaux! Le bien est tout d'une pièce, et fort carrée, sans aucun angle arrondi; il se défend sans considérations. Par quoi, il y aura toujours des chocs dans le monde. Au fond, rien n'importe que de choisir son carré selon sa nature et ses forces et le faire valoir contre tout. Votre civilisation? vos mœurs adoucies, policées? Mais elles aboutissent à des résultats identiques à ceux qu'on obtiendrait par les procédés les plus dénués de modernité! Vous ne fîtes, monsieur, pas moins de mal à l'abbé par vos façons courtoises de lui confier une âme et de vous la réserver en partie, que ne lui en causa votre fils par la brutale impudeur de son instinct... ou moi-même, par ma guerre déclarée.
—Ah! çà, mais il y eut donc un vrai complot?
—Le combat des séries diverses seulement, monsieur, ou le remuement anguleux des carrés, si vous préférez. Hélas! nous n'avons pas ébréché que l'abbé, mais aussi d'autres objets fort dignes, auxquels allait notre respect. Il le fallait!
»On n'atteint pas l'âge que vous me voyez, monsieur, avec une pratique quotidienne des misères, sans se former sur le meilleur bien humain quelques idées un peu nettes. C'est à la plénitude de la vitalité que ma vieille cervelle de physiologue l'a reconnu. De la beauté, de la santé et de l'amour! Ah! monsieur! que vaut le reste du monde si vous en retranchez cela? Et il faudrait avoir l'âme plus sèche que l'académie de ces vénérables demoiselles qui passent ici, pour arrêter l'élan qui vous incite à le répandre, ce meilleur bien, à le voir fleurir autour de soi. Si ce n'est que par la guerre que j'y puis atteindre, vive la guerre! Je heurte les angles de mon bien! gare! gare!... On résiste, on m'oppose l'emboîtement serré des petits carrés d'alentour; petites conventions, petite morale, petites amitiés, petite paix ensommeillée!... Mais vivre! vivre! Vous oubliez donc de vivre? Quand donc vivrez-vous? Demain? Quelle langue parlez-vous? Aujourd'hui! Voilà le mot humain. La vie, c'est une proie qu'il faut saisir à la façon de la bête qui se précipite sur la chair sanglante; c'est une substance qui se déchiquette à belles dents... un peu féroces, oui; un peu féroces! Tant que du sang nous coulera par les veines, vous n'empêcherez pas qu'il y ait en nous un peu du fauve ou du guerrier dont les bonds ont de la beauté. Une beauté qui se démode! Ta! ta! ta! Cela est prisé en amour; et voici quelque chose que tous les hâbleurs n'ont pas réussi encore à démoder. Guerre donc! je secoue mon carré; j'ébrèche, je blesse, je brise: tant pis! le meilleur bien le veut!
»Monsieur, vous blâmerez peut-être une attitude qui vous paraît d'un autre temps. Les temps sont beaucoup plus proches les uns des autres qu'on ne le croit; l'histoire est la façon d'habiller diversement le même homme.
—Le fait est, docteur, que je vous citerai des épisodes de nos séances au conseil...
—Je vous dois raison, cher monsieur, de l'écorniflure que j'ai pu faire à votre carré, où les demi-mesures s'inscrivaient, non sans élégance. Voyant que votre fils, d'entre les bras d'un saint, se laissait toucher de Vénus, et s'en trouvait incommodé, et aspirait du côté d'un parti bien tranché, je ne lui refusai pas d'entrer dans le mien où il se trouvait soulagé et constituait pour moi une recrue précieuse. Il y apprit, sans s'en douter même, de la guerre le plus doux métier, et, à nous deux, nous sauvâmes une créature de beauté qui s'en allait s'étiolant. La guerre eut lieu pour elle... C'était notre Hélène, notre bien!
Grandier caressait dans l'espace la figure évoquée de la jeune femme belle et ressuscitée, et il y promenait son regard et son pouce, comme un artiste heureux.
—Vous m'en voulez de sourire, docteur, dit M. de Jallais; mais le rire est surprise, et votre œuvre a tant de... singularité!...
—Œuvre! Qu'avez-vous dit, monsieur? Hélas! ce mot seul contient toute l'ironie du monde, quand nous l'appliquons au pauvre résultat de notre industrie, dans le but de nous étayer au moins sur ce peu d'orgueil dont nous avons tant besoin! Que faisons-nous qu'aider misérablement la nature? Qu'ai-je fait que défricher des broussailles, couper, arracher çà et là, pour une plante étouffée qui me parut mériter de croître plus que tout le reste? Je l'aurai vue, ma cognée à la main, épanouie en sa toute beauté, le temps qu'on admire la jolie forme d'un nuage au coucher du soleil.
—C'est qu'il faut bien que je vous enlève votre jeune héros...
—Cela était prévu. Septime fut le rayon chaud où la brise tint en suspens le pollen qui fructifie. La poussière de vie déposée, le rayon peut s'éteindre. Je ne crains même pas la douleur qui peut venir, car cela encore est une surabondance de vie qui peut dévier tout à coup en quelque ouvrage fécond. Non, non, je ne redoute que l'inertie. Et voici Néans à l'humeur égale, Néans que vous voyez d'ici, monsieur, avec le bleu de lac de ses toitures pareilles, Néans d'eau morte qui va ensevelir mes belles passions soulevées. Ah! monsieur! voilà le plus triste spectacle de l'existence, c'est Néans! La pauvre vie, les pauvres gens, les pauvres usages, la mesquinerie de chaque heure qui sonne ici, c'est de l'eau claire infiltrée dans les veines. Non! nulle douleur ne subsistera ici, nul amour n'y eût vécu. Le souci du convenable, singerie des vertus de la grande bourgeoisie d'antan, va nous reverser son affadissement; nous allons bien dormir!
»Ah! ce que j'aimais le mieux ici, après ce que vous savez, c'était l'abbé, mon pire ennemi, car il était grand par son âme ardente! Cher abbé, noble victime de notre guerre, n'implorerez-vous pas contre cette flaque de médiocrité la bonne colère de Dieu?
—Dieu, dit M. Lureau-Vélin qui s'approchait, c'est quelque chose comme un monsieur fort bien élevé et de goût exquis, qui joue aux hommes et aux émotions des hommes comme les fillettes font aux osselets, ou les jongleurs aux boules d'ivoire, les mains jolies, soignées, ornées de bagues, la raie bien faite et le sourire aux lèvres.
—Vous le faites donc à votre image? dit M. de Jallais flatteur.
—Comme tout le monde, en l'agrémentant un peu!
Grandier, sans rien dire, retrouva sa sérénité à regarder ce bel homme habile et fort, et il réfléchissait avec un pincement de lèvre, un peu cruel, à des opportunités singulières.
—Monsieur Lureau-Vélin, demanda-t-il, quand êtes-vous de Néans?
—Docteur, dans la huitaine, j'espère, si maître Durosay est expéditif... Mais qui donc, s'il vous plaît, se tient sur vos talons?
Le docteur comprit, sans se détourner, et il prononça tout haut:
—C'est mademoiselle Hubertine la Hotte qui attend la fin de notre conversation pour demander à son bon docteur une petite consultation amicale...
Et se tournant vers M. de Jallais:
—Tout Néans nous écoutait.
XXXI
MM. de Jallais, père et fils, vinrent aux Veulottes, à la tombée du jour, pour un dîner d'adieu.
Il y avait entre eux une grande gêne, à cause de ce qu'ils portaient en commun, et qui les brûlait davantage à mesure qu'ils approchaient de madame Durosay. À la vérité, le conseiller général y eût éprouvé une émotion sans amertume, si le moral de Septime n'eût été si profondément affecté. Décidément, ce garçon avait pris «l'aventure» tout à fait au sérieux. Était-ce à trouver une pareille figure que la lettre, un tantinet gaillarde, narrant l'épisode du Mont-Revard, avait préparé le pauvre papa? Hélas! la forfanterie qui suit la première heure d'amour, se peut-elle donc ainsi muer, en un temps si court!
—Allons, gros bêta! tenons-nous, sacrebleu! disait M. de Jallais le long de la route. Et il eût été heureux de causer «à cœur ouvert» avec ce «grand vilain garnement».
Septime, pour qui cette entrevue dernière était un supplice, avait retenu son père toute la journée, aux préparatifs du départ; il avait refusé la voiture, mise à leur disposition, et fait annoncer qu'il préférait se rendre à pied à la campagne. Et ils avaient quitté Néans le plus tard possible.
Ils cheminaient côte à côte. Le cœur de Septime avait trop besoin de s'ouvrir pour le pouvoir faire aisément et toute parole lui était douloureuse comme un contact sur une plaie. M. de Jallais sifflotait. Septime attendait qu'apparut l'épais bouquet d'arbres où la maison des Veulottes se cachait. Il apparut à une distance de deux kilomètres sur la pente d'une colline et dans l'instant même que la route pénétrait sur la terre de Saint-Pont.
Septime tendit la main vers la touffe de verdure lointaine, isolée dans le reste de la campagne insignifiante, et qui contenait le monde, et, la désignant à son père, il dit:
—C'est là.
—Ah! fit M. de Jallais.
—Et ici, continua Septime qui éprouvait une espèce de volupté à se faire mal, ici, c'est Saint-Pont...
—Ah!
Et ils continuèrent de marcher en silence, puis M. de Jallais reprit:
—Qu'est-ce que c'est que Saint-Pont?
On voyait le château au bout d'une longue allée d'acacias centenaires: un fort et honnête corps de logis aux fenêtres à meneaux, flanqué de deux gros pavillons aux longs toits moussus; des pigeonniers en pointe, une chapelle. Un homme, d'assez maigre apparence, dont la figure était bonne et dont les yeux, extrêmement clairs, semblaient perdus en songe, tournait l'allée précisément.
—Saint-Pont, dit Septime, c'est la terre de ce monsieur-là qui est le comte de Thérouette et ruiné en bonnes œuvres, et ce sera la semaine prochaine celle de monsieur Lureau-Vélin qui est riche et très comme il faut. Il paraît que voilà trois siècles qu'il y a des Thérouette là dedans...
—Et il vend!...
—On le vend. Tu vois bien que ce n'est pas lui; tiens, il s'en va en chantonnant du côté de ses vieux murs, il n'a pas l'air de se douter qu'il n'est plus chez lui.