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Le Maréchal de Richelieu (1696-1788)

CHAPITRE XV

Reading edition

Année 1743: nouvelle correspondance chiffrée de Mme de Tencin, pendant le séjour de Richelieu en Languedoc. — Campagne contre Maurepas. — Le désastre de Dettingen; belle conduite et mot... malheureux de Richelieu. — Mme de la Tournelle est nommée duchesse de Châteauroux et Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre.

Année 1744: projet, avorté, d’une descente sur les côtes anglaises.—Dépit et récriminations de Richelieu.—Son activité comme premier gentilhomme de la Chambre.—Projets de fêtes pour le premier mariage du Dauphin.—La Princesse de Navarre: patience de Voltaire et méchante humeur de Rameau.—Diplomatie mystérieuse de Frédéric II.—Conseil de nuit à Choisy.—Départ de Louis XV pour l’armée.

Le mécontentement que Mme de la Tournelle n’était pas parvenu à dissimuler, en voyant s’éloigner «son cher oncle», n’était que trop fondé. Bien que maîtresse en titre, elle sentait tant de jalousies et tant de haines coalisées contre elle, qu’elle pouvait craindre un retour offensif de l’ennemi. Aussi, dans une lettre où s’affirme toute la sécheresse de son cœur, laissait-elle entendre à ce «cher oncle», avec quelle âpreté elle avait dû défendre sa victoire: «Meuse vous aura mandé la peine que j’ai eue à faire déguerpir Mme de Mailly.»

Mais Mme de Tencin veillait.

Toutefois, son empressement inquiétait et fatiguait Mme de la Tournelle, à qui Richelieu n’avait pas révélé l’action commune du frère et de la sœur. Et, de son côté, Mme de Tencin s’étonnait de la froideur avec laquelle la favorite répondait à l’ardeur de son zèle. Il fallut que le gouverneur du Languedoc intervînt pour modifier l’attitude de Mme de la Tournelle et lui permettre d’être plus accueillante, sans aliéner sa liberté d’allures.

Précisément, le cardinal Fleury mourait, au moment où des amis communs lui suggéraient l’idée d’une réconciliation entre Richelieu et Maurepas. Et Mme de Tencin confiait à son ami toutes ses craintes de savoir encore en place un homme, qui pouvait nuire, par «ses coups fourrés», à l’aide de ces lettres, de ces «petites nouvelles», de ces épigrammes, de ces chansons, dont Maurepas s’entendait si bien à faire usage. Mais ce qui n’était pas banal, c’est qu’au cours de cet accommodement, dont des tiers eussent volontiers chargé Mme de Tencin, celle-ci et ses entours étaient filés par des «mouches» (la lieutenance générale de police était du département de Maurepas), pendant que Mme de Tencin avait aussi ses espions, chargés d’observer l’ennemi. Elle ne s’en tourmentait pas moins: «Je suis tranquille quand vous êtes là, écrivait-elle à son correspondant. Vous avez plus d’esprit qu’ils n’en ont tous eu en dix ans.»

Et Mme de Tencin comprenait dans une même réprobation, assurément fort injuste, Meuse que ne pouvait souffrir Mme de la Tournelle et qu’on disait l’espion de Maurepas; Voltaire[243] envoyé en mission secrète, sous prétexte d’exil, auprès de Frédéric II, par les ministres Amelot et Maurepas... «S’il réussit, ces messieurs seraient bien attrapés, si le roi de Prusse déclarait qu’il ne veut point passer par leurs mains», préférant placer toute sa confiance dans Mme de la Tournelle[244].

On ne saurait imaginer quelle astuce et quelle rouerie met en œuvre cette politicienne pour faire tomber les ministres qui lui barrent le chemin. M. Pierre Masson en cite un exemple topique:

«Il s’agit de faire comprendre au roi et à sa maîtresse qu’Amelot est incapable, Maurepas vendu à l’Angleterre et que les Cours étrangères les méprisent tous deux. On fera saisir au Cabinet noir, pour qu’elle soit montrée au roi, une lettre qu’on aura fait écrire à Wernek, envoyé du prince des Deux-Ponts, par une main inconnue et où il y aura des phrases allemandes. Il faudrait, continue Mme de Tencin, l’écrire sur du papier de Francfort et la faire mettre à la poste de Francfort. Voici à peu près comme j’imagine qu’il faudrait l’écrire:

..... «On croirait à voir, comme on se gouverne en France, que les ministres agissent par l’impulsion de la reine de Hongrie (l’impératrice Marie-Thérèse). On dit tout haut ici qu’Amelot n’entend rien à sa mission et qu’un autre ministre reçoit de belles et bonnes guinées d’Angleterre pour laisser les Anglais en repos[245]...»

En cette année 1743, Richelieu «est plus favori que jamais; on le regarde comme l’auteur de tout,... se frayant un chemin au premier ministère...[246]». Il n’en domine que mieux Mme de la Tournelle. Et cette autorité lui est nécessaire, s’il veut mener à bonne fin son œuvre. En effet, sa protégée, depuis longtemps éprise du beau duc d’Agénois, lutte pour ne pas sacrifier son amour à la jalousie du roi. Mais Richelieu a compris le danger; et nous avons dit ailleurs, par quelles subtiles et romanesques manœuvres, il détermina une rupture qui ne fut jamais sans arrière-pensée[247].

En revanche, le maître courtisan insistait auprès du roi, pour qu’il tînt des engagements pris au plus fort de la passion. Lui, Richelieu, en avait fatigué alors les échos de Versailles et de Choisy. Il disait, en propres termes, «qu’il voulait que celui qui entrerait dans l’antichambre de Mme de la Tournelle eût plus de considération que celui qui, auparavant, était tête-à-tête avec Mme de Mailly[248].»

D’abord était-il juste que la condition de la favorite fût inférieure à celle de sa sœur Montcavrel, duchesse de Lauraguais depuis le mois de décembre 1742?

Mais le roi était parcimonieux. Il s’invitait volontiers chez sa maîtresse, simplement pour y faire admirer son appétit bourbonien. Stylée par Richelieu, Mme de la Tournelle finit par dire à son royal amant qu’elle serait heureuse de lui offrir à dîner, s’il la mettait à même d’en faire la dépense, «s’il lui donnait une maison».

Richelieu ne pouvait tenir que de loin tous les fils de l’intrigue, soit qu’il eût à remplir les devoirs de sa charge aux États de Languedoc, soit qu’il fût employé à l’armée du Rhin. Et là, le 27 juin, dans cette désastreuse affaire de Dettingen, dont l’invasion de l’Alsace et de la Lorraine aurait pu être la conséquence, Richelieu s’était conduit en héros. Il vit son régiment presque détruit au cours de la retraite; il la soutint à peu près seul à l’arrière-garde; et, le dernier, il passa le Mein. Il eut un cheval tué sous lui, mais sortit indemne de ce massacre—un nouvel Azincourt pour la noblesse française. Aussi, quand il fut chargé par le Maréchal de Noailles[249] de relever sur le champ de bataille plus de six cents blessés et, parmi eux, des ennemis qu’y laissait le roi d’Angleterre[250], Richelieu ne put-il retenir un mouvement de surprise indignée, à la vue de tant de jeunes et brillants seigneurs couchés par la mort à côté des plus obscurs plébéiens. Comme si l’inflexible Camarde, ce professeur d’égalité absolue, eût dû établir des distinctions, des séparations, voulons-nous dire, entre justiciables de si diverses qualités! Et le haineux Chamfort de se réjouir, à ce propos, de la publication des «Mémoires du Don Juan français», mine précieuse de révélations et de scandales, d’où il extrait, avec quelles délices! le «sentiment d’horreur de Dettingen» comme un des traits les plus caractéristiques de l’«arrogance et de la fatuité» de Richelieu.

Mais, hélas! c’était aussi cet orgueil, barbare, protestant contre l’oubli des égards dûs au privilège nobiliaire, qui valait à son représentant le plus autoritaire et le plus turbulent, la sympathie, l’approbation et l’appui d’un parti puissant à la Cour, soucieux d’y défendre les intérêts de l’absent.

Mme de Tencin en signale les protagonistes dans sa correspondance; mais, presque aussitôt, sa méfiance, trop souvent brouillonne, reprend le dessus; ceux dont elle a vanté le zèle, deviennent des traîtres ou des indifférents; et, réciproquement, les douteux ou les suspects rendent des services. C’est ainsi que le ministre de la Guerre, d’Argenson, bien qu’il «ne vaille rien», s’entend, avec Mme de la Tournelle, pour «tromper» Maurepas, qui veut empêcher la favorite de voir le roi, mais plus encore pour déjouer les intrigues de «la Maurepas», furieuse de savoir Mme de la Tournelle en passe d’être nommée duchesse. C’est encore le frère de Mme de Tencin, le Cardinal, d’accord avec le Maréchal de Noailles, pour travailler «au bien de la chose publique», qui ne semblent, le second surtout, se lasser et se refroidir: «J’agirai par moi-même, écrit-elle à Richelieu, auprès de votre Mme du Châtelet; elle a confiance en moi. Je lui ferai sentir les avantages que Voltaire trouvera à dire la vérité au roi ou du moins à Mme de la Tournelle.» Mais elle craint l’asservissement de Mme de Lauraguais à Maurepas: il n’est pas jusqu’à Mme de Flavacourt, «votre Poule (toujours la manie des surnoms!)», qui ne soit l’espionne de l’exécrable Maurepas.

Et, dans certaines de ces lettres, au verbe hardi, aux termes pittoresques, la femme d’État, si le mot n’est pas excessif, prime la femme d’affaires: «Ici, écrit-elle, on n’est pas occupé de l’armée, ni du mouvement des ennemis, mais de frivolités...» Plus loin, elle rêve d’une alliance de la France avec la Russie, la Turquie et la Suède.

C’est encore contre Louis XV qu’elle manifeste le plus d’animosité: «Le roi sera toujours mené, et plus souvent mal que bien: on dirait qu’il a été élevé à croire que, quand il a nommé un ministre, toute sa besogne de roi est faite et qu’il ne doit plus se mêler de rien.» Aussi est-elle écœurée et va-t-elle «le planter là».

Cependant, ce monarque fainéant, tout en conservant Maurepas, allait combler de largesses sa maîtresse et son favori.

En octobre, la marquise de la Tournelle recevait, dans une magnifique cassette, avec 86.000 livres de rente, des lettres-patentes de la duché-pairie de Châteauroux, rendant hommage à la «vertu» et au «mérite personnel» de la bénéficiaire. Ainsi, grâce à la dextérité de son jeu de grande coquette, Mme de la Tournelle était enfin parvenue au but que s’était proposé son ambition, froidement et résolument calculatrice: exigences insatiables, refus systématiques et répétés de sa personne, menaces fréquentes de rupture, elle n’avait rien négligé pour rançonner et pour s’asservir un amant dont l’impatiente passion s’irritait de tant d’obstacles.

Quant à Richelieu, les «grâces» se succédaient pour lui avec une continuité qui marquait bien la progression de son crédit. Le jeune Fronsac, son fils, avait été promu colonel du régiment de Septimanie, sans que le prince de Dombes, le véritable gouverneur du Languedoc, eût même été consulté[251]. Déjà Bernage, l’intendant de la province, avait été nommé prévôt des marchands à Paris, uniquement pour que Richelieu en fût débarrassé; et Louis XV ajoutait, non sans malice, «qu’il ne serait pas aisé de trouver un intendant de Languedoc dont le duc pût s’accommoder, M. de Richelieu étant aussi jaloux qu’il l’est de tout ce qui peut diminuer son pouvoir et son autorité[252]».

Enfin, le 26 décembre, le roi lui donnait la charge de premier gentilhomme de la Chambre, mais il entendait être seul à l’en aviser: aussi un courrier était-il parti en porter la nouvelle à Montpellier, où le duc tenait les États du Languedoc[253].

Duclos, malveillant d’instinct pour Richelieu, le présente comme «un homme assez singulier, qui a toujours cherché à faire du bruit et n’a pu parvenir à être illustre, qui, employé dans les négociations et à la tête des armées, n’a jamais été regardé comme un homme d’État, mais le chef des gens à la mode dont il est resté le doyen[254]». Ce que Duclos aurait pu, aurait dû dire, c’est que si cette réputation de mondanité excessive a diminué le rôle de Richelieu devant l’Histoire, celle-ci, en équitable dispensatrice du blâme ou de l’éloge, n’en a pas moins reconnu les incontestables succès remportés sur les champs de bataille ou dans les milieux diplomatiques par ce «chef des gens à la mode».

Richelieu s’y fit remarquer, en tout cas, pendant l’année 1744, par une activité, peut-être un peu trop débordante, mais témoignant d’une somme de travail considérable. Il visait à la fois le poste de premier ministre et le bâton de maréchal. Pour cette dernière distinction, il crut l’obtenir sans trop de peine, en acceptant le titre et les fonctions de généralissime de l’expédition, qui s’organisait, dès les premiers mois de l’année, contre la Grande-Bretagne.

La France, soutenant alors la cause du prétendant Charles-Édouard, devait le débarquer sur les côtes anglaises, avec un corps d’armée de 11.000 hommes, de l’artillerie et des chevaux de trait, sous le commandement de Richelieu. Celui-ci, porteur d’une proclamation en deux langues—Manifeste du roi de France en faveur du Prince Charles-Édouard—rédigée par Voltaire[255], l’eût lancée par le pays, dès que la flotte eût abordé. Mais l’impétueux généralissime n’était pas plus discret dans le dispositif de ses préparatifs militaires que dans la mise au point de ses campagnes galantes. Il se commanda, suivant son habitude, de magnifiques équipages et s’entoura d’un superbe état-major. D’autre part, on réquisitionna tous les navires marchands de Picardie et de Normandie, opération qui se poursuivit, sinon dans le silence, du moins avec lenteur[256].

Et, quand Richelieu arriva dans le port de Boulogne, il trouva en face de lui une escadre de trente-cinq vaisseaux ennemis qui gardaient à vue le détroit. Irrité d’une surprise qui étouffait l’entreprise dans l’œuf, il le prit sur le ton du persiflage avec les ministres: «Je crois que ceux qui auraient de grands talents militaires ne sont pas plus à l’abri du ridicule que ceux qui en ont moins... Aussi, si je connaissais quelque guerrier intrépide de ce genre, je vous prierais de me l’adresser.» Cependant, il ne se découragea pas complètement. Il proposa de changer le port d’embarquement. Mais, voyant que la Cour semblait se désintéresser de l’affaire, il se fâcha: «Ce n’est pas moi qui ai formé le projet de porter des secours en Angleterre; mais, ayant été choisi pour y conduire celui qu’on aurait pu y passer, j’ai cru devoir présenter les moyens que je croyais qui pourraient le faire réussir[257].»

De guerre lasse, vers la mi-février, il se dit malade et revint, jurant et tempêtant contre les ministres de la Guerre et de la Marine, tournant en ridicule le duc d’York (le futur cardinal) et les catholiques anglais, dévots maladroits, qui ne savaient pas cacher leurs pratiques bigotes aux yeux des protestants partisans de Charles Édouard[258].

Il comptait prendre sa revanche, à la Cour, du rôle ingrat qu’on lui avait imposé, perfidement peut-être. Aussi bien, il prêtait serment, le 12 février 1744, comme premier gentilhomme de la Chambre, et «servait le roi à son coucher, puis, le lendemain, à son lever[259]». Là, encore, la malignité publique trouva prétexte à s’exercer aux dépens du nouveau dignitaire. La banqueroute d’un notaire parisien, Laideguive jeune, préoccupait alors tous les esprits. On s’empressa de l’attribuer à Richelieu, parce qu’il avait exigé, prétendait-on, du failli, qu’il «se dessaisît de ses dépôts, pour lui avancer les 400.000 livres dûs pour le brevet de retenue de la charge de premier gentilhomme[260]».

En tout cas, il eut à cœur de remplir ces fonctions, jusqu’à l’heure de sa mort, c’est-à-dire pendant plus de quarante-quatre ans, avec une régularité ponctuelle et un sentiment du devoir, qui, malheureusement, n’étaient pas exempts d’une minutie tracassière, d’un souci exagéré de l’étiquette et d’une hauteur souvent intolérable.

L’ordonnance des spectacles, la pompe des fêtes, le règlement des cérémonies officielles étaient surtout de son ressort. Et, précisément, cette année-là, celles du futur mariage du Dauphin comportaient un programme que nul n’était plus apte à composer que le duc de Richelieu. Celui-ci n’en voulut laisser le soin à personne. Il fit tout d’abord de son féal Voltaire le poète de la Cour; et, pour répondre à sa confiance, l’auteur écrivit cette Princesse de Navarre, assurément la plus médiocre de ses œuvres dramatiques et qui lui valut d’être aux prises, pendant plus de six mois, avec son protecteur et avec le compositeur Rameau.

Ce musicien, naturellement grincheux, était peu sympathique à Voltaire, qui, cependant, pour l’amadouer, lui prodiguait ses épithètes les plus flatteuses et ses phrases les plus caressantes. Mais, Rameau, ainsi que l’avait déclaré le Président Hénault, dans une lettre au comte d’Argenson, était «devenu bel esprit et critique» et «s’était mis à corriger les vers de Voltaire... Ce fou-là, continuait le Président, a pour conseil toute la racaille des poètes: il leur montrera l’ouvrage... L’ouvrage sera mis en pièces, déchiré... et il finira par nous donner de mauvaise musique, d’autant plus qu’il ne travaillera pas dans son genre. Il n’y avait que les petits violons qui convinssent et M. de Richelieu ne veut pas en entendre parler...»

Mais celui dont un ironiste du temps avait dit: «Enfin le roi a fait gentilhomme M. de Richelieu», voyait toujours grand. «Le prince de Sagan du XVIIIe siècle, comme l’appelle M. Bapst, avait fait élever un théâtre de cinquante-six pieds de profondeur dans la Salle du Manège, avec des loges superposées et soutenues les unes au-dessus des autres au moyen de supports multiples et contournés. Le tout était exécuté avec une magnificence qui nous paraît bien invraisemblable pour une représentation éphémère, mais dont le souvenir heureusement n’est pas perdu pour nous, puisque Cochin[261] nous en a laissé une admirable gravure.»

Richelieu avait pris tellement à cœur cette première manifestation de son entrée en fonctions, que, même au plus fort de la campagne de Flandre, il entretenait une correspondance des plus actives avec Voltaire, Rameau, le lieutenant de police, le président Hénault, et tutti quanti, afin que ce spectacle imaginé, commandé, surveillé par lui, atteignît les limites de la perfection. Il voulait beaucoup de divertissements, révisait le poème de Voltaire, exigeait la suppression de telles ou telles scènes, en proposait de nouvelles.

Voltaire, alors à Cirey, était sur les dents. Il répond à Richelieu, en lui envoyant son troisième acte, qu’il lui est bien difficile de condenser, en deux mois, tout ce que le duc «voudrait voir» dans la pièce; et il est «un homme perdu», si l’acte, les divertissements, les couplets de la France et de l’Espagne ne plaisent pas à Richelieu[262].

Et le mois précédent, Voltaire, avec sa souplesse d’échine, s’était prosterné devant son correspondant pour lui décerner un brevet d’arbitre du goût! Il lui écrivait:

24 avril 1744.

«Colletet envoie encore ce brimborion au Cardinal-duc. Cette rapsodie le trouvera probablement dans un camp entouré d’officiers et vis-à-vis de vilains Allemands qui se soucient fort peu des amours du duc de Foix et de la princesse de Navarre. Mais votre esprit agile, qui se plie à tout, trouvera du temps pour songer à votre fête. Vous serez comme Paul-Émile, qui, après avoir vaincu Persée, donna une fête charmante et dit à ceux qui s’étonnaient de la fête et du souper: Messieurs, c’est le même esprit qui a conduit la guerre et ordonné la fête.»

Mais le malin singe, qui connaissait bien son Rameau, suppliait l’«ordonnateur» de faire tenir lui-même le livret au compositeur, avec invitation de «le lire» et d’écrire une «musique convenable aux paroles et aux situations».

Cependant, à mesure que son travail avance, ses plaintes redoublent. «Vous êtes un grand critique... et je vous admire, Monseigneur, de raisonner si bien sur mon barbouillage, quand on ouvre des tranchées. Il est vrai que vous écrivez comme un chat; mais aussi je me flatte que vous commandez les armées comme le Maréchal de Villars; car, en vérité, votre écriture ressemble à la sienne; et cela va tous les jours en embellissant[263].»

Puis, il se plaint que Richelieu montre des brouillons dont il ne «subsistera peut-être pas cent vers[264]...» Et quelle «terrible besogne»! «J’aurais mieux aimé faire une tragédie qu’un ouvrage dans le goût de celui-ci[265].»

Les choses se passaient moins bien encore avec Rameau. Richelieu écrit de Dunkerque, le 18 juillet, qu’il a entre les mains une lettre, où le compositeur «fait part de la ridicule critique qu’il a imaginé de faire, ou, pour mieux dire, de faire faire, par ses petits poétereaux d’amis, de l’ouvrage» dont il est chargé d’écrire la musique. Et Richelieu prie, d’autre part, son correspondant d’expédier à Rameau deux lettres qu’il joint à la sienne «pour tâcher de prévenir les démangeaisons qui pourraient prendre dorénavant au compositeur de faire agir cet esprit d’examen qui paraît l’avoir possédé et en même temps de communiquer les divertissements qui lui sont confiés[266]».

Il est certain que le premier gentilhomme de la Chambre devait trouver singulièrement désobligeante la critique d’un spectacle dont il était l’inspirateur; mais cet esprit amer qu’était Rameau n’avait pas tout à fait tort; car la Princesse de Navarre était du bien mauvais théâtre; et ce fut plus tard l’avis de la Cour.

Des préoccupations d’un ordre autrement grave hantaient alors le cerveau de l’homme politique qui visait à la succession du cardinal Fleury. Car ce n’était un mystère pour personne que Richelieu songeait à devenir premier ministre. Il était déjà désigné, dit le duc de Luynes, comme secrétaire d’État aux affaires étrangères[267]. L’auteur anonyme des Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la Perse, qui l’a si adroitement dessiné sous le pseudonyme d’Azamuth, «extrêmement galant... gai, amusant, très riche, mais mauvais ménager, tenant un grand rang à la Cour...», ajoute qu’il «était ambitieux et qu’après la mort d’Ismaël-Beg (le cardinal Fleury) il fut taxé d’aspirer au ministère, poste auquel, malgré tous ses talents, on peut dire que son penchant pour le plaisir, son esprit inappliqué et son air un peu dissipé ne le rendaient pas propre[268].»

Ce n’était pas seulement la faveur du maître, ni la reconnaissance de la duchesse de Châteauroux, ni même les intrigues des Tencin qui autorisaient les espérances de Richelieu; c’était surtout une négociation de la dernière importance pour laquelle il avait été choisi comme premier intermédiaire et dont la réussite pouvait lui assurer une place considérable parmi les hommes d’État.

Avant qu’il ne partît pour l’armée, un envoyé du roi de Prusse Frédéric II, le comte de Rottembourg, lui avait fait demander, au nom de son maître, un entretien secret[269]. Ce personnage, ancien ambassadeur de Prusse en Espagne, gendre de Mme de Parabère, avait dû disparaître de l’horizon politique, après s’être ruiné au jeu. Aujourd’hui il rentrait incognito en scène, comme agent du roi Frédéric. Richelieu le fit introduire, avec tout le mystère possible (nous connaissons sa passion du romanesque) dans son hôtel de la place Royale. Rottembourg, après lui avoir communiqué la lettre de créance qui l’accréditait auprès de Richelieu, lui exposa le but de sa visite. Il s’était d’abord efforcé de justifier la défection de la Prusse[270], alliée de la France, au commencement de la guerre de la succession d’Autriche, par l’incorrection du ministre des affaires étrangères, Amelot, qui, sur la défense du cardinal Fleury, n’avait jamais répondu aux lettres de Frédéric. Mais, aujourd’hui, le roi de Prusse, reprenant la conversation, faisait savoir à Louis XV que les armées de la reine de Hongrie entreraient en Alsace, pendant que celles de la France envahiraient les Flandres. Frédéric proposait alors à Louis XV, pour parer le coup, de faire une diversion en Bohême, si le roi de France voulait traiter avec lui. Il y mettait toutefois cette condition que le cabinet de Versailles ignorât l’acte diplomatique, qui n’aurait pour contractants que les deux souverains avec Richelieu comme témoin.

Celui-ci courut à Choisy, où se trouvait le roi, chez Mme de Châteauroux. Il pénètre, toujours s’entourant de mystère, dans la place. Le prince, surpris, l’accueille assez fraîchement. Richelieu s’explique et donne au roi une lettre de Frédéric.

On tient conseil. Favori et favorite sont d’avis que Louis XV doit accepter.

—«Travaillez sur ce plan», dit le monarque au duc.

Mais Richelieu s’en défend. Il n’est pas assez au courant des affaires. Toutefois il engage le roi, puisque Frédéric ne veut pas entendre parler des ministres, à confier la négociation au Maréchal de Noailles, chef de l’armée et au cardinal de Tencin, qui a sa place au Conseil.

—«Soit, dit Louis XV, allez leur parler et voyez si on voudra d’eux en Prusse.»

Frédéric y consentit[271]. Une des premières conséquences des pourparlers fut le renvoi d’Amelot, ce ministre bègue qui était la risée de l’Europe. Mais, malgré les objurgations quotidiennes de Mme de Tencin, Maurepas se maintint au pouvoir.

Pendant que Richelieu guerroyait dans les Flandres, les tractations (c’est le mot à la mode) se poursuivaient régulièrement; et il semble qu’elles aient réussi à secouer la torpeur, peut-être simulée, que Mme de Tencin reprochait si volontiers à son frère.

Le Cardinal écrivait, de Versailles, le 2 mai, à Richelieu: «Le projet de traité avec le roi de Prusse a été fait dans un comité, chez moi, de la manière que j’en étais convenu avec Rottembourg[272].» Celui-ci, au dire de Mme de Tencin, «exigeait toujours le plus grand secret»; et le traité devait être signé à Paris[273].

D’autre part, M. P. Masson remarque que le recueil fut édité par les soins de Soulavie, qu’on y retrouve plusieurs lettres publiées par celui-ci dans les Mémoires de Richelieu, et que certaines de ces lettres figurent également dans la Vie privée de Faur.—Et M. P. Masson en conclut fort judicieusement que toute cette correspondance, si dispersée, n’est pas dépourvue d’authenticité, réserve faite de l’inexactitude de ses différentes dates.

Évidemment, ce jour-là, le fait d’avoir été pris tout d’abord pour intermédiaire entre les deux princes, ne pouvait qu’ajouter à la gloire de Richelieu et le désigner à l’attention de son souverain comme le plus éminent de ses conseillers.

Fût-ce l’ambition d’en obtenir le titre, ou l’exemple de ce roi de Prusse toujours à la tête de ses régiments, ou mieux encore, nous voulons le croire, fût-ce un sentiment plus noble et plus élevé, le désir de voir un roi de France reprendre les traditions de ses aïeux, se souvenir qu’il était du sang des Bourbons, et qu’Henri IV, Louis XIII, Louis XIV avaient reçu, sur le champ de bataille, le baptême du feu? Toujours est-il que, Richelieu faisant partager à Mme de Châteauroux ses vues sur le devoir qui s’imposait à Louis XV, la nouvelle Agnès Sorel (on lui donna ce nom à Versailles) décida son royal amant à rejoindre l’armée.

Notes in this chapter

Note 1 · Mme de Tencin n’aimait pas Voltaire, sans doute par jalousie: «Vous aviez la réputation, écrit-elle à Richelieu, le 18 décembre 1742, de parNote 2 · Cette lettre se trouve également dans la Vie privée de Faur (t. II, p. 405).Note 3 · Pierre Masson: Mme de Tencin, 1909, p. 106.Note 4 · Marquis d’Argenson: Mémoires, t. IV, p. 101.Note 5 · La Duchesse d’Aiguillon (Émile-Paul, 1912), p. 17.Note 6 · Journal du duc de Luynes, t. IV, p. 469, avril 1743.Note 7 · L’imprudente attaque de Gramont non seulement contrecarra le plan de Noailles, lequel tenait déjà la victoire entre ses mains, mais obligea Note 8 · Comme électeur de Hanovre, le roi d’Angleterre, Georges II, avait pris parti pour Marie-Thérèse.Note 9 · Journal du duc de Luynes, t. V, p. 338.Note 10 · Ibid., p. 81.Note 11 · Ibid., p. 225.Note 12 · Duclos: Mémoires, 1864, t. II, p. 38.Note 13 · Œuvres de Voltaire (édition Garnier, t. XV, c. XXV).Note 14 · Mémoires d’Argenson, t. IV, mars 1744, p. 318.—Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le marquis d’Argenson (2 v., 1893), t. I, p. 14.Note 15 · Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le marquis d’Argenson, t. I, p. 22.Note 16 · Mémoires d’Argenson, t. IV, pp. 319-321, mars 1744.Note 17 · Journal du duc de Luynes, t. V, p. 331, 14 février.Note 18 · Bibliothèque de l’Arsenal. Mss. 6113. Journal inédit du Chevalier de Mouhy, 7 mars 1744.Note 19 · Bapst: Essai sur l’histoire du théâtre (1893), p. 454.—Voltaire ajoute (Œuvres, édit. Garnier, t. IV, p. 273), à propos de cette salle, que Note 20 · Lettre du 28 mai.Note 21 · Lettre du 5 juin.Note 22 · Ibid.Note 23 · Lettre du 18 juin.Note 24 · Cette lettre de Richelieu a été publiée par Desnoiresterres dans sa Vie de Voltaire, mais sans qu’il en indiquât les références. Nous l’avonNote 25 · Journal de Luynes, t. V, p. 413.Note 26 · Ce curieux et spirituel pamphlet (Amsterdam, 1746) fut attribué un peu à tout le monde, au Chevalier de Rességuier, à Mme de Vieux-Maisons, Note 27 · Frédéric II: Mémoires (édit. Boutaric et Campardon), t. I, p. 220.—Frédéric dit que Richelieu, Mme de Châteauroux, le cardinal de Tencin et Note 28 · Le nouveau roi de Prusse, Frédéric, après s’être emparé de la Silésie autrichienne, avait conclu un traité de paix séparée avec Marie-ThérèsNote 29 · Besenval: Mémoires (édit. Baudouin), t. I, p. 32.—Jobez: La France sous Louis XV, t. III, p. 357.—Frédéric II: Histoire de mon temps, t. IIINote 30 · Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d’État et de Mme de Tencin sa sœur avec M. le duc de Richelieu, 1790, 2 mai 1744.Note 31 · Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d’État et de Mme de Tencin sa sœur avec M. le duc de Richelieu, 1790, 2 mai 1744, p. 315.—Ce
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