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Le Médecin des Dames de Néans

RENÉ BOYLESVE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE (continued 2)

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Ils avançaient dans cette allée interminable bordée de lavandes. Au delà, il y avait des poiriers symétriquement plantés, et il se sentit la tentation de les compter; c'était une besogne qui s'imposait comme étant la plus sotte possible. Mesurer aussi l'intervalle des clic-clac de la charrette par rapport aux battements de son pouls qu'il percevait. Puis, l'embrouillement de mille idées, baroques, heurtées, confuses, troubles à ne pas en pêcher une décente; et il ouvrait de grands yeux égarés sur la large allée droite, qui n'en finissait pas et se perdait dans l'ombre.

Le docteur fut tout à coup près d'eux, émergeant de la nuit. Septime, au lieu de bénir sa venue comme celle d'un sauveur, en éprouva un désespoir si violent que ses jambes vacillèrent et il se penchait vers la haute bordure de lavande et en arrachait des brins durs et résistants, se préparant une excuse, un prétexte quelconque, s'il venait à tomber, comme il le redouta. Les personnes douées d'un fort amour-propre et, en même temps, d'une grande sensibilité, ne s'étonneront pas de cette complexité et de ces infinies prévoyances à la minute du plus violent trouble. L'arrivée du docteur clôturait pour le pauvre enfant la période qu'il s'était donnée comme essentielle et dont il ne devait sortir que bienheureux ou condamné. Et il n'avait pas ouvert la bouche; elle, sans doute, avait attendu qu'il eût la politesse de le faire et était demeurée muette. Ah! s'il se fût agi d'être poli, comme aisément il s'en fût tiré! Mais il avait eu cette envie soudaine, pressée, ardente et irrésistible de plaire, de plaire d'un coup, d'être certain tout de suite qu'on a plu, envie terrible que beaucoup de jeunes âmes passionnées et sans expérience ont connue, et par quoi, souvent, elles furent empoisonnées. Peu à peu, il lâchait le bras de madame Durosay; il se disait: «Quand je ne la sentirai plus, je m'enfuirai ou je tomberai là; et si je ne meurs pas du coup, ce sera ce soir, je sais bien, dans l'eau, là, pas loin....» Et comme il se représentait la vilaine eau de l'étang aperçue tout à l'heure, où les feuilles de nénuphars formaient de larges plaques obscures, de vraies fleurs de désespérés, il sentit que doucement la jeune femme, elle-même, reprenait son bras et lui donnait à nouveau sa pression tiède et légère, et elle dit:

—Mais non, monsieur Septime, vous donnez très bien le bras, ne vous en allez donc pas; j'aime me promener avec vous....

Il crut qu'elle lui parlait d'au delà de la mort; il eut envie de pleurer; s'il avait voulu prononcer une parole, elle se fût étranglée dans sa gorge. Un extraordinaire besoin de tendresse lui souleva la poitrine, le suffoqua. Le docteur heureusement parlait. L'écoutait-elle? Quelle était, à elle, à cette heure, sa pensée? La nuit était partout répandue, et, pour les âmes émues, modifiait la figure des choses.

X

Revenant le soir des Veulottes, en son petit tape-cul, Esculape résolut de mettre le feu aux poudres.

Il laissa passer devant la voiture Durosay, qui contenait Septime entre Monsieur et Madame, parmi des couvertures et des châles, et chatouillant du bout du fouet la bonne vieille Rossinante au cou, il regardait les oscillations de la capote du cabriolet que balançaient les ornières et les cailloux du chemin communal. Dans cette capote, il y avait les éléments de son œuvre, qui, pour le moment, mijotaient. Il penchait la tête un peu sur le côté et ne détachait pas ses yeux de cette chose oscillante, ainsi qu'il vous arrive pour un objet chéri. Qui donc eut jamais un quart d'heure pareil à celui qu'il passait? Peut-être quelques utopistes ou hommes de génie, parmi ses confrères, qui crurent tenir ou tinrent un remède neuf et paradoxal alors qu'ils s'en venaient de l'administrer secrètement et supputaient avec un peu d'angoisse et beaucoup de minutie les petits progrès ou les défaillances, les imperceptibles résultats ou les effets contradictoires, les chances enfin de succès ou le probable fiasco accablant. Rossinante trottait d'une allure monotone et sûre de bête avancée qui sait, depuis beau temps, que tout chemin mène à l'écurie.

Déjà, il pensait au mémoire, joliment tourné, ma foi! qu'il adresserait peut-être de sa cure étrange à l'Académie; aux chuchotements de ces messieurs graves sitôt brisé le cachet de la communication leur provenant de la petite ville de Néans, en province; à leurs manières si distinguées, si discrètes de discerner d'un coup la farce d'un plaisant, de n'en être nullement choqués, et le soir, en ville, par manière de divertissement, d'en causer à table. Le petit reporter, qui est toujours là, se saisissait de l'aventure et c'était, dès le lendemain, des gorges chaudes en première page, une popularité de bouffon assurée au docteur rabelaisien nommé Grandier, de province. Car tout ce qui touche à la vie libre et franche, amoureuse et saine, en France, est rabelaisien; tout ce qui est rabelaisien fleure l'obscénité; seul Rabelais est inconnu.

Esculape haussait les épaules tout en souriant et sautant sur les semis de cailloux de la route de Néans. Cependant il éprouvait l'amertume légère que ressentirent tous les obscurs qui dévièrent du chemin commun; l'instant de faiblesse en face de l'opinion qui va se mettre contre, et le curieux vertige de la solitude de pensée. La capote allait se dandinant avec mollesse sur les ressorts excellents, image de la bonne vie confortable et garantie contre les heurts par tout ce que la prévoyance humaine inventa d'assurances.

Le long ruban de la route se déroula sous la lune, qu'un nuage découvrait; du même coup, les étoiles apparurent dans le beau ciel d'été, et les grandes plaines moissonnées où les blés étaient couchés en gerbes. Une odeur de force, d'énergie calme, de soumission directe aux ordres les plus hauts, émanait de toute cette nuit et de toute cette terre aux fruits mûrs cueillis. Si le fermier n'ensemençait pas cette terre, il faudrait remplacer le fermier; et si cette terre se refusait à pousser des fruits, qui hésiterait à faire la dépense qui la rendra féconde? «Il faut agir! il faut aimer! continuait le docteur, quasi tout haut, achevant une série de pensées; il faut que le cœur jeune reçoive un afflux excessif, et palpite comme s'il allait se rompre, pour garder l'impulsion jusqu'à l'extrême vieillesse. Il faut que la chair tressaille jusqu'à être harassée, pour ne pas garder cet aspect fadasse et misérable de toute chose demeurée à l'écart de son destin, de la terre non retournée par le soc, de la joue où le sang n'a pas afflué un jour sous la morsure d'un baiser. L'inertie est le seul mal.

»Tout doit se mouvoir et courir et bondir.... Ah! qu'ils me donnent, hors l'amour, le stimulant qui peut recréer une vie à nos pauvres femmes inertes, ramener un rire, un désir, un caprice, un vice même! aux dames de Néans!....»

Grandier, ragaillardi, chatouillait de la mèche du fouet Rossinante. La route était devenue belle et plane; les voitures filaient au grand trot. Comme M. Durosay était trop enclin à ménager sa bête, aussitôt que le train semblait se ralentir, Esculape, par derrière, élevait la mèche, la faisait claquer vulgairement à la façon des charretiers et le cabriolet s'ébranlait de nouveau, et l'on y entendait de légers rires et des exclamations: «Ce diable d'Esculape! Ah! ce docteur! Ah! ce docteur! Ah! ce monsieur Grandier!....»

Esculape, peu à peu, prenait un goût nouveau à cette poursuite de la précieuse capote sur la belle route et sous la nuit. Il lui semblait qu'elle était une boule et qu'il la tenait à la main; et il la lançait de toute la vigueur de ses muscles, sur la longue piste, vers son but. «Clic! clac! clic! clac! en avant, capote bondissante! clic! clac! avez-vous peur des soubresauts et des pentes? clic! clac! mais c'est moi qui vous mène; mes muscles sont forts et ma main est sûre! Âmes et chairs, je vous ai pétries et mises en boule, et je vous lance à présent.... Clic! clac! et je veux entendre ronfler sur le sol, quel qu'il soit, votre élan éperdu! Clic! clac! clic! clac!» Et les rires légers qui lui parvenaient parmi les bruits du roulement et du trot, l'enorgueillirent, le haussèrent, lui donnèrent une joie quasi surhumaine, car il pensait que Dieu pouvait éprouver cela quand lui aussi entendait rire les hommes.

Un appétit de course vertigineuse, alors, le prit; il sentit l'impatience d'aller vite au terme de ses vœux, d'écraser toutes les causes de ralentissement, d'embrasser tout de suite un peu de son œuvre épanouie. On commençait à apercevoir les toits de Néans ensommeillé, pareil, au loin, à un lac calme sous la pâleur lunaire. La vue de cette inertie l'enflamma. La route allait désormais en pente, jusqu'à la ville. Il continuait de presser sa bête et de faire claquer son fouet. Il vit que M. Durosay penchait la tête hors de la capote et lui criait: «Grandier! Voyons! soyez raisonnable! tout beau! tout beau! Saprelotte!...» Puis ce fut de l'autre côté la tête de Septime qui se pencha; et il imaginait que madame Durosay avait peur et certainement poussait de petits cris: «Clic! clac! clic! clac! Tant mieux! morbleu! soyez effrayés! Soyez secoués, une fois enfin, bonnes gens de la capote sur ressorts excellents! mais, plutôt cassons-nous les reins que nous les tenir éternellement dans l'insipidité de votre coton.» Et, se refusant à les dépasser, il les conduisit ainsi à toute bride jusqu'au bas de la côte, serrant le frein, et brandissant le fouet sonore.

Dès les premières maisons, Néans, plus que jamais, l'écœura. Que faire en cette atmosphère de fadeur coutumière alors qu'il s'agissait d'enchanter une créature, de séduire tous ses sens et de fasciner son cerveau? Il repassa mentalement chaque article de la méthode qu'il avait élaborée une des nuits précédentes; remonta l'échelle graduée des émotions qu'il avait à faire naître en son sujet et qui allait du respir d'un parfum jusqu'à la crise violente de l'amour; et il haussa les épaules de pitié devant la perspective de la rue de la Douve et de la rue Saint-Porchaire aux petites façades proprettes ou prétentieusement bourgeoises, conservatrices d'inertie et de vertu.

Et il eût volontiers continué sa course folle au delà de Néans, où? n'importe! si la voiture Durosay n'eût fait halte à la porte du presbytère où l'on déposa Septime entre les mains de son digne précepteur qui l'embrassa au front comme on fait aux enfants, en s'informant s'il avait été sage.

—Comme une image, firent à la fois, monsieur et madame Durosay et le docteur.

Et les voix confondues en bonsoirs répétés se perdaient au milieu de la vapeur qui, dans la fraîcheur du soir, à la lueur des lanternes, sortait en petits nuages touffus de toutes les bouches ouvertes.

Esculape décida, vis-à-vis de la petite porte à judas du presbytère et des lunettes brillantes de l'abbé, un bonsoir plus définitif.

XI

Il y a des heures, à Néans, dont on a crainte de parler même, tant l'on sent que ce sera en ternir la limpidité. Avez-vous vu ces petits étangs à la surface unie comme un miroir, et qui, paisibles entre leurs roseaux, sont l'image de la quiétude? On a peur qu'un vol de libellule en vienne iriser la glace polie, et l'on retiendrait son souffle par respect de cette immobilité pure.

Il est midi. Le soleil brûle la place du marché au beau pavé luisant et que nul arbre n'ombrage. L'air embrasé y vibre en une couche asphyxiante qui s'élève du sol jusqu'au pas des boutiques. Toutes les persiennes sont closes, les stores verts baissés. Deux cafés voisins et ennemis déroulent leurs toiles à rayures sur les terrasses aux petites tables désertées. Pas une âme, pas un bruit. Un chien passe, baguenaudant de-ci, de-là, flairant de petits tas anodins qui ne valent pas un geste, enfin au coin de l'épicerie, près d'un sac de lentilles, se décide à lever la patte. Cependant, le bourrelier est sorti, le collier d'un harnais passé sur l'épaule où flambent des plaquettes de cuivre: il s'est enfoncé sous l'ancienne porte de ville, criblée de trous honorables, et somnolente au soleil comme une centenaire ridée. Un quart d'heure se passe sans un mouvement nouveau. Tout à coup, à bride abattue, une carriole traverse la ville à grand fracas sur les pavés. Le bruit se perd brusquement à un tournant de rue. Et plus rien. Une voix de fillette dans un intérieur. L'agent voyer et deux commis voyageurs sortent de l'hôtel en s'épongeant le front. Le chien repasse infailliblement à midi trois quarts. Et ce sera tout jusqu'à deux heures et demie ou trois heures de l'après-midi.

Vers trois heures, une vieille dame en noir frôle les murs, contre lesquels il commence à se faire un peu d'ombre; elle croise un monsieur obèse coiffé d'un panama à larges bords, la jaquette d'alpaga flottante, et qui la salue bas; un facteur rural met la main à son képi à liserés rouges. Toutes personnes qui se rencontrent à Néans échangent un signe de connaissance, fût-ce M. Durosay et son jeune confrère qui tournent la tête chacun de leur côté.

Mais une seconde personne en robe gris perle soutenue d'une crinoline, par une élégance archaïque, et dont le chef s'adorne de rubans émeraude parmi des petits choux violâtres, ayant été signalée sur le filet ombreux qui s'élargit, on a dû se dire dans le bureau de tabac de madame Sirop et chez mademoiselle Mistouflet, mercière, où l'on a relevé les stores à demi: «Madame Duperrier et mademoiselle Hubertine la Hotte sont sorties.» Deux heures plus tard, quelques échanges ayant eu lieu de boutique à boutique, par toute la rue du Marché et la rue Saint-Porchaire, la nouvelle sera: «Madame Duperrier est allée aujourd'hui chez madame Hédoux, et mademoiselle Hubertine la Hotte est allée prendre des nouvelles de madame Durosay.» Vers cinq heures de l'après-midi, par exemple, madame Duperrier ayant par hasard croisé mademoiselle Hubertine la Hotte, qui sortait de chez madame Durosay, une information d'une extraordinaire puissance extensive est issue de leur contact et court jusqu'au bout de la rue de la Douve: «Monsieur et madame Durosay vont aux eaux avec le docteur Grandier et monsieur Septime qui est chez monsieur l'abbé de Prébendes!»

Et c'en est fait du miroir limpide des douces heures de midi à Néans.

Le soir de ce jour, après dîner, on sonna quinze fois chez mademoiselle Hubertine la Hotte qui prenait le frais dans sa petite cour large comme un drap de lit et tapissée de glycines, de vignes-vierges et de chasselas roses, enveloppés, au naturel, par de larges toiles d'araignées. Ce fut d'abord mademoiselle Mistouflet qui avait justement à rapporter un petit ouvrage que Mademoiselle lui avait confié depuis six mois. Ce fut la femme de journée qui ne savait plus si c'était mercredi ou vendredi que Mademoiselle l'avait retenue. Ce fut la petite repasseuse de fin qui apportait les camisoles et les bonnets de Mademoiselle deux jours plus tôt que de coutume. Ce fut madame Benoît, la jeune femme du greffier; il y avait si longtemps qu'elle se faisait un remords de ne pas venir souhaiter le bonjour à mademoiselle Hubertine, et, ma foi, la soirée était si belle... Madame Lepoix vint dire que l'on avait pris un saumon de quatorze livres, qui serait mis en loterie. Madame Jourdain, la mine à l'envers, annonçait que le journal était plein de choléra; le fléau arrivait à pas de géant; etc., etc.

La difficulté était d'aborder le sujet qui amenait tout le monde, au cas où mademoiselle Hubertine ne serait pas en goût de parler, et voudrait «faire sa cachottière». Mademoiselle Hubertine fit sa cachottière. Elle était mauvaise comme la bise et supputait à l'avance l'amplitude qu'une habile discrétion pourrait donner à l'aventure. Ces dames pestaient, et, ayant usé les détours, en vinrent droit au fait. Mademoiselle sourit et jeta négligemment qu'en effet l'on allait aux eaux, c'était une mode à présent. Il est vrai que cette pauvre madame Durosay était bien bas.—Au point de ne pouvoir se passer de son médecin?... Mademoiselle ne jeta ici qu'une expression énigmatique. Alors, de petits bruits qui couraient déjà, pointèrent, se lièrent, prirent corps, et, par l'organe de madame Jourdain, voilèrent leur crudité sous des expressions d'une décence affectée. On ne parlait rien moins que d'un scandale par le fait de ce parpaillot de docteur Grandier; et l'on allait donc se cacher loin du clocher de la paroisse, et ce bon M. Durosay n'y voyait que du feu. Mais M. Septime? C'était un petit benêt, un agneau comme il est bon d'en avoir en pareille occasion pour donner à toutes choses une tournure d'innocence. Et voilà.

Oh! fit mademoiselle Hubertine qui ne croyait pas un mot du potin; et elle parla de la charité chrétienne, du silence qui est d'or, dit l'Écriture, et qui convient en certaines occurrences; mais se garda de contredire. Le potin s'affermit, parut tout à coup si bien en forme, si solide sur pieds, que toutes celles qui en avaient apporté les pièces et les morceaux, en furent un instant stupéfaites. Toutes faisaient: «Oh!», s'étonnaient très sincèrement. Quelqu'un trouva que madame Jourdain avait du toupet de dire si ouvertement des choses de cette force. On faillit se retourner contre elle. Madame Jourdain se trouvait isolée avec ce qu'elle venait de mettre au monde. Et ce fut elle qu'on interrogea, bien qu'elle eût tout appris dans la présente réunion. On l'entourait en sortant. Mademoiselle Hubertine la Hotte s'en lavait les mains, elle n'était vraiment pour rien en cette odieuse calomnie.

Une fureur prit Néans. C'était d'approcher quiconque, de près ou de loin, touchait à la maison Durosay, à la maison Grandier ou au presbytère. Fût-on certain de n'en tirer pas un fétu, joindre dans la rue une servante, un petit clerc, voire madame Lespingrelet qui n'avait de rapport avec ces messieurs que par son mari, devenait un besoin farouche, irrésistible et que l'on satisfit sans en rapporter toutefois grand bénéfice. D'abord tout ce qui avait de la dévotion et quelques personnes qui s'en trouvaient ce jour-là, environnèrent M. de Prébendes à l'issue de sa messe de sept heures. Monsieur l'abbé, qui ne cherchait point la petite bête, fut fort touché de l'intérêt que l'on portait à cette chère petite dame Durosay, si bonne, si charitable et de si bon exemple: il la recommanda aux prières. N'allait-on pas jusqu'à s'inquiéter de M. Septime qui était une édification pour la paroisse dans la façon dont il servait la messe... «Oh! si peu souvent, fit M. de Prébendes, avec un sourire bénévole; le cher enfant n'y a point de goût!» À coup sûr ce n'était pas M. Grandier qui le lui donnerait durant le voyage. La pieuse femme qui prononçait ces mots touchait l'abbé en son point faible. Mais M. de Prébendes tourna à l'attendrissement; il ôta ses lunettes pour s'essuyer les yeux, et la piété de Néans s'en retourna bredouille. Cependant, tout le monde s'apercevait bien que ce pauvre monsieur l'abbé était vaincu et victime d'une grande machination.

Il y eut du monde, à midi, aux petites tables de la place du Marché, malgré la chaleur accablante. Au moindre bruit les stores se levaient comme si quelqu'un s'y fût tenu à l'affût. Lespingrelet, assailli sur la place, y faillit perdre son latin. Il n'y eut pas jusqu'aux petits tas qu'aspire le toutou de midi trois quarts qui ne parussent avoir plus de relent qu'à l'ordinaire, et mériter, haut la patte, la distinction réservée au sac de lentilles; de celui-ci, ce jour-là, mieux vaut ne pas parler.

XII

Aix-les-Bains, 1er août 189...

«Cher monsieur l'abbé,

»Je veux vous écrire avant même que j'aie pu remercier papa de s'être si promptement décidé à me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moitié de jour et moitié de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des Fioretti que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de voyage. Ah! vous m'aviez chargé, monsieur l'abbé, de vous rendre compte de toutes nos petites santés durant cette expédition; vous aviez si peur qu'on ne fût malade... Eh bien, le docteur s'est porté à merveille et n'a pas cessé d'être d'une gaieté folle; il est encore plus amusant qu'à Néans. J'espère que vous ne me blâmerez pas, cher monsieur l'abbé, d'avoir goût à ses reparties et à son entrain, du moment que je me garde d'accueillir ses opinions comme vérités évangéliques; c'est un bien bon homme, ne l'avouez-vous pas vous-même? Il est descendu à presque tous les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M. Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de rire en avalant tout jusqu'à la dernière miette. Il est vraiment extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'être mal à son aise pour dormir, quoiqu'à dire vrai, il dormît presque tout le temps.

»Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la difficulté de s'entendre pour placer leurs jambes a donné lieu à toutes sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.

»Il y eut une autre série de divertissements quand la nuit fut venue et qu'il s'agit d'être gêné par la lumière ou de ne l'être pas. Le docteur voulait que les petits rideaux verts fussent tirés sur le globe, en disant que la clarté de la lampe l'empêchait de dormir. M. Durosay voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de l'abat-jour de coton vert, juste sur l'œil de M. Durosay, avait un peu de râpé et quelques fils rompus sur la surface à peu près d'une pièce de dix sous, ce M. Grandier le rompit tout à fait, et, pour maintenir le trou, y fit un point de boutonnière avec une adresse surprenante et avec une aiguillée de fil que l'on avait justement dans un petit sac à ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dardé sur la paupière, tandis que nous étions tous dans l'obscurité. Vous trouvez, sans doute, tout ceci bien futile, monsieur l'abbé; mais, en voyage est-ce mauvais d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidèlement raconter tout par le menu détail?

»Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous n'avons eu aucun accident et que personne n'a été ni incommodé, ni malade, ce dont vous étiez si inquiet. Ah! je vois que j'ai oublié de vous dire que la bonne et la femme de chambre, qui étaient dans un wagon de seconde, ont été notre seul tourment, car on s'était aperçu, une fois, qu'elles étaient descendues avec tous leurs colis, se croyant arrivées, et on a eu toutes les peines du monde à les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire que le trajet fût si long, et à tous les arrêts, il fallait leur faire signe: «Ne bougez pas, sacrebleu!» Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur l'abbé, que c'est le docteur qui faisait ce signe.

»Enfin, nous nous sommes tous réveillés, secoués et regaillardis un peu, au buffet de Culoz où l'on change de train et nous avons côtoyé le lac du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'était si beau, monsieur l'abbé, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout le temps que nous sommes restés sur les bords du lac, nous n'avons presque pas parlé ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai pensé à Dieu, mais d'une manière si particulière et nouvelle, qu'elle n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant absolument pas dire ce qu'elle est.

»Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abbé, à la villa Julie, c'est là que nous sommes installés; je ne sais si on avait prononcé ce nom devant vous. Il ne plaisait point à M. Durosay tout d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine, il en raffole, car c'est, dit-il, son poète préféré. Tout est plein de Lamartine ici; nous avons près de nous la villa Raphaël, la villa Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous faire de la peine en y prenant plaisir, car, en réfléchissant, il me semble que vous n'aviez pour ce poète qu'une amitié réservée? Ferais-je un gros péché d'acheter ici, sur mes économies, quelques-uns des ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de Jocelyn?

»D'ailleurs, monsieur l'abbé, quittez de ce côté la méfiance que vous pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a l'air de s'en souvenir et rien n'est plus éloigné du lac du Bourget que la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures parcourent incessamment la belle allée de platanes qui les relient. Je suis sûr que vous serez charmé pour moi de la vie qu'on y mène et qui est si peu propice aux «rêvasseries» que vous détestez. Nous voyons bien le lac de nos fenêtres, avec une montagne pointue qui a nom la Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'idée que la journée va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme, lorsqu'on est à la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la plage; mais aussitôt le petit déjeuner, on se laisse descendre jusqu'aux casinos,—car il y en a deux côte à côte—qui sont si charmants que l'on en revient le soir sans avoir songé à les quitter.

»Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'où l'on peut contempler le lac et les montagnes, et s'offrir, en écoutant un orchestre ou en froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir, assis en des «torpeurs», comme on le fait à Néans, la brise qui vient d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient être aussi bien rue de la Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode fût de s'y rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques à musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les bâtiments de la gare.—Eh! quoi? faites-vous, c'est là que vous passez vos jours?—Oui, monsieur l'abbé.—À quoi faire, mon bon Jésus?—Je ne saurais vous dire, monsieur l'abbé. Je me le suis demandé aussi; et, cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grâces spéciales pour les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et à qui peut-être ressemblons-nous déjà, moyennant quoi le temps passe de façon miraculeuse, sans doute, et fort agréable, sans que l'on y mette la main, le moins du monde.

»De ces gens, monsieur l'abbé, j'aurais quelque malaise à vous parler, probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont trop dissemblables de nos personnes accoutumées; et, parce que j'ai comme un soupçon que le miracle vient d'eux, de leur mobilité, de leur diversité qui amuse et étourdit; tel serait, monsieur l'abbé, un volètement de papillons de fort jolies couleurs continuellement miroitant et gracieux; enfin, parce qu'étant si éloignés de ce que l'on trouve de plus distingué à Néans, fût-ce mademoiselle Hubertine la Hotte qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abbé, que je me laisse influencer par des objets de mauvais goût.

»Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si mesquines; mais cette lettre était destinée à vous donner une première impression d'un endroit où l'on ne fait en somme que passer ses vacances et à vous rassurer sur notre santé à tous. J'espère occuper mon temps de façon plus sérieuse et j'ai voulu déjà faire la connaissance de monsieur le curé ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrés nulle part et je me suis informé près de plusieurs personnes en ville qui n'ont pas su me dire où se trouvait le presbytère.

»Toute la villa Julie se recommande respectueusement à votre souvenir et à vos prières, monsieur l'abbé, et croyez, je vous prie, au très humble et fidèle attachement de votre

»SEPTIME.»

XIII

Aix-les-Bains, août 189...

À Monsieur de Jallais, conseiller général.

«Mon cher papa,

»Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dépeint les beautés d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu. Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laissé venir passer les vacances ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans précepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuyé le moins du monde à Candes, nous aurions passé de bonnes journées à pêcher dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie petite promenade au bord de la rivière jusqu'au château de Montsoreau! Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchanté de n'avoir pas monsieur l'abbé sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit jeune homme que l'on voit constamment affublé de son précepteur et que toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce pauvre garçon a déjà un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est à peu près dans ce cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay me l'affirme, et c'est une femme tout à fait entendue, je t'assure, et bien précieuse à connaître. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de meilleures façons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave homme, soit pesant et mal équarri en toutes ses entournures, elle n'en a pas souffert la moindre influence fâcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage ravissant, lui a été excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas de joie, car c'est lui qui avait prévu et combiné cette médication. On avait bien peur en partant de Néans, car elle était faible comme un pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abbé se tourmentait comme une vraie maman. Je lui ai écrit déjà pour le rassurer. Il a dû dire des messes à notre intention. C'est peut-être cela qui a amené un si bon résultat, bien que tu ne croies pas du tout à ces sortes d'interventions.

»Enfin, après ce remue-ménage, ce départ, cette installation, ce changement d'air et l'agitation que l'on a ici même sans bouger, pour ainsi dire, à cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus reconnaissable. Malgré son teint mat naturellement, on voit que le sang se reprend à circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et extrêmement abondants sont à présent plus onctueux et brillants; du moins, c'est là l'impression du docteur; quant à moi, je lui trouve je ne sais quoi de modifié dans la physionomie, dans le regard et dans le geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je jamais dit avant qu'elle l'était? Je suis sûr que je vais te faire plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais puisque je t'affirme que l'on me montrerait à présent du doigt si j'allais avec mon précepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la couturière! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au Cercle, l'après-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plaît et nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins, achetons ici un bout de dentelle, là une broche, une épingle, une mantille, un chapeau; nous remontons à la villa et essayons tout cela. M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les ennuient énormément. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une personne qui est bien.

»Je n'ai pas écrit cela à monsieur l'abbé qui n'a pas les mêmes vues que toi sur le rôle d'un homme bien élevé; je tâche de vous contenter successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris goût à la toilette depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si belles et qu'il y en a si peu à Néans! Et cela lui va fort bien; tu avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que nous avons des plus grandes beautés de Paris. Mais de celles-ci, je trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosité que vous le faites au conseil général et qu'il y ait autant de gens à les trouver fades, artificielles ou déplaisantes en quelque partie, qu'il y en a à les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que madame Durosay les mettrait tous d'accord.

»Je pense que tu n'es pas opposé à ce que j'aille au théâtre. Je n'y avais été jusqu'ici que dans mes livres classiques; à la fin, tu sais, avec monsieur l'abbé, qui est un bien bon et savant homme, je serai toute ma vie une oie. Il y a précisément ici d'excellentes troupes; nous avons l'Opéra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugère et Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les représentations de petites piécettes de même nom! Ce que nous avons vu déjà est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle? Le titre m'échappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous étions dans une loge, fort commodément et très occupés d'un costume que madame Durosay portait pour la première fois, qui, ma foi, lui allait à ravir. C'était simple comme bonjour: une robe de foulard clair tout unie, une ceinture en métal relevé d'émaux byzantins imités, quelque chose de très joli que nous avons déniché ensemble; un corsage ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois ça de là-bas! Eh bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il faut te dire que tout le monde s'entend pour gâter madame Durosay, parce qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la voir renaître, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait disposé à lui passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle était mourante. Comme M. Durosay n'a de goût que pour les vieilles pièces de théâtre qu'il a déjà vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun intérêt au spectacle, ils nous plantent là régulièrement au beau milieu du premier acte et s'en vont à la salle de jeu. De sorte que l'autre jour, précisément, madame Durosay se trouvant mal, probablement à cause de son nouveau corset, je fus tout seul à lui donner quelques soins au fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle où je l'emmenai prendre l'air. Et comme si j'avais grand mérite à n'être ni «sauvage» ni «bourru», elle m'en sait un gré infini, et je suis soigné, dorloté comme un coq en pâte.

»Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le reste de la pièce. J'étais un peu préoccupé qu'elle ne fût reprise de ses étouffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a raconté en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et comme Néans lui doit être mauvais, et comme elle se sent mieux ici où l'on peut passer des journées si agréables et chaque soir aller au théâtre voir quelque chose d'intéressant.

»Mon Dieu! que tu dois être fatigué et d'Aix-les-Bains et de ton bavard de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes habitudes quand je suis enterré à Néans où l'on ne voit rien. On m'appelle pour le dîner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il me semble que je t'ai parlé de tant de choses en un tel décousu que je te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon cœur.

»Ton fils respectueux et dévoué,

»SEPTIME.»

XIV

M. Durosay eut plein la bouche en annonçant que l'on verrait un roi.

Il brandissait le petit coupon rose de l'abonnement de saison aux représentations du Cercle et s'étonnait qu'au sortir de Néans, une pareille nouvelle n'embrasât pas les hôtes de la villa Julie.

—Mais je ne ris pas, insista-t-il, ce soir même nous l'aurons peut-être à côté de nous, au concert Colonne: nous le coudoierons, il pourra nous marcher sur les pieds...

Et il se lança, ému au tréfonds de ses convictions monarchiques, parla du passé glorieux de la France, dit un mot aigre-doux et familier pour Louis-Philippe et raconta, en quelles circonstances il avait touché la main de Napoléon III.

Grandier fit le tableau de Xerxès étalant, en face du Pont-Euxin, et de l'Attique, qui les allait engloutir, trois millions d'hommes de guerre, dont le passage avait tari les citernes d'Asie, dévasté le sol et dévoré les troupeaux. Depuis lors, tous vos roitelets n'étaient que myrmidons. Le notaire déplora qu'on ne pût parler sérieusement. Madame Durosay qui trouvait à présent la force de sortir le soir, piquait une rose à son corsage tout en mirant dans la glace l'effet de son chapeau. Septime la regardait.

Elle en était aux premiers résultats du régime Grandier, et tout étourdie encore de la vie nouvelle que cet étrange et habile homme lui infiltrait sournoisement chaque jour. Elle eût refusé avec obstination tout traitement médical; elle ne s'apercevait pas qu'il la traitait. Il s'était bien gardé de lui dire jamais: «Faites ceci», mais il avait dirigé sa vie de telle sorte qu'elle s'intéressât à elle-même et, ce point essentiel obtenu, des conversations adroitement ménagées, de tournure désintéressée, fleurant plutôt une philosophie douce qu'une hygiène, l'instruisaient, à doses infinitésimales, des mille flatteries possibles que recherche inconsciemment tout être un peu épris de soi. Avec quelle subtilité il avait manœuvré pour l'amener seulement à se dégager, elle, son corps tout au moins, de la totale indifférence dont elle avait coutume d'envisager le monde. Il avait opéré jour par jour, quasiment heure par heure, cette distraction lente d'une personnalité d'à travers la confusion trouble. Il croyait assister aux commencements d'un monde, errer aux bords des fleuves, recueillir la matière encore amorphe, et, à force de caresses ou de couvaisons chaudes, la douer de sensation.

«Dieu s'est reposé trop tôt, disait-il, j'achèverai les dames de Néans qu'il négligea.» Et ses notes de création allaient du soir sur la terrasse du notaire, où la jeune femme avait manifesté un rudiment d'intérêt en éprouvant le besoin de regarder se rasseoir le grand enfant qui avait eu pour elle de la prévenance; et elles se poursuivaient, toujours liées à la présence tiède et saine de ce garçon dont la surabondance de jeune sève, sans doute rayonnait; elles se poursuivaient jusqu'à ces goûts nouveaux pour la parure qu'il avait découverts, radieux comme au premier appétit d'un convalescent. Mais entre ces deux points extrêmes, que de choses minutieuses, que de petits soins de transition il avait fait naître et vu éclore par et pour ce corps renaissant! Il avait remarqué qu'elle renonçait depuis longtemps à certains mets qu'elle aimait et que M. Durosay ne goûtait point. «À quoi bon?» disait-elle. Il affecta de les adorer et donna le mot à Septime qui se mit à manger voluptueusement avec elle des œufs au lait qu'il détestait. Ayant parachevé sur elle son étude des parfums, Grandier lui en offrit une boîte choisie qu'il commanda à Paris. Ils s'amusèrent à les combiner, à les nuancer, et quand elle avait atteint la dose délicate qui lui plaisait, le docteur recevait du frémissement léger de ses narines minces et transparentes, une joie de séducteur. Elle demeurait la journée et la nuit dans ce petit enchantement flottant. Et l'on ne parlait plus que des choses propres à la délectation.

Esculape se révélait un étonnant petit-maître.

M. Durosay était peu ouvert à ces choses, et y entremêlait des balourdises énormes. Septime, au contraire, montrait trop de dispositions, et il se fût efféminé sans l'antidote de promenades avec le docteur, où il recevait des paroles de virilité. Grandier ainsi se multipliait et prenait soin de tous. Il se gardait bien de révéler à ce petit blanc-bec la formule des alcools qu'il donnait à madame Durosay pour couper les eaux de toilette qui, à Aix, étaient un peu dures, et il l'emmenait au soleil se hâler le visage, tandis qu'il obtenait que la jeune femme s'admirât la chair et la peau, ce à quoi elle n'avait jamais songé. Elle n'osait même parler du moindre soin physique sans beaucoup de gêne. Il voulut lui rendre sa chair familière. Pour la première fois, à la table légitime de M. Durosay, on prononça les mots de «gorge» et de «bras nus». La seule image évoquée en mettait tout le monde mal à l'aise. Le maître de la maison y éprouvait la sensation d'avoir aux doigts et dans le cou quelque matière gluante et poisseuse et faisait de gros yeux qu'Esculape évitait. L'évocation du corps nu produit une suffocation en province. Grandier, outre qu'il poursuivait un système, s'amusait énormément. Il remarqua que l'effet était moindre, si, par exemple, il parlait des belles filles d'Athènes, ôtant leur himation, pour s'élancer aux jeux publics; on prononçait presque impunément le nom d'Aspasie, mais non celui de mademoiselle Émilienne d'Alençon que le faubourg Saint-Germain cependant alla voir cet hiver à Paris.

Il remarqua aussi le peu d'efforts qu'il faut pour changer le ton d'une maison, à quelqu'un de résolu. Madame Durosay osa parler bientôt des sensations perçues par le moyen de l'épiderme, qui est un mode inavouable de sentir, d'après les canons de la bienséance. Peu importait à Grandier qu'elle parlât pourvu qu'elle fût éprouvée. Mais s'étant un jour rencontré avec M. Durosay sur le chapitre de la pénitence et de la mortification, qu'ils anathématisèrent, Esculape en profita pour aller fort loin. Il exalta le plaisir avec une violence que M. de Prébendes eût apportée à l'éloge de la continence et il avait prononcé le mot de luxure quand on se leva de table. On lui passait les pires excès parce qu'il était philosophe. Mais de ces outrances, il était rare que quelque chose ne demeurât: le retentissement de sa parole un peu haute allait au fond de l'inconscience semer infailliblement les éveils qu'il voulait. Cette villa Julie, n'est-ce pas? devenait une véritable école d'immoralité.

La pensée de la pauvre jeune femme était un peu aux abois. Quelques inquiétudes, tels de brefs éclairs, lui étaient venues à plusieurs reprises à cause de la nouvelle face de toutes choses. À Néans, elle se fût interrogée; mais l'absence de l'atmosphère et des objets coutumiers est propice aux modifications morales; ici, en outre, la brutale antithèse y excellait. Et elle s'oubliait presque totalement à cause de l'absorbant bien-être de la renaissance physique et de l'aise sans cesse caressante dont on l'entourait, dont on éblouissait, endormait toutes ses facultés. L'emprise du docteur était si adroite; elle s'exerçait sur tant de ramifications primordiales de l'être, elles le saisissaient si sûrement aux sources mêmes de sa vitalité que, pas une fois, la conscience avec sa claire lumière n'eut le temps de donner aux choses leur valeur relative. Tout juste avait-on le loisir de dire «tant pis» aux éclairs de lucidité. Madame Durosay était la victime d'une séduction, d'une séduction impersonnelle: le délice de vivre.

Elle recevait, dans cette pénombre, l'élixir que Grandier, de son philtre, lui versait goutte à goutte, et qu'il lui préparait, dans son antre de sorcier, avec tout ce que la vie peut offrir de délectable. Et la jeune femme, avec ses sens, renaissait et fleurissait en complète beauté; et l'on eût dit que le cerveau, les idées reçues, toutes les petites affaires d'éducation, toutes les façons, les mille retenues factices, demeuraient ensevelies, là-bas, dans la fadeur, dans la nonchalance de Néans.

La voiture attendait à la grille de la villa; M. Durosay pestait qu'il y eût encore un tour à donner aux bandeaux, oh! un rien, une chiquenaude, une pression ici et puis là, mais qui, trois fois déjà, avait nécessité d'enlever la voilette. On finit par sacrifier celle-ci, et, par le boulevard des Côtes, on descendit au cercle d'Aix-les-Bains.

Une petite salle de spectacle toute blanche, avec baignoires, balcon, loges et galeries; l'aspect d'un bibelot élégant, d'une bonbonnière à contenir le fin du fin de la sucrerie. Et, de fait, il n'y avait pas quarante personnes ici dont la présence ne fût signalée au monde entier par le Figaro. Des noms illustres étaient chuchotés de loge à loge garnies de femmes en toilettes claires où le blanc dominait pour un effet charmant et frais. Des guirlandes de fleurs naturelles faisaient le tour de la salle parmi les voussures du balcon, et venaient se grossir, s'enchevêtrer en des trophées de drapeaux spartiates et français de chaque côté de l'avant-scène où S. M. le roi de Sparte penchait sa figure fine aux longues moustaches tombantes.

—Le voici, fit simplement M. Durosay, touchant sa femme à l'épaule en s'installant dans sa loge.

—Qui donc? fit madame Durosay.

On arrivait un peu tard, Colonne ayant joué l'hymne spartiate que M. Durosay eût aimé entendre. Pour le moment, on exécutait la neuvième symphonie et toutes les dames étaient tournées vers le roi. Beaucoup le regardaient avec une grande mélancolie, soit qu'elles reportassent vers lui l'effet de la musique, soit qu'elles songeassent à l'instabilité des trônes, à la particulière amertume du présent pour les personnes augustes. Même on en voyait quelques-unes s'attendrir, émues de ce voisinage si proche, remuées en leurs instincts par l'idée de la majesté; et elles l'envisageaient comme elles font de Jésus dans les églises. D'autres encore peut-être au cours de cette songerie royale que Beethoven berçait, puisaient un secret plaisir morose à penser qu'un hasard eût pu faire qu'elles fussent celles, qui sait? qui eussent comblé son cœur princier!... Et une larme imperceptible pointait au coin de leurs yeux. Le roi, très simple, promenait sur l'assemblée son regard aigu tempéré d'un sourire bénévole.

Le docteur, debout dans la loge, s'offrait le ragoût psychologique de ce méli-mélo de naturel et d'artifice parmi ces femmes. L'émotion devant la puissance, l'amour de la royauté, par exemple, pensait-il, est naturel. Mais c'est par suite d'une singulière accoutumance au travestissement, d'une inaptitude contractée de pouvoir démêler le vrai de son image ou même de sa caricature, que toutes ces dames se leurrent vis-à-vis de ce fonctionnaire distingué. Il se réjouissait que madame Durosay, tout absorbée par l'ascension d'une vie pure, renouvelée, quasi enfantine, ne s'y laissât pas tromper. Sur plusieurs points, déjà, il avait remarqué, depuis quelque temps, son jugement parfaitement sain. L'excentrique et le grotesque la laissaient indifférente. Il avait essayé en vain des plaisanteries sur le grand nombre de maladies de peau qui se trouvaient ici si joliment costumées; il se trouvait précisément, ce soir-là, un amas de demi-centenaires de blanc vêtues, sur quoi des chapeaux panachés semblaient pousser et s'épanouir outre mesure, telles des plantes sur un sol fortement retourné. Madame Durosay le fit taire; ces choses lui répugnaient simplement. Septime, plus nerveux, y éprouvait un indicible malaise. Chaque soir, dans les jardins, il lui arrivait d'être attiré instinctivement des yeux par une de ces formes blanches, à taille illusionnante et aux cheveux incertains dans l'ombre. La découverte du visage provoquait un mouvement d'horreur; on se retenait de ne pas fouetter ces êtres repoussants. La femme perd le droit au respect quand elle se refuse à porter le deuil de son sexe. Par contre, Esculape, durant qu'il était au chapitre des femmes, exalta, contre l'opinion commune, une beauté de longtemps célèbre et qui, par les ressources de l'art, se perpétuait magnifiquement pure de lignes. Il ne condamnait nullement les fards pourvu qu'ils fussent efficaces et malgré que madame Durosay l'en blâmât. Il admirait, au contraire, qu'une femme se cramponnât à l'adoration de sa beauté. Sa beauté ne lui appartient pas; toute beauté est la beauté, c'est-à-dire la chose vénérable entre toutes, bienfaisante aux regards de tous et pour quoi nul soin n'est excessif, nul mensonge inexcusable, qui la peut prolonger aux yeux. Toute femme n'était-elle pas, d'ailleurs, illusion? Et un souverain charme ne lui venait-il pas de cette magie continue, de ce beau mensonge éternel, évident hommage au Beau idéal?

On retrouva cette dame durable au premier entr'acte, à la salle de jeu. Elle passait parmi les groupes serrés, entre les quatre tables du baccara, son profil impassible et pur de médaille, sa chair, marmoréenne, ses cheveux à la grecque, teints d'un beau roux brillant, la taille impeccable. Elle était coiffée d'une simple guirlande de roses, le cou entièrement nu était une merveille et les épaules et la gorge franchement découvertes jusqu'aux seins ronds et immobiles, apparaissaient sous un clair semis de perles et de saphirs. Les femmes l'accueillaient de pointes méchantes et les hommes de plaisanteries faciles à cause de sa conservation; mais on s'écartait devant elle et elle avançait de son pas tranquille de vraie reine. Il fallait avouer que beaucoup de jeunes femmes piquantes et fraîches qui étaient là et qui avaient, selon le docteur, de jolis museaux à baiser, étaient effacées, reculées, détruites, semblaient avoir été modelées par un apprenti, en présence de cette statue admirable et glacée qu'on n'eût pas été tenté de toucher du doigt. Mais Grandier s'étendit en considérations sur la beauté plastique et l'incompréhension qu'en avaient nos contemporains, qui, visiblement, fatiguèrent ses auditeurs. M. Durosay se faufila. Quant à Madame, outre qu'elle se sentait mal à la tête, ces vilaines figures autour des tables de jeu, et toute la fièvre contenue qui les dévorait, l'épeuraient comme un cauchemar, et elle s'enfuit.

Elle se retrouva seule avec Septime dans la loge. L'orchestre entamait le prélude du troisième acte de Lohengrin. Cette musique nouvelle pour eux, comme toutes les choses de leur vie, les tenait en une sorte de suspens quasi pénible et quasi délicieux. Leurs âmes et leur chair étaient soumises à de telles épreuves! Ils étaient grisés de choses bouleversantes et incomprises. Ils se sentaient partout comme de petites meurtrissures très chères au cœur, au corps, à l'esprit. Leur candeur s'enfiévrait de ce monde, de ce luxe, de ce train, de cette musique et d'eux-mêmes. Ils n'osaient se le dire. Cela s'exprime si mal! Mais sans doute ils se sentaient pareillement remués, pareillement surpris, pareillement surabondants de quelque incompréhensible et pareille force, née de la fièvre même, et qui les approchait malgré eux, les approchait progressivement et, d'un instant à l'autre, pouvait s'épancher, devait s'épancher, ils ignoraient de quelle manière. Oh! tout cela était terriblement gênant et doux. Les silences entre eux leur devenaient familiers, et, au lieu d'en être incommodés, ils recevaient de ces instants un soulagement inouï qui, parfois, les ravissait jusqu'aux larmes. Déjà plusieurs fois ils s'étaient dit tout à coup, la gorge serrée: «Sommes-nous bêtes! mon Dieu, mon Dieu! sommes-nous bêtes!» Et nul tressaillement humain ne valut leur émotion naïve.

La partition de Wagner était achevée; le roi applaudissait posément, lentement; et toute la salle se penchait pour voir le roi applaudir. Au bruit, la jeune femme fut secouée d'un frisson et elle poussait des soupirs comme si quelque chose l'oppressait.

—Vous souffrez? dit Septime.

—Mais non, je ne sais pas, ça va très bien pourtant.

Imperceptiblement il se pencha vers elle avec un geste de la main comme pour saisir quelque chose d'elle. La lumière d'une gerbe à incandescence lui dorait les cheveux sur le front et répandait une poussière d'or aussi sur le duvet de sa lèvre. Elle le regarda, prise tout à coup d'une complaisance extraordinaire pour ce visage, car elle eut un étonnement prompt dans le regard, qui se fondit malgré elle dans un sourire plus fort que tout, un discret sourire de tendresse embrasseuse et brûlante qui lui ouvrit à lui aussi les lèvres comme en une extase; et ils allaient ainsi l'un à l'autre de leurs pareils yeux bleus à leur bouche éclatante et pure.

Un violoncelle qui chantait la romance de Jocelyn aux longues caresses mélancoliques, les abîma l'un et l'autre en une rêverie affolée où plus rien du réel ne tenait. Cela était l'écho prolongé de leur sourire, prolongé au delà du monde, exhaussé jusqu'au ciel imaginaire. Tous deux regardaient fixement le gros homme chauve qui, lentement et d'une main grasse, balançait son archet sur les cordes sonores. Ils ne pouvaient quitter des yeux ce mouvement rythmique et ce doux frôlement des soies d'où l'enchantement naissait. Cependant, ils ne se voyaient pas, la vision perdue parmi les formes imprécises des rêves de voluptés et de déchirements emmêlés et inextricables. De petites phrases au rythme plus court, parfois, ou plus léger, leur donnaient au milieu de l'alanguissement du songe, comme un repos pour un joli mot amoureux ou un geste de grâce; puis reprenait une ardeur éperdue et la sensation de baisers fous en plein cœur, enivrants et douloureux, qui s'achevaient en sanglots, en longs cris désespérés pareils à des voix d'amants absents qui s'appellent et dont la plainte meurt dans la distance.

Beaucoup de personnes pleuraient. Eux, pâlissaient, demeuraient inertes et presque rigides comme si leur âme s'en fût allée.

L'entrave de leurs organes, toujours inhabiles et gauches, ne les gênait plus; ils se joignaient, se parlaient enfin au travers de cette harmonie, céleste lieu de rendez-vous où ils s'étreignaient à l'abri, blessés seulement de la douleur naturelle au plaisir d'amour.

C'était plus d'émotion que n'en pouvait supporter le tempérament de la jeune femme. Il lui sembla qu'elle allait crier à tous sa vie nouvelle, que toutes ces femmes fardées la montraient du doigt et lui lançaient des pointes, comme à l'autre, parce qu'elle aussi avait quelque chose d'extraordinaire, se sentait radieuse, d'une insolite beauté. Elle s'épeura, croyant ne plus maîtriser ses gestes ni sa parole: elle se renversa en arrière; Septime, éveillé en sursaut, épeuré, blême, l'allait recevoir dans ses bras. Mais Grandier était debout derrière eux, et, de chacune de ses larges mains, il les reçut l'un et l'autre. Sa barbe blanche étalée sur sa poitrine énorme, ses yeux heureux abaissés sur cette jeunesse pâmée, il avait l'air d'un dieu bienveillant qui triomphe.

XV

Néans, août 189...

À Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie, à Aix-les-Bains

«Mon cher enfant,

»Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous m'avez causé par votre lettre, et aussi que votre âme est en paix. Je prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien véritablement précieux, qu'une seule cause d'allégresse, et que c'est de sentir sa conscience comme un miroir immaculé. Je n'ai jamais envisagé sans crainte le milieu profane où il a plu à monsieur votre père de vous jeter tout à coup. Quoi! se pourrait-il que la grâce se fût dès aussitôt retirée de vous? Je comptais du moins sur la forte résistance des saints principes dont vous êtes abondamment pourvu.

»Est-ce que leur floraison que je me plaisais à contempler, tel un beau parterre printanier, n'aurait été qu'artificielle? Ah! mon bien cher enfant, ne négligez pas vos prières! Je suis sûr que tout vient de là; vous aurez cessé d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis que la tentation se levât sous chacun de vos pas, ne fût-ce que pour vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille! Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Céleste Bonté que j'aie été averti, et par vous-même, quoique malgré vous, du malaise de votre âme.

»Priez, et parlez-moi à cœur ouvert, cessez ces restrictions, ces réticences qui ont dû vous être si pénibles, parlez-moi de tout et de tous; il est terrible de garder un nom dans le cœur, qui ne soit celui de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom de certaines personnes de qui l'on a pu être un instant ému comme si elles vous devaient être un sujet de damnation, alors qu'avec le secours divin elles peuvent tourner précisément à hâter votre salut.

»Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la grâce qui sauve et non point, hélas! nos paroles. Je ne cesse de prier pour vous, pour vous tous, et je fais des vœux pour que la santé de notre vénéré doyen me permette, coûte que coûte, de voler à votre aide.

»Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidèle ami en N.-S.

»GATIEN DE PRÉBENDES, »Prêtre.

»P.-S.—Au moment où j'allais envoyer à la poste, je reçois un mot de monsieur votre père qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre qui lui plaît infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous; que, pour lui, il va bien et part pour la pêche. Cette lettre, qu'est-ce à dire? et que n'ai-je reçu la même!»

XVI

Septime prononça un juron tel que M. Grandier avait mis quarante ans avant d'en formuler de semblable.

—Eh! eh! fit celui-ci qui justement entr'ouvrait la porte, voilà qui ne va pas mal! Et je ne trouve pas mauvais qu'on se mette en colère quand on commence à devenir un homme.

—Docteur, dit Septime, qui avait rougi jusqu'à l'occiput, c'est que j'ai beaucoup de peine à déchiffrer la fine écriture de monsieur de Prébendes.

—Ah bah!... ce bon abbé, cet excellent abbé! et comment va-t-il?

—Fort bien... et il attend que monsieur le curé doyen fasse de même pour venir nous rejoindre.

—En ce cas, prononça Esculape, il ne nous a pas rejoints.

—Mais, docteur, savez-vous bien que monsieur le curé fit sept fois le tour du jardin par l'allée des buis, dès auparavant notre départ.

—Alors, monsieur le curé est en état de porter le bon Dieu à mademoiselle Hubertine la Hotte au cas où elle ferait mine de tourner à trépas, et je vois que monsieur de Prébendes fait sa valise.

—Croyez-vous? fit vivement Septime.

—Vous y tenez donc bien? dit Esculape d'un air attendri.

Septime ne put s'empêcher de sourire. Il tournait déjà les talons et le docteur dépliait un journal; tous deux, à leur façon, pensaient à l'arrivée possible de l'abbé et ils couvrirent de politesse leur opinion plus ou moins amère:

—C'est un bien excellent homme! prononcèrent-ils tous les deux à la fois.

Septime, retiré dans sa chambre, s'affala en un petit fauteuil bas qu'on nomme crapaud, et froissant de la main la lettre, demeura quelques minutes anéanti comme à la suite d'un choc qui vous laisse étourdi et sans pensée. La colère le releva, colère contre l'abbé, contre sa finesse ecclésiastique, contre cette sorte de maternité religieuse qui le poursuivait; colère contre lui-même; colère contre tout.

Et il s'interrogeait, de la meilleure foi du monde, n'ayant pas eu la moindre conscience de sa bévue, la découvrant tout à coup par cette lettre parabolique et mielleuse, en même temps que par elle il découvrait son enfance encore d'hier, et se découvrait subitement vieilli d'années. Avoir écrit à l'abbé sans prononcer son nom! Dieu de Dieu! quelle puérilité! Et toute sa candeur lui fut révélée en même temps que son amour.

La fenêtre ouverte donnait sur la plaine d'Aix, encore baignée dans la vapeur du matin. Cependant, tout en face, la montagne du Chat avec sa crête dentelée apparaissait très nette, semée d'un vert menu et de petits arbres pignochés qu'on distinguait jusqu'à la cime. Elle s'abaissait lentement vers l'extrême pointe du lac, clos là-bas de deux monts bleuâtres et embarrassé de brumes cotonneuses et légères. Toute verte, toute moussue, la longue et molle colline de Tresserve, en avant du Chat, pareille à une lourde bête couchée au bord du lac qu'elle cachait en partie, s'y allait lentement baigner vers la droite, parmi des peupliers et un semis rare de toits rouges. Plus près, au bas des villas et de la basilique montante, la ville, dont les bruits ne parvenaient pas, semblait baignée dans ses eaux tièdes.

Septime parcourait ce pays, du regard; et il repassait ce qu'il en avait vu, ce qu'il y avait fait depuis son arrivée. Un petit torrent voisin, descendu des pentes du Mont-Revard et dont il remarqua pour la première fois le ronflement monotone, l'éclaira sur la sorte d'étourdissement qu'il avait subi depuis quelques semaines. Mais non! il n'avait pensé à rien! il ne savait rien! En vérité, l'abbé venait de lui tout apprendre avec ses façons d'envisager tout par rapport à Dieu. Lui-même avait négligé de se prendre au sérieux.

Il s'interrogeait sur les termes qu'il avait pu employer, sur les choses qu'il avait dites. «J'aurai donc parlé de ce Lac, disait-il, avec trop de tendresse, sans doute; oui, notre arrivée, la nuit, le train passant sur ces bords, et ce que j'ai senti de singulier, je l'ai dit. Ce poète aussi dont je n'ai pu ne pas parler!... Mais elle, elle? passée complètement sous silence! Enfant! enfant!» Il s'en étonnait, se mordait les ongles; sa sottise lui paraissait monstrueuse. Et c'était tout naturellement que la sottise s'était commise. En face de l'image de M. de Prébendes, ce nom s'était dérobé, ce nom n'allait plus, ne cadrait plus avec cette noire soutane; et, sans effort, sans arrière-pensée, il l'avait laissé dans l'ombre qui lui semblait jolie. Ce nom s'enveloppait d'une discrétion toute neuve, n'avait rien à faire avec le reste des choses... Était-ce cela? Mais il l'avait bien prononcé vis-à-vis de papa, il avait parlé d'elle franchement, tant que l'envie l'en avait tenu. En effet, il paraissait qu'à papa l'on pût tout dire; même ce qui affectionnait l'ombre jolie et se vêtait de ce manteau de discrétion si délicat, si fragile, s'accommodait en face de papa de je ne sais quel surtout de couleur tendre, et souriait, et voulait bien danser au soleil sans être offusqué le moins du monde par le bon regard de papa qui voyait tout en simplicité.

Septime avait écrit ses deux lettres de la façon la plus coulante et aisée, et sans se douter même du poids qu'avait à son cœur ce qu'il découvrait à l'un si inconsidérément et, qu'à l'autre, il tenait caché avec une insistance trop évidente. Il avait flairé: cela va pour celui-ci; et pour celui-là, cela ne va point. Mais qu'était cela?

Or, une grande clarté venait de ces besicles lointaines, que sûrement l'abbé avait dû frotter du coin de son mouchoir, et fortement, ces temps-ci, comme il faisait quand il s'agissait de mettre au net quelque complexité. Et, à mesure que la clarté descendait et découvrait d'étranges replis ignorés de Septime, Septime s'émouvait en face de la ville d'Aix qui s'animait dans la tiédeur du matin et du Lac aux jolies brumes voletantes, peu à peu en allées. Il s'émouvait, non des tourments de l'abbé, non pas de ceci, non plus même de sa propre niaiserie à vendre si bon compte les choses de son cœur, non! mais de ce cœur lui-même que l'abbé, avec toute sa prudence, venait de lui découvrir et presque de lui toucher du doigt.

Il se leva brusquement du fauteuil, et fut debout sur le balcon. Quelque chose bondissait en lui-même, que sa poitrine lui semblait trop étroite pour contenir. Il y porta la main malgré lui et il eut la sensation physique de son amour, un peu de la même façon que les femmes sentent dans les flancs le germe tressaillir. De petites bouffées de vent lui caressèrent le visage, qui venaient de toucher, là-bas, les eaux et tout ce pays désormais adorable. Il ouvrit la bouche et s'en emplit. L'image de la jeune femme était éparse en tout cela, et, à la vérité, c'était elle qu'il aspirait. Et il s'en sentit envahi comme jamais encore. Un appétit de tendresse affolée l'empoigna; et il se serrait les mains l'une à l'autre nouées, pour ne pas faire le geste emphatique d'embrasser éperdument toutes choses.

Il bénissait sa sottise, il bénissait l'abbé, il bénissait tout le bénissable du monde; car il valait mieux décidément savoir son cœur et voir clair en soi à tout prix. Après cela, qu'importait le reste? Tout l'égoïsme de l'état d'amour prenait logement en lui.

Il revint au fauteuil, après cette première secousse; l'approcha du balcon, et s'y étendit, la nuque appuyée contre le sommet du dossier bas. Ainsi, caressé encore par les légères brises qui sentaient la montagne et le matin, il ferma les yeux et laissa venir la mémoire des moments et des objets chéris.

Pour tout ce qui était de son entourage immédiat et de ce pays nouveau, il ne s'étonnait point que cela prît la couleur d'enchantement qu'il y voyait. Mais il admira qu'il ne pouvait imaginer aucune des choses familières, une promenade, un repas, une phrase musicale, un son de voix, un appel et jusqu'aux plus menues et insignifiantes matérialités: sa lampe, son lit, son écritoire, et même le nœud de sa cravate, sans avoir conscience d'un élément inaccoutumé qui donnait à tout ceci une tonalité spéciale et jamais aperçue jusqu'ici. Il ne s'étudiait nullement, n'avait aucune habitude d'examen. Tout naturellement, en cet instant, lui venait la remarque de ces minutieuses bizarreries. Il ne remarquait point que c'était de tout à l'heure que les choses ainsi changeaient d'aspect, mais que de quelque temps déjà, elles étaient accoutrées de la sorte. «Il est curieux, pensait-il, que tout ait, vis-à-vis de nous, une physionomie si marquée puisque l'on en peut saisir la mobilité. Jusqu'à une voix qui m'appelle, la voix du docteur, par exemple, qui n'a pas changé, que je sache, me paraît une tout autre voix, me fait lever la tête d'une autre manière.» Et tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, tout ce qui le frappait en quelque façon, lui paraissait empreint d'une douceur, d'une complaisance envers lui; il semblait que la moindre des choses fût aimable et tendre; il eût souri à un objet quelconque, car, véritablement, il le voyait sourire.

Il comprit qu'il n'y avait point d'objet, point de geste, point de parole qui ne lui rappelât la jeune femme; qu'il avait, et sans savoir, caressé de sa pensée toutes les choses environnantes, interprété par rapport à elle tout signe aperçu, tout mot prononcé, et que les choses ainsi imprégnées lui gardaient et lui rendaient la chère image comme feraient les fleurs de leurs parfums.

Il la vit, il la sentit elle-même partout. Les belles eaux du Lac, ces aimables grisailles des monts, et le charme de ce pays entier, c'était elle. Sa figure passait en quelque lieu qu'il portât sa vision. Elle ne l'avait pas quitté. Elle peuplait toute sa mémoire de deux grands mois en arrière. Il trouvait étrange d'avoir pu pénétrer en une vie si complètement différente sans éprouver la transition. Il est probable que l'on entrait de même en paradis et il devait falloir que quelqu'un vous y abordât un jour et vous dît: «Tiens! vous voilà ici!» pour qu'on s'en aperçût. Il le demanderait à M. de Prébendes.

Pour la première fois, le nom de M. de Prébendes le fit sourire. Pour la première fois aussi, il prononça: «Ce pauvre monsieur l'abbé!» Mais ceci fut léger comme le chatouillement d'une plume qui vous frôle en son vol: il n'eut pas le temps de réfléchir à ce que ce sourire et ces mots contenaient de clarté sur son évolution, un quart d'heure après que la semonce de ce même monsieur l'abbé l'avait troublé considérablement. Mais dans la joie de cette minute de conscience, il oubliait tout pour jouir de ces deux mois de bonheur presque ignoré. De la pénombre un peu molle, tiède et dolente, les images remontaient à la chaleur et à l'éclat du jour.

Un soubresaut le remit debout, avec une brutalité qu'il ne put maîtriser. Le rêve un peu trouble de sa béatitude le plongeait ainsi en de languides nonchalances, et la claire opposition, tout à coup, d'un détail précis, le faisait bondir comme un jeune fauve. Il se retrouva sur le balcon comme tout à l'heure, le cœur battant, le corps agité, une grande force inconnue, comme une source récemment jaillie, réclamant un épanchement, une action. Quelle? il ne savait. Mais il lui fallut absolument se mouvoir, aller, marcher devant lui, se rompre de fatigue, briser quelque chose, écraser un animal sous son talon, soulever des pierres, peut-être amonceler des moellons comme ces maçons qu'il apercevait construisant une villa. Il quitta sa chambre avec l'intention de s'élancer sur la route et d'aller loin.

Comme il arrive fréquemment, au milieu de la pire exaltation morale, Septime fut distrait par la plus prosaïque des réalités. M. Durosay et le docteur l'appelaient à la grille de la villa. Madame Durosay elle-même se penchait au balcon, en robe de chambre, et tout le domestique se pressait aux fenêtres pour voir passer une voiture à pétrole, de marche assez bruyante, et que dirigeait un homme élégant, de la physionomie de qui tout le monde retint la belle barbe brune.

XVII

L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure, mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient: «Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de Samson et Dalila dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie, assistant à un lunch en plein air, offert par les divines sœurs Iñès et Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay, à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des mœurs comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que, parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.

Dans les conversations, on disait: la Voiture.

Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.

—Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de Sparte et s'affiche avec des hétaïres!

Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache, et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui, pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des rouages.

—Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous demander quelques petits renseignements.

Il se nomma, le sourire aux lèvres, toute la figure dilatée d'une vaste satisfaction.

—Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutôt que M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention a l'avantage de vous entretenir en malpropreté.

Mais ayant aperçu madame Durosay sans doute lorgnée déjà parmi les beautés du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite, salua, et fut tout aménité et complaisance. Il dut se nommer quand M. Durosay eut achevé les présentations et, charmé de la compagnie d'une jeune femme, esquiva la démonstration du mécanisme de la voiture en conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.

M. Godefroy Lureau-Vélin, ingénieur, à la tête d'une grande fortune, vivait à sa guise et en complète indépendance. Il avait beaucoup et longtemps voyagé, voyagerait sans doute encore. Cependant il commençait à se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se fixer. C'était dans ce but qu'il parcourait la province, à la recherche d'une terre qui lui plût.

—J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ maître Durosay, notaire. La terre de Saint-Pont...

M. Godefroy Lureau-Vélin jeta un nouveau et rapide regard du côté de madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe, prononça:

—Nous en reparlerons, monsieur, très volontiers.

—Bigre! fit, à part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux remplis d'étonnement, d'admiration et d'une immédiate et sourde haine incomprise.

Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.

—Avez-vous jamais fait la montée de la Grande-Chartreuse, au clair de lune? demanda M. Lureau-Vélin.

—Nous ne l'avons jamais faite.

En ce cas, M. Lureau-Vélin proposa d'attendre à Saint-Laurent la tombée de la nuit, ce qu'il n'eût pas eu la patience de faire sans l'aubaine d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il désirait ardemment, sachant la promenade incomparable.

—Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'écria madame Durosay un peu enfantine, battant des mains et découvrant la double rangée pure de ses dents.

Il fut aussitôt décidé que l'on abandonnerait les grands chars à bancs, dînerait au village même, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse ne fermait ses portes à présent qu'à dix heures; on assisterait à l'office de nuit qui se dit à onze heures et demie, après avoir confié madame Durosay à l'hôtellerie des dames. Quant au retour, M. Lureau-Vélin ne voulut point qu'on y pensât; il se ferait un plaisir de ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait à M. Durosay d'en voir de près et étudier le fonctionnement.

Le jour s'acheva sans que l'on y prît seulement garde. M. Lureau-Vélin parlait avec une égale aisance de tout et à tous. Il s'initiait d'un coup au caractère, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances variées, son prodigieux et prompt accommodement aux tempéraments les plus divers. Il conquit le docteur par son habileté et le reste de la société par un prestige d'homme supérieur. M. Durosay était anxieux de connaître la nature des liens qui l'unissaient à l'illustre musicien Saint-Saëns et à Sa Majesté le roi de Sparte. M. Lureau-Vélin le séduisit beaucoup plus que s'il avait dit: «Ce sont mes cousins», en avouant avec une adorable simplicité qu'il les connaissait par le pétrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et cependant vous déconcertait.

M. Lureau-Vélin craignit pour sa machine les côtes par trop dures; on prit un break et l'on partit à la nuit noire.

Septime, gagné lui-même par certaines attentions particulières qu'ont rarement les hommes pour les très jeunes gens et par une façon que ce monsieur avait de vous prendre au sérieux, blottissait cependant avec plus de plaisir qu'à la conversation de M. Lureau-Vélin, contre la hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspération de son amour, croissante depuis ces derniers jours.

Ils s'accordaient, à présent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la figure bien consacrée, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait à la rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore dérouter une interprétation un peu douée de complaisance. Ils s'asseyaient infailliblement l'un contre l'autre et toléraient le contact immédiat et chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en principe; et à défaut, se les laissaient errer voisines: une occasion était, par exemple, de proposer brusquement de jouer à la main chaude en en donnant aussitôt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire les lignes de la main; le défaut d'une occasion, c'était de se rencontrer par hasard sous les châles et de demeurer ainsi, un doigt contre un doigt, immobiles et sans oser plus.

Mais, ce soir, une fièvre extraordinaire, ardente jusqu'à la douleur, animait l'âme et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit groupe si formé à une consistance immuable, de cet homme important et nouveau, sans encore éveiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui communiquait une sorte de hâte brûlante, de disposition à se jeter tête baissée dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement ouverte au monde extérieur, recevait de ce nouveau personnage une force d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance séductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple bon ton toutes ses réserves précieuses, enfin, l'aise avec laquelle il se mouvait, en élégance, parmi les femmes et les hommes, causaient au jeune homme le mirage de sa propre personnalité qu'il eût désirée telle, et il s'augmentait véritablement de la vertu de ce reflet.

On mit pied à terre quand la lune parut. La côte était extrêmement rapide et les chevaux allaient au pas.

Mais le spectacle fut tout à coup inouï. La route serpentait dans la gorge que des pics feuillus, exagérés par l'ombre, dominaient, étranges et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle aux effets romantiques, parmi les déchiquetures des cimes sombres découpées sur une nuit de lumière. Une silhouette d'arbre, parfois, apportait sa familiarité reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de la terre; et c'était subitement une percée immense où les yeux erraient dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une féerie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage fantastique, d'apparence irréelle, à cause de leur splendeur diverse et renouvelée à plaisir et à cause des jeux étonnants de la clarté lunaire sur les plans échelonnés, pour un résultat de séduction et d'angoisses et d'effarements.

Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrière, et la jeune femme, à chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit cri. M. Lureau-Vélin parlait, de sa mâle voix mélodieuse, et il se plut à diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la puérilité coutumière qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes comparaisons pittoresques, rendre sensible et élargir le spectacle, et surtout, après les expressions appropriées, garder de ces habiles silences qui prolongent l'écho des paroles. Il dit même des vers, car cet homme possédait tout; et la musique en demeurait durant qu'on avançait dans l'enchantement.

La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme impersonnel; sa sensualité attendrie et les environs habituels de sa tendresse en profitaient, et à mesure que sa tête s'échauffait de visions, elle se désaltérait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne voyait rien qu'à travers elle ou qu'elle à travers tout.

M. Lureau-Vélin éveillait le souvenir d'épisodes romanesques où se trouvaient justement mêlées des somptuosités de paysages; il évoquait de grands poètes, depuis Chateaubriand jusqu'à Loti. Et les aventures connues d'un René ou d'une petite Rarahu, se retraçaient dans l'imagination des amants simples, soutenues et avivées par le déroulement continu d'un décor harmonieux, et les pénétraient doucement et profondément, comme une nourriture idéalement appropriée à leurs appétits et à leur moment. Un tel penchant à l'abandon naturel, à la caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire milieu! Le cœur de Septime battait jusqu'à le contraindre de s'arrêter, par instants, en la montée. Elle souriait à tout, voulait baiser les feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre penché leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et dans le prétexte du léger effroi, affolés tout à coup de la fraîche moiteur de leur visage, se donnèrent leur premier baiser. Sans un mot. Ils voulurent même, aussitôt après, faire entre eux comme si rien ne s'était passé, et, riant de leur peur, ils allèrent toucher l'arbre. Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le sens de la vie étaient changés pour eux.

Brusquement, la lune haussée dans le ciel éclaira la profondeur de la gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanées y faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles à des miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On découvrait les arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'était toute la féerie fantastique retournée. On relevait les yeux: non, les mêmes scènes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait suspendu sur ce ruban étroit et serpentant, entre ces deux emphases pittoresques où M. Lureau-Vélin jetait des vers d'Hugo répercutés de ciel en abîme.

Ce soir-là, les amants eussent accompli l'invraisemblable.

M. Lureau-Vélin décrivit par avance à madame Durosay la façon dont elle serait logée à l'hôtellerie des Dames. Il dit la qualité du lit, les images de piété appendues, le prie-Dieu; il eut même un tour charmant et discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'était à croire qu'il y eût couché lui-même. Il ne dit point quelle dame il y avait hospitalisée; mais il frappa lui-même à la porte et la sœur tourière eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de reconnaissance.

À la Chartreuse même, en face, où l'on frappa après avoir dit adieu à madame Durosay, il s'informa près du frère portier de la santé du R. P. supérieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une planchette de bois crasseux percée de petits trous numérotés, indiqua à ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous correspondants.

Éveillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Préféraient-ils attendre en se promenant dans la cour?

À peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, désormais inoubliable, que M. Lureau-Vélin, décidément en verve, aborda des sujets auxquels on était le plus éloigné de s'attendre. Les toits d'ardoise brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entrée piquait durement le ciel de ses arêtes de zinc. Le grand Som, dressé au delà des portes, recevait de Phœbé des caresses ambiguës. Cette nuit claire, improvisée après cette montée romanesque, et dans ce monastère célèbre et isolé, disposait les âmes à la méditation ou, du moins, les tournait à des impressions insolites. M. Durosay, lui-même, s'apprêtait à exalter la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mêlait de la religiosité à sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon, s'attendait à l'entendre encore débiter ici quelque intelligent à-propos.

—Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.

Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de l'éclaircir.

—Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres, une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.

M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme blessait Septime en son naissant amour.

M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:

—J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses sœurs dont vous aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret, je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes continents!

—Oh! fit M. Durosay.

—Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous, appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées, pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'œuvre de ces sévères pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»

»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...

—Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit pervers...

Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vélin en même temps entamait le prélude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs que l'office allait commencer.

On s'enfonça dans des couloirs indéfinis que la lueur de veilleuses, de loin en loin, éclairait d'un jour louche. La chapelle était complètement obscure; le jubé cachait la lampe du chœur; un prêtre, dans la tribune du public, avait allumé une petite bougie et lisait son bréviaire. Quelques personnes se soupçonnaient dans la pénombre.

Une cloche tinta. Une à une, à intervalles irréguliers, de lentes formes blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite lanterne. Elles disparaissaient derrière le jubé, et la double rangée des stalles dans le chœur se piquait alors d'une lumière encore aussitôt voilée par un écran de bois.

Après des minutes de silence, l'ensemble des voix s'élevait et les versets des psaumes s'égrenaient, monotones et singulièrement impressionnants, dans la nuit religieuse.

Septime tomba sur le prie-Dieu, harassé d'une fatigue morale et physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se précipitait! À quoi songer? À son baiser? Il en avait le cœur encore tout disloqué. Ou à ceux qui allaient venir, à tout ce qui allait venir après, et qui l'effrayait en l'anéantissant de désirs? Ou bien à cet étrange nouveau venu dont la personne l'emplissait à la fois d'admiration et de répugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu'à ne pouvoir penser à quoi que ce fût que sa figure n'y fût mêlée? Il l'admirait homme fait, fort et beau, tel que lui-même souhaitait, espérait être. Ses connaissances, sa prodigieuse facilité le subjuguaient. Et en même temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilité une sorte d'effarouchement mal expliqué. Il se rappelait le Faust de Goethe à cet endroit adorable et délicat que Gounod a passé, et où Marguerite entrant dans la chambre après le départ de Méphistophélès, qu'elle ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fenêtre, et chante comme pour purifier l'atmosphère. Il éprouvait au fond même de son instinct, un contact pénible de cette expérience si complète des hommes et des choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et dispos. Toute sa jeune fébrilité passionnée s'en indignait en quelque sorte. Et de plus, des nausées lui venaient de cette désinvolture à parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mêlaient ce mot à des expressions ordurières. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme des osselets sur la main. N'était-ce pas une chose sainte et sacrée? M. Grandier lui-même, avait eu à ce propos une attitude qui ne concordait guère avec ses idées coutumières. Et il semblait au pauvre enfant que l'on avait, ce soir, piétiné son aimée, profané son culte. Il se prenait la tête à deux mains, courbé sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la sévérité des prières influaient; les ressouvenirs de sa vie dévote remontaient à son âme en un tumulte confus. Il crut qu'il éprouvait le besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonçait la paume des mains sur les yeux, se provoquait à une douleur rédemptrice, eût voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le sol, les gens et les choses.

Il releva ses yeux attristés, et, dans la pénombre qui paraissait moins obscure, les laissa reposer sur le jubé où des peintures se devinaient, sans qu'on en pût distinguer les formes. Pourquoi ces toiles indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience. Était-ce la pénitence singulière qu'il s'était imposée? Demeurer là, immobile et sans pensée, devant cette œuvre inconnue, jusqu'à ce qu'il en eût recréé le sujet? C'était absurde et tyrannique. Cependant, il recréait malgré lui. Mais infailliblement des formes naissaient de l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient; quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'écrier; se boucha les yeux; ramena ses mains sur les paupières. C'était sa figure, à elle, à la chérie, à l'aimée; mais sa figure transformée, remaniée et comme modelée à nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement terrifiant, à la façon des conversations de ces messieurs. Elle était souriante et jolie, mais ses yeux étincelaient d'un éclat inaccoutumé; et le comble était qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait presque, de son petit air mutin. Et c'était lui qui venait de faire surgir cela, petit à petit, de son regard lentement promené sur la toile sombre!

Cette figure, ainsi, était contenue en lui, avec ses traits amusants et toute cette chair découverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait jamais imaginée. Cela était nouveau, absolument nouveau après les phases de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise douloureuse hérissée de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette image horrible et était par elle irrésistiblement attiré. Il crut tout à coup avoir découvert qu'il la détestait, qu'il la haïssait à lui cracher à la face, et était porté vers elle par le goût pressenti de petites morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses yeux, et en même temps les écartait d'un geste brutal. Il retourna au panneau du triptyque. Rien ne s'effaçait, et il commençait d'être suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effaçât. Oui, oui, là, c'était bien sa tête avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras, défaisant l'ordre de ses bandeaux reposés. Il voulait lui dire:

«Pourquoi défaites-vous ces bandeaux avec quoi nous avons coutume de vous trouver si belle, d'une beauté retenue, de la beauté d'une lumière que l'on contient, que l'on tamise au travers du charme discret d'une étoffe légère?...» Et il disait malgré lui: «Je sais, je sais pourquoi tu défais ces bandeaux; il faut que tu sois ainsi, désordonnée et de la folie plein toi! moi-même je te veux ainsi, il ne me déplairait pas même que tu fusses un peu laide; que ta voix se fît tout à coup vulgaire à m'écorcher, et que je vinsse à remarquer quelque chose de répugnant en tes gestes! J'aime ça! j'aime ça! je te mords ainsi! Continue, va, n'aie pas peur de devenir cette autre qui naît de toi, que je sens tout à fait toi cependant!» Il suivait le bras relevé. «Son bras! son bras!» répétait-il. Il ne l'avait jamais découvert au delà du coude; il ignorait son épaule et s'étonnait de l'imaginer d'un coup, si nettement. Son attrait passionné l'avait jusque-là aveuglé sur les détails de la chair. La vue de ce bras ombré et de cette épaule l'étouffait. Il comprenait le regard étrange que prenait la figure et ce sourire familier et ennemi, semblait-il, où une singulière expression d'égoïsme se lisait, que sa morale religieuse lui faisait juger atroce, en ce moment de fanatisme. Mais le reste du corps demeurait invisible. Un voile insoulevable le couvrait jusqu'à la gorge, et l'autre bras en tenait le bord en un signe de promesse continue de l'écarter, sans l'écarter jamais. Et l'on eût juré que les yeux et la bouche racontassent tout ce corps. C'était un murmure confidentiel et effronté qu'il écoutait comme la révélation d'un oracle ou d'un Dieu. Des mots qu'il ne prononçait jamais, dont l'articulation ne sonnait même pas en la part auditive de ses plus libres songeries, lui étaient soufflés à l'oreille et lui évoquaient ce corps, presque inconnu, de la femme, cet objet de la plus inqualifiable épouvante à l'imagination forte des hommes sensuels et vierges. Il répétait les mots qui désignaient. Il regardait le geste immobile de la main au bord du voile. C'était l'offre incessante d'une seconde de ciel, avec la mort et l'enfer. Il acceptait avec ivresse. «Si je vois, pensait-il, assurément je ne pourrai le supporter; je sens que ça va être trop fort...» Les mots, toujours, vibraient avec une précision hallucinante; et l'affolement venait de ce qu'ils sortaient des lèvres de l'image cynique qui se promettait en se décrivant peu à peu.

La récitation monotone des psaumes tomba; des instants de silence succédèrent: tous les Chartreux, à genoux, méditaient sans doute ou adoraient.

Septime releva les yeux, secoua la tête; et, comme au sortir d'un cauchemar, voulut en reconstruire les diverses péripéties. Il écarquilla les yeux vers le triptyque, s'efforça de distinguer décidément. Aberration! On ne voyait rien absolument, que le cadre et de l'ombre. Mais alors, brusquement, s'établit en sa pensée la confrontation de la véritable image de l'aimée avec l'apparition récente qui l'avait, tout le temps de sa durée, dévoré au point de ne pas laisser persister l'idée qu'elle subsistait peut-être encore quelque part, toujours suave, inviolée, tendrement enchanteresse. Oh! il était temps de faire cesser le malentendu, la monstrueuse confusion. Il avait indignement prêté les traits adorés à cette hallucination luxurieuse que les conversations légères de ces messieurs avaient probablement provoquée. Mais il demeurait là-bas, parmi la pure nuit étoilée, dans la cellule blanche, le cher être d'amour dont le délice était d'effleurer l'épaule, seulement des cheveux, en penchant la tête, comme l'apôtre Jean à Jésus, et de sentir le souffle reposant. Il dirigea sa pensée vers cette cellule; et il s'amusait d'abord d'en frôler la porte avec des baisers; et il rougit, fut presque honteux d'en forcer l'entrée même imaginairement; il osait à peine lever les yeux vers la couche, souriant enfantinement de son pieux sacrilège.

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