COMTESSE DE SÉGUR (continued 3)
Reading edition
CAROLINE.—Combien faudra-t-il le payer, Monsieur?
M. GEORGEY.—Caroline, vous mettez en colère moi. Payez quoi demandera lé coquine de père. Allez vitement; j'étais tout en bouillonnement.»
Caroline disparut pour exécuter l'ordre de M. Georgey; elle savait que la contrariété le mettait dans des colères terribles, et, malgré qu'il n'eût jamais frappé ni même injurié personne, elle avait une grande frayeur de ses yeux étincelants, de ses dents serrées, de ses poings crispés, de ses mouvements brusques, des coups qu'il frappait sur les meubles. Le marché fut débattu et pas conclu.
BOUREL.—Pour qui donc demandez-vous le lit d'Alcide?
CAROLINE.—C'est pour quelqu'un qui est pressé.
BOUREL.—Il ne vaut pas grand'chose, je vous en préviens; il n'est pas neuf, il s'en faut.
CAROLINE.—Aussi je ne pense pas que vous me demandiez un grand prix. Vous le donnerez bien pour vingt-cinq francs?
BOUREL.—Ce n'est guère, vingt-cinq francs; mais sans couvertures, alors.
CAROLINE.—Que voulez-vous que nous fassions d'un lit sans couvertures?
BOUREL.—Nous, dites-vous? C'est donc pour vous, c'est-à-dire pour votre maître.
CAROLINE.—Certainement, et il est pressé.
BOUREL.—Ah! c'est pour M. Georgey? Et il est pressé! Il m'en donnera bien cent francs.
CAROLINE.—Cent francs pour une patraque de lit! Quatre planches et une méchante paillasse! Vous plaisantez, père Bourel.
BOUREL.—Je ne plaisante pas. Cent francs ou rien.»
Caroline hésita. Si elle revenait sans lit, elle amènerait une crise de colère. D'un autre côté, payer cent francs un vieux lit vermoulu qui se composait d'une paillasse, d'un traversin et de deux mauvaises couvertures, c'était par trop se laisser duper.
«Ma foi non, c'est trop fort aussi. Gardez votre lit, j'en aurai un ailleurs.» Et Caroline sortit.
BOUREL, criant.—Man'selle Caroline, man'selle Caroline, revenez donc; je le donne pour quatre-vingts,... pour soixante,... pour quarante. Revenez donc. Ne soyez pas si prompte... Je vous le porterai et je vous le monterai par-dessus le marché.»
CAROLINE.—Apportez-le, dans ce cas, et dépêchez-vous. Monsieur est impatient.
BOUREL.—Le temps de démonter le lit et je serai chez vous.»
Caroline rentra triomphante; elle raconta à son maître comment elle lui avait fait gagner soixante francs. M. Georgey rit de bon coeur. «Tenez, Caroline, voilà cent francs.
CAROLINE.—C'est quarante, Monsieur, puisque j'ai marchandé.
M. GEORGEY.—Vous faire marchandement pour vous, moi marchandais pas, jamais.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, c'est soixante francs que vous me donnez. C'est trop.
M. GEORGEY.—Jé disais c'était pas trop pour récompensement. L'honnête, c'était rare beaucoup; jé payais cher lé rare. Et soixante francs c'était pas trop... Moi pas voulais voir cette malhonnête. Faisez tout l'affaire tout seul.» Caroline se retira rouge de joie, avec force remercîments et révérences.
M. GEORGEY.—C'était assez, my dear. Allez-vous là-bas. Fridric aussi là-bas. Quand pétite Juliène est retourné, vous direz à lui monter.»
Ils s'arrangèrent de leur mieux en bas. Caroline fit placer le lit de Frédéric dans un cabinet noir près de la cuisine; ce n'était que pour peu de jours; il déclara s'y trouver très bien.
Une heure après, quand Julien monta chez M. Georgey, il le trouva écrivant une lettre.
M. GEORGEY.—Ah! pétite Juliène, je voulais savoir tes connaissances. Jé voulais voir tes écritures.»
Julien lui fit voir ses cahiers qu'il apportait de chez le maître d'école. M. Georgey les examina.
M. GEORGEY.—C'était très parfaitement bien. L'écrivement il était très joli; lé dessination il était très fort régularisé. Le calculement il était parfaitement exactement.
JULIEN.—C'est que voilà plus d'un an, Monsieur, que je prends des leçons.
M. GEORGEY.—Et jé voulais toi prendrais une année encore, et alors toi pouvais rétourner avec Master et Madame Bonarde. Ça était mieux qué faire des dessinations, des fabrications comme jé voulais. Eux tout seuls, tout tristes, eux t'aimer beaucoup fort; toi heureuse chez Madme Bonarde; moi laisser à toi argent; toi pas être un charge, mais un richesse. Tu devenais rouge? Tu étais contente.
JULIEN.—Oui, très content, Monsieur; mais vous, Monsieur que j'aime et auquel je dois tant, il faudra donc que je vous quitte?
M. GEORGEY.—Oui, my dear. Moi avoir fini ici l'établissement du fabrication. Moi faisais pour m'amuser, pour voir lé pays, pour faire des progressions de fabrication dans lé France. Moi étais riche, très fort riche. J'avais pas besoin pour moi. Toi avoir instrouction assez dans une année encore; moi laisser à Madme Bonarde argent pour ton vivotement et pour ton établissement.
JULIEN.—Je ne sais pas comment vous remercier, Monsieur, de toutes vos bontés pour moi. Je voudrais ne jamais vous quitter, Monsieur. Je voudrais bien aussi rentrer chez M. et Mme Bonard, si bons pour moi. Mais Frédéric, Monsieur? Il ne m'aime pas beaucoup, vous savez; il ne sera pas content que je rentre chez lui.
M. GEORGEY.—Fridric il avait quitté chez lui; il sé faisait soldat français. Il était dans lé bas, chez Caroline; va demander explication à lui.»
Julien, surpris de savoir Frédéric chez M. Georgey et n'osant le questionner à ce sujet, descendit dans la salle à manger et y trouva Frédéric seul. Caroline s'occupait du ménage. Julien apprit alors ce qui s'était passé le matin entre M. Bonard et son fils; il comprit les terreurs de Mme Bonard et le moyen qu'avait trouvé M. Georgey pour les faire cesser.
JULIEN.—Mais as-tu réellement envie de t'engager, Frédéric?
FRÉDÉRIC.—C'est le seul moyen pour moi d'échapper au mépris et à la colère de mon père! Si tu savais comme je suis malheureux depuis près de deux ans que j'ai repris mon travail avec mon père! J'ai fait de bien grandes fautes, c'est vrai; mais je les ai tant regrettées! J'en ai eu un si grand chagrin, que mon père aurait dû avoir pitié de moi et me les pardonner comme a fait ma mère. Quand je serai soldat, on ne pensera plus à moi; et si j'ai le bonheur d'être tué dans un combat, on me pardonnera peut-être. J'ai été voir plusieurs fois notre bon curé; il a cherché à me consoler. Il trouve que je ferais bien de partir pour l'armée.
JULIEN.—Je trouve aussi que ta pensée est bonne; mais que deviendront tes pauvres parents, ta pauvre mère, surtout?
FRÉDÉRIC.—Tu leur resteras, Julien: ils t'aiment beaucoup, et ils ont bien raison. Ah! si j'avais fait comme toi! Si j'avais repoussé les conseils de ce méchant Alcide! Si je t'avais écouté!»
Frédéric tendit la main à Julien, qui la serra dans les siennes.
FRÉDÉRIC.—Mon cher Julien! j'ai été jaloux de toi parce que tu étais bon! Je t'ai détesté parce que tu avais refusé de faire comme moi! Pardonne-moi, Julien! Sois mon ami, mon frère! Je t'aime à présent.»
Julien se jeta dans les bras de Frédéric.
JULIEN.—Oui. Frédéric, je suis ton ami, ton frère. Je garderai ta place pour ton retour.»
Ils causèrent longtemps encore. Frédéric sentit son coeur soulagé après cette conversation; sa tristesse se dissipa, et il se raffermit dans ses bons sentiments.
Tous deux servirent M. Georgey pendant son dîner, et tous deux s'efforcèrent de lui témoigner leur reconnaissance par mille petits soins, que M. Georgey recevait avec plaisir et affection.
XXI
LES ADIEUX
Cinq à six jours après, Caroline apporta à M. Georgey une lettre timbrée de Lyon. Il la lut et appela Frédéric.
«Voilà, dit-il, c'était lé réponse du colonel.»
Frédéric prit la lettre et lut:
«Mon cher Georgey, envoyez-moi de suite le jeune homme dont vous me parlez, et auquel vous prenez un si vif intérêt. J'en aurai soin: soyez tranquille sur son avenir. Il faudra qu'il passe six mois au dépôt du régiment. Après ce temps, je me le ferai envoyer en Algérie, où nous sommes pour quelques années encore. J'espère que vous n'oublierez pas la visite que vous m'avez promise. Vous trouverez ici de quoi satisfaire votre goût pour les manufactures de toute espèce. Adieu, mon ami: mille amitiés reconnaissantes pour les services que vous m'avez rendus et que je n'oublierai jamais.
«BERTRAND DUGUESCLIN,
«Colonel du 102e chasseurs d'Afrique.»
M. GEORGEY.—Demain, il fallait partir, Fridric.
FRÉDÉRIC.—Demain! Déjà! Julien, mon bon Julien, va dire à ma pauvre mère qu'elle vienne m'embrasser ce soir et demain encore.
M. GEORGEY.—C'est moi qui allais dire à Madme Bonarde. Toi gardais pétite Juliène pour consolation.»
M. Georgey prit son chapeau et sortit.
«Comme il est bon, M. Georgey! dit Frédéric d'un air pensif. C'est pour que je ne reste pas seul qu'il va lui-même parler à maman. Et moi qui le trompais, qui le laissais voler par ce mauvais Alcide!
JULIEN.—Ne pense plus au passé, Frédéric; tu sais qu'un soldat doit être courageux d'esprit et de coeur aussi bien que d'action. Tu vas partir pour nous revenir tout changé; ainsi laisse tes vieux péchés, ne songe qu'à l'avenir.
FRÉDÉRIC.—Je tâcherai; mais, Julien, avant de tout quitter, de tout oublier, il faut que j'écrive à mon père pour emporter son pardon. Apporte-moi de quoi faire mes lettres.»
Julien lui apporta papier, plume et encre, et se mit lui-même à faire un devoir pendant que Frédéric écrivait ce qui suit:
«Mon père, je pars pour signer un engagement; le bon M. Georgey m'ayant assuré qu'à dix-huit ans votre permission n'était pas nécessaire, je me borne à vous demander votre pardon pour le passé, votre bénédiction pour l'avenir. Je serai malheureux tant que je ne me sentirai pas remonté dans votre affection et votre estime. Je vous réponds que désormais votre nom sera dignement porté par votre fils infortuné.
«FRÉDÉRIC,
«Soldat au 102e chasseurs d'Afrique.»
Il écrivit une seconde lettre au bon curé, une autre à M. Georgey, pour leur exprimer une dernière fois son repentir et sa reconnaissance; il écrivit enfin une lettre que Julien devait remettre après son départ à Mme Bonard.
Quelques temps se passa avant le retour de M. Georgey. Il arriva enfin; l'heure du dîner l'avait appelé.
M. GEORGEY.—Madme Bonarde vénir après souper des animals. J'avais dit doucement, pour pas la faire trop surpris, trop affligée. J'avais dit comme ça:
«—Madme Bonarde, vous excellente créature; vous très douce, pas murmurant à bon Dieu. Alors j'avais à dire une chose crouelle, mais pas encore; faut laisser habituer vous au pensée cruel.»
«Madme Bonarde avait prié, avait pleuré, avait supplié moi lui apprendre chose cruelle. Mais, moi, je regardais à l'horloge et je disais:
«—No, Madme Bonarde, c'était impossible; je attendrai oune heure entier de soixante minutes.»
«J'avais du chagrinement, du gros coeur de voir les larmoiements terribles de la povre Madme Bonarde; mais jé voulais pas; j'avais prévenu, oune heure. Et c'était oune heure.
«Quand l'horloge avait sonné, jé m'étais levé; j'avais été debout devant Madme Bonarde, j'avais croisé lé bras, les deux, et j'avais dit:
«—Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. C'était très étonnant. Jé dis encore:
«—Madme Bonarde.»
«Elle répondait rien. Jé regardais, et jé voyais qu'elle pleurait si énormément fort, que pouvait pas dire un parole. Jé dis lé troisième fois:
«—Madme Bonarde, jé voulais, jé devais dire à vous qué Fridric, votre garçone,... devinez quoi?
«—Est mort! elle répondait.
«—No, no, jé dis; pas morte, pas morte.
«—Il est très malade, elle dit.
«—No, no, pas malade, jé dis.
«—Alors, quoi donc? Dites, parlez; vous me faites mourir!»
«—Fridric, jé dis, il allait très bien, il était très excellente; mais il devait partir demain pour soldat; aller très loin; lui voulait vous vénir lé voir, lui donner les embrassements, lé bénédictions, lé consolations, cé soir et encore demain.»
«Elle pleurait pas, elle disait:
«Quoi encore?
«—Rien» jé dis.
«Et puis elle mé disait j'étais oune cruel, j'avais méchanceté; elle très colère. Moi jé disais:
«—Quoi vous avez? J'avais fait exprès. Fridric s'en aller pour lé guerre, pour lé boulète, c'était affreux!»
«Moi lui dire rien, c'était un tourmentement terrible; elle croire Fridric morte.
«Pas du tout. Fridric seulement partir.
«Madme Bonarde alors content, parfaitement heureux. Vous voyez, les deux, j'avais fait parfaitement.»
Frédéric et Julien qui, dans le commencement du récit de M. Georgey, s'étaient sentis irrités contre lui, se mirent à rire à la fin, et n'eurent pas le courage de lui reprocher d'avoir fait souffrir inutilement Mme Bonard. Frédéric le remercia même et attendit avec impatience l'arrivée de sa mère. Elle vint plus tôt qu'il ne l'espérait, parce que son mari avait été au loin pour une vente de foin qu'il devait terminer en soupant chez son acheteur. Elle demanda à M. Georgey la permission de dîner chez lui pour rester le plus longtemps possible avec Frédéric.
M. GEORGEY.—Et votre mari, Madme Bonarde? lui pas venir?
MADAME BONARD.—Non, Monsieur; je n'ai pas osé lui en parler.
M. GEORGEY.—J'étais étonné, très étonné. Master Bonarde faisait mal; et jé croyais il faisait toujours bien.
MADAME BONARD.—Il attend peut-être une demande de Frédéric.
FRÉDÉRIC.—C'est à quoi j'ai pensé, maman, et je lui ai écrit une lettre que vous lui remettrez ce soir, n'est-ce pas? La voici.
MADAME BONARD.—Tu as bien fait, mon enfant; je la lui remettrai certainement aussitôt qu'il sera rentré.»
Mme Bonard était si contente d'avoir été rassurée sur son fils après la terrible inquiétude que lui avait causée l'ingénieuse idée de M. Georgey, qu'elle éprouvait plus de joie que de tristesse; le souper fut assez gai. Frédéric et Julien étaient heureux de la voir si résignée. Caroline avait soigné le repas; le vin était bon; M. Georgey, fidèle à sa promesse, n'en but qu'une bouteille et n'en laissa boire qu'une à ses convives. Ce jour-là tout le monde mangea ensemble, car c'était le dernier repas que faisait Frédéric avec sa mère et avec Julien.
Le soir, ils reconduisirent Mme Bonard chez elle. M. Georgey était reparti pendant qu'elle faisait ses adieux à Frédéric, en lui promettant une dernière visite pour le lendemain de bonne heure avant son départ. Julien demanda à Frédéric s'il ne voulait pas faire un tour dans les champs.
«Non, répondit Frédéric, je retrouverais partout des souvenirs d'Alcide et des mauvaises actions qu'il m'a fait commettre; rejoignons M. Georgey, et revenons avec lui par la route ordinaire.»
La nuit fut agitée pour Frédéric et pour Julien. Le lendemain de bonne heure, Caroline leur apporta à déjeuner. Quand ils eurent mangé, Frédéric alla faire ses adieux à M. Georgey, qui lui serra la main, mit dedans un petit rouleau de pièces d'or, et lui promit d'aller le voir pendant sa visite à son ami le colonel Duguesclin, en Algérie. Frédéric lui adressa un dernier remerciement, lui baisa la main et sortit les yeux pleins de larmes. Il trouva en bas sa mère qui arrivait.
«Et mon père? demanda-t-il.
MADAME BONARD, hésitant.—Ton père te remercie de ta lettre; il a voulu venir avec moi, mais au dernier moment il n'a plus voulu. Il a dit qu'il craignait de s'emporter; qu'il sentait qu'il avait tort, mais que c'était plus fort que sa volonté. Il m'a chargé de te dire qu'il te pardonnait, qu'il t'envoyait sa bénédiction.»
Frédéric fut consolé par ces dernières paroles et embrassa sa mère plus de dix fois. Les adieux furent pénibles. Julien accompagna son nouvel ami jusqu'à la ville et ne le quitta qu'à la gare du chemin de fer, au moment où il montait en wagon. Il revint tout triste; M. Georgey lui donna congé jusqu'au soir pour consoler la pauvre Mme Bonard.
XXII
LES MAUVAIS CAMARADES
Une année se passa encore sans aucun événement important. Au bout de ce temps il fut convenu que Julien rentrerait chez ses anciens maîtres, et que M. Georgey partirait pour faire un voyage dans le midi de la France, puis l'Afrique, où il projetait d'établir de nouvelles manufactures. Il avait reçu deux ou trois lettres du colonel Duguesclin, qui lui donnait d'excellentes nouvelles de Frédéric; il était compté parmi les meilleurs soldats du régiment. Il y avait eu deux ou trois petits combats dans lesquels il s'était distingué; il avait été nommé avec éloge deux fois dans l'ordre du jour, et le colonel ne doutait pas qu'il ne fût nommé brigadier, puis maréchal des logis très prochainement.
Ces lettres changèrent entièrement les dispositions fâcheuses de Bonard à l'égard de son fils; au lieu d'en rougir, il en devint fier et ne laissait pas échapper une occasion de parler de son fils et des éloges que faisait de lui son colonel.
Quand M. Georgey dut partir pour l'Algérie, Bonard lui envoya une lettre pleine d'affection et d'encouragement pour Frédéric, le bénissant, l'appelant son cher fils, la gloire de son nom, l'espoir de ses vieux jours, etc.
Pendant cette année, que devenait Alcide? Le hasard l'avait fait entrer dans le même régiment que Frédéric; seulement, et pour le grand bonheur de ce dernier, l'escadron d'Alcide fut envoyé dans une autre garnison assez éloignée.
Mais un jour, jour fatal qui se trouva être celui du départ de M. Georgey pour l'Afrique, l'escadron de Frédéric reçut l'ordre de joindre l'autre. Huit jours après ils étaient réunis, et Frédéric reconnut avec effroi qu'Alcide faisait partie du régiment. Alcide, lui, fut enchanté de cette découverte; il résolut de s'appuyer sur Frédéric, qu'il savait bien vu du colonel, et dont l'excellente réputation au régiment corrigerait la sienne qui était très mauvaise.
«Quand on nous verra amis, pensa-t-il, on me considérera davantage et on ne me fera plus faire toutes les corvées du service. Il faudra tout de même que je ménage ce Frédéric. Pas un mot du passé; il m'éviterait si je lui en parlais. Non, non, pas si bête. Je ferai l'honnête homme, le saint homme même, au besoin. Je le flatterai, je lui ferai faire connaissance avec mes amis, en lui disant que ce sont de braves jeunes gens qui ont besoin de bons conseils, de bons exemples; que nous lui demandons de nous diriger, de nous compter parmi ses amis. Je saurai bien l'empaumer; il est faible, et, une fois pris, nous profiterons de l'argent que lui envoie son imbécile d'Anglais pour faire des parties. C'est ça qui est amusant! Et nous n'avons pas le sou, nous autres pauvres diables! Il faut que je fasse la leçon aux amis. Qu'ils n'aillent pas se trahir devant lui! Ils perdraient tout, les gredins!»
Alcide alla en effet à la recherche de ses camarades, leur expliqua qu'il fallait viser à la bourse de Frédéric, et que pour cela il fallait paraître sages, tranquilles, bons soldats, en un mot.
«Quand il sera pris une fois seulement en manquement de service, nous le tiendrons et nous le ferons marcher. Le tout, c'est de savoir s'y prendre.»
Il continua ses recommandations et ses explications; les autres finirent par l'envoyer promener.
«Est-ce que tu nous prends pour des imbéciles, pour nous mâcher la besogne comme tu le fais? Nous saurons bien l'entortiller sans que tu t'en mêles.
ALCIDE.—Non, vous ne le connaissez pas; vous ne saurez pas le prendre; il vous échappera, et j'en porterai la peine: il connaît bien le proverbe: Qui se ressemble s'assemble.
GUEUSARD.—Fais comme tu voudras; mais je dis, moi, qu'il faut commencer par lui faire payer la bienvenue, et l'enivrer si nous pouvons.
GREDINET.—Et le dévaliser après, son Anglais le remplumera.
ALCIDE.—Et tu crois, imbécile, qu'il se laissera faire comme un oison, sans même ouvrir le bec pour crier?
FOURBILLON.—Qu'il crie, qu'il piaille, je m'en moque pas mal, quand j'aurai vidé son gousset.
RENARDOT.—Et quand il crierait, qu'est-ce que cela nous fait? Il ne portera pas plainte, puisqu'il se sera grisé avec nous.
ALCIDE.—Faites comme vous voudrez; seulement vous ferez fausse route, c'est moi qui vous le dis.
GUEUSARD.—C'est ce que nous allons voir. Voilà l'ouvrage de la caserne fini; tu vas nous présenter et lever le premier le lièvre de la bienvenue.
ALCIDE.—Je n'en soufflerai pas mot. Ce serait tout perdre... Mais tenez, le voilà qui débusque dans la cour. Suivez-moi.»
Alcide, suivi de sa bande, se dirigea vers Frédéric qui venait prendre l'air; la journée avait été brûlante, chacun cherchait à respirer avant l'heure de la retraite.
ALCIDE.—Bonjour, mon brave Frédéric. Nous voici enrôlés dans le même régiment, et bien différents de ce que nous étions quand nous nous sommes quittés. Voici des amis que je te présente. Ils ont, comme moi, entendu parler de toi.
FRÉDÉRIC.—De moi? A propos de quoi donc?
ALCIDE.—Comment! tu es donc seul à ne pas savoir qu'il n'est bruit que de toi dans le régiment? Ton nom est dans toutes les bouches. Quand nous voulons faire l'éloge d'un des nôtres, nous disons: «Brave comme Bonard, exact comme Bonard, bon chrétien comme Bonard, généreux comme Bonard». N'est-il pas vrai, camarades? Je ne blague pas, moi.
TOUS.—Oui, oui, très vrai! Ça a passé en proverbe dans l'escadron.
FRÉDÉRIC.—Merci de votre bonne opinion, camarades. Je suis heureux de vous connaître. Et toi, Alcide, je compte bien que nous vivrons en bonne amitié et en bons soldats, en vrais chrétiens.
ALCIDE.—C'est bien ma pensée; nous emboîterons tous le même pas.
GREDINET.—Nous serons la crème de l'escadron, toi, Bonard, à notre tête.
RENARDOT.—Oui, soyons tous les grenadiers de Bonard, et ce sera notre gloire.
FOURBILLON.—Fumes-tu quelquefois?
FRÉDÉRIC.—Non, ce n'est pas mon habitude.
FOURBILLON.—Tant pis, je t'aurais demandé un cigare; j'ai un mal de dents à me rendre fou, et pas un centime pour en acheter un.
FRÉDÉRIC.—Qu'à cela ne tienne. Je n'ai pas de cigares, mais j'ai de quoi en acheter. Combien t'en faut-il?
FOURBILLON.—Cela dépend des camarades. S'ils veulent fumer en ton honneur, pour fêter ta bienvenue, et si tu es généreux, comme on le dit, tu lâcheras bien deux cigares par tête.
FRÉDÉRIC.—Deux, c'est trop peu; mettons en quatre; nous sommes six; mais comme je n'en suis pas, cela fait vingt cigares. A combien la pièce?
GUEUSARD.—Pour en avoir de passables, faut bien y mettre quinze centimes; ça fait trois francs.
FRÉDÉRIC.—Tiens, voilà cinq francs. Va à la provision.
GUEUSARD.—Tu mérites bien ta réputation, brave camarade. J'y cours, et vous ne m'attendrez pas longtemps.
ALCIDE, bas à Frédéric.—Tu as bien fait, Frédéric. Ce sont de pauvres gens qui n'ont pas le sou, comme moi; ils sont reconnaissants; tu les mèneras tous à la baguette si tu les fournis de temps à autre.»
Ce fut le premier essai d'Alcide et de ces compagnons. Ils continuèrent à dégarnir la bourse de Frédéric en lui faisant sans cesse de nouvelles demandes. Tantôt c'étaient des cigares, tantôt une bouteille de vin, tantôt une petite perte au jeu à payer. Frédéric, méfiant dans les commencements, se laissa aller quand il vit Alcide si complètement changé en apparence, si honteux de son passé, qu'il rappelait adroitement et indirectement sans que personne autre que Frédéric pût le comprendre. Il ne s'apercevait pas que ces prétendus amis le circonvenaient de plus en plus et le séparaient des autres camarades dont ils lui disaient sans cesse du mal.
Un jour, le colonel le rencontra entouré de la bande d'Alcide; il l'appela.
LE COLONEL.—Comment ça va-t-il, mon cher? Il y a longtemps que je ne t'ai vu. Pourquoi donc fais-tu société avec ces gens-là? Ce sont les plus mal notés du régiment. Prends garde! Je te porte intérêt, tu le sais, et je n'aime pas à te voir fréquenter de mauvais sujets. J'ai mes rapports; je sais que tu leur donnes de l'argent, que tu es souvent avec eux, qu'ils boivent et te font boire quelquefois. Je te répète, prends garde qu'ils ne t'entraînent à mal.
FRÉDÉRIC.—Je vous remercie bien de votre bon avis, mon colonel. Je croyais avoir là de bonnes relations. Je les vois bien doux, bien rangés, exacts à leur service; je ne m'en étais pas méfié. Mais votre avertissement ne sera pas perdu, mon colonel, et dès aujourd'hui je m'en séparerai.
LE COLONEL.—Ils sont donc bien changés, pour que tu en aies si bonne opinion? Malgré les apparences, n'oublie pas mon conseil. Au revoir, mon ami, je ne te perdrai pas de vue.» Le colonel s'éloigna, les amis d'Alcide se rapprochèrent.
ALCIDE.—Qu'est-ce qu'il t'a dit le colonel? Il nous regardait en te parlant.
FRÉDÉRIC.—Il m'a dit quelque chose qui ne me fait pas plaisir et qui vous regarde tous.
GREDINET.—Quoi donc? Tu as l'air contrarié, en effet.
FRÉDÉRIC.—On le serait à moins. Il m'a dit de prendre garde aux camarades mal notés dans le régiment.
RENARDOT.—Eh bien, en quoi cela nous regarde-t-il?
FRÉDÉRIC.—En ce qu'il m'a dit que vous en étiez.
ALCIDE.—Ah bah! Tu ne l'as pas cru, je pense?
FRÉDÉRIC.—Mon colonel m'a toujours donné de bons avis, et je me suis toujours bien trouvé de les avoir écoutés.
ALCIDE.—Tu veux donc nous lâcher! C'est ça qui serait un méchant tour; tu nous manquerais trop.
FRÉDÉRIC.—Je ne vous manquerai pas en ce que vous me trouverez toujours prêt à vous obliger et à vous venir en aide. Mais je vous fréquenterai moins, pour obéir à mon colonel.»
Alcide regarda les camarades et cligna de l'oeil. Ils comprirent qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour exécuter leurs projets, et avoir de Frédéric tout ce qu'ils pourraient en tirer.
ALCIDE.—Je respecte ta soumission, mon ami, et nous, de notre côté, nous t'éviterons au lieu de te chercher. Mais accorde-nous une dernière soirée. Nous nous réunirons dans la chambre et nous viderons une ou deux bouteilles à la santé du colonel, quelque injuste qu'il soit à notre égard.»
Frédéric, surpris et satisfait d'une obéissance qu'il n'espérait pas, consentit volontiers à cette soirée d'adieux; il promit de les rejoindre dans la chambrée aussitôt après l'exercice. Et ils se quittèrent amicalement.
XXIII
LE MAUVAIS GENIE
Quand les amis furent seuls ils se regardèrent tous avec consternation.
ALCIDE.—Le Jocrisse nous échappe. Je vous avais dit que vous alliez trop vite en besogne; on nous a vus trop souvent ensemble; nous l'avons mené trop souvent à la cantine. Il fallait aller plus doucement. L'enivrer sans qu'il s'en doutât, et nous aurions eu le magot.
GUEUSARD.—Ce qui est différé n'est pas perdu; nous avons encore la soirée.
ALCIDE.—Que veux-tu que nous en fassions à présent que le voilà prévenu?
GREDINET.—Laisse-moi faire; je me charge de lui faire avaler plus qu'il ne lui en faut pour faire passer ses jaunets dans notre poche.
ALCIDE.—Essayons; c'est notre dernière journée, nous n'avons plus à le ménager.»
De concert avec Alcide, Gueusard et Gredinet se chargèrent du vin et de l'eau-de-vie. Ils allèrent en demander à la cantine pour le compte de l'ami Bonard; on savait qu'il payait bien, et on livra aux deux amis tout ce qu'ils demandèrent, dix bouteilles de vin du Midi, du plus fort, et six bouteilles d'eau-de-vie et de liqueurs travaillées avec de l'esprit-de-vin, et autres ingrédients nuisibles.
Après l'exercice, Frédéric se rendit à la chambrée, comme il l'avait promis; les amis y étaient déjà.
ALCIDE.—Tu es exact, et tu l'as toujours été.
FOURBILLON.—Je ne m'étonne pas que le colonel t'ait pris en gré; tu fais le meilleur soldat du régiment.
RENARDOT.—Et ce n'est pas seulement le colonel qui t'aime, tous tes supérieurs ont de l'amitié pour toi.
GUEUSARD.—Tu iras loin, c'est moi qui te le dis.
ALCIDE.—Ma foi, je ne serais pas étonné que nous ayons un jour à te présenter les armes et à t'appeler mon général.
GREDINET.—Et le jour n'est pas loin où nous t'appellerons mon maréchal des logis.
ALCIDE.—Et ce ne sera que justice de la part du colonel; il mérite bien que nous buvions un coup à sa santé.
TOUS.—C'est ça! A la santé du colonel! Vive le colonel!»
Frédéric ne put refuser la santé du colonel: il avala son verre avec empressement; les flatteries de ses amis l'avaient bien disposé.
GREDINET.—Ce sont tes parents qui seront fiers! les vois-tu te voyant arriver avec les galons de maréchal des logis?
ALCIDE.—Ces chers parents! Seront-ils heureux et fiers! Il faut boire à leur santé. Vivent M. et Mme Bonard!»
Frédéric, attendri par la pensée du retour au pays avec les galons de maréchal des logis, but encore volontiers un verre à la santé de ses parents.
RENARDOT.—Et comme le lieutenant-colonel parle de toi! Il semblerait que tu sois son fils, tant il te regarde avec plaisir.
GUEUSARD.—C'est que tu es joli garçon! En grande tenue, dans le rang, il n'y en a pas de plus beau que toi.
ALCIDE.—Et nous qui oublions de boire à sa santé! Vive le lieutenant-colonel! A sa santé!»
Un troisième fut vidé à la santé de cet excellent chef, Frédéric parlait, riait, remerciait. Un quatrième verre fut avalé à la santé du capitaine, puis un cinquième pour le lieutenant. La tête de Frédéric commençait à s'échauffer. Les amis passèrent ensuite à l'eau-de-vie, dont Frédéric ne soupçonnait pas la force. Puis vinrent les chants, les rires, les cris. Alcide était ivre; ses amis l'étaient plus encore; ils l'étaient au point d'avoir oublié le magot dont ils avaient voulu s'emparer. Frédéric, qui avait conservé assez de raison pour se ménager, était un peu moins ivre que les autres, mais il n'avait plus ses idées nettes. Le tapage devint si fort qu'il attira l'attention du maréchal des logis; on s'apprêtait à sonner la retraite.
«Que diantre se passe-t-il donc là-haut? Quel diable de bruit font-il? Il faut que j'aille voir.»
Le maréchal des logis monta, entra et vit des bouteilles vides par terre, les hommes dansant, criant, chantant à qui mieux mieux.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Arrêtez! Arrêtez tous! Et tous à la salle de police!
ALCIDE.—Ce n'est pas toi qui m'y feras aller, face à claques, gros joufflu. Essayes donc de me faire bouger. Je suis bien ici: j'y reste.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—C'est ce que nous allons voir, ivrogne, Tu n'iras pas à la salle de police, mais au cachot.»
Le maréchal des logis voulut prendre Alcide au collet, mais celui-ci le repoussa.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Fais attention! Un soldat qui porte la main sur son supérieur, c'est la mort!»
Et il fit encore un mouvement pour emmener Alcide.
ALCIDE.—Va te promener avec ta mort; je me moque pas mal d'une canaille comme toi.»
Et Alcide lui assena un coup de poing qui le fit chanceler.
«A moi, le poste! s'écria le maréchal des logis.
—A moi, les amis! A moi, Frédéric! s'écria Alcide. Vas-tu laisser coffrer ton ami?»
Frédéric, qui n'avait pas encore bougé, s'élança au secours d'Alcide, et, sans avoir conscience de ce qu'il faisait, lutta avec le maréchal des logis pour dégager son faux ami.
Le poste accourut.
«Ces deux hommes au cachot, dit le maréchal des logis. Les autres à la salle de police.»
Alcide cria, jura, se débattit, mais fut facilement terrassé et emmené. Frédéric se laissa prendre sans résistance; l'instinct de la discipline militaire le fit machinalement obéir, mais malheureusement trop tard.
Quand les hommes du poste reconnurent Frédéric, ce fut une surprise et une consternation générale. Le maréchal des logis lui-même partagea cette impression: il ne l'avait pas reconnu avant l'arrivée du poste.
«Impossible de le sauver, pensa-t-il, maintenant que les hommes l'ont vu et l'ont emmené au cachot. Il faut que je fasse mon rapport. Je l'adoucirai de mon mieux. Mais comment s'est-il trouvé au milieu de ces ivrognes, faisant avec eux un tapage infernal, et ivre comme eux? C'est incroyable! Un si bon soldat! Jamais de consigne! Jamais à la salle de police!... Ils l'auront grisé! Pauvre garçon! Va-t-il avoir du chagrin demain, quand il aura cuvé son vin et qu'il se réveillera au cachot!»
Le maréchal des logis sortit triste et pensif; il alla faire son rapport au lieutenant de semaine. Le lieutenant au capitaine. Le soir même, le colonel fut informé de ce qui s'était passé.
«Pauvre garçon? s'écria-t-il. Mauvaise affaire! Impossible à arranger. Une lutte entre un soldat et son maréchal des logis. C'est la mort, ou tout au moins vingt ans de boulet. Pour l'autre, cela ne m'étonne pas. Un mauvais drôle! Toujours sur la liste de punitions! Ce matin même j'avais prévenu Bonard de se méfier de ces mauvais garnements. Et il m'avait promis de se séparer d'eux. Pauvre garçon! Et mon ami Georgey! Il va être bien peiné. Il me l'avait tant recommandé.»
Le soir même, la fatale nouvelle se répandit dans les deux escadrons. On ne parla pas d'autre chose dans toutes les chambrées. Chacun plaignit Frédéric; Alcide n'en fut que plus détesté, car on supposa avec raison que c'était lui qui avait fait boire Bonard et qui avait causé son malheur.
XXIV
LES PRISONNIERS
Frédéric, enfermé au cachot aux trois quarts ivre, ne comprenant pas encore sa position, se jeta sur la paille qui servait de lit aux prisonniers, et s'endormit profondément; il ne s'éveilla que le lendemain, quand le maréchal des logis vint le voir et l'interroger.
FRÉDÉRIC.—Ah! c'est vous maréchal des logis! Je suis heureux de vous voir. Pourquoi donc suis-je au cachot? Qu'ai-je fait? Je ne me souviens de rien, sinon qu'ils m'ont fait boire tant de santés, y compris la vôtre, maréchal des logis, que ma tête est partie. J'ai peur d'avoir fait quelque sottise, car ce n'est pas pour des riens qu'un soldat se trouve au cachot.
—Pauvre garçon! dit le maréchal des logis en lui serrant la main. Pauvre Bonard! Si j'avais pu te reconnaître plus tôt, je t'aurais sauvé; mais le poste était arrivé, t'avait empoigné... Il était trop tard.
FRÉDÉRIC.—Me sauver! Mon Dieu! Mais qu'ai-je donc fait, maréchal des logis? Dites-le-moi, je vous en supplie.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Tu as porté la main sur moi. Tu as lutté contre moi!
FRÉDÉRIC.—Sur vous? Sur vous, maréchal des logis, que j'aime, que je respecte! Vous, mon supérieur! Mais c'est le déshonneur, la mort!»
Le maréchal des logis ne répondit pas.
FRÉDÉRIC, se tordant les mains.—Malheureux! malheureux! Qu'ai-je fait? La mort, plutôt que le déshonneur! Mon maréchal des logis, ayez pitié de moi, de mes pauvres parents! C'est pour eux, pas pour moi... Et mon colonel qui m'avait prévenu le matin que j'avais de mauvaises relations! Et moi qui voulais lui obéir, qui ne devais plus les voir! Ils m'ont demandé une dernière soirée, une soirée d'adieu. Et moi qui ne bois jamais, je me suis laissé entraîner par eux à boire des santés pour ceux que j'aime. Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi, de mes pauvres parents!... Lever la main sur mon maréchal des logis!... mais c'est affreux, c'est horrible! J'étais donc fou! Oh! malheureux, malheureux!»
Le pauvre Frédéric tomba sur sa paille; il s'y roula en poussant des cris déchirants.
«Mon père, mon père! Il me maudira! Pauvre mère! Que va-t-elle devenir? Grâce, pitié. Tuez-moi, mon maréchal des logis; par grâce, tuez-moi!
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Mon pauvre garçon, prends courage! On t'aime dans le régiment; c'est la première faute que tu commets: tu as été entraîné. Espère, mon ami. Le conseil de guerre sera composé d'amis. Ils t'acquitteront peut-être.
FRÉDÉRIC.—Vous cherchez à m'encourager, mon maréchal des logis. Vous êtes bon! Je vous remercie. Mais le code militaire? C'est la mort que j'ai méritée. Et avant la mort, la dégradation: la honte pour moi, pour les miens! Oh! mon Dieu!
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—J'ai fait mon rapport le plus doux possible pour toi, mon ami. Pour Bourel, c'est autre chose.
FRÉDÉRIC.—Alcide? Il vous a touché?
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Touché! Tu es bien bon; repoussé, battu, il m'a appelé canaille, et il m'a assené un coup de poing dans l'estomac qui a failli me jeter par terre. Celui-là, qui est un gredin, un mauvais soldat, je ne l'ai pas ménagé, j'ai dit toute la vérité. Il est sûr de son fait, lui: la mort sans rémission.
FRÉDÉRIC.—Alcide! La mort! Le malheureux! quel mal il m'a fait! il a toujours été mon mauvais génie, Satan acharné à ma perte.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Au revoir, mon pauvre Bonard. Quand tu seras plus calme, je reviendrai avec le lieutenant pour savoir le détail de ce qui s'est passé avant mon arrivée. Espère, mon ami, ne te laisse pas abattre. Les officiers auront égard à ta bonne conduite, à ta bravoure. Le colonel, le premier, fera ce qu'il pourra pour toi.
FRÉDÉRIC.—Merci mon maréchal des logis; merci du fond du coeur.»
En sortant de chez Bonard, le maréchal des logis entra dans le cachot d'Alcide.
«Que voulez-vous? dit ce dernier d'un ton brusque.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Je veux voir si tu as regret de ta conduite d'hier. Le repentir pourrait améliorer ta position et disposer à l'indulgence.
ALCIDE, d'un ton bourru.—Me prenez-vous pour un imbécile? Est-ce que je ne connais pas le code militaire? Croyez-vous que je ne sache pas que je serai fusillé? Ça m'est bien égal. Pour la vie que je mène dans votre sale régiment, j'aime mieux mourir que traîner le boulet. Chargez-moi, inventez, mentez, je me moque de tout et de tous.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Je vous engage à changer de langage, si vous voulez obtenir un jugement favorable.
ALCIDE.—Je ne changerai rien du tout; je sais que je dois crever un jour ou l'autre. J'aime mieux une balle dans la tête que le choléra ou le typhus qu'on attrape dans vos méchantes casernes. Laissez-moi tranquille et envoyez-moi à manger; j'ai faim.»
Le maréchal des logis lui jeta un regard de mépris et le quitta.
«J'ai faim!» répéta Alcide avec colère pendant que le maréchal des logis sortait.
«Qu'on porte à manger à ces hommes. Du pain et de l'eau à celui-ci. Du pain et de la soupe à Bonard», dit le maréchal des logis au soldat qui l'accompagnait.
Il ajouta: «Quel gueux que ce Bourel!»
Dans la journée, le colonel voulut aller lui-même avec le lieutenant voir et interroger Frédéric. Ils le trouvèrent assis sur son lit et pleurant.
Le colonel, ému, s'approcha. Frédéric releva la tête, et, en reconnaissant son colonel, il se leva promptement.
FRÉDÉRIC.—Oh! mon colonel, quelle bonté!
LE COLONEL.—J'ai voulu t'interroger moi-même, mon pauvre garçon, pour pouvoir comprendre comment un bon et brave soldat comme toi a pu se mettre dans la triste position où je te trouve. Le maréchal des logis m'a raconté ce qui s'est passé pendant sa visite de ce matin. Sois sûr que si nous pouvons te tirer de là, nous en serons tous très heureux. Explique-moi comment, après ma recommandation et ta promesse, tu t'es encore réuni à ces mauvais sujets, et comment tu as partagé leur ivresse.»
Frédéric lui raconta en détail ce qui s'était passé entre lui et ses camarades, et comment il avait perdu la tête à la fin de l'orgie, au point de n'avoir conservé aucun souvenir de la scène avec le maréchal des logis.
LE COLONEL.—C'est fâcheux, très fâcheux! Je ne puis rien te promettre; mais tes antécédents te vaudront l'indulgence du conseil, et tu peux compter sur moi pour le jugement le plus favorable.
FRÉDÉRIC.—Que Dieu vous bénisse, mon colonel. Au lieu de reproches, et de paroles sévères, je reçois de vous des paroles d'encouragement et d'indulgence. Oui, que le bon Dieu vous bénisse, vous et les vôtres, et qu'il ne vous fasse jamais éprouver les terreurs de la mort déshonorante dont je suis menacé par ma faute.»
Le colonel, ému, tendit la main à Frédéric, qui la baisa avec effusion. La porte du cachot se referma, et il se retrouva seul, livré à ses réflexions.
Quand on vint le soir lui apporter son dîner, il demanda au soldat s'il pouvait recevoir la visite de l'aumônier de la garnison.
«J'en parlerai au maréchal des logis, qui t'aura la permission, bien sûr. Jamais on ne refuse à ceux qui la demandent», répondit le soldat.
Le soir même, en effet, l'aumônier vint visiter le pauvre prisonnier; ce fût une grande consolation pour Frédéric, qui lui ouvrit son coeur en lui racontant ses torts passés, sa position vis-à-vis de son père, etc. Il lui découvrit, sans rien dissimuler, son désespoir par rapport à ses parents, sa rancune, haineuse par moments, contre Alcide, auteur de tous ses maux. Le bon prêtre le consola, le remonta et le laissa dans une disposition d'esprit bien plus douce, plus résignée. Quant à Alcide, il conserva tous ses mauvais sentiments.
«Je n'ai qu'un regret, disait-il, c'est que Frédéric n'ait pas donné une rossée soignée à ce brigand de maréchal des logis; il eût été certainement condamné à mort comme moi, ce qui reste incertain pour lui, puisqu'il a seulement lutté contre ce gueux.»
XXV
VISITE AGREABLE
Huit ou dix jours après cet événement, le colonel, seul dans sa chambre, lisait attentivement les interrogatoires des accusés et toutes les pièces du procès. Il vit avec surprise qu'Alcide accusait Frédéric de deux vols graves commis au préjudice de M. Georgey et d'un pauvre orphelin reçu par charité chez Bonard père. Il lut avec un chagrin réel le demi-aveu de Frédéric, qui en rejetait la faute sur Alcide. Il ne pouvait comprendre que ces vols n'eussent pas été poursuivis par les tribunaux; il comprenait bien moins encore qu'un garçon capable de deux actions aussi lâches que criminelles fût devenu ce qu'était Frédéric depuis son entrée au régiment, l'exemple de tous ses camarades.
«Comment Georgey a-t-il pu s'attacher à un voleur et me le recommander en termes aussi vifs et aussi affectueux?»
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, il entendit un débat à la porte d'entrée entre sa sentinelle et une personne qui voulait pénétrer de force dans la maison. Il écouta...
«Dieu me pardonne, s'écria-t-il, c'est Georgey! Je reconnais son accent. Il veut forcer la consigne. Il faut que j'y aille, car ma sentinelle serait capable de lui passer sa baïonnette au travers du corps pour maintenir la consigne.»
Le colonel se leva précipitamment, ouvrit la porte et descendit. M. Georgey voulait entrer de force, et la sentinelle lui présentait la pointe de la baïonnette au moment où le colonel parut.
«Georgey!... s'écria-t-il. Sentinelle, laisse passer.»
Le soldat releva son fusil et présenta arme.
LE COLONEL.—Entrez, entrez, mon ami.
M. GEORGEY.—Une minoute, s'il vous plaisait. Soldat, vous avoir bien fait; moi j'étais une imbécile, et vous étais bon soldat français. Voilà. Et voilà un petit récompense.»
M. Georgey lui présenta une pièce de vingt francs. Le soldat ne bougea pas; il restait au port d'armes.
M. GEORGEY.—Quoi vous avez, soldat français. Pourquoi vous pas tendre lé main?
—Arme à terre! commanda le colonel. Tends la main et prends.»
Le soldat porta la main à son képi, la tendit à M. Georgey en souriant et reçut la pièce d'or.
Le colonel riait de la surprise de M. Georgey.
«Entrez, entrez, mon cher Georgey; c'est la consigne que j'avais donnée qui vous retenait à la porte.
M. GEORGEY.—Bonjour, my dear colonel. Bonjour. J'étais heureuse de voir vous. Lé pauvre soldat français, il comprenait rien; jé parlais, il parlait; c'était lé même chose. Je pouvais pas vous voir.
LE COLONEL.—Vous voici entré, mon ami; je vous attendais, votre chambre est prête. Voulez-vous prendre quelque chose en attendant le dîner?
M. GEORGEY.—No, my dear. J'avais l'estomac rempli et j'avais apporté à vous des choses délicieux. Pâtés de gros foies, pâtés de partridge (perdrix) très truffés, pâtés de saumon délicieux; turkeys grosses et truffées dans l'estomac; oisons chauffés dans lé graisse dans des poteries; c'est admirable.»
Le colonel riait de plus en plus à mesure que M. Georgey énumérait ses succulents présents.
LE COLONEL.—Je vois, mon cher, que vous êtes toujours le même; vous n'oubliez pas les bonnes choses, non plus que vous n'oubliez jamais vos amis.
M. GEORGEY.—No, my dear, jamais. J'avais aussi porté une bonne chose à Fridric; un langue fourré, truffé, fumé; un fromage gros dé soixante livres; c'était très excellent pour lui, salé, fourré, fumé. Lui manger longtemps.
Le colonel ne riait plus.
«Hélas! mon cher Georgey, votre pauvre Frédéric m'inquiète beaucoup. Je m'occupais de lui quand vous êtes entré.
M. GEORGEY.—Quoi il avait? Pourquoi vous disez povre Fridric? Lui malade?
LE COLONEL.—Non, il est au cachot depuis dix jours.
M. GEORGEY.—Fridric au cachot? Pour quelle chose vous mettre au cachot lé Fridric, soldat français?
LE COLONEL.—Une mauvaise affaire pour ce pauvre garçon. Il s'est laissé entraîner à s'enivrer par un mauvais drôle de son pays, nommé Alcide Bourel.
M. GEORGEY.—Alcide! my goodness! Cé coquine abominable, cé gueuse horrible! il poursuivait partout lé povre Fridric?
LE COLONEL.—Ils étaient six, ils ont fait un train d'enfer; le maréchal des logis y est allé, Alcide l'a injurié, frappé; Frédéric a lutté contre le maréchal de logis pour dégager Alcide. Le poste est arrivé; tous deux ont été mis au cachot, où ils attendent leur jugement.
M. GEORGEY.—Oh! my goodness! Lé povre Fridric! Lé povre Mme Bonarde! Fridric morte ou déshonorable, c'était lé même chose... Et lé Master Bonarde! il avait un frayeur si terrible du déshonoration!... Colonel, vous étais un ami à moi, vous me donner Fridric et pas faire de jugement.
LE COLONEL.—Ah! si je le pouvais, mon ami, j'aurais étouffé l'affaire. Mais Alcide est arrêté aussi; les autres ivrognes sont à la salle de police. Le poste les a tous vus; il a dégagé le maréchal des logis, qu'Alcide assommait à coups de poing.»
Ils causèrent longtemps encore. M. Georgey cherchant les moyens de sauver Frédéric, le colonel lui en démontrant l'impossibilité. Quand il parla à son ami de l'accusation de vol portée par Alcide contre Frédéric, M. Georgey sauta de dessus sa chaise, entra dans une colère épouvantable contre Alcide. Lorsque son emportement se fut apaisé, le colonel l'interrogea sur cette accusation d'Alcide. M. Georgey raconta tout et n'oublia pas le repentir, la maladie, la profonde tristesse de Frédéric et son changement total.
Le colonel remercia beaucoup M. Georgey de tous ces détails, et lui promit d'en faire usage dans le cours du procès.
M. GEORGEY.—Jé ferai aussi usage; jé voulais parler pour Fridric! Jé voulais plaidoyer pour cette povre misérable.
LE COLONEL, souriant.—Vous? Mais, mon cher, vous ne parlez pas assez couramment notre langue pour plaider? Il aura un avocat.
M. GEORGEY.—Lui avoir dix avocats, ça fait rien à moi. Vous pouvez pas défendre moi parler pour une malheureuse créature très fort insultée. L'Alcide était une scélérate; et moi voulais dire elle était une scélérate, une menteur, une voleur et autres choses.
LE COLONEL.—Parlez tant que vous voudrez, mon cher, si Frédéric y consent; seulement je crains que vous ne lui fassiez tort en voulant lui faire du bien.
M. GEORGEY.—No, no, jé savais quoi jé disais; j'étais pas une imbécile; jé dirai bien.»
L'heure du dîner arrêta la conversation. M. Georgey mangea comme quatre, et remit au lendemain sa visite au prisonnier.
Frédéric végétait tristement dans son cachot. Ses camarades profitaient pourtant de l'amitié que lui témoignaient les officiers et le maréchal des logis pour lui envoyer toutes les douceurs que peuvent se procurer de pauvres soldats en garnison en Algérie; son morceau de viande était plus gros que le leur; sa gamelle de soupe était plus pleine, sa ration de café un peu plus sucrée. On lui envoyait quelques livres; la cantinière soignait davantage son linge; sa paillasse était plus épaisse; tout ce qu'on pouvait imaginer pour adoucir sa position était fait. Frédéric le voyait avec reconnaissance et plaisir; il en remerciait ses camarades et ses chefs. L'aumônier venait le voir aussi souvent que le lui permettaient ses nombreuses occupations; chacune de ses visites calmait l'agitation du malheureux prisonnier.
Un matin, lendemain de l'arrivée de M. Georgey, la porte du cachot s'ouvrit, et Frédéric vit entrer l'excellent Anglais suivi d'un soldat qui apportait un panier rempli de provisions. Frédéric ne put retenir un cri de joie; il s'élança vers M. Georgey, et, par un mouvement machinal, irréfléchi, il se jeta dans ses bras et le serra contre son coeur.
M. GEORGEY.—Povre Fridric! J'étais si chagrine, si fâché! Jé savais rien hier. Jé savais tout lé soir; lé colonel avait tout raconté à moi. Jé avais apporté un consolation pour l'estomac; et lé scélérate Alcide avoir rien du tout, pas une pièce.»
Frédéric, trop ému pour parler, lui serrait les mains, le regardait avec des yeux humides et reconnaissants.
M. Georgey profita du silence de Frédéric pour exhaler son indignation contre Alcide, son espoir de le voir fusillé en pièces.
«Jé apportais à vous des nouvelles excellentes de Mme Bonarde, de M. Bonarde, de pétite Juliène.»
Frédéric tressaillit et pâlit visiblement. M. Georgey, qui l'observait, rentra sa main dans sa poche; il avait apporté des lettres du père et de la mère. M. Georgey savait ce qu'elles contenaient; Bonard remerciait son fils d'avoir honoré son nom; il racontait les propos des gens du pays, les compliments qu'on lui adressait, son bonheur en apprenant que son fils avait été mis deux fois à l'ordre du jour; et d'autres choses de ce genre qui eussent été autant de coups de poignard pour le malheureux Frédéric. La lettre de Mme Bonard, beaucoup plus tendre, était pourtant dans les mêmes sentiments d'orgueil maternel.
«Si lé pôvre infortuné était justifié, se dit M. Georgey, jé remettrai après. Si la condamnation sé faisait, jé brûlerai.»
Ils restèrent quelques instants sans parler, Frédéric cherchait à contenir son émotion et à dissimuler sa honte; M. Georgey cherchait les moyens de le faire penser à autre chose. Enfin, il trouva.
«J'avais vu lé colonel; il m'avait dit c'était pas grand'chose pour toi. Le maréchal des logis dira c'était rien, c'était lui qui avait poussé; toi avais poussé Alcide seulement; toi étais excellente créature et lé autres t'aiment tous. Et lé jugement être excellent.»
Frédéric le regarda avec surprise.
FRÉDÉRIC.—J'ai pourtant entendu la lecture de l'acte d'accusation qui dit que j'ai lutté contre le maréchal des logis.
M. GEORGEY.—Quoi c'est lutter? Ce n'était rien du tout. Ce n'était pas taper.
FRÉDÉRIC.—Que Dieu vous entende, Monsieur! Je vous remercie de votre bonne intention.
M. GEORGEY.—Tiens, Fridric, voilà une grosse panier; il y avait bonnes choses pour manger. Tu avais curiosité? Tu volais voir? jé savais. Voilà.»
M. Georgey retira trois langues fourrées et fumées.
«Une, ail. Une, truffes. Une, pistaches; tout trois admirables. Une pâté, une jambon.»
Il posa le tout sur la paillasse. Frédéric sourit, il était touché de la bonté avec laquelle cet excellent homme cherchait à le consoler. Il prit un air satisfait et le remercia vivement d'avoir si bien trouvé des distractions à son chagrin.
M. Georgey fut enchanté, lui raconta beaucoup d'histoires du pays, de la ferme, de Julien, et il laissa Frédéric réellement remonté et content de toutes ces nouvelles du pays.
XXVI
CONSEIL DE GUERRE
Peu de jours après, le conseil de guerre s'assembla pour juger Alcide et Frédéric. Frédéric fut amené et placé entre deux chasseurs. Il était d'une pâleur mortelle; ses yeux étaient gonflés de larmes qu'il avait versées toute la nuit. Sa physionomie indiquait l'angoisse, la honte et la douleur.
Alcide fut placé à côté de lui. Son air effronté, son regard faux et méchant, son sourire forcé contrastaient avec l'attitude humble et triste de son compagnon.
On lut les pièces nécessaires, l'acte d'accusation, les dépositions, les interrogatoires, et on appela le maréchal des logis pour déposer devant le tribunal. Il accusa très énergiquement Alcide, et il parla de Frédéric en termes très modérés.
LE PRÉSIDENT.—Mais avez-vous été touché par Bonard?
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—Touché pour se défendre, oui, mais pas pour attaquer.
LE PRÉSIDENT.—Comment cela? Expliquez-vous.
LE MARÉCHAL DES LOGIS.—C'est-à-dire que lorsque Bourel l'a appelé, il est arrivé, mais en chancelant, parce que le vin lui avait ôté de la solidité. Quand il a approché, je l'ai poussé, il a voulu s'appuyer sur Bourel, et il s'est trompé de bras et de poitrine, je suppose, car c'est sur moi qu'il a chancelé. Je l'ai encore repoussé; il est revenu tomber sa tête sur mon épaule. Puis le poste est accouru; on les a empoignés tous les deux; mais il y a une différence entre pousser et s'appuyer.
—C'est bien; vous pouvez vous retirer», dit le président en souriant légèrement.
Le maréchal des logis se retira en s'essuyant le front; la sueur inondait son visage. Frédéric lui jeta un regard reconnaissant.
Les hommes du poste déposèrent dans le même sens sur ce qu'ils avaient pu voir.
Quand les témoins furent entendus, on interrogea Alcide.
LE PRÉSIDENT.—Vous avez appelé le maréchal des logis face à claques, gros joufflu, canaille?
ALCIDE.—C'est la vérité; ça m'a échappé.
LE PRÉSIDENT.—Vous l'avez poussé?
ALCIDE.—Je l'ai poussé et je m'en vante: il n'avait pas le droit de me prendre au collet.
LE PRÉSIDENT.—Il en avait parfaitement le droit, du moment que vous lui résistiez et que vous étiez ivre. Mais, de plus, vous lui avez donné un coup de poing.
ALCIDE.—Il n'était pas bien vigoureux. Je n'avais pas toute ma force. Le vin, vous savez, cela vous casse bras et jambes.
LE PRÉSIDENT.—Vous avez appelé vos camarades à votre secours, et spécialement Frédéric Bonard? Pourquoi appeliez-vous, si vous n'aviez pas l'intention de lutter contre votre maréchal des logis?
ALCIDE.—Je ne voulais pas me laisser frapper; l'uniforme français doit être respecté.
LE PRÉSIDENT.—Est-ce par respect pour l'uniforme que vous frappiez votre supérieur?
ALCIDE.—Si je l'ai un peu bousculé, Bonard en a fait autant.
LE PRÉSIDENT.—Il ne s'agit pas de Bonard, mais de vous.
ALCIDE.—Si je parle de lui, c'est que je n'ignore pas qu'on veut tout faire retomber sur moi pour excuser Bonard.
LE PRÉSIDENT.—Je vous répète qu'il n'est pas question de Bonard dans les demandes que je vous adresse, mais de vous seul. De votre propre aveu, vous avez donné un coup de poing à votre chef, vous l'avez traité de canaille, et vous avez appelé vos amis dans l'intention évidente de vous délivrer par la force. Avez-vous quelque chose à dire pour votre excuse?
ALCIDE.—Quand j'aurais à dire, à quoi cela me servirait-il, puisque vous êtes tous décidés d'avance à me faire fusiller et à acquitter Bonard qui est un hypocrite, un voleur?... C'est un jugement pour rire, ça. .
LE PRÉSIDENT.—Taisez-vous; vous ne devez pas insulter vos juges ni accuser un camarade. Je vous préviens que vous rendez votre affaire plus mauvaise encore...
ALCIDE.—Ça m'est bien égal, si je parviens à faire condamner ce gueux de Bonard, ce voleur, ce...»
M. Georgey se lève avec impétuosité et s'écrie:
«Jé demandé lé parole.
LE PRÉSIDENT.—Vous aurez la parole, Monsieur, quand nous en serons à la défense. Veuillez vous asseoir.»
M. Georgey se rassoit en disant:
«Jé demandais excus; cé coquine d'Alcide m'avait mis en fureur.»
Alcide se démène, montre le poing à M. Georgey en criant:
«Vous êtes un menteur! c'est une ligue contre moi!
LE PRÉSIDENT.—Reconduisez le prisonnier à son banc.»
Deux soldats emmènent Alcide, qui se débat et qu'on parvient difficilement à calmer.
LE PRÉSIDENT.—Bonard, c'est avec regret que nous vous voyons sur le banc des accusés; votre conduite a toujours été exemplaire. Dites-nous quel a été le motif de votre lutte contre votre maréchal des logis.
FRÉDÉRIC, d'une voix tremblante.—Mon colonel, j'ai eu le malheur de commettre une grande faute; je me suis laissé entraîner à boire, à m'enivrer. Je me suis trouvé, je ne puis expliquer comment, dans l'état de dégradation qui m'amène devant votre justice. Je n'ai aucun souvenir de ce qui s'est passé entre moi et mon maréchal des logis. Je me fie entièrement à lui pour vous faire connaître l'étendue de ma faute; je l'aime, je le respecte, et depuis quinze jours j'expie, par mon repentir et par mes larmes, le malheur de lui avoir manqué.
LE PRÉSIDENT.—Ne vous souvenez-vous pas d'avoir été appelé par Bourel pour le défendre contre le maréchal des logis?
FRÉDÉRIC.—Non, mon colonel.
LE PRÉSIDENT.—Vous ne vous souvenez pas d'avoir engagé une lutte contre le maréchal des logis?
FRÉDÉRIC.—Non, mon colonel.
LE PRÉSIDENT.—Allez vous asseoir.»
Frédéric, pâle et défait, retourne à sa place. On appelle les témoins; ils atténuent de leur mieux la part de Frédéric dans la lutte.
Les camarades d'Alcide avouent le complot imaginé par lui, les moyens de flatteries et d'hypocrisie qu'ils avaient employés, l'achat des vins et liqueurs pour enivrer plus sûrement leur victime; le projet de vol, que leur propre ivresse et l'arrivée du maréchal des logis les avaient empêchés de mettre à exécution. Les interruptions et les emportements d'Alcide excitent l'indignation de l'auditoire.
Après l'audition des témoins, les avocats prennent la parole; celui d'Alcide invoque en faveur de son client l'ivresse, l'entraînement; il promet un changement complet si les juges veulent bien user d'indulgence et lui accorder la vie.
L'avocat de Frédéric rappelle ses bons précédents, son exactitude au service, sa bravoure dans les combats, les qualités qui l'ont fait aimer de ses chefs et de ses camarades; il le recommande instamment à la bienveillance de ses chefs, tant pour lui que pour ses parents, que le déshonneur de leur fils atteindrait mortellement. Il plaide son innocence; il prouve que Frédéric a été victime d'un complot tramé par Bourel pour se rendre maître de l'argent que possédait Bonard et le perdre dans l'esprit de ses chefs. Il annonce que M. Georgey, ami de Frédéric, se chargeait d'expliquer l'indigne accusation de vol lancée par Alcide Bourel.
M. Georgey monte à la tribune des avocats. Il salue l'assemblée et commence:
«Honorbles sirs, jé pouvais pas empêcher une indignation de mon coeur quand cé Alcide malhonnête avait accusé lé povre Fridric comme une voleur. Jé savais tout, jé voyais tout; c'était Alcide lé voleur. Fridric était une imprudente, une bonne créature; il avait suivi lé malhonnête ami; il croyait vrai ami, bone ami; il savait rien des voleries horribles de l'ami: Fridric comprenait pas très bien quoi il voulait faire lé malhonnête: et quand il comprenait, quand il disait: Jé voulais pas, c'était trop tardivement; Alcide avait volé moi... Et Fridric voulait pas dire: C'était lui, prenez-lé pour la prison. Et quand lé bons gendarmes français avaient arrêté le malhonnête Alcide, cette gueuse avait coulé dans lé poche de lé povre Fridric montre, chaîne, or et tout. Quand j'étais arrivé, jé comprenais, jé savais. J'avais dit, pour sauver Fridric, c'était moi qui avais donné montre, or, chaîne. Lé gendarmes français avaient dit: «C'était bon: il y avait pas de voleur.» Et j'avais emmené les deux garçons: et j'avais foudroyé Alcide et j'avais chassé lui. Et Fridric était presque tout à fait morte de désolation du arrêtement des gendarmes. Et lé père infortuné et lé mère malheureuse étaient presque morte de l'honneur perdu une minute. Voilà pourquoi Fridric il était soldat. Et vous avez lé capacité de voir il était bon soldat, brave soldat, soldat français dans lé généreuse, brave régiment cent et deux. Et si cette scélérate Alcide avait réussi au déshonorement à la mort du povre Fridric, lui contente, lui enchanté, lui heureuse. Et les povres Master Bonarde, Madme Bonarde, ils étaient mortes ou imbéciles du grand, terrible désolation. Quoi il a fait, lé povre accusé? Rien du tout. Maréchal des logis disait: «Rien du tout». Seulement tomber à l'épaule du brave, honorble maréchal des logis français. Et pourquoi Fridric tomber sur l'épaule? Par la chose qué lé grédine Alcide avait fait ivre lé malheureuse, avec du vin abomin'ble, horrible. C'était un acte de grande scélérate, donner du vin horrible. Et lé povre malheureuse il était dans un si grand repentement, dans un si grand chagrinement! (Montrant Frédéric et se retournant vers lui.) Voyez, lui pleurer! Povre garçon, toi pleurer pour ton honneur, pour tes malheureux parents! Toi, brave comme un lion terrible, toi, courageuse et forte toujours, partout: toi, à présent, abattu, humilié, honteuse! Tes povres yeux, allumés comme lé soleil en face des ennemis... tristes, abaissés, ternis... Povre Fridric! Rassure ton povre coeur; tes chefs il étaient justes; ils étaient bons; ils savaient tu étais une honneur du brave régiment; ils savaient tu voulais pas faire mal; ils savaient ta désolation. Eux t'ouvrir les portes du tombeaux. Eux te dire: Sors, Lazare! Prends la vie et l'honneur. Tu croyais être morte à l'honneur. Nous té rendons la vie avec l'honneur. Va combattre encore et toujours pour les gloires de notre belle France. Va gagner la croix de l'honneur. Va crier à l'ennemi: Dieu et la France!»
Un murmure d'approbation se fit entendre lorsque M. Georgey descendit de la tribune. Frédéric se jeta dans ses bras. M. Georgey l'y retint quelques instants. Le conseil se retira pour délibérer sur le sort des deux accusés; l'attente ne fut pas longue.
Quand il rentra dans la salle:
«Frédéric Bonard, dit le président, le tribunal, usant d'indulgence à votre égard, en raison de votre excellente conduite et de vos antécédents; eu égard à votre sincère repentir, vous acquitte pleinement, à l'unanimité, et vous renvoie de la plainte.»
Frédéric se leva d'un bond, tendit les bras vers le colonel. Son visage, d'une pâleur mortelle, devint pourpre et il tomba par terre comme une masse.
M. Georgey s'élança vers lui; une douzaine de personnes lui vinrent en aide, et on emporta Frédéric, que la joie avait failli tuer. Il ne tarda pas à revenir à la vie; un flot de larmes le soulagea, et il put témoigner à M. Georgey une reconnaissance d'autant plus vive qu'il avait craint ne pouvoir éviter au moins cinq ans de fer ou de boulet.
Quand le tumulte causé par la chute de Frédéric fut calmé, le président continua:
«Alcide Bourel, le tribunal, ne pouvant user d'indulgence à votre égard en raison de la gravité de votre infraction à la discipline militaire, et conformément à l'article *** du code pénal militaire, vous condamne à la dégradation suivie de la peine de mort.»
Un silence solennel suivit la lecture de cette sentence. Il fut interrompu par Alcide, qui s'écria, en montrant le poing au tribunal:
«Canailles! je n'ai plus rien à ménager; je puis vous dire à tous que je vous hais, que je vous méprise, que vous êtes un tas de gueux...
—Qu'on l'emmène, dit le colonel. Condamné, vous avez trois jours pour l'appel en révision ou pour implorer la clémence impériale.
ALCIDE, vociférant.—Je ne veux en appeler à personne; je veux mourir; j'aime mieux la mort que la vie que je mènerais dans vos bagnes ou dans vos compagnies disciplinaires.»
En disant ces mots, Alcide s'élança sur le maréchal des logis, et, avant que celui-ci ait pu se reconnaître, il le terrassa en lui assenant des coups de poing sur le visage. Les gendarmes se précipitèrent sur Alcide et relevèrent le maréchal des logis couvert de sang. Quand le tumulte causé par cette scène fut calmé, on fit sortir Alcide. Le colonel ordonna qu'il fût mis aux fers.
Les officiers qui composaient le tribunal allèrent tous savoir des nouvelles de Frédéric. La scène qui suivit fut touchante: Frédéric, hors de lui, ne savait comment exprimer sa vive reconnaissance.
LE COLONEL.—Remets-toi, mon brave garçon, remets-toi; nous avons fait notre devoir; il faut que tu fasses le tien maintenant. Bientôt, sous peu de jours peut-être, nous aurons un corps d'Arabes sur les bras. Bats-toi comme tu l'as fait jusqu'ici; gagne tes galons de brigadier, puis de maréchal des logis, en attendant l'épaulette et la croix.»
Tout le monde se retira, laissant avec Frédéric M. Georgey, qui avait reçu force compliments, et qui put se dire qu'il avait contribué à l'acquittement de son protégé.
Quand M. Georgey et Frédéric apprirent la nouvelle violence d'Alcide, le premier se frotta les mains en disant:
«Jé savais. C'était une hanimal féroce, horrible. Lui tué par une fusillement; c'était très bon.»
Frédéric, inquiet de son maréchal des logis, alla savoir de ses nouvelles; il le trouva revenu de son étourdissement et soulagé par la quantité de sang qu'il avait perdu par suite des coups de poing d'Alcide.
Pendant que Frédéric était au cachot, il avait à peine touché aux provisions de M. Georgey; il proposa à sa chambrée de s'en régaler au repas du soir.
«Mais pas de vin, dit-il, un petit verre en finissant voilà tout. J'ai juré de ne jamais boire, ni faire boire plus d'un verre à chaque repas.»
Les camarades applaudirent à sa résolution, et le repas du soir n'en fut que plus gai; les provisions de M. Georgey eurent un succès prodigieux; Frédéric fut obligé de les retirer pour empêcher les accidents.
«Nous serons bien heureux, dit-il, de les retrouver demain, mes amis.
LES CAMARADES.—Au fait, ton acquittement vaut bien deux jours de fête.
FRÉDÉRIC.—Tous les jours de ma vie seront des jours de fête et d'actions de grâce au bon Dieu et à mes excellents chefs.
LE BRIGADIER.—Notre bon aumônier était-il content! Comme il remerciait le colonel et les autres officiers qui t'ont jugé!
UN CAMARADE.—Et ce gueux d'Alcide a-t-il crié, juré! Quelle canaille!
FRÉDÉRIC.—Prions pour lui, mes bons amis; j'ai demandé à M. l'aumônier une messe pour la conversion de ce malheureux. Puisse-t-il se repentir et mourir en paix avec sa conscience!»
XXVII
BATAILLE ET VICTOIRE
Le colonel avait prévu juste. Trois jours après le jugement, un signal d'alarme réveilla le régiment au milieu de la nuit. Un avant-poste annonça qu'un flot d'Arabes approchait; en peu d'instants les deux escadrons furent sur pied et en rang; les Arabes débusquaient sans bruit d'un défilé dans lequel le colonel ne voulut pas s'engager, sachant que l'ennemi couronnait les crêtes. Ils croyaient surprendre la place; mais ce furent eux qui se trouvèrent surpris et enveloppés avant d'avoir pu se reconnaître. On en fit un massacre épouvantable; on y fit des prodiges de valeur. Le colonel s'étant trouvé un instant entouré seul par un groupe d'Arabes, Frédéric accourut et sabra si bien de droite et de gauche qu'il réussit à le dégager, à blesser grièvement et à faire prisonnier le chef de ce groupe. Dans un autre moment, il vit son maréchal des logis acculé contre un rocher par six Arabes contre lesquels il se défendait avec bravoure. Frédéric tomba sur eux à coups de sabre, en étendit trois sur le carreau, blessa et mit en fuite le reste, et emporta le maréchal des logis, qui était blessé à la jambe et ne pouvait marcher. Le lendemain, il fut encore mis à l'ordre du jour et il reçut les galons de brigadier.
M. Georgey triomphait des succès de son protégé et dit au colonel après la bataille:
«J'avais toujours regardé dans une lunette d'approche. J'avais vu tout de sur mon toit.
LE COLONEL.—Comment? Où étiez-vous donc?
M. GEORGEY.—J'avais monté bien haut sur lé toiture. Jé voyais très bien. C'était joli en vérité. Fridric venait, allait, courait, tapait par tous les côtés. C'était un joli battement. Moi avais jamais vu batailler. C'était beau les soldats français. C'était comme un régiment de lions. J'aimais cette chose. Jé disais bravo les lions!»
L'exécution d'Alcide eut lieu huit jours après ce combat. Il mourut en mauvais sujet et en mauvais soldat, comme il avait vécu. Il refusa d'écouter l'aumônier. Ses dernières paroles furent des injures contre ses chefs et contre Frédéric. Personne ne le regretta au régiment.
M. Georgey resta deux mois avec le colonel, puis il alla près d'Alger pour établir des fabriques. Il y réussit très bien; deux ans après il alla passer quelque temps à Alger.
Un jour qu'il visitait un des hôpitaux français, en traversant une des salles, il s'entendit appeler; il approcha du lit et reconnut Frédéric; mais ce n'était que l'ombre du vigoureux soldat qu'il avait quitté deux ans auparavant. Maigre, pâle, affaibli, Frédéric pouvait à peine parler. Il saisit la main de son ancien défenseur et la serra dans les siennes.
M. GEORGEY.—Quoi tu avais, malheureuse? Toi étais ici dans un hôpital?
FRÉDÉRIC.—J'y suis depuis trois mois, Monsieur; je suis bien malade de la fièvre, qui ne veut pas me quitter. Si je pouvais changer d'air, retourner au pays, il me semble que je guérirais bien vite.
M. GEORGEY.—Il fallait, mon brave Fridric; il fallait.
FRÉDÉRIC.—Mais je ne peux pas, Monsieur; c'est difficile à obtenir, et je ne connais personne qui puisse faire les démarches nécessaires.
M. GEORGEY.—Et lé brave colonel?
FRÉDÉRIC.—Le régiment a été envoyé à Napoléonville, Monsieur. J'en suis bien loin.
M. GEORGEY.—Et quoi tu es? brigadier toujours?
FRÉDÉRIC.—Non, Monsieur, je suis maréchal des logis et porté pour la croix; mais je crains bien de ne jamais la porter.
M. GEORGEY.—La croix! Maréchal des logis! C'était joli! Maréchal des logis et la croix à vingt et un ans! Jé démandais pour toi; jé obtiendrai; jé t'emmener avec moi! Jé té mener à Madme Bonarde.»
Frédéric lui serra les mains; son visage rayonna de bonheur. Il le remercia chaudement.
Huit jours après, M. Georgey lui apportait un congé d'un an. Il s'occupa ensuite du passage sur un bon bâtiment et des provisions nécessaires pour le voyage. Quinze jours plus tard, M. Georgey et Frédéric débarquaient à Toulon. Ils n'y restèrent que vingt-quatre heures, pour y prendre quelque repos. Frédéric écrivit à sa mère pour lui annoncer son arrivée avec M. Georgey.
Trois jours plus tard, ils entraient dans la ferme des Bonard. L'entrevue fut émouvante. Mme Bonard ne pouvait se lasser d'embrasser, d'admirer son fils et de remercier M. Georgey. Le père ne se lassait pas de regarder ses galons de maréchal des logis. Julien était tellement embelli et fortifié qu'il était à peine reconnaissable. Frédéric fut beaucoup admiré; il avait grandi d'une demi-tête; il avait pris de la carrure; ses larges épaules, son teint basané, ses longues moustaches lui donnaient un air martial que Julien enviait.
«Et moi qui suis resté de si chétive apparence! dit Julien en tournant autour de Frédéric.
FRÉDÉRIC.—Tu te crois chétif? Mais tu es grandi à ne pas te reconnaître. Pense donc que tu n'as que dix-sept ans. Tu es grand et fort pour ton âge.
BONARD.—Le fait est qu'il nous fait l'ouvrage d'un homme. Et toujours prêt à marcher; jamais fatigué.
—Pas comme moi à son âge», dit Frédéric en souriant.
Il devint pensif; le passé lui revenait.
M. GEORGEY.—Allons, maréchal des logis, pas parler de dix-sept ans. Parlé de vingt-deux, c'était plus agréable. Voyez, papa Bonarde. Combien votre garçon il était superbe. Et magnifiques galons! Et moi qui voyais arriver lé galons sur mon toit.
BONARD.—Comment, sur votre toit? Quel toit?
M. GEORGEY.—C'était lé toiture du colonel. Jé voyais de mon lunette. Il sé battait furieusement! C'était beau! magnifique! Fridric il tapait sur les Mauricauds! Les Mauricauds ils tombaient, ils tortillaient. C'étaient lé serpents contre les lions. Et Fridric était après brigadier. Et une autre combattement, il était maréchal des logis.»
Frédéric voulut changer de conversation, mais M. Georgey revenait toujours aux batailles, aux traits de bravoure, aux hauts faits de Frédéric; le père était tout oreille pour M. Georgey; la mère était tout yeux pour son fils.
Quand on eut bien causé, bien questionné et bien dîné, quand Frédéric eut bien fait connaître ce qu'il devait à son excellent protecteur, sauf l'affaire du conseil de guerre que M. Georgey l'avait engagé à ne confier qu'à sa mère, Bonard voulut faire voir son maréchal des logis dans le bourg. Il lui proposa d'aller chez M. le curé.
M. GEORGEY.—Et aussi, jé voulais avoir lé logement pour moi. Quoi faisait Caroline?
MADAME BONARD.—Votre logement est tout prêt, Monsieur; nous avons une belle chambre pour vous à la ferme; grâce aux douze mille francs que vous avez laissés à Julien, grâce à votre générosité envers lui et envers nous, nous avons bien agrandi et amélioré la maison. Si vous désirez avoir Caroline, elle viendra très volontiers; elle est chez sa mère, elles font des gants.
M. GEORGEY.—Oh! yes! Jé voulais très bien. Jé voulais voir mon logement chez vous.»
M. Georgey fut promené dans toute la maison. Il y avait en haut deux grandes et belles chambres; Julien en avait une près de lui; il en restait deux, pour Caroline et pour quelque autre visiteur. En bas demeuraient Bonard et sa femme et Frédéric.
En redescendant dans la salle, Frédéric jeta un regard furtif du côté de l'ancienne armoire brisée; il vit avec une vive satisfaction qu'elle n'y était plus. M. Georgey, après le départ de Frédéric, avait acheté un beau dressoir-buffet qui avait remplacé l'armoire fatale, brûlée par son ordre.
Pendant plusieurs jours, Bonard triomphant, mena son fils chez toutes ses connaissances et dans la ville où il cherchait tous les prétextes possibles pour le faire passer devant la demeure des gendarmes; les galons de Frédéric lui valaient le salut militaire des simples gendarmes et une poignée de main du brigadier. Le père saluait avec son fils et s'arrêtait volontiers pour causer et dire un mot des combats racontés par Georgey.
Frédéric ne voulut pourtant pas rester oisif: il travailla comme Julien et son père: ce fut pour Bonard un avantage réel; il ne prenait plus d'ouvrier, tout le travail se faisait entre eux.
Caroline, qui était rentrée avec joie chez son ancien maître, aidait Mme Bonard dans les soins du ménage et ceux du bétail.
M. Georgey vivait heureux comme un roi, entouré de gens qu'il aimait et qui éprouvaient pour lui autant d'affection que de reconnaissance. Il résolut de se fixer dans le pays. Il acheta tout près des Bonard une jolie habitation au bord d'une rivière très poissonneuse où il pouvait se donner le plaisir de la pêche, et dont il voulut profiter pour y établir une usine. Caroline devint sa femme de ménage sous la direction de sa mère, qui était entrée avec elle au service de M. Georgey.
La fin du congé de Frédéric approchait, il ne restait plus que trois mois de cette bonne vie de famille; il regrettait souvent de ne pouvoir la continuer jusqu'à la fin de sa vie.
«Mais, disait-il, faut que je fasse mon temps; j'ai encore trois années de service.»
Mme Bonard pleurait; Frédéric cherchait à la distraire, mais plus le moment approchait, plus la tristesse augmentait, et plus Frédéric se sentait disposé à la partager.
«Ah! si j'avais dix-huit ans, disait Julien, comme je partirais à ta place! Et avec quel bonheur je vous donnerais à tous ce témoignage de ma reconnaissance.
FRÉDÉRIC.—Tu aimerais donc la vie de soldat?
JULIEN.—Non, pas à présent. Mais si c'était pour t'en débarrasser, je l'aimerais plus que tout autre état.»
M. Georgey ne disait rien; quelquefois il vantait l'état militaire.
«C'était magnifique! disait-il. C'était si glorieux!»
Un jour, au moment du dîner. M. Georgey présenta une lettre à Frédéric.
M. GEORGEY.—C'était lé colonel; il demandait lé nouvelles de ta santé.
FRÉDÉRIC.—Que c'est bon à lui! Excellent colonel!
JULIEN.—Qu'est-ce qu'il te dit? Lis-nous cela.
FRÉDÉRIC.—«Mon cher Bonard, je t'expédie ta libération du service et la croix que tu as si bien gagnée. Je veux te donner moi-même cette bonne nouvelle et te dire que je te regrette, toi qui étais une des gloires du régiment; tes chefs et tes camarades te regrettent comme moi. Mais puisque le médecin déclare, d'après ce que me dit Georgey, que tu ne peux retourner en Afrique sans danger pour ta vie, je n'hésite pas à t'accorder ta libération du service. La voici bien en règle. Adieu, mon ami; j'espère bien te revoir en pékin un jour ou l'autre.
«Ton ancien colonel du 102e chasseurs d'Afrique,
«BERTRAND DUGUESCLIN»
Frédéric eut de la peine à aller jusqu'au bout; la joie, la surprise, la reconnaissance lui étranglaient la voix. Quand il eut fini, il regarda M. Georgey qui souriait, et, se levant, il prit une de ses mains, la serra vivement et la porta à ses lèvres. Il voulut parler, mais il ne put articuler une parole; de grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Georgey se leva, le serra dans ses bras.
M. GEORGEY.—C'était rien; ce n'était rien! Jé n'avais pas beaucoup de peine à faire lé chose. Seulement, j'avais fait dé écritures. Madme Bonard, il était bien joyeux.
MADAME BONARD.—Oh! Monsieur!, notre cher et respectable bienfaiteur! Comment vous remercier? Que faire pour vous témoigner notre reconnaissance?
M. GEORGEY.—Il fallait être bien heureuse et puis donner un pitit portion amitié pour le pauvre Georgey tout seul, sans famille.
—Nous serons toujours vos plus sincères amis, vos serviteurs dévoués; nous vous ferons une famille, cher, excellent bienfaiteur, répondit Mme Bonard en se jetant à ses genoux. Vous avez rendu le fils à sa mère. La mère n'oubliera jamais ce qu'elle vous doit.»
La joie de Bonard était à son comble; voir son fils décoré et sergent, le voir rester au pays et jouir sans cesse de sa gloire comblait tous ses voeux.
A partir de ce jour, ce fut un bonheur sans mélange; jamais M. Georgey n'éprouva le désir de quitter ses amis et de reprendre ses anciennes relations. Il trouvait au milieu des Bonard tout ce qu'il avait désiré, du calme, de l'affection, des sentiments honorables, des goûts simples, une reconnaissance sans bornes.
Il a augmenté sa maison d'une jeune soeur de Caroline, bonne active et agréable; elle a dix-neuf ans. Frédéric trouve en elle les qualités nécessaires au bonheur intérieur. Mme Bonard désire vivement l'avoir pour belle-fille. M. Georgey dit sans cesse des paroles qu'il croit fines et qui désignent clairement que ce mariage lui serait fort agréable. Frédéric sourit, Pauline rougit et ne paraît pas mécontente; tout le monde s'attend à voir une noce avant deux mois.
Frédéric a vingt-quatre ans; il aura du bien, il est beau garçon, religieux, laborieux. Depuis la mort de son mauvais génie, comme il appelait Alcide, il n'a jamais failli. Il sera bon mari et bon père, car il est bon fils, bon ami et surtout bon chrétien.
Julien compte passer sa vie près de ses bienfaiteurs, qui espèrent le garder toujours. Il parle souvent avec M. Georgey de l'avantage qu'il y aurait à profiter de la petite rivière qui traverse sa propriété, pour établir une fabrique de fil de fer et de laiton. M. Georgey ne dit pas non, il sourit, il fait des plans qu'il explique à Julien, et ils passent des soirées entières à former des projets qui seront probablement exécutés bientôt.
P.-S. J'apprends que Frédéric est marié depuis huit jours, que M. Georgey a donné en présent à Frédéric la somme de dix mille francs, et cinq mille à Pauline. Il a commencé à construire une manufacture dont il donnera la direction et les produits à pétite Juliène.
Ils sont tous aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I.—UNE DINDE PERDUE
CHAPITRE II.—DEUX DINDES PERDUES
CHAPITRE III.—L'ANGLAIS ET ALCIDE
CHAPITRE IV.—RACLÉE BIEN MÉRITÉE
CHAPITRE V.—TOUS LES TURKEYS
CHAPITRE VI.—LES PIÈCES D'OR DE M. GEORGEY
CHAPITRE VII.—DÎNER DE M. GEORGEY
CHAPITRE VIII.—FAUSSETÉ D'ALCIDE
CHAPITRE IX.—IL A JULIEN
CHAPITRE X.—LE COMPLOT
CHAPITRE XI.—DÉPART POUR LA FOIRE
CHAPITRE XII.—VOL AUDACIEUX
CHAPITRE XIII.—TERREUR DE MADAME BONARD
CHAPITRE XIV.—DÎNER AU CAFÉ
CHAPITRE XV.—RÉVEIL ET RETOUR DE JULIEN
CHAPITRE XVI.—LES MONTRES ET LES CHAÎNES
CHAPITRE XVII.—LES GENDARMES ET M. GEORGEY
CHAPITRE XVIII.—COLÈRE DE BONARD
CHAPITRE XIX.—LA MALADIE
CHAPITRE XX.—L'ENGAGEMENT
CHAPITRE XXI.—LES ADIEUX
CHAPITRE XXII.—LES MAUVAIS CAMARADES
CHAPITRE XXIII.—LE MAUVAIS GÉNIE
CHAPITRE XXIV.—LES PRISONNIERS
CHAPITRE XXV.—VISITE AGRÉABLE
CHAPITRE XXVI.—CONSEIL DE GUERRE
CHAPITRE XXVII.—BATAILLE ET VICTOIRE