COMTESSE DE SÉGUR (continued 2)
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JULIEN.—Ma foi, je ne dis pas non; et ce serait une raison pour aller à cette foire dont je ne me soucie guère pour mon compte.
ALCIDE.—Vas-y ou n'y vas pas, ça m'est égal. Frédéric et moi, nous irons avec l'Anglais, tu peux bien y compter.»
Alcide mit ses mains dans ses poches et s'en alla en sifflant:
J'ai du bon tabac, dans ma tabatière. J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas.
Julien le suivit des yeux quelque temps.
«J'irai, se dit-il. Je vais demander à Mme Bonard d'y aller. J'irai avec le bon M. Georgey, et peut-être lui serai-je utile.»
Alcide se disait de son côté:
«Il ira, bien sûr qu'il ira. Il se figure qu'il nous empêchera de faire nos petites affaires. Mais il est certain qu'il nous y aidera sans le savoir.... Ce Frédéric est embêtant tout de même. S'il avait bien voulu m'écouter, nous n'aurions pas eu besoin de ce grand nigaud d'Anglais pour nous amuser.... Ce n'était pourtant pas si mal de chiper à ses parents une pièce de dix francs. Le bien des parents n'est-il pas le nôtre? Avec cela qu'il est seul enfant et que ses parents ne lui donnent jamais rien pour s'amuser.... Mais, faute de mieux, l'Anglais fera notre affaire. Nous le griserons et puis nous verrons.... Si Julien y va avec lui,... nous le griserons aussi, nous lui ferons faire ce que nous voudrons et nous lui mettrons tout sur le dos. Et puis, d'ici à demain, je trouverai peut-être un moyen de me procurer l'argent. Vive la joie! Vive le vin, la gibelotte et le café! Je ne connais que ça de bon moi!»
X
LE COMPLOT
Julien revint avec ses dindes; il les compta, les renferma, leur donna du grain et rentra à la maison.
Il n'y trouva que Frédéric; Bonard labourait encore, Mme Bonard était à la laiterie.
«Tu ne vas pas à la foire demain? demanda Frédéric à Julien.
JULIEN.—Si fait, je crois bien que j'irai. Je le demanderai ce soir à Mme Bonard.
FRÉDÉRIC, surpris.—Comment? tu disais hier que tu resterais à la maison.
JULIEN, avec malice.—Oui, mais j'ai changé d'idée.
FRÉDÉRIC.—Qu'est-ce qui gardera les dindes si tu t'en vas?
JULIEN.—Elles ne mourront pas pour rester un jour dans la cour avec du grain à volonté.
FRÉDÉRIC.—Mais il faudra bien que quelqu'un reste pour garder la maison.
JULIEN.—Ah bien! on t'y fera rester sans doute.
FRÉDÉRIC, indigné.—Moi!... par exemple! Moi le fils de la maison! Pendant que toi tu irais t'amuser! Toi qui es ici par charité pour servir tout le monde!
JULIEN, attristé.—Je n'y resterai pas longtemps! Ce ne sera pas moi qui te ruinerai.
FRÉDÉRIC.—Et où iras-tu? Qu'est-ce qui voudra de toi?
JULIEN.—Ne t'en tourmente pas. Je suis déjà placé.
FRÉDÉRIC.—Placé! Toi placé? Et chez qui donc?
JULIEN.—Chez M. Georgey. Le bon M. Georgey, qui veut bien me garder chez lui.»
Frédéric retomba sur sa chaise dans son étonnement. Julien serait à la place qu'ambitionnait, qu'espérait Alcide! Une place si pleine d'agréments, près d'un homme si facile à tromper! Et c'était ce petit sot, ce petit pauvrard qui profitait de tous ces avantages!
«Il faut que je voie Alcide, se dit-il; il faut que je le prévienne; il a de l'esprit, il est fin, il trouvera peut-être un moyen de le perdre dans l'esprit de l'Anglais.... Heureusement que nous avons encore une journée devant nous.» Julien examinait la figure sombre de Frédéric et se disait:
«Il n'est pas content, à ce qu'il paraît. Il ne veut pas que j'aille à la foire, il a peur que je les empêche de tromper ce pauvre M. Georgey. Raison de plus pour que j'y aille.»
Ils restèrent quelques minutes sans rien dire, sans se regarder. Mme Bonard rentra pour servir le souper.
Tous deux se levèrent. Frédéric allait parler, mais Julien le prévint.
«Maîtresse, dit-il en s'avançant vers elle, j'ai quelque chose à vous demander, une chose que je désire beaucoup.
MADAME BONARD.—Parle, mon enfant; tu ne m'as jamais rien demandé. Je ne te refuserai pas, bien sûr.
JULIEN.—Maîtresse, j'ai bien envie d'aller demain à la foire.
MADAME BONARD.—Tu iras, mon ami, tu iras. J'allais te dire de t'y préparer; tu as bien des choses à acheter pour être vêtu proprement. Et ce n'est pas l'argent qui te manque, tu sais bien.
JULIEN.—Avec tout ce que vous m'avez déjà acheté, maîtresse, je n'ai guère plus de dix francs; à cinq francs par mois, il faut du temps pour gagner de quoi se vêtir.
MADAME BONARD.—Dix francs! Tu vois ce que tu as.»
Et, ouvrant l'armoire, elle en tira un petit sac en toile, le dénoua et étala sur la table cinq pièces de vingt francs, quatre pièces de cinq francs et trois francs soixante centimes de monnaie.
«Tu vois, mon ami, dit-elle, tu es plus riche que tu ne le pensais.
JULIEN.—Ce n'est pas à moi ces cinq pièces d'or, maîtresse. Vous savez que je vous les ai laissées pour le ménage.
MADAME BONARD.—Et tu crois, pauvre petit, que j'aurais consenti à te dépouiller du peu que tu possèdes et que tu dois à la générosité de M. Georgey. Non, ce serait une vilaine action que je ne ferai jamais.
JULIEN.—Merci, maîtresse; je suis bien reconnaissant de votre bonté pour moi. Je puis aller à la foire?
MADAME BONARD.—Certainement, mon ami; et je t'accompagnerai pour t'acheter ce qu'il te faut.
FRÉDÉRIC.—Et moi, maman, puis-je y aller dès le matin?
MADAME BONARD.—Non, mon garçon, tu resteras ici pour garder la maison et soigner les bestiaux jusqu'à mon retour. Je partirai de bon matin, tu pourras y aller après midi.»
Mme Bonard remit l'argent dans le sac, rattacha la ficelle, le remit en place, ôta la clef et la posa dans sa cachette, derrière l'armoire. Puis elle se mit à faire les préparatifs du souper. Julien l'aidait de son mieux. Frédéric resta pensif; au bout de quelques instants, il se leva et sortit.
MADAME BONARD.—Où vas-tu, Frédéric?
FRÉDÉRIC.—Je vais voir si mon père est rentré avec les chevaux et s'il a besoin de moi.
MADAME BONARD.—C'est très bien, mon ami. Cela fera plaisir à ton père.
«Cela m'étonne, continua-t-elle quand il fut parti; en général, il ne fait tout juste que ce qui lui a été commandé. Je serais bien heureuse qu'il changeât de caractère. Maintenant que nous allons te perdre, mon Julien, il va bien falloir qu'il travaille davantage. Son père le fera marcher pour le gros de l'ouvrage, mais pour le détail il faudra que Frédéric y pense de lui-même et le fasse.
JULIEN.—Il le fera, maîtresse, il le fera; moi parti, il ne comptera plus sur mon aide, et il s'y mettra de tout son coeur.
MADAME BONARD.—Que le bon Dieu t'entende, mon Julien, mais je crains bien d'avoir à te chercher un remplaçant sous peu de jours.»
Julien ne répondit pas, car il le pensait aussi. Il continua à s'occuper du souper. Une demi-heure après, Bonard rentra.
BONARD.—Le souper est prêt? Tant mieux! J'ai une faim à tout dévorer.
MADAME BONARD.—A table, alors. Voici la soupe. Donne ton assiette, Bonard; et toi aussi, Julien. Et Frédéric, où est-il donc? Tu l'as laissé à l'écurie?
BONARD.—Je ne l'ai pas vu; je croyais le retrouver ici.
MADAME BONARD.—Comment ça? Il est allé il y a plus d'une demi-heure au-devant de toi pour t'aider à rentrer et à arranger les chevaux.
BONARD.—Je n'en ai pas entendu parler. Il y longtemps que je suis revenu, puisque je leur ai fait manger leur avoine, je les ai fait boire, je leur ai donné leur foin, arrangé leur litière; il faut plus d'une demi-heure pour tout cela.
MADAME BONARD.—C'est singulier! Va donc voir, Julien.»
Julien se leva et alla à la recherche dans la ferme, il prit le chemin du village.
«Bien sûr, se dit-il, qu'il aura été prendre ses arrangements avec Alcide pour changer leurs heures. Il croyait aller à la foire dès le matin, et le voilà retenu jusqu'à midi.»
En effet, il rencontra Frédéric revenant avec Alcide.
«Que viens tu faire ici? lui dit Alcide avec brusquerie. Viens-tu nous espionner?
JULIEN.—Je venais chercher Frédéric, parce que M. et Mme Bonard m'ont envoyé voir où il était. On est à table depuis quelque temps.
ALCIDE.—C'est-il vexant! Ce mauvais garnement va te dénoncer. Prends garde!
JULIEN.—Je ne l'ai jamais dénoncé, vous le savez bien tous les deux. Pourquoi commencerais-je aujourd'hui, à la veille de quitter la maison?
ALCIDE.—Qu'est-ce que tu vas dire?
JULIEN.—Je n'en sais rien, cela dépend; si on m'interroge, je dirai la vérité, bien sûr. Qu'il rentre le premier, il parlera pour lui-même; alors on ne me demandera rien.
FRÉDÉRIC, inquiet.—Qu'est-ce que je dirai?
ALCIDE.—Tu diras que tu as été au champ par la traverse; que, voyant la charrue dételée et restée dans le sillon, tu as pensé que ton père était rentré par l'autre chemin. Que tu as rencontré un ouvrier qui t'a dit que ton père était chez le maréchal pour faire ferrer un cheval, et que tu en revenais quand tu as rencontré Julien.
FRÉDÉRIC.—Bon, je te remercie; tu as toujours des idées pour te tirer d'affaire.»
Et, sans faire attention à Julien, Frédéric courut pour arriver à la maison le premier.
Quand il entra, il commença son explication avant qu'on ait eu le temps de l'interroger.
Et il ajouta:
«Sans entrer chez le maréchal, j'ai bien vu, mon père, que vous n'y étiez pas, et je suis revenu en courant, pensant que vous ne seriez pas fâché d'avoir un coup de main.
BONARD.—Merci, mon garçon; mais quel est l'imbécile qui t'a fait le conte du cheval déferré.
FRÉDÉRIC embarrassé.—Je ne sais pas, mon père; c'est sans doute un des nouveaux ouvriers de l'usine, car je ne l'avais pas encore vu dans le pays.
BONARD.—Mais comment me connaît-il?
FRÉDÉRIC.—Il ne vous connaît pas, je pense. Quand je lui ai demandé s'il vous avait rencontré (car il venait comme de chez nous), il m'a répondu qu'il venait de voir passer un homme avec deux chevaux dont l'un était déferré; alors j'ai pensé que vous étiez chez le maréchal.
BONARD.—Allons, c'est très bien; mais où est Julien?
FRÉDÉRIC.—Il est resté en arrière; le voilà qui arrive.»
Julien entra.
MADAME BONARD.—Viens achever ton souper, mon pauvre Julien, je suis fâchée de t'avoir fait courir pour rien. Mangez tous les deux, vous devez avoir faim; l'heure est avancée.»
Frédéric et Julien ne se le firent pas dire deux fois; ils mangèrent la soupe, de l'omelette au lard, du boudin et des groseilles: un souper soigné: c'était le dernier que devait faire Julien chez eux.
XI
DÉPART POUR LA FOIRE
Le lendemain matin, comme Julien finissait son ouvrage, Mme Bonard vint le chercher pour aller à la foire. Ils se mirent en route.
MADAME BONARD.—Dis donc, Julien, si nous prenions M. Georgey en passant devant sa porte? Il ne va pas pouvoir s'en tirer tout seul à la foire; il se fera attraper, voler, bien sûr.
JULIEN.—Maîtresse, si vous voulez, nous y passerons seulement pour lui dire qu'il m'attende, que je viendrai le chercher vers midi.
MADAME BONARD.—Et pourquoi pas l'emmener tout de suite, puisque nous y allons?
JULIEN.—Maîtresse, c'est que..., c'est que... j'aimerais mieux que nous ayons fini nos emplettes sans lui.
MADAME BONARD.—Pourquoi cela?
JULIEN.—Parce que... je crains... que..., que..., qu'il ne veuille tout payer. Et il m'a déjà tant donné, que j'en serais honteux.
MADAME BONARD.—Tu as raison. Julien. C'est une bonne et honnête pensée que tu as là.» Mme Bonard lui donna une petite tape sur la joue, et ils continuèrent leur chemin.
Julien monta chez M. Georgey pendant que Mme Bonard se reposait en causant avec Caroline, qui s'apprêtait aussi pour la foire.
«Monsieur, dit Julien en entrant, pardon, si je vous dérange.
M. GEORGEY.—Pas dérangement du tout, pétite Juliène. Moi satisfait voir toi: je voulais aller au foire avec toi.
JULIEN.—Oui, Monsieur; je venais tout juste vous demander de m'attendre jusqu'à midi, je viendrai vous prendre.
M. GEORGEY.—Moi aimer plus aller dans lé minute. Moi voulais acheter une multitude de choses.
JULIEN.—Il y aura plus de marchands à midi, Monsieur.
M. GEORGEY.—Alors moi garder toi, pétite Juliène; nous mangerons un turkey auparavant lé foire.
JULIEN.—Je ne peux pas, Monsieur; il faut que je m'en aille.
M. GEORGEY.—Quoi c'est cet impatientement? Pourquoi il fallait partir toi seul?
JULIEN, avec hésitation.—Parce que Mme Bonard m'attend à la porte, Monsieur, et que...
M. GEORGEY.—Oh! my goodness! Madme Bonarde attendait et moi pas savoir! C'était beaucoup malhonnête, pétite Juliène.»
Et, avant que Julien eût pu l'en détourner, M. Georgey était descendu.
M. GEORGEY.—Oh! dear! Madme Bonarde! Moi étais fâché fort; vous rester devant mon porte et moi pas savoir. Oh! pétite Juliène, c'est très fort ridicoule! Moi faire excuses, pardon. Entrez, Madame Bonarde, s'il vous plaît.
MADAME BONARD.—Je ne peux pas. Monsieur, il faut que je mène Julien faire des emplettes et que nous soyons de retour à midi.
M. GEORGEY.—Et lé pétite nigaude Juliène disait pas à moi les emplettes. Il disait rien. Jé allais manger un pièce. Caroline. Caroline! vitement thé, crème, toast. Beaucoup toast, beaucoup tasses, beaucoup crème. Vitement, Caroline.»
Caroline se dépêcha si bien, qu'un quart d'heure après, le thé et les accompagnements du thé étaient apportés dans la salle. M. Georgey força Mme Bonard et Julien à se mettre à table et à manger. Comme ils n'avaient encore rien pris, ce petit repas improvisé fut avalé avec plaisir. M. Georgey mangea une douzaine de toasts, c'est-à-dire des tartines de pain et de beurre grillées; chacune d'elles était grande comme une assiette. Quatre de ces tartines eussent étouffé tout autre. Mais M. Georgey avait un estomac vigoureusement constitué; il n'éclata pas, il n'étouffa pas, et il se leva satisfait et pouvant sans inconvénient attendre l'heure du dîner. Un petit verre de malaga acheva de le réconforter; et, prenant son chapeau, il sortit avec Mme Bonard et Julien après avoir pris la précaution de glisser dans sa poche une poignée de pièces d'or.
La ville n'était pas loin; le temps était magnifique; ils arrivèrent au bout d'une demi-heure de marche. Pendant qu'ils achètent, que M. Georgey paye, qu'il fait d'autres emplettes pour son compte, châles, robes, fichus, bonnets, pour Mme Bonard, vêtements, chaussures, chapeau, etc., pour Julien, présents d'espèces différentes pour d'autres qu'il voulait récompenser des petits services qu'il en avait reçus, Frédéric et Alcide se rencontraient à la ferme.
XII
VOL AUDACIEUX
«Eh bien, dit Alcide en arrivant, sont-ils tous partis?
FRÉDÉRIC.—Tous partis jusqu'à midi: il est dix heures, nous avons deux heures devant nous.
ALCIDE.—C'est bon: on fait bien des choses en deux heures. Julien est à la foire avec ta mère, m'as-tu dit hier: l'Anglais les rejoindra, bien sûr, ou plutôt Julien l'aura pêché quelque part.
FRÉDÉRIC.—Et toute notre partie est manquée. Julien va empêcher l'Anglais de nous amuser, de payer pour nous. Ce sera assommant!
ALCIDE.—Laisse donc! Nous empaumerons Julien; il n'est pas si saint qu'il le paraît; trois ou quatre verres de vin et nous le tenons.
FRÉDÉRIC.—Mais, pour commencer, nous n'avons pas d'argent.
ALCIDE.—J'y ai pensé; il faut en faire. Il est possible que Julien prévienne l'Anglais et qu'il l'empêche de nous inviter à l'accompagner. Et moi qui pense à tout, j'ai pris mes précautions. Les dindes sont ici, n'est ce pas?
FRÉDÉRIC.—Mais oui, puisque l'Anglais veut les manger toutes; on les lui garde.
ALCIDE, riant.—Et ce sera toi qui les garderas; ce sera bien amusant.
FRÉDÉRIC.—Ne m'en parle pas; j'en suis en colère rien que d'y penser. Avec cela, mon père qui sera toujours sur mon dos.
ALCIDE.—Eh bien, je vais t'aider à diminuer leur nombre pour qu'elles soient plus tôt mangées; tu vas voir.
FRÉDÉRIC.—Tu ne vas pas en tuer, j'espère. Je ne veux pas de ça, moi.
ALCIDE.—Tu me prends donc pour un nigaud. Attends-moi un instant que j'aille chercher mon homme.
FRÉDÉRIC.—Quel homme? Je veux savoir; je veux...»
Alcide était bien loin, il avait couru à la barrière; deux minutes après, il rentrait avec un gros homme en sabots et en blouse.
«Tenez, Monsieur Grandon, voici les dindes; elles sont belles, bien engraissées, bonnes à manger, comme vous voyez. Choisissez-en deux, comme nous sommes convenus.»
L'homme examina les dindes.
«Oui, elles sont en bon état; et combien la pièce?
ALCIDE.—Dame! voyez ce que vous voulez en donner.
GRANDON.—Trois francs; c'est-il assez?
ALCIDE.—Trois francs! Vous plaisantez, Monsieur Grandon? Elles valent quatre francs comme un sou; et vous les revendrez cinq à six francs pour le moins.
GRANDON.—Ceci est une autre affaire; la vente ne te regarde pas. C'est pour les faire manger que je les achète et pas pour les revendre; trois francs cinquante si tu veux, par un liard de plus.
ALCIDE.—Je tiens à quatre francs, pas un centime de moins; on m'a commandé de tenir à quatre francs, payés comptant.
GRANDON.—Allons, va pour quatre francs, mais j'y perds; vrai, j'y perds.
ALCIDE, riant.—Ceci est une autre affaire; le gain ou la perte ne me regardent pas. Quatre francs payés de suite.
GRANDON.—Passe pour quatre francs, mauvais plaisant.
ALCIDE.—Deux dindes à quatre francs, ça fait..., ça fait?... Combien que ça fait, Frédéric?»
Frédéric ne répondit pas; la surprise le rendait muet; l'audace d'Alcide l'épouvantait; il n'osait plus lutter, et il tremblait de ce qui pouvait arriver de ce vol impudent.
GRANDON, riant.—Ça fait sept francs, parbleu! Tu ne sais donc pas compter?
ALCIDE.—Si fait, Monsieur Grandon, si fait; je vois bien, ça fait sept francs, comme vous dites.
GRANDON.—C'est bien heureux! Tiens, voici tes sept francs, j'emporte les bêtes; je suis en retard.»
Il ouvrit la barrière, se dépêcha de placer dans une cage à volailles les deux gros dindons, monta dans sa carriole et partit au grand trot, de peur que le vendeur ne s'aperçût que les dindes étaient payées trois francs cinquante au lieu de quatre. Alcide compta son argent: les sept francs y étaient bien.
«Tu vois, dit-il, que nous sommes riches, que nous avons de quoi nous amuser, et que te voilà délivré de la garde de deux de ces assommantes bêtes... Qu'as-tu donc? tu ne dis rien.
FRÉDÉRIC.—Alcide, qu'as-tu fait? Qu'est-ce que je vais devenir? Que puis-je dire pour m'excuser?
ALCIDE.—Es-tu bête, es-tu bête! Tu n'as pas plus d'imagination que ça? Tu vas venir de suite avec moi: nous allons prendre la traverse pour arriver à la ville par les champs, et nous n'y entrerons qu'après midi, quand nous serons sûrs que ta mère est revenue à la ferme.
FRÉDÉRIC.—Mais ça ne dit pas comment les deux dindes seront disparues?
ALCIDE.—Parfaitement; tu diras que tu es parti un peu plus tôt, pensant que ta mère ne tarderait pas à rentrer, que les dindes étaient dans la cour quand tu es parti. Que des chemineaux auront guetté ton départ pour voler les dindes et les vendre à la foire.
FRÉDÉRIC.—Des chemineaux auraient plutôt enlevé l'argent qui se trouve dans l'armoire de la salle.
ALCIDE.—De l'argent? Il y a de l'argent? Tu as raison, des chemineaux ne font pas les choses à demi. Tu es sûr qu'il y a de l'argent?
FRÉDÉRIC.—Très sûr; cent vingt-trois francs, je crois, que maman a comptés hier soir et qui appartiennent à Julien.
ALCIDE.—A Julien? Cent vingt-trois francs! Pas possible!
FRÉDÉRIC.—J'en suis sûr; c'est son imbécile d'Anglais qui lui a donné cent francs.
ALCIDE.—C'est beaucoup trop pour un mendiant comme Julien, et, comme tu le disais, les chemineaux ne peuvent pas l'avoir laissé sans l'enlever. Montre-moi où est l'argent.
FRÉDÉRIC, effrayé.—Qu'est-ce que tu vas faire?
ALCIDE.—Tu vas voir, je vais te sauver. Va donc, dépêche-toi. Il faut que nous soyons partis dans un quart d'heure: ta mère n'a qu'à rentrer plus tôt.»
Frédéric voulut résister aux volontés d'Alcide, mais celui-ci le prit par le collet et le fit marcher jusqu'à l'armoire dans la salle.
«Où est la clef?» dit-il d'un ton impératif.
Frédéric tremblait; il tomba sur une chaise.
ALCIDE.—Donne-moi la clef ou je te donne une rossée qui te préparera à celle que tu recevras de ton père, s'il te soupçonne d'avoir..., d'avoir... pris tout cela. Sans compter que je dirai à ton père que je t'ai battu parce que tu m'as proposé de voler cet argent, dont moi je ne pouvais pas soupçonner l'existence.»
Frédéric, stimulé par cette menace et par une claque, lui fit voir la cachette de sa mère pour la clef. Alcide ouvrit l'armoire, trouva facilement le sac, le vida, prit soixante-trois francs qui y étaient restés, y laissa dix centimes, remit la clef dans sa cachette, saisit une pince, brisa un panneau de l'armoire et arracha la serrure.
ALCIDE.—A présent, viens vite: il n'y a pas de temps à perdre; on croira que les voleurs, ne trouvant pas la clef, ont tout brisé; de cette façon, on ne te soupçonnera pas, toi qui connais la cachette. Courons vite, nous nous amuserons joliment; je garderai le reste de l'argent, nous en avons pour longtemps, et nous n'aurons plus besoin de l'Anglais.»
Et, entraînant le malheureux Frédéric terrifié, qui avait plus envie de pleurer que de s'amuser, ils coururent prendre le chemin de traverse et disparurent bientôt derrière une colline.
Ils s'arrêtèrent quelque temps dans un bois. Alcide eut peur que le visage consterné de son ami n'attirât l'attention. Il chercha à le remonter.
«Allons, Frédéric, lui dit-il, remets toi. De quoi t'effrayes-tu? Ce n'est pas un grand crime que d'être parti quelques minutes avant l'heure. Pouvais-tu prévoir qu'on viendrait voler dans la ferme, tout juste pendant ces quelques minutes d'absence? Tu diras à tes parents que c'est un bonheur que tu sois parti plus tôt, parce que les voleurs t'auraient peut-être tué; tu diras qu'ils étaient probablement plusieurs pour avoir pu briser une serrure aussi forte. Tu prendras un air effrayé, indigné; tu chercheras les traces des voleurs; tu diras que tu te souviens à présent avoir vu passer des chemineaux, etc., etc.
FRÉDÉRIC, tremblant.—Ils ne me croiront peut-être pas?
ALCIDE.—Il est certain que si tu prends l'air que tu as maintenant, ils devineront de suite que tu leur fais un conte; il faut arriver gaiement, comme un garçon qui vient de s'amuser, grâce à l'Anglais, lequel a voulu tout payer; n'oublie pas ça, c'est important. Et quand on te parlera de vol, tu prendras l'air consterné et tu t'écrieras:
«Quel bonheur que je n'y aie pas été! Ces coquins m'auraient tué pour que je ne les dénonce pas!» N'oublie pas ça non plus.
FRÉDÉRIC.—Oui, oui, je comprends. Mais c'est une bien mauvaise action que tu m'as fait commettre; j'ai des remords.
ALCIDE.—Imbécile! A qui avons-nous fait tort?
FRÉDÉRIC.—A mon père et à ma mère d'abord; et puis à ce pauvre Julien, qui me fait pitié à présent que nous lui avons volé tout ce qu'il possédait.
ALCIDE.—D'abord, Julien n'y perdra rien, car son richard d'Anglais, qui l'a pris en amitié, je ne sais pourquoi, lui donnera le double de ce qu'il a perdu. Pas à tes parents non plus, qui sont assez riches pour perdre deux dindons: ils n'en mourront pas, tu peux être tranquille. D'ailleurs, comme je te l'ai déjà dit plus d'une fois, est-ce que leur bien ne t'appartient pas? N'es-tu pas leur seul enfant? Ne sera-ce pas toi qui auras un jour la ferme et tout ce qu'ils possèdent? Et s'ils ne te donnent jamais un sou pour t'amuser, n'as-tu pas droit de prendre dans leur bourse? Est-ce qu'un garçon de dix-sept ans doit être traité comme un enfant de sept? Tu as donc pris ce qui est à toi. Où est le mal?
—C'est pourtant vrai! s'écria le faible Frédéric: jamais on ne me donne rien!
ALCIDE.—Tu vois bien que j'ai raison. Ils veulent que tu vives comme un mendiant. Ne te laisse pas faire. A dix-sept ans on est presque un homme. Voyons, n'y pense plus et continuons notre chemin tout doucement pour ne pas arriver trop tard à la ville. Nous avons encore une demi-heure de marche, et je crois bien qu'il n'est pas loin de midi.»
Ils continuèrent leur chemin.
XIII
TERREUR DE MADAME BONARD
Tout à coup, au tournant d'une haie, Frédéric poussa un cri étouffé.
ALCIDE.—Eh bien! quoi? Qu'est-ce qu'il y a?
FRÉDÉRIC, tremblant.—Je crois reconnaître maman, là-bas, sur la route: elle est arrêtée à causer avec quelqu'un.
ALCIDE.—Vite, derrière la haie; ils nous tournent le dos, ils ne nous ont pas vus.»
Ils se jetèrent tous deux à plat ventre, rampèrent à travers un trou de la haie et se blottirent derrière un épais fourré. Pendant quelques instants ils n'entendirent rien; puis un bruit confus de rires et de voix arriva jusqu'à eux, puis des paroles très distinctes.
«Comme vous marchez vite, madame Bonard! Je puis à peine vous suivre; ça me coupe la respiration.
MADAME BONARD.—C'est que j'ai peur de faire attendre mon pauvre garçon, madame Blondel. Je lui avais promis d'être de retour avant midi, et voilà que j'entends sonner midi à l'horloge de la ville; je ne serai pas revenue avant la demie.
MADAME BLONDEL.—Ah bah! il restera plus tard ce soir; une demi-heure de perdue, ce n'est pas la mort.
MADAME BONARD.—C'est qu'il n'est pas très docile, voyez-vous, madame Blondel; il est capable de s'impatienter et de partir, laissant la ferme et les bestiaux à la garde de Dieu.
MADAME BLONDEL.—Tout le pays est à la foire, il ne viendra personne.
MADAME BONARD.—Et les chemineaux qui courent tout partout, qui volent, qui tuent même, dit-on!
MADAME BLONDEL.—Laissez donc! Tout ça, c'est des bourdes qu'on nous fait avaler... Mais nous voici arrivées; nous n'avons pas rencontré Frédéric, il n'est donc pas parti.»
Elles entrèrent dans la cour de la ferme.
MADAME BONARD.—Tiens! où est donc Frédéric? Je pensais le trouver à la barrière.
MADAME BLONDEL.—C'est qu'il est dans la maison, sans doute.»
Mme Bonard entra la première; elle ôta son châle, le ploya proprement et voulut le serrer dans l'armoire. Elle poussa un cri qui épouvanta Mme Blondel.
MADAME BLONDEL.—Qu'y a-t-il? vous êtes malade? Vous vous trouvez mal?»
Mme Bonard s'appuya contre le mur; elle était pâle comme une morte.
«Volés! volés, dit-elle d'une voix défaillante. L'armoire brisée! la serrure arrachée!»
Mme Blondel partagea la frayeur de son amie, toutes deux criaient, se lamentaient, appelaient au secours, mais personne ne venait; comme l'avait dit Mme Blondel, tout le pays était à la foire.
Ce ne fut que longtemps après qu'elles visitèrent l'armoire et qu'elles s'assurèrent du vol qui avait été commis.
MADAME BONARD.—Pauvre Julien! tout son petit avoir! Ils ont tout pris! Je m'étonne qu'ils ne nous aient pas entièrement dévalisés; ils n'ont touché ni aux robes ni aux vêtements.
MADAME BLONDEL.—C'est qu'ils en auraient été embarrassés. Qu'auraient-ils fait du linge et des habits, qui auraient pu les faire découvrir?
MADAME BONARD.—Mais Frédéric, où est-il?... Ah! mon Dieu! Frédéric, mon pauvre enfant, où es-tu?
MADAME BLONDEL.—Il se sera blotti dans quelque coin.
MADAME BONARD.—Pourvu qu'on ne l'ait pas massacré!
MADAME BLONDEL.—Ah! ça se pourrait! Ces chemineaux c'est si méchant! Ça ne connaît ni le bon Dieu ni la loi.»
Mme Bonard, plus morte que vive, continua à crier, à appeler Frédéric, à courir de tous côtés, cherchant dans les greniers, dans les granges, dans les étables, les écuries, les bergeries. Son amie l'escortait, criant plus fort qu'elle, et lui donnant des consolations qui redoublaient le désespoir de Mme Bonard.
«Ah! ils l'auront égorgé... ou plutôt étouffé, car on ne voit de sang nulle part... Quand je vous disais que ces chemineaux, c'étaient des démons, des satans, des riens du tout, des gueux, des gredins!... Et voyez cette malice! ils l'auront jeté à l'eau ou enfoui quelque part pour qu'il ne parle pas.»
Après avoir couru, cherché partout, les consolations de Mme Blondel produisirent leur effet obligé; Mme Bonard, après s'être épuisée en cris inutiles, fut prise d'une attaque de nerfs, que son amie chercha vainement à combattre par des seaux d'eau sur la tête, par des tapes dans les mains, par des plumes brûlées sous le nez; enfin, voyant ses efforts inutiles, elle reprit son premier exercice, elle poussa des cris à réveiller un mort. La force de ses poumons finit par lui amener du secours; Bonard, qui revenait tout doucement de la foire après avoir bien, très bien vendu ses bestiaux, entendit le puissant appel de Mme Blondel; fort effrayé, il pressa le pas et entra hors d'haleine dans la maison. Peu s'en fallut qu'il ne joignît ses cris à ceux de Mme Blondel; sa femme était étendue par terre dans une mare d'eau, le visage noirci et brûlé, les membres agités par des mouvements nerveux. Mais Bonard était homme: il agissait au lieu de crier; il releva sa femme, l'essuya de son mieux, la coucha sur son lit, lui enleva ses vêtements mouillés, lui frotta les tempes et le front avec du vinaigre, et la vit enfin se calmer et revenir à elle.
Mme Bonard ouvrit les yeux, reconnut son mari et sanglota de plus belle.
BONARD.—Qu'as-tu donc, ma femme ma bonne chère femme?
MADAME BONARD.—Frédéric, Frédéric! ils l'ont assassiné, égorgé, étranglé, enfoui dans un fossé.
BONARD, avec surprise.—Frédéric! Assassiné, étranglé! Mais qu'est-ce que tu dis donc? Je viens de le quitter riant comme un bienheureux dans un théâtre de farces, en compagnie de Julien, de M. Georgey et, ce que j'aime moins, d'Alcide; mais M. Georgey a voulu les régaler tous et leur faire tout voir.
MADAME BONARD, joignant les mains.—Dieu soit loué! Dieu soit béni! Mon bon Jésus, ma bonne sainte Vierge, je vous remercie! Je croyais que les voleurs l'avaient tué.
BONARD.—Les voleurs! Quels voleurs? Mon Dieu, mon bon Dieu! mais tu n'as plus ta tête, ma pauvre chère femme!»
Mme Blondel prit la parole et lui expliqua ce qui avait causé leur terreur et le désespoir de Mme Bonard.
La longueur de ce récit eut l'avantage de donner aux Bonard le temps de se remettre.
Mme Bonard se leva, se rhabilla, montra à son mari l'armoire et la serrure brisées. Ils firent des suppositions, dont aucune ne se rapprochait de la vérité, sur ce vol qu'ils ne pouvaient comprendre; ils firent une revue générale à l'intérieur et au dehors; bêtes et choses étaient à leur place. Quand ils arrivèrent au dindonnier et qu'ils eurent compté les dindons, les cris des femmes recommencèrent.
«Taisez-vous, les femmes, leur dit Bonard avec autorité; au lieu de crier, remercions le bon Dieu de ce que nos pertes se bornent à deux dindes, à quelque argent, et que les craintes de ma femme ne se trouvent pas réalisées.»
Les femmes se turent.
Bonard continua:
«D'ailleurs, ces dindes ne sont peut-être pas perdues; elles se seront séparées dans les bois, et tu vas les voir revenir probablement avant la nuit.»
Mme Bonard, déjà heureuse de savoir son fils en sûreté, accepta volontiers l'espérance que lui offrait son mari.
Quant à la femme Blondel, le calme de Mme Bonard lui rendit bientôt le sien, qu'elle n'avait perdu qu'en apparence.
Mme Bonard, ayant complètement repris sa tranquillité d'esprit, commença à trouver mauvais que Frédéric fût parti avant son retour et eut livré la ferme et les bestiaux au premier venu.
«Et puis, dit-elle, on n'a jamais entendu parler de vol à l'intérieur dans aucune maison; qu'est-ce qui a pu être assez hardi pour venir briser une porte, et une serrure dans une ferme qu'on sait être habitée?
MADAME BLONDEL.—Et puis, comment aurait-on pu deviner qu'il y avait une somme d'argent dans cette armoire?
MADAME BONARD.—Et pourquoi s'est-on contenté de prendre l'argent et n'a-t-on pas emporté du linge et des habits?
MADAME BLONDEL.—Et si Frédéric n'est parti qu'à midi, comme vous le lui aviez recommandé, comment des voleurs ont-ils pu avoir le temps de commettre ce vol?
MADAME BONARD.—Et si les dindons ont été volés, comment ne les aurait-on pas tous emportés?
MADAME BLONDEL.—Et comment supposer que des voleurs se soient entendus pour venir dévaliser votre ferme, juste pendant la demi-heure où il n'y avait personne?
MADAME BONARD.—Et comment...?
BONARD.—Assez de suppositions, mes bonnes femmes; quand nous parlerions jusqu'à demain, nous n'en serions pas plus savants. Frédéric reviendra avant la nuit; nous allons savoir par lui ce qu'il a vu et entendu. Et demain j'irai porter ma plainte au maire et à la gendarmerie: ils sauront bien découvrir les voleurs.»
Cette assurance mit fin aux réflexions des deux amies. Mme Blondel continua son chemin pour se rendre au village, où elle alla de porte en porte raconter l'aventure dont elle avait été témoin. Mme Bonard s'occupa des bestiaux et de la recherche de ses dindes perdues. Bonard alla soigner ses chevaux, faire ses comptes et calculer les profits inespérés qu'il avait faits de la vente de ses génisses, vaches et poulains.
Quand le travail de la journée fut terminé, le mari et la femme se rejoignirent dans la salle pour souper et attendre le retour de Frédéric et de Julien.
XIV
DÎNER AU CAFE
Pendant ces agitations de la ferme, Frédéric et Alcide avaient rejoint à la ville M. Georgey et Julien. Ils ne reconnurent pas Julien au premier coup d'oeil. M. Georgey lui avait acheté un habillement complet en beau drap gros bleu, un chapeau de castor, des souliers en cuir verni: il avait l'air d'un monsieur.
Le premier sentiment des deux voleurs fut celui d'une jalousie haineuse de ce qu'ils appelaient son bonheur; le second fut un vif désir d'obtenir de M. Georgey la même faveur.
ALCIDE.—Comment, c'est toi, Julien? Qu'est-ce qui t'a donné ces beaux habits? Je n'en ai jamais eu d'aussi beaux, moi qui suis bien plus riche que toi!
FRÉDÉRIC.—Es-tu heureux d'être si bien vêtu! Je serais bien content que mes parents m'eussent traité aussi bien que toi. Mais ils ne me donnent jamais rien; ils ne m'aiment guère, et je suis sans le sou comme un pauvre.
M. GEORGEY.—C'était lé pétite Juliène soi-même avait acheté tout.»
Julien voulut parler. M. Georgey lui mit la main sur la bouche.
M. GEORGEY.—Toi, pétite Juliène, pas dire une parole. Jé pas vouloir. Jé voulais silence.
ALCIDE.—Je parie, Monsieur, que c'est vous qui avez tout payé. Vous êtes si bon, si généreux!
FRÉDÉRIC.—Et vous aimez tant à donner! Et on est si heureux quand vous donnez quelque chose!
M. GEORGEY.—C'était lé vérité vrai? Alors moi donner quelque chose à vous si vous êtes plus jamais malhonnêtes. Vous trois vénir après mon dos. Jé donner dans lé minute. Pétite Juliène, toi mé diriger pour une excellente dîner. Et après, jé donner un étonnement, une surprise à les deux.
ALCIDE.—J'ai un de mes cousins qui tient un excellent café Monsieur. Si vous voulez me suivre, je vous mènerai.
M. GEORGEY.—No. Moi voulais suivre pétite Juliène. Marchez, Juliène.»
Julien obéit; il marcha devant; les deux autres suivirent M. Georgey, et tous les quatre arrivèrent à un des meilleurs cafés de la ville. M. Georgey prit place à une table de quatre couverts; ses compagnons s'assirent auprès et en face de lui.
M. GEORGEY.—Garçone!
UN GARÇON.—Voilà, M'sieur! Quels sont les ordres de M'sieur?
M. GEORGEY.—Un excellent dîner.
LE GARÇON.—Que veut Monsieur?
M. GEORGEY.—Tout quoi vous avez.
LE GARÇON.—Nous avons des potages aux croûtes, au vermicelle, à la semoule, au riz. Lequel demande M'sieur?
M. GEORGEY.—Toutes.
LE GARÇON, étonné.—Combien de portions, M'sieur?
—Houit. Deux dé chacune.»
Le garçon, de plus en plus surpris, apporta deux portions de chaque potage.
M. GEORGEY.—Deux à moi Georgey, deux à pétite Juliène, deux à les autres.» Le garçon posa devant M. Georgey et les trois garçons les assiettées de potage.
M. GEORGEY.—Mange, pétite Juliène; mangez, les autres.
JULIEN.—Monsieur..., Monsieur, mais... c'est beaucoup trop.
M. GEORGEY, d'un ton d'autorité.—Mange, pétite Juliène; je disais mange.»
Julien n'osa pas désobéir, il mangea; les deux autres convives en firent autant.
M. GEORGEY.—Garçone.
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur.
M. GEORGEY.—Quoi vous avez?
LE GARÇON.—Du bouilli, du filet aux pommes, du dindon...
—Oh! yes! vous donner lé turkey; et pouis du claret (bordeaux) blanc, rouge; bourgogne blanc, rouge.»
Le garçon apporta deux ailes de dindon et quatre bouteilles du vin demandé.
M. GEORGEY.—Quoi c'est? deux bouchées pleines! Jé voulais une turkey toute... Vous pas comprendre. Une turkey, une dindone toute, sans couper aucune chose.»
Et il avala du vin que lui versa Alcide; M. Georgey remplit le verre de Julien.
«Toi boire, pétite Juliène», dit-il en vidant son verre, qu'Alcide s'empressa de remplir de nouveau, tandis que Frédéric remplissait celui de Julien.
Le garçon, émerveillé, alla chercher une dinde entière. M. Georgey donna à Frédéric et à Alcide les deux portions apportées d'abord, coupa le dindon entier, en mit une aile énorme devant Julien, et mangea le reste sans s'apercevoir que toute la salle et les garçons le regardaient avec étonnement.
M. GEORGEY.—Garçone!
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.—Quoi vous avez?
LE GARÇON.—Des perdreaux, du chevreuil...
M. GEORGEY.—Oh! yes! Moi voulais perdreaux six; chévrel, un jambe.
LE GARÇON.—M'sieur veut dire une cuisse?
M. GEORGEY.—Oh! dear! shocking! Moi pas dire cé parole malpropre. On disait: un jambe.»
Le garçon alla exécuter sa commission au milieu d'un rire général. Quand les plats demandés furent apportés, M. Georgey donna un perdreau à Julien, un à Frédéric et à Alcide, et en mangea lui-même trois. Il avala d'un trait la bouteille de vin qu'il avait devant lui, après en avoir versé dans le verre de Julien, coupa trois tranches de chevreuil qu'il passa à ses convives, et mangea le reste. Alcide remplissait sans cesse le verre de l'Anglais, qui buvait sans trop savoir ce qu'il avalait. Alcide commença à mélanger le vin blanc au vin rouge pour le griser plus sûrement. Julien buvait le moins qu'il pouvait.
M. Georgey appela:
«Garçone!
LE GARÇON.—Voilà, M'sieur!
M. GEORGEY.—Apportez vitement, champagne, madère, malaga, cognac. Vitement; j'étouffais, j'avais soif.»
M. Georgey ne s'apercevait pas du manège d'Alcide, du mélange des vins, et du nombre de verres qu'il lui versait sans cesse.
Le reste du dîner fut à l'avenant; M. Georgey demanda encore des bécasses, des légumes, quatre plats sucrés, des fruits de diverses espèces, des compotes, des macarons, des biscuits, un supplément de vin.
Quand il demanda la carte, qui était de quatre-vingt-dix francs, il dit:
«C'était beaucoup, mais c'était une bonne cuisson. Moi revenir... Voilà...»
Il posa sur la table cent francs, se leva et se dirigea vers la porte en chancelant légèrement.
LE GARÇON.—Si M'sieur veut attendre une minute, je vais apporter la monnaie à M'sieur.
M. GEORGEY.—Moi attends jamais.»
Et il sortit. Julien le suivit, chancelant plus que l'Anglais. Alcide dit au garçon:
«Apportez-moi le reste; c'est moi qui lui garde sa monnaie.»
Le garçon rapporta à Alcide les dix francs restants; celui-ci les mit dans sa poche.
LE GARÇON.—Et le garçon, M'sieur?
ALCIDE.—C'est juste. Frédéric, donne-moi deux sous.
Frédéric les lui donna; Alcide les mit dans la main du garçon, qui eut l'air fort mécontent et qui grommela:
«Quand je verrai le maître, je lui dirai la crasserie de ses valets.»
Malgré que M. Georgey fût habitué à boire copieusement, la quantité de vin qu'il avait avalé et le mélange des vins firent leur effet: il n'avait pas ses idées bien nettes. Julien, qui buvait jamais de vin, se sentit mal affermi sur ses jambes; ils marchaient pourtant, suivis de Frédéric et d'Alcide; plus habitués au vin et plus sages que Julien, ils avaient peu bu et conservaient toute leur raison. Ils dirigèrent la marche du côté du théâtre, où ils firent entrer M. Georgey et Julien. Alcide paya les quatre places, se promettant bien de rattraper son argent avec profit. C'était là que les avait vus Bonard entre deux et trois heures de l'après-midi. On jouait des farces; tout le monde riait. Après les farces vint une pièce tragique. Alcide profita de l'attention des spectateurs, dirigée sur la scène, et de l'assoupissement de M. Georgey et de Julien, pour glisser doucement sa main dans la poche de l'Anglais et en retirer une poignée de pièces d'or, qu'il mit dans son gousset, après en avoir glissé une partie dans la poche de Julien.
«Pourquoi fais-tu cela? demanda Frédéric.
ALCIDE.—Chut! tais-toi. Je te l'expliquerai tout à l'heure.»
La pièce continua; quand elle fut finie et que chacun se leva pour quitter la salle, M. Georgey et Julien dormaient profondément. Personne n'y fit attention; la salle se vida. Alcide et Frédéric étaient partis.
Vers huit heures du soir, la salle s'éclaira et commença à se remplir une seconde fois. M. Georgey se réveilla le premier, se frotta les yeux, chercha à se reconnaître, se souvint de tout et fut honteux de s'être enivré devant trois jeunes garçons et surtout devant Julien, dont il devait être le maître et le protecteur à partir du lendemain.
Il chercha Julien; il le vit dormant paisiblement près de lui.
«Quoi faire? se demanda-t-il. Quel racontement je lui dirai! Quoi dire! Quoi j'expliquerai! Pauvre pétite Juliène! C'était moi qui lui avais donné lé boisson!... Jé suis très terriblement en punissement!»
Pendant qu'il rougissait, qu'il s'accusait, qu'il secouait légèrement Julien, celui-ci fut réveillé par le bruit que faisaient les arrivants et par les efforts de M. Georgey. Il regarda de tous côtés, vit M. Georgey debout, sauta sur ses pieds.
«Me voilà, M'sieur. Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je ne sais ce qui m'a pris. Je suis prêt à vous suivre M'sieur.»
M. Georgey se leva sans répondre; il sortit, suivi de Julien. Il faisait déjà un peu sombre, mais la lune se levait; la route était encombrée de monde; M. Georgey marchait sans parler.
«M'sieur, lui dit enfin Julien, je vois que vous êtes fâché contre moi... Je vous demande bien pardon, M'sieur. Je sais bien que j'ai eu tort. Je ne bois jamais de vin, M'sieur; je n'aurais pas dû en accepter autant. Je vous assure, M'sieur, que je suis honteux, bien triste. Jamais, jamais je ne recommencerai, M'sieur. Je vous le jure.
M. GEORGEY.—Pauvre pétite Juliène! Moi pas du tout en colère, pauvre pétite. Seulement, de moi-même j'étais furieuse et j'étais en rougissement. Jé avais fait une actionnement mauvaise, horrible; j'étais une stupide créature: et toi, povre pétite Juliène, pas mal fait, pas demander excuse, pas rien dire mauvais pour toi-même. Voilà lé barrière de Mme Bonarde; bonsoir, good bye, little dear; bonsoir. Jé revenir demain.»
XV
REVEIL ET RETOUR DE JULIEN
M. Georgey continua sa route, laissant Julien à la barrière.
Julien entra, alla à la maison, et trouva les Bonard inquiets de lui et de Frédéric. Il faisait tout à fait nuit; il était neuf heures.
«Ah! vous voilà, enfin! dit Mme Bonard; je commençais à m'inquiéter. Où est Frédéric? j'ai à lui parler.
JULIEN, d'un air embarrassé.—Je ne sais pas, maîtresse; il y a longtemps que je ne l'ai vu.
MADAME BONARD.—Et pourquoi vous êtes-vous séparés?
JULIEN, baissant la tête.—Maîtresse, c'est que... je me suis endormi au théâtre, et M. Georgey ne m'a éveillé qu'à huit heures.
MADAME BONARD.—Endormi! Eveillé à huit heures! par M. Georgey! Qu'est-ce que cela signifie?
JULIEN, éclatant en sanglots.—Oh! maîtresse, cela signifie que je suis un malheureux, indigne des bontés de M. Georgey; je me suis enivré; c'est pourquoi je me suis endormi. Oh! maîtresse, pardonnez-moi; je vous jure que je ne recommencerai pas.
MADAME BONARD.—Mon pauvre garçon, je te pardonne d'autant plus volontiers que tu ne t'es pas grisé tout seul, sans doute, et que M. Georgey t'aura payé ton vin.
JULIEN.—Oui, maîtresse.
MADAME BONARD.—C'est donc lui qui t'a grisé?
JULIEN.—Oh non! maîtresse, il dînait; il ne faisait pas attention à moi; je buvais quand je n'aurais pas dû boire. Et moi qui avais été à la foire pour l'empêcher d'être trompé!
MADAME BONARD.—Trompé par qui?
JULIEN.—Par..., par... Alcide.
MADAME BONARD.—Mais il n'était pas avec vous, Alcide.
JULIEN.—Pardon, maîtresse, il nous a rejoints avec Frédéric.
BONARD, frappant du poing sur la table.—Avec Frédéric! Encore! Quand je l'avais tant défendu!
MADAME BONARD.—Et sont-ils restés ensemble?
JULIEN.—Je ne sais pas, maîtresse; je ne les ai plus vus quand je me suis réveillé.
BONARD.—C'est égal, mon garçon, ne t'afflige pas; tu n'y as pas mis de méchanceté, tu ne savais pas que ce vin te griserait. Tu as l'air fatigué; va te coucher.
MADAME BONARD.—Ote tes beaux habits neufs, d'abord. Je vais les serrer ici à côté.»
Julien ôta sa redingote, puis son gilet. Il mit les mains sur les poches.
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc?... De l'argent!... De l'or!... D'où vient ça? Ce n'est pas à moi!... Je n'y comprends rien.
MADAME BONARD.—De l'or! Comment as-tu de l'or dans tes poches?»
Elle et son mari comptèrent les pièces: il y en avait dix, plus quelques pièces d'argent. Ils étaient stupéfaits.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Julien, on va croire que je les ai volées! Mais comment tout cet or a-t-il pu venir dans ma poche? Je ne me souviens de rien que d'avoir dîné et puis dormi au théâtre.
BONARD.—Ecoute, Julien, M. Georgey n'était-il pas un peu gris comme toi?
JULIEN, avec hésitation.—Je crois bien que oui, Monsieur... Un peu, car ses jambes n'étaient pas solides; il marchait un peu de travers dans la rue. Alcide et Frédéric le soutenaient.
BONARD.—C'est peut-être lui qui t'a mis tout cela lui-même dans ta poche.
JULIEN.—Je ne peux pas garder ça, M'sieur. Si c'est lui, bien sûr, il ne savait guère ce qu'il faisait. J'étais près de lui, il se sera trompé de poche; il l'aura voulu mettre dans la sienne et il l'a mis dans la mienne... Oh! M'sieur, laissez-moi lui porter cet argent tout de suite, qu'il ne croie pas qu'il a été volé.
BONARD.—Tu le lui reporteras demain, mon ami; il est trop tard aujourd'hui. Tu le trouveras couché, et, comme il a trop bu, il ne serait pas facile à éveiller.
JULIEN.—Ce pauvre M. Georgey! Ce n'est pas sa faute. Je me souviens, à présent, qu'Alcide le pressait toujours de boire, et qu'il lui mettait du vin blanc avec du rouge; et puis il lui a fait boire à la fin du cidre en bouteilles, qui moussait comme son champagne; c'est ça qui lui a porté à la tête! Ce pauvre M. Georgey! C'est donc pour cela qu'il me demandait pardon le long du chemin en revenant; il paressait honteux. Et moi qui me méfiais d'Alcide et qui allais à la foire pour empêcher qu'il ne fût attrapé! Je l'ai laissé enivrer et... voler peut-être.
MADAME BONARD.—Volé!... Comment?... tu crois que..., qu'Alcide...?
JULIEN, avec précipitation.—Non, non, maîtresse, je ne crois pas ça; je ne crois rien, je ne sais rien. J'ai parlé trop vite.»
Bonard et sa femme gardèrent le silence; ils engagèrent Julien à aller se coucher. Il leur souhaita le bonsoir et alla regagner son petit grenier.
Arrivé là, il pria et pleura longtemps.
«Ce que c'est, pensa-t-il, que le mauvais exemple et de mauvais camarades! Sans eux je n'aurais pas la honte de m'être enivré; le pauvre M. Georgey n'aurait pas non plus à rougir de sa journée de foire! Pauvre homme! c'est dommage! il est si bon!... Et comme Alcide a gâté Frédéric! Mes malheureux maîtres! il leur donnera bien du chagrin! Et moi qui m'en vais! Ils n'auront personne pour les aider, les soigner... Et de penser qu'il faut que je m'en aille pour ne pas leur être à charge! Ah! si je n'avais pas eu cette crainte, je ne les aurais jamais quittés. Mes bons maîtres! s'ils étaient plus riches! mais le bon Dieu fait tout pour notre bien, dit M. le curé; il faut que je me soumette.»
Et, tout en pleurant. Julien s'endormit.
XVI
LES MONTRES ET LES CHAINES
Pendant ce temps, qu'avaient fait Alcide et Frédéric?
A la fin du spectacle, ils s'en allèrent tout doucement, de peur de réveiller M. Georgey et Julien. Quand ils se trouvèrent hors du théâtre, Frédéric demanda à Alcide:
«Pourquoi as-tu mis des pièces d'or dans la poche de Julien? Où les as-tu prises?
ALCIDE.—Dans la poche de l'Anglais, parbleu!
FRÉDÉRIC.—Comment? tu l'as volé?
ALCIDE.—Tais-toi donc, imbécile! Tu cries comme si tu parlais à un sourd. On ne dit pas ces choses tout haut. J'ai pris, je n'ai pas volé.
FRÉDÉRIC.—Mais puisque tu as pris dans sa poche sans qu'il s'en doutât.
ALCIDE.—Eh bien, je les ai prises pour empêcher un autre de les prendre. Il était ivre, tu sais bien; il dormait et soufflait comme un buffle. Le premier sujet venu pouvait le dévaliser et peut-être l'égorger. Ainsi, en lui vidant ses poches, je lui ai probablement sauvé la vie.
FRÉDÉRIC.—Ah! je comprends. Tu veux lui rendre son argent.
ALCIDE.—Je ne lui rendrai pas ses jaunets; pas si bête! Il nous avait promis de nous faire un présent, il ne nous a rien donné; je lui ai épargné la peine de chercher; nous achèterons nous-mêmes ce qui nous convient le mieux.
FRÉDÉRIC.—Mais pourquoi en as-tu mis dans la poche de Julien?
ALCIDE.—Pour faire croire que c'est Julien qui a dévalisé celle de l'Anglais, dans le cas où celui-ci s'apercevrait de quelque chose.
FRÉDÉRIC.—Mais c'est abominable, ça! Après avoir volé Julien, tu fais une vilaine chose et tu veux la rejeter sur ce pauvre garçon?
ALCIDE.—Tu m'ennuies avec tes sottes pitiés, et tu es bête comme un oison. D'abord l'Anglais, qui est un imbécile fieffé, ne pensera pas à compter son argent; il croira qu'il a tout dépensé ou qu'il a perdu ses pièces par un trou que j'ai eu soin de lui faire au fond de sa poche. Et s'il se plaint, on lui dira que c'est Julien qui aura cédé à la tentation; on fouillera dans les habits de Julien, on trouvera les pièces d'or; l'Anglais, qui l'aime, ne dira plus rien: il emmènera son povre pétite Juliène, et on n'y pensera plus.
FRÉDÉRIC.—Mais mon père et ma mère y penseront, et ils croiront que Julien est un voleur.
ALCIDE.—Qu'est-ce que cela te fait? Ce Julien est un petit drôle, c'est ton plus grand ennemi; il travaille à prendre ta place dans la maison et à t'en faire chasser. Crois bien ce que je te dis. Tu le verras avant peu.
FRÉDÉRIC.—Comment? Tu crois que Julien...?
ALCIDE.—Je ne crois pas, j'en suis sûr. C'est un vrai service d'ami que je te rends... Mais parlons d'autre chose. As-tu envie d'avoir une montre?
FRÉDÉRIC.—Je crois bien! Une montre! C'est qu'il faut beaucoup d'argent pour avoir une montre! Et toi-même, tu n'en as pas, malgré tout ce que tu as chipé à tes parents et à d'autres.
ALCIDE.—Je n'en ai pas parce que je n'ai jamais eu une assez grosse somme à la fois. Mais à présent que nous avons de quoi, il faut que chacun de nous ait une montre. Allons chez un cousin horloger que je connais.
FRÉDÉRIC.—Mais si on nous voit des montres, on nous demandera qui nous les a données.
ALCIDE.—Eh bien, la réponse est facile. Le bon Anglais, l'excellent M. Georgey.
FRÉDÉRIC.—Et si on le lui demande à lui-même?
ALCIDE.—Est-ce qu'il sait ce qu'il fait, ce qu'il donne? D'ailleurs il ne comprendra pas, ou bien on ne le comprendra pas.
FRÉDÉRIC.—J'ai peur que tu ne me fasses faire une mauvaise chose et qui n'est pas sans danger, car si nous sommes découverts, nous sommes perdus.
ALCIDE, ricanant.—Tu as toujours peur, toi. Tu as près de dix-sept ans, et tu es comme un enfant de six ans qui craint d'être fouetté. Est-ce qu'on te fouette encore?
—Non, certainement, répondit Frédéric d'un air piqué. Je n'ai pas peur du tout et je ne suis pas un enfant.
ALCIDE.—Alors, viens acheter une montre, grand benêt: c'est moi qui te la donne.» Frédéric se laissa entraîner chez le cousin horloger. Alcide demanda des montres; on lui en montra plusieurs en argent.
«Des montres d'or, dit Alcide en repoussant avec mépris celles d'argent.
—Tu es donc devenu bien riche? répondit le cousin.
ALCIDE.—Oui; on nous a donné de quoi acheter des montres en or.
L'HORLOGER.—C'est différent. En voici à choisir.
ALCIDE.—Quel prix?
L'HORLOGER.—En voici à cent dix francs; en voilà à cent vingt; cent trente et au delà.
ALCIDE.—Laquelle prends-tu, Frédéric?
FRÉDÉRIC.—Je n'en sais rien; je n'en veux pas une trop chère.
L'HORLOGER.—En voici une de cent vingt francs, Monsieur, qui fera bien votre affaire.
—Et moi, dit Alcide, je me décide pour celle-ci; elle est fort jolie. Combien?
L'HORLOGER.—Cent trente, tout au juste.
ALCIDE.—Très bien; je la prends.
L'HORLOGER.—Une minute; on paye comptant; je ne me fie pas trop à ton crédit.
ALCIDE.—Je paye et j'emporte. Voici de l'or; ça fait combien à donner?
L'HORLOGER.—Ce n'est pas malin à compter: cent vingt et cent trente ça fait deux cent cinquante. Voici vos montres et leurs clefs; plus un cordon parce que vous n'avez pas marchandé.»
Alcide tira de sa poche une multitude de pièces de vingt francs; il en compta dix, puis deux; puis deux pièces de cinq francs que lui avait rendues le garçon de café, et empocha le reste.
L'HORLOGER.—Tu as donc fait un héritage?
ALCIDE.-Non, mais j'ai un nouvel ami, riche et généreux, qui a voulu que nous eussions des montres. Au revoir, cousin.
L'HORLOGER.—Au revoir; tâche de m'amener ton ami.
ALCIDE.—Je te l'amènerai; ce sera un vrai service que je t'aurai rendu, car la vente ne va pas fort, ce me semble.
L'HORLOGER.—Pas trop; d'ailleurs, plus on a de pratiques et plus on gagne.»
Les deux fripons s'en allèrent avec leurs montres dans leur gousset; Alcide était fier et tirait souvent la sienne pour faire voir qu'il en avait une. Frédéric, honteux et effrayé, n'osait toucher à la sienne de peur qu'une personne de connaissance ne la vît et n'en parlât à son père.
«A présent, dit Alcide, allons voir les autres curiosités.»
Et il se dirigea vers le champ de foire, où se trouvaient réunis les baraques et les tentes à animaux féroces ou savants, les faiseurs de tours, les théâtres de farces et les danseurs de corde. Ils entrèrent partout; Alcide riait, s'amusait, causait avec les voisins. Frédéric avait la mine d'un condamné à mort, sérieux, sombre, silencieux. Sa montre lui causait plus de frayeur que de plaisir; sa conscience, pas encore aguerrie au vice, le tourmentait cruellement. Sans la peur que lui inspirait son méchant ami, il serait retourné chez l'horloger pour lui rendre sa montre et reprendre l'argent, qu'il aurait reporté à M. Georgey.
Toute la salle riait aux éclats des grosses plaisanteries d'un Paillasse en querelle avec son maître Arlequin. Alcide avait à ses côtés deux jeunes gens aimables et rieurs avec lesquels il causait et commentait les tours d'adresse et les bons mots du Paillasse. Alcide y aurait volontiers passé la nuit; jamais il ne s'était autant amusé. Mais Arlequin et Paillasse avaient épuisé leur gaieté et leur répertoire; ils saluèrent, sortirent et la salle se vida. Dans la foule pressée de courir à de nouveaux plaisirs, Alcide se trouva séparé de ses aimables compagnons, et il eut beau regarder, chercher, il ne put les retrouver.
«C'est ennuyeux, dit-il à Frédéric, me voici réduit à ta société, qui n'est pas amusante. Tu ne dis rien, tu ne regardes rien, tu ne t'amuses de rien. J'aurais bien mieux fait de venir sans toi.
FRÉDÉRIC.—Plût à Dieu que je ne t'eusse pas accompagné à cette foire maudite. Depuis ce matin, je n'ai eu que du chagrin et de la terreur.
ALCIDE.—Parce que tu es un imbécile et un trembleur; tu n'as pas plus de courage qu'une poule; si je t'avais écouté, nous serions partis et revenus les poches vides; nous nous serions mis à la suite de ce sot Anglais et de son petit mendiant; nous n'aurions pas eu nos montres ni tout ce que nous allons encore acheter.
FRÉDÉRIC.—Oh! Alcide, je t'en prie, n'achète plus rien; cette montre me fait déjà une peur terrible.
ALCIDE.—Ah! ah! ah! quel stupide animal tu fais! Suis-moi: je vais te mener chez un brave garçon qui nous complétera nos montres.
FRÉDÉRIC.—Que veux-tu y mettre de plus? Elles ne sont que trop complètes et trop chères.
ALCIDE.—Tu vas voir. Et cette fois, si tu n'es pas content je te plante là et tu deviendras ce que tu pourras.
FRÉDÉRIC, avec résolution.—Si tu me laisses seul, j'irai chez M. Georgey, je lui rendrai sa montre, et je lui raconterai tout.
ALCIDE.—Malheureux, avise-toi de faire ce que tu dis, et je mets tout sur ton compte; et je m'arrangerai de façon à te faire arrêter et te faire mettre en prison; et ce sera toi qui auras tout fait. Et mon cousin l'horloger dira comme moi, pour avoir ma pratique et celle de mon riche et généreux ami.»
L'infortuné Frédéric, effrayé des menaces d'Alcide, lui promit de se taire et de prendre courage.
Ils entrèrent chez un bijoutier.
LE BIJOUTIER.—Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
ALCIDE.—Des chaînes de montre, s'il vous plaît.
LE BIJOUTIER.—Chaînes de cou ou chaînes de gilet?
ALCIDE.—Chaînes de gilet. (Bas à Frédéric.) Parle donc, imbécile; on te regarde.
—Chaînes de gilet, répéta Frédéric timidement.
LE BIJOUTIER.—Voilà, messieurs. En voici en argent... (Alcide les repousse.) En voici en argent doré. (Alcide repousse encore.) En voici en or.
ALCIDE.—A la bonne heure. Choisis, Frédéric, il y en a de très jolies.»
Ils en prirent quelques-unes, les laissèrent et les reprirent plusieurs fois. Le bijoutier ne les perdait pas de vue; l'air effronté d'Alcide et la mine troublée, effarée de Frédéric lui inspiraient des soupçons.
«Ça m'a tout l'air de voleurs, pensait-il.
ALCIDE.—Choisis donc celle qui te plaît, Frédéric; veux-tu celle-ci?»
Alcide lui en présenta une. Frédéric la prit en disant: «Je veux bien» d'une voix si tremblante, que le bijoutier mit instinctivement la main sur ses bijoux et les ramena devant lui.
LE BIJOUTIER.—Vous savez, Messieurs, dit-il, que les bijoux se payent comptant.
ALCIDE.—Certainement, je le sais. Combien, cette chaîne?
LE BIJOUTIER.—Quatre-vingts francs, Monsieur.
—Voilà, dit Alcide en jetant sur le comptoir quatre pièces de vingt francs. Et celle-ci?
-Quatre-vingt-cinq francs, Monsieur, répondit le bijoutier avec une politesse marquée.
—Voilà», dit encore Alcide.
Il voulut tirer sa montre pour la rattacher à la chaîne, il ne la trouva plus; elle était disparue. Il eut beau chercher, fouiller dans tous ses vêtements, la montre ne se retrouva pas.
«Vous avez été volé, Monsieur? lui dit le bijoutier; soupçonnez-vous quelqu'un?
—Au théâtre, j'étais entre deux jeunes gens qui m'ont fait mille politesses, et auxquels j'ai donné, sur leur demande, l'heure de ma montre, répondit Alcide d'une voix tremblante.
LE BIJOUTIER.—Il faut aller porter plainte au bureau du commissaire de police, Monsieur.
—Merci, Monsieur; viens, Frédéric.»
Frédéric, voyant la figure consternée de son ami, saisit avec bonheur l'occasion de se débarrasser de sa montre.
FRÉDÉRIC.—Tiens, prends la mienne, Alcide, je n'y tiens pas.
ALCIDE, avec surprise.—La tienne? Et toi donc? Que feras-tu de la chaîne?
FRÉDÉRIC.—Prends-la avec la montre, que le bijoutier a accrochée après. Prends, prends tout; tu me rendras service.
ALCIDE.—Si c'est pour te rendre service, c'est différent. Merci; je la garde en souvenir de toi.
FRÉDÉRIC.—Vas-tu porter plainte?
ALCIDE.—Pas si bête! pour ébruiter l'affaire et me faire découvrir! Il faudrait donner mon nom, le tien, celui de l'horloger. On me demandera où j'ai pris l'or pour payer les montres, et tout serait découvert. Les coquins! Ils avaient l'air si aimables!»
XVII
LES GENDARMES ET M. GEORGEY
«Qu'est-ce qui se passe donc par là, sur le champ de foire?» demanda Frédéric qui avait repris de la gaieté depuis qu'il s'était débarrassé de sa montre et de la chaîne. «On dirait que les gendarmes ont arrêté quelqu'un.
ALCIDE.—Allons voir, tout le monde y court; il doit y avoir quelque chose de curieux.
Ils se dépêchèrent et vinrent se mêler à la foule.
«Qu'est-ce qu'il y a?» demanda Alcide à un brave homme qui parlait et gesticulait avec animation.
UN HOMME.—Ce sont deux vauriens que les gendarmes viennent d'arrêter au moment où ils enlevaient la montre d'un drôle d'original qui baragouine je ne sais quelle langue. On ne le comprends pas, et lui-même ne comprend guère mieux ce qu'on lui demande.»
Ils avancèrent; Alcide se haussa sur la pointe des pieds et vit avec effroi que l'original était M. Georgey, et que les voleurs étaient ses deux aimables compagnons.
«Sauvons-nous, dit-il à Frédéric; c'est M. Georgey et les deux gredins qui m'ont probablement aussi volé ma montre. Si l'Anglais nous voit, il va nous appeler; nous serions perdus.»
Frédéric voulut s'enfuir; Alcide le retint fortement.
«Doucement donc, maladroit, tu vas nous faire prendre si tu as l'air d'avoir peur; suis-moi; ayons l'air de vouloir nous faufiler d'un autre côté.»
Ils parvinrent à sortir de la foule; pendant qu'ils échappaient ainsi au danger qui les menaçait, Alcide trouva moyen de couler dans la poche de Frédéric la seconde chaîne et l'or et l'argent qui lui restaient. Quand ils se furent un peu éloignés, ils pressèrent le pas.
En passant devant un café très éclairé, Alcide regarda à sa montre l'heure qu'il était.
«Onze heures! dit-il. Rentrons vite.»
Mais au même moment il se sentit saisir au collet. Il poussa un cri lorsqu'en se retournant il vit un gendarme. Frédéric, qui marchait devant, fit une exclamation:
«Les gendarmes!»
Et il courut plus vite. Un instant après, il se sentit arrêter à son tour.
LE GENDARME.—Ah! tu te sauves devant les gendarmes, mon garçon: mauvais signe! Il faut que tu viennes avec ton camarade, qui a une si belle montre avec une si belle chaîne; le tout est mal assorti avec sa redingote de gros drap et ses souliers ferrés.
FRÉDÉRIC.—Lâchez-moi, Monsieur le gendarme. Je suis innocent, je vous le jure. Je n'ai rien sur moi, ni montre, ni chaîne.
LE GENDARME.—Nous allons voir ça, mon mignon; tu vas venir avec nous devant M. l'Anglais, qui a déclaré avoir été volé de tout son or, de sa montre et de sa chaîne.»
Frédéric tremblait de tous ses membres, le gendarme le soutenait en le traînant. Alcide, non moins effrayé, payait pourtant d'effronterie; il soutenait que sa montre et sa chaîne lui avaient été données par l'excellent M. Georgey; il indiquait l'horloger qui la lui avait vendue, le bijoutier qui venait de lui vendre sa chaîne.
Son air assuré, ses indications si précises, ébranlèrent un peu les gendarmes; celui qui l'escortait lui dit avec plus de douceur:
«Eh bien, mon ami, si tu es innocent, ce que nous allons savoir tout à l'heure, tu n'as rien à craindre des gendarmes, Nous voici près d'arriver. M. Georgey, comme tu l'appelles, saura bien te reconnaître et nous dire que tu ne lui as rien volé, non plus que ton camarade, qui dit avoir les poches vides.»
Ils arrivaient en effet devant le commissaire de police qui venait constater le vol. Quand les gendarmes eurent amené devant lui les deux amis, il commanda qu'on les fouillât. Alcide n'avait rien de suspect, mais Frédéric, qui avait protesté n'avoir rien dans ses poches, poussa un cri de détresse quand le gendarme retira de la poche de côté de sa redingote une chaîne et plusieurs pièces d'or et d'argent.
«Tu es plus riche que tu ne le croyais, mon garçon», lui dit le gendarme.
L'exclamation de Frédéric attira l'attention de M. Georgey; il se retourna, reconnut Frédéric et Alcide, et s'écria:
«Lé pétite Bonarde! Oh! my goodness!»
Le pauvre M. Georgey resta comme pétrifié.
LE GENDARME.—Veuillez, Monsieur, venir reconnaître si l'or et la chaîne que nous avons trouvés dans la poche de ce garçon sont à vous.»
M. Georgey s'approcha. Il jeta un coup d'oeil sur les pièces d'or, qui étaient des guinées anglaises. C'étaient les siennes, il n'y avait pas à en douter. Que faire! La pauvre Mme Bonard et son mari se trouvaient déshonorés par le vol de leur fils! Son parti fut bientôt pris. Il fallait sauver l'honneur des Bonard.
«Jé connaissais, c'était lé pétite Bonarde. J'avais donné les jaunets au pétite Bonarde et lui avais acheté lé chaîne. C'était très joli... ajouta-t-il en examinant la chaîne. Jé savais, jé connaissais. Lui venir avec moi, jé donnais tout.
LE GENDARME.—Et l'autre garçon, Monsieur? N'est-ce pas votre montre et votre chaîne qu'il a dans son gousset?
M. GEORGEY.—No, no, c'était une donation. J'avais donné, j'avais donné tout. No, no, ma horloge pas comme ça. Une chiffre. Une couronne baronnet. C'étaient les deux grands coquins avaient volé. J'étais sûr, tout à fait certain.»
On amena les deux voleurs devant M. Georgey, et on lui présenta la montre et le porte-monnaie avec lesquels ils se sauvaient quand ils furent arrêtés.
M. GEORGEY.—C'était ça! C'était ma horloge! Jé connais. Voyez voir, chiffre G.G.; ça était pour dire: George Georgey. Voyez voir, couronne baronnet; c'était moi, sir Midleway... C'était très fort visible... Le porte-argent, c'était mon. Jé connais. C'était mon petit nièce avait fait. Voyez voir, G.G... c'était pour dire: George Georgey. Couronne baronnet, ça était pour dire: sir Midleway... Je connais; c'était Alcide, ça. Laissez, laissez tous les deux garçons, jé emmener eux; il était noir, il était moitié la nuit. Goodbye, sir. Venez, Alcide; Fridric, marchez avant moi.»
Les deux voleurs, trop heureux d'en être quittes à si bon marché, ne se firent pas répéter l'ordre de M. Georgey; s'échappant du milieu de la foule, ils rejoignirent l'Anglais et marchèrent devant lui en silence.
Quand ils furent hors de la ville, Alcide, qui avait retrouvé son effronterie accoutumée, commença à vouloir s'excuser aux yeux de M. Georgey.
«Vous êtes bien bon, Monsieur, d'avoir défendu Frédéric et moi contre ces méchants gendarmes...
M. GEORGEY.—Tenez vos langues, malhonnête, voleuse; je vous défendais les paroles.
ALCIDE.—Mais, Monsieur, je vous assure...
M. GEORGEY.—Jé disais: tenez lé langue. Jé voulais pas écouter votre voix horrible: voleur, gueuse, grédine. Moi tout dire à Madme Bonarde, à Master Bonarde, à papa Alcide. Ah! tu avais volonté volé moi! Tu croyais Georgey une imbécile comme toi! Tu croyais moi disais des excuses pour toi? Moi savoir tout; moi parler menteusement pour Madme Bonarde, par lé raison de Frédric voleur avec toi. Moi avoir pitié povre Madme Bonarde... Moi savoir Madme Bonarde, Master Bonarde, morte pour la honte de Fridric. Voilà comment moi avoir parlé contrairement au vérité. Et toi, coquine, mé rendre à la minute lé montre, lé chaîne, lé guinées tu avais volé à moi Georgey.
ALCIDE.—C'est Frédéric, Monsieur, ce n'est pas moi...
M. GEORGEY.—Menteuse! grédine! Donner sur lé minute à moi tout le volement.»
M. Georgey saisit Alcide, qui se débattit violemment, mais qui fut bien vite calmé par les coups de poing du vigoureux Anglais. La montre et sa chaîne passèrent en un instant de la poche d'Alcide dans celle de M. Georgey. Frédéric n'attendit pas son tour et remit lui-même en sanglotant la chaîne et tout l'or et l'argent que lui avait rendus le gendarme.
«Oh! Monsieur, s'écria-t-il, ne croyez pas que ce soit moi qui vous ai volé. C'est Alcide qui a tout fait et qui m'a poussé à mal faire. Je ne voulais pas, j'avais peur; il m'a forcé à le laisser faire, à acheter la montre et la chaîne; il m'a coulé votre or dans la poche quand nous avons été dans cette foule qui arrêtait les deux voleurs. Je ne l'ai su que lorsque les gendarmes m'ont fouillé. Pardonnez-moi, Monsieur; ne dites rien à mon père, il m'assommerait de coups.
M. GEORGEY.—Il faisait très bien, et jé voulais dire. C'était trop horrible.»
Alcide voulut aussi demander grâce et accuser Julien; mais l'Anglais le fit taire en lui boxant les oreilles.
M. GEORGEY.—Jé défendais à toi, scélérate, de parler une parole. Jé voulais dire à les deux parents et jé dirai. Demain, jé dirai. Va dans ton maison, et toi, Fridric, va dans lé tien. Jé rentrais chez moi. Caroline, vitement, une lumière; jé voulais aller dans le lit.»
M. Georgey repoussa les deux garçons, entra chez lui, ferma la porte à double tour et monta dans sa chambre. Caroline l'entendit longtemps encore se promener en long et en large et parler tout haut.
«Il devient fou, pensa-t-elle: il l'était déjà à moitié, la foire l'a achevé.»
XVIII
COLERE DE BONARD
Frédéric et Alcide restaient devant la porte de M. Georgey, muets et consternés: Frédéric pleurait; Alcide, les poings fermés, les yeux étincelants de colère, réfléchissait au moyen de se tirer d'affaire en jetant tout sur Frédéric.
FRÉDÉRIC.—Qu'allons-nous devenir, mon Dieu, si M. Georgey va tout raconter à nos parents! Donne-moi un bon conseil, Alcide; toi qui m'as entraîné à mal faire et qui as toujours de bonnes idées pour t'excuser.
ALCIDE.—J'en ai une pour moi; je n'en ai pas pour toi.
FRÉDÉRIC.—Comment, tu vas m'abandonner, à présent que je suis dans la crainte, dans la désolation!
ALCIDE.—Je m'embarrasse bien de toi. Tu es un imbécile, un lâche. C'est ta sotte figure effrayée qui a attiré l'attention des gendarmes et qui nous a fait prendre. Maudit soit le jour où je t'ai mis de moitié dans mes profits!
FRÉDÉRIC.—Et maudit soit le jour où je t'ai écouté, où je t'ai aidé dans tes voleries! Sans toi, je serais heureux et gai comme Julien; je n'aurais peur de personne et je serais aimé de mes parents comme jadis.
ALCIDE.—Vas-tu me laisser tranquille avec tes jérémiades. Va-t'en chez toi, tu n'as que faire ici.»
Au moment où il disait ces mots, un seau d'eau lui tomba sur la tête et il entendit une voix qui disait:
«Coquine! Canaille!»
Alcide, suffoqué d'abord par l'eau, ne put rien distinguer; mais, un instant après, il se tourna de tous côtés et ne vit rien; il leva les yeux vers la fenêtre de M. Georgey: elle était fermée, le rideau était baissé, on n'y voyait même pas de lumière. Il était seul. Frédéric même avait disparu. Surpris, un peu effrayé, il prit le parti de rentrer chez lui et de se coucher; l'horloge du village sonnait deux heures.
Frédéric courait de toute la vitesse de ses jambes pour arriver chez ses parents, qu'il croyait trouver endormis depuis longtemps. Il ouvrit la barrière, se dirigea vers l'écurie, où il comptait passer la nuit, et vit, à sa grande frayeur, de la lumière dans la salle, dont la porte était ouverte. Il n'y avait pas moyen d'éviter une explication.
«Je vais tâcher, pensa-t-il, de faire comme Alcide; l'effronterie lui réussit toujours.»
Il entra. Mme Bonard poussa un cri de joie; Bonard, qui sommeillait les coudes sur la table, se réveilla en sursaut.
FRÉDÉRIC.—Comment, mes pauvres parents, vous m'attendez? J'en suis désolé; si j'avais pu le deviner, je ne me serais pas laissé entraîner par la dernière représentation au théâtre; et puis ce bon M. Georgey, avec lequel je suis revenu, m'a fait manger dans un excellent café. Tout cela m'a attardé; je vous croyais couchés depuis longtemps et bien tranquilles sur mon compte.
MADAME BONARD.—Pendant que tu t'amusais, Frédéric, nous nous faisions du mauvais sang; nous nous tourmentions, te croyant seul avec ce mauvais sujet d'Alcide, car M. Georgey nous avait ramené Julien vers neuf heures.»
Frédéric parut troublé; la mère pensa que c'était le regret de les avoir inquiétés.
BONARD.—Et sais-tu ce qui nous est arrivé pendant que tu t'amusais?»
Frédéric ne répondit pas.
BONARD.—Nous avons été volés... Tu ne dis rien. Tiens, regarde l'armoire, on l'a brisée; on a pris l'argent du pauvre Julien; on a emporté nos deux plus belles dindes. Pourquoi es-tu parti avant le retour de ta mère?... Mais parle donc! Tu es là comme un oison, à écarquiller tes yeux. Qui est le voleur? Le connais-tu? l'as-tu vu?
FRÉDÉRIC.—Je n'ai rien vu. Je ne sais rien; j'étais parti... Je croyais... Je ne savais pas.
BONARD.—Va te coucher. Tu m'impatientes avec ta figure hébétée. Demain tu t'expliqueras. M. Georgey t'aura fait boire comme ce pauvre Julien. Va-t'en.»
Frédéric ne se le fit pas répéter; il alla dans sa chambre, plus inquiet encore que lorsqu'il était arrivé. Il se coucha, mais il ne put dormir. Au petit jour il tendit l'oreille, croyant toujours entendre M. Georgey. L'heure de se lever était arrivée; Bonard alla soigner les chevaux; Julien levé depuis longtemps, l'aidait de son mieux; Frédéric n'osait quitter son lit et faisait semblant de dormir.
Enfin, vers huit heures, sa mère entra, le secoua. Frédéric, feignant d'être éveillé en sursaut, sauta à bas de son lit.
FRÉDÉRIC.—Quoi? Qu'est-ce que c'est? Les voleurs?
MADAME BONARD.—Il faut te lever, Frédéric. Ton père a déjeuné avec nous, puis il est parti pour aller faire sa déclaration à la ville. Voyons, habille-toi et viens manger ta soupe.»
Frédéric se leva.
Il n'avait pas prévu que son père porterait plainte du vol commis à la ferme; toutes ses craintes se réveillèrent. Il tremblait, ses dents claquaient.
MADAME BONARD.—Quelle drôle de mine tu as! De quoi as-tu peur?
FRÉDÉRIC.—De rien, de rien. Ce n'est pas moi qui vous ai volés. Ce sont les chemineaux.
MADAME BONARD.—Comment le sais-tu? Tu les as donc vus?
FRÉDÉRIC.—Je n'ai rien vu. Comment les aurais-je vus? De quoi aurais-peur? Où est Julien? Est-ce que M. Georgey est venu?
MADAME BONARD.—Non. Pourquoi viendrait-il?
FRÉDÉRIC.—Pour le vol. Vous savez bien.
MADAME BONARD.—Mais en quoi cela regarde-t-il M. Georgey?
FRÉDÉRIC.—Je n'en sais rien. Est-ce que je peux savoir? Puisque je n'y étais pas.
MADAME BONARD.—Tiens, tu ne sais pas ce que tu dis. Viens manger ta soupe, il est tard.
FRÉDÉRIC.—Je n'ai pas faim.
MADAME BONARD.—Tu es donc malade? Tu es pâle comme un mort? Voilà ce que c'est que de trop s'amuser et rentrer si tard. Viens manger tout de même. Il ne faut pas rester à jeun, tu prendrais du mal; l'appétit te viendra en mangeant.»
Frédéric, obligé de céder, suivit sa mère et trouva Julien qui balayait la salle et rangeait tout. Ils se regardèrent tous deux avec méfiance. Fréderic craignait que Julien n'eût deviné quelque chose; Julien avait réellement des soupçons, qu'il ne voulait pas laisser paraître.
Frédéric finissait sa soupe quand M. Georgey parut. Julien courut à lui.
«Je suis content de vous voir, Monsieur. Hier soir, en me déshabillant, j'ai trouvé beaucoup de pièces d'or dans la poche de mon habit: elles ne sont pas à moi. Elles doivent être à vous; j'étais tout près de vous, je pense que vous vous êtes trompé de poche; au lieu de mettre dans la vôtre, vous avez mis dans la mienne.
M. GEORGEY.—No, no, jé n'avais mis rien; jé n'avais touché rien. Jé avais dormi comme toi, povre pétite Juliène. Jé comprénais, jé savais. C'était lé malhonnête, les coquines Alcide, Fridric; ils avaient volé moi et mis une pétite somme dans lé gilet de toi, pour dire: C'était Juliène le voleur de Georgey.»
Mme Bonard ne pouvait en croire ses oreilles; elle tremblait de tout son corps.
M. GEORGEY.—Où Master Bonard? Jé avais à dire un terrible histoire à lui et à povre Madme Bonarde... Ah! lé voilà Master Bonard. Venez vitement. Jé avais à dire à vous votre Fridric il était un voleur horrible; Alcide une coquine davantage horrible, abominable.»
Bonard, qui venait d'entrer, devint aussi tremblant que sa femme; Frédéric, ne pouvant s'échapper, était tombé à genoux au milieu de la salle. Julien était consterné. Personne ne parlait.
M. Georgey raconta de son mieux ce qui lui était arrivé depuis qu'ils avaient rencontré Alcide et Frédéric. Il dit comment il avait trouvé sa poche vidée en rentrant chez lui; comment il était retourné à la ville pour porter plainte; qu'en cherchant Alcide et Frédéric, il avait été encore volé par deux jeunes gens qu'on avait arrêtés, et sur lesquels on avait trouvé sa montre, sa bourse et une autre montre dont les gendarmes cherchaient le propriétaire, et qui était celle qu'Alcide et Frédéric venaient d'acheter.
Il parla avec émotion de sa douloureuse surprise quand il avait vu Frédéric amené par des gendarmes en compagnie d'Alcide; quand il avait vu Frédéric ayant dans sa poche une chaîne d'or et des guinées qui étaient précisément celles qu'on lui avait volées à lui Georgey.
Il raconta sa généreuse résolution de sauver l'honneur de ses amis Bonard. Il avait dû en même temps, quoique à regret, certifier l'innocence d'Alcide, puisque les deux garçons avaient été arrêtés ensemble; il expliqua comment il avait déclaré leur avoir tout donné et comment, après cette déclaration, il les avait emmenés avec lui. Il raconta comment Alcide avait dû couler des pièces d'or dans la poche de Julien pour rejeter le vol sur lui.
«J'avais dit toutes les choses horribles au papa Alcide, ajouta M. Georgey. Le papa avait donné à Alcide un bâtonnement si terrible, que lé misérable il était resté couché sur la terre. Je croyais Fridric pas si horrible; il avait écouté l'Alcide abominable. Jé croyais il avait du chagrinement, du repentissement; qu'il ferait plus jamais une volerie si méchant. Mais j'avais dit à vous, pour que le povre Madme Bonarde, et vous Master Bonard, vous savoir comment a fait votre garçone. C'était très fort vilaine, et lé pauvre Juliène avoir rien fait mauvais. Ce n'était pas sa faute avoir pris beaucoup de boisson de vin; c'était moi lé criminel, lé malheureuse, avoir fait ivre lé pauvre pétite. J'avais donné méchant exemple au pétite. J'avais une honte terrible, j'avais un chagrinement horrible; jé prenais résolution jamais boire davantage plus un seul bottle vin. Jé promettais, jé assurais, jé jurais. Un seul bouteille. J'avais fait jurement à mon coeur.»
Mme Bonard sanglotait. Bonard avait laissé tomber sa tête dans ses mains et gémissait. Frédéric, atterré, plus pâle qu'un linge, s'était affaissé sur ses genoux et n'osait bouger. Julien pleurait en silence.
M. Georgey les regardait avec pitié.
«Povres parents! j'avais devoir de parler. Pour les turkeys, moi j'avais rien dit; et moi avais fait découverte que les deux étaient pétites voleurs. J'avais croyance qué plus jamais voler des turkeys, et j'avais acheté tous les turkeys pour empêchement voler eux. Mais je ne pouvais pas faire un cachement d'hier; c'était trop mauvais.
—Et le vol de l'armoire! s'écria tout à coup Bonard en s'élançant sur Frédéric et le saisissant par les cheveux: dis, parle; avoue, scélérat!
—C'est Alcide, répondit Frédéric d'une voix défaillante.
BONARD.—Tu l'as vu; tu le savais!
—J'y étais, répondit Frédéric de même.
BONARD.—Pourquoi as-tu brisé au lieu d'ouvrir?
FRÉDÉRIC.—C'est Alcide, pour faire croire que c'étaient les voleurs.
BONARD, avec désespoir.—Et moi qui ai porté plainte! Et les gendarmes qui vont venir! Et mon nom qui sera déshonoré! Misérable, indigne de vivre! je ne peux plus te voir; je ne veux pas être déshonoré par toi! Et ta pauvre mère? Montrée au doigt! Mère d'un voleur! Voleur! Voleur! Mon fils voleur!»
Et Bonard, fou d'épouvante et de douleur, saisit une lourde pince, et, levant le bras, allait frapper d'un coup peut-être mortel, lorsque M. Georgey, s'élançant sur lui, l'étreignit de ses bras vigoureux, et, malgré sa résistance, l'entraîna dans la chambre voisine. Frédéric était tombé sans connaissance; Julien soutenait Mme Bonard, à moitié évanouie sur sa chaise.
L'Anglais avait fermé à double tour la porte de la chambre, de peur que Bonard ne lui échappât.
M. GEORGEY.—Craignez pas, povre créature; pas de déshonorement; moi tout arranger; moi dire comme hier: C'était moi.
BONARD.—C'est impossible; on va faire une enquête; je ne veux pas qu'on vous croie un voleur, un scélérat! Personne ne le croirait, d'ailleurs. Vous, riche, briser un meuble pour voler un pauvre homme! C'est impossible! Personne ne vous croirait.
M. GEORGEY.—Croirait très parfaitement. Jé disais: Moi Georgey voulais habillement joli de pétite Juliène pour lé foire. Moi Georgey pas trouvé lé clé. Moi Georgey beaucoup fort entêté, moi voulais; jé voulais habillements. Moi Georgy riche. Moi casser fermeture, moi prendre habillements et argent pour amuser pétite Juliène et les autres, car moi oublier jaunets dans ma poche. Moi révenir en lé jour de foire trop tardivement hier. Moi révenir en lé jour d'aujourd'hui pour raconter, demander excuse et faire payement pour dédommager. Et jé fais payement avec les jaunets du pocket de la pétite Juliène. C'était très bien, ça. Moi payer bon dîner à gendarmes et tout sauvé.»
A mesure que M. Georgey parlait, le visage de Bonard s'éclaircissait. Quand M. Georgey eut terminé son explication, le pauvre Bonard, rempli de reconnaissance, se précipita à genoux devant le généreux Anglais, et, joignant les mains, s'écria:
«Oh! monsieur, vous me sauvez plus que la vie! Vous sauvez notre honneur à tous! Vous sauvez mon misérable fils! Vous me sauvez d'un crime! Je n'aurais pu le voir sans le maudire, sans le tuer peut-être. Oh! Monsieur, soyez béni! Toute ma vie je vous bénirai comme mon bon ange, mon sauveur!
M. GEORGEY.—No, no, my dear! c'était trop pour une povre homme solitaire, ridicule. Jé savais que jé faisais des sottises, beaucoup, que les autres riaient de moi. Jé savais. Jé savais. Ils faisaient justice.»
Quand Bonard fut tout à fait remis, M. Georgey lui permit de rentrer dans la salle pour consoler et rassurer Mme Bonard.
«Quant à Frédéric, dit Bonard, faites-le partir, que je ne le voie plus.
M. GEORGEY.—No, Master Bonarde, c'était pas bon, c'était mauvais. Fridric très désolé. Fridric très fort repentissant; Fridric toujours votre garçon. Vous lui gronder pour vous faire agrément; vous lé taper un peu, mais faut pas chasser; c'était mauvais, c'était méchanceté. Voyez bon Dieu, pardonnait toujours. Vous, papa comme bon Dieu, et vous pardonner. Entrez vitement.»
M. Georgey ouvrit la porte, poussa dans la salle Bonard, qui hésitait encore. Frédéric était toujours étendu sans mouvement. Julien était occupé de Mme Bonard, qui continuait ses sanglots. Bonard alla à elle.
«Rassure-toi, console-toi, ma pauvre femme, il n'y aura pas de déshonneur ni d'enquête. Notre sauveur, le généreux M. Georgey, a tout arrangé.»
Bonard lui expliqua les intentions de M. Georgey. Quand Mme Bonard eut bien compris la généreuse résolution de l'Anglais, elle, à son tour, se jeta à ses pieds, lui embrassa les genoux, lui adressa les remercîments les plus touchants. Le pauvre M. Georgey cherchait en vain à terminer une scène qui l'embarrassait; il n'y put parvenir qu'en lui montrant le corps de son fils étendu sur le plancher.
«Et je l'avais oublié dans mon chagrin!» s'écria Mme Bonard en s'élançant sur le corps inanimé de son fils.
Avec l'aide de Julien et de M. Georgey, Frédéric fut relevé, déshabillé, couché, frictionné de vinaigre; il ouvrit les yeux, regarda d'un air effaré les personnes qui l'entouraient; en jetant les yeux sur son père, il poussa un cri d'effroi, se débattit un instant et perdit encore connaissance.
«Master Bonarde pas rester, dit M. Georgey. Fridric avait un épouvantement très gros. Madame Bonarde seule rester avec pétite Juliène.»
XIX
LA MALADIE
M. Georgey emmena Bonard, qu'il eut de la peine à calmer; tantôt il s'accusait d'avoir tué son fils, tantôt il parlait de le chasser, de le rouer de coups. M. Georgey, impassible, le laissait dire. Il attendait les gendarmes.
«Jé voulais dire moi-même, disait-il. Jé voulais faire explication moi seul.»
Il allait sans cesse dans la chambre à côté, savoir des nouvelles de Frédéric et en rapporter à Bonard. La connaissance était revenue, mais il paraissait ne rien comprendre et ne pas savoir ce qu'il disait. Il croyait toujours voir Alcide de son lit; il suppliait qu'on le chassât.
«Il va me faire du mal; j'ai peur... Il est si méchant!... Au secours! il veut m'entraîner; il m'entraîne,... au secours! Il appelle les gendarmes! Il veut faire prendre Julien... On croit que Julien a volé. Pauvre Julien! On le garrotte, on le mène en prison... Arrêtez! arrêtez! Ce n'est pas lui, c'est Alcide!... Je vous jure que c'est Alcide... Je l'ai vu,... il me l'a dit... Il ment, il ment... Ne l'écoutez pas, gendarmes... Voyez, voyez comme il verse du vin blanc et du rouge à M. Georgey... Il veut l'enivrer... pour le voler. Voyez-vous comme il le vole? Voyez-vous comme il met des pièces d'or dans la poche de Julien... Mais dites-lui...? empêchez-le... Mon Dieu, mon Dieu! quel malheur que j'aie écouté Alcide!...»
Frédéric retombait épuisé sur son oreiller. Il semblait parfois s'endormir, mais il recommençait à crier, à se débattre et à faire connaître, par ses propos incohérents, tout ce qui s'était passé entre lui et Alcide. Mme Bonard ne savait que faire. M. Georgey dit à Julien d'aller chercher le médecin. Julien y courut.
Pendant qu'il faisait sa commission, les gendarmes se présentèrent pour faire leur enquête sur le vol commis la veille chez Bonard.
M. Georgey alla au-devant d'eux et leur serra la main à l'anglaise en riant.
«Vous voir lé vol et lé brisement!... Voilà!»
Et il montra du doigt l'armoire.
«Vous voir lé voleur?... Voilà!»
Et il se désigna lui-même du doigt.
LE BRIGADIER.—Comment, Monsieur! Vous, le voleur? Ce n'est pas possible.
M. GEORGEY.—Ça était très possible, pourquoi ça était.»
M. Georgey se mit à rire de la mine stupéfaite des gendarmes. Il leur expliqua le soi-disant vol, comme il l'avait promis à Bonard, et l'indemnité qu'il venait de lui offrir; Julien avait posé les pièces d'or sur la table; elles y étaient encore.
«Voilà, dit M. Georgey; jé donnais deux cents francs.
LE BRIGADIER.—Il n'y a plus rien à dire, Monsieur; du moment que vous payez si largement le dégât, je ne pense pas que M. Bonard réclame autre chose.
M. GEORGEY.—Master gendarme, moi vous dire un autre chose; lé jeune garçon qué vous attraper hier dans lé ville, c'était lé garçon de M. Bonard. Le povre fils il était si choqué, si désolé, vous croire il était un voleur, qué il était en désespération, malade et imbécile; il croyait toujours être une voleur; il voyait toujours votre apparition subite. Venez voir; voyez pauvre Madme Bonarde; faut pas attraper si vite. C'est dangereux, bon pour faire un garçon mort.»
M. Georgey ouvrit la porte, fit entrer les gendarmes au moment où Frédéric criait:
«Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!... Monsieur le gendarme, ce n'est pas moi!... Lâchez-moi, je vais mourir... Au secours! tout le monde... Ce n'est pas moi!
—Venez vitement, dit M. Georgey en les tirant par leurs habits. Vous lui faisez épouvantement. N'ayez pas peur, Madme Bonard. Le physicien il allait venir. C'était bon lé physicien; il guérissait toutes les choses.»
Les gendarmes se retirèrent et témoignèrent à Bonard tout leur intérêt et leurs regrets. M. Georgey les accompagna.
«Voilà pour boire et manger», dit-il en leur tendant une pièce d'or.
LE BRIGADIER.—Pardon, Monsieur, si nous refusons; c'est une insulte que de nous offrir de l'argent pour avoir fait notre devoir. Bien le bonsoir, Monsieur.
M. GEORGEY.—J'étais bien beaucoup chagrine de offenser vous, courageuse soldat, répondit M. Georgey. Jé voulais pas; lé vérité vrai, je voulais pas.
LE BRIGADIER.—Je le pense bien, Monsieur; vous êtes étranger, vous ne connaissez pas nos usages et nos caractères français.
M. GEORGEY.—Moi connaissais bien caractère français; c'était généreuse, c'était très grande, c'était très aimable, et d'autres choses. Jé connaissais, jé savais. Bonsoir gendarme française.»
Les gendarmes partirent en riant. M. Georgey rentra.
«Jé restais pour écouter lé physicien. Jé voulais savoir quelles choses il fallait pour Fridric.»
Il s'assit et ne bougea plus.
Julien ne tarda pas à revenir accompagné du médecin.
M. Georgey le fit entrer de suite chez Frédéric.
M. Boneuil tâta le pouls du malade, examina ses yeux injectés de sang, écouta sa parole brève et saccadée.
«Il doit avoir eu une vive émotion, une grande frayeur. Depuis quand est-il dans cet état?
MADAME BONARD.—Depuis trois ou quatre heures, Monsieur.»
L'interrogatoire et l'examen continuèrent quelques temps encore; le résultat de la consultation fut une saignée immédiate, des sinapismes aux pieds, et divers autres prescriptions, auxquelles se conforma scrupuleusement Mme Bonard.
M. Georgey se retira avec M. Boneuil; il l'interrogea; le médecin comprenait mal ses questions, auxquelles il faisait des réponses que M. Georgey ne comprenait pas du tout. La conversation continua ainsi jusqu'à la porte de M. Georgey, qui salua et rentra.
CAROLINE.—Monsieur ne ramène donc pas Julien?
M. GEORGEY.—No, my dear; Madme Bonarde elle avait la nécessité de lui.
CAROLINE.—Et quand l'aurons-nous?
M. GEORGEY.—Jé pas savoir. Physiciène savoir; moi pas comprendre lé parole sans compréhension de cette mosieur Bonul. Lui parlait, parlait comme un magpie.
CAROLINE.—Qu'est-ce que c'est, Monsieur, un magpie?
M. GEORGEY.—Vous pas comprendre? C'est étonnant! Vous rien savoir. Un magpie, c'était une grosse oison qui avait des plumets blanc et noir, qui parlait beaucoup toujours. On disait de femmes: elle parlait comme une magpie.
CAROLINE.—Ah! Monsieur veut dire une pie!
M. GEORGEY.—Très justement! Une pie! C'était ça tout justement; comme vous, Caroline.»
M. Georgey, fatigué de sa journée de la veille et de sa matinée, voulut rester chez lui pendant quelque temps à travailler à ses plans et à ses modèles de mécaniques. Il alla seulement tous les jours, matin et soir, savoir des nouvelles de Frédéric; il ne manquait jamais de demander à Julien quand il viendrait.
«Quand Frédéric sera guéri, Monsieur, et quand Mme Bonard n'aura plus besoin de moi», répondait toujours Julien.
La maladie fut longue, la convalescence plus longue encore.
La présence de Bonard faisait retomber Frédéric dans un état nerveux qui obligea le médecin à défendre au père de se faire voir jusqu'au rétablissement complet de son fils.
Un jour, deux mois après la foire, Julien entra précipitamment chez Mme Bonard.
«Maîtresse, savez-vous la nouvelle? Alcide vient de s'engager. C'est son père qui l'y a obligé; il lui a donné le choix ou d'être soldat ou d'être chassé sans argent, sans asile. Il a mieux aimé partir comme soldat.»
Les yeux de Frédéric s'animèrent.
«Il a bien fait; je voudrais bien faire comme lui.
MADAME BONARD.—Toi! Y penses-tu, mon pauvre enfant? C'est un métier de chien d'être soldat.
FRÉDÉRIC.—Pas déjà si mauvais. On voit du pays; on a de bons camarades.
MADAME BONARD.—Ne va pas te monter la tête. Je ne veux pas que tu sois soldat, moi. Ton père ne le voudrait pas non plus. Pour te faire tuer dans quelque bataille!
FRÉDÉRIC.—Mon père! Ça lui est bien égal. Que je vive ou que je meure, que lui importe? Sans M. Georgey, il y a longtemps que je ne serais plus.
MADAME BONARD.—Frédéric, ne parle pas comme ça. N'oublie pas ce qui s'était passé.»
Frédéric se tut, baissa la tête et resta triste et silencieux. Depuis sa maladie on ne le voyait plus sourire: on entendait à peine sa voix; il mangeait peu, il dormait mal, il travaillait mollement. Jamais il ne parlait à son père ni de son père. Il évitait de se trouver avec lui et même de le regarder; il semblait que la vue de Bonard lui causât une sensation pénible, douloureuse même.
XX
L'ENGAGEMENT
Julien avait enfin rempli son engagement avec M. Georgey. Trois mois après la fameuse foire qui avait été témoin de si fâcheux événements, Frédéric put reprendre son travail et Julien commença le sien chez M. Georgey.
Son nouveau maître le fit aller à l'école; Julien avait de la mémoire, de la facilité, de l'intelligence et de la bonne volonté; il apprit en moins d'un an à lire, à écrire, le calcul, les premiers éléments de toutes les choses que M. Georgey voulait lui faire apprendre. Tout le monde était content de lui; il aidait à tout; il était actif, complaisant, prévenant même; il servait M. Georgey avec un zèle et une fidélité qui étaient vivement appréciés par le brave Anglais. Bien des fois M. Georgey avait voulu récompenser généreusement Julien de ses services; Julien avait toujours refusé; et quand son maître insistait, sa réponse était toujours la même.
«Si vous voulez absolument donner, Monsieur, donnez à Mme Bonard ce que vous voulez me faire accepter et ce que je suis loin de mériter.
—Very well, my dear, répondait M. Georgey; moi porter à Madme Bonarde.»
Et il remettait en effet à Mme Bonard des sommes dont nous saurons plus tard le montant, car M. Georgey lui avait défendu d'en parler, surtout à Julien, qu'il aimait et qu'il voulait mettre à l'abri de la pauvreté.
«Il refusait, disait-il, et moi voulais pas lé abandonner sans fortune. Moi voulais Juliène manger des turkeys.»
Un jour il trouva Mme Bonard seule, pleurant au coin de son feu.
M. GEORGEY.—Quoi vous avez, povre Madme Bonarde? Pourquoi vous faisez des pleurements?
MADAME BONARD.—Ah! Monsieur, j'ai bien du chagrin! Je ne peux plus me contenir. Il faut que je pleure pour me soulager le coeur.
M. GEORGEY.—Pour quelle chose le coeur à vous était si grosse?
MADAME BONARD.—Parce que, Monsieur, mon mari et Frédéric ne peuvent plus se supporter depuis ce jour terrible où vous avez empêché un si grand malheur. Le père ne peut pas voir le fils sans qu'il se sente pris d'une colère qui devient de plus en plus violente. Et le fils a pris son père en aversion, sans pouvoir vaincre ce mauvais sentiment. Je suis dans une crainte continuelle de quelque scène épouvantable. Ce matin, ils ont eu un commencement de querelle, que j'ai arrêtée avec difficulté. Frédéric voulait s'engager comme soldat; le père lui disait qu'un voleur n'était pas digne d'être militaire. Ils se sont dit des choses terribles. J'ai heureusement pu les séparer en entraînant Frédéric; mais si une chose pareille se passait en mon absence, vous jugez de ce qui pourrait en arriver.»
L'Anglais ne répondit pas; il réfléchissait et la laissait pleurer... Tout à coup il se leva et se plaça devant elle les bras croisés.
«Madme Bonarde, dit-il d'une voix solennelle, avez-vous croyance... c'est-à-dire confidence à moi?
MADAME BONARD.—Oh oui! Monsieur, toute confiance, je vous assure.
M. GEORGEY.—Mille mercis, Madme Bonarde. Alors vous tous sauvés et satisfaits.
MADAME BONARD.—Comment? Que voulez-vous faire? Comment empêcherez-vous le père de rougir de son fils, et le fils de garder rancune à son père?
M. GEORGEY.—Je pouvais très bien. Vous voir bien vite.
MADAME BONARD.—Mais, en attendant, s'ils se reprennent de querelle?
M. GEORGEY.—Reprendre rien, du tout rien. Où il est Fridric?
MADAME BONARD.—Il bat le blé dans la grange.
M. GEORGEY.—Très bon, très bon. Je voulais lui vitement. Vous appeler Fridric.»
Mme Bonard, qui avait réellement confiance en M. Georgey, se dépêcha d'aller chercher Frédéric et l'amena dans la salle.
M. GEORGEY.—Fridric, il y avait deux années toi pas heureuse, M. Bonarde pas heureuse, Madme Bonarde pas heureuse. Moi voulais pas. Moi voulais tous heureuse. Toi venir avec moi, toi prendre logement avec moi. Et moi t'arranger très bien. Bonsoir, Madme Bonarde; demain jé dirai toute mon intention. Viens, Fridric, viens vitement derrière moi.»
M. Georgey sortit, Frédéric, très surpris, le suivit machinalement sans comprendre pourquoi il s'en allait. Mme Bonard, non moins étonnée, le laissa partir sans savoir ce que voulait en faire M. Georgey, mais fort contente de le voir quitter la maison et très assurée que c'était pour son bien.
En route, M. Georgey expliqua à Frédéric, tant bien que mal, ce qu'il venait d'apprendre.
M. GEORGEY.—Il fallait pas rester là, Fridric. Il fallait devenir soldat, une bonne et brave militaire française. Toi avais envie. Le père pas, moi jé voulais et toi voulais. Toi demeurer avec pétite Juliène; moi écrire lé lettre pour faire une bonne engagement. Jé connaissais une brave colonel; moi lui faire recommandation pour toi. Quand lé colonel dira yes, jé enverrai toi avec des jaunets pour toi être heureuse là-bas... Tu voulais? Dis si tu voulais. Tu avais dix-houit ans, tu pouvais.
FRÉDÉRIC.—J'en serais bien heureux, Monsieur; mais mon père ne voudra pas, il refusera la permission.
M. GEORGEY.—Jé disais tu avais dix-houit années. Jé disais tu pouvais sans permission. Dis si tu voulais.
FRÉDÉRIC.—Oui, Monsieur; je veux, je le veux, bien certainement. Je ne peux plus vivre chez mon père, j'y suis trop malheureux. Il ne me parle que pour m'appeler voleur, coquin, scélérat. Il me fait des menaces terribles pour m'empêcher de recommencer, dit-il. Ma pauvre mère pleure toujours; mon père la gronde. La maison est un enfer.
M. GEORGEY.—C'était mauvais, oune enfer; il fallait oune paradis, et moi lé voulais. Toi devenir oune brave militaire; toi gagner lé croix ou lé médaille, et toi revenir toute glorieuse. Le papa devenir glorieuse, la maman fou de bonheur et toi contente et honorable.
—Merci, Monsieur, merci, s'écria Frédéric rayonnant de joie. Depuis plus d'un an, je mène la vie la plus misérable, et c'est à vous que je devrai le bonheur.»
M. Georgey regardait avec satisfaction Frédéric, dont les yeux se remplissaient de larmes de reconnaissance.
M. GEORGEY.—C'est très bien, my dear. Toi rester encore bonne créature; Alcide il était parti, toi jamais voir cette coquine, cette malhonnête. C'était bien.»
M. Georgey rentra avec Frédéric.
M. GEORGEY.—Caroline, Fridric prendre logement ici. Lui rester oune semaine. Vous, préparer oune couchaison.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, je n'ai ni chambre ni lit à lui donner.
M. GEORGEY.—Vous cherchez dans lé bourg vitement.
CAROLINE.—Mais, Monsieur, personne ici n'a de lit à prêter.
M. GEORGEY.—Jé demandais pas prêter; jé demandais acheter. Allez vitement acheter le lit de la coquine Alcide.