PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
Reading edition
Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que, dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures des blancs.
Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.
—Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.
Je pénètre dans la maison type.
Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise: salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.
Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés,—rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô—modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.
Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.
Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.
—Ceci est mon boy. Le vôtre est identique; ils alternent pour le service de table. Le bèb[K] est là-bas, devant ses fourneaux; c’est un personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander. Il y a le saïs—Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de quatre-vingts centimètres au dessus du sol—qui a charge du cheval et de la voiture, et enfin le gnô—la main de Vigel s’abaisse à trente centimètres—que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.
—Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.
—Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes amis à trois heures. J’ai dit les prix. A cinq heures, cet honorable intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son frère, gnô-pankah[L]. Je n’insiste pas sur l’interprétation de ces liens de famille, car je sais que vous détestez toutes ces histoires d’indigènes... A table donc!
Au café, servi dans de la porcelaine de Limoges, je reviens à rendre hommage aux aptitudes de Vigel comme aménageur de home, et à le féliciter de son éclectique entente des ressources de la place. Mais il refuse mes louanges.
—Oh! ici, avec la salle des ventes et quatre adresses de bonnes «firmes»—deux européennes et deux chinoises—n’importe qui peut en faire autant... est bien forcé d’en faire autant.
Il secoue la tête.
—Drôle de ville tout de même! On arrive, on part; on part, on arrive, et l’hôpital comme régulateur du mouvement!... Aimez-vous la partenza, Tourange, les embarcadères, les cheminées à bandes peintes, et les fanaux, le soir, sur l’eau grasse, les feux verts et rouges, couleur de berlingots?... Mais Saïgon est à part. Tenez, je vous ferai connaître le patron de mon boy recruteur. Avez-vous ouï parler de cette dame dont la beauté se flattait d’incarner celle de Venise? Eh bien, monsieur de Sibaldi, c’est un peu pour moi le spectre, en peau et os, de Saïgon.
Vigel allume un cigare et se dirige vers sa chambre.
—Allons, bonne première sieste chez nous! Si vous désirez, au réveil, user de notre équipage, il est à sa place, à côté de la cuisine. Le poney est de la région de Kam-Pot, et le tilbury caoutchouté de neuf. Roulez où le cœur vous en dira; mais n’oubliez pas que nous dînons à huit heures à bord du Lotus vanellien, et que la tenue est en smoking blanc et pantalon de drap. D’ailleurs, bien que le vieux ait fait mine de nous inviter au pot-au-feu familial, tenez pour certain qu’il y aura à table toute une panerée de «grosses légumes». Le patron n’est pas homme à oublier, dans les délices de sa villégiature fluviale, son premier devoir, qui est de rentrer, d’abord, dans ses frais de charbon.
XV
Les prévisions de Vigel étaient exactes. Le baron Vanelli recevait à sa table, ce soir-là—une longue table ovale surchargée de buissons de roses et de tout un trésor d’argenterie—une dizaine au moins d’invités de marque.
De la place assignée à ma modeste personnalité—un des bouts de l’ovale—j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est certainement sur les épaules pointues du représentant des Services Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du «bandar log[M]» transsude de cette peau couleur de nicotine, où les yeux clairs, au fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.
Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir blanc, impotence glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes; et ce régime l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus chanceux.
La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de son incorruptibilité.
Vanelli, par contre, joue l’amphitryon bon enfant, lance avec une verve toulousaine, comme des souvenirs de joyeuse jeunesse, des histoires de sac et de corde, toute une chronique sous le manteau de cette bohème coloniale, dont maint seigneur de l’auditoire n’est pas encore bien sûr d’être évadé.
En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de race, d’orfèvres aux doigts subtils... Il est perdu, écœuré, chez les barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues pourpres de Saïgon.
Mais bientôt mes regards se posent sur sa voisine de gauche, Elsa de Faulwitz, à qui Mureiro, tout à l’heure, m’a brièvement présenté. Col et poignets radieux de pierreries, toute sa peau de brune se livre audacieusement aux reflets d’une soie verte, d’un vert d’émail, qu’un peu de broderie d’or retient à ses épaules.
Sous les sourcils noirs, les yeux, qui ne sont peut-être que marron très clair, en paraissent eux-mêmes d’un vert olive. De l’hérédité paternelle, elle tient quelque chose d’aigu, qui est partout et nulle part, dans la pointe des sourcils, dans la courbure du nez, dans la conicité de la main et aussi dans le jet des mouvements rapides. L’image qui s’impose à moi est celle d’une arme, d’une arme horriblement précieuse dans sa gaine de soie veloutée et ses incrustations... Je note le sourire qui joue, furtif, comme un reflet sur une lame... Et je pense qu’une telle arme est, après tout, aussi bien et mieux que le glaive du Brenn, faite pour être jetée dans les balances, dans les balances où se pèsent les rançons des vaincus!
Il me semble que les hommes qui sont là, rosés tout à coup par l’effort des nourritures, ne recueillent pas, comme il le faut, l’admiration que je lui décerne. Ils la contemplent avec des yeux enflés d’une convoitise cupide, une basse fascination de gens qui voleraient l’épée de Charlemagne pour en brocanter les joyaux... Seul, le père arrête de temps en temps ses regards sur elle, la fleur étincelante de son sang; et chaque fois la physionomie du vieux kitsouné se transforme de noble orgueil.
Cependant Vigel, placé en face de moi, ne pouvait ni voir Elsa, ni lui parler; mais je sentais qu’il observait, à la dérobée, mon propre visage et qu’imperceptiblement il fronçait les sourcils.
Après le dîner, le café fut servi sur le pont; et, après le premier cigare, j’échangeai quelques mots avec Vanelli. Affabilité, puis tout de suite, affaires. Avec une netteté concise, il me donne ses instructions relativement aux prochaines arrivées de coolies, et m’invite à m’aboucher à cet effet avec un Chinois nommé A-phat, dont je trouverai la demeure sur les bords de l’arroyo de Cholon.
Comme nous nous séparions, sa fille vint vers moi. Elle venait de s’isoler en un long aparté avec Vigel, et se rapprochait en riant.
—Voyons, monsieur de Tourange, fit-elle, le menton levé, les mains derrière le dos, n’est-ce pas que j’ai raison contre votre ami?
—Oh! certainement, madame.
—Savez-vous ce que je lui soutiens? Je lui soutiens que c’est lâche, de la part d’un homme, de vouloir se servir de l’amour comme d’une force. L’amour, c’est notre force à nous, les femmes... Nous n’en avons pas d’autre... Vous, vous avez vos calculs, votre sagesse, vos poings... Non, ce ne serait pas juste... Nous, nous n’avons que cela... songez!
Vigel essaya de protester:
—Mais je n’ai pas dit le contraire! J’ai dit que...
—Taisez-vous, mon cher, laissez parler monsieur de Tourange. Je suis sûr qu’il a raison. Car c’est une force d’homme, lui; je vois ses mains et ses épaules... mais vous, qu’est-ce que vous êtes, avec ces épaules de chat et ces poignets de fille!...—elle regarda les poignets de Vigel avec une moue de dédain.—On aurait envie de les donner à casser pour savoir leur résistance exacte, de les voir à l’étau... pas toujours à se dérober!
—Pris à l’étau! ricane-t-il; pourquoi pas dans une bonne paire de menottes?
—Bah! fis-je à mon tour. Une bonne paire de menottes, ce n’est pas une mauvaise image de l’emploi de cette force de l’amour, dont il était, je crois, question. Et, de même que le policeman attache son propre poignet, pour mieux tenir sa capture, la femme aussi s’attache, en amour, l’autre petit bout de la chaîne. Mais je suis tout à fait de l’avis de madame de Faulwitz: ce n’est pas dans l’ordre que ce soit le prisonnier qui emmène le policeman.
Elle se mit à rire:
—Très bien, bravo, monsieur de Tourange!
Et, se retournant vers Vigel:
—Allons, hop! Henry, tendez les mains.
Et, sans aucune gêne, elle les prit dans les siennes, et entraîna Vigel vers l’avant obscur du yacht.
Je me rapprochai du groupe des fumeurs. L’atmosphère était chaude, moite. Les cols et les plastrons s’amollissaient. On percevait sur les faces, en dépit de l’excitation passagère des alcools, une sorte d’accablement hébété. La voix du gouverneur prophétisait, un peu morne, de l’avenir de la colonie, de la culture des hévéas à caoutchouc, du développement des quais... Puis les banalités courantes, récriminations sur le service des boys, cours de la piastre, pronostics de la saison théâtrale... Quelqu’un se mit à parler, avec un enthousiasme hors de propos, comme un marin de la mer, de la grande rizière de l’ouest, la rizière au temps du jeune riz, blonde, verte, frissonnante, où les buffles affleurent comme des écueils gris, refuges à de blanches formes d’oiseaux.
Qui l’écoutait? La nuit était sur tous comme un voile noir. Tous instinctivement regardaient vers l’avant, les yeux cupides, maintenant atterrés, comme devant un entre-bâillement d’écrin vide, de cet écrin vide et sombre qu’était toute la nuit, autour d’eux, depuis qu’on avait retiré la chose étincelante...
Quand, à quai, nous remontâmes en pousse-pousse, Vigel me dit seulement:
—Une jolie image que vous avez trouvée là! Les menottes!
Il souffla la fumée de son reina victoria et, d’une indication de sa canne, mit son tireur à hauteur du mien.
—Oui, on se ferait volontiers criminel, devant des femmes d’un certain prix... n’est-ce pas, Tourange? Le travail, quel misérable outil, c’est elle-même qui le dit, le travail, notre pauvre travail d’homme, que vous admirez tant!... Criminel, oui, mais pas tout de même comme elles l’imaginent!
Je compris sans peine que l’amour commençait à mettre du désordre dans sa pensée, et, jugeant inopportun de nourrir de mes discours sa frénésie naissante, je gardai le silence. Ce que voyant, il se renfonça dans les coussins du chée, et s’abandonna, bouche close, au secouement mou de l’homme aux pieds de chiffons.
Mais quand nos véhicules arrivèrent à hauteur de notre jardin, dont l’ampoule électrique de la véranda verdissait, clair comme jade, les ténébreux feuillages, tandis que mon tireur mettait les brancards à terre, lui, fit signe au sien de rester en position de course.
Je lui demandai, un peu surpris:
—Vous ne rentrez pas tout de suite?
—Ma foi, non, dit-il d’un air fantasque, la nuit est belle, et je ne déteste pas me promener dans les rues, à cette heure de vampire, quand j’ai un bon traîneur comme celui-ci. Et puis, sa voix changea, et puis non, Tourange, j’aime autant vous le dire tout de suite. Ma vie sera un peu décousue, ces jours-ci. Ne m’attendez pas trop à l’heure des repas, et excusez-moi de me servir de la voiture plus souvent qu’à mon tour. Je ne voudrais pas avoir l’air de vous lâcher, mon vieux, mais... je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, n’est-ce pas? Seulement je vais faire une chose, je vais vous présenter à monsieur de Sibaldi. Si vous avez besoin d’un bon cicerone pour quoi que ce soit, c’est l’homme qu’il vous faut. Je vous ai déjà parlé de lui. Voyons, comptez-vous aller faire un tour au bal de la Mairie, jeudi prochain?
Au vrai, je n’y comptais point. Je n’avais guère été tenté par la lecture de ces affiches où la municipalité saïgonnaise annonçait à la population européenne de la cité qu’elle serait chez elle, en son Hôtel de Ville, ce jeudi 2 octobre, à partir de dix heures du soir. En dépit du «nota bene» restrictif sur la tenue obligatoire—smoking pour les hommes, toilette de soirée décolletée pour les dames—je gardais de la méfiance, j’appréhendais, sous couleur d’«Européens», maint cortège de faces brunies sur bien d’autres rivages que ceux qu’arrose le Gulf-Stream, et restais froid, d’avance, à la séduction des vierges coloniales, trempées dans des mousselines d’un blanc outrageux.
Mais Vigel protesta contre ces préventions.
—Allez-y toujours. Il y aura, au moins, les illuminations. Pour voir des lampes et des lanternes, sous le bleu du ciel tropical, qui ne sortirait de sa véranda! Et puis, croyez-moi, les gens d’ici sont comme ceux de partout. Ils valent beaucoup mieux que ce qu’ils vous montrent avec complaisance d’eux-mêmes... Vous avez, en France, visité des musées de province. Le gardien n’est-il pas acharné à vous faire miroiter les horreurs, qu’il appelle «ses trésors célèbres?» C’est à vous de savoir dénicher les joyaux valables, la pure patine... Pour Saïgon, monsieur de Sibaldi vous y aidera. Ainsi, c’est entendu, à jeudi. Encore mille excuses, vieux!
Et il s’enfonça sous la voûte des tamariniers, que jaunissaient, de loin en loin, de faibles lampes électriques.
Je franchis la porte du jardin.
Vigel avait raison, la nuit était belle—belle et douce. Un peu de mousson y traînait, à pans de velours. Au-dessus des arbres, j’apercevais des grappes d’étoiles qui avaient l’air de venir s’écraser sur la Cochinchine tiède.
XVI
—Urbs, [Greek: Polis], la Ville! proféra M. de Sibaldi; et la manche de son frac pointait vers la perspective, tapissée de feu, du boulevard Charner, les éclatements de lumière électrique de la rue Catinat, puis, girouettant vers le nord, balayait de son mystérieux prolongement les vérandas invisibles du Plateau, le palais du Gouverneur, tout le bas-relief noir, vaste, confus, ciselé de palmes, des jardins endormis de Saïgon—la Ville, ma ville!
Et M. de Sibaldi se rasseyait devant la petite table que j’avais tirée, à son usage, quelques minutes plus tôt, dans un coin de la terrasse de l’Hôtel de Ville, plus près des sodas frappés du buffet que des sonorités orchestrales, excitatrices de la danse.
A mon arrivée au bal, Vigel, fidèle à sa promesse, m’avait présenté à ce vieillard... Vieillard? Peut-on dire ici si c’est l’âge ou le climat qui brise une épaule, décolore une chevelure, suspend une poche d’ombre au-dessous d’une sclérotique jaunie?
M. de Sibaldi était plus grand que la moyenne des danseurs. En dépit du faux-col double et du gilet de drap à quatre boutons, pas une goutte de sueur ne perlait sur son visage. Mais il n’eût pas été possible, non, devant ce visage, de dire si la carnation primitive en avait été celle d’un blond ou d’un brun. Ce qui s’offrait à ma vue, c’était le spectre même de cette pâleur saïgonnaise que nulle malaria au monde ne saurait concurrencer; et tout à l’heure, quand M. de Sibaldi m’avait tendu la main, au premier contact de cet épiderme, j’étais resté confondu... Nue, cette main semblait sortir, gantée de blanc, de la manche de l’habit noir.
Maintenant je la regardais, à nouveau, cette main, sans bistre et sans carmin, cette main d’outre-tombe, qui venait de revendiquer Saïgon. Je la regardais s’allonger vers la fiole de whisky debout sur notre table, et, sans un tremblement, en verser l’alcool huileux, à confortables rasades, dans nos longs gobelets de verre. Je levai le mien, et le tins une seconde en l’air, avant de le porter à mes lèvres, comme une coupe de champagne à l’heure des toasts.
—Me sera-t-il permis, dis-je, de boire à la beauté de votre ville?
Sur le visage de M. de Sibaldi, quelque chose passa, flamme non, mais lueur tout de même; et la bouche eut un sourire, un joli sourire, assez «vieille France», de barbon courtois et maniaque.
—Excusez mon enthousiasme, monsieur. D’ailleurs, peut-être vous a-t-on prévenu qu’il était facile de le déchaîner. Mais n’importe! Comprenez... comprenez que cela, son bras refit le geste du tour d’horizon, cela c’est pour moi comme un enfant qu’on a vu pousser...
Il se tut un instant. Des fenêtres ouvertes de la salle de danse sortirent, comme des bouquets de palmes de cuivre, les accords finals d’une polka militaire, puis la longue rumeur bavarde des couples.
Des chauves-souris passaient sur la terrasse. En bas, le peuple, foule hilare, jacassante, d’Annamites loqueteux, pantalonnés de gris, de noir ou de brun, parmi lesquels des Chinois, vêtus de soies brillantes, faisaient tache orgueilleuse comme des faisans dans un poulailler d’oiseaux communs, le peuple s’ébaudissait devant les splendeurs de la façade dont nous ne pouvions apprécier, nous les triomphateurs de la terrasse, que le rayonnement projeté sur cet obscur pullulement.
M. de Sibaldi, d’une lampée, acheva de vider son verre.
—... Oui, comme un enfant... Une belle fille qui grandit vite! Et vous la voyez, débordant son berceau de feuillage, étendre une rue, puis une autre, comme un bras rose et droit, et qui s’étire... Et cette jeune vie recouvre peu à peu la vieille plaine des Tombeaux!
La plaine des Tombeaux! Hier, n’ai-je pas traversé moi-même, à bicyclette, ce qui reste de ce terrain vague, jadis sacré, de ce champ de poussière jaune, que percent, comme des billots de bois, les bas sépulcres annamites, et que les entrepreneurs occidentaux éventrent, jour à jour, sans respect des interdits funéraires, comme sans crainte des vengeances des ma-kouis[N]!
—Et maintenant la voilà femme, avec tout son visage riant et chaleureux, et sa grande respiration tranquille, et son activité harmonieuse, et les nonchalances énervées de ses siestes... La voilà femme, et qui surprend et déroute!... Et vous, vous qui, jour à jour, heure à heure, avez suivi la transformation, vous qui croyiez connaître le moindre de ses désirs, de ses besoins, de ses rêves, chaque soir, lorsqu’elle s’endort, vous frémissez, en la contemplant, devant un mystère qui vous dépasse... Et il ne vous reste qu’à vous redire, les dents serrées: «C’est nous, nous, nous les hommes venus de France, qui avons fait cela tout de même! qui avons fait cela tout seuls!»
Les cuivres éclatèrent au bout du grand escalier, en chant de coq, en ébouriffement de plumes d’émail, saluant de la Marseillaise l’entrée du Gouverneur, des officiels, de toute la procession des collègues, aux importances graduées, de mon petit rouquin du Lotus blanc. Il y eut un mouvement vers l’intérieur, et la terrasse se trouva presque déserte. Inconsciemment je baissai la voix, et c’est du ton de confidence dont on parle, au coin d’un salon, d’une femme, que je murmurai à l’oreille de M. de Sibaldi:
—On me l’avait beaucoup vantée, mais j’avoue que sa beauté surpasse l’attente.
Mais la voix de M. de Sibaldi vibrait, haute, exultante, publiant aux quatre coins de la nuit le los de la «Perle de l’Extrême-Orient».
—N’est-ce pas? N’est-ce pas qu’elle est belle? Ah! je me garde de convier à sa contemplation ces impuissants qui jugent d’une cité par ses monuments, comme d’une femme par le dénombrement de ses bijoux; dont le cerveau réclame, pour s’émouvoir, les relents d’un passé fameux, la fascination d’un musée plus gorgé de souvenirs qu’un œil de vieille courtisane. Mais tous ceux qui, comme vous, ont su mettre la grande virginité de l’eau entre leur cœur et ces décrépitudes glorieuses, quelle n’est pas leur ivresse, dites, quand, pour la première fois, ils surprennent, sous ces tamariniers, cette souple et jeune beauté!
Vigel ne m’avait décidément pas surfait l’originalité du bonhomme. Avec prudence—ainsi qu’auprès d’un fou, ou d’un somnambule qu’un mot malencontreux peut précipiter de ses rêves—je souscrivis à l’éloge de Saïgon. Je cherchai même des phrases polies, capables de préparer du rebondissement à l’enthousiasme de mon interlocuteur.
—Le plus remarquable, dis-je, et qui ne manque pas de frapper le nouveau débarqué, c’est l’heureuse histoire de cette croissance. On n’a pas à déplorer ici, semble-t-il, de ces coxalgies fâcheuses, comme aux hanches de tant d’autres nourrissons, mâles besognes d’orthopédistes ignorants...
De nouveau, M. de Sibaldi sourit, de son air de vieux gentilhomme attendri:
—Oh! si, tout de même, il y a eu des fautes commises. Nous étions comme de gros papas maladroits. Moi qui vous parle, j’ai pleuré quand les premiers quais se sont effondrés... On a bouché la perspective du boulevard Charner, par ce monument-ci, monsieur, dont je blâme l’architecture ridiculement «vieille Europe». Bah! la ville est assez belle pour faire de ces misères une beauté, comme sont signes sur beau corps de femme aimée... Et que nous pleurions ou riions, elle grandit et embellit... Car un destin est sur ses toits, cela se sent, monsieur, comme vous l’avez senti, au collège, n’est-ce pas, sur certaines jeunes têtes!
—C’est vrai, dis-je, en riant, il n’y a que les maîtres qui ne le sentaient pas!
A l’entrée du bal, on avait remis à chaque invité un souvenir. C’était un livret, sorti des presses locales, et dans le goût de ceux que répandent, à travers le monde, les agences de voyages et les syndicats d’hôteliers; et tandis que M. de Sibaldi parlait, machinalement, j’avais entr’ouvert le mien; et mes yeux s’étaient attardés sur le dernier feuillet, qui contenait un plan de Saïgon—deux plans de Saïgon: Saïgon en 1860, Saïgon en 1910. M. de Sibaldi, après avoir souri de ma réplique, remarqua l’objet de mon attention, et mit le doigt sur la page coloriée.
—Le plan! dit-il, en hochant la tête, le plan de monsieur de la Grandière! Oui, autrefois j’ai parlé de cela, j’y ai cru... j’ai cru que c’était nous qui l’avions conçu; j’en étais le gardien fidèle et jaloux. Mais aujourd’hui...—sa voix reprit une sorte de bonhomie, non sans majesté—je sais que ce à quoi j’assiste n’est que l’éclatement, le rayonnement, l’épanchement de sa vie, à elle. Je sais qu’elle peut rire de ses vieux tuteurs, qui ne demandent plus, eux, qu’un honneur: celui de mieux se souvenir de ce qu’il a fallu de soins autour de son berceau! Non, monsieur, elle n’a plus besoin de nous, elle se défend toute seule. Elle impose sa loi de vie à tous les cerveaux, même étrangers, même ennemis. Car voilà la chose admirable, monsieur, ici ne ce sont pas les citoyens qui font la ville, c’est la ville qui fait les citoyens!
Des larges portes-fenêtres ressortait, comme un naga[O] à plusieurs têtes, la théorie serpentante des danseurs, vite brisée en couples, uniformes blancs, smokings, épaules nues, cous cordonnés de perles.—La terrasse était envahie. Les éventails battaient mollement; la nuit chaude assourdissait, veloutait tout, les feuilles et l’air bleu et la lumière jaune des lampes à incandescence.
Nous regardions les couples qui défilaient devant nous. M. de Sibaldi les examinait d’un œil sec et dur. L’un d’eux tourna autour de notre table, si près que j’en dérangeai le pied... Ils eurent un vague salut et passèrent.
—Vous les connaissez? demandai-je à mon compagnon.
—Non. Et pourtant «ont-ils l’air assez saïgonnais!» ricanerait un imbécile. Que vous disais-je à l’instant? Il n’est point ici de familles patriciennes, comme en quelque Venise, pour garder le dépôt de l’orgueil de la cité... Non. Celle-ci prend dans son air et investit de son orgueil tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui y trafiquent. Anglais, Français, Allemands, Espagnols... Elle ne leur demande qu’une épreuve, comme aux nouveau-nés de Sparte: la justification physique de leur droit d’aller au soleil... Et de ces gens de comptoir, elle fait des «maîtres».
Des maîtres! A ces mots, je regardai vers le nord, masqué par les frondaisons obscures. C’était là que dormait la haute ville, le Plateau aux végétations heureuses, aux demeures à la fois semblables et différentes—comme les âmes des pairs.—Et me souvenant que, d’impression, dès mon arrivée, j’avais baptisé cela: «le jardin des maîtres», je me mis à sourire.
M. de Sibaldi crut voir, dans mon sourire, une sceptique protestation, car il reprit avec force:
—Oui, «des maîtres», j’ai dit le mot; je veux, s’il le faut, l’expliquer. Oh! je sais, de reste, les reproches et les persiflages. Ces employés, ces fonctionnaires,—ces modestes employés, ces petits fonctionnaires, n’est-ce pas?—on dit volontiers qu’ils payent de leur pâleur leur avidité de luxe, leur goût de paraître, de jouir, de rouler en victorias caoutchoutées, eux, pauvres hères aux bottines poudreuses, par droit de naissance! On dit que c’est tant pis, si ce n’est pas l’or qui fait tache jaune dans leur bourse, mais seulement la bile au coin de leur œil! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai... Ils payent, je vous dis, la sensation d’être des maîtres, des «sahibs», et ce n’est pas trop la payer que de faire, pour cela, leur épiderme plus blanc. Ils exagèrent la race, ils ont raison... Ils ont raison de s’enfuir de là-bas, où des maîtres sans investiture leur imposent la morale des esclaves!
Un fracas de Marseillaise coupa, pour la seconde fois, la parole à M. de Sibaldi. La terrasse, derechef, se vida; et moi-même, m’étant levé, me laissai porter par le reflux. C’était le Gouverneur qui s’en allait. Il descendit l’escalier aux rampes de marbre, de son air de provéditeur ennuyé, absent... cependant que, derrière lui, un essaim d’habits noirs s’empressaient autour d’un personnage à tournure de Grand Mogol, somptueusement habillé de soie bleue d’acier, et la tête sous un chapeau d’or étincelant comme une pagode-miniature,—le roi de Savanan, entendis-je chuchoter autour de moi. Et je vis aussi, dans la cohue précipitée à leur suite sur les marches, Henry Vigel donnant le bras à Elsa de Faulwitz et, sans doute, la ramenant à sa voiture, à en juger par l’écharpe légère dont elle s’était encapuchonnée.
Quand je reparus sur la terrasse, je trouvai M. de Sibaldi penché sur les balustres, comme en train de recueillir pour lui-même les acclamations de la foule saluant la sortie du Gouverneur.
Chassés par la chaleur, les couples regagnaient vite l’espace sans plafond, y venaient attendre l’heure du souper. Les femmes paraissaient lasses. La sueur avait ravagé la poudre de leurs visages, et, autour de leurs prunelles brillantes, les orbites semblaient s’être macabrement creusées. Quelques-unes, qui riaient, avaient dans leur rire quelque chose de hoquetant.
M. de Sibaldi en salua deux ou trois, puis revint près de moi.
Il suivit mes regards qui s’attardaient sur une, si pâle, si mince, et qui n’arrêtait pas de rire...
—Prenez garde, dit-il en me touchant le bras,—ne jugez pas trop vite... Il est facile (on ne s’en est guère fait faute) de railler ces élégances «à l’instar de Paris» et ces décolletés au blanc de sépulcre, et ces coiffures écrasantes comme des tiares... Moi, monsieur, je me mets à genoux et je salue l’héroïsme.
Il fit deux ou trois pas dans la direction de ce pauvre petit squelette, si joyeux, et qui avait l’air d’avoir dansé dans son linceul, hésita, puis finalement revint à moi.
—Oui, l’héroïsme! Rappelez-vous ce François Pizarre.
«Qui seul, parmi ces gens pourtant de forte race, Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse De coton, conservait sous l’ardeur du Cancer, Sans en paraître las, son vêtement de fer!»
»Je salue les femmes qui gardent seulement la cuirasse de coton de leur corset! Parfaitement, monsieur, moi, l’homme des vieux temps—car trente ans ici, c’est un vieux temps... la première maison que j’ai habitée a déjà vu deux fois sa toiture mangée par les poux de bois—moi, je me souviens du temps où les hommes prenaient l’absinthe en kéao kéqhouan, en tenue de boys, sur le trottoir de la rue Catinat, et où les femmes dansaient, fagotées comme des bébés nègres... Et je n’appelle pas cela le bon vieux temps! J’ai vu cela, et je dis: nous avions tort! Aujourd’hui les femmes exigent ce qu’il faut de leurs couturières et de leurs modistes, et nous portons le smoking et le frac; et cela est bien, nous devons cela à notre dignité de maîtres.
Il s’arrêta tout à coup, porta la main à son front, où de la sueur s’égouttait. Je crus qu’il chancelait et fis un mouvement pour le soutenir. Mais il me retint, d’un geste de la main, et d’un sourire me remercia.
—Ce n’est rien. Mais il fait effroyablement chaud, depuis que tout le monde se bouscule par ici... Ne croyez-vous pas que nous serions mieux à rouler à l’air? Ma victoria est en bas. S’il pouvait vous être agréable d’en user à mes côtés, vous m’en verriez ravi.
J’acceptai sans me faire prier l’invitation de mon compagnon. Était-ce le départ d’Elsa de Faulwitz—je ne l’avais pourtant même pas saluée de la soirée—qui me rendait soudain attristant et morne le brillant Hôtel de Ville?
Les poneys de M. de Sibaldi, d’une couleur de lune assez rare, nous emportaient, à preste allure, dans la direction de Cholon. Tête nue, renversés dans le fond de la voiture, nous restions silencieux, nous abstenant de fumer, pour ne pas gâter le glissement aux lèvres de cet air tiède et quasi sucré.
O nuit cochinchinoise! Incomparable songe d’amante excédée! Tout est fièvre, torpeur, amollissement. Tout, et le cœur humain, participe au refus de vibrer, il n’est que cordes détendues... Comme un dormeur sous la moustiquaire s’asphyxie de son propre souffle, la Cochinchine tout entière étendue, assoupie, étouffe en d’étranges moiteurs lilas. Cependant, que la gaze un moment s’écarte, et l’on voit le ciel, comme une ceinture trop riche de pierreries, qui presse la terre!
Une boule fulgurante de lampe à arc. Des rails, des sifflements de vapeur. Puis la pittoresque fête aux lanternes d’une rue de Cholon. Au pas nous fendons la cohue nocturne et bruyante, nous longeons les éventaires de fruits jaunes et verts, les comptoirs de boissons gélatineuses, les boutiques aux beaux portants de bois doré. Des percutements de tam-tam annoncent un théâtre proche.
D’autres victorias, pareilles à la nôtre, stationnent à des tournants. Évidemment des évadés, comme nous, du bal des habits noirs. Avec des cris et des rires, une jeune femme aux épaules endiamantées, que suit une escorte galante, marchande, à cette heure indue, une pièce de soie...
M. de Sibaldi louche vers le groupe et, doucement, hausse l’épaule:
—Voyez-vous, je ne suis pas sûr qu’«elles» aiment la Ville. Elles sont vaillantes, mais elles ne comprennent pas... Peut-être même sont-elles jalouses. Elles ont des modes, des caprices et la Ville a la loi... Le désordre les séduit et les amuse... Cholon et les chinoiseries biscornues, le thé, le châtoiement des lanternes et de la soie, à la bonne heure, voilà qui leur chante... Si nous les laissions faire, elles feraient de la Ville, j’en rougis, un grand bazar, une devanture à shopping exotique...
—Vous êtes sévère, dis-je, car je me suis laissé conter que parmi les hommes qui ont fait la Ville, comme vous le disiez, plus d’un ne s’était guère privé d’afficher son goût, aussi, pour les chinoiseries biscornues.
M. de Sibaldi rougit violemment, d’un rouge toutefois à l’échelle des teintes de son extraordinaire épiderme, au vrai: couleur de mauvaise encre.
—O honte, hélas! Quelques-uns des nôtres, comment le nier? ont succombé à la tentation... et plus gravement que les femmes. Ils ont abdiqué la maîtrise et la race... Ils se sont couchés aux pieds de l’Asie, de cette idole obèse et prometteuse de luxure. Cela, c’est la pire ignominie; et, pour éviter cela, je préfère...
Il s’interrompit, et fit signe à son saïs qui remit l’équipage dans la direction du boulevard Charner.
—Que préférez-vous? demandai-je, dès que nous eûmes regagné le silence de la route obscure.
—Je préfère sans l’aimer beaucoup, j’excuse, si vous voulez, qu’on n’oublie pas trop Paris, la Cannebière et la vieille France. Il souffle depuis quelque temps sur la ville un vent de nostalgie métropolitaine. On ne bâtit plus selon les justes plans. Au lieu de nos demeures coloniales, si graves, si mystérieuses derrière leurs verdures et leurs colonnades, vous verrez maintenant des chalets normands et des pavillons de chasse Louis XIII, et des rues qui auraient, pour un peu, l’aspect d’allées d’exposition universelle... Mais je ne m’en effraye pas outre mesure; la Ville saura y mettre bon ordre... C’est comme cette énorme cathédrale—M. de Sibaldi, du fer de sa canne, indiquait la direction des clochers qui, le jour, percent le centre de la masse feuillue de Saïgon—cet insecte mastoc aux maigres antennes, ce lourd coffre à prières, je ne l’aime pas beaucoup, encore qu’il soit de la belle couleur de notre Bien-hoa[P]. Mais je l’admets, je l’excuse, à cause de ceux qui sont couchés là-bas, au bout des saos de la rue de Bangkok[Q], et qui l’ont voulu... qui voulaient sentir les vieilles racines tenir la terre autour d’eux. Et cela vaut mieux, somme toute, que d’aller faire le pitre à la pagode! Mais, personnellement, je le dis franchement, je me passerais de sa vue. Moi, j’ai coupé les vieilles racines. Je suis—M. de Sibaldi criait à tue-tête, debout, une main au siège du cocher, dominant le tapage de la victoria emportée comme chaudron à la queue des poneys fouaillés—je suis le cerveau blanc, décrassé de l’histoire, le cerveau tout blanc, comme une feuille d’épure, le blanc cerveau couleur de craie, de chaux et de pierre à bâtir!
Il se rassit ou plutôt se laissa retomber sur les coussins, et eut aux lèvres un sourire d’enfant:
—Excusez-moi, monsieur, je suis un vieux fou, un vieux fou de citadin—je déteste nos «broussailleux», monsieur—qui adore sa ville! Et le soir, la nuit, je me promène, je regarde nos belles rues fardées de rouge, où voltigent nos victorias légères, et la fumée qui rampe comme un dragon au-dessus de nos gares, et les faisceaux de mâts qui hérissent notre port, et je me redis, oui, je voudrais me redire, car quel autre y songe? «Nous autres, les hommes—je dis bien, les hommes, je m’entends—nous avons fait cela tout seuls! Nous n’avons eu besoin ni des femmes, ni des aïeux, ni des dieux!»
XVII
Les premiers coolies sont arrivés. Je suis allé voir à leur sujet, M. A-phat. M. A-phat est une des personnalités les plus en vue de ce commerce chinois, dont d’aucuns font la pierre angulaire de l’édifice financier de la colonie, d’autres la toiture hors d’époque, exagérément lourde et mangée des poux de bois.
Il ne se prépare pas une adjudication importante à la Marine ou aux Travaux Publics que M. A-phat n’ait, par voie plus ou moins officieuse, la primeur du cahier des charges. Tous les entrepreneurs européens sont d’ailleurs obligés de compter avec lui à cause des briques, dont il a trusté la fabrication. Les batelleries fluviales sont sous sa dépendance, et il possède dans la rue Catinat deux de ces boutiques où l’on trouve, en cinq minutes, de quoi monter un ménage: des casseroles, des lampes, de l’épicerie, des moustiquaires et des bijoux. Mais quelle est au juste sa fortune? Les uns lui attribuent des capitaux inépuisables, des montagnes de taëls engrangées dans les banques de Shanghaï et de Canton. Pour les autres, plus sceptiques, M. A-phat n’a rien que sa face et l’occulte patronat qu’il exerce à l’égard de quarante mille clients, pauvres diables de ses compatriotes, prêts à verser, à tout appel de lui, quarante mille souscriptions à deux dollars.
Tout est énigmatique dans la vie de M. A-phat. Ses apparences extérieures sont celles d’un gentleman céleste de Singapore, portant le panama, les bottines à l’américaine, le caleçon national de soie gris perle et la veste à manches étroites de soie lilas... Il est fastueux, roule automobile de quarante chevaux, donne des coupes sportives et entretient, à grands frais, les équipiers professionnels du Chinese Club, pour la saison de football. Il habite sur la rive gauche de l’Arroyo, à mi-chemin de Cholon et de Saïgon, une demeure de beau style. Les toits cornus en sont revêtus de ces briques jaunes et vertes, d’un émail admirable, gloire et splendeur des palais impériaux de Pékin. Enorgueillissante référence qui ne manquerait pas de valoir à M. A-phat, en sa mère patrie, les honneurs spéciaux d’une prestigieuse décollation! Ces mêmes briques font au jardin, qui pousse jusqu’à la berge ses arbustes fleuris, une élégante clôture ajourée, sur le faîte de laquelle, de piliers en piliers, rampent des dragons ou perchent des phénix, en faïence éclatante et versicolore de Cay-may. M. A-phat a là, dans cette demeure, salles de réceptions volontiers ouvertes. Trois grandes salles d’enfilade où l’on sert le thé à l’anglaise, et, à l’occasion, la coupe de champagne, voire le pernod, car M. A-phat est physionomiste et, comme tout bon fils de Koung-fou-tseu, a un sens très fin des hiérarchies. Trois galeries, bourrées de porcelaines, de bois sculptés et de bronzes, et fort connues des Européens d’ici, chez qui elles allument discrètement des visions intéressantes de somptueux pillage... Il faut un œil relativement averti pour faire le départ des valeurs entre cette pacotille de l’industrie cantonnaise et les fruits de l’art immortel, protégé par Kang-hi le Magnifique.
Mais ces trois pièces centrales sont les seules de l’habitation de M. A-phat que l’on puisse apprécier. L’aile droite et l’aile gauche restent mystérieusement closes, ainsi que la foule des bâtiments annexes. Là se dérobe l’impénétrable vie privée de M. A-phat. Le nombre des concubines de ce financier est incertain. Quelquefois, en passant en pousse-pousse sur le chemin de berge de l’Arroyo, on aperçoit, contre la tablette laquée d’un encadrement de porte, une silhouette longue, le cou barré de colliers d’or, la collante tunique bleu pâle, galonnée de satin noir, et la face au fard merveilleux traversée d’un long sourire...
Il y a plaisir à traiter les affaires avec M. A-phat, qui ne les mêle d’aucune sensibilité désorganisatrice, étant façonné au beau positivisme intellectuel de la culture confucianiste. M. A-phat a «l’affaire» du transport de nos coolies. C’est lui qui a frété les chaloupes des Compagnies fluviales chinoises, lui qui touche tant de piastres et de cents par tête nattée transportée vive du quai de l’Arroyo à celui de la gare de Battambang, lui qui s’occupe des formalités de douane, qui négocie dans les bureaux des services, service sanitaire, service de l’immigration, service de la législation, service de la navigation, avec ce doigté, cette souplesse incomparable du Céleste dans le maniement de la machine administrative. J’admire avec quelle dextérité il appuie ici sur un cliquet, là tire sur une ficelle, ailleurs comprime légèrement un ressort, tapote un régulateur... Il est évident que nous autres, gens d’Europe, avec notre cervelle imprégnée d’énergétique, nous nous butons partout maladroitement à de la force. Pour M. A-phat, la force est si haute, si lointaine, si mystérieuse et si sacrée, que sa considération ne l’intéresse pas... Et d’ailleurs il n’est pas bien sûr qu’elle existe encore, et que le volant de la masse ne reste pas seul à tout entraîner. Tout n’est que rouages. Mais, par exemple, dans la mise en branle des rouages, M. A-phat est habile et de doigts subtils comme un ouvrier artiste de son pays. Ah! c’est une bonne leçon que je reçois là!
Grâce aux offices de M. A-phat, les chaloupes commencent à partir régulièrement, et, avec elles, les chalands chargés de riz et de poissons séchés. Car il ne faut pas oublier que ce bétail-là mange comme les autres.
Ce bétail! Je voudrais qu’il n’y eût point méprise sur l’emploi que je fais de ce mot. Je ne pointe pas des têtes, pour le compte de Vanelli, comme un vaquero d’estancia ou un ranger du Bush, ni comme un garde-chasse au dénombrement des cerfs d’un lord anglais.
Ce matin, justement, j’ai assisté à un départ. Sur la rivière couleur de rouille, une coque vert sale, où apparaît, en cicatrices, le bois... Et là-dessus une pyramide de ballots et de boîtes, sur les gradins de quoi sont accroupis quelque cent cinquante coolies presque propres, ma foi, dans leurs cotonnades blanches et grises. En fond à l’affreux décor de paillotes et de palétuviers, de lourdes nuées de zinc et de plomb, d’où s’échappe de l’ouate éblouissante... Peu de cris, nulle bousculade. C’étaient là des catholiques du Hou-Pé, embrigadés par les missions; et plusieurs arboraient sur la poitrine, pendus au col, des crucifix d’émail dont le luxe étonnait sur leurs hardes. Un Père se tenait à la poupe, maigre, sec, en robe noire, la tête sous un casque plat et rond. Je lui ai serré la main et souhaité bonne chance. Il m’a remercié et souri, d’un sourire qui n’était pas tout à fait d’un Européen, un sourire d’Asiatique où l’œil n’accompagne pas les lèvres, et où l’on est tenté, malgré tous les avertissements, de voir de l’ironie...
J’ai regardé l’hélice brasser cette rouge pâte tourbeuse, et la chaloupe dériver dans le courant... Et c’est vrai que je n’avais pas de pitié. Il était possible que je vinsse d’avoir sous les yeux une conduite de moutons à l’abattoir. L’idée ne m’en troublait pas. Il faut bien que le kilomètre 83 se fasse... Et je sais que quiconque a vu un morceau suffisant de la terre pour se rendre compte de l’œuvre qui reste à faire, et du grouillement des millions de bipèdes à appliquer à la besogne, je sais bien que celui-là ne peut accepter, plus que moi, que soit faussé, au taux des balances mystiques, l’infime prix de la vie humaine.
Mais peut-être ai-je tort? Peut-être cette «impitoyabilité» à laquelle j’assigne de si laborieuses déterminantes, n’est-elle qu’inertie de ma sensibilité dépaysée? Je me souviens du dire de certain passager du Vaïco, vieil habitué de l’Extrême-Orient et qui retournait y mourir, après une décevante tentative de retraite en France: «Une des principales causes de l’exaltation joyeuse qui vous soulève d’abord aux colonies, c’est que vous y êtes délivré de la compassion. Vous n’êtes pas synchrone à la douleur ambiante; elle ne fait rien vibrer en vous, elle n’envoie pas de rayons noirs... Alors vous dites: pays heureux, pays de plénitude, pays sans ombre! Mais vienne le temps, et les ombres aussi! Vous parlez la langue de ces pauvres diables; et vous vous initiez à leurs souffrances, et vous retrouvez la misère universelle; et c’en est fini de cette orgueilleuse fête d’empereur assyrien... Et il vient autre chose tout de même!... Et moi, monsieur, moi je viens de quitter le village de mes pères, où je pensais rendre mon âme, parce qu’en y revenant je m’y suis compris étranger: je n’avais plus de pitié pour les paysans de chez nous!»
Peut-être avait-il raison, le vieil homme du Vaïco! Peut-être ne suis-je qu’un novice, un résonnateur mal synchronisé! Et peut-être le Père que j’ai salué avec estime, comme un maître meneur d’hommes, a-t-il vraiment un cœur de pasteur saignant sur son troupeau, son troupeau rabattu vers les parcs du Siam-Cambodge, masse grisâtre, silencieuse et déjà indistincte où je crois voir seulement jouer, par instants, l’éclair d’une croix étincelante accrochée à un col.
XVIII
Tandis que je vaque ainsi à mon commerce de bois jaune, je ne sais trop ce dont trafique mon compère Vigel du côté ciment. Mais je me doute de ce qui l’occupe par ailleurs. L’âme et l’esprit s’anémient vite ici, sous un amour trop somptueux, comme le corps sous un vêtement trop lourd. Une nervosité veule, une sorte de halètement débile de la pensée trahissent l’édifice intérieur qui flageole... Vigel, je pense, devrait se défier davantage des accès trop rapprochés de certaine fièvre... Je le vois assez rarement, le plus souvent à déjeuner, presque jamais passé la sieste. Tous les jours vers quatre heures, je sais qu’il prend la voiture, comme il m’en a loyalement rendu compte, et part, «beaucoup pressé», dit le boy. Je ne crois pas qu’il fréquente les chemins classiques du cinq à sept saïgonnais, avenue de Cholon ou tour de l’Inspection, car moi, qui volontiers m’y promène à pied, je ne l’y ai jamais rencontré. Et j’ai vu, par contre, maintes fois, le lendemain matin, à l’heure où Vigel dort encore, le saïs nettoyer les traces d’une écume abondante sur le harnais.
Un jour, un seul, j’ai surpris le couple.
Ce jour-là, j’étais monté moi-même dans une victoria de louage de la rue Catinat, et, m’écartant des itinéraires encombrés, m’étais fait véhiculer assez loin, dans le nord-ouest. Par là, le sol se relève et s’affermit. Il y a des vergers à manguiers, des landes bossuées et semées de bouquets d’arbres semblables à des chênes, et aussi des champs de tabac blanc, que l’on arrose en hâte, à l’heure propice et brève des crépuscules, avec l’eau des puits sans margelle, dont les innombrables bambous lève-seaux se profilent, au-dessus des plants assombris, comme un peuple de vergues et de mâts.
Le hasard de ma promenade me conduisit à l’entrée d’une pagode qui séduisait, à distance, par la jolie teinte rose ambré de l’enduit de ses murailles. Dans l’ombre du vaisseau, en arrière des énormes poutres sculptées du porche, on discernait vaguement une assemblée de Sages gigantesques, impassibles et dorés sur ventre, tandis qu’à l’extérieur, sous une façon d’auvent en tuiles jaunes, folâtraient de minuscules dieux de faïence, rieurs et couleur d’oiseaux... Un jardin précédait l’édifice, un jardin méticuleusement composé comme une broderie, et entièrement épilé d’herbes pour donner plus de ton aux fleurs. Un seul arbre l’ornait, mais avec quel instinct d’art, ou quelle science de la symbolique, planté juste en face de la porte, en symétrique de l’autel par rapport au seuil! Je réconnus un frangipanier de la variété rose, tout couvert et tout embaumé de sa floraison. Il était très beau ainsi, sans l’altération de la moindre feuille, tout en corolles délicates, d’un rose idéalement charnel, poussées à miracle sur les rameaux ligneux... Et la route qui menait à la pagode était très belle aussi, étant macadamisée de cette pierre de Bien-hoa, qui revêt de si glorieuses parures les paysages de Cochinchine. Assez exactement, on peut y voir de larges touches de cette pourpre à fresque que les peintres appellent le rouge de Pouzzoles.
Je sortais du jardin de la pagode, quand j’aperçus Elsa et Henry. Ils avaient, sans doute, comme moi visité le lieu saint, et rejoignaient, par quelques détours, leur voiture embusquée dans le voisinage. Ils étaient trop loin pour me permettre de distinguer le détail de leur enlacement, mais je ne pouvais me méprendre à la double silhouette... Elle diminuait lentement entre la longue perspective des bambous liés, à sa droite et à sa gauche, comme de grandes gerbes verticales, et la route, derrière elle, s’aplatissait, vide et magnifique, comme un tapis royal. C’était l’heure où le ciel tout entier se teint d’écarlate et de carmin, et où une brise, chargée d’un parfum d’eau, arrive des tristes paillotiers de la rivière. Et je ne sais pourquoi je me sentis tout à coup la bouche amère, comme si je venais de mâcher un des rameaux laiteux du bel arbre aux fleurs trop roses.
* * *
Vigel, par extraordinaire, dîne en face de moi. Il mange d’ailleurs très peu, se tient mal à table et a une mine de déterré, toutes choses que je m’abstiens de relever, pour ne pas tarabuster ses nerfs visiblement à l’ouvrage.
—J’ai vu monsieur de Sibaldi, lui dis-je.
—Ah! grogna-t-il, vous avez rencontré ce vieil alcoolique! Quelles sornettes vous a-t-il contées?
—Il a manifesté le désir de recevoir votre visite... C’est un honneur, ajoutai-je en riant, dont je pourrais me montrer jaloux, car le bonhomme m’a paru mettre plutôt du parti pris à éluder la mienne, en dépit de la chaleur de nos rencontres en terrain neutre. Je ne connais même pas encore son habitation. Recèle-t-elle donc des mystères interdits au profane?
Vigel haussa les épaules avec un petit ricanement:
—Des mystères! Vous êtes sans doute le seul dans Saïgon pour qui le contenu de la cagna Sibaldi garde cet honorable prestige de l’inconnu, et c’est ce qui retient le pauvre vieux... Car il y a belle lurette que, pour lui et les autres, le voile d’Isis s’est envolé des épaules, et du front de madame de Sibaldi, ornement central de ladite demeure!
—Monsieur de Sibaldi est marié!
—A la colle forte, si j’ose dire. Il a choisi l’ingénue, aux temps héroïques où la fleur de nos gandins cochinchinois se devait de faire voile jusqu’à Singapore au devant du char nautique de Thespis, du paquebot amenant la troupe théâtrale, si vous préférez... Et dame! l’ingénue d’il y a trente ans a pris tout le développement d’une confortable mégère, emplissant la demeure et la vie de son imprudent séducteur de ses prétentions, de ses récriminations, voire de ses titubations... Sans compter qu’il lui reste de sa professionnelle jeunesse un goût pour le maquillage et le costume qui contribue fortement à tenir bas les finances du pauvre homme!
—Au fait, demandai-je, de quoi s’alimentent-elles ces finances? Quelle est la position sociale de Sibaldi? Fonctionnaire, commerçant, colon?
—Pour l’heure, journaliste. Il rédige un petit canard qui volète et nageotte, selon la formule, subventionné par ci, discrètement arrosé par là... Mais tout ce qu’un homme peut faire ici pour gagner sa chienne de vie, vous pensez bien qu’en un demi-siècle de rue Catinat, le père Sibaldi a eu le temps de l’essayer. Il a eu, comme tout le monde, des missions officielles pour rechercher des huîtres perlières dans le Tonlé-sap, ou des vers à soie dans les palétuviers de Bin-dinh. Il a eu des licences d’exploitation de rotin dans la forêt de Phantiet, des adjudications de paddi[R] pour l’Intendance, des importations d’étalons manillais pour les Haras. Il a fait le parfumeur, a planté des ylangs-ylangs, distillé la feuille du lantana et la fleur mâle du papayer... Il a spéculé sur des terrains, il a bâti des compartiments, il a vendu du vin, il a représenté des marques de lait concentré, il a fondé des compagnies d’assurances franco-chinoises. Il a, que sais-je encore? cultivé des rizières; mais voilà, ses rizières étaient mal placées, celles qui étaient en bas étaient si bien inondées qu’il y poussait des joncs avant toute chose, et celles qui étaient en haut si bien ensoleillées qu’il aurait fallu des chameaux et non pas des buffles pour les sillonner... Tout cela n’était pas le Pérou... Il n’y a qu’une affaire, en somme, qu’il ait parfaitement et durablement réussie: celle de la propriété pleine et inaliénable de madame de Sibaldi.
—Il y a aussi sa ville, dis-je, dont il tire quelque consolation... Mais donnez-moi donc le nom de son canard, Henry, je lui dois bien de prendre un abonnement...
—Ma parole, je crois que cela s’appelle l’Aube saïgonnaise. Mais tant pis pour le vieux! (Vigel eut une nouvelle grimace de ricanement.) Je ne le plains, ni lui ni ses pareils... Est-ce qu’il ne pouvait pas se conformer aux lois de la sagesse, et prendre une bonne petite congaïe à peau fraîche, renouvelable de lustre en lustre, qui aurait surveillé la boyerie, empêché le Chinois de mettre trop de bleu dans la lessiveuse, et su mijoter le ragoût de crevettes et la confiture de papaïe?
Et, là-dessus, Vigel planta d’un mouvement rageur, son couteau dans le kaki, rouge comme un cœur, qu’il était en train de peler.
Après le dîner, je m’étais retiré chez moi et m’occupais de dépouiller une liasse de journaux de France dont je m’étais muni l’après-midi. J’entendais Vigel qui allait et venait dans sa chambre, bousculant des meubles et des tiroirs, puis qui franchissait la porte-fenêtre et commençait d’arpenter la véranda. A la longue, intéressé par cet énervement malgré tout anormal, je profitai d’un passage devant ma porte pour lui crier:
—Venez donc fumer un cigare et causer un moment!
Il hésita, puis leva les pailles du store.
—Merci, fit-il en entrant, je ne vous dérange pas? Je sens bien que je suis d’humeur exécrable...
Il vint se planter en face de moi. Il n’était vêtu que de son sampot cambodgien. Je regardai son torse et ses bras nus, et retins mal une grimace devant leur maigreur. Il la vit et me dit, toujours de son air de méchante ironie:
—Hein! il n’y a pas à le nier, je suis en forme! Tâtez ces deltoïdes, mon cher.
Je relevai les yeux vers sa figure, au teint gâché, ses joues comme ombrées à la mine de plomb.
—Ma foi, dis-je froidement, vous me paraissez un peu sur les boulets, Vigel. Et je pense qu’il y aurait sagesse à retourner au plus tôt à la noce arborescente de là-haut. L’air de la cité ne vous réussit guère.
—Sur les boulets! et il croisa les bras, gonflant bouffonnement les muscles, vous ne vous doutez pas que vous avez devant vous un athlète de marque, un champion de football, qui va jouer dimanche pour le Trophée du Gouverneur et comme avant de deuxième ligne, permettez! Ça vous coupe les jambes, mon cher, et à moi donc! C’est Elle qui a trouvé ça! c’est sa dernière, la plus chérie de ses petites inventions! Si bien qu’on ne me verra pas jusqu’à dimanche, pour ne pas compromettre mon entraînement... Car je suis qualifié, accepté par le capitaine du Stade, mon vieux... Il manquait un homme qui a eu l’à-propos de se faire charcuter le foie, il y a trois jours, et moi j’ai eu l’imprudence de parler d’une vieille inscription au Club à mon premier passage... C’est complètement idiot, je ne tiendrai pas jusqu’à la mi-temps; mais voilà, Elle le veut!
Je dessinai un geste vague.
—Ah! elle le veut! Eh bien, il faut jouer au football puisqu’elle le veut et que vous l’aimez.
Il y eut comme le bruit d’un coup de dent sur un os.
—Je ne l’aime pas, je voudrais la tuer.
—Cela revient au même. Mais comme vous ne pouvez décemment pas la tuer avant d’avoir gagné le Trophée, je vous le répète, prenez un cigare, un fauteuil, un tout petit verre de sherry, à cause de votre entraînement, et devisons gaiement.
Il se laissa faire, s’assit, rajusta son sampot, tira quelques bouffées, et parut reprendre le gouvernement de ses nerfs.
—Merci, dit-il enfin, vous m’avez rendu un premier service. J’allais finalement m’imbiber d’éther, ce qui n’était pas proprement, je l’avoue, le geste de la situation. Mais, avant d’aller plus loin, il sied que je vous la sorte des brumes, cette situation.
Il laissa tomber un peu de cendre dans une soucoupe, et l’écrasa minutieusement du bout du cigare,—honorable prétexte à tenir les yeux baissés.
Il reprit:
—Vous connaissez le proverbe: «Si tu me roules une fois, tu as tort. Si tu me roules deux fois, c’est moi qui ai tort.» Eh bien, mon cher ami, je suis un homme roulé trois fois.
Je ne manifestai aucune émotion particulière à cette révélation. Il continua:
—La première fois, elle était jeune fille. Cela se passait à Tien-tsin, au temps où fonctionnait, à la suite de l’affaire des Boxers, un Gouvernement Provisoire, qui avait un engorgement de taëls dans ses caisses. Papa Vanelli, qui a un diagnostic étonnant pour ces cas, s’était dépêché d’accourir, et avait obtenu je ne sais plus quelle adjudication de creusement de canaux. Et moi, je débutais dans la carrière sous son égide, et, naturellement, je jouais les pages auprès de sa brillante héritière. Je passe sur les détails: les chevauchées, croupe à croupe, dans ce pays d’horizons jaunes, avec cet air de cristal entre les dents, les rendez-vous, les innocentes parties de tennis... Dieu, qu’elle était jolie, la péronnelle! J’étais jeune, un ange du ciel pour le manque de malice, et j’y allais de tout mon cœur. Et j’ai failli pleurer quand j’ai appris—trois semaines après l’appareillage du Lotus blanc, qui s’appelait à l’époque le Kwang ping—les fiançailles d’Elsa Vanelli avec Herr Graf von Faulwitz. J’ai failli pleurer, simplement, niaisement, sans même penser à prendre une revanche...
Vigel secoua la tête et but machinalement une gorgée de la liqueur couleur de sang, que j’avais versée dans son verre.
—C’est elle qui m’y a fait penser, des années et des années après... Je l’ai rencontrée à Hong-kong, seule, le Herr Graf courant momentanément le monde, et moi ayant gagné des grades dans l’armée des mercenaires vanelliens. Le second jour, elle était ma maîtresse. La seconde semaine, je songeais à la faire divorcer. Je jure que c’est elle qui m’en a insufflé l’idée la première. Mais à partir de l’instant où c’est moi qui ai commencé d’y faire allusion, j’ai senti que la couleuvre me glissait entre les doigts... Et le second mois, le Lotus blanc, le même qui se dandine là-bas sur la rivière, est parti un beau matin, arrivé mystérieusement de nuit, et Henry Vigel est resté sur le quai de Pa-lung à regarder la queue du sillage et à faire le compte de ses piastres. Il m’en restait sept... et un stock inappréciable de souvenirs. C’est peu de temps après l’établissement de cette balance que je suis monté vers les forêts majestueuses du Siam-Cambodge.
«Faut-il insister sur la troisième fois? Je n’étais plus le séraphin dans ses plumes candides de jadis. Je m’étais lacé, bardé, cuirassé pour la bataille. Seulement, voilà! elle était vraiment trop jolie, et si douce! Pendant les huit premiers jours je n’ai pensé qu’à ça, et j’ai totalement oublié mon devoir de revanche. Et c’est pendant ces huit jours qu’elle a gentiment fait tomber, pièce à pièce, toute ma carapace défensive. Et alors, dès que la bonne chair, la bonne pâte rouge, a été bien mise à nu, et tous les petits nerfs bien à vif, elle a commencé son travail. J’ai connu un boxeur, Dixie Crowd, qui travaillait de cette manière. Il choisissait un endroit où le premier swing avait un peu marbré, et il revenait, avec insistance; le reste n’avait pas l’air de l’intéresser. Au début on ne comprenait pas bien; on aurait presque dit une caresse; mais il appuyait, touchait, retouchait, martelait, gagnait sur les bords, avec un art, une méthode! et il finissait toujours par mettre son homme en bouillie. Eh bien! voilà—acheva Vigel d’un air piteux.—Je suis en bouillie... Quant au compte du restant de piastres, je viens de l’établir: vingt-cinq. Et le Lotus blanc n’est pas encore parti!
Je ne pus m’empêcher de sourire.
—Ma foi, mon pauvre Vigel, pour retaper la bouillie, je n’ai pas de baume; mais pour les piastres, je peux bien volontiers pourvoir à ce que vous ne vous tourmentiez pas. Naturellement, je n’ai pas grand’chose ici,—il ne faut pas tenter les boys.—Mais je vais vous remplir un chèque sur la banque d’Indochine, où j’ai quelques fonds...
Il me regarda, avec une gratitude sincère et un peu d’admiration, me diriger vers le tiroir d’un bureau, et m’ayant remercié chaleureusement, se retira, emportant le papier.
Mais, presque aussitôt je le vis revenir, tenant quelque chose dans sa main droite fermée.
—C’est bien le moins, dit-il en étendant le bras, que vous admiriez ce bibelot, qui fait juste la différence entre le compte d’aujourd’hui et les deux cent vingt-cinq piastres d’hier.
Il ouvrit la main, et je vis, posé à plat sur sa paume, un bracelet assez bizarre, tel qu’en portent certaines riches congaïes. Un anneau taillé dans une sorte de pierre translucide, sombre et tiède au toucher comme de l’écaille noire. Je le pris et restai surpris de l’extrême légèreté qu’il accusait, en dépit d’une volumineuse monture d’argent.
Vigel grimaça un sourire.
—Oui, mon vieux, deux cents piastres. C’est pour rien. La pierre vient d’un lac à ma-kouis des monts Cardamomes et préserve des naufrages... C’est même pour cela que j’ai dû expliquer à madame de Faulwitz qu’il était impie d’acheter celui de deux cent cinquante piastres, avec monture d’or. Car la pierre est si légère, comme vous l’avez constaté, que chargé d’argent, l’objet flotte, mais chargé d’or, coule... Enfin, sachez, mon bon Tourange, qu’on m’a promis de le porter dimanche en mon honneur... Quelque chose comme le brassard aux couleurs du champion—un peu funèbres, les couleurs!—et aussi, ensuite, dans toutes les traversées que fera le Lotus blanc! Mais, en attendant ces heureux jours, je vous dis bonsoir, cher ami. Dieu nous garde d’oublier les exigences de l’entraînement et de compromettre la gloire du stade saïgonnais!
Il me reprit le bracelet, et se retira définitivement, tenant haut, entre le pouce et l’index, le précieux rond, mince et noir comme un petit serpent cabalistique, et gouaillant, d’une voix encore chargée de rancune:
—Ah! c’est un bel avant de seconde ligne que le Stade vous montrera là, mesdames!
XIX
Le coup d’envoi de la partie de football, qui devait mettre en présence le Stade Saïgonnais et le Club Chinois de Cholon était annoncé pour quatre heures et demie. Lorsque, vers quatre heures, je me dirigeai vers le terrain de jeu, une colonne hétéroclite de voitures, de pousses et de piétons était engagée déjà, devant moi, sous la longue voûte de feuillages de la rue Lagrandière, y laissant suspendu, jusqu’à hauteur des vertes ogives, le poudroiement vermeil du bien-hoa foulé. Je ne m’étonnai point de cette affluence, sachant que, depuis huit jours, toutes les cervelles étaient, peu ou prou, mises à l’envers par la perspective du match—d’un match qui prenait les proportions d’un conflit de races. Depuis huit jours, toutes les feuilles locales, y compris l’Aube Saïgonnaise d’Hervé de Sibaldi, consacraient des colonnes à l’événement. On avait tout discuté: d’abord l’opportunité même de cette admission des Asiatiques à une compétition dotée par le Lieutenant-Gouverneur d’un trophée sensationnel, puis la composition des équipes, la forme, pour chacune, de ses quinze équipiers, l’élection des capitaines, le choix de l’arbitre... La désignation in extremis d’Henry Vigel avait généralement provoqué la critique. Pour la faire accepter, les dirigeants du Stade avaient dû exciper de l’autorité d’une vieille compétence britannique de la Hong-kong Bank, attestant avoir vu l’homme jouer brillamment pour «Hong-kong Civilians» contre «East Army and Navy». Sur les athlètes célestes, mille racontars couraient. On les donnait pour de véritables professionnels, introduits en Cochinchine par de riches marchands de Cholon et nantis, par ces derniers, d’emplois de complaisance sauvant leur qualification d’amateurs et leur laissant tout loisir de parfaire leur préparation. On vantait l’aptitude des avants à suivre la balle, la vitesse des trois quarts, et la force prodigieuse de l’arrière, un colosse mandchou, à moustache de phoque, haut et rond comme un pilier de pagode. Cependant quelques fins initiés les disaient «overtrained», un peu forcé à l’entraînement, et d’une nervosité insolite chez des jaunes.
Le terrain de jeu avait été choisi au milieu des jardins qui avoisinent le palais du Gouverneur. De beaux saos à troncs pâles y formaient mur contre le soleil, et couvraient d’ombre le vaste rectangle gazonné. La plèbe indigène garnissait, hilare, jacassante et glapissante, trois des côtés du rectangle. Le quatrième, celui des saos, était réservé aux Européens, lesquels y doublaient et triplaient une haie de vestons blancs, la jaquette du lieutenant gouverneur faisant point sombre à hauteur du piquet médian, et les toilettes féminines disséminant des notes vives tout au long de la corde.
A quatre heures vingt-cinq, les deux «quinze» commencèrent à venir occuper leurs postes. J’étais arrivé depuis quelques minutes et échangeais des pronostics avec Elsa de Faulwitz, qui, d’un signe, m’avait appelé. Vigel, en remontant la ligne de touche, passa près de nous et s’arrêta. Il portait le maillot cramoisi des équipiers du Stade, la culotte blanche et les classiques bottines à barres pyramidales. Elsa, assise sur une chaise, les deux mains au manche de son ombrelle, l’enveloppa d’un regard dédaigneux.
—Décidément, dit-elle, avec une moue, je m’étais trompée. Ce rouge ne vous va pas du tout, Vigel. Vous êtes verdâtre, là-dedans.
Vigel ne répondit rien. Je vis seulement qu’il jetait un coup d’œil furtif vers le poignet gauche de madame de Faulwitz, qu’encerclait le bracelet noir et argent. Ses paupières eurent un léger battement, et, nous tournant le dos, il se dirigea vers le centre du jeu.
Les équipes s’affirmèrent vite de valeur égale. Grappes croulantes des mêlées, longs coups de pied de dégagement des arrières, prestes passes des trois quarts, nulle supériorité dans l’attaque, ou nulle faiblesse dans la défense ne se révélait. Chez les hommes de Cholon, un peu plus d’acrobatie peut-être dans le maniement de la balle; chez ceux du Stade, un peu plus de décision dans l’élan de la course.
Vigel ne faisait pas trop mauvaise figure à son poste. Sa silhouette élancée, aux épaules félines, était d’un athlète de classe, en dépit de sa mauvaise condition, et ses prises de l’adversaire pour le plaquage, nettes et décisives. Deux ou trois fois cependant il manqua la balle, qui lui glissa des mains, et j’entendais, à chaque faute, la voix cinglante de madame de Faulwitz:
—Le maladroit! Est-il permis d’avoir de vilaines mains en beurre, comme ce garçon!...
Mais, tout à coup, de la même bouche partit un bravo enthousiaste, et deux jolies mains, pas en beurre celles-là, claquèrent avec frénésie, cependant qu’en face de nous, de la racaille bigarrée, agrippant les cordes, une clameur discordante s’élevait. Tout près des buts menacés du Stade, un équipier chinois venait de s’échapper avec le ballon et courait marquer l’essai. Malheureusement pour lui, sa natte, qu’il portait, pour la partie, soigneusement enroulée autour du crâne, se défit, et on la vit battre, dans le secouement de la course, le dragon violet brodé dans le dos du large maillot vert.
Fatal échevèlement! Vigel avait pu, pareil à l’ange de la mort, saisir au vol la noire tresse, et d’une secousse vigoureuse mettre l’homme à terre, à deux pieds de la ligne. En dépit de la réclamation du capitaine de Cholon, et du tapage mené par une fraction de l’assistance, l’arbitre déclara l’arrêt correct, et n’accorda pas le coup franc de réparation. La rumeur qui suivit sa décision n’était pas encore éteinte, lorsqu’il siffla pour le repos de la mi-temps.
Je profitai de la pause pour aller complimenter Vigel. Il était étendu sur le dos, les bras en croix, à même le gazon, et sa poitrine se soulevait avec violence. Il se mit, à mon approche, sur son séant, et commença de sucer le citron qu’un équipier lui tendait.
—Hump! fit-il, entre deux mordillements de la pulpe acide, j’ai mieux tenu que je ne l’espérais! Mais ce n’est pas fini! J’ai besoin de ménager mon souffle et d’ouvrir l’œil. Le gaillard que j’ai sonné de si plaisante sorte va chercher sa revanche... Et, ajouta-t-il, après une légère hésitation, madame de Faulwitz, près de qui je vous ai vu, que dit-elle de ce spectacle?
—Madame de Faulwitz a sonorement applaudi, quand vous avez si bien plaqué le maillot vert.
Il eut un sourire dur.
—Ah! elle a applaudi... Tout à l’heure elle applaudira aussi quand c’est moi qui serai salement plaqué!
Le coup de sifflet de l’arbitre, rappelant les joueurs à leurs postes, nous sépara, et tout de suite il y eut un figement des bouches et des yeux, un arrêt du brouhaha qui laissa seulement perceptible un ronflement proche et continu de voitures légères. C’étaient les tilburys des riches marchands chinois, mécènes du Club, lesquels ne pouvant ni s’asseoir aux côtés des Européens, ni se mêler à la tourbe de leurs compatriotes, et pas davantage afficher ostensiblement la nervosité de leur attente, avaient imaginé ce sauve-face de tourner, à train de course, dans les allées avoisinantes du jardin. Et parmi eux, je reconnus l’opulent et corpulent M. A-phat et son minuscule poney noir qui, tout barbouillé d’écume, avait pris l’air d’un chocolat à la crème.
Non, madame de Faulwitz n’applaudit pas, quand Vigel fut salement plaqué! Cela se produisit quelques minutes avant la fin. Ni l’une ni l’autre des équipes n’avait encore marqué les trois points d’un essai; mais les hommes du Stade menaçaient à leur tour de très près les buts du Club, et l’émotion de la foule grandissait jusqu’au délire. De sa masse agglutinée et assombrie—car le soleil ne rougissait plus l’entre-branches des saos—jaillissait par instants, sous le contre-coup d’une saute de la balle, un hurlement rauque et bref, comme d’une énorme trompe pressée. Je me trouvai immobilisé contre la corde, entre une façon d’énergumène, aux bras tournoyants, qui clamait, sans variations, à chaque dix secondes qu’un maillot rouge ou vert bondissait: «Le tigre, le tigre!» et madame de Faulwitz qui, grimpée sur une chaise, toute rose, les yeux brillants et les dents serrées, maintenait son équilibre de statue précieuse grâce à la pointe de son ombrelle piquée dans mon épaule. Non, elle n’applaudit pas, quand Vigel, projeté subrepticement par son adversaire à la natte, resta là, boulé comme un lapin. Elle dit seulement, d’une voix où trépignaient le dépit et la colère: «Les rouges vont jouer à quatorze!» mais tout de suite, avec une expiration radieuse de triomphe: «Ha! les verts aussi!»
Car l’homme au dragon n’était pas à deux pas d’Henry, qu’il se cassait subitement sur lui-même, prenait son ventre à deux mains et s’étalait à son tour. Mais cet ébrèchement de chacun des «quinze» n’eut pas le temps d’influer sur le résultat, car, au même moment, la grappe compacte des vingt-huit joueurs restant s’effondrait et se disloquait par delà la ligne de but et le sifflet de l’arbitre annonçait le triomphe du Stade.
. . . . . . . . . . . . . . . .
—Que disais-je? qu’il fallait garder l’œil ouvert! Je m’en tire avec une clavicule fêlée. Tu viendras me voir à l’hôpital, vieux camarade?... C’était un coup de casse-nuque que l’autre cherchait. Mais je ne suis tout de même pas un novice... Elle disait jadis que je pourrais devenir un damné champion... Et le gentleman à face de fièvre jaune aura raison d’aller se faire mettre tout de suite de la glace sur le ventre, ou gare à la péritonite!
XX
Je ne fus qu’à moitié surpris de trouver à la maison un billet de Vanelli m’invitant à passer à bord du Lotus blanc, le lendemain matin, vers les onze heures, pour une communication urgente. J’avais expédié mon dernier convoi de deux cents têtes l’avant-veille du match et n’attendais plus que l’ordre de remonter vers la troisième rivière. Vanelli me le donna en termes sobres et précis, à sa manière:
—Votre congé est fini. C’est aujourd’hui lundi. Un vapeur part pour Pnom-penh mercredi. Vous le prendrez. Si les eaux sont trop basses pour vous permettre d’atteindre Battambang, par voie fluviale, vous vous procurerez, en route, des chevaux... L’essentiel est que vous arriviez vite. Sur l’itinéraire terrestre, vous pouvez vous renseigner auprès de mon gendre, le comte de Faulwitz, avec qui vous déjeunerez tout à l’heure... Car nous vous gardons à déjeuner, n’est-ce pas? Ma fille tient, je le sais, à recevoir vos adieux, et le Lotus blanc doit appareiller à quatre heures.
Je levai les sourcils, étonné.
Mureiro se mit à rire.
—Oui, nous quittons Saïgon pour Bangkok. Le Siam-Cambodge a deux tronçons, ne l’oublions pas, encore que vous ayez le droit, vous, de n’en connaître que le français.
Remonté sur le pont, je trouvai, près du roof, Elsa adossée à la muraille, dans sa pose favorite, les bras en croix, les mains au plat-bord. A deux pas d’elle, un homme de haute taille faisait danser un chien à mâchoire de loup.
—Monsieur de Tourange. Mon mari.
L’homme au chien arrêta sur moi, une seconde, le regard d’un œil clair, d’une expression impérieuse et froide,—assez banale, en vérité, dans un visage plein, vif en couleurs, et arrondi dans le bas par une barbe flave de Germain,—puis me tendit la main avec une affabilité un peu hautaine.
—Vous devez repartir pour Battambang, et si je ne me trompe pour le marais de Chang-préah? Curieux pays! Monsieur, voulez-vous que nous en causions?
Et m’offrant un cigare, il m’entraîna dans une déambulation que rendait possible la double épaisseur de toile mouillée, capotant, d’hermétique sorte, tout l’arrière du Lotus.
Il parlait un français correct, dont il cisaillait les phrases en membres courts, articulés d’une seule pièce. Je m’étonnai de sa connaissance approfondie des régions traversées par le Siam-Cambodge, de la lucidité de ses évocations topographiques, de son sens professionnel des difficultés à prévoir pour nos travaux. Il s’apercevait de ma surprise et, de son côté, paraissait s’en amuser. Il mettait même de l’adresse et comme de la coquetterie à utiliser telle de mes réponses pour boucher méthodiquement quelque trou de son propre exposé. Mais, deux ou trois fois, ayant contrecarré une de ses opinions, ayant touché à une pierre de son mur, je vis ses sourcils se froncer et sa tête tourner avec raideur sur son cou. Cela me fit songer aux beaux rapaces empaillés de Georgie, et mon admiration fléchit...
Herr Graf von Faulwitz, vous êtes un homme de premier ordre quand vous avez raison; quand vous avez tort, vous n’êtes qu’une méchante buse teutonne! Et dans ce moment toute ma sympathie alla, je ne sais trop par quelle réaction, vers cet affreux sang mêlé de Vigel, qui n’a jamais tort ni raison, vers mon vieux camarade si souple à s’introduire dans la vérité, à se la retourner sur le dos que, ma parole, elle ne présente plus ni endroit, ni envers, ni coutures, tout ainsi qu’un maillot du Stade.
Le déjeuner fut sans éclat. Invités de seconde série, doublures administratives. Visiblement Mureiro liquidait ses politesses.
Un seul convive pétaradait assez drôlement dans cette grisaille, un petit secrétaire du Gouvernement, brun et vif comme un grain de poudre, qui prit feu à propos du match des Rouges et des Verts et de l’intérêt suscité dans la population par ce spectacle athlétique.
—Hé! que me chante-t-on d’influence anglo-saxonne et de contagion de Hong-kong! Ignorez-vous que Saïgon est la ville la plus romaine du monde? Que faut-il aux Saïgonnais! Je le dis au Gouverneur tous les jours: Panem et circenses! Pour panem, ils ont le riz: c’est merveilleux, c’est mieux que n’ont jamais eu leurs ancêtres... Restent les jeux. Le football est un bon exercice de cirque, je le reconnais, à part son nom, qui est barbare... Mais je sais bien que si j’étais le Gouverneur, je fonderais tout de suite ma gloire en bâtissant à ce peuple latin des Arènes... Oui, des Arènes où l’on donnerait des combats de tigres et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, et, pourquoi pas, des courses de pousse-pousse!
Aux liqueurs, servies sous la double tente du pont, le même petit bonhomme, casqué jusqu’au nez, à la ressemblance, j’imagine, d’un centurion, se dirigea vers moi et me saisit par un bouton de mon gilet.
—Vous qui êtes un ami de Sibaldi, venez que je vous explique ma théorie de Saïgon.
—Je la connais, dis-je.
J’étendis solennellement le bras et l’index dans la direction du boulevard Charner.
—Urbs!
De son propre index il se toucha la poitrine.
—Civis! Tout est là,—continua-t-il d’une voix aux sonorités de buccin. Je le dis également tous les jours au Gouverneur! Une chose à sentir: la force antique, la beauté dévoratrice de l’Urbs! Une chose à comprendre: la dignité du Civis—ici, le blanc! Et vous tenez la clef de ce paradoxal problème: l’expansion coloniale d’une race qui se rétrécit autour de ses foyers! Nous Français, nous sommes tout simplement les Latins, les fils des sectateurs de Jupiter, dieu de l’hégémonie. Nous avons la passion héréditaire et irresponsable des grands travaux publics. Nos administrateurs—encore un point que je me plais à signaler bien souvent au Gouverneur!—ont tous la folie des routes. Elles ne se raccordent pas entre elles, de province à province, mais réjouissent l’œil du proconsul de leurs alignements milliaires... atavisme romain! Atavisme romain, la joie de réquisitionner les prestations, les corvées, la main-d’œuvre des milices et de la région!... Pensez si dans ce pays à base de ciment, l’atavisme est guilleret! Romains, vous dis-je, nous sommes Romains! La lutte du Civis contre le pérégrin, de l’ingénu contre l’affranchi, mais nous la vivons! C’est la poussée des Asiatiques, le problème du métissage... Romaines, nos demeures carrées sans étages, à colonnades à hauts soubassements... Et tenez ces simples mots: Puer, abige muscas! Vous rappelez-vous comme les magisters s’égaraient dans des gloses à perte de salive sur ce puer, qui ne devait pas se traduire par enfant, mais par laquais? Ici seulement, j’ai compris, j’ai donné le juste sens: «Boy, chasse les moustiques.» Et c’est pourquoi—termina le jeune conseiller ordinaire de M. le Gouverneur—c’est pourquoi je me plais à voir une Cérès Orizafautrix, assise sous les frises cay-mayeuses de notre chambre d’agriculture. J’admire la piété de notre concitoyen qui a dressé, sur les piliers de son portail, deux têtes casquées d’Augusta Minerva, et j’adore, chaque jour, la blanche Vénus aux bambous, à qui furent consacrés les jardins de telle villa du boulevard Norodom.
Un rire éclatant fuse à côté de nous. Madame de Faulwitz secoue très haut la cendre de sa cigarette.
—Savez-vous, monsieur de Tourange, qui a mis les têtes de Minerva sur les portails? Mon gros Prussien de mari!
Je scrute, un temps, les longs yeux couleur d’olive.
—Monsieur de Faulwitz a donc habité Saïgon?
Un nouveau rire, comme une pluie d’or.
—Natürlich! C’est quand il a préparé son expédition pour le marais... quand les autres ne savaient pas où il fallait faire passer le chemin de fer.
Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot, c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!
—Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté dure!
C’est vrai. On connaît mal le comte de Faulwitz. Je le connais un peu mieux peut-être, depuis un tout petit incident de la cérémonie de mes adieux au Lotus blanc.
Je venais de baiser respectueusement la main de madame de Faulwitz et de lui souhaiter une heureuse traversée, jusqu’à Bangkok.
Elle avait ri—encore!
—J’ai un porte-bonheur pour la traversée. Regardez-le.
Prestement elle avait fait glisser le long de son poignet le bracelet noir, que je savais venu du lac à ma-kouis des monts Cardamomes.
Tandis que j’admirais avec politesse, M. de Faulwitz s’approcha de nous, très souriant.
—Quel triste bijou portez-vous là, chère amie?
La belle Elsa rougit imperceptiblement, puis, vite, recomposa son visage aigu de petit sphinx féminin et, me reprenant le bracelet, en fit chatoyer les transparences dans la lumière.
—C’est un cadeau, dit-elle, de l’air le plus délibéré du monde, et j’étais justement en train d’expliquer à monsieur de Tourange que la propriété de cet objet est de flotter, s’il tombe à l’eau, tant la pierre en est légère!
M. de Faulwitz souriait toujours.
—Certes, voilà qui est curieux!
Il s’appuya sur le bordage et, comme distraitement, déboutonna et releva un pan de la tente. La rivière apparut, étincelante et tourbeuse, et bousculée en tournoiements rapides.
M. de Faulwitz se retourna vers sa femme, et, du ton de la plus grande courtoisie:
—Faites donc l’expérience tout de suite, pria-t-il.
Les yeux verts et les yeux bleus se heurtèrent un instant, sourcils tendus.
—Ne craignez rien pour l’objet,—le gros Prussien de mari ne se départissait pas de son flegme courtois.—Puisqu’il flotte, Vulcan ira le chercher. Acht! Rasch! Da, Vulcan!
D’un bond, le chien-loup, assoupi sur un paquet de filins, avait sauté sur la large lisse du bastingage, où son maître, la main au collier, le maintenait ployé sur les jarrets. Les yeux bleus s’immobilisèrent à nouveau, froids, un tantinet railleurs.
Il y eut un tout petit flouc, comme d’une épluchure jetée au courant, et tout de suite l’énorme patapouf d’une bête poilue lancée à tour de bras sur le plancher du pont.
—Il est inutile d’infliger un mauvais bain à Vulcan. L’objet a coulé comme du plomb. On vous avait fait un conte, chère amie... Au revoir, monsieur de Tourange, n’oubliez pas que la chaloupe pour Battambang part après-demain matin, à huit heures, de Mytho.
Madame de Faulwitz avait baissé le front et serré les lèvres, et regardait la pointe de son soulier, qui battait un joint goudronné du tillac.
Et ce fut seulement au moment où je lâchais l’échelle de coupée pour enjamber le bordage de mon sampan, que le cristal d’une voix rieuse, qui semblait tinter d’un bout à l’autre du Lotus, vibra dans mon oreille:
—Au revoir, monsieur. Ne manquez pas de raconter à Henry ce qui est arrivé à son cadeau!
Je serai bon messager. Je rapporterai l’histoire du bracelet. J’y ajouterai même un petit reproche. Puisque, en tout état, le bracelet devait aller au fond, ce n’était vraiment pas la peine, mon vieil Henry, de faire tant de manières pour l’acheter en or.
XXI
Sitôt à quai, je jugeai convenable, en effet, de passer par l’hôpital, où j’avais laissé, la veille au soir, Vigel en posture satisfaisante quant à l’affaire de sa clavicule. Je croisai, près de la grille, M. de Sibaldi. Après une légère hésitation, il fit le mouvement de traverser la rue et nous nous abordâmes.
—Je viens de chez Vigel, me dit-il. Maintenant, il s’est endormi, et le médecin pense qu’il vaut mieux le laisser à son sommeil. Mais Henry m’a donné sa clef pour aller chercher quelques papiers chez lui... Vous ne voyez pas d’obstacle à ce que je m’y rende tout de suite?
Je lui répondis que le boy qui le connaissait, à coup sûr, lui donnerait toutes facilités, et nous nous quittâmes.
Par acquit de conscience, je me dirigeai vers le pavillon où était soigné Henry; mais l’accès de la chambre du blessé me fut, comme me l’avait fait entendre Sibaldi, refusé par ordre médical. Je regagnai donc à pied la maison où le boy me rendit compte de la perquisition du «vieux monsieur journalisse» arrivé en pousse-pousse et reparti de même.
Je me doutai, tout de suite, de l’objet de cette perquisition, quand je vis affiché, le lendemain matin, aux vitrines des librairies de la rue Catinat, un placard portant en capitales voyantes:
L’AUBE SAIGONNAISE LES DESSOUS DU SIAM-CAMBODGE
Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.
«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de l’opinion publique,—vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille expérience en ces matières.
»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une bonne affaire... pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la ruine, menace de fermer ses chantiers... et tout se termine le mieux du monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des experts,—ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie—les actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté, souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!
»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses adjacents—il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en exagérer le prix!—Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes de ciment!
»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés dirigeants—faut-il les nommer?—du S-Hl C. Grâce à eux on peut dire, en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va... Nous ne saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon, les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»
Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon premier déjeuner au Lotus Blanc.
Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.
—Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?
—C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?
—C’est moi.
—Ah!
Je ne manifestai rien de plus et continuai, de l’air le plus naturel:
—Je vous annonce, Henry, que je repars demain pour là-haut: ordre du patron! Au cas où vous auriez besoin de piastres, j’ai signé un petit papier à votre crédit... Que dit la Faculté, pour votre clavicule?
—Elle dit qu’il faut un mois. Dans cinq semaines, j’espère être des vôtres... Merci pour le papier.
Il ferma les yeux, les rouvrit, m’observa entre les cils, et reprit, la voix hésitante:
—Vous me blâmez, pour l’article?
—Moi, pas du tout, je vous le jure. Mais ces choses-là ne m’intéressent pas.
Il plissa le front comme un homme qui cherche à comprendre.
—Vous savez, dit-il, tout ce que j’ai mis dans l’article, liste comprise, c’est la vérité... Ce n’est pas ma faute, si la vérité n’est pas belle!
—Possible, Vigel! Mais comprenez ce que j’entends par: «Cela ne m’intéresse pas!» Je ne suis pas un naïf. Quand vous me dites: «Toute la Cochinchine est à fond de boue», je réponds: «Ce qui m’intéresse, c’est que, dans cette boue, on ait pu tout de même couler des piliers assez durs pour porter des ponts!» Quand vous me dites: «Les Vanelli et consorts sont des forbans et des fourbes», je réplique: «J’admire, moi, que ce ne soient pas seulement la cupidité, l’orgueil, la luxure, mais encore l’intelligence, la hardiesse, la domination, qui fassent glu pour prendre ces rapaces à leurs propres œuvres!»
Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière trop crue l’offusquait.
Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à son égard.
—Être pris à la glu de nos propres œuvres... oui, vous avez raison, Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et—il pinça un demi-sourire—de celles qui vous approchaient, pour qui je ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en entendant crier par ces deux mille imbéciles: «Go on, Vigel, go on!» je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres... et pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!
—Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, old champion, dis-je en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne flotte plus sur la rivière, que le Lotus blanc et son étamine rose à coins verts ont pris le large?
—Je le sais.
—Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont qu’un seul et même seigneur?
—J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment m’est venu d’écrire l’article... Un bon sentiment cela, Tourange!
Je ne pus m’empêcher de sourire.
—Il y en a donc de mauvais?
Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.
—By Jove! fit-il, avec un geste léger je ne sais plus... Vous me brouillez mes idées et ma morale... Mais ne pensez-vous pas que, quand l’«autre» lira l’article et verra le Prussien bisquer un peu, elle aura de l’estime pour moi?... Et cela me suffit... pour le moment!
—Vigel, vous serez un homme roulé pour la quatrième fois.
Je lui pris la main et lui souhaitai prompt rétablissement. Quel amusant compagnon! Je sens que sa présence me manquera; la mienne lui manquera aussi, je veux croire. Je commençais à me l’attacher, ce «civilisé» qui n’est ni un Latin, ni un Germain, ni un Yankee, ce garçon aux muscles souples, capricieux, lâche et hardi comme une bête—une bête très, très intelligente.
Comme je tournais le bouton de la porte, il me cria d’une voix gamine:
—Go on, Tourange, go on!