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Le kilomètre 83

DEUXIÈME PARTIE

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I

En approchant du marais, le chemin qui longeait la voie s’épanouissait brusquement, comme un bouquet de fibres au bout d’une corde, et des éclaircies, ménagées dans la végétation, dégageaient la vue.

La masse aquatique s’étalait devant nous, flasque, jaune et ridée comme la peau d’un énorme batracien. Le soleil y faisait miroiter des taches roses et d’obliques bandes d’argent. Sampot ou kéqhouan relevé jusqu’au haut des cuisses, les coolies y barbotaient.

On ne voyait qu’échines ployées, bras en action, jambes jaillies dans un gras éclaboussement. Très peu de bruit, parfois une sorte d’incantation monotone, accompagnant la retombée d’un mouton sur la tête d’un pilot.

A droite et à gauche de la longue ligne des travailleurs se discernaient les éléments d’un double pont de jonques; mais je comprenais mal que, dans l’espace boueux médian, les gens n’enfonçassent guère plus que des cultivateurs dans la rizière, au temps du repiquage.

Les regards de Moutier saisirent, sur mon visage, les reflets de mon étonnement.

—Ceci, dit-il avec un sourire, n’est point le moins curieux de l’aventure. Le tracé qui nous fut expédié de Battambang, le tracé de l’homme barbu...

—L’homme barbu, «l’Ennemi», interrompis-je, c’était monsieur de Faulwitz, vous en doutiez-vous? Vigel et moi l’avons appris là-bas.

—Ah! c’est Faulwitz!... Moutier n’eut qu’un petit geste d’indifférence. Je disais donc que son tracé empruntait tout bonnement les vestiges d’une voie perdue, d’une de ces colossales chaussées, enfouies sous la brousse, héritage des Khmers de la légende. Toute la forêt, à deux cents kilomètres d’Angkor, est constellée, paraît-il, de ces mystérieux carrefours. En grattant du talon la terre rouge, on fait apparaître l’or de leurs pierres... C’était jeu d’enfant que de poser des rails ainsi sur le dur!

—On va vite, dis-je, quand on marche dans les pas d’un précurseur.

—Mieux encore, le marais lui-même est barré d’un seuil rocheux, véritable digue qui n’est sans doute que le prolongement de la chaussée de la forêt... Je me demande comment Herr Von Faulwitz a relevé la piste jusque-là. Ce bûcheron de Barnot n’est tout de même pas assez fouineur pour de telles découvertes.

—En tout cas, remarquai-je, voilà fort probablement l’origine de la fameuse légende du Gong, du Gong pernicieux pour les pauvres jonques venant sonner leurs carcasses contre cet émail!

Je me replongeai dans la contemplation du barrage, où le grouillement des coolies me rappelait cet affairement des bestioles, quand on soulève une pierre dans la vase, au bord de la mer. Et j’admirais aussi, tout autour, l’immobilité dédaigneuse de l’eau, si l’on peut appeler cela de l’eau, en vérité du bronze fluide.

—Au fait, demandai-je, les sinistres présages des corbeaux jaunes n’ont pas eu de répercussion maléfique?

Moutier se contenta d’esquisser un sourire.

—L’état sanitaire? continuai-je.

—Satisfaisant... jusqu’à présent du moins.

Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse, et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.

—Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac! D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des mauvaises fièvres... Par précaution, nous faisons distribuer de la quinine aux coolies...

Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste délibéré, me frappa sur l’épaule:

—Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive...

Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.

—Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres, comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre disposition pour la traversée!... Bon! Qu’est-ce que cela?

Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe de sa moustache.

—Mais, c’est le béribéri! m’exclamai-je.

Je ne connaissais que trop les symptômes de ce «mal du pays» des Asiatiques, qui m’avait réduit, en quelques jours, de vigoureux coupeurs de lianes à l’état de paquets de hardes.

—J’en ai peur, Tourange. Je m’en vais causer avec le docteur. Vous ne connaissez pas, j’y pense, le toubib qu’on nous a envoyé. Un bien gentil garçon, s’il avait seulement un peu moins la folie du microscope! Que diable! nous ne sommes pas au laboratoire, ni à la clinique, ici... Et le problème est simple. Nous voici, quinze blancs et trois mille coolies: il s’agit que, mettons, le premier juin, on en trouve encore assez pour planter, là-bas, de l’autre côté, un drapeau, un vrai, pas un chiffon rose à coins verts, assez pour le planter et quelques douzaines, par surcroît, pour monter une garde honorable autour. Et pour le reste, Tourange, pour le reste... «moi t’en fiche», comme disait cet artiste d’An-hoan!

II

Quinze, et trois mille! Voici huit jours que mon sampan fait la navette sur le marais, huit jours que je passe ma revue quotidienne le long de la digue... et, nous ne sommes plus que quatorze, et deux mille neuf cent quarante-cinq.

C’est Barnot qui fut porté manquant le premier.

J’avais toujours gardé ma sympathie au «bûcheron» laborieux, peu bavard et fort adroit batteur de brousse, sous ses apparences de plantigrade dandinant. Mais, depuis l’affaire de «l’Ennemi», il y avait toujours eu du froid entre Moutier et lui. En dépit du fait acquis, de l’attache à l’œuvre commune, de la réconciliation officielle, quelque chose n’était pas ressoudé. Barnot ne venait plus à la popote. Il mangeait seul, son boy lui préparant, vaille que vaille, une nourriture à base de poisson sec et de conserves; et comme, les trois quarts du temps, il prenait son repas de midi sur le terrain, il brûlait plus souvent que de raison la sieste après le festin. Ce qui, entre parenthèses, lui avait attiré de la part du docteur un sévère avertissement.

Personnellement, j’étais toujours resté en termes assez cordiaux avec lui, et, quand nous nous rencontrions, nous échangions volontiers des histoires de la forêt, dont il connaissait bêtes et plantes mieux que quiconque. Ce matin-là même, qui était celui du huitième jour, nos sampans s’étaient croisés au pied de la digue, et nous avions arrêté une minute nos pagayeurs. C’était l’heure où la chaleur venait maintenant d’un seul coup, d’une enjambée sur le monde, dès que le soleil avait coupé le fil de l’horizon. Ou plus exactement, c’était la fraîcheur qui s’éclipsait. Je n’ai jamais mieux senti que là-bas l’à-propos des métaphores sur la personnalité de la nuit, sur sa fuite, sur son vieux combat avec la lumière...

Barnot m’avait dit en tirant sa montre:

—Méfiez-vous. Vous savez que c’est à huit heures que le rhinocéros retourne à sa bauge avec une ponctualité de gros chef de bureau.

Je m’étais mis à rire. Nous étions en plein cœur de pays à légendes, à croyances fabuleuses; et je n’ignorais pas celle qui avait cours chez les indigènes au sujet des rudes habillés de cuir, assez nombreux effectivement, de l’autre côté du marais. Les fourrés de certaine colline avoisinante recèlent, au dire des ouailles d’A-Ka-thor, la retraite mystérieuse où tous les mâles de l’espèce, frappés de caducité, se réfugient pour être métamorphosés. Ils y entrent vieux rhinocéros et en ressortent jeunes crocodiles.

Je me mis à rire et brandis, comme un épieu, le jalon porte-mine que j’avais à côté de moi. Et je ne sais quelle fantaisie me passa par la tête de jeter au nez de Barnot, en guise de réponse, deux versets d’un psaume de David, accrochés, Dieu sait comment et depuis quand, à un clou de ma mémoire! Je savais l’honnête Suisse assez rompu au formalisme de son culte protestant, et grand liseur d’Écritures. Je citai donc:

Dès que le soleil se lève, ils se retirent et vont se coucher dans leurs cavernes.

L’homme aussitôt sort pour aller à son travail et s’occuper jusqu’au soir. (Ps. CIII, 23-24.)

Barnot s’était mis à rire, à son tour, dans son sampan, d’un rire qui dégonflait bizarrement, sous les yeux, deux larges poches de caoutchouc gris. Si bien que je m’avisai tout à coup que cet étrange facies, où tout le reste, à part les poches, était de caoutchouc blanc, eût battu de loin, au concours morticologique, toutes nos mines de simples candidats à la cachexie... Et nous nous séparâmes là-dessus, lui voguant vers sa recherche de bois à traverses, moi, vers une besogne d’implantation de la ligne.

La journée fut chaude, très chaude... et, dans le ciel, l’inimitié de ce flamboiement gris qui poignarde les yeux! Le soir, j’étais meurtri, fourbu, en vérité, comme après le choc d’une bataille; et, vers neuf heures, je quittai la popote pour aller dormir. La musique et la malice des zanzaris rendaient, d’ailleurs, toute autre occupation intérieure sans attraits. Je n’avais pas fait cent mètres sur le chemin longeant le marais, que j’entrais en collision avec le docteur.

C’était un bon garçon, de l’avis de tous, notre docteur. On lui reprochait, paraît-il, à Battambang, une ferveur un peu jeunette de pasteurisation, et, aussi, une insuffisance de principes sur la hiérarchie des remèdes, des coolies à ingénieur en chef. Mais, c’était un bon garçon. Et quand il voyait à quelqu’un d’entre nous la mine particulièrement vidée, il fallait bien qu’il lui tirât tout de même une goutte de sang, pour l’étaler sur une lame de verre, à dessein d’en contempler les vermicules.

Nous nous heurtâmes littéralement dans la nuit opaque. Moutier nous avait bien promis de faire installer sur nos boulevards des poteaux à lanternes; mais, en attendant ce mirifique avenir, nous nous contentions pour le présent de porter la nôtre à la main, à l’imitation de nos coolies. Seulement, depuis deux ou trois jours, il s’agglutinait à leur papier de tels tourbillons d’insectes que j’avais laissé la mienne à la maison, et le docteur de même. A l’ordinaire, du reste, le ciel était luxueusement fourni d’étoiles, dont les reflets traînaient sur le marais en longues bandes blanchâtres. Mais, ce soir-là, par mésaventure, il flottait, sur la nappe miroitante, une insidieuse buée qui dépolissait, pour ainsi dire, le cristal de la nuit. Toutefois, je reconnus le docteur immédiatement à son binocle, et au geste précipité qu’il eut pour en raffermir l’équilibre, sitôt après notre abordage.

—Pour l’amour de Dieu, Tourange, me dit-il, ne vous promenez pas au bord du marais à ces heures-ci, par fantaisie...

Sa figure, je ne la distinguais pas; mais, sa voix était trop émue pour que je pusse en attribuer l’émotion à la surprise de notre rencontre, ou à l’honorable souci de me voir handicapé d’un accès de fièvre.

—Qu’y a-t-il, docteur? questionnai-je. Moi, je rentre chez moi, mais vous, ce n’est point par fantaisie que vous vagabondez par ici?...

Sa sala était, en effet, à l’autre extrémité du camp; en équerre de la digue, dans le voisinage de l’infirmerie.

Il ne répondit pas directement à mon interrogation.

—J’allais avertir Moutier, mais, puisqu’au fait je vous rencontre, cela vaut peut-être mieux. Venez avec moi chez Barnot, voulez-vous?

—Barnot est malade? Blessé?

—Blessé, non... Mais il sera mort demain matin.

Il avait dit cela d’un ton qui voulait être celui plein d’assurance froide d’un éminent praticien; mais, en même temps, il ne pouvait se tenir de remuer son binocle sur son nez.

—Je vous suis, docteur. Ne vous écarquillez pas ainsi les yeux dans la nuit. Dans cinquante mètres, il y a un bouquet de lataniers, plus visible qu’une armée de nègres. C’est là qu’il faut tourner à droite.

Un bouquet de lataniers... Parfaitement; et même, derrière ces lataniers, croissaient, j’y pensai tout de suite, des lianes à belles fleurs d’un violet sombre, qui, ma foi, seraient tout ce qu’il faudrait pour confectionner une couronne. Quel réflexe baroque fit sauter ma pensée et l’immobilisa sur cette incongrue préoccupation? Cela et l’agacement que me causait l’agitation des doigts du docteur, voilà ce que provoqua d’abord en moi la nouvelle que Barnot serait mort le lendemain matin. Et c’est seulement après avoir tourné le noir bouquet empanaché de lataniers que je jugeai décent de demander quelques explications complémentaires.

Le docteur me les donna à voix basse, comme s’il craignait d’effaroucher quelque puissance occulte et rôdeuse.

—C’est le premier cas européen, mais j’ai bien observé le processus chez les coolies. Fièvre? Naturellement. Paludisme? Paludisme... Vous savez comme moi qu’il y a une fièvre des bois contre laquelle la quinine n’agit pas plus qu’une boulette de farine... Ah! ce marais!... Sacré marais! Et puis, il y a la fatigue, l’usure latente, la dévoration, c’est le mot, des cellules épidermiques par la lumière... J’ai cherché! j’ai cherché!... Mais, un microbe au-dessus de ce sang jaune, c’est comme...

Je l’interrompis, car je sentais qu’il allait partir à l’aventure sur son dada.

—Mais, pour Barnot, docteur, qu’y-a-t-il eu?

—Qu’y-a-t-il eu?... Au fait, il faut bien que vous le sachiez, car cela peut arriver, un de ces soirs, à chacun de nous. Ce qu’il y a eu, voici: à deux heures, Barnot est tombé en forêt, à l’ombre. Les coolies l’ont rapporté. Il était pâle. Vomissements, fièvre...

—Coup de soleil?

—Pas coup de soleil... Depuis quelques jours Barnot se sentait las, las, comme il disait. «J’ai envie de me coucher pour tout de bon», m’a-t-il confié, pas plus tard qu’avant-hier. Donc fièvre. A trois heures, 39 degrés, à quatre heures, 39°, 5; à cinq heures, 40°. A six heures, décroissance de la fièvre, sommeil, pas coma, je dis bien sommeil. Maintenant, ce qui arrivera: à un moment quelconque, dans la soirée, il s’éveillera, calme, relativement dispos, lucide... Il sera bon que l’un de nous soit là à ce moment, car probablement il parlera. C’est même à cette fin que j’allais chercher Moutier; mais il vaut mieux vous, n’est-ce pas?... Donc il parlera. Il parlera, puis, la parole deviendra difficile, lente, il aura froid, enfin l’algidité, le coma... Comme de juste je ferai des piqûres, mais cela ne saurait empêcher qu’à trois ou quatre heures du matin, son sang tourne en gelée de groseille et qu’il soit temps alors pour nous de faire aux confidences recueillies dans la période lucide un brin de toilette épistolaire, ad usum familæ.

Il ne me vint pas une minute à l’idée que le programme du docteur pût prêter à contestation.

Et j’étais là, en effet, lorsque Barnot s’est éveillé. Il était onze heures du soir, je n’eus qu’à le constater au réveille-matin, qui battait une vraie chamade sur la table. Barnot remua un peu derrière la moustiquaire, puis ouvrit les yeux, tandis qu’une brusque rougeur montait à ses joues pâles, exactement comme si une bulle de sang venait crever à fleur de peau.

Je me tenais assis un peu loin de la lampe, à cause de la chaleur qu’elle dégageait. Je m’approchai du lit, comprenant que Barnot m’avait reconnu, et m’introduisis prestement à l’intérieur de la moustiquaire.

—Tourange? articula-t-il d’une voix hésitante, et, de ses mains étendues en avant, il tâta mes vêtements, comme un aveugle qui s’assure.

Je pris dans les miennes ces deux mains bégayantes et les étreignis. Je sentis qu’elles s’abandonnaient aux miennes avec un glissement de plaisir, et il me sembla voir quelque chose de clair reparaître dans les yeux troubles, comme une flamme s’allume, le soir, à une fenêtre vide, pour dire: quelqu’un est là!

Puis, Barnot s’agita, joua des coudes comme s’il voulait se remonter, s’asseoir sur son lit. Je jetai un coup d’œil autour de moi.

La chambre était laide et nue. Deux ou trois tables encombrées de papiers, quelques nattes vulgaires, à un clou de poutre, un «pêle-mêle» de photographies, pour les sièges, du rotin tout sec. Pas un coussin disponible. Seulement une légère pente au matelas du lit sans traversin...

Barnot saisit mon regard, et le spectre d’un sourire erra sur ses lèvres.

—Ne cherchez pas, Tourange, il n’y en a pas. Tant pis, je resterai étendu; d’ailleurs, je crois que je suis mieux ainsi.

—Voulez-vous que j’avertisse le docteur? Il est là, dans la pièce à côté. On va réveiller aussi votre boy. On vous enverra ce que vous voudrez.

J’esquissai un mouvement pour sortir de la moustiquaire; mais les doigts de Barnot se cramponnèrent à mon poignet.

—Non, dit-il, je veux seulement vous parler, Tourange.

Sa voix s’était raffermie.

—Je ne voudrais pas qu’il m’arrive quelque chose avant que j’aie pu vous parler... pour que vous le répétiez aux autres, à Moutier, à Lully, à Fagui...

Sa voix était devenue tout à fait naturelle, à peine plus courte d’haleine, une voix sans éclat, sourde, un peu triste, un peu empâtée d’accent de terroir, une voix qui, comme sa démarche, semblait traîner de la glèbe ou des mottes de gazon...

—Vous leur répéterez que je ne suis pas un mauvais camarade, Tourange, comme ils l’ont cru, tous; pas vous, peut-être...

Pour toute réponse, je serrai la main toujours abandonnée dans la mienne. Elle était sèche et brûlante au poignet et froide au creux humide de la paume; et je dois dire que ce contact ambigu était assez désagréable.

—Je ne suis pas un mauvais camarade, répéta-t-il, non; mais voilà. Un jour, monsieur de Faulwitz est venu. Monsieur de Faulwitz est mon chef, j’ai travaillé avec lui au Shantoung... Il est mon chef, comme monsieur Lacroix était le chef de file de Lully. Nous pouvons avoir des chefs de file différents, et être quand même bons camarades, n’est-ce pas?

—Nous sommes tous de bons camarades, affirmai-je. Naturellement quand il fait très chaud, on s’énerve, il y a de l’orage... mais cela n’est rien, Barnot... rien.

Il ne fut pas dupe de mon ton enjoué.

—C’était quelque chose tout de même, fit-il gravement. Mais je n’ai rien dit à cause du travail, et maintenant seulement que le travail est fini pour moi, je veux, je veux parler...

Il fit un effort visible pour tenir bien grands ouverts, en face des miens, ses yeux, dont les paupières battaient automatiquement.

—Monsieur de Faulwitz m’a donné l’ordre de ne rien dire de sa vraie personnalité, ni de ses travaux, ni de nos conversations; je le lui ai promis. C’est tout. Il a travaillé seul. Je ne savais pas d’abord qu’il venait pour chercher un autre tracé. Il me l’a dit en partant. C’est un article de la Revue de l’École française, vous savez, l’École des Études extrême-orientales d’Hanoï, qui lui a donné l’idée de rechercher les voies khmères et de les utiliser. «Voilà comme sont les Français!—je répète ses propres paroles—ils jettent les idées par la fenêtre, et ils s’étonnent que celui qui est dehors, à les ramasser, soit un jour plus riche qu’eux.» Et c’est lui, lui seul, qui est allé sur le marais pour les sondages. Moi, je lui ai gardé le secret, c’est tout; mais cela, j’avais le droit de le faire, car c’était mon chef... Et si le tracé était meilleur, est-ce qu’on ne doit pas le suivre, Tourange, même si nous devons tous laisser nos os sur la route... sur la vieille route khmère?

Comme il avait chantonné singulièrement ces derniers mots! Ses yeux maintenant étaient fermés, et je sentais la fraîcheur de la paume gagner toute la main. Cela me remit soudain en tête les confidences du docteur sur la marche de l’accès; et dégageant mes doigts, je me précipitai hors de la moustiquaire. Le bruit fit jouer à nouveau les paupières figées.

—Mon bon Barnot, dis-je en me retournant, soyez tranquille, je raconterai tout cela à Moutier. Reposez paisiblement et, dans quelques jours, nous dînerons tous ensemble à la popote.

Je me demanderai toute ma vie pourquoi je déviai dans ce misérable mensonge. Il me semble que c’est un peu dégradant que de maquiller ainsi la mort à un homme, comme si on ne le croyait pas capable de la regarder honnêtement, toute propre et nue!

Mais Barnot me remit lui-même dans le droit chemin.

—J’ai dit ce que je devais dire. Maintenant qu’il arrive ce qui doit arriver! Je ne vous demande qu’une chose, Tourange! J’ai une femme et deux enfants à Heidenwalden.

Il rougit faiblement en articulant le nom de la localité, et je sentis qu’il avait tâché d’atténuer l’aspiration initiale à la germaine, familière à son gosier.

—Veillez sur les papiers, en cas de décès. Qu’ils soient régulièrement faits, pour qu’il n’y ait pas de difficultés, ni avec notre Compagnie, ni avec celle de l’assurance, qui doivent payer toutes deux...

Il laissa rouler sa tête sur son épaule et ajouta:

—Inutile d’aller chercher le docteur, je m’endors...

Naturellement je me hâtai de cogner à la cloison, comme nous en étions convenus avec le toubib. Celui-ci vit au premier regard de quoi il retournait, et d’un coup de pied réveilla le boy de Barnot. Alors ils commencèrent leur besogne, qui était de frictionner, d’accumuler sur les pieds tout ce qu’on put trouver de hardes, et de faire des piqûres de quinine et de caféine. Mais le diagnostic de l’homme au microscope était bon, et c’était le coma qui venait. J’eus un moment l’idée d’aller chercher Moutier. Puis, je réfléchis que Moutier n’avait pas trop de son sommeil de la nuit pour la besogne qu’il avait à abattre dans la journée; je me dis que Barnot me pardonnerait, à cause du travail. Et je pensai aussi que le docteur avait sa besogne à lui dès l’aurore, une besogne pour laquelle il fallait qu’il fût alerte et sûr de son œil, et je le voyais déjà vacillant. Pour moi, mon utilité immédiate se perdait dans les limbes du kilomètre 84, j’avais des loisirs et je le dis franchement au docteur.

Il ne fit pas d’embarras.

—Merci, mon vieux, dit-il, en me serrant la main. Il n’y a pas à espérer que Barnot se montre un malade bien difficile! Vous êtes assez grand, n’est-ce pas? pour reconnaître le moment où il y aura du nouveau.

Du nouveau, il y en eut quatre heures après. Décidément les pronostics de ce bon garçon qu’était le docteur, étaient dignes de confiance. Je m’étais tenu éveillé jusque-là, en étudiant les dessins de moires bizarres que formaient les plis du filet de la moustiquaire, ou encore en comptant, à mi-voix, les claques que le boy, en rêve, s’administrait pour écraser le moustique ennemi. J’en comptai quarante-huit, et au claquement de la quarante-neuvième, sembla répondre, du dehors, un cri aigu qui me fit tressaillir. Ce cri, je le connais de longue date, c’est celui de la grenouille happée par le serpent, dans le marais. Et quand il eut cessé, j’en restai péniblement énervé; si bien que le silence de la chambre me saisit tout à coup comme du froid. Le boy ne bougeait plus, ayant enfoui sa tête et ses mains dans ses hardes, et du côté du lit de bambou, le faible soufflement auquel, depuis des heures, je prêtais l’oreille, n’était plus perceptible? Je m’approchai, portant la lampe, et je vis que Barnot avait les yeux ouverts, et que les mouvements que je faisais avec cette lampe, dont j’avais enlevé le globe, ne faisaient pas cligner ses yeux. Alors, je soulevai la moustiquaire, et j’abaissai moi-même les paupières.

J’eus pitié du docteur, à cause de la visite, et j’attendis qu’une chose blême se glissât entre les interstices de la paillote, pour frapper à la cloison. Et il faisait le gris de plomb des aubes tropicales quand je me rendis à la sala de Moutier.

III

Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.

Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs, pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était vraiment tout ce qu’il fallait—dimensions, terre molle, facilité d’accès, et le silence du voisinage!—pour un coquet petit cimetière.

Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui, auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère, intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.

Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes... et nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité à l’occasion des obsèques.

C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il en commanderait, voyons... combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste, comme si nous avions tous mâché du haschisch.

J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part, nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix, des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.

Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia tous les suffrages.

Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous envoya un Manuel du Chrétien, où étaient les psaumes de David et tout le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.

Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer, à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication... Il y avait les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du Manuel du Chrétien, pour la meilleure inscription.

Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son authenticité.

C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): Justus sicut palma florebit, et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à sucre.

Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête... Et là-dessus, le même rire trépidant nous fit claquer les mâchoires.

L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui, un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade... Ce fut une soirée atroce!

. . . . . . . . . . . . . . . .

Quinze moins un,—et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.

IV

Notre ancienne station de la troisième rivière a reçu de nouveaux hôtes, qui l’occupent beaucoup plus brillamment que nous ne fîmes jamais. Ils arrivent de Battambang, et ils ont apporté l’éclat, le mouvement, le confort qui conviennent aux centres administratifs et aux jolies femmes.

Deux ménages,—l’irrégularité de l’un admise très longtemps.

Deux ménages entrevus à ma descente vers Saigon: les Lanier et les Vallery. Lanier est venu en remplacement numérique de Barnot; et sa femme l’a suivi. Ce n’était peut-être pas très sage, à l’avis du docteur, du moins, mais le couple est si gentil qu’il donne envie d’excuser toutes les folies. Pour les Vallery, c’est madame Vallery en personne qui me fournit les raisons, à la descente du train, où j’étais allé me mettre à la disposition des déportés, comme on les appelle à Battambang.

—Vous comprenez, cette madame, elle montrait madame Lanier, c’est «un poids léger»; et, si quelque chose la renverse, ce n’est pas tous ces hommes qui sauront se débrouiller pour la remettre debout. Alors moi, je suis montée avec elle, moi qui suis un heavy weight, et qui la connais comme vous dites...

Elle rit, et montra ses belles dents, larges et blanches, et sa lèvre bien en chair.

—Et comme je suis venue, il a bien fallu que monsieur l’Ingénieur en chef vienne... Moi, les moustiques, les fièvres, les marais, cela ne me fait pas peur; rien ne me fait peur...

C’est vrai, rien ne fait peur à Hetty Dibson. Hetty Dibson n’a pas peur, en particulier, d’effarer les Compagnies timides quant à l’estimation du confort dévolu à leurs ingénieurs, et quant à la supputation du tonnage de bagages à réserver, à cet effet, sur les trains.

Il faut être juste, c’était un heavy weight, un poids lourd, avec toutes les qualités de la catégorie, à commencer par la solidité. Il n’eût pas manqué de têtes légères, à sa place, pour jouer, à tort et à travers, les favorites du potentat, harceler le potentat lui-même d’exigences fantaisistes et ruineuses. Hetty Dibson n’était point de ces sottes. Son corps, nourri de pommes à l’anglaise, réclamait autour de lui quelque ménagement national, et voilà tout. Le chargement de quatre wagons y eût bien suffi, n’eût été cette petite machine à vapeur verticale Gilway Bilcox, pas plus haute qu’un éléphant, indispensable pour l’eau distillée de la baignoire, le courant des lampes et des ventilateurs, et, n’eût été, si l’on veut aussi, ce joli tas de volets démontables, d’un modèle bien avantageux,—le seul qui vous procure un jour satisfaisant pendant la sieste, sans que vous soyez poignardé par les lames de la lumière, entre les lames du bois. Il y eut aussi, en son honneur, de menus travaux de jardinage et d’élargissement d’une piste carrossable—oh! pour un minuscule carrosse caoutchouté à deux roues, attelé d’un amour de poney pie, qui permit à ces dames d’aller le soir, en bonnes épouses, attendre leurs maris à la sortie du travail. Mais le tout ne prit guère plus de trois cents journées de coolies, et, à mon avis, Hetty se montra si contente, que cela ne valait pas la peine assurément que Moutier allongeât, devant le père Vallery, la mine du notaire de la famille à qui l’on donne l’ordre de vendre la tour des ancêtres! Il est vrai que Moutier venait d’envoyer à Battambang la statistique officielle de la semaine, laquelle portait à la colonne des «en moins» cent vingt-cinq Asiatiques, dont cinquante-huit pour fièvres, vingt-sept pour divers et quarante pour diarrhée cholériforme contagieuse. Mais quoi! tant mieux alors pour ceux à qui cet éloignement momentané du marais avait procuré le bénéfice d’un quasi congé de convalescence, ainsi que le fit observer judicieusement Lully. Et en définitive, grâce à la route, à la machine et aux bouilleurs Gilway Bilcox, et à l’esprit pratique anglo-saxon de madame Vallery, nous avions tous de belle eau claire pour notre table, pour nos tubs, et pour la lessive de nos draps.

Malgré tout, Moutier garda quelques jours encore un air un peu renfrogné, quand il voyait le petit tilbury arriver, le soir, à l’heure où des nuages saumon nagent au-dessus du marais, et où un peu de vent argente, comme d’une migration d’écailles, la surface brune,—le petit tilbury noir et le trônement de deux vaporeuses silhouettes blanches, et le gonflement de deux écharpes sœurs, l’une rose, l’autre bleue, autour de deux fugitives têtes blondes.

Mais le fond de sa mauvaise humeur était moins peut-être un reliquat de l’affaire des coolies qu’une conception d’ingénieur qu’il s’était forgée, relativement aux rapports de la femme et du travail de l’homme. Enfin, je le soupçonnais d’être un tantinet maniaque et de détester tout le chambardement apporté dans notre vieux camp.

Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz, la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame «l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume. Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien d’excessif,—il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en fraises!

Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés, banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres instruments d’orchestre.

A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!

Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe, la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!

Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop rire... Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.

Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery, cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais, pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.

Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et, c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le garde!

Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.

Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance. Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison, qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery, occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.

Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce marivaudage ambigu... Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu, raffiné, étincelant de la Parisienne!

Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?

A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir, nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher, s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces pians, plaies annamites—le nom est sujet à variations—qui ne sont guère plus dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle soudain richement innervée de sensibilité secrète.

C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux, de part et d’autre de la voie...

—Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté, combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!

Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.

—Nous autres, mon pauvre Tourange,—reprit-il, en gardant machinalement les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres, nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du travail... et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui... à qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure, mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine, celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle qui détient la créance de cette dette... La voilà qui s’intronise idole centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que peut-être...

—C’est que peut-être elle a raison!

Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une piste invisible de la forêt.

Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:

—Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!... Mais que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente, deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée indéfinie des bâtisseurs?

Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler, comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les rend dangereuses à introduire dans les cervelles... Nul oiseau ne coupe la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu, volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:

—Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le coucher du soleil!

Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui paraît loin, très loin...

Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le matin et le soir, à l’heure des prières.

V

Lully a eu tort de forcer ainsi la note sacrilège, de braver si ouvertement, si obstinément le ma-koui du Gong funèbre. Lully a eu tort... mais nous! Nous avons eu tort de vivre pour voir cela. Nous avons eu tort surtout d’emmener Fagui avec nous, et d’arriver ainsi à la minute précise, juste exprès pour voir... Si nous étions partis dix minutes plus tard! Si seulement Moutier avait suivi son idée d’aller changer de canne, avant de se mettre en route! Nous n’aurions pas vu, nous n’aurions pas entendu!...

Sans doute, Georgie n’aurait jamais reparu à la popote; mais nous aurions pu supposer qu’on l’avait assassiné proprement, d’une charge de plomb ou d’un coup d’anspect, ou que lui-même avait choisi un grand coin d’ombre épaisse dans la forêt, pour dormir une très longue sieste! Nous n’aurions pas vu les yeux, ces yeux où toute l’horreur, remontée du fond de l’être, venait crever en deux bulles noires, affreuses; nous n’aurions pas entendu le cri, le cri qui secouait, au-dessus de nos têtes, les colonnes de la vie et auquel notre silence seul était assez atroce pour répondre!

Et voilà qu’il faisait très beau ce jour-là, le trente-quatrième de ma réinscription à la popote, ainsi qu’en pourraient témoigner les cahiers de Fagui. Il faisait beau, il faisait bon, car un souffle, venant des bosquets du Paradis, s’était levé vers la quinzième heure.

Et quand Moutier passa devant ma porte, boitillant mais allègre, et, du bout de sa canne, me montra le miracle d’un horizon couleur de jardin, c’est de bon cœur que, pour le suivre, j’abandonnai le misérable carnet sur lequel j’étais en train de griffonner des pentes et des métrages.

Nous descendîmes la rive vers l’est, tournant le dos au campement des indigènes, et, c’est ainsi que nous passâmes devant Fagui, dont la sala était une des dernières dans cette direction.

Fagui, assise sur sa terrasse, n’était occupée qu’à déguster la liqueur céleste et, nous ayant fait un signe, elle se hâta de venir nous rejoindre, un couvre-chef de fortune épinglé à la hâte sur sa tête.

—Georgie est déjà parti pour là-bas, nous dit-elle, tâcher de tuer des marabouts, c’est la bonne saison pour les brins... Si vous voulez, nous pouvons marcher à sa rencontre.

Que Moutier ne suivit-il, à ce moment, son idée d’aller changer de canne! Celle qu’il avait à la main se prêtait assez mal à l’appui. Elle provenait d’un fléau d’ancienne balance chinoise, dont l’impeccable rectitude avait séduit Moutier, non moins que l’agencement hiéroglyphique des petits clous de cuivre incrustés dans son bois pour indiquer les mesures.

Moutier avait pour ce bâton une prédilection, où se mêlait un rien de coquetterie, de cette coquetterie, un peu inattendue dans ses choix, spéciale aux hommes qui ne sont pas coquets.

Bref, nous partîmes ainsi à l’heure que le destin voulait, que voulait le Gong peut-être, pour ébranler nos cœurs d’un coup retentissant, au seuil de leur folle entreprise.

Nous partîmes. Nous avions la forêt à main gauche, toute luisante des bosselures métalliques de ses feuillages, et, à droite, le marais.

Marais, le mot n’est peut-être pas très exact pour ce vaste réservoir d’eaux limoneuses qui adopte, vers l’ouest, les alourdissements d’un dessin de mamelles, dont deux arroyos figurent les pis nourriciers. Marais, non. Toute cette masse filante et boueuse glisse, d’un mouvement imperceptible mais sûr, qui suffit à la nettoyer des joncs et permet que l’odeur n’en soit pas pis que fade,—rien autre qu’horriblement fade.

Fagui marchait entre nous, en sorte que, tout en causant, je pouvais détailler son délicat profil. Il n’était point trop cruellement altéré par l’épreuve climatérique; mais la nuque mince fléchissait, comme si la couronne de la chevelure pesait sur elle, de tout son poids de métal précieux... Et déjà la crainte des flammes de l’air qui donne à tous ici, si l’on n’y prend garde, l’habitude de marcher comme les bêtes, les yeux vers la terre.

De quoi pouvions-nous causer? Comme des marins de la mer, comme des chasseurs de gibier, comme un vigneron de sa vendange, comme une mère de son fils, comme un soldat de l’ennemi, nous causions de lui, du kilomètre 83, de l’espoir de le coucher bientôt sur son lit de béton, d’achever le travelage, de voir tendus les quatre rails, fins et brillants comme des cordes de guitare... Ah! la belle sérénade, ce soir-là!

C’est Moutier qui se révélait ainsi poète, en clopinant. Il était tout joyeux, tout inspiré. Le matin même avait commencé de fonctionner l’organisation qui doublerait le nombre des trains de ciment arrivant quotidiennement de Battambang.

Il y avait bien les cent dix-huit coolies et les deux contremaîtres marqués d’une petite croix noire, au rapport hebdomadaire...

Mais, bah! on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Et puis, il faisait si beau, il faisait si bon, ce jour-là!

Mais Fagui, levant la tête, dit doucement:

—Tant pis, si cela marche bien, tant pis, si c’est bientôt fini!

Moutier fronça les sourcils, entendant ces paroles. Mais Fagui répéta de la même voix douce, avec un pauvre petit sourire, un sourire qui me faisait le même effet que lorsque je voyais à ses lèvres, au lieu d’un bel œillet de France, quelque triste fleurette du marais.

—Oui, tant pis, tant pis pour moi! Vous autres, vous ne pensez jamais à cela! vous faites votre œuvre, vous avez votre but, il brille devant vous... Mais, nous? Nous sommes casées dans votre ombre, tant que vous êtes loin du soleil!... Lorsqu’on le touche, ce soleil, le jour de gloire est arrivé, hein! et Fagui n’a plus qu’à disparaître!

Moutier, un peu gêné, tenta de protester, en secouant la tête avec énergie.

—Vous savez bien, Fagui, que vous pouvez compter sur l’affection de Georgie...

—Oui, ici... et c’est justement pour cela que je souhaite que cela ne finisse pas. Mais cela finira tout de même. Voyons, Tourange, pourquoi vous, hommes honnêtes, voulez-vous, sous couleur de gentillesse, nous faire faire de mauvais calculs? Ici, vous êtes très gentils pour moi, tous, mais, dans six mois, dans un an, mettons dans deux, vous aurez quitté le Siam-Cambodge. Vous serez rentrés à Paris, vous aurez des économies, vous pourrez faire la fête, si le cœur vous en dit; et, si quelque jour vous rencontrez Fagui à un coin de rue, Fagui, une femme dont le teint aura gardé des stigmates, une femme qui ne sera pas très, très élégante... il n’y aura pas longtemps qu’elle aura débarqué,—eh bien! soyons francs, vous la saluerez, oui, de loin, un peu vite, un peu honteusement, comme la complice d’une chose dont il vaut mieux ne pas parler...

Cette fois, nous protestâmes ensemble véhémentement en tâchant de trouver des mots péremptoires pour établir la bonne place de notre cœur, la sûreté de notre mémoire et notre inaptitude reconnue à faire la fête... Tant que Fagui se prit à rire, ce qui encouragea Moutier à finir la chose en plaisanterie.

—D’abord Fagui, dès le débarcadère, sera très élégante; elle aura des chapeaux où frissonneront tous les brins de croupion des marabouts massacrés par Georgie en son honneur.

Sur quoi, Fagui retrouve son sérieux, pour affirmer gravement, la malheureuse, que c’était elle en effet qui avait conseillé de ne pas laisser passer la bonne saison des aigrettes et des marabouts. Car si, à Chang-préah, il n’y avait pas lieu de se tourmenter outre mesure des frais de modiste, il fallait bien, en conséquence de ce qu’elle venait de nous exposer, penser à l’avenir...

Et juste, comme elle répétait: «J’ai profité de ce beau jour pour envoyer Georgie», juste comme elle achevait d’assumer bénévolement la conduite des rouleaux écraseurs du Destin, un coup de feu éclata sur la droite.

Il y avait là des bouquets de ces arbres à troncs blancs, amis des terres inondées, que l’on appelle en Cochinchine «des trams»; et leurs feuillages depuis un instant nous masquaient la rive.

Par-dessus les cimes, nous vîmes monter, pattes pendantes, très haut dans l’air doré, un marabout au manteau de cendre, et quelques paires d’ailes moins notables; et nous courûmes vers la détonation, en hélant joyeusement.

Alors éclata le cri, le cri de l’homme happé par le marais! Et nous vîmes la tête à fleur de boue, la tête, seule, comme hors d’une cangue, la tête, et, trouant la tête, cette bouche noire d’où sortait l’appel épouvantable, ininterrompu, jusqu’à ce que, d’un coup, le flot immonde l’eût bâillonnée...

Je pense que les naufragés, qui ont surpris, d’un radeau, certain bouillonnement roux autour de celui des leurs glissé par mégarde, et qui ont constaté les suites, sont à même d’apprécier la qualité de nos réflexions pendant ces vingt secondes. Cependant nous fut épargnée l’horreur de voir remonter quelque chose à la surface. Cela fit seulement un trou sale dans le joli tapis vert, qui donnait, au soleil couchant, l’illusion d’une pelouse où mener folâtrer des jeunes filles... En arrière s’alignaient des buissons sordides, par lesquels avait dû arriver Lully courant vers la pièce abattue.

Bien entendu, je n’observai pas cela tout de suite, ma principale besogne ayant été d’abord d’empêcher Moutier de se jeter aussi là-dessus, ce que j’obtins en le lançant à la volée—il n’est pas très lourd, le malheureux—contre un tronc de tram. Ce détournement d’idée l’amena à casser des branches avec frénésie, ce en quoi je l’aidai tout aussitôt, à dessein d’en joncher le faux gazon et de gagner des mètres à plat ventre. C’était aussi vain que de semer de la paille sur le Mé-Kong pour construire un pont, et, après dix bonnes minutes, pendant lesquelles je laissai les nerfs de Moutier se détendre à cette besogne, comme le crépuscule commençait à s’assombrir, je lui fis remarquer qu’il était temps de ramener Fagui à la maison. Elle avait fait moins de manières que Moutier, et s’était contentée de tomber raide et de rester là, toute blanche et les yeux fermés.

Les trams nous fournirent encore de quoi confectionner une litière pour la rapporter jusqu’au chemin de rive. Elle n’était plus évanouie, mais s’obstinait à nous regarder, les dents serrées, les yeux extraordinairement foncés, virés au noir, et sans faire mine de bouger.

Nous repartîmes ainsi, entre chien et loup, Moutier ayant lâché sa canne pour empoigner les deux brancards. Je savais bien qu’en l’état de sa jambe, nous ne pourrions aller très loin dans cet équipage; mais je tenais à l’éloigner suffisamment de l’endroit. Après un quart d’heure de marche clopinante, je lui proposai de faire halte, et lui confiant Fagui et le soin de l’éventer—car le bourdonnement des moustiques s’accroissait avec l’opacité des ténèbres—je pris le pas gymnastique vers le camp.

J’en revins avec le docteur et des coolies, et des lanternes, cordes, perches et planches. Tout ce dernier attirail était, je l’imaginais bien, superflu. Mais je tenais à satisfaire Moutier et les nerfs en révolte de Moutier. Fagui était debout quand j’arrivai. Elle ne manifesta rien devant mon peloton de sauvetage et se laissa emmener sans difficultés, toujours muette, par le docteur.

Nous autres, nous retournâmes au bois de trams et commençâmes notre travail aux lanternes. Nous finîmes par lier une façon de radeau, qui nous permît de venir à l’aplomb du trou, reconnaissable, comme un accroc au milieu du drap d’un billard.

Mais c’est en vain que nous sondâmes, sur place et alentour, avec nos perches et nos cordes à grappins. Ce n’était pas, je m’en doutais, un marécage aux croupissements léthargiques que cette fosse de Chang-préah; mais, sous la peau figée de la surface, un véritable fleuve de limon s’ébranlait, avec un courant et des remous. A un moment donné, la lune s’était levée, tout exsangue, au ras de cette plaine hypocrite, et cela m’avait fait mal... Elle avait dépassé le zénith et jetait sur le marais une grande nacre glaciaire, que Moutier ne voulait toujours pas se décider à partir. Quand il fut enfin convaincu de l’inanité de nos tentatives, il se mit à jurer comme un païen, puis à hurler que Georgie ne s’en irait pas comme un chien crevé, qu’il allait lui bâtir un monument mémorable, qu’on coulerait dans le trou, en guise de fondations, tout le ciment du kilomètre 83, duquel kilomètre, lui Moutier «avait sa claque», et que tous les bonzes viendraient se mettre à genoux devant le monument, et tous les coolies, encadrés de leurs caïs, de même, et qu’il flanquerait de sa main la cadouille à tous ceux qui ne s’agenouilleraient pas convenablement...

Et, tout d’un coup, il lui vint une idée beaucoup plus simple, qui le calma comme par enchantement. Il souleva son chapeau et resta tête nue, deux minutes, face au trou. Et je fis comme lui, un peu honteux de n’avoir pas eu cette idée-là plus tôt, au moment, par exemple, que les yeux du petit dégageaient toutes les épouvantes, toutes les miséricordes, et toutes les écumes de la vie, pour nous demander, en échange, ah! Dieu sait quoi!

Moutier eut sans doute le même sentiment, car je vis son regard fuir le mien, tandis que, de sa voix ordinaire de chantier, une voix un peu dure et basse, il commandait le rassemblement des coolies.

VI

—Grande secousse nerveuse. Folie guérissable, sans doute... Ne pas la contrarier, résuma le docteur.

Et il insinua que, si ces dames voulaient se charger de Fagui, elle se laisserait probablement emmener sans résistance à la troisième rivière. Ce qui serait une solution point mauvaise, étant donné qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle.

—Je suis débordé de l’autre côté, mon pauvre Tourange, et en avertissant seulement madame Vallery, qui me paraît être la tête froide de là-bas, de ne pas trop se laisser impressionner par le cri...

—Quel cri? interrompis-je, avec un petit serrement de gorge, au souvenir...

Le docteur ajusta son binocle sur son nez.

—Au fait, je ne vous ai pas raconté ce que je suis devenu, hier soir, quand vous me l’avez confiée. Tout alla bien pendant les premières minutes. Fagui s’était mise debout et marchait à mon côté tranquillement, la tête basse; pour plus de sûreté, j’avais pris son bras... Tout alla bien jusqu’à ce tournant où le chemin laisse à droite, vous savez, tout un chapelet de petites mares, pas très loin de l’ancienne sala de Barnot. Comme nous attaquions le tournant, voilà qu’un cri de perdu nous part quasi dans les jambes, un de ces affreux cris de grenouille déglutinée par le serpent d’eau... Et, tenez, précisément, la nuit de Barnot, vous rappelez-vous, nous eûmes une sérénade de ce goût-là... Point surprenant qu’en recevant cette musique dans les oreilles, la pauvre femme soit retombée raide, avec de grands tremblements dans tout le corps, comme s’il y passait des décharges électriques!... Grenouille, contractions, je pensais à l’expérience de Galvani, était-ce bête, hein!... Il a fallu la recoucher sur sa litière et la transporter comme une blessée. Je comptais la déposer sur son lit, m’en remettre à la congaïe du soin de la dévêtir, et passer la nuit dans la chambre voisine, à toute éventualité. Mais, sitôt sa porte en vue, la voilà qui bondit sur ses pieds, et, quand je veux l’engager sur l’escalier de sa véranda, qui me résiste et se met à crier, à crier, à la façon de la grenouille... Ma foi, je l’ai ramenée jusque chez moi. Elle a été bien gentille, la pauvre, sauf que jusqu’à quatre heures du matin, par intervalles, elle lançait ce cri déplorable, pendant une dizaine de secondes, de moins en moins fort... à la fin tout doucement, comme pour elle... et puis, elle s’est endormie. Ce matin elle est très calme; elle cueille des branches dans mon jardin et les met dans les pots que lui présente le boy.

Je serrai la main du docteur.

—Vous avez raison, dis-je. Le meilleur serait de l’éloigner d’ici pour quelques jours, de la transplanter dans un milieu où rien ne soit pour la froisser. Je crois qu’en effet madame Vallery est la femme de la situation. Je l’ai vue s’occuper de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et cependant nous savions tous le vrai nom de la diarrhée de cette malheureuse... Good bye, docteur! Je vais parler à madame Vallery.

Hetty Dibson, chez qui, le temps de sauter en selle, je me suis rendu, s’est avérée la tête froide et solide que nous espérions. Il fut convenu que, l’après-midi même, elle viendrait chercher Fagui en tilbury, et qu’un paquet de linge et d’objets de toilette, préparé par la congaïe, suivrait. Elle voulut me garder à déjeuner, mais je déclinai son invitation, ne me souciant pas de laisser Moutier seul à la popote,—elle était déjà bien assez vide!

A onze heures et demie, je me retrouvai donc tête à tête avec André. Sa mine était mauvaise, je ne pus m’empêcher de lui conseiller un peu de repos. Mais il haussa doucement les épaules et me répondit, avec un sourire paisible, que le plus simple était, maintenant que la machine était lancée, d’espérer qu’elle tiendrait jusqu’au bout. Puis, il m’entretint, sans transition, des mesures qu’il avait arrêtées dans la matinée. Mesures dont j’aurais été surpris, sans doute, il y a quelques mois.

Il m’annonça qu’il avait demandé au Père du May de venir réciter les prières funèbres sur l’emplacement où était enfoui—il hésita à prononcer le mot—Lully; que lui-même se proposait d’accompagner le Père, et que, plusieurs contremaîtres ayant manifesté une résolution semblable, il avait décidé que la cérémonie aurait lieu au coucher du soleil, à la fin du travail, laquelle fin serait devancée d’une heure à cet effet.

Je l’assurai de ma volonté d’être à ses côtés, et je réclamai d’avertir le docteur et les gens de la troisième rivière, à l’exclusion des dames qui seraient occupées ailleurs; et, à ce propos, je lui rendis compte de l’emploi de ma matinée. Il nous approuva de point en point et ajouta seulement:

—On ne peut laisser la sala abandonnée aux congaïes et aux boys. Allez faire un inventaire. Mettez de côté ce qui, papiers ou souvenirs, peut intéresser la famille; on l’expédiera à Battambang. Pour le mobilier et le linge de la maison, on les dirigera peu à peu vers la troisième rivière. J’imagine que vous n’êtes pas un homme de loi—en disant ces mots, il me regardait dans les yeux—et que nous ne chicanerons pas ici sur l’union libre.

Nous mangions vite, évitant instinctivement de regarder autour de nous, et de constater par exemple que les bouquets des vases auraient dû être changés. Ils avaient été faits, la veille, par Fagui, avec ces plantes du marais, dont les fleurettes sont pareilles à des gouttes de cire rouge, et dont les feuillages noircissent et se corrompent très vite à l’air pur.

Comme nous avalions le café, nous entendîmes un pas monter la véranda, un pas d’Européen, nous ne pouvions nous y tromper, tout assourdi qu’il fût par la chaussure chinoise, et le Père du May apparut dans l’encadrement de la porte. A l’exception de la botte de toile à semelle de feutre, son costume était celui des prêtres français: soutane d’anacoste noire, rabat bordé de perles blanches, ceinture à la taille et barrette sur la tête. Il avait la main gauche fermée sur son livre, et la droite, celle qui venait de déposer le parasol contre un poteau de la véranda, passée à la ceinture, selon un geste qui lui était familier; et, quoique, à son essoufflement, on pût deviner la rapidité de sa course, son visage était sec et sans rougeur.

Moutier vint avec empressement à sa rencontre et lui offrit un siège; mais il le refusa, d’un geste de la main qui tenait le livre, et, debout, nous exposa l’objet de sa visite, de la voix grise qui était la sienne, et sans se départir de ce sourire qui ne quittait guère ses lèvres soigneusement rasées, mais qui ne découvrait jamais les dents.

Il exposa qu’un grand nombre de ses chrétiens faisaient partie des équipes placées sous les ordres de M. Lully, et, sachant qu’on devait aller dire des prières pour lui, seraient heureux de grossir le cortège de leur présence et de celle de leurs camarades.

—Je crois pouvoir répondre du bon ordre, monsieur, ajouta-t-il. Mais, vous n’ignorez pas le goût de tous les Asiatiques pour les pompes funèbres. Verriez-vous un inconvénient à ce qu’ils donnent, à cette occasion, libre carrière à leur fantaisie? Bien entendu, je serai là pour veiller à ce qu’elle ne dépasse pas certaines bornes.

Moutier octroya toutes les permissions, et félicita même chaleureusement le Père des bons sentiments de ses chrétiens. Celui-ci reçut les félicitations avec son éternel sourire, où l’on pouvait retrouver une politesse distante d’homme du monde, aussi bien qu’un embarras de paysan s’astreignant à l’amabilité, s’inclina légèrement, et s’en fut rouvrir le parasol qu’il avait laissé sous la véranda.

Moutier écouta longuement le bruit discret de son pas disparaître, comme volatilisé dans la fournaise extérieure, puis me dit, avec un regard singulièrement expressif:

—Personne ne saura jamais les services que nous a rendus cet homme! Je n’ai pas eu une révolte, pas une rixe, pas un semblant de désordre. Il n’est jamais venu, comme ne s’en serait pas fait faute quelque Padre d’ordre inférieur, me harceler de réclamations au nom de ses protégés... Les bonzes et le pieux A-Kathor ont tout machiné, j’en ai eu les preuves, pour provoquer une grève et des troubles. C’est à lui, à lui seul que nous devons de ne pas avoir nos chantiers déserts. Décidément Mureiro Vanelli est très fort!

VII

Ce fut un étrange cortège que celui que nous menâmes en l’honneur et sauvegarde de l’âme de l’ingénieur George-Antoine-Louis Lully, décédé à Chang-préah dans la trente et unième année de son âge. Ce fut un étrange cortège que celui de cette promenade aux flambeaux, conduite par un prêtre, et se déroulant comme un dragon fumeux et resplendissant au gré des méandres d’une rive innommable. Près de douze cents coolies étaient venus, et—comme on ne pouvait passer qu’à trois de front,—du Père du May, qui, en surplis empesé de frais, une étole noire au cou, ouvrait la marche, au vieux Foung-li veillant, à l’arrière garde, sur le contenu de son hangar vidé, il y avait place pour plus d’une belle ondulation.

Chacun de ces volontaires portait quelque chose à l’épaule, qui une hallebarde, qui la tige d’un dais, qui la hampe d’une bannière. Pour celles-ci, leur soie rouge ou mauve était peinte ou brodée d’inscriptions, dont le texte avait été soigneusement expurgé par le Père; un gigantesque drapeau tricolore dominait, comme une tente au sommet d’une colline, leur peuple chatoyant.

Les figurants, qui n’étaient pas dépositaires d’un de ces numéros recherchés du matériel de Foung-li, s’étaient équipés à tout le moins d’une grosse branche d’arbre, habillée de ses feuillages et retenant à sa fourche, comme un nid de phénix, une ronde lanterne, jaune ou rose, ou simplement blanc-de-deuil. Les plus ingénieux, s’inspirant du rite qui veut qu’à l’occasion des fêtes funéraires, soient exhibés les simulacres des objets familiers du mort, avaient choisi de confectionner des grues éclatantes, au bout de longues perches, dans la buée rousse des fumées.

Les caïs, le rotin au poing, maintenaient un ordre exemplaire dans les rangs, et leurs vêtements de gala aux nuances tendres, bleu pâle et lilas, faisaient des taches miroitantes, comme des plastrons de cuirasses dans le clair-obscur du cortège.

Toute cette belle ordonnance ne s’était pas établie, cela va sans dire, sans à-coups, rumeurs et perte de temps; et il était tout à fait nuit lorsque nous nous mîmes définitivement en route.

Immédiatement derrière le Père, marchaient des joueurs de trompette qui commencèrent à tirer de leurs instruments des sons prolongés, graves et monotones, comme des glas.

Oui, c’était un étrange cortège et je suis sûr que Georgie n’en aurait pas détesté le spectacle pittoresque. Malheureusement je n’avais pour voisin que ce pauvre Lanier, qui ne cessait de geindre et de s’éponger. Il me parut insupportablement nerveux, et, comme je lui demandais des nouvelles de Fagui, tout ce qu’il trouva à me répondre, c’est quelque chose comme: «Mon cher, si cela continue, dans quelques jours nous serons tous plus fous qu’elle.»

Arrivés au bois de trams, nous nous entassâmes tant bien que mal sur la rive ferme, et laissâmes le Père entonner les prières et purifier le marais d’eau bénite, dans la direction de l’endroit...

Toute la foule des coolies chantait, à son signal, le Dies iræ avec une prononciation des mots latins à la française et une justesse d’émission des notes du plain-chant stupéfiantes. J’observais curieusement ces faces placides essayant de se terrifier chrétiennement à l’évocation des tribulations redoutables par lesquelles doivent passer les vénérés ancêtres... Et jusqu’à quel point le Père était parvenu à opérer cette transmutation des cervelles, c’est ce que je ne voudrais guère approfondir. Mais je sais qu’en revanche, pour nous autres, une transmutation contraire n’était pas loin d’être réalisée, et que cette prose funèbre nous semblait aussi peu de saison qu’un vêtement noir, par exemple.

Nous étions là, nous le sentions bien, pour rendre hommage à notre camarade, ouvrier de l’œuvre, et, par-dessus l’ouvrier, à l’œuvre elle-même, et, par-dessus l’œuvre, à Celui qui, comme avait dit Moutier, a qualité pour ramasser tous ces hommages, comme le bonze son riz... Et notre âme était sereine et joyeuse, je le jure!

Il n’y avait une toute petite exception peut-être que pour ce malheureux Lanier qui, visiblement, ne gouvernait plus ses nerfs. Et lorsqu’au moment du Tuba mirum spargens sonum, les trompettes crurent bon de scander le chant de quelques meuglements qui se répercutaient sur l’eau lourde comme un miroir de bronze, voici le pauvre homme qui se met à pleurer, comme si c’était sa jeunesse et sa joie qu’on jetait à l’abîme.

Cependant, quand ils eurent fini de faire monter le chant terrible vers le Dieu de l’Universelle Vengeance, les choristes passèrent à quelques cris plus nationaux, à destination spéciale du ma-koui de Chang-préah; et ce faisant, brandissaient les oiseaux de papier et de feu vers le ciel écrasant. Et juste, à cet instant, la lune se leva, ronde et cuivrée comme un gong, et sa lumière fut vite assez abondante pour qu’au retour on pût éteindre les lanternes, par économie, sur l’ordre du Père.

VIII

Il y a quelque chose de plus au fond du marais, et que le Père n’ira pas bénir! Quelque chose que le docteur et moi avons jeté hier soir, et qui, Dieu nous entende! ne remontera pas des tréfonds...

J’avais employé la sieste à inventorier la succession de Lully. Point n’était matière à gros travail: des papiers, une montre, des bibelots personnels, les hardes du défunt, comme disent les formules officielles... Du tout, avec l’aide du boy, j’avais empli quelques caisses, bien assaisonnées de poivre du pays, que Battambang se chargerait de faire parvenir à qui de droit. La moitié de l’argent, quatre cents piastres environ, devait prendre dans une enveloppe cachetée le même chemin. L’autre moitié de l’argent et les meubles restaient, jusqu’à nouvel ordre, la propriété de madame Françoise-Marguerite Dumont. Tout ce mobilier, y compris le piano à table mécanique, valait, d’ailleurs, sans plus, les frais de son transport. Quant à ces meubles spéciaux que représentaient les oiseaux empaillés, nous avions décidé, Moutier et moi, M. Vallery assistant à la délibération, qu’ils étaient censément passés au feu des enchères et adjugés, sous astreinte de rester momentanément sur leurs perchoirs; à savoir, à Moutier, le lot des rapaces, à Tourange, celui des échassiers et des palmipèdes. Ce qui permit de joindre quatre billets de cent piastres à chacune des bourses de la communauté.

Il ne me restait plus qu’à pénétrer dans une petite pièce que Lully appelait son atelier, sans que j’eusse jamais su au juste à quels travaux il s’y livrait: peinture, photographie, menuiserie. A vrai dire nous le soupçonnions plutôt de manigances artistiques, mais il était, sur ce chapitre, d’une réserve qui tantôt vous présentait les voiles d’une timidité virginale et tantôt les verrouillements inquiétants d’un arcane d’alchimiste. La chaleur était très dure, et le peu de mouvement que je m’étais donné avait suffi à procurer à mon épiderme la tonicité d’une vieille serviette de bain. En ouvrant la porte que je franchissais pour la première fois, j’éprouvai une sensation marquée de fraîcheur, que je m’expliquai d’abord par l’orientation de la pièce, mais je flairai en même temps une odeur bizarre et fade, dont je n’analysai exactement la désagréable fadeur, qu’après avoir vivement poussé le volet de bois plein de l’unique fenêtre.

C’était l’odeur même du sommeil du marais, du limon des couches profondes... Et, en effet, au milieu de la pièce, un grand baquet débordait d’une glaise gluante et rougeâtre. A sa couleur, j’en reconnus l’origine; elle provenait à coup sûr du banc argileux qui venait affleurer la rive, au sud de la digue. Une ancienne tradition locale attribuait à cette argile des propriétés plastiques et céramiques égales à celles des meilleures terres de Cay-may en Cochinchine, encore que son exploitation demeurât englobée dans l’anathème général jeté sur le domaine du Gong. Mais Georgie bravait l’anathème!

Outre le baquet, il n’y avait dans la chambre qu’une façon de sellette de sculpteur et, sur une alignée de planches en étagère, tout ce qui, modelé par les doigts de Georgie, était passé de cette sellette sur les planches. Mes nerfs sautèrent à la révélation de ce musée des horreurs, complément inattendu du beau cabinet.

Toutes les bêtes gluantes, toute cette faune grouillante, innommable et répulsive des eaux épaisses comme le sang, tout le cauchemar flasque, gélatineux, visqueux, pustuleux, écailleux du marais, chéloniens, sauriens, et batraciens, têtards, tritons et salamandres, escargots géants, sangsues gonflées comme des outres, tortues à têtes de crapauds, ignames à la langue de serpent, serpents à la peau de poisson, défilait là. Par surcroît, la fantaisie tératologique de l’artiste avait enchéri sur celle de la nature. Une ingéniosité abominable, amalgamant le démesuré et le disproportionné, greffant le biscornu sur l’amorphe, avait trouvé moyen d’épanouir, jusqu’à la splendeur, la monstruosité.

Des yeux, comme des bulles délétères, étaient sur le point de crever, des ventres, pareils à des sacs à glandes, tenaient des conciles, des pattes proposaient leurs membranes tendues, semblables à des ailes de vampires... Et tout cela dégageait, comme la sienne propre, l’horrible odeur fade du limon originel, en dépit de l’enduit de couleurs glauques ou jaunâtres, dont il était comme huilé, et dont les poudres—sans doute, quelque héritage du vieil An-Hoan,—emplissaient encore, à même le plancher, des fonds de frêles coquilles.

Fasciné et écœuré tout à la fois, je ne bougeais pas du milieu de la pièce, n’arrivant ni à secouer le malaise, ni à briser le charme qui immobilisait mes regards devant ces démences.

A la longue, la découverte d’un papier, cloué comme une étiquette, au rebord d’une des planches, me décida à faire quelques pas en avant. Sur le rectangle blanc, simple feuillet détaché d’un carnet, je lus alors ces mots inscrits de la main même de Lully—je reconnus, sans hésitation, la grande écriture pointue et déversée de Georgie, aussi bien que l’encre très noire dont il avait coutume de se servir, et qui semblait encore toute fraîche sur la pâleur du papier:

Ne pas toucher en cas de malheur, briser sur place et rejeter les débris au marais.

Ce qui suivit, je ne saurais prétendre que je m’y sois résolu, ayant consciencieusement délibéré, m’étant soucié de soupeser mes responsabilités contradictoires d’exécuteur testamentaire.

Non, ce fut un geste, une détente de nerfs, l’acte impulsif d’un fiévreux, d’un mauvais dormeur peut-être... ou d’un homme à l’œil trop sain, je ne sais plus... Je sais que je bondis dans la pièce voisine, et que là, ce fut un T, un T d’ingénieur, en bois de fer et lourd comme un marteau, qui me tomba sous la main. Je sais qu’armé de mon T, je revins dans l’atelier et commençai de frapper.

—Ah çà! Vous avez l’air d’un moine abattant les idoles à coups de croix...

C’était le docteur qui apparaissait sur le seuil, les yeux arrondis derrière ses verres.

—J’ai oui ce vacarme de vases brisés; je ne m’attendais guère à vous trouver dans ces fonctions d’iconoclaste.

Ces quelques mots me calmèrent, ou plutôt transformèrent ma frénésie en résolution non moins sauvage, mais froide. Je montrai du doigt au docteur le papier toujours cloué sur sa planche, puis, les deux ou trois monstres encore entiers, et méthodiquement, comme une cuisinière passe un lapin au hachoir, je fracassai une grenouille à bec de garudda.

Le docteur avait lu le papier et m’avait regardé faire.

Il ajusta son binocle et prit sa tête de retour du congrès de neurologie.

—Georges Lully portait l’étoile de la folie sur le mont de Jupiter de sa main de saturnien, dit-il sans broncher, et, c’est trop tard pour y rien changer, mais, pour vous, mon bon Tourange, il est encore temps, et vous allez me promettre de passer vos siestes à l’ombre de votre toit et, si possible, sous l’éventail de votre boy.

Je lui tendis mon poignet à tâter, en souriant.

C’était vraiment la crème des garçons que notre docteur, et je ne pouvais lui faire un reproche de penser, par profession, un peu plus aux vivants qu’aux défunts.

—Docteur, dis-je, je vous promets cela. Mais, en revanche, vous me promettez, vous, de ne souffler mot à quiconque de ce que vous avez vu dans cette chambre?

Il parut réfléchir un instant, puis répondit avec lenteur, scandant ses paroles d’un hochement de haut en bas.

—Oui, moi aussi, je crois que cela vaut mieux... Seulement, ajouta-t-il, en promenant ses regards sur les débris épars dans tous les coins, qu’allez-vous faire de toute cette poterie?

—Ce qui est écrit sur le papier; la jeter au marais, dès la nuit venue.

Le docteur s’approcha d’un tas de décombres particulièrement volumineux et l’éparpilla du pied.

—Ma foi! proposa-t-il, je vous y aiderai bien volontiers.

La proposition me fit plaisir, et, en même temps un peu honte, et je tâchai de lire sur son visage s’il avait présumé que j’aurais eu peur, oui, peur, ou tout au moins ennui à aller tout seul au marais avec cela. Mais il redressait son binocle de l’air le plus bonasse du monde, et me prit par le bras pour sortir de la chambre, dont j’emportai la clef.

Vers sept heures, à la nuit noire, nous y revenions comme des voleurs et nous hâtions de déménager les ruines du musée des horreurs dans de vieux sacs à paddi, où elles se heurtaient avec un bruit d’ossements.

Nous avions décidé de les jeter à la pointe du nord-est, le plus loin possible de Georgie, «afin, dit le docteur, que la bénédiction du Père ne s’égarât pas sur leurs peinturlurages hérétiques, au cas où ce saint homme viendrait à récidiver du côté des trams». Mais, nous n’avions pas songé que le bas niveau des eaux rendrait impossible à notre sampan le passage au-dessus du seuil; si bien qu’arrêtés, nous ne trouvâmes rien de mieux, comme solution, que de lancer les sacs, de toute la force dont nous étions capables, contre les piles d’une arche. Nous entendîmes un dernier «ploc» d’émiettement, au contact de la dure muraille bétonnée; puis, la lourde surface, vaguement rougeoyante des reflets de nos lanternes, s’entrouvrit sans éclaboussures, à hauteur à peu près de l’hectomètre 7 du kilomètre 83.

Cette petite expédition m’avait mis quelque peu en retard pour le dîner. Mais Moutier m’attendait sans impatience, la jambe allongée sur un fauteuil, une cigarette aux lèvres. Je lui rendis compte de mon inventaire, passant toutefois sous silence ma découverte de l’atelier.

—Vous n’avez rien trouvé d’extraordinaire?

Je m’imaginai presque qu’il avait dans la voix une intonation préméditée, quasi anxieuse, à tout le moins plus marquée que ne le voulait la banalité de la question. J’esquissai néanmoins un geste évasif.

—Tous les paquets, éludai-je, doivent aller, je crois, de Battambang chez mademoiselle Adrienne Lully, directrice d’institution à Lons-le-Saulnier, Jura, car c’est à cette adresse, n’est-ce pas? que Georgie envoyait ses lettres et ses chèques. Ne serait-ce pas une photographie de cette personne que j’ai recueillie dans un tiroir de table à écrire?—Et, tirant mon portefeuille, je me mis en devoir d’en extraire une photographie du format carte de visite, que je tendis à Moutier. C’était, avec le nom de la petite ville jurassienne dans le bas, le portrait d’une femme ayant passé la jeunesse et qu’on devinait, quelle que pût être la date de l’épreuve, coiffée hors la mode et vêtue de même.

Quels pouvaient être ses rapports de parenté avec Georgie? Tante? Cousine? Sœur aux fonctions maternelles, peut-être? Elle avait de Lully je ne sais quel air tendre et modeste, sous la révolte d’un front trop somptueusement modelé.

Moutier avait pris de mes doigts le gris carton glacé et, machinalement, en tâtait le grain, sans détacher ses yeux de l’épreuve.

—Êtes-vous physionomiste? me demanda-t-il tout à coup.

Et sans attendre ma réponse, il ouvrit son veston et y glissa l’image.

—Je la garde, dit-il. Si je rentre en France, j’irai à Lons-le-Saulnier rendre visite à la personne en question. Si je reste ici, ma foi, vous saurez où retrouver son portrait, et à quelle adresse lui en faire retour.

IX

—Je t’interdis de continuer cette intimité déplacée avec madame Vallery...

Au ton dont ce benêt de Lanier a proféré cette injonction maritale, je prévois une vive réplique de sa jeune épouse, puis quelqu’un de ces intermèdes de la vie conjugale, médiocrement divertissants pour qui, comme moi, sous couleur d’invitation à déjeuner, s’y trouve convié. Mais, contrairement à mon attente, cette fine abeille a pris son air le plus candide. Ses sourcils s’arrondissent au-dessus de ses yeux tout clairs, de ces yeux où il y a toujours de la poudre d’or pour sécher les mauvaises larmes.

—Pourquoi donc? soupire-t-elle ingénument. N’est-elle pas la femme de ton chef?

—D’abord elle n’est pas sa femme.

—Bon! A Battambang c’est toi-même qui m’as expliqué gentiment qu’ici il ne fallait pas se montrer trop exigeant sur les actes de mariage... lequel d’ailleurs, en l’espèce, peut très bien exister... est-ce qu’on sait jamais, avec les facilités que donne la loi anglaise? Il peut parfaitement se faire que cette pauvre Hetty ait été calomniée par de méchantes langues! Tu sais bien qu’il y en a partout... Est-ce qu’on n’a pas raconté que je me polissais les cheveux avec des tampons d’herbes de sorcière ramassées par ma congaïe?

Et l’épouse légitime soulève avec la main, comme un fardeau accablant, le trésor de cette chevelure au brillant naturel, qui écrase son jeune front en moiteur.

—Se peut que j’aie dit cela à Battambang, réplique Lanier brutalement, mais ici, c’est une autre affaire...

Il s’arrête un instant, et soudain ses yeux commencent à fureter, à droite et à gauche, dans les coins de la pièce. Ah çà! qu’a-t-il donc aujourd’hui? Le soleil lui a-t-il tapé sur le crâne?

—Ce que je ne veux pas—il crie presque et, ma parole, ses dents grincent,—ce que je ne veux pas, répète-t-il...

Et il lance le geste de frapper violemment sur une table; mais comme celle qui se trouve là, sous sa main, est une fragile table de rotin, où il n’y a pas place pour une paume, attendu que la tasse à café, le cendrier et la boîte d’allumettes suffisent à l’encombrer, Lanier reste soudain tout coi, les doigts arrêtés dans leur élan, et achève d’un ton radouci, presque geignard:

—Ce que je ne veux pas, c’est qu’elle passe son temps à te conseiller de déserter!

Ho! Ho! déserter! le vilain mot que voilà, M. Lanier! Savez-vous que vous n’êtes qu’un triste butor! Savez-vous que vous ne jouez pas ici la même partie, vous et celle-là qui eut l’extrême douceur de vous y suivre? Savez-vous que, lorsque vous aurez rapporté en France, à peu près au complet, votre tête,—peu de chose,—votre foie et vos quatre membres, le problème sera superlativement résolu pour vous, et, qu’au pis aller, les litres de lait et de Vichy que vous ingurgiterez pendant quelque temps représenteront tout au juste les mois de biberon de l’enfant que vos respectables parents mirent en nourrice au Siam-Cambodge, avec l’espoir d’en voir revenir un homme; mais que pour l’enfant qui est là à vos côtés, il s’agit de renoncement à sa fraîcheur, à sa beauté, à la fleur de sa jeunesse, c’est-à-dire à sa raison même d’exister; et, que l’expérience qu’elle aura acquise à Chang-préah des anémies, des hépatites, des jaunes de l’œil et des bistres de l’épiderme, lui vaudra tout au juste l’avantage d’avoir l’air d’une sauvagesse au milieu de ses compagnes, et que c’est vous alors, imbécile, qui la rendrez responsable de l’admirable erreur de sacrifice qu’elle vous aura consenti?

Mais je n’ai pas le temps de manifester mon sentiment très vif sur la question, et pas davantage celui de prendre la défense de madame Vallery, de rappeler à Lanier que, sans même parler de l’histoire de Fagui, j’ai vu Hetty Dibson à l’œuvre, au chevet de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et, du même coup, à la présidence d’une tablée de cinq gnôs, dont la mère avait de bonnes raisons pour avoir oublié de mettre la ké-bat à riz sur le feu. Je n’ai pas le temps de déclarer que je tiens pour une chose valuable l’amitié d’Hetty Dibson, car voilà madame Lanier qui s’est levée, s’est approchée de la chaise de son mari, a jeté ses bras, par derrière, autour du cou de ce dernier, et commence mille chatteries... Tant que le nigaud remonte le coin de ses lèvres et se déride, et que moi-même, dont la partie de mesures pour rien ne semble pas indispensable à ce duo, suis sur le point de prétexter les exigences de la sieste pour me retirer, lorsque les yeux sablés d’or jugent à propos de me prendre plus directement à témoin.

—Imaginez que mon mari a peur que je le quitte! Il sait pourtant bien...—ici un petit mouvement de volte vers cet époux inquiet et un peser tendre de la main gauche sur cette tête tracassée—il sait pourtant bien ce que je lui ai dit: «Tant que cette bague tiendra à mon doigt...»—cette bague qu’on m’indique d’un avancé du menton, c’est l’anneau jaune d’une alliance, qui, pour l’instant, brille parmi les boucles d’une orageuse chevelure brune...—Et, voyez, monsieur, je l’ai gardée, malgré la chaleur, et on ne se doute pas comme c’est lourd, un vrai fer de forçat!... Mais tant que cette bague tiendra, ne glissera pas toute seule, c’est signe que je n’aurai pas assez maigri pour être obligée de m’en aller!

Ça, c’est gentil, et mon homme, tout à fait calmé, sourit d’un air de béatitude un peu niaise. Mais ô femme, ô énigme, ô aiguillon, ô buveuse d’illogisme, ô fille d’or des vents capricieux, pourquoi, quelques minutes plus tard, quand je prends malgré tout congé, pourquoi, bondissante et vive, les cheveux en essaim de guêpes, le rire prêt à strider, s’arrête-t-elle devant ce bahut de Canton aux lourdes sculptures funèbres? Il est couvert d’une bien belle plaque de marbre rouge, ce bahut, d’une plaque de ce marbre de Soui-Tchang, qui a la somptueuse couleur d’un sang coagulé!... Pourquoi s’arrête-t-elle? Pourquoi ce coup d’œil aigu lancé à la glace voisine, et pourquoi cette main qui s’immobilise, pendante, l’annulaire bien à l’aplomb de la plaque rouge? Et pourquoi décocher avec un sourire terrible, en secouant cette petite menotte:

—Là! vous voyez bien qu’il ne tombe pas encore! Mais, par exemple, le jour où ça fera tin-tin sur le marbre, adieu Chang-préah! Adieu Siam-Cambodge! Ce sera la clochette du départ...

Ce n’est plus du tout l’expression de la bonne petite épouse aux dorlotements de chattemite, que mes regards vont rejoindre au fond des prunelles mal balayées de leur poussière précieuse, mais quelque chose de plus pervers, de plus ambigu, où il y a du poison, du défi, et aussi de l’étincelant à quoi je ne sais pas donner de nom...

Pour cette fois, c’est Lanier qui courbe la tête. Il tortillonne un sourire humble et tâche de faire bonne contenance. Mais, à la seconde même, le boy en train de desservir ayant laissé tomber une cuiller à café, je le vois au bruit, au tin-tin, mimer impulsivement une grimace affreuse.

Et je m’en vais, un peu rêveur, sous la lumière omnipotente, la lumière qui pèse aux visages comme un masque de plomb, que les frêles visages féminins ne peuvent porter longtemps, sans cruels stigmates... A cette heure, le cerveau suit mal le fil d’une idée; il est vite conduit à la caverne du sommeil. Une seule préoccupation émeut le mien: gagner, par le plus court, le grand chapeau d’ombre de la chambre que Vallery met à ma disposition pour la sieste.

Mais, au réveil, avant de repartir pour le marais, les incidents du déjeuner me reviennent, malgré que j’en aie, en mémoire. Oui, je constate chez Lanier une nervosité qui devient inquiétante; et je ne veux pas quitter la troisième rivière, sans m’être ouvert de mes inquiétudes à Hetty Dibson, femme de bon conseil et de solide raison. Après la cagna de Dumoulin, c’est la chambre de Fagui qui nous a servi de terrain de rapprochement, et j’ai eu ainsi une double épreuve pour apprécier celle qu’on accusait tout à l’heure de prêcher la désertion. Je ne peux oublier que c’est elle qui s’est occupée de faire entrer petit à petit dans la chambre d’ici le mobilier que j’apportais en vrac de là-bas; elle qui a placé la psyché dans le jour favorable, qui a disposé de ses mains, sur la table à coiffer, les brosses, les ciseaux, tous ces menus engins de l’arsenal d’une femme, par la vertu desquels Fagui, d’abord atone et muette, s’est peu à peu refamiliarisée avec la vie... En vérité, j’ai beaucoup de gratitude à Hetty Dibson, beaucoup d’estime pour sa tête froide.

Elle me reçoit allongée sur sa chaise longue, toute la chirurgie d’un onglier dans le creux de sa robe, et, cependant que sa congaïe l’évente, studieusement occupée à faire briller à facettes, à la pâte rose, l’extrémité de ses phalanges. Ce qui justifie, au skake-hand, l’exhibition de cinq capsules vermillonnées par le polissoir, au bout de cinq longues tiges de cire blanche, les doigts nus. Nus, car il fait si chaud, n’est-ce pas, que le moindre bijou pèse comme un fer de forçat!

Et Hetty Dibson, elle, n’a pas d’alliance à préserver de la glissade! Nus comme le cou, comme les poignets... et, certes ce serait, à brève échéance, la déconfiture de l’orfèvre Foung-li, si l’on ne faisait venir maintenant, par son intermédiaire, au lieu de ces insupportables plaques de métal chaud, quelque jeu de ces belles boules de pierre translucide et fraîche qu’il est si agréable de rouler dans les paumes, pour tromper la fièvre.

Au premier mot que je hasarde sur le ménage Lanier, madame «l’ingénieur en chef» s’emporte. Lanier n’est qu’un imbécile, un monstrueux égoïste, et en outre un intolérable caractère, un coléreux... Il devrait être à genoux devant sa femme au lieu de la tarabuster... C’est un misérable! Est-ce que tous les gens qui sont là-bas, à travailler sur le marais, ne se passent pas de leur femme?

—Sans doute, sans doute...—je bats devant mon visage, de l’éventail-écran que la congaïe pitoyable m’a tendu—malheureusement, par le temps qui cuit, il n’y a ni imbéciles, ni monstres, ni égoïstes... il n’y a que des malades!

Mais Hetty Dibson, malade de chaleur elle-même, continue à s’en prendre véhémentement à l’égoïsme mâle en général et à le charger de tous les méfaits, ce qui peut être légitime, appliqué au cas Lanier, mais discutable pour le cas Vallery.

X

Je restai quelques jours sans retourner à la troisième rivière. Jours pénibles, lourds aux épaules, oppression d’une atmosphère en mystérieux travail.

Vers le soir, des boules de vapeurs blanchâtres commençaient d’apparaître sur le marais, s’enflaient, s’épaississaient, se soudaient, enfouissaient la digue sous leur avalanche cotonneuse, puis roulaient en vagues molles, qui gagnaient les bords, s’accrochaient aux pointes des arbres, et déferlaient sur tout le camp, noyant les feux d’herbes aromatiques allumés par les coolies contre les noirs zanzaris. Le pis était qu’une fois entré là-dedans, vous aviez l’exacte sensation de serviettes mouillées d’eau chaude, appliquées sur votre peau et que, ce nonobstant, vous frissonniez et claquiez des dents...

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